Page:Zola - Vérité.djvu/34

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levaient leurs têtes inquiètes, ce fut un instant d’émotion profonde et de grande bonté pitoyable.

— J’étais un peu surprise de l’heure, parce qu’il n’y a pas de train à cette heure-là, reprit d’elle-même Mme Simon. Une fois couché, mon mari m’a raconté l’histoire.

— Oui, expliqua Simon, je n’avais pu faire autrement que d’aller à ce banquet ; et j’ai été si contrarié, en arrivant à la gare, de voir le train de dix heures et demie filer devant moi, que, ne voulant pas attendre le train de minuit, je suis tout de suite parti à pied. Six kilomètres, ce n’est pas une affaire. La nuit était très belle, très chaude… Vers une heure, lorsque l’orage a éclaté, je racontais encore ma soirée, je causais doucement avec ma femme, qui ne pouvait se rendormir. C’est ce qui nous a retenus au lit, ce matin, pendant que l’affreuse mort était chez nous.

Et, Rachel s’étant remise à pleurer, il l’embrassa de nouveau, en amant et en père.

— Voyons, chérie, calme-toi, nous avons aimé le pauvre petit de tout notre cœur, nous le traitions comme notre enfant, et notre conscience n’a rien à nous reprocher, dans cette abominable catastrophe.

C’était l’avis des personnes présentes. Le maire Darras témoignait une grande estime à l’instituteur Simon, qu’il disait très zélé, très honnête. Mignot et Mlle Rouzaire, tout en n’aimant guère les juifs, tombaient d’accord que celui-là s’efforçait de se faire pardonner par une conduite irréprochable. Restaient le père Philibin et le frère Fulgence, qui, devant le sentiment alors général, se montraient neutres, comme en dehors, silencieux, regardant de leurs yeux aigus, fouillant les êtres et les choses. Et les magistrats, désormais en pleine nuit, avec l’unique hypothèse d’un inconnu entré et ressorti par la fenêtre, durent se