Page:Zola - Vérité.djvu/41

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affreuses qui circulent, et je viens d’entendre un ouvrier crier qu’il faudrait brûler l’école des frères.

Ce mot tomba dans un grand silence. Marc, frappé, avait eu un geste vif, qu’il réprima tout de suite, en homme qui juge préférable de garder pour lui ses réflexions. Et Pélagie put ajouter :

— Madame me permettra d’aller assister à la distribution des prix, cette après-midi. Je crois bien que mon neveu Polydor n’aura rien, mais ça me fera plaisir tout de même d’y être… Ah ! ces bons frères, ça ne va pas être gai pour eux, cette fête, le jour où on leur tue un de leurs meilleurs élèves.

Mme Duparque consentit d’un signe de tête, et l’on parla d’autre chose, le déjeuner s’acheva, un peu égayé par les rires de la petite Louise, qui regardait avec étonnement les visages bouleversés de son père et de sa mère, si clairs, si souriants d’habitude. Il y eut une détente, la famille un instant causa dans une cordiale intimité.

L’après-midi, à l’école des frères, la distribution des prix souleva une grande émotion. Jamais cette solennité n’avait attiré un pareil concours de foule. D’abord, le fait qu’elle était présidée par le père Philibin, le préfet des études au collège de Valmarie, lui donnait un éclat tout particulier. Le recteur de ce collège, le père Crabot, un jésuite fameux par ses influences mondaines et la toute-puissance qu’on lui prêtait dans les événements contemporains, se trouvait également là, désireux de donner aux frères un témoignage public de son estime. Puis, il y avait encore un député réactionnaire du département, le comte Hector de Sanglebœuf, le châtelain de la Désirade, un admirable domaine des environs, que sa femme, fille du grand banquier juif, le baron Nathan, lui avait apporté en dot, avec quelques millions. Mais, surtout, ce qui surexcitait les esprits, ce qui emplissait d’une cohue