Par les champs et par les grèves - Bretagne
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PAR LES CHAMPS
ET PAR LES GRÈVES
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BRETAGNE.
I
Chemin de fer. — Anglais v....é et son enfant qui lisait des vaudevilles français. — Grainetiers, 2 expressions de marchand, l’accapareur sournois et l’exploiteur jovial et féroce. — Les deux jeunes gens se croyant charmants.
Blois. — Près le débarcadère une allée de vieux ormeaux à tronc large, à branches diffuses, les vrais arbres XVIIIe siècle, arbres de théâtre sous lesquels les fillettes dansent au son du violon. — Rues silencieuses intimes dans lesquelles on placerait quelque douce et bénigne passion. — En sortant de la cathédrale pour descendre à la rivière il y en a une, à marches, comme celles qui mènent à Fourvières. — Vieille femme dont la tête en coiffe blanche saillissait à sa fenêtre à guillotine. — Près l’église Saint-Nicolas, une rue longue (avec des portes cochères donnant sur des jardins) courbée, herbue ; au fond, une boutique de modes.
Église Saint-Nicolas, entré par derrière, chapiteaux ; grand portail noir avec des ravenelles ; église de l’ogive primitive. — Cathédrale XVIe siècle, transition de la Renaissance. — Château, côté du nord, élevé sur des remparts ; pour y [ page ]entrer on passe sous une voûte. —— Le côté gauche, dans la cour, est de la reine Anne, charmant; le fond de Louis XIV atroce; côté de droite réparé, charmant; tourelle carrée; délicieuse corniche François l'intérieur. —— Oratoire d'Henri III à côté de sa chambre; à côté son cabinet au nord. —— Troupiers avec leurs brocs de vin pour la fête du roi. —— Partout la cordelière d'Anne et le cygne percé d'une flèche de Claude de France.
CHAMBORD. —— Terrains sablonneux, maigres, dégarnis d’arbres. —— Façade, rivière, oiseaux qui volaient bas; tristesse de la ruine qui n'est pas ruine. —— Dans la cour l'âne et son ânon, chien joyeux. —— Sur le registre, à côté des iérémiades et souhaits, légitimité, ô mania, Louise et Alfred; « on peut être boiteux sans cesser d’être droit». l'abbé Sam. aumônier du presbytère..... exilé sans cesser d’être roi. —— Escalier double à jour; on a fait 2 étages de ce qui n'était que le rez-de-chaussée. La salle du BG au 2e étage a le plafond comme tout le reste, couvert de salamandres peintes et dorées. —— Parc d’artillerie. —— Donné au duc de Bordeaux par le colonel Langlois. —— Oratoire de François Ier : plafond sculpté, une salamandre ou un chou, un ornement quelconque dans chaque carré.
AMBOISE. —— Bâti sur deux bras de la Loire; une ile au milieu. —— Pays singulièrement doux et bon, plus pur comme Touraine qu’à Blois; femmes jolies, braves. —— Revue de la garde nationale; les bisets sont ficelés et semblaient mettre de la prétention dans leur dédain du costume civique. —— Promenade plantée à droite au bas du château. —— Château, grandes tours. —— Au haut, galerie à arcade; à gauche, une grande tour avec des ravenelles, superbe en couleur bistrée, elle est garnie de fenêtres hautes, resserrées, a plein cintre. —— On monte par derrière, jardin charmant, élevé, en pleine vue sur la campagne; horizon doux fuyant, avec deux grandes voiles au fond. —— A pic [ page ]sous soi les toits pointus des maisons, vieux hôtels déserts.
Intérieur du château, nul ; les éternels bustes du roi, de la reine et de Mme Adélaïde dans plusieurs appartements. — Dans un pan de mur qui faisait partie d’une ancienne terrasse, le porc-épic. — La chapelle : délicieuse, ouvrage de fouillure de ciselé, d’élégance,et dont le style fait penser aux fraises à la Médicis à cause de ses broderies, de ses boutons et de ses découpures. — Sur la porte un saint Hubert descendu de cheval, à genoux; un ange vient mettre une couronne sur son bonnet, le saint est agenouillé devant le cerf qui porte un crucifix entre ses cornes; les chiens sont à côté et jappent; un serpent rampe sur une montagne où l’on aperçoit des cristaux, on voit sa tête plate de vipère au pied des arbres, l’arbre dévot, théologique des bibles, petit et sec de feuillage, mais large de branches. — Saint Christophe porte Jésus; saint Antoine est dans sa cellule, son cochon rentre, on ne lui voit que le derrière, cela fait parallèle à un autre animal (lièvre?) dont la tête sort.
Tour par où montent les voitures, garnie de fenêtres de même style que l’autre : médaillons représentant différents sujets grotesques, obscènes; il y a une intention dans la gradation des scènes en prenant le sujet d’en bas. Ainsi à partir d’en bas, on voit l'Aristoteles equitatus (?) et on en arrive à un homme qui visite une dame par derrière. — Plusieurs médaillons intermédiaires ont été enlevés exprès, de sang-froid, « parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames », a dit le garde d’un air pénétré de cette vérité.
Route de Chenonceaux à travers la forêt monte jusqu’à Bléré à peu près. — Chemin frais, à cause de la fraîcheur de la pluie; nous fumions dans la voiture après un excellent dîner à Amboise.
CHENONCEAUX. — Le soir, 2 mai, 9 heures. — Le soir nous avons été fumer sous les arbres verts, à la pluie. — Le château d’un beau style du XVIe siècle. — Le Cher [ page ]passe dessous. — Salle d’armes dans le vestibule à ogives ; salle à manger avec les tentures de l’époque ; grande cheminée. — Partout les ameublements ont été conservés. — Masse d’armes de François Ier.
Portraits : l’original de ceux de Rabelais; Isabeaude Bavière , figure toute blonde, toute blanche, grasse avec des sourcils bruns, des bourrelets aux sourcils; Mme d’Humières, petite bouche en cœur, singulièrement sensuelle; Mme Dupin, figure spirituelle, nez retroussé, mine agaçante, yeux bruns (dans la grande galerie qui servait de salle de bal), lèvres minces et roses; Louise de Vaudemont, femme d’Henri III; deux grands portraits à cheval de MM. de Beauvilliers, l’un amiral, l’autre colonel de cavalerie; sur une porte un tableau représente Gabrielle d’Estrées, vue de face jusqu’à la ceinture, avec sa coiffure frisée montée, blonde, un collier de perles sur sa poitrine; sa sœur nue également, vue de dos, détournant la tête; au fond, une nourrice en costume de paysanne qui sourit ou plutôt qui rit et donne à teter au duc de Vendôme au maillot.
DE CHENONCEAUX à Bléré; route à pied, au bord du Cher dans l’herbe; soleil. — Bléré à Tours; à partir de Montlouis, grand paysage de la Loire, gras, riche, doux, plein de verdure et d’eau.
(*)Le 1er mai 1847, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l’agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris dans le but d’aller respirer à l’aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable.
On n’avait d’autre ambition que celle de cher-
(*) Inédit, pages 1 à 18. [ page ]cher quelque coin de ciel pur, floconné de nuages enroulés, ou de découvrir au revers d’une roche blanche, caché sous les houx et les chênes, assis entre le fleuve et la colline, un de ces pauvres pe- tits villages comme on en rencontre encore, avec des maisons en bois, de la vigne qui monte aux murs, du linge qui sèche sur la haie et des vaches à l’abreuvoir.
A d’autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le monde, au dos des chameaux sur des selles turques, ou sous le tendelet des élé- phants; à d’autres temps, si jamais ça arrive, le grelot des mules andalouses, les pérégrinations rêveuses dans la Marenne, et les mélancolies de l’histoire, surgissant, avec les vapeurs du crépus- cule, du fond de ces horizons où se sont passées les choses que l’on rêve dans les vieux livres.
Aujourd’hui, sans trop quitter le coin de sa che- minée où on laisse pour les y retrouver, presque tièdes encore, sa pipe et ses songeries, et sans au- cun des poignants arrachements du départ, on s’en va, sac au dos, souliers ferrés aux pieds, gourdin en main, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges dans de grands lits à baldaquin, pour écouter les oiseaux sous les arbres quand il a plu et pour voir, le dimanche, les paysannes sous le porche de •église sortir de la messe avec leurs grands bon- nets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi en- core? pour se hâler la peau à coup sûr et pour attraper des poux peut-être? [ page ]Voilà donc ce qui a fait que deux êtres doués de raison (définition de l’homme dans les livres) ont, pendant sept mois, médité la forme, le des- sin, la couleur, le relief et l’arrangement harmo- nique entre eux des objets suivants, à savoir :
Un chapeau de feutre gris ;
Un bâton de maquignon, venu exprès de Lisieux;
Une paire de souliers forts (cuir blanc, clous en dents de crocodiles);
Dito vernis (costume de ville pour les visites diplomatiques, s’il s’en trouve à faire, ou les courses à Paphos si par hasard les oies de cette divinité nous-enlèvent dans le char de la Déesse);
Une paire de guêtres en cuir, appropriée aux souliers forts ;
Dito en drap pour protéger de la poussière nos chaussettes, les jours de souliers vernis;
Une veste de toile (chic garçon d’écurie);
Un pantalon de toile, démesurément large pour être mis dans les guêtres;
Un gilet de toile, dont la coupe élégante rachète la vulgarité de l’étoffe.
Ajoutez à cela la répétition du même costume en drap.
De plus, un couteau modèle, deux gourdes, une pipe en bois, trois chemises de foulard, ce qu’il faut à un Européen pour ses ablutions quoti- diennes, et vous aurez le cadre dans lequel nous nous sommes présentés en Bretagne, dans lequel nous avons vécu durant quelques semaines, à la [ page ]pluie et au soleil. Jamais habit de bal ne fut médité avec plus de tendresse, et, ce qu’il y a de certain, porté avec aussi peu de gêne.
Le canon tonnait pour fêter le roi, les gardes nationaux s’apprêtaient à se hausser le menton dans leur habit et les allumeurs de la liste civile prépa- raient leur suif pour la solennité du soir, quand, après avoir dit adieu à nos deux amis Fritz et Louis, nous sommes montés dans notre wagon; on a fermé la portière, la bête de fer a renâclé comme un cheval qui piaffe, et nous sommes partis.
Autrefois, quand vous vous transportiez d’un lieu à un autre, soit en voiture ou en bateau, vous aviez le temps de voir quelque chose et d’avoir des aventures; un voyage de Paris à Rouen pou- vait fournir un livre. J’ai connu des gens qui avaient mis dans leur jeunesse trois jours à l’accom- plir : on s’en allait coucher, le premier, à Pont- de-I’Arche; le deuxième, à Meulan et on s’estimait heureux si, le troisième, on était arrivé à Paris à temps pour souper. Je lis dans un vieil itinéraire de la France publié vers la fin du règne d’Henri IV : « Pour aller de Rouen à Dieppe, il y a un messa- ger qui part trois fois par semaine ; on est un jour ; la dînée se fait à Tôtes où l’on reste trois heures ». Les hommes, qui maintenant jouent au gen- darme, et les femmes, qui font des dines-dines dans le jardin, ne sauront que par tradition ce que c était seulement que la diligence, avec son con- ducteur en veste bordée d’astrakan et les postil- [ page ]Ions en blouse poussant leur cri sonore du haut de leur siège; ils penseront à la rotonde et à l’im- périale, aux relais de la poste où les chevaux crottés et fumants s’attachent, en arrivant, aux anneaux de la muraille, comme nous rêvons, nous autres, aux anciennes nuitées dans les au- berges, avec les méprises de lits, les chandelles soufflées dans les corridors, le vacarme des ser- vantes, l’hôte qui jure, l’hôtesse qui crie. Où sont maintenant les histoires de carrosses em- bourbés et des grandes dames à falbalas qui ver- saient dans les fondrières", en se rendant dans leurs châteaux? Est-ce que ce seul mot, le coche d’Au- xerre, ne nous fait pas penser à M. de Pourceau- gnac débarquant à Paris avec ses hauts-de-chausses trop courts, son habit du règne passé et son accent limousin? Aurions-nous les charmantes pages de Chapelle et de Bachaumont si, au lieu de s’en aller de province en province, portés dans les lourdes voitures de leurs amis MM. les gou- verneurs et les fermiers, ils eussent été entraînés sur un chemin de for ou dans un bateau à vapeur? Tout ce que nous avons donc remarqué de Paris à Blois, c’est que la route, quelque peu qu’elle ait duré, dura trop encore, agacés que nous sommes toujours de ce mode aride de locomo- tion et fort ennuyés, d’ailleurs, par fa société de deux marchands de grains, grands parleurs, grands rieurs, gens enrichis probablement et fort satis- faits d’eux-mêmes. L’un décoré, jovial, gros, gras, lèvres épaisses, fort d’encolure et de voix [ page ]rude, représentait l’accapareur hardi, le spécula- teur en gros, qui est maire de sa commune, qui sera député de sa ville et plus tard ministre tout comme un autre, tandis que son voisin, petit homme maigre à face ridée, à bouche rentrée, à nez saillant, et faisant avec un indicible sourire de satisfaction et de malice sauter dans le creux de sa main des échantillons de blé, avait plutôt l’air du marchand rapace et souterrain, du travailleur entêté, qui suce le sac dont il a vidé les écus, de l’homme féroce aimant l’argent pour l’argent et épris du trafic pour le trafic même; race de gens fort commune aujourd’hui, qui ambitionne d’avoir des vignes pour n’en pas boire le vin ! II y avait encore à côté de nous un pauvre Anglais malade et boiteux qui m’avait l’air rongé par un autre métal que par l’argent; sa petite fille, à figure laide, mais d’expression déjà mûre comme l’est en général celle des enfants qui n’ont pas de mère, lisait des vaudevilles du Palais-Royal et du Gymnase pour s’initier à la langue, aux mœurs et au bon goût français.
A Orléans nous eûmes la vue de M. Berryer qui, assis à la buvette, emplissait sa large poi- trine, et nous prîmes deux aimables jeunes gens qui devaient appartenir à une administration quel- conque : il y avait de l’un à l’autre la différence du bête au sot, et du nul au vide.
Le souvenir de la jeunesse du poète qui s’est écoulée à Blois nous a pris dès en y entrant; allant par ses rues tortueuses pleines de silence [ page ]nous pensions que lui aussi s’y promenait il y a quelque vingt ans, regardant comme nous une de ces maisons-là pour y placer sa Marion de Lorme, et nous demandions à l’air, aux arbres, aux murs, à ce je ne sais quoi de persistant et d’in- dividuel qui réside en un fieu, en constitue la couleur, et en est l’âme, le secret des premières floraisons du grand homme, alors que sa poésie, dans les pièces sans titre de ses premiers recueils, débordait en strophes chevelues pendantes comme des lianes, épanouissait ses métaphores comme des soleils, tressaillait en rythmes multiples et en harmonies incessantes. Que d’idées devenues des œuvres, que de rêves devenus des marbres ont éclos au coin de ce mur, au bord de ce fleuve, sous cet arbre, le matin à la rosée, dans les gouttes de l’herbe, ou par les soirs d’été, par ces beaux soirs ardents et tristes comme le premier amour, quand le ciel est rayé de longues lignes droites et que les essaims de moucherons tournent dans l’air comme des roues d’or!
Est-ce pour cela que Blois nous a charmés? Près le débarcadère, d’ailleurs, n’y a-t-il pas une large avenue d’ormeaux à feuillage épaté et touffu, avec des branches robustes partant exprès d’en bas comme pour y suspendre la musette? Vrais ormeaux xvm" siècle, poussés larges pour qu’on danse dessous,au son du violon du ménétrier qui, monté sur une barrique, bat la mesure de son pied sonore pendant que les cottes volent au vent, que les boucles poudrées se dénouent, et que les [ page ]garçons prennent la taille aux fillettes qui en rient d’effroi et s’en pâment de plaisir.
Les rues à Blois sont vides, l’herbe croît entre les pavés ; des deux côtés s’étendent de longs murs gris enfermant de grands jardins, percés de quel- ques petites portes discrètes qui ne semblent s’ou- vrir que la nuit au visiteur mystérieux. On sent que tous les jours doivent s’y passer pareils, qu’ils doivent y être, à cette calme monotonie, douce pourtant comme la sonnerie du cadran des églises,
eins de mélancolie savoureuse et de langueurs émouvantes. On se plaît à rêver, dans ces paisibles demeures, quelque profonde et grande histoire intime, une passion maladive qui dure jusqu’à la mort, amour continu de vieille fille dévote ou de femme vertueuse ; on y met malgré soi comme à sa place voulue quelque beauté pâle aux ongles longs et aux mains fines, dame aristocratique aux froides manières, mariée à un bourru, à un avare, à un jaloux, et qui se meurt de la poitrine.
Ces réflexions, qui nous sont revenues plus tard, à Amboise, à Chinon et dans les autres villes de la Touraine, nous ont fait nous deman- der si M. de Balzac, qui est de ce pays, y a puisé ses héroïnes, si c’est là, enfin, qu’il a découvert La femme de trente ans, cette création immortelle! inconnue à l’antiquité comme le christianisme dont elle relève et que je prise plus que la plupart de celles de l’industrie moderne (j’en excepte ce- pendant les allumettes chimiques et la fricassée de poulet froid de Tortoni). [ page ]Exhumer dans ce qu’on rejetait comme hors d’usage des trésors nouveaux de plastique et de sentiment, découvrir dans l’univers de l’amour un continent nouveau et appeler à son exploita- tion des milliers d’êtres qui s’en trouvaient rejetés, cela n’est-il pas spirituel et sublime? Prolonger l’exercice d’un sexe, n’est-ce pas presque en in- venter un autre? Aussi quel enthousiasme nous vîmes! Ça été comme la découverte de l’Amé- rique : au lieu de routiers congédiés et de juifs en faillite y courant pour faire fortune, une foule de sentiments aux abois et de décadences encore robustes s’est ruée avec ardeur sur cette grande trouvaille de La femme de trente ans; il y a eu engouement au début, puis réaction en sens inverse, mais on y reviendra plus tard comme à tout ce qui est vrai, comme à tout ce qui est bon, comme au système de Galilée et comme aux gi- lets longs; on verra ce qu’on n’a qu’entrevu, on sondera ce qu’on n’a qu’effleuré, la mine est neuve encore, la veine profonde; préparées par cette question, il en est d’autres, consécutives de celle- là, qui ne demandent plus qu’un grand moraliste, un grand artiste pour être mises au jour, telles que celle du teton lyrique, dont toute l’importance et la justesse m’ont été si bien révélées par mon illustre ami Pradier.
Quant à notre problème de tout à l’heure, il en est un peu de l’influence des lieux sur les livres et de celle des livres sur les lieux comme du pro- blème de l’œuf et de la poule : est-ce la poule [ page ]qui a fait l’œuf, ou l’œuf qui a fait la poule? Sont-ce les livres de Balzac qui m’ont fait songer dans les rues de Blois à ce qui s’y passe ou bien est-ce ce qui s’y passe qui a causé des livres? Qui de Dieu ou de l’homme a arrangé les choses comme nous les voyons?
Allant à l’aventure dans une de ces rues dé- sertes au fond de laquelle, par un hasard ironique se dressait, peint en rouge, I’écriteau d’une mar- chande de modes, nous tombâmes en une étroite allée, menant à une espèce de cul-de-sac qui con- tient l’abside de l’église Saint-Nicolas. C’est un coin lugubre et de haut goût, comme empli de bitume ; tout est noir, la pierre du sol, la couleur de l’air elle-même; ça a un aspect austère et dur de robe de prêtre, c’est beau de nudité, de cru- dité et de brutalité. Sur la place, devant le portail, en plein soleil, des maçons taillaient des pierres, de grandes ravenelles accrochées aux angles des chapiteaux romans tranchaient par la joyeuseté de leurs tons jaunes avec la couleur sombre du vieil édifice; mobiles et folâtres dans l’air, elles étaient là rien que pour montrer comme elles étaient jolies.
Château de Blois. — Du côté du nord, le châ- teau de Blois, dressé sur des murs formidables, présente une galerie à double arcade d’un char- mant effet; là était la chambre d’Henri III. A côté se trouve son oratoire, coïncidence qui n’a rien [ page ]de rare en soi-même, mais qui frappe ici, dans cette âme où la volupté s’aiguisait de religion, où la cruauté se ravivait à la peur. Quand nous eûmes passé sous une voûte tournante et tra- versé la place, nous entrâmes dans la cour inté- rieure du château. II y avait grande joie : la gar- nison avait reçu une bouteille de vin par homme, et les soldats portaient des brocs pleins d’un liquide bleu et s’apprêtaient à le boire à la santé du monarque dont la fête leur occasionnait ce régal. La cour du château est un carré régulier. Le côté de l’entrée, du temps de Louis XII, n’a qu’un seul étage avec une galerie soutenue par des colonnes courtes, couvertes de losanges, et est orné partout de la cordelière de la reine Anne et des hermines de Bretagne; le côté gauche (sud), un peu antérieur, n’a pas été terminé, il est plus sobre d’ornementation, plus rude, plus reculé dans son moyen âge. En face, un corps de logis des plus bêtes, construction de Louis XIV, jure d’une manière détestable, avec son classique de collège et son goût sobre qui est le goût pauvre; mais auprès d’elle éclate et reluit en grand costume la belle architecture du xvi* siècle, celle de la bonne époque, avant l’envahissement du pilastre attique, avant que la Renaissance n’allât s’aplatir dans le grec abâtardi de Marie de Médicis. Sur ce corps de logis sont accrochés les deux plus délicieux escaliers du monde, bâtis à jour, ciselés d’un ciseau vivace et tout découpés, comme les hautes collerettes des grandes dames qui, il y a [ page ]trois cents ans, en montaient les marches. Nous avons vu, au rez-de-chaussée, la salle où se tinrent les Etats de 1588. Un gentilhomme gascon y as- sista, envoyé par la noblesse de Bordeaux; il dut, j’imagine, prendre peu de part aux discussions qui retentissaient sous ces voûtes de bois. Assis à l’é- cart, dans son élégant costume noir, et jouant avec une badine qu’il portait toujours, sans doute qu’il remâchait en lui-même quelque passage de Sal- Iuste ou quelque vers de Lucain que les circon- stances présentes lui remettaient en mémoire. Sans passions au milieu de toutes ces passions hurlantes, sans croyances à côté de tant de convictions vio- lentes , il était là comme le symbole de ce qui reste à côté de ce qui passe : il s’appelait Michel de Montaigne.
J’ai vu en dehors du château, sur une plate- forme d’où l’on découvre toute la ville et la Loire bordée de peupliers et la campagne à I’entour, remontant au ciel par de lentes perspectives insen- sibles, une tourelle qui sert à mettre les poudres de la garnison : c’était là qu’habitait Ruggieri, l’astrologue d’Henri III. On avait tendu du linge sur l’esplanade, les cordes où séchaient les che- mises du concierge la zigzaguaient dans tous les sens; la sentinelle qui veillait à la porte de la pou- drière avait posé son fusil dessus, elle l’y balançait en équilibre et jouait à faire claquer le ressort de batterie en attendant qu’on la vfnt relever de sa faction.
D’illustres hôtes ont dormi sous ces murs: [ page ]VaJentine de Milan, Isabeau de Bavière, Anne de Bretagne, Charles VIII, Louis XII, François Ier, Claude de France, Henri III, Catherine et Marie de Médicis, et les Guise qui y ont laissé leur sang; il a coulé à cette place. Vainement l’œil le cherche encore sur le plancher, avec les prunes de Damus que le Balafré avait jetées à côté dans la salle des gardes en disant «qui en veut»; on a bouché l’es- calier par où il descendit dans la chambre du roi, on ne voit plus rien, et cependant on regarde.
Après avoir servi aux noces du duc d’AIençon avec Marguerite d’Anjou, à celles d’Henri IV avec Marguerite de Valois, et aux sanglantes tra- gédies des Guise, le château de Blois resta tout ouvert pour recevoir d’autres fortunes : Marie de Médicis y fut enfermée et s’enfuit par cette fenêtre qu’on montre encore; en 1716, Marie-Casimir, reine de Pologne, l’habita; en 1814, Marie-Louise s’y réfugia après la prise de Paris, et aujourd’hui les touriourous y fument leur pipe et chantent la gaudriole; le sang a été lavé, le bruit des sara- bandes et des menuets s’est évanoui avec le rire des pages et les frôlements des robes à queue. Que reste-t-il de ce que l’histoire en sait? et de tout ce qu’elle ne sait pas? Ce qui est plus tentant à connaître et ce qu’on s’en va demandant aux vieux lambris, aux vieux portraits muets qui vous regardent, aux tombeaux vides qui bâillent, secret qu’ils gardent pour eux seuls et qu’ils se murmu- rent dans leur solitude. L’histoire est, comme la mer, belle par ce qu’elle efface : le flot qui vient [ page ]enlève sur le sable la trace du flot qui est venu, on se dit seulement qu’il y en a eu, qu’il y en aura encore ; c’est là toute sa poésie et sa moralité peut- être?
Le lendemain nous visitâmes une ruine plus ruinée : je parle de Chambord. Après nous être perdus dans la sotte campagne qui l’environne, nous y arrivâmes enfin par un long chemin dans le sable, au milieu d’un bois maigre, propriété de rentier gêné qui fait des coupes anticipées; le château n’a ni jardin ni parc, pas le moindre arbuste, pas une fleur autour de lui ; il montre sa façade devant une grande place d’herbe grêle, au bas de laquelle coule une petite rivière. Quand nous sommes entrés un jeune chien s’est mis à aboyer; la pluie tombait, l’eau coulait sur les toits et passait par les fenêtres brisées. On nous a intro- duits dans le.Iogement du garde, où, en attendant que sa bonne, qui tient lieu de concierge, fût re- venue de la messe, nous avons parcouru le livre des visiteurs.
II est rempli de doléances légitimistes, jéré- miades sur le maître et la maison, vœux pour le retour de l’auguste exilé, etc. Un certain abbé Sam..., aumônier du presbytère de X..., a écrit ce vers magnifique :
On peut être boiteux sans cesser d’être droit.
Un anonyme plus hardi a fait cette variante :
On peut être exilé sans cesser d’être roi. [ page ]Quelqu’un, indigné sans doute, a écrit au beau milieu du livre : « ô mania ». Mais ce qui nous a le plus arrêtés, ce sont deux seuls mots : « Louise et Alfred » qui se trouvent perdus sous les mar- quis , les comtes, les chevaliers de Saint-Louis, les fils des victimes de Quiberon, les pèlerins de Bel- grave-Square et toute cette racaille de noblesse postiche qui vit, comme le romantisme de M. de Marchangy, sur la sempiternelle poésie des tou- relles, des damoiselles, du palefroi, des fleurs de lis de l’oriflamme de saint Louis, du panache blanc, du droit divin et d’un tas d’autres sottises aussi innocentes. Parmi tant de prétentions pleu- rardes, grimacières, arrogantes, ces simples noms d’inconnus nous ont paru avoir quelque chose de simple et de bon et de meilleur goût que tout le reste.
Château de Chambord. — Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et dans les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François Ier. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs co- quettes et ses draperies de verdure ondulant au vent, comme des lambeaux de damas. C’est au contraire une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Vous sentez partout un effort stérile pour con- [ page ]server ce qui meurt et pour rappeler ce qui a fui. Chose étrange! cela est triste et cela n’est pas grand.
Et puis, on dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage, à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Bâti par François Ier, à son retour d’Espagne, après l’humi- liant traité de Madrid (1526), monument de l’or- gueil qui veut s’étourdir lui-même, pour se payer de ses défaites, c’est d’abord Gaston d’Orléans, un prétendant vaincu, qu’on y exile; puis c’est Louis XIV qui d’un seul étage en fait trois, gâtant ainsi l’admirable escalier double qui allait d’un seul jet, lancé comme une spirale, du sol au faîte. Et enfin, c’est Molière qui y joue pour la première fois le Bourgeois gentilhomme, au deu- xième étage, côté qui donne sur la façade, sous ce beau plafond couvert de salamandres et d’or- nements peints dont les couleurs s’en vont. Ensuite on l’a donné au maréchal de Saxe; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier; on l’a racheté par souscription et on "a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne pouvait le garder. II semble n’avoir jamais servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs. Je n’y ai vu qu un seul meuble, un jouet d’enfant; un modèle de parc d’artillerie offert par le colonel Langlois [ page ]au duc de Bordeaux, et précieusement conservé sous des couvertures de toile.
En allant par une galerie extérieure vers l’es- calier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François Ier, Mmc de Châteaubriant et Mm" d’Étampes, et tournant au- tour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête par-desssus la balustrade, pour regarder en bas : dans la cour, un petit ânon, qui tétait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du châ- teau de Chambord; voilà ses hôtes maintenant : un chien qui joue dans l’herbe et un âne qui tette, ronfle, brait, fiente et gambade sur le seuil des rois!
(*> Le temps s’était radouci ; la pluie s’en était allée et le doux soleil du soir brillait quand nous arrivâmes à Amboise. Ici encore ce sont de ces bonnes rues de province comme à Blois : on y cause sur les portes, on y travaille dehors; les femmes, presque toutes brunes, de figure douce et remarquablement jolies, ont d’excellents airs féminins, pleins d’une bénignité voluptueuse. Vous êtes en effet dans ce gras et doux pays de Touraine, pays du bon petit vin blanc et des beaux vieux châteaux et qu’arrose la Loire, le plus français des fleuves français. Les poses et les
’*’ Inédit, pages 20 à 22. [ page ]allures retiennent quelque chose du calme du Nord; tandis que la vivacité du Midi anime, dans l’expression, le sourire; et cependant, malgré le caractère bâtard qui résulte ordinairement de la fusion de nuances opposées, la Touraine me pa- raît avoir une originalité distincte, pas bien forte il est vrai, mais fine, intime, qui n’est ni prose ni poésie et qui s’exprimerait, je crois, d’un seul mot, si je ne craignais qu’on ne le prît dans une acception trop élevée : ce serait celui de prose chantée.
Comme nous traversions le pont d’Amboise — il y en a deux, la ville étant bâtie sur les deux rives de son fleuve et au milieu ayant une île; — il y a deux ponts, disons-nous, mais c’est le second qui est beau, un de ces vénérables ponts, un de ces vieux ponts bossus, étroits, gris, racornis au soleil et à l’eau, où il semble, on ne sait pour- quoi, qu’une traînée de cavaliers passant dessus avec des bruits d’armures et de pieds de chevaux allant au pas ferait un bon effet et où on regrette de ne pas entendre chanter, assis sur la borne, un mendiant aveugle tournant sa vielle, ou une gitana nu-pieds dans la poussière, secouant son tam- bourin dont le son court et brusque est emporté par le bruit large de l’eau qui passe sous les arches. Donc, pendant que nous étions sur le pont, nous vîmes apparaître, débusquant de la promenade au pied du château, la garde nationale du lieu Sui s’en revenait de la revue. Sur trente hommes environ qu’ils étaient, cinq ou six portaient l’uni- [ page ]forme, les officiers seulement, le reste n’était que bisets, mais des bisets rares, vraiment en grande tenue avec des habits à queue de morue, des gilets jaunes et des gants noirs. Le dandysme du lieu consiste, je crois, dans cette affectation à mé- priser le costume civique. Je dois avouer, à l’hon- neur d’Amboise, que je n’ai pas vu dans les rangs ou dans le rang (et je m’y attendais) aucun enfant habillé en artilleur tenant son papa par la main. Est-ce que cette monstruosité serait inconnue à cette bienheureuse ville? ou bien la mode en est-elle passée? ou bien les fortunes des particu- liers ne sont-elles pas assez considérables pour atteindre à cette folle dépense? N’importe, c’est honorable pour Amboise, car l’enfant habillé en artilleur et récitant des fables est le dernier degré de l’ignominie humaine.
Château d’Amboise. — Le château d’Amboise, dominant la ville qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas d’un ro- cher, a une noble et imposante figure de château fort, avec ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites, à plein cintre; sa galerie arcade qui va de l’une à l’autre, et la couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent d’en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d’un vieux soudard. Nous avons passé un grand quart d’heure à admi- rer, à chérir la tour de gauche qui est superbe, qui [ page ]est bistrée, jaune par places, noire dans d’autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous eux, ainsi que ces por- traits dont on n’a pas connu les originaux et qu’on se met à aimer sans savoir pourquoi. Riez de cela, braves gens, on n’a pas écrit cette phrase pour vous.
On monte au château par une pente douce qui mène dans un jardin élevé en terrasse, d’où la vue s’étend en plein sur toute la campagne d’alentour. Elle était d’un vert tendre; les lignes de peupliers s’étendaient sur les rives du fleuve; les prairies s’avançaient au bord, estompant au loin leurs limites grises dans un horizon bleuâtre et vaporeux qu’enfermait vaguement le contour des collines. La Loire coulait au milieu, baignant ses fies, mouillant la bordure des prés, passant sous les ponts, faisant tourner les moulins, laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensemble qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi endormis au craquement lent du large gouvernail qui les remue, et au fond il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil.
Des oiseaux partaient du sommet des tours, des angles des mâchicoulis, allaient se nicher ailleurs, volaient, poussaient leurs petits cris dans l’air, et passaient. A cent pieds sous nous, on voyait les toits pointus de la ville, les cours désertes des vieux [ page ]hôtels et le trou noir des cheminées fumeuses. Accoudés dans l’anfractuosité d’un créneau, nous regardions, nous écoutions, nous aspirions tout cela, jouissant du soleil qui était beau, de l’air qui était doux et tout imbibé de la bonne odeur des plantes des ruines. Et là, sans méditer sur rien du tout, sans phraser, même intérieurement, sur quoi que ce soit, je songeais aux cottes de mailles souples comme des gants, aux baudriers de buffle trempés de sueur, aux visières fermées sous les- quelles brillaient des regards rouges; aux assauts de nuit, hurlants, désespérés, avec des torches qui incendiaient les murs, des haches d’armes qui coupaient les corps; et à Louis XI, à la guerre des amoureux, à d’Aubigné, et aux ravenelles, aux oiseaux, aux beaux lierres lustrés, aux ronces toutes chauves, savourant ainsi dans ma dégus- tation rêveuse et nonchalante, des hommes, ce qu’ils ont de plus grand : leur souvenir; de la na- ture, ce qu’elle a de plus beau : ses envahissements ironiques et son éternel sourire.
Dans le jardin, au milieu des Iilas et des touffes d’arbustes, s’élève la chapelle, bijou d’orfèvre- rie lapidaire du xvie siècle, plus travaillé encore au dedans qu’au dehors, taillé à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur la porte un bas- relief très réjouissant représente la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux; plane au-dessus un ange qui va lui mettre une cou- ronne sur son bonnet; à côté, son cheval regarde [ page ]de sa bonne figure d’animal; ses chiens jappent, et, sur la montagne dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent qui rampe avance sa tête plate au pied d’arbres ressemblant à des choux-fleurs. C’est l’arbre qu’on rencontre dans les vieilles bibles, sec de feuillages, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du fruit, mais pas de verdure; l’arbre symbolique, l’arbre théologique et dévot, presque fantastique dans sa laideur im- possible. Non loin de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules et saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher; le cochon rentre dans son trou ; on n’en aperçoit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lièvre sort les oreilles de son ter- rier.
Ce bas-relief sans doute est un peu lourd et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bon- homme et ses animaux, tant de gentillesse et de bonne foi dans les détails, qu’on donnerait beau- coup pour emporter ça et pour l’avoir chez soi. Ça vaudrait bien les statuettes genre moyen âge qu’on trouve chez les coiffeurs, les sujets équestres d’Alfred de Dreux qu’on trouve chez les filles entretenues, et la Putiphar de M. Steuben qu’on ne trouve, Dieu merci, nulle part.
Dans l’intérieur du château, l’insipide ameuble- ment de l’Empire se reproduit dans chaque pièce avec ses pendules mythologiques ou historiques et ses fauteuils de velours à clous dorés. Presque [ page ]toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. Elle peuple de sa figure tous les pans de murs, toutes les consoles et les cheminées où elle peut l’y établir; mauvais goût de parvenu, manie d’épicier enri- chi dans les affaires et qui aime à se considérer avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.
On a construit sur une des tours, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée pour faire une salle à manger. De là, la vue qu’on découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir ou aller manger à la cuisine.
Pour regagner la ville, nous avons descendu par une tour qui servait aux voitures à monter jusque dans la place. La pente douce, garnie de sable, tourne autour d’un axe de pierres comme les marches d’un escalier et la voûte est, de place en place, éclairée par le jour rare des meurtrières. Les consoles où s’appuie l’extrémité intérieure de l’arc de voûte portent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention dogmatique semble avoir présidé à leur composition. II faudrait prendre l’œuvre à partir d’en bas, qui commence par l’Arà- toteles equitatus (sujet traité déjà sur une des misé- ricordes du chœur de la cathédrale de Rouen), et l’on arrive, en suivant les transitions, à un mon- sieur qui s’amuse avec une dame dans la posture [ page ]perfide recommandée par Lucrèce et par Y Amour conjugal. La plupart des sujets intermédiaires ont du reste été enlevés, au grand désespoir des cher- cheurs de fantaisies drolatiques, enlevés de sang- froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d’un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, «parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames ».
(,) Personne ne peut m’accuser de m’avoir en- tendu gémir sur n’importe quelle dévastation que ce soit, sur n’importe quelle ruine ni débris; je n’ai jamais soupiré à propos du ravage des révo- lutions ni des désastres du temps; je ne serais même, pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se ré- veillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule qui fumerait dans sa barbe : il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses dans le goût de Mar- tins. Mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l’embellir, châtre un cheval pour l’affaiblir; à tous ceux qui coupent lés oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis; à tous ceux qui res- taurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d’expurgata, aux chastes voileurs de nudités- pro- fanes, aux arrangeurs d’abrégés et de raccourcis;
Inédit, pages 27 à 29. [ page ]à tous ceux qui rasent quoi que ce soit pour lui mettre une perruque, et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s’en vont amputant la nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l’art, cette autre nature que l’homme porte en lui comme Jéhovah porte l’autre et qui est la cadette ou peut-être l’aînée. Qui sait? C’est du moins l’idée d’Hegel que l’école empi- rique a toujours trouvée fort ridicule — et moi?
Moi, j’ai des remords d’avoir eu la lâcheté de n’avoir pas étranglé de mes dix doigts l’homme qui a publié une édition de Molière «que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger dans les mains de leurs enfants»; je regrette de n’avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes; et quant au brave idiot d’ecclésias- tique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je dans mon désir de vengeance réveiller le colosse pour lui voir seulement souffler dessus son haleine et pour lui entendre pousser sa hurlée titanique!
Le beau mal, vraiment, quand on aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses; ça faisait donc venir bien des rougeurs aux fronts des voyageurs, ça épouvan- tait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa, avec des engelures aux doigts et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré qui a des lunettes bleues et qui est cocu! On aurait pu [ page ]au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières mo- dernes, qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé, de- puis le temps qu’on s’en sert. N’est-ce pas, mon- sieur? Qu’en dit madame?
Mais il y a des heures où l’on est en plus belle humeur que d’autres. L’excellent dîner que nous fîmes à Amboise et dont nous avions besoin (ayant de tout le jour plus nourri la Muse que la Bête) nous remit un peu de calme dans les veines et le soir, trottant lestement sur la route de Chenonceaux, nous fumions nos pipes et humions l’odeur de la forêt dans un état très satisfaisant.
Avant de nous mettre au lit, nous avions été nous livrer au même passe-temps sous les arbres qui entourent le château. La pluie tombait sur les feuilles vertes; à l’abri sous elles, le dos appuyé sur le tronc des gros charmes, et cirant le cuir de nos chaussures sur la mousse humide, nous nous amusions du bruit des gouttes d’eau qui tom- baient sur nos chapeaux.
Château de Chenonceaux. — Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire au château de Chenonceaux. Placé au fond d’une grande allée d’arbres, à quelque dis- tance du village, qui se tient respectueusement à l’écart, bâti sur l’eau, entouré de bois, au milieu d’un vaste parc à belles pelouses, il lève en l’air [ page ]ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe en murmurant au bas sous ses arches dont les arêtes pointues, brisent le courant. Son élégance est robuste et douce et son calme mélancolique sans ennui ni amertume.
Vous entrez par une salle en ogives qui ser- vait autrefois de salle d’armes, et où, malgré la difficulté de semblables ajustements, quelques armures qu’on y a mises ne choquent point et semblent à leur place. Partout, du reste, les ten- tures et les ameublements de l’époque sont con- servés avec intelligence. Les vénérables cheminées du xvi° siècle ne recèlent pas, sous leur manteau, les ignobles et économiques cheminées à la prus- sienne qui savent se nicher sous de moins grandes.
Dans les cuisines contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes, et, debout aux four- neaux , le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son hon- nête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les proprié- taires de Chenonceaux.
N’y a-t-il pas, d’ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous faire passer de longues heures en vous figurant le temps où vivaient leurs modèles, et les ballets où tournoyaient les vertugadins de ces belles dames roses, et les bons coups d’épée que ces gentilshommes s’allongeaient avec leurs rapières. Voilà une des tentations de l’histoire. On [ page ]voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous et les différences qu’il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s’ouvrissent, pour nous dire les récits de leur cœur, ce qu’ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C’est une curiosité irritante et séduc- trice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a pour le passé inconnu d’une maîtresse, afin d’être initié à tous les jours qu’elle a vécus sans vous et d’en avoir sa part. Mais ils restent sourds aux questions de nos yeux; ils restent là, muets, immobiles dans leurs cadres de bois; nous pas- sons. Les mites picotent leur toile, on les revernit, ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés. Et puis d’autres viennent aussi les re- garder jusqu’au jour où ils tomberont en pous- sière , où l’on rêvera de même devant nos propres images.
Et l’on se demandera ce qu’on faisait dans ce temps-là, de quelle couleur était la vie, et si elle n’était pas plus chaude.
WII y a, par exemple, deux grands portraits à cheval de MM. de Beauvilliers, l’un amiral, l’autre colonel de cavalerie; ils sont bottés jusqu’aux cuisses, en grand1 habit vert, blanchi aux épaules parles tire-bouchons poudrés de leurs perruques, gantés à la crispin, coiffés du petit chapeau, et droits, fichés sur leur grosse mecklembourgeoise
Inédit, pages 31 à 34.. [ page ]qui, rassemblée sur ses jarrets de derrière, se cabre convenablement pour faire le fougueux. Il vous revient là devant comme un souvenir des carrou- sels de Louis XIV et des grandes chasses à courre, avec des lévriers jaunes à taches blanches, une nuée de piqueurs en livrée entourés des meutes aboyantes, et les grandes trompes passées autour du corps, sonnant dans les clairières des hallalis prolongés.
Sur un dessus de porte une toile de chevalet vous montre de face la belle Gabrielle d’Estrées, nue jusqu’à la ceinture; un gros collier de perles du même ton blond que sa peau pend sur sa poi- trine, sa coiffure blonde, montée et crépelée, donne à son visage un air étonné plein d’une aga- cerie naïve; à côté d’elle sa sœur, vue de dos, nue également jusqu’aux reins, détourne sa mine brune et vous regarde curieusement, tandis que, dans le fond, une paysanne en bavolet rouge et en cape blanche présente le sein à M. le duc de Vendôme, charmant maillot, tout ficelé et raide dans ses linges, qui écarquille les yeux, tend les bras et rit de sa petite bouche rose aux agaceries de sa bonne nourrice.
Nous avons encore remarqué, dans l’apparte- ment qui sert de salon et où se trouve sur une table la masse d’armes de François I", un beau portrait de Rabelais, figure bistrée, hilarante, sanguine, robuste, yeux petits et vifs, cheveux rares, barbe et menton de satyre, c’est évidemment le type d’après lequel on a fait tous les portraits du grand [ page ]homme. Celui d’Isabeau de Bavière, au-dessous un peu à gauche, est singulièrement expressif: elle n est pas coiffée de son grand bonnet pointu, que je lui avais vu ailleurs, et ce n’est plus la tête pâle et dolente du musée de Versailles; une espèce de coiffure plate, à l’italienne, couvre les longs ban- deaux blonds, à demi défaits, qui entourent sa figure blanche, à la fois sympathique et ardente, pleine d’irrésolutions et d’élans contrariés, elle a les lèvres avancées, le menton court et de grands yeux verts dont l’expression pleurarde est relevée par les bourrelets rouges de ses paupières infé- rieures.
II y a encore sur tous les murs beaucoup d’autres toiles qu’on voudrait regarder plus long- temps tout seul et bien à son aise, sans qu’un concierge fût sur vos talons, tenant la clef de la porte à la main et vous invitant du geste à vous dépêcher d’en finir. Je me rappelle encore un portrait en pied de Louis XIII en Apollon, avec son menton pointu, ses petites moustaches droites et sa grande perruque noire qui retombe sur ses epaules et ombrage sa figure triste. Je n’ai jamais pensé à Louis XIII sans une certaine douleur, il me semble que c’est l’homme qui s’est le plus en- nuyé sur la terre.
Nous n’avons pas pu entrer dans la salle du spectacle où fut joué le Devin de village, on la réparait; mais nous avons vu un bon portrait de M"0 Dupin par Nattier. La figure est brune, éveil- le, coquette, le nez retroussé, les lèvres roses, [ page ]le regard noir et droit, l’air franc, amical, fripon et bon enfant, plus spirituel de beaucoup que celui de M"" d’Humières, par exemple, avec sa bouche rose en cœur si sensuelle et tout humide.
Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand portrait de M™ Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout (c’est du reste un noble visage et, comme le talent si décrié et si peu connu de ce poète, meilleur peut-être au second aspect qu’au premier), ne m’avait rappelé par le carac- tère infaillible de la bouche, qui est grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité du por- trait de M"" de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans, à Coppet, la fenêtre était ouverte, le soleil l’éclairait en face, je ne pus m’empêcher d’être frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges, reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose d’analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spi- ritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Le reste est resté dans les instincts du sexe. Presque toutes aussi sont grasses et ont des tailles viriles : Mme Deshoulières, M"1" de Sévigné, Mme de Staël, G. Sand et MTO Colet. Je ne connais que M™ An- naïs Ségalas qui soit maigre.
Nous avons vu dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas bleu et cerise. S’il m’ap- partenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne m’y pas mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela [ page ]vaut bien coucher avec quantité de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières le plaisir n’était qu’imagination ? Concevez-vous donc alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la vo- lupté singulière, historique et xvie siècle, de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas? (Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir la momie de Cléopâtre!) Mais je n’ose- rais pas seulement, de peur de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l’étrier de François Ier, de peur qu’il n’y restât, ni poser les lèvres sur l’embouchure de l’énorme trompe qui est dans la salle d’armes, de peur de m’y rompre la poitrine.
’*’ Nous lui avons cependant dit adieu à ce pauvre Chenonceaux, nous l’avons laissé avec ses beaux souvenirs, ses beaux portraits, ses belles armes et ses vieux meubles, dormant au bruit de sa rivière roucoulante, à l’ombre de ses grands arbres, sur son herbe verte ; et pleins de bonne humeur et les gourdes remplies, nous avons fait l’inauguration de nos sacs en allant à pied gagner Bléré, pour delà nous rendre à Tours en carriole.
Cette promenade n’a rien de récréatif, c’est une longue prairie assez maigre avec de rares Peupliers pâles.
A Bléré, pendant qu’on donnait l’avoine au
(,) Inédit, pages 35 à 36.
3- [ page ]cheval et qu’on tirait de la remise le cabriolet qui s’y rongeait aux vers, comme un vieux roquefort oublié dans une armoire, nous avons été voir l’église où commence le goût d’ornements rococo, fleurs artificielles, rubans, pompons, guirlandes de papier peint, si remarquable à quelques lieues plus loin, dans les villes de l’Anjou, province qui semble avoir conservé de ses anciens maîtres des prédilections italiennes.
Jusqu’à Tours vraiment la route est belle, la campagne est ample et nourrie, riche à l’œil et bien portante, sans les exubérances presque sombres de la Normandie, ni les finesses de lumière du Midi. On passe sous de beaux arbres qui recou- vrent le chemin comme des berceaux, ou au milieu de larges prairies qu’égayent çà et là des villes et des clochers, et, à partir de Montlouis, on va tout le long de la Loire, rencontrant l’un après l’autre, se succédant et revenant sans cesse, des châteaux au haut des collines, des vignes à côté des blés, des îles oblongues avec une couronne de peupliers et une frange de roseaux. Le vent est tiède sans volupté, le soleil doux sans ardeur; tout le pay- sage enfin joli, varié dans sa monotonie, léger, gracieux, mais d’une beauté qui caresse sans cap- tiver, qui charme sans séduire et qui, en un mot, a plus de bon sens que de grandeur et plus d’esprit que de poésie : c’est la France. [ page ]Tours. — Saint-Julien; portail nu d’un roman superbe; trois charmants pleins cintres au haut; intérieur délabré, magasins ; transept de gauche couvert de toiles d’araignée, magnifique de ton; au fond par la porte on voyait un ba- zar parisien ambulant.
Plessis-les-Tours; rue dans une campagne plate; grand enclos de murs. — Maison de Tristan, petite, à ogive, ouverte. — Cathédrale de la fin du xv" siècle, ornée, lourde, intérieur plus pur, magnifique serrurerie dans le chœur.
Chinon. — A gauche en descendant la côte, les tours du château. — Vue du château, à l’ombre duquel la ville est bâtie. — Chinon à l’air resserré, comprimé entre la Vienne et le château ; elle a été forcée de s’étendre en long. — A partir du pied, de l’endroit où le terrain monte, c’est la ville vieille, rues tortueuses et les voûtes silencieuses, les coques noires comme à Carcassonne et à Provins; les
ânes paissent dans les rues, les m..... de Gargantua
s’écrasent sous vos pieds. — Le château sur la hauteur, forme d’un carré long alterné de tours rondes et carrées ; des arbres dans les fossés et de l’herbe qui remonte au mur. — Du côté de la tour d’Agnès Sorel, du côté opposé a la ville, le cimetière est au pied des tours; deux gros noyers. — La tour de la cage de fer a trois étages. — Dans les deux étages inférieurs (la cage était dans le pre- [ page ]mier) il y avait une cheminée, anneau au plafond, inscrip- tions de prisonniers, chapelets, saints ciboires. — Partout au milieu des ruines, des lilas en fleur, de l’herbe. — Dans la chambre où Jeanne d’Arc a été reçue, des nar- cisses en fleur et des églantiers penchés les uns sur les autres. — A la tour qui sert d’entrée on voit la coulisse de la herse. — Partout à Chinon je cherche le souvenir de Rabelais et je ne trouve rien; Rabelais au reste est-il un génie local?
De Chinon à Fontevrault, route charmante avec des sinuosités entre la verdure; ce sont de grands arbres à large touffe. La nuit nous prit avant.
Fontevrault, enfoncé un peu comme Jumièges, sans que l’on voie grande colline autour de l’abbaye. — Ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’église dont l’abside (extérieure) est d’un beau roman avec des rotondes attenantes. — Salle capitulaire d’un gothique primitif; cloître, gothique comme celui de Saint-Wandriiïe. — Directeur en robe de cham- bre bleue dans son cabinet, bègue, pointu, grand igno- rantin. — Prisonniers au réfectoire, à la promenade, un à un, en silence forcé, à la queue du loup. — Pauvre Robert d’Arbrissel, âme d’amour, te doutais-tu de ces choses honteuses? — Gendarmes, troupiers d’Afrique.
De Fontevrault à Saumur. — Par le soleil qui chauffait les roches couvertes de verdure; singulier pays pour sa douceur. — L’Anjou me semble une espèce de Nor- mandie.
Saumur. — Officiers de cavalerie en costume de cheval. — Église. — Petites rues mal pavées, tortueuses avec des fleurs aux fenêtres. — Église Notre-Dame, rotonde. — Panthéon d’Agrippa. A gauche en entrant, sous une roche artificielle sombre et profonde, une femme en robe blanche, à manches à gigot, avec deux mèches de cheveux noirs, une qui pend à côté, l’autre qui passe siu- sa taille, elle [ page ]couchée au milieu des pierres, sur des rochers; l’ombre de la voûte contraste avec le blanc du vêtement et la pâleur du visage. Malgré le laid de l’invention et le mauvais goût de tout cela il y a là quelque chose qui frappe et qu’on se rappelle. — Un saint Siméon de Philippe de Champagne; belle tête du saint, blonde, éclairée, douce, émue; un enfant à gauche qui marche. — Saint-Pierre, entrée latérale charmante, d’un roman exquis, mais ce qu’il y a de plus beau, c’est la couleur de la pierre qui est verte, bleue, etc. ; les chapelles intérieures sont couvertes de fleurs; il y en a une qui représente une passion avec des rochers en relief en toile peinte; partout l’élément moyen âge ogival disparaît sous le badigeon et sous l’ornementation italienne. La foi est évidemment aux chapelles, c’est là qu’on va; les gravures religieuses sont entrelacées de guirlandes de lierre (comme à Bléré au petit autel latéral). — L’Anjou sent l’Italie. Est-ce souvenir? reste d’influence? ou l’effet de la douce Loire, le plus sensuel des fleuves de France? — Nantilly est d’un roman pur, le plein cintre est large et fort ; on y monte par une pente, ancien escalier de cail- loux; elle est entourée de grands arbres. Comme ce serait beau sans l’affreuse couleur blanche!
L’allée couverte de Bagneux, large d’environ douze pas, longue d’à peu près trente, haute de huit pieds; pierres monstrueuses; la pluie tombait par les interstices et faisait des flaques d’eau dans l’intérieur ; deux trous dans le pan du fond laissant passer un jour vif et blanc; les feuilles des arbres brillaient sous la pluie qui ruisselait; l’intérieur des pierres était vert par places, plus blanc dans d’autres. ■— Conducteur inepte de. notre américaine. — Troupeau de bœufs vendéens que nous avons croisés. — Art de la taille des arbres publié par l’Administration des ponts et chaussées ; l’idéal de l’ineptie et la haine de la nature s’est réalisé à Saumur sur la route de Poitiers, en sortant de Saumur. — Nos hôtes. — Encore le veau ! —• Le salon de province : le velours d’Utrecht rouge paraît être, comme le veau, une des bases des mœurs de la province. — Le [ page ]veau est parmi la viande de boucherie la viande univer- sitaire et académique.
De Saumur à Ancenis par la Loire. — Fleuve doux, large, étendu, mais les peupliers donnent quelque chose de grêle au paysage. — Tours rondes à Angers. — Saint-Florent à gauche sur une hauteur. — Mais la Seine est plus belle; je ne mets la Loire qu’après la Seine et le Rhône ; nulle part je ne vois rien de pareil à Dieppedalle, à la Maille- raye, à Caudebec ; la Loire est plus française, plus douce, plus bourgeoise, plus prose. — Bateau à vapeur : la jeune fille et sa mère; figure blanche froide; l’officier de cava- lerie, sa femme et son moutard; des MM. Le bateau à vapeur est le bateau à vapeur.
Ancenis est ce qu’on appelle une affreuse petite ville, mal pavée, tortueuse, avec des maisons grises et pauvres, comme les petites villes du Languedoc, mais son dénue- ment lui donne un chic étrange; personne dans les rues. — L’Hôtel de la Marine, femme de 40 ans, grasse, gra- cieuse; la grand’mère, les deux petites filles; les MM. de la table d’hôte s’ennuyant fort du pays et convoitant les délices de la capitale. — Jolie vue sur la Loire, une des plus belles du fleuve à coup sûr. — L’église est d’un nu rare et d’une ineptie curieuse : trois pyramides au pied d’une croix de la mission bardées du haut en bas de cœurs percés de flèches; baldaquins en marbres; ornements d’un goût déplorable. — Le château n’a plus que ses murs exté- rieurs garnis de créneaux et les deux grosses tours d’en- trée dont l’une porte encore un boulet de pierre. L’intérieur est délabré, occupé par un jardin potager; la concierge nous y promène avec ses enfants. Des ravenelles, des ronces, les belles plantes vivaces, les belles feuilles vertes se cramponnent partout, pendent dans les coins; la vue du haut du donjon est singulièrement contrariée par l’aspect du pont suspendu. — Atroce charge de la pierre drui- dique dans la plaine druidique. — Plaisanterie pleine d’à- propos de mon honorable ami sur la pierre branlante. [ page ]D’Ancenis À LA MeillerAYE, le paysage est triste quoique vert et fourni. Partout des enclos, des haies; il y a quel- que chose de sombre et de méfiant dans la campagne. On rencontre peu de monde quoique ce soit le dimanche; les petites filles ont de grands bonnets comme les femmes qui sont toutes fort laides; on voit des jeunes filles assises par deux ou trois au bord des fossés, tournant le dos à la grande route. — Les genêts se multiplient à mesure qu’on avance , les arbres deviennent plus forts et plus petits, plus râblés.
— A Priaillé, procession avec des drapeaux blancs. — Notre conducteur, normand de Domfront, cheveux presque blancs, yeux noirs qui me rappellent ceux du père Langlois, déteste les chouans; en 1831 il ne nous aurait pas conduits par là pour 100,000 francs.
La Meilleraye est à découvert au milieu des bois abattus. — A la porte, des bœufs entraient comme nous sortions.
— On nous a introduits au premier dans une salle de récep- tion élevée, avec des fauteuils xvin" siècle; air moitié mona- cal moitié château de campagne. Un moine est venu nous demander si nous n’avions pas besoin de quelque chose ; puis le frère hôtelier pour nous demander nos noms. On nous a menés à la chapelle, puis au parloir. Deux moines blancs sont venus se prosterner à nos pieds à plat ventre ; ils nous ont reconduits à la chapelle le temps de dire un ave et un credo et sont revenus dans le parloir nous lire un passage de l’Imitation n° 3, ch. xx. — Dîner dans une grande salle, nappe assez propre, couverts de fer. Un vieil abbé breton, petite figure ouverte, cheveux blancs, a servi des œufs durs à l’oseille, une espèce de bouillie en colle que j’avais prise pour des mattes, des pruneaux cuits.
— J’ai pensé à la vertu grotesque et théologique que Henri Estienne leur attribue dans son apologie pour Hérodote.
— Figures : à ma gauche, un ancien militaire, calotte de laine, nez retroussé, favoris empire, l’air du carliste panne, grand amateur de beurre salé ; à ma droite, un paysan en faillite ? en face, grand jeune homme, bouche épaisse, [ page ]mystique, mains fortes, tout à fait mystique; en face, un curé d’environ 40 ans, homme de puissante encolure et de bonnes manières, en pénitence probablement ; à gauche, de mon côté, un vicaire en cheveux blancs, bas du visage singulièrement charnel et ignoble, front droit et assez intelligent, fort en chimie selon le vieil abbé breton qui a fait la conversation avec nous dans le jardin après le dîner.
— Parmi fes pensionnaires un affreux petit bonhomme en habit noir, casquette par-dessus son bonnet de soie noire.
La chapelle. — Après le salve nous sommes descendus de la tribune, les moines se sont mis à genoux, nous sommes au milieu d’eux pour réciter des litanies à la Vierge. La chapelle de la Vierge était tendue d’un rideau blanc ouvert comme un lit, l’autel avait un transparent rose recouvert de dentelles; des fleurs artificielles ou vraies entouraient la femme de plâtre ; on a allumé les cierges et les voix sont parties. II y avait dans l’arrangement de tout cela quelque chose de voluptueux, de conjugal; ces pauvres hommes avaient l’air d’avoir préparé avec amour la couche de leur épouse céleste. Les voix étaient fortes, puissantes ; l’énergie de la vie y rapparaissait, s’y iàisait jour. Quand nous sommes entrés dans l’église, il faisait jour encore; le soleil, comme l’ironie de la nature, colorait en rose les parois et la muraille blanchies à la craie. — Agent voyer ami de l’établissement. — Dur noviciat des moines.
— On ménage la vie de l’abbé à cause des droits de mu- tation à payer, aussi couche-t-il sur un matelas. — Trait de la mort de la mère d’un des moines annoncée au réfec- toire. (Ecrit le dimanche 9 mai dans la cellule de Saint- Théodore, 10 heures du soir.)
Dans le parloir, parmi les objets à vendre, une gravure intitulée «les faux plaisirs». On voit sur le premier plan un adolescent vêtu d’une robe, tenant un chapelet à la main et regardant en haut; dans le ciel des anges jouent de la viole, avec leurs ailes pointues; sur la terre, au contraire, on voit deux demoiselles décolletées et en manches à gi- got dont l’une joue de la guitare et l’autre danse (celle-là a [ page ]des manches à sabot et des bracelets ) , elles charment un jeune troubadour en veste et en culotte courte portant des favoris et leur jetant un regard en coulisse ; au fond un lac avec des peupliers. II y a écrit au-dessous :
La volupté vous tente, Fuyez, ne cédez pai, Une joie innocente Suivra tous vos combats.
On n’est pas venu me réveiller à 2 heures pour aller aux matines, la nuit s’est passée assez mal dans un lit taché de sang. Le matin, un matin gris et pâle, le déjeuner avec les mêmes inconcevables pensionnaires. II y a une grande tristesse dans la nécessité de se lever de bonne heure pour manger. — Visite dans l’établissement : dans les ateliers pas de chants, un silence stupide ; salutations dans les cor- ridors quand les moines vous rencontrent; le petit bœuf dont on tournait les cornes; ils ne nous ont pas parlé et ils voyaient que nous avions besoin d’explications, mais leurs yeux! Deux moines en retraite dans le chapitre; ceux-là vraiment jouaient bien ; au fond le siège de l’abbé avec la crosse. Réfectoire, couvert en bois, odeur humide et fade. — On pue beaucoup dans ce lieu de sainteté ! — Le réfectoire ainsi que le dortoir sont des lieux qu’on res- pecte spécialement, il n’est pas permis même aux étrangers d’y parler. — Le dortoir est d’une seule couleur et d’un bel aspect austère, gris couleur de bois ; le plafond comme le plancher est de bois, lit à colonnes carrées allant jusqu’au plafond ; entre chaque lit il y a un petit rideau en toile à matelas ; une paillasse ; un pot de chambre sous chaque lit. — Cimetière, toutes tombes pareilles avec des croix noires ; la seule différence est qu’aux moines on met la croix aux pieds, aux abbés à la tête. — Le frère hôtelier n’avait pas au cimetière la tenue confite des ecclésiastiques, il marchait sur les tombes sans façon. — Ce qu’il y a de mieux à la Meilleraye.
Nous étions si pressés d’en partir que nous n’avons pas [ page ]attendu la messe. — Notre joie dans les champs, portant le sac, retrouvant la liberté et le soleil. — Au bourg, après une omelette qui nous a paru excellente et des ro- gnons délicieux, nous avons été dans le bois fumer sous les arbres.
Nort, indescriptibles fresques.
L’Erdre s’élargit tout à coup, gentille rivière avec de jolis aspects, des arbres dans le goût des vieilles gravures xvue siècle, où on voit un homme pêcher à la ligne en culottes courtes, en chemise bouffante au nombril, tandis qu’à côté de lui une bergère arrange des fleurs dans son tablier et qu’un chien est couché à plat ventre sur le foin. — Nous retrouvons sur le bateau les MM. de la Meilleraye, le gros beau et le petit cancre en lunettes, que nous avons vus tout à l’heure s’agenouiller dans l’église de Nort. — Canotiers peu habitués aux lorgnons. — Verrières. — Entrée à Nantes; nous y travaillons depuis avant-hier matin. (13 mai, 10 heures, Nantes.)
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp. [ page ]III
Nantes. — Grand lieu; danses; bonnet de flanelle blanche.
Musée : Elisabeth par Tibaldi. Prodigieuse fraise à gros tuyaux, brodée de noir ; menton avançant, figure longue, grands yeux bleus sortis, roulant, très animés; sourcils ébouriffés à la base ; lèvre inférieure grosse, front haut, chevelure blond roux haut montée, avec des œillets rouges sur le côté gauche ; elle est vêtue de noir et passe la main droite dans une chaîne d’or qui lui pend du cou.
Scène de carnaval de Lancret. Dans une grande chambre boisée une dame en corsage jaune et en jupon rose, avec de longs repentirs aux bras, est entre un pierrot et un danseur qui l’invite. On regarde autour. La teinte géné- rale brun de madère est relevée par le costume rose et jaune de la dame et par l’habit gris des deux danseurs qui l’entourent.
Id. Camargo dansant en plein vent, robe de satin blanc avec des rubans bleus, des guirlandes de roses; à sa droite un joueur de tambour et de fifre; à gauche un violon, un basson, une femme qui regarde.
Un portrait de femme de Murillo : robe bleue, figure terreuse, ton verdâtre, yeux noirs, retroussés, mystiques et profonds; elle tient un petit livre; bandeaux noir de suie mal peignés, air idiot et profond.
Apollon et statues nues avec des feuilles de vigne en fer- blanc découpé.
Adoration des mages, avec des nègres, des gens qui re- [ page ]gardent aux fenêtres ; figure stupide et crâne déprimé de celui qui est aux pieds du Seigneur.
Tableau de Daniel dans la fosse, de Zigler.
Musée d’histoire naturelle : deux petits fœtus de cochons ; td. d’hommes ; modèles de têtes de nègre et de chimpanzé, oreilles saillantes de la tête. Tête boucanée d’habitant du fleuve des Amazones, on lui a mis des dents dans les yeux ; à côté sont le collier et le bonnet de plumes bizarres. Tête boucanée de la Zéiande, tatouage, soleils qu’on distingue encore sur son cuir brun, chevelure négligée, longues mèches pleines de férocité et de volupté!
Maison de la duchesse de Berry : impression triste, toute petite chambre, un sale papier bleu gris, nue, une table, plaque.
Château : tours, boulets et canon, pantalon rouge passant par une fenêtre, troupiers dormant sur l’herbe.
Cathédrale, vilaine à l’intérieur, trop courte à l’extérieur ; belle nef d’un beau jet, mais d’une vilaine voûte; répara- tions de menuiserie en pitoyable chic moyen âge. — Aux chapelles, femme qui priait près d’un confessionnal. — Tombeau de François II, charmantes figures des petits anges qui portent les coussins. — A côté de l’église une bbutique de «mercerie et objets de piété».
Clisson , au confluent de la Sèvre et de la Moine. — Cascade qui gâte l’effet de ce paysage simple. — Toits plats en tuile. — Le château, les prodigieux lierres, arbre qui sort du mur. — L’intérieur, arbres, troncs verts. — Donjon des ormeaux, d’où l’on voit la prairie des chevaliers; pri- son des femmes, crocs, porte; impression si forte qu’elle n’en est pas triste. — Prodigieuse cheminée, grand pan de mur avec des fenêtres grillées par où le ciel bleu. — Triple enceinte. — La Garenne. — Le temple de Vesta. — Goût italien de l’empire en face de ces choses si veaies et si belles d’elles-mêmes. — Temple à l’amitié.
Tiffauges, ruine tout ouverte dans ia campagne solitaire. — Tour carrée le pied dans l’eau, nénufars, pas un bruit [ page ]
d’oiseau, vent qui ride les blés et fait trembler le lierre; fenêtre carrée encadrée. — Restes de chapelle dans une tour où nous avons compté quatre étages; au haut une cheminée avec des herbes et des fleurs dessus comme sur une jardinière. — Silence général. — Un enfant qui jetait des pierres.
(*> Sortant de chez les frères de la Trappe, il nous a semblé agréable de revoir des figures humaines et des biftecks au beurre d’anchois; encore tout réjouis des fresques de Nort et tout épouvantés du souvenir de la Meilleraye, nous avons fait, le soir de notre arrivée à Nantes, la meilleure digestion qu’on se puisse sentir. Convenablement installés à l’Hôtel de France, nous avons pendant huit jours mené une vie fort plaisante. Nous avions pour nous servir une de ces canailles alertes et gra- cieuses qui plaisent aux gens bien nés, drôle intel- ligent, qui vendait de bons cigares et de bonne parfumerie. Nous écrivions dans notre chambre fraîche, nous nous lavions dans de grandes cu- vettes ; nous nous amusions dans la cour avec un petit singe qui déchiquetait de ses dents et de ses ongles nos vieux gants blancs d’une façon à faire croire que c’était pour lui qu’on les avait inventés, ou bien nous allions dans le passage Pommeraye acheter des stores de Chine, des sandales turques ou des paniers du Nil, afin d’examiner à l’aise et de toucher avec nos mains toutes les babioles ve-
Inédit, pages 37 à 64. [ page ]nues d’au delà des mers, dieux, chaussures, para- sols et lanternes, futilités splendides en couleur qui font rêver à d’autres mondes, niaiseries sans usage qui pour nous sont des choses graves.
Je crois que Nantes est une ville assez bête, mais j’y ai tant mangé de salicoques que j’en garde un doux souvenir.
Ce qui prouve que Nantes ne nous a pas ennuyés, c’est que nous étions sur le point d’en partir quand nous nous sommes dit qu’il fallait cependant la voir.
Ce n’est pas la saleté sombre de Lyon, ni le mouvement du Havre ou de Marseille, ni l’aligne- ment de Bordeaux, ville si joliment bâtie qui res- semble à un bel homme bien cravaté; ça ne vaut pas Rouen qui serait beau si on ne l’embellissait et que j’aimerais si je n’y étais né. Du haut de la cathédrale, pourtant, on découvre un horizon qui vous récompense de vous être essoufflé à grimper les escaliers : en bas, à pic, les maisons se pressent et tassent leurs toits comme les chapeaux pointus d’une foule qui se serre aux épaules; à gauche, une large prairie se mouille au bord du fleuve large et gris qui se divise et fait un coude, tandis que les deux cours de I’Erdre et de la Sèvre, mul- tipliant leurs bras et leurs îles, découpent la cam- pagne en grandes lignes grises. Ce jour-là le ciel était d’une lumière pâle qui, harmonisant sa teinte aux couleurs bourbeuses des eaux, donnait à cet ensemble un aspect tranquille et triste. La cam- pagne est vaste, étendue, plus verte et plus vivante [ page ]en remontant la Loire du côté de laTouraine, niais monotone et comme engourdie en s’avan- Çant vers les sables du côté de la mer. A tout prendre, l’horizon est large et beau, mais quel est l’horizon qui ne soit beau quand il est grand, et tous les horizons ne sont-ils pas grands quand on plane sur eux ?
Montez n’importe où, pourvu que vous mon- tiez haut, et vous découvrirez des perspectives démesurées aux paysages les plus plats. Quelle est aussi l’idée qui ne soit longue quand on y court jusqu’au bout, le cœur qui ne paraisse im- mense quand on y laisse couler la sonde ?
J’ai passé autrefois de bonnes heures dans les clochers d’églises; appuyé aussi sur le parapet, je regardais les nuages rouler dans le ciel et les cor- beaux nichés dans les gargouilles s’envoler avec des cris rauques et de grands battements d’ailes. C’était assez fréquemment, pendant ma rhéto- rique , ma manière de suivre la classe ; y perdai-je beaucoup, et cela aussi n’était-ce pas du style ?
Une chose fort ordinaire m’a choqué et m’a fait nre, c’est le télégraphe que tout à coup, en me retournant, j’ai aperçu en face sur une tour. Les bras raides de la mécanique se tenaient immobiles, et sur l’échelle qui mène à sa base un moineau sautillait d’échelon en échelon; placé au-dessus de tout ce qu’on voyait à l’entour, au-dessus de ’église et de la croix qui la termine, cet instru- ment disgracieux me semblait comme la grimace fantastique du monde moderne. [ page ]Qu’est-ce qui passe dans l’air maintenant, entre les nuages et les oiseaux, dans la région pure où vient mourir la voix des cloches, et où s’évaporent les parfums de la terre? C’est la nouvelle que la rente baisse, que les suifs remontent ou que la reine d’Angleterre est accouchée.
Quelle drôle de vie que celle de l’homme qui reste là dans cette petite cabane à faire mouvoir ces deux perches et à tirer sur ces ficelles, rouage inintelligent d’une machine muette pour lui! II peut mourir sans connaître un seul des événe- ments qu’il a appris, un seul mot de tous ceux qu’il aura dits. Le but? le but? le sens? qui le sait? Est-ce que le matelot s’inquiète de la terre où le pousse la voile qu’il déploie, le facteur des lettres qu’il porte, l’imprimeur du livre qu’il im- prime, le soldat de la cause pour laquelle il tue et se fait tuer? Un peu plus, un peu moins, ne sommes-nous pas tous comme ce brave homme, parlant des mots qu’on nous a appris et que nous apprenons sans les comprendre. Espacés en ligne et se regardant à travers les abîmes qui les sé- parent, les siècles se transmettent ainsi de l’un à l’autre l’éternelle énigme qui leur vient de loin pour aller loin, ils gesticulent, ils remuent dans le brouillard, et ceux qui, postés sur des som- mets, les font se mouvoir n’en savent pas plus long que les pauvres diables d’en bas qui lèvent la tête pour tâcher d’y deviner quelque chose.
Où en étais-je donc? à Nantes, je crois, à la cathédrale. Elle est dans le goût anglais du xv° siècle [ page ]tout chargé de ciselures épaisses, tout alourdi des enjolivements stériles du gothique en décadence, et vilaine à l’extérieur, trop courte à l’intérieur; la nef est d’un bon jet, mais la voûte assez laide et d’une courbe écrasée. Nous avons remarqué sous le portail, occupant l’entre-colonnement des ner- vures ogivales, des espèces de fûts de pierres si- mulant des troncs d’arbres, avec des naissances de branches coupées, comme serait un bâton de houx émondé. Cette particularité se reproduit dans plusieurs églises de la Bretagne. En fait de hideux, et de hideur rare, il faut signaler dans une des chapelles latérales une sorte de lambris plaqué sur les murs, fabriqué dans un chic moyen âge déplorable et atteignant aux dernières limites du rococo imitatif. Mais une chose vraiment belle, c’est le tombeau de François II et de Marguerite de Foix, sa seconde femme. Ils sont tous deux dans leurs beaux costumes du temps, couronne ducale en tête, étendus sur leur marbre, ayant aux pieds, le duc un lion, la duchesse un lévrier; trois anges soulèvent le coussin où repose leur tête aux yeux fermés; de grandes figures symboliques se tiennent aux quatre coins du monument. Le visage de la femme est gras, triste, nez relevé et paupières grosses; celui de François II, assez dur, intelligent et rusé, un peu mêlé de force et de faiblesse comme fut sa vie, révèle bien le vieil en- nemi de Louis XI, l’homme habile comme lui à conclure des traités équivoques et à nouer des alliances clandestines. Ils se trompaient à l’envi.
4- [ page ]A la réconciliation d’Arras, 1477, *’ ^ut stipulé qu’on jurerait la paix sur telles reliques que l’on voudrait, sauf sur le corps de J.-C. et sur la vraie croix, parce que le parjure en mourrait infaillible- ment dans l’année. Pendant qu’il parlementait avec le roi, il s’alliait avec l’Angleterre et faisait venir des armes d’Italie; le roi, de son côté, promettait la Bretagne aux Ecossais et soudoyait le sire de Lescun, son conseiller. Une fois pourtant il eut un beau mouvement, qui fut de refuser le collier de Saint-Michel, 1470; d’après les statuts de l’ordre, il eût été forcé, en effet, de servir le roi envers et contre tous et de renoncer à toute autre alliance, or il préférait avec raison celle du comte de Cha- rolais et du duc de Berry. II aurait pu jurer et ne pas .tenir, il faut lui savoir gré de la franchise. Louis XI, qui toute sa vie le combattit et qui le haïssait déjà avant d’être roi, mourut sans l’avoir pu vaincre, et quatre ans plus tard cependant, comme pour faire voir combien les gens mé- diocres triomphent parfois des grands hommes pour succomber ensuite sous de plus faibles qu’eux-mêmes, il est forcé de subir l’humiliant traité du Verger, 1488, et il en meurt de tristesse. Quoiqu’il ait établi des manufactures de soie à Vitré et de tapisseries à Rennes (ce qu’on a soin de mettre dans les livres où on le représente comme le défenseur dévoué de l’indépendance bretonne), j’ai toujours eu peu de sympathie pour cet homme terne qui faisait combattre un lion contre des ânes (celui que lui avait donné, [ page ]quelque temps avant de mourir, l’amiral de Mont- auban) et qui si lâchement abandonna tour à tour son conseiller Chauvin à son favori Landois, et Landois aux ennemis de Chauvin, tiraillé en tous sens par mille liaisons qu’il dénouait, par mille influences qui se succédaient; il est bien le père, quant au manque de cœur et à la sécheresse de caractère, de la froide et hypocrite Anne qui est pour moi une des figures les plus mal plaisantes du xvie siècle.
Puisque nous parlons d’histoire, à cent pas de là, en face le vieux château, se trouve la maison où fut surprise la duchesse de Berry en 1832. Le cœur se serre dans cette petite chambre nue tendue d’un sale papier gris et à peine éclairée par des carreaux jaunes. Nous vîmes la plaque derrière laquelle se cachèrent la princesse et ses compa- gnons; on a peine à croire qu’ils y aient pu tenir. Toute cette demeure est discrète et froide, on n’y entend aucun bruit, point d’enfant qui joue ni de chien qui aboie. Habitée par deux vieilles filles dévotes, avec son étroite cour sombre, son allée humide, son escalier de bois qui se pourrit à la pluie, elle a quelque chose de découragé, de ruiné, de honteux comme si elle sentait jusque dans ses pierres l’amertume du souvenir.
H ne reste du vieux château que les deux tours d’entrée, celle dû pied-de-biche à gauche du pont- levis, celle de la boulangerie à droite. II y a encore d à peu près intact un autre corps de logis percé de fenêtres de la fin du xv* siècle, et dans la cour [ page ]un vieux et beau puits orné d’un élégant couron- nement de fer pour y suspendre des poulies. Des canons, cirés comme des bottes, sont rangés en ligne sur l’herbe à côté de boulets mis distincte- ment suivant leur calibre, comme les mètres de cailloux sur le bord des routes; deux ou trois sol- dats couchés sur le dos dormaient tranquillement au soleil et sans doute rêvaient à quoi? probable- ment que ce n’était ni au duc de Mercœur, qui fit bâtir le bastion de la Croix de Lorraine, main- tenant délabré, ni au cardinal de Retz qui s’en évada, et pas davantage à la reine Anne qui se maria à Louis XII dans la chapelle du fer à che- val, convertie en poudrière. S’ils rêvaient, n’était-ce pas plutôt aux bonnes parties de boules que l’on faisait le dimanche après vêpres, au jour où ils apercevront le coq du clocher par-dessus les arbres de leur village ou à la payse qu’ils y ont laissée? II n’y a que les gens ayant pour métier de penser, qui se fourrent dans le cerveau les pas- sions des époques disparues; les braves gens ont assez des leurs; ils font l’histoire — et nous, nous la lisons.
Deux ou trois hommes en chemises chantaient dans la caserne en brossant leurs habits et en po- lissant les boutons de cuivre avec de la craie. Au second étage, sur le rebord d’une ravissante fenêtre carrée, un pantalon rouge, étalé tout ou- vert, laissait tomber ses deux jambes le long du mur, et déployait avec une impudence bête son grand pont à doublure grise. [ page ]Quand nous fûmes sortis du château, nous allâmes visiter le musée. Le conservateur, occupé dans un coin à peinturlurer quelque chose, se dé- rangea de sa besogne et vint officieusement lier avec nous une conversation artistique, mais bientôt nous ayant vus admirer un Delacroix, le brave homme remit sa casquette sur sa tête et nous tourna les talons, ce qui nous le fit suspecter de se livrer au paysage Bertin ou au genre histoire romaine, à grands renforts de lances en queue de billard et de casques en pots à l’eau. Nous sommes restés longtemps devant un tableau dans la vieille manière allemande, représentant une Adoration des Mages; le dessin en est d’une naïveté presque iro- nique : un mage, vêtu d’une sorte de manteau d’évêque, se prosterne aux pieds du Christ avec un air si stupide et un front si déprimé qu’on croirait volontiers que c’est une malice du peintre; il y a des nègres singuliers, ajustés dans des cale- çons rouges et couverts de colliers de corail; à une fenêtre, des femmes et des hommes passent la tête et montrent une mine ébahie. Tout cela est vivant et drôle, heurté en tons rouges et verts (un peu comme la Tentation de Saint Antoine de Breu- ghel), intense d’expression, amusant de détail, original d’ensemble et d’un effet impossible à faire comprendre quand on ne l’a pas vu.
Nous avons aussi remarqué la Scène de carnaval, Par Lancret. Dans une grande chambre boisée, une belle dame en corsage jaune et en jupon rose, avec de longues manches aux coudes, est entre [ page ]un danseur et un pierrot qui l’invitent au menuet. Des deux côtés, sur des sièges, des amis sourient et causent. Au premier plan un petit enfant traîne un joujou; c’est là une bonne maison où il fait chaud, une maison où l’on s’amuse; on sent que dehors il pleut et que les masques courent dans la crotte, le temps est gris, un vrai temps de car- naval, on jouera tout à l’heure la comédie et l’on mangera ce soir des beignets.
J’aime beaucoup aussi du même auteur un por- trait de la Camargo. Elle danse en plein vent, sur l’herbe, en robe de satin blanc avec des rubans bleus et des guirlandes de roses; à sa droite un tambour remue ses baguettes et un fifre enfle ses joues; à gauche un violon, un basson et une femme qui regarde. La Camargo! quel nom! est-ce qu’il n’est pas tout résonnant de grelots ver- meils? est-ce qu’il ne vous envoie pas, comme dans une ritournelle folâtre, avec le vent chaud d’une jupe qui tourne, une odeur de poudre d’iris ou de jasmin d’Espagne et des aperçus de rotules blanches qui se raidissent sur des édredons de soie jaune dans un boudoir plein de porcelaines de Saxe et tout couvert de pastels ?
L’antithèse, comme peinture, comme visage et comme idée, se trouve en face, dans ce portrait de femme qu’on attribue à’MurilIo. Elle est vêtue d’une robe bleue blanchie par l’usage; ses che- veux noir de suie et mal peignés surplombent d’un ton mort sa figure verdâtre, sous son front bas et mélancolique ses yeux bruns retroussés [ page ]vous envoient un regard idiotement profond qui déplaît tout en attirant; à la main elle tient un petit livre, un livre de prières, elle passe sa vie dans les bas côtés de l’église, à l’ombre "humide des piliers, éblouie par les illuminations de l’autel, incessamment éperdue dans les emportements de l’amour mystique, et le soir elle rentre dans son grenier nu où elle a des apparitions de la Vierge et des voix d’anges qui l’appellent par son nom. Voici un rare et bon portrait, celui d’Elisabeth d’Angleterre, par Tibaldi. II faut renoncer, s’il n’est pas ressemblant, à se faire jamais une idée des gens que l’on n’a pas connus, ce qui serait triste vu que tous ceux que l’on connaît d’ordi- naire ne sont pas si récréatifs. Une prodigieuse fraise à gros tuyaux empesés, brodée d’un fil noir, enserre sa longue tête osseuse, aux pommettes saillantes et aux lèvres rouges; son front pâle est droit, élevé et fièrement intelligent. Sous des sour- cils blonds, rares à leur jonction, ses grands yeux bleus, sortis, grands ouverts, roulent et regardent avec vivacité et réflexion; le menton pointu, le bout du nez rond, la bouche avancée où l’on pres- sent des dents longues décèlent la férocité sen- suelle, tandis que la chevelure d’un blond roux, très montée et ondée en demi-cercles successifs, et ornée d’œillets rouges sur le côté gauche, lui donne un air raide et noble, un ragoût bizarre d’une distinction imposante. C’est celle-là qu’on appelait de son temps «l’émeraude des mers, la perle de l’Occident», et pour laquelle, jouant Ri- [ page ]cbard III, Shakespeare s’arrêta tout à coup afin de lui ramasser son mouchoir.
Je donnerais bien le Villemain complet que j’ai acheté dans mon enfance, action insensée qui ne m’a pas fait interdire, ce qui prouve la débonnai- reté de ma famille; je donnerais aussi le cours de M. Saint-Marc Girardin que je conserve, comme dit René pour m’ôter à l’avenir tout mouvement de joie, j’y ajouterais même une vieille paire de ba- bouches marocaines qui l’été m’est très commode, et de plus mes droits de citoyen, l’estime de mes compatriotes et le reste d’une bouteille de beau vernis qui commence à s’épaissir, oui, je donne- rais tout cela de grand coeur et sur l’heure pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les sta- tues du musée de Nantes des feuilles de vignes en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’ona- nisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de flûte sont enharnachés de ces hon- teux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit, d’ailleurs, que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour, c’est escalope sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigan- tesque. Malgré tous mes efforts je ne suis parvenu [ page ]à me rien figurer sur le créateur de cette pudique immondicité. J’aime à croire que le Conseil mu- nicipal en entier y a pris part, que MM. les ecclé- siastiques l’avaient sollicitée, et que les dames l’ont trouvée convenable.
Nous avons été ensuite au muséum d’histoire naturelle, maigre collection qui, je pense, n’est pas curieuse pour un savant, mais où il y a néan- moins une momie égyptienne, debout, à côté de son cercueil peint, des coraux tout roses, des co- quilles nacrées et des crocodiles suspendus au pla- fond. II y a aussi dans un bocal d’esprit-de-vin deux petits cochons unis ensemble par le ventre et qui, cabrés sur leurs pattes de derrière, relevant la queue et clignant des yeux, sont, ma foi, fort plaisants. Placés ainsi à côté de deux fœtus hu- mains, de monstruosité analogue, ils en disent peut-être plus long que beaucoup de nos œuvres. Mais quel est celui qui saura voir, dans ces mani- festations irrégulières de la vie, les expressions multiples et graduées de cet art inconnu, qui gît dans son immobilité mystérieuse au fond des océans, dans les profondeurs du globe, dans le foyer de la lumière, y variant les créations succes- sives et perpétuant l’Être.
Depuis six mille ans qu’il l’étudié, l’homme commence peut-être à épeler la première lettre de cet alphabet qui n’a pas d’oméga. Quand pourra- t-il lire une phrase?
Si ce que l’on appelle les monstruosités de la nature ont entre elles leurs rapports anatomiques, [ page ]c’est-à-dire plastiques, et leurs lois physiologiques, c’est-à-dire nécessaires pour exister, pourquoi n’auraient-elles pas (partant de ce principe et dès lors nous plaçant dans ce monde qui paraît la négation du nôtre et qui, peut-être, en est bien le corollaire), pourquoi donc tout cela n’aurait-il pas sa beauté aussi, son idéal? Les anciens ne le croyaient-ils pas? et leur mythologie est-elle autre chose qu’un univers monstrueux et fantastique, revêtu de formes impossibles à notre nature et belles pourtant, tant elles sont justes en elles- mêmes et harmoniques l’une à l’autre? N’adorez- vous pas les longs cheveux glauques des Naïades et la voix des Sirènes, gouffre de mélodie qui faisait tourbillonner les navires? Qu’est-ce qui n’a pas trouvé la Chimère charmante, aimé sa narine de lion, ses ailes d’aigle qui bruissent et sa croupe à reflets verts? — Ne croyez-vous pas, comme s’ils avaient existé, aux Satyres ricaneurs qui pas- saient leurs oreilles pointues derrière les bouquets de myrtes et dont les pieds de boucs tombaient en cadence la nuit sur le gazon des jardins? — Et ces rêves-là, pas plus que ceux de la nature, n’ont été non plus créés par un homme, ni mis au monde en un jour; comme les métaux, comme les ro- chers, comme les fleuves, comme les mines d’or, et comme les perles, ils ont sourdi lentement, goutte à goutte, se formant par couches successives, se produisant d’eux-mêmes et se tirant du néant par leur force interne. Nous les contemplons pareille- ment avec un ébahissement inquiet et rétrospectif, [ page ]cherchant peut-être au delà du souvenir si, avant notre vie, comme eux aussi nous n’avons pas existé, si nos pensées n’ont pas cohabité dans une patrie commune avec ces pensées devenues formes, si le principe de notre forme à nous n’a pas couvé jadis au sein de la chrysalide univer- selle, avec la graine des chênes et les sources qui ont fait la mer.
La belle chose qu’une tête de sauvage! Je me souviens de deux qui étaient là, noires et luisantes à force d’être boucanées, superbes en couleurs brunes, avec des teintes d’acier et de vieil argent. La première (celle d’un habitant du fleuve des Amazones) porte des dents qu’on lui a enfoncées dans les yeux; parée d’ornements d’un goût moui, couronnée de toutes sortes de plumages, et les gencives à nu, elle grimace d’une façon horrible et charmante; à côté sont suspendus les colliers bigarrés de plumes d’oiseaux qu’autrefois dans la savane, quand elle criait et remuait, elle a pris sur les ennemis vaincus; les colliers sont nombreux, ce qui prouve que c’était un brave, qui avait expédié beaucoup d’âmes à Areskoni, car ces petites choses-là sont l’inverse de nos mé- dailles de sauvetage. On a mis près d’elfe une tête d homme de la Nouvelle-Zélande, sans autre orne- ment que les tatouages qui l’ont engravée comme des hiéroglyphes et que les soleils que l’on dis- tingue encore sur le cuir brun de ses joues, sans autre coiffure que ses longs cheveux noirs, débou- clés, pendants, et qui semblent humides comme [ page ]des branches de saule. Avec ses plumes vertes sur les tempes, ses longs cils abaissés, ses paupières demi-closes, elle a un air exquis de férocité, de volupté et de langueur. On comprend en la regar- dant toute la vie du sauvage, ses sensualités de viande crue, ses tendresses enfantines pour sa femme, ses hurlements à la guerre, son amour pour ses armes, ses soubresauts soudains, sa pa- resse subite et les mélancolies qui le surprennent sur les grèves en regardant les flots.
Tout cela existe encore, ce n’est pas un conte, il y a encore des hommes qui marchent nus, qui vivent sous les arbres, pays où les nuits de noces ont pour alcôve toute une forêt, pour plafond le ciel entier. Mais il faut partir vite, si vous les vou- lez voir; on leur expédie déjà des peignes d’é- caille et des brosses anglaises pour nettoyer leur chevelure, écumeuse de la sueur des courses, plaquée de rouge par le sang caillé des bétes féroces; on leur taille des sous-pieds pour les pantalons qu’on leur fait; on leur prépare des lois pour les villes qu’on leur bâtit; on leur envoie des martres d’école, des missionnaires et des journaux.
Nous évitons généralement ce qu’on a soin de nous indiquer comme curieux, ainsi nous n’avons vu ni la colonie de Mettray, près Tours, ni l’hô- pital des fous, à Nantes, ni les forges d’Indret, ni le fort Penthièvre, ni le phare de Belle-Isle et nous ne sommes pas encore entrés dans aucun des beaux cafés des villes où nous passons, mais nous sommes allés à Clisson. [ page ]Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l’ita- lienne et groupés là ainsi que dans les croquis d’Hubert, près d’une longue cascade basse qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A I’entour, c’est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur le courant où se trempent de molles touffes de verdure. L’horizon s’allonge, d’un côté, dans une perspective de prairies et, de l’autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont le flot vert s’évase et descend jusqu’en bas.
Quand on a passé le pont et qu’on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s’appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d’arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchi- rures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et dardues; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de [ page ]ses branchages. Un arbre vert a percé l’épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l’air, a poussé tout à l’aise l’irradiation de ses rameaux. Les fossés dont la pente s’adoucit par la terre qui s’émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe profonde, et la porte, avec sa vigoureuse ogive un peu cin- trée et ses deux baies servant à relever le pont- levis, a l’air d’un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.
Entré dans l’intérieur, vous êtes surpris, émer- veillé par le mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tris- tesse de la ruine. Voilà bien l’éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses; toutes les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahisse- ments de son silence. Un enthousiasme grave vous prend à l’âme; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent, en même temps que les pierres s’écaillent et que les mu- railles s’affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l’accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l’air aux sail- lies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, et vous en tressaillez intérieurement comme si cette double vie fonctionnait en vous- même, tant survient, brutale et immédiate, la per- [ page ]ception de ses harmonies et la conscience de ses développements.
Au pied de deux grands arbres dont les troncs s’entre-croisent, un jour verdâtre passe sur la mousse, et le dôme des feuilles vous rabat une claire lumière qui, largement, illuminant tous ces débris, en épaissit les ombres et en dévoile toutes les finesses.
On s’avance, on s’en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s’éven- trent et d’où s’épand quelque longue plante fris- sonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les lézards cou- rent sous les broussailles, les insectes grimpent contre les murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son sommeil.
Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux châ- teau des Clisson se peut reconstruire en entier et réapparaître pour nous. Le souvenir des rudes existences d’autrefois en découle comme de lui- même, avec l’émanation des orties et la fraîcheur des lierres.
De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps °ù flambaient les bûches dans les cheminées larges de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l’on arrivait jadis par ces escaliers
5 [ page ]tournants qui s’écroulent et qui ouvrent sur l’abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d’un angle sombre, s’abaissait, les ailes étendues, et passait par l’arcade d’une fenêtre pour s’en aller dans la campagne.
Au haut d’un pan de muraille élevé, nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d’alignement, laissaient éclater à travers leurs bar- reaux croisés le bleu vif du ciel qui tirait l’œil à lui par la séduction de sa couleur. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Une vache broutait, qui marchait là dedans comme dans un herbage, épatant sur l’herbe sa corne fendue.
II y a une fenêtre, donnant sur une prairie que l’on appelle la prairie des Chevaliers. C’était, de dessus ces bancs de pierres entaillées dans l’épais- seur de la muraille, que les grandes dames d’alors pouvaient voir les chevaliers entrechoquer le poi- trail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d’armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par un beau jour d’été comme aujourd’hui, peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n’existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ces parois, des lames de corne à ces fenêtres, moins d’herbe, et des voix et des ru- meurs de vivants, oui, là, plus d’un cœur, serré dans sa gaine de velours rouge, a battu d’an- [ page ]goisse et d’amour. D’adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que recouvrent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait •e panache des gentilshommes.
Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre ; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fers. Par le petit guichet grillé pratiqué au milieu on jetait dans la fosse ce qu’il fallait pour que la condamnée ne mourût point, car la porte, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se ferment et ne s’ouvrent pas. Quel bon temps pour la haine ! Quand on haïssait quel- °,u un, quand on l’avait enlevé dans une surprise, °u pris en trahison dans une entrevue, mais quand on l’avait enfin, qu’on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir d’heure en heure, de minute en minute,compter ses angoisses, boire ses larmes, ^n descendait dans son cachot, on lui parlait, °n marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon; on vivait sur lui, °-e lui, de sa vie qui s’éteignait, de son or qu’on
- ui prenait. Toute votre demeure, depuis le som-
met des tours jusqu’au pied des douves, pesait
5- [ page ]sur lui, l’écrasait, l’ensevelissait; et les ven- geances de famille s’accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même qui en constituait la force et en symbolisait l’idée.
Quelquefois, cependant, quand ce misérable était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que les larmes de ses jeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, alors on parlait de le relâcher. Le prisonnier pro- mettait tout : il rendrait ses places fortes, il re- mettrait les clefs de ses meilleures villes, il don- nerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint-Sépulcre. Et de l’argent! de l’argent encore! II en ferait plutôt faire par les juifs! Donc on signait le traité, on le contre- signait, on l’antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. II enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C’était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment? le pape vous en relevait, et pour la rançon, on ne la payait pas.
Lorsque Clisson fut enfermé dans le château de l’Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d’or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du ma- riage de sa fille Marguerite avec le duc de Pen- thièvre. Et, dès qu’il fut sorti, il commença par [ page ]attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d’or qu’il avait soldés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent. 1
Lorsque Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre, il promit une rançon d’un million; il promit sa fille aînée, fiancée déjà au roi de Sicile. II promit Moncontour, Sesson et Jugon, et ne donna ni sa fille, ni l’argent, ni les places fortes. Il avait fait le vœu d’aller au Saint- Sépulcre. II s’en acquitta par procureur. II avait fait voeu de ne plus lever ni tailles ni subsides; le pape l’en dégagea. II avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes son pesant d’or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu’il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu’ils avaient vendue.
De l’autre côté de la Sèvre, et s’y trempant les P’eds, s’étend sur la colline le bois de «la Ga- renne», parc très beau de lui-même, malgré ses beautés factices. M. Lemot (le père du proprié- t^re actuel), qui était un peintre de l’Empire et uu artiste lauréat, a travaillé là du mieux qu’il a Pu à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain, si fort à la mode du temps de Canova et de madame de Staël. On était pompeux, gran- diose et digne. C’était le temps où on sculptait [ page ]des urnes sur les tombeaux, où l’on vous peignait en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d’Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu’il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.
Ce genre noble ne manque pas à la Garenne. II y a un temple de Vesta et, en face, un temple à l’Amitié, grand tombeau renfermant deux amis (M. Lemot et le sénateur Cacot), ce qui fait pas- ser un peu par-dessus le ridicule du nom qu’ils ont choisi pour leur boîte commune. Ne nions pas, en effet, les sentiments prétentieux et les enthousiasmes déclamatoires, on peut pleurer de bonne foi tout en arrondissant gracieusement Je coude pour tirer son mouchoir, faire une pièce de vers sur un bonheur ou un malheur quel- conque et le faire sentir aussi bien que ceux qui n’en font pas, et il n’est pas encore absolument prouvé qu’il soit impossible d’aimer la femme que l’on appelle sa déité ou son bel ange d’amour.
Les inscriptions, les rochers composés, les ruines artificielles sont prodigués ici avec naïveté et conviction. Sur un morceau de granit, on lit cet illustre vers de Delille :
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Plus loin, vingt vers du même Delille; ailleurs, sur une pierre taillée en forme de tombe : In Ar- cadia ego, non-sens dont je n’ai pu découvrir l’in- tention. [ page ]Mais toutes les richesses poétiques sont réu- nies dans la grotte d’Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.
(#) « Ce que nous éprouvons dans ces lieux, dit M. Richer, auteur d’un voyage dans la Loire-Infé- rieure, Héloïse l’a éprouvé, elle a senti, admiré, et rêvé comme nous.» Eh bien, je l’avoue, je ne suis pas comme M. Richer ni comme Héloïse, j’ai senti peu de chose, je n’ai admiré que les arbres, trouvant que la grotte qu’ils ombragent serait très congruante pour y déjeuner, l’été, en compagnie de quelques amis etd’Héloïses quelconques, d’au- tant que la proximité de l’eau permettrait d’y mettre rafraîchir les bouteilles, et je n’ai rien rêvé du tout. Mais il y a des gens heureux, des gens bien doués, sensibles, imaginatifs, qui sont tou- jours à la hauteur des circonstances, qui ne man- quent pas de pleurer à tous les enterrements, de rire à toutes les noces, et d’avoir des souvenirs devant toutes les tuiles cassées et toutes les bi- coques non construites à la mode du jour. Ceux- là vous disent que la vue de la mer leur inspire de grandes pensées et que la contemplation.d’une forêt élève leur âme vers Dieu. Ils sont tristes en regardant la lune, et gais en regardant la foule. «Ce nom consacré, continue M. Richer, c’était lui seul que cette grotte devait offrir. L’inscription qu’on y lit est peut-être inutile, car le sentiment est toujours plus prompt que la parole.» Quoique
Inédit, pages 71 à 73. [ page ]je sois volontiers de l’avis de M. Richer et que je pense comme lui que l’inscription n’était pas utile, je ne peux cependant résister au plaisir de la transcrire.
Héloïse peut-être erra sur ce rivage,
Quand aux yeux des jaloux dérobant son séjour
Dans les murs du Pollet elle vint mettre au jour
Un fils, cher et malheureux gage De ses plaisirs furtifs et de son tendre amour.
Peut-être en ce réduit sauvage, Seule plus d’une fois elle vint soupirer Et goûter librement la douceur de pleurer.
Peut-être, sur ce roc assise,
Elle rêvait k son malheur. J’y veux rêver aussi! j’y veux remplir mon cœur
Du doux souvenir d’Héloïse.
Et ià-dessus le visiteur ingénu s’efforce à se figurer Héloïse errante sur ce rivage avec le petit Astrolabe qu’elle tient par la main, il s’apitoie sur le résultat de ses plaisirs furtifs et de son tendre amour; il est vrai que si l’idée du tendre amour l’afflige, le tableau des plaisirs furtifs le ragaillardit un peu; il tâche de trouver sauvage ce réduit, il ne s’en doutait pas tout à l’heure, mais cependant if fe trouve sauvage en effet; enfin if fa voit pleu- rant sur le roc assise, rêvant à son malheur, et il veut rêver aussi, il veut remplir son cœur du doux souvenir d’Héloïse. II le remplit donc ou du moins il fait tout son possible pour le remplir. Mais non, il ne le remplit pas assez, il ne le remplit pas à son gré, il voudrait l’en remplir tout à fait, l’en combler, l’en bourrer, l’en faire [ page ]craquer... n’importe! II s’en retourne, écrit son nom sur l’album du concierge, tire sa pièce de 3o sols et part heureux : il a eu des émotions, il a eu des souvenirs.
Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Hé- •oïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aima d’une admiration si dévouée, quoiqu’il fût dur, quoiqu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertunes ni les coups. Elle craignait « de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui». Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que «c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se l’ap- propriât et le prit pour elle seule...», sentant, di- sait-elle « plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice», et, s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur.
O créatures sensibles, ô pécores romantiques qui, le dimanche, couvrez d’immortelles son mau- solée coquet, on ne vous demande pas d’étudier ’a théologie, le grec ni l’hébreu dont elle tenait école, mais tâchez de gonfler vos petits cœurs et d élargir vos courts esprits pour admirer dans son Nîtelligence et dans son sacrifice tout cet immense amour. [ page ]Le parc n’en est pas moins un endroit dés- agréable. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d’arbres retombent dans la rivière. On entend l’eau couler, on sent la bonne odeur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s’y trouve, c’est que nous sortions de Clisson qui est d’une beauté si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n’est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais d’ailleurs, qu’est- ce donc que le mauvais goût? N’est-ce pas inva- riablement le goût de l’époque qui nous a pré- cédés. Tous les enfants ne trouvent-ils pas leur père ridicule? Le mauvais goût du temps de Ron- sard, c’était Marot; du temps de Boileau, c’était Ronsard; du temps de Voltaire, c’était Corneille, et c’était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. O gens de goût des siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant. Vous rirez un peu de leurs crampes d’estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage et des grimaces qu’ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.
Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux bou- doirs, nos charmants salons, nos ravissants cos- tumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh ! oh! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la [ page ]bourre, du papier, du fumier, de l’engrais ! Ô pos- térité! n’oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements Renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme de nos chapeaux et l’esthé- tique de la Revue des Deux-Mondes!
C’est en nous laissant aller à ces considérations philosophiques que notre carriole nous traîna jus- qu’à Tiffauges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l’imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards : c’était le frétillement d’une anguille dans le corps d’un rat de Barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l’agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête! Je n’y puis penser sans de certains re- mords.
La route, taillée dans la côte, descend en tour- nant, couverte sur ses bords par des massifs d’ajoncs, ou par de larges banques d’une mousse roussàtre. A droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon, de grands pans de muraille inégaux allon- gent les uns par-dessus les autres leurs sommets ébréchés.
On suit une haie, on prend un sentier, on entre sous un porche tout ouvert qui s’est enfoncé dans »e sol jusqu’aux deux tiers de son ogive. Les hom- mes qui y passaient jadis à cheval n’y passeraient plus qu’en se courbant maintenant. Quand la terre s ennuie de porter un monument trop longtemps [ page ]sur elle, elle s’enfle de dessous, monte sur lui, le gagne, et pendant que le ciel lui rogne la tête elle lui enfouit les pieds. La cour est déserte, l’en- ceinte est vide, les herses ne remuent pas, l’eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénufars.
Le ciel était blanc, sans nuages, mais sans so- leil. Sa courbe pâle s’étendait au large, couvrait la campagne d’une monotonie froide et dolente. On n’entendait aucun bruit, il faisait silence, les oiseaux ne chantaient pas, l’horizon même n’avait point de murmure, et les sillons vides — c’était un dimanche — ne vous envoyaient ni les glapis- sements des corneilles qui s’envolent, ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les ronces dans une douve profonde, cachée au pied d’une tour qui se baigne dans l’eau et dans les roseaux. Une seule fenêtre s’ouvre, un carré d’ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvre- feuille sauvage s’est pendue sur le rebord et passe en dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands mâchicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d’en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seu- lement ou quelque petite fleur inconnue qui s’est nichée là, apportée par le vent, un jour d’orage, et dont la graine aura poussé à l’abri, dans la fente des pierres.
Tout à coup un souffle de vent est venu, doux et long, comme un soupir qui s’exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, [ page ]les joncs et les lentilles dans l’eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtaient la tour sous leur couche uni- forme de verdure luisante, ont tous frémi et cla- poté leur feuillage; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s’allongeaient, sur les têtes mobiles des épis. La mare d’eau s’est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles des lierres ont toutes frissonné en- semble , et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.
Rien, le vent qui passe, l’herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d’enfant en guenilles gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une cre- vasse de remparts et qui s’enfuit effrayée en fai- sant remuer les broussailles; pas un oiseau chan- tant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme, muet, abandonné dans cette campagne déserte; il a l’air maudit et plein de ressouvenances farouches. II fut habité pourtant, ce séjour triste dont les hiboux maintenant sem- blent ne pas vouloir. Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l’air, ayant encore ses deux piliers ronds et sa plaque noircie, une cheminée est res- tée suspendue. II est tombé de la terre dessus et des plantes y sont venues comme dans une jardi- nière qui serait restée là. [ page ]Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d’une chapelle, aux fûts brisés d’un portail ogival. L’avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, jadis, était pleine d’ornements d’or et de soie, d’encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de plats de ver- meil, de burettes d’or; un chœur de trente chan- teurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons d’un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d’habits d’écarlate fourrés de petit-gris et de menu-vair. II y en avait un que l’on appelait l’archidiacre, un autre que l’on appelait I’évêque, et on demandait au pape qu’il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines; car cette chapelle était la chapelle et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Retz et de Craon, lieute- nant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Prie de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée.
II avait en meubles plus de cent mille écus d’or, trente mille livres de rente, et les profits de ses fiefs, et les gages de son office de maréchal; cinquante hommes magnifiquement vêtus l’escor- taient à cheval. II tenait table ouverte, on y ser- vait les viandes les plus rares, les vins les plus lointains, et on représentait des mystères chez lui comme dans les villes aux entrées des rois. Quand [ page ]» n’eut plus d’argent, il vendit ses terres; quand » eut vendu ses terres, il chercha l’or ; et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. II lui écrivit qu’il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. II fit des sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. C’était là que vivait cet homme. Ces caveaux se rougis- saient sous le vent incessant des soufflets ma- giques, ces murs s’illuminaient la nuit à l’éclat des torches qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi les jongleurs bohèmes ; on invoquait l’enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d’épouvantables joies et d’atroces plaisirs; le sang coulait, les in- struments jouaient, tout retentissait de voluptés, d’horreurs et de délires.
Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, l’ensevelirent et le firent porter aux Carmes où, après des ob- sèques fort honorables, il fut inhumé solennelle- ment.
On lui éleva sur un des ponts de la Loire, en face de l’Hôtel de la BouIe-d’Or, un monument expiatoire; c’était une niche dans laquelle se trou- vait la statue de la bonne Vierge de Crée-lait qui avait la vertu d’accorder du lait aux nourrices; °n y apportait du beurre et d’autres offrandes rustiques. La niche y est encore, mais la statue n’y est plus, de même qu’à l’hôtel de ville la boîte °iui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Nous étions peu curieux de voir cette boîte, [ page ]nous n’y avons pas seulement songé. J’aurais pré- féré contempler la culotte du maréchal de Retz, que le cœur de madame Anne de Bretagne; il y a eu plus de passions dans l’une que de grandeur dans l’autre. [ page ]IV
De Nantes À Saint-NazAire. — La Loire, large et plate.
De Saint-Nazajre à Pornichet, aubépines,ajoncs. — Che- mins à travers les haies de Pornichet au Pouliguen. — La baie déserte; au bord des flots, sur le sable dur, des coquilles roses et blanches; dunes couvertes de joncs. — Le bac. — Le Pouliguen. — Jusqu’au Bourg-de-Batz, marais salins, pas un arbre ; paludiers. — Cabaret de Baz, bar- riques, deux lits hauts; sur la cheminée une Vierge en cos- tume ; à une fenêtre le mari, la mariée, trogne rouge d’un homme. —Vieille abbaye d’un bon gothique, toute décou- verte. — Surprise et curiosité des enfants à nos aspects. — Femme qui met sur les murs de la bouse de vache, ça remet les pierres et sert de mortier. — Jusqu’au Croisic plus rien que des plaines de sable recouvertes d’une herbe maigre ; le ciel bleu pâle à grandes lignes blanches ; les vaches sont petites, les moutons noirs.
Le Croisic.— Le beau temps. — Dune; varech sous l’eau en allant au bout de la jetée. — Charlotte, bonnet égyptien.
Do Croisic à Guérande. — Au bord de la mer et à tra- vers les marais. — Guérande sur une hauteur qui domine le pays; les fortifications entourées d’arbres, petits peu- pliers; à gauche de l’entrée Nord l’eau baigne le pied des tours; nous retrouvons ce que nous avons vu à Clisson.— Caractère doux de ces ruines; ces fortifications me font
6 [ page ]penser à Avignon. — Moucharabieh éventré, lierres; mais la beauté naturelle est au pied, dans l’eau sur laquelle les petites plantes vertes ont fait comme une grande couche de peinture.
Église anglaise de caractère ; portail haut, d’une ogive assez pure et pas trop ornementée pour son époque. A la place de la rosace on a accolé l’orgue. Sur un cartouche, il y a, presque illisible, «le peuple français reconnaît un Dieu suprême et l’immortalité de l’âme». Les deux entrées laté- rales ont un portique couvert comme l’église de Louviers, à laquelle du reste celle-ci ressemble. A droite du portail d’entrée, en dehors du mur, une chaire en pierre, cou- verte. — Intérieur : un mauvais tableau qui représente des membres du parlement en costume et un personnage ado- rant Jésus-Christ sur la croix ( la coiffure indique le com- mencement du XVII* siècle); au pied du Christ agonisant, un évêque avec la crosse et la mitre ; dans l’air, des anges qui volent.
Vitraux beaux. — Montreur de phénomènes curieux; enseigne. — C’était une large figure animée, intelligente, dents blanches; sa manœuvre avec les enfants qu’il faisait mettre à genoux; vaches et moutons; nous avons été désil- lusionnés de ce que le phénomène fût vrai ! Comme d’autres l’auraient été s’ils l’avaient reconnu faux, tant il est vrai qu’on n’aime pas à changer ses idées toutes faites et à voir ce à quoi on ne s’attendait pas. — Nous avons fait une deuxième fois le tour de la ville. — Caractère doux; nous trouvons que c’est un lieu propre aux promenades amou- reuses par la taille, sans parler, le soir, à cette heure-ci. — Marché encombré de paysans et de bœufs accouplés deux à deux.
Nous partons le jeudi 20 à 6 h. du matin, avec un verre de madère et une croûte dans le ventre et nous filons les- tement sur Piriac. La campagne est nue, le chemin monte et descend; à gauche, une grande vue de mer; au fond, et jusqu’à la mer, une plaine immense tachée çà et là de flaques d’un brun acier. Ce sont les marais salins. [ page ]PiRiAc. — Désert; bon air de la mer; les rues pleines de sable; pas même de filets aux portes; jolie baie avec du sable; deux ou trois barques sans mâture ni voiles, échouées silr le rivage. — Inconcevable auberge : du veau et des œufs; le soir à manger du veau et des oeufs! toujours le veau! toujours le veau! — Maire dudit endroit chez lequel nous étions adressés par M. Mérès, bonne robe de chambre, bonne tabatière, bon cabinet du solitaire, collec- tion du Moniteur, les manuels Roret, livres de droit, l’His- toire de Tbiers, un gros livre relié à clous de cuivre sur le- quel était écrit « Arrêtés et délibérations ».
Excursion à l’île. — Canot; le vieux pilote blanc, barbe longue; le matelot, le mousse; un jeune homme fils de l’entrepreneur des travaux, figure singulièrement bru- tale, tenait la barre, il a déserté; les travaux n’ont pas l’air de mordre. — Beaux rochers presque tous noirs et marbres. — Je rejouis de la mer, je repense à Trouville et à mes vacances au cottage ; comme autrefois j’ai fumé au soleil dans un trou de rocher. — Rocher en arc, avec des petites marguerites roses et blanches, il y avait sur les roches une verdure pâle comme celle qui vient aux marbres, une verdure de velours vert tirant sur le jaune; beau fucus que nous avons pris et manié, jabot, festons dentelés et remuants. — Retour vent arrière. — Odeur du suif et chanson de la mère qui endormait son enfant pendant que je bouclais nos sacs. — Le vieux mendiant paralysé à mi-chemin de Piriac; un vagabond estropié qui espère coucher dans les métairies, qui ramasse des mor- ceaux de pain; il était hier au marché de Guérande. — Sieste au soleil, sur l’herbe de la falaise. — Dans un che- min ombragé, charrette de deux bœufs avec l’enfant; ils sont entrés dans une grande ferme où l’on voit des restes de vieilles constructions; portail ruiné.
^eMesquerà Herbignac, route assez laide, montante et
descendante; la lande rousse pâle sous un ciel bleu blanc.
Grandes masses de sapins qui enclosent un parc. —
6. [ page ]La charrette Herbignac. — A i kilomètre d’Herbignac, le château du maréchal de Rieux (qumrouet); pas de lierres ni d’arbres sur les murs, de la mousse sèche qui est rouge; tours démantelées se baignant dans une mare ; nous sommes entrés par une fenêtre. — Dans l’intérieur un plant de choux. Les murs ont l’air démantelés régulièrement; les pans se tiennent debout. Tout la ruine. Elle a quelque chose de bourgeois comme le maréchal de Rieux lui-même. L’enfant qui nous conduisait grimpait pour dénicher des nids et avec un bâton en faisait tomber la poussière à nos pieds. — Déjeuner à Herbignac dans la boutique de l’épicier.
La Roche-Bernard. — La Vilaine sans arbre au bord, entre les rochers d’un vert pâle recouverts d’ajoncs d’or. — Le pont gâte la simplicité du paysage. — Souterrain bête. — A l’entrée un mendiant aveugle et manchot récitant son chapelet; une inscription adressée à la bourse des voya- geurs indique que c’est un mineur du port que le travail de l’endroit a ainsi favorisé. — Dîner. — M. Poulman (Balzac), l’employé des contributions indirectes un Mont- morency !
Vannes. — Sarzeau; maison de Le Sage.
Sucinio, dans la campagne, en vue de la mer, percé de larges fenêtres, semble avoir été plutôt une habitation qu’une forteresse. — Tours. — On pourrait facilement le reconstruire; escaliers dont les degrés restent. — L’intérieur de la cour avec ses mâchicoulis, ses pans de mur percés de fenêtres et de jours, et le soleil et le ciel bleu, ça avait un air moresque. — Sur la tour de droite, en regardant la façade (du dehors), fenêtre trilobée dans un cadre carré. — Des animaux sont entrés comme nous étions sur l’herbe, petits bœufs, moutons, deux chèvres.
Retour à Sarzeau. — Promenade dans la campagne. — M......capitaine d’état-major.
De Sarzeau À Logeot. — Dans les champs paysannes se [ page ]rendant à la messe, avec leur bavolet noir; presque toutes en noir; grand tablier quelquefois en soie gorge-pigeon.
Logeot. — Les exécrables brutes; haine des médailles d’hon- neur.
L’Île d’Arz. — L’église. — Cimetière, tombes avec un pot de fleurs couvert par une ardoise; ossuaire à travers des barreaux au milieu des futailles et des bouts de bois. — Bordées que nous avons courues sur la mer.
L’Île de Gavr’inis couverte de longues fleurs bleues à clo- chette sur tige.
Galgal, avec une allée couverte. Dessous, l’entrée du sou- terrain est décorée par deux grandes touffes de genêts. L’allée a quelque trente pieds de long. Toutes les pierres sont couvertes de lignes faites au ciseau, régulières et figu- rant assez d’innombrables côtes ou branches partant d’un thorax ou tronc, et dans le bas les lignes remontent. Du reste il faudrait avoir bonne volonté pour y voir la repro- duction de quoi que ce soit. — L’allée est plus profonde au fond qu’à l’entrée, les pierres aussi y sont plus larges; sur la gauche, dans une pierre, comme les courroies d’un bouclier creusées à même.
En nous rembarquant nous avons admiré avec amour de grandes plantes qui, partant d’une unique racine, s’irra- diaient en fusées comme des chevelures et s’étalaient sur la surface de l’eau; au fond, à travers un jour vert bleu, on voyait des mousses, des herbes.
LocmariAquer. — Peulvan abattu, brisé dans sa largeur (7 pieds environ), long de 7a. — Deux allées couvertes : dans l’une, nous retrouvons des dessins pareils, mais plus effacés que ceux de Gavr’inis; dans l’autre, un tronc pour les pauvres.
De Locmariaquer à Carnac, genêts,genêts, haies d’ajoncs, avec des aubépines par places. — La route monte et des- cend , se perd. — On ne parle presque plus français. — [ page ]On voit la mer. — Passage en bac à la pointe d’une pres- qu’île. — Vieillard grave, figure maigre avec son énorme chapeau.
Le clocher de Carnac de loin semblant sur une hauteur quoique Carnac soit au bord de la mer. — Chapelle Saint- Michel bâtie sur un borran; on monte par un escalier, on descend par une pente. — La mer. — La campagne verte, séparée en" carrés bruns ou gris par des haies et des murs en pierres sèches. — Une croix avec un christ sculpté si mal que ça en a du caractère et rappelle, si ce n’est que c’est plus lourd, le vieux roman. En venant, nous avions vu une autre croix du même genre érigée à l’endroit où fut tué en 1800 un certain M. Lebaron, recteur.
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp. [ page ]V
Carnac. — Chez fa veuve Gitdas. — Logés dans une grande chambre à deux lits, nous arrêtons d’y séjourner; les lits sont à baldaquin et on ne borde pas par le pied la couverture afin qu’on puisse la plier et montrer la large raie rouge qui en fait la bordure. Les murs sont tapissés de l’histoire de Joseph, de gravures religieuses : portraits de saint Stanislas, de saint Louis de Gonzague, etc., certifi- cats de première communion avec vignettes représentant l’intérieur de l’église et des communiants; une dame qui
revient de la Sainte Table a l’air de d........ dans ses
mains. Sur la cheminée sont rangées des tasses à café dorées sur lesquelles il y a écrit «liberté, ordre public», et aux deux bouts deux carafes dans lesquelles il y a la repré- sentation en bois peint, enrichi de perles et de plumes, du tombeau de l’empereur, entouré de six troupiers de divers grades portant des couronnes vertes oblongues comme des cornichons. Dans l’autre on voit le Saint Sacrifice de la messe, avec deux enfants de chœur ayant des pains de sucre rouges sur la tête en guise de calottes; l’autel est entouré de quatre colonnes en perles. Sur une grande armoire, quatre cuvettes de Russie. Au plafond sur ma tête deux paniers d’osier.
Après avoir fumé une pipe et bu une bonne bouteille de bière blanche, nous avons été voir les pierres. — Femme en casaquin rouge, nu-pieds, avec son long bonnet qui volait au vent; c’était vigoureux et hardi. — Les pierres [ page ]de Carnac nous ont peu émus ( nous y avons causé de Very et de Chemery ! ) ; elles vont grandissant vers le côté de la mer à mesure qu’elles s’en éloignent et elles diminuent et finissent par devenir presque des bornes.
On avait retrouvé un homme perdu à la mer il y avait trois semaines ; on l’a apporté à l’église sur une charrette à boeufs. 11 faisait presque nuit, quatre cierges aux coins du cata- falque, enfant avec sa chandelle tenant la porte ouverte, clochettes des porteurs; les femmes se sont mises au fond, les hommes au haut, plus près, ordre qui a été conservé au cimetière; les femmes du reste en bien plus grande quantité. L’office fut court, tout le monde à genoux dans le cimetière sur la terre des tombes. Froid des soirs d’été, crépuscule vert, bonnets se levant au vent. Une femme noire gloussait, c’étaient des pleurs. Le bruit étouffé des san- glots ressemble au rire. On a jeté de la terre sur la fosse, on s’en est allé. Un jeune homme a dit près de moi en fran- çais : «Nom de Dicul le bougre pue-t-il! il est presque tout pourri ; depuis trois semaines c’est pas étonnant. » En rentrant nous avons trouvé notre jeune hôtesse donnant à teter à son enfant.
Aujourd’hui 2$, nous avons été fumer une pipe sur le sable en plein soleil; nous nous sommes joués avec le sable, nous avons fait des trous avec nos bâtons, Max a poussé un bon somme en rentrant, j’ai repassé mes notes.
Depuis Sarzeau environ jusqu’ici les femmes portent par-dessus un petit bonnet plissé une ample cape blanche très avançante comme celle des religieuses et retombant sur le dos. Ce vêtement couvre au moins la moitié du corps aux petites filles. Quant au corsage un ruban de velours noir collé sur l’étoffe (noire) fait le contour de l’omoplate,pre- nant ainsi l’épaule dans une espèce de bracelet plat qui attire l’œil sur l’aisselle; souliers à bout rond, orné de longs rubans plats tombant des deux côtés presque jusqu’à terre.
Par un beau temps, mer bleue et brise à peine sensible, nous nous embarquons à Pô pour Saint-Pierre. — Vieux douanier, bonne figure douce et saige, vivant de la pêche, [ page ]tranquille dans sa barque, aimant peu les prêtres et peu dévot.
De Saint-Pierre à Quiberon. — Terrains nus et sablon- neux; le soleil tapait, la mer brillait en bleu. — L’au- berge ; grande femme noire et grosse. — L’hôte : Rohan- Belisle, un vrai noble, en chemise et nu-pieds dans ses souliers vu la chaleur, trinquant avec M. Léon, entrepre- neur du lieu, et me battant des biftecks. — Un troupier est entré avec un gendarme, air pourfendant et crâne, le gendarme borgne. — Après le déjeuner bain de soleil. En faisant un long somme sur le sable dans un coin de rocher, ça a réchauffé mes souliers et mes bas que j’avais mouillés en allant de Carnac à Pô.
Cimetière bourré de tombes; ossuaire au milieu. Sur les quatre faces, petites boîtes en bois noir avec un cœur au milieu par lequel on voit une tête de mort. II n’y a que les gens riches qu’on traite ainsi ; c’est la piété filiale du pays. Le milieu de l’ossuaire rempli d’os pêle-mêle ; on les voit très aisément. Effet effrayant que fait là dedans le clair de lune, au dire de notre hôtesse qui nous explique cet usage. — Les marins pour Belle-Isle attendaient dans l’auberge ; importance de l’heure de la poste. — Le courrier d’Auray (Callot, Bellanger). Aspect singulièrement pittoresque varié de la barque, les rameurs entrecroisés debout sur les bancs, passagers, deux soldats qu’on envoyait en discipline, la petite casquette ; l’autre un paysan ; deux caractères dis- tincts du troupier; gendarme, soldat qui les moralisait. Peu à peu la blague du flambart tomba. — Avilissement de la discipline. — Un vieux grand chapeau dormant à mes pieds. — Calme plat. — Aviron. — Le soir à Belle- Isle qui a la tristesse du soldat qui s’ennuie. Nous avons été voir des roches. — Deux ou trois cavernes; refuges de la Naïade ou du monstre marin. — Hôtel : portraits xviii’ : Je chevalier d’Éon.
Le lendemain, grande journée de marche à travers la cam- pagne et les rochers. Nous avons déjeuné sous un bois de [ page ]petits pins, le soir nous étions gris de la nature. Après nous être reposés deux heures sur le sable, nous étions repartis, emportés par la fièvre des rochers, des goémons, des va- rechs. — Caverne chocolat. — Une avec des herbes vert feu de bengale et distillant des gouttes d’eau ; un grand pan en glacis, etc., etc. ; forme variée des herbes, couleur d’argent, veines de sang; grands pans réguliers qui font penser à des ruines de palais antédiluviens.
De Belle-Isle à Quiberon, bon vent. — Jeune mousse blond qui chantait dans la brise et dont on n’entendait pas les paroles. — Un cheval. — Deux voyageurs pour le com- merce : le vieux blanchi dans l’exercice; l’autre, vaude- ville Achard, tutoyant les marins, etc. — Déjeuner à Qui- beron avec eux. — Un monsieur de l’endroit, nullité complète, tout oreilles, le troupier de l’avant-veille gris perdu.
Du fort Penthiévre À Plouharnel, route triste dans les sables au bord de la mer qui reluisait en bleu et pétillait à notre gauche avec ses vagues blanches pressées. — Nous rencontrons la poste de Quiberon. — Chaussée pour re- joindre Plouharnel, grosses pierres.
Plouharnel. — Chez Demame, aubergiste. —Vieux men- diant birsutus, sudans purpureusque. — Le chercheur de sangsues. — Couteau celtique du maire. — Nous dinons avec les deux voyageurs qui se rembouriffent de nous; le maire veut prendre un verre de champagne et écoute. — A 3/4 de lieue dolmens.
(#)II faisait chaud, le bon soleil de mai nous mor- dait le cou, et nos chemises de soie nous collaient dans le dos. Aussi notre premier soin en arrivant à Carnac, chez la veuve Gildas, notre hôtesse, fut-il
’*’ Inédit, pages 81 à 96. [ page ]de nous rafraîchir avec une bouteille de bière blanche qui fut suivie d’une autre, lesquelles nous gonflèrent le ventre, chose importante à dire.
Le gfte était propre et d’honnête apparence. On nous mit dans une grande chambre dont deux lits à baldaquin, recouverts d’indienne, et une table longue pareille à celle d’un réfectoire de collège, formaient l’ameublement principal. Un raffine- ment de coquetterie avait laissé le pied des lits non bordé pour qu’on pût voir sur le bout de la cou- verture une large raie rouge qui en faisait la bor- dure, et une précaution de propreté avait cloué sur la table une belle toile cirée verte comme du bronze. Sur les murs, dans des cadres de bois noir, il y a l’histoire de Joseph, y compris la scène avec M™ Putiphar, le portrait de saint Stanislas, celui de saint Louis de Gonzague, qui est bien le saint le plus bête du monde, et des certificats de pre- mière communion avec vignettes représentant l’in- térieur de l’église et les communiants et assistants dans leurs costumes respectifs. Des tasses à café, décorées de ces mots écrits en lettres d’or « liberté, ordre public », sont rangées le long de la cheminée dans l’espace que leur laissent deux carafes. Ah! quelles carafes! quel dommage si on en cassait une ! où retrouver la paire? Elles n’étaient pourtant pas de verre de Venise, ni ciselées, ni taillées, mais de verre tout bonnement, comme de simples carafes ; elles n’ont pas même de bouchons, mais dans la première, autour d’un Napoléon, grand d’un demi-pouce et tout raide étendu sur son tombeau [ page ]piqué de perles et hérissé de plumes, six militaires, de grades différents, se tiennent majestueusement, portant, chacun à la main, des palmes oblongues comme des cornichons, et dans la seconde s’ac- complit le Saint Sacrifice de la messe : on voit le prêtre, le calice, l’autel, quatre colonnes de perles, aux quatre coins du sanctuaire, plus deux enfants de chœur surchargés d’énormes pains de sucre rouges qui sont censés être les calottes de ces jeunes drôles.
Ce lieu était si honnête, si bénin, exhalait un tel parfum de candeur, une modestie si bête, mais si douce, la grande armoire à ferrements de cuivre brillait si propre sous les cuvettes de Russie qui en ornaient la corniche, et les paniers d’osier croches au sommier avaient l’air, comme tout le reste, si tranquille et si bonhomme que nous décrétâmes de suite que Carnac nous plaisait et que nous y resterions quelque temps.
Nos fenêtres donnaient sur la place de l’Eglise, où des enfants jouaient aux billes à l’ombre d’un tilleul. C’était là l’unique bruit du village, il n’y passe pas de voiture, il n’y a pas de boutiques et tout le pain qu’on y mange se cuit là en bas, dans la cuisine, dont la moitié est consacrée à une bou- langerie.
Quoique ne parlant pas le français et décorant leurs intérieurs de cette façon, on vit donc là tout de même, on y dort, on y boit, on y fait l’amour et on y meurt tout comme chez nous; ce sont aussi des humains que ces étres-Ià. Mais comme ils s’oc- [ page ]cupent peu du Salon! et même de l’Exposition de l’industrie; comme ils s’embarrassent médio- crement de l’Opéra qui va rouvrir et du Rocher de Cancale qui est fermé; comme ils ne causent pas de ce dont on cause : le Jockey-Club, ’es courses de Chantilly, les dettes de Dumas, les cuirs de M. de Rambuteau, le nez d’Hya- cinthe, etc.
C’est une chose dont on ne peut se défendre que cet étonnement imbécile qui vous prend à consi- dérer les gens vivant où nous ne vivons point et passant leur temps à d’autres affaires que les nôtres. Vous rappelez-vous souvent, en traversant un village le matin, quand le jour se levait, avoir aperçu quelque bourgeois ouvrant ses auvents ou balayant le devant de sa porte, et qui s’arrêtait bouche béante à vous regarder passer? A peine s’il a pu distinguer votre visage ni vous le sien, et dans cet éclair pourtant tous les deux, au même instant, vous vous êtes ébahis dans un immense étonnement; il se disait en vous regardant fuir : « Où va-t-il donc celui-là et pourquoi voyage-t-il?», et vous qui couriez : «Qu’est-ce qu’il fait là? disiez- vous, est-ce qu’il y reste toujours?»
II faut assez de réflexion et de force d’esprit pour saisir nettement que tout le monde n’habite pas la même ville, ne se chausse pas chez votre bottier, ne s’habille pas chez votre tailleur, dîne à d’autres heures que vous, et n’ait pas vos idées; niais je ne comprends point encore comment on existe lorsqu’on est notaire, comment il se peut [ page ]faire que l’on soit employé dans un bureau, com- ment on se lève avant dix heures et on se couche avant minuit, et je me demande sérieusement s’il est possible qu’il y ait des êtres sur la terre s’occu- pant à autre chose qu’à aligner des phrases et à chercher des adjectifs.
II serait trop absurde, étant à Carnac, de ne pas aller voir les fameuses pierres de Carnac; aussi nous reprîmes nos bâtons et nous nous dirigeâmes vers le lieu où elles gisent. Nous allions dans l’herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les jeux et nous avons vu une femme s’avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l’autre rete- nant une énorme gerbe de foin qu’elle portait sur la tête; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle, dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds.
Bientôt, enfin, nous aperçûmes dans la cam- pagne des rangées de pierres noires(1), alignées à intervalles égaux, sur onzes files parallèles qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’é- loignent de la mer; les plus hautes ont vingt pieds environ et les plus petites ne sont que de simples
W Flaubert a utilisé ce texte pour en faire un article spécial : «Les Pierres de Carnac et l’archéologie celtique» qui parut dans l’Artiste, en 1858. [ page ]blocs couchés sur le sol. Beaucoup d’entre elles ont •a pointe en bas, de sorte que leur base est plus mince que leur sommet. Cambry dit qu’il y en avait quatre mille et Fréminville en a compté douze cents; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y en a beaucoup.
Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux; il est vrai qu’on ne rencontre pas tous les jours, des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu’une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l’esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c’est peu com- mun , on s’avoue cependant que ce n’est pas beau. Nous comprîmes donc parfaitement l’ironie de ces granits qui, depuis les Druides, rient dans leurs barbes de lichens verts à voir tous les imbéciles qui viennent les visiter. H y a des gens qui ont passé leur vie à chercher à quoi elles servaient et n’admirez-vous pas d’ailleurs cette éternelle préoc- cupation du bipède sans plumes de vouloir trou- ver à chaque chose une utilité quelconque? Non content de distiller l’océan pour saler son pot- au-feu et de chasser les éléphants pour avoir des ronds de serviette, son égoïsme s’arrête encore lorsque s’exhume devant lui un débris quelconque dont il ne peut deviner l’usage.
A quoi donc cela était-il bon? sont-ce des tom- beaux? était-ce un temple? Saint Corneille un jour, [ page ]poursuivi par des soldats qui le voulaient tuer, était à bout d’haleine et allait tomber dans la mer, quand il lui vint l’idée, pour les empêcher de l’attraper, de les changer tous en autant de pierres. Aussitôt, les soldats furent pétrifiés, ce qui sauva le saint. Mais cette explication n’était bonne tout au plus que pour les niais, les petits enfants et pour les poètes, on en chercha d’autres.
Au xvie siècle, le sieur Olaûs Magnus, arche- vêque d’Upsal (et qui, exilé à Rome, s’amusa à écrire, sur les antiquités de son pays, un livre estimé partout, si ce n’est dans ce même pays, la Suède, où personne ne le traduisit), avait décou- vert de lui-même que lorsque les pierres sont plantées sur une seule et longue ligne droite, cela veut dire qu’il y a dessous des guerriers morts en se battant en duel ; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à ceux qui périrent dans une mêlée; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et enfin que celles qui sont disposées en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers ou même des gens de pied, surtout ceux dont le parti avait triomphé. Voilà qui est clair, explicite, satisfaisant. Mais Olaûs Magnus aurait bien dû nous dire quelle était la sépulture que l’on donnait à deux cousins germains ayant fait coup double dans un duel à cheval. Le duel, de lui-même, voulait que les pierres fussent droites, la sépulture de famille exigeait qu’elles fussent circulaires, mais comme c’étaient des cavaliers, il fallait bien les disposer [ page ]en coin. II est vrai qu’on n’y eut pas été absolu- ment contraint,^ car on n’enterrait ainsi que ceux surtout dont le parti avait triomphé. O brave Olaûs Magnus, vous aimiez donc bien fort le Monte Pulciano et combien vous a-t-il fallu de rasades pour nous apprendre toutes ces belles choses?
Un certain docteur Borlase, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, a dit aussi son petit mot là-dessus. Selon lui, on a enterré là des soldats à l’endroit même où ils avaient combattu. Où diable a-t-il vu qu’on les charriât ordinairement au cimetière? «Leurs tombeaux, ajoute-t-il, sont rangés en ligne droite comme le front d’une armée dans les plaines qui ont été le théâtre de quelques grandes actions.» Cette comparaison est d’une poésie si grandiose qu’elle m’enlève et je suis un peu de l’avis du docteur Borlase.
On a été ensuite chercher les Grecs, les Egyp- tiens et les Cochinchinois. II y a un Karnak en Egypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne, nous n’entendons ni le cophte, ni le breton; or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Kar- nak de là-bas, cela est sûr, car là-bas, ce sont des sphinx alignés, ici ce sont des blocs, des deux cotés de la pierre. D’où il résulte que les Égyp- tiens (peuple qui ne voyageait pas) seront venus sur ces côtes (dont ils ignoraient ^existence), y auront fondé une colonie ( car iH^eïi ï^daient nulle part) et qu’ils y auront psîWi ^s ^iatues brutes (eux qui en faisaient de^Çj>eiIès),^moi- [ page ]gnage positif de leur passage (dont personne ne parle).
Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce qu’au rapport de Pausanias, une réunion de pierres semblables placées sur la route de Thèbes à Elissonte s’appelait la tête du serpent, « et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie y ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry entre autres, qui a reconnu, dans ces onze rangées de pierres, les douze signes du zodiaque «car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au zo- diaque».
Un monsieur qui était membre de l’Institut a estimé que c’était le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise comme chacun sait. Un autre a pensé que ces bons Vénètes vaincus par César élevèrent ces pierres à la suite de leur défaite, uni- quement par esprit d’humilité et pour honorer César. Mais on en avait assez des cimetières, du serpent Python et du zodiaque; on se mit en quête d’autre chose et on trouva un temple drui- dique. Le peu de documents authentiques que l’on ait sur cette époque, épars dans Pline et dans Dion Cassius, s’accordent à dire que les Druides choisissaient pour leurs cérémonies religieuses des lieux sombres, le fond des forêts «et leur vaste [ page ]silence». Aussi comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile où il n’a jamais poussé autre chose que les conjectures de ces Messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas avoir été le premier homme d’esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé, cha- noine de la cathédrale de Vannes, a décidé que c était un temple des Druides dans lequel on de- vait aussi convoquer les assemblées politiques.
Tout cependant n’était pas encore dit et ce fait acquis à la science n’eût pas été complet si l’on n’eût démontré à quoi servaient, dans l’alignement, les espaces vides où il ne se trouve pas de pierre. «Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est encore avisé de faire» s’est dit M. Mahé, et s’ap- puyant sur cette phrase de Pomp. Mêla : «Les Druides enseignent beaucoup de choses à la no- blesse qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées», il établit, en consé- quence, que les Druides non seulement desser- vaient les sanctuaires, mais y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges : « Puis donc que le Monument de Carnac est un sanctuaire comme •étaient les forêts gauloises (ô puissance de l’in- duction! où pousses-tu le père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l’Académie d’agri- culture de Poitiers?) i7 y a lieu de croire que les mtervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les Druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves et où les principaux de la nation qui se [ page ]rendaient au sanctuaire, aux jours de grande so- lennité, trouvaient des logements préparés. » Bons Druides ! excellents ecclésiastiques ! comme on les a calomniés, eux qui habitaient là si honnêtement avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l’amabilité jusqu’à préparer des logements pour les principaux de la nation.
Mais un homme est venu, enfin, qui, pénétré du génie de l’antiquité et dédaignant les routes battues, a osé dire la vérité à la face de son siècle. II a su reconnaître en ce lieu les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César qui n’avait fait élever ces pierres «que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et pour les empê- cher d être emportées par le vent». Quelles bour- rasques il devait faire autrefois sur les côtes de l’Armorique !
L’homme qui a restitué à César la gloire de cette précaution sublime s’appelait M. de la Sau- vagère et était, de son métier, officier du génie.
L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qui s’appelle l’archéologie celtique, science aux charmes de laquelle nous ne pouvons résister d’ini- tier le lecteur. Une pierre posée sur d’autres s’ap- pelle un dolmen, qu’elle soit horizontale ou ver- ticale; un rassemblement de pierres debout et recouvertes sur leur sommet par des dalles consé- cutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table des jées, table du diable ou palais des géants, car, ainsi que ces maîtres de maison qui vous servent un vin iden- [ page ]tique sous des étiquettes différentes, les Celto- nianes, qui n’avaient presque rien à nous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles. Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire : Voilà un cromlech; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales on a affaire à un licbaven ou trilithe, mais je préfère Ucbaven comme plus scientifique, plus local, plus essentiellement celtique. Quelquefois deux énor- mes blocs sont supportés l’un sur l’autre, ne semblant se toucher que par un seul point de contact, et on lit dans les livres « qu’elles sont équilibrées de telle façon que le vent même suffit quelquefois pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée», assertion que je ne nie pas (tout en me méfiant quelque peu du vent cel- tique), quoique ces pierres prétendues branlantes n aient jamais remué sous tous les coups de pied que nous avons eu la candeur de leur donner; elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. II reste à vous faire connaître ce que c’est qu’une fichade, une pierre fiche, une pierre fixée; ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait; en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre jiette et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite; après quoi vous * en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour d’Au- [ page ]vergne, Penhoët et autres, doublés de Mahé et renforcés de Fréminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un menhir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au beau milieu des champs; les colonnes creuses du boulevard, vues du côté du trottoir, sont donc autant de peulvans placés là par la sollicitude paternelle de la police pour le soulagement des Parisiens, qui ne se doutent guère, les misérables, en lisant l’af- fiche des capsules Mothes, qu’ils soient momen- tanément contenus dans un petit menhir. J’allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de cailloux et de terre sont appelés bor- rows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.
Les fouilles que l’on a faites sous ces diverses espèces de pierres n’ont amené à aucune conclu- sion sérieuse. On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux; que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou bien des sépultures et que les conseils de fabrique d’alors s’assemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde sus- pendu dans l’espace, mais on s’est assuré depuis que ce n’étaient que des pierres probatoires dont on faisait usage pour rechercher la culpabilité des ac- ’ cusés, et qu’ils étaient convaincus du crime imputé quand ils ne pouvaient remuer le rocher mobile.
Les galgals et les borrows ont été sans doute [ page ]des tombeaux, et quant aux menhirs, on a poussé ’a bonne volonté jusqu’à trouver qu’ils ressem- blaient à des phallus! D’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bre- tagne. O chaste indécence de la science, tu ne res- pectes rien, pas même les peulvans !
Pour en revenir aux pierres de Carnac, ou plu- tôt pour les quitter, je ne demanderais pas mieux comme un autre que de les avoir contemplées lorsqu’elles étaient moins noires et que les lichens n’y avaient pas encore poussé. La nuit, quand la hane roulait dans les nuages et que la mer mugis- sait sur le sable, les druidesses errantes parmi ces pierres (si elles y erraient toutefois) devaient être belles il est vrai avec leur faucille d’or, leur cou- ronne de verveine et leur tramante robe blanche rougie du sang des hommes. Longues comme des ombres, elles marchaient sans toucher terre, ■es cheveux épars, pâles sous la pâleur de la lune, ^’autres que nous déjà se sont dit que ces grands °Iocs immobiles peut-être les avaient vues jadis, d autres comme nous viendront aussi là sans com- prendre, et les Mahé des siècles à naître s’y brise- r°nt le nez et y perdront leur peine.
Une rêverie peut être grande et engendrer au ^oins des mélancolies fécondes quand, partant ^ un point fixe, l’imagination, sans le quitter,voltige dans son cercle lumineux; mais lorsque, se cram- ponnant à un objet dénué de plastique et privé Q histoire, elle essaie d’en tirer une science et de ""établir toute une société perdue, elle demeure [ page ]elle-même plus stérile et plus pauvre que cette matière inerte à laquelle la vanité des bavards pré- tend trouver une forme et donner des chroniques.
Après avoir exposé les opinions de tous les savants cités plus haut, que si l’on me demande à mon tour, quelle est ma conjecture sur les pierres de Carnac, car tout le monde a la sienne, j’émettrai une opinion irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l’égyptien Penhoet; une opinion qui casserait le zodiaque de Cambry et mettrait le serpent Python en tron- çons, et cette opinion la voici : les pierres de Car- nac sont de grosses pierres.
Nous nous en retournâmes donc à l’auberge où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qui s’achèteraient cher et une douce figure d’une pudeur monacale, nous dînâmes d’un bel appétit qu’avaient creusé nos cinq heures de marche. II ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n’y voyait plus pour rien faire, nous allâmes à l’église.
Elle est petite, quoique portant nef et bas côtés, comme une grande dame d’église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutien- nent sa voûte de bois bleu, d’où pendent de petits navires, ex-voto promis.dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la pous- sière pourrit leurs cordages.
On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son godet d’huile jaune, et en [ page ]haut, dans l’épaisseur de la voûte, les fenêtres non fermées laissaient passer de larges rayons blancs, avec le bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les chaises, a mis deux chandelles dans des girandoles de fer- blanc accrochées au pilier, et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le bois noir avait de grosses taches blanches. D’autres gens sont entrés dans l’église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu un bruit de clo- chettes s’arrêtant et reprenant par intervalles, et la porte de l’église s’est ouverte toute grande; personne ne venait, on attendait quelqu’un. Le son saccadé de la petite cloche s’est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux, s’appro- chant en grandissant, redoublaient leurs batte- ments secs et cuivrés.
Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s’est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l’albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui l’enveloppait de cette forme indé- cise qu’ont tous les cadavres en costume. La foule survenue se taisait. Les hommes restaient découverts; le prêtre secouait son goupillon en marmottant des oraisons, et les bœufs accouplés, remuant lentement la tête, faisaient crier leur gros joug de cuir. L’église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa grande ombre noire que refou- lait du dehors le jour vert des crépuscules plu- vieux, et l’enfant qui éclairait sur le seuil passait [ page ]toujours la main devant sa chandelle, pour em- pêcher le vent de l’éteindre.
On l’a descendu de la charrette; sa tête s’est cognée contre le timon. On l’a entré dans l’église, on l’a mis sur le brancard. Un flot d’hommes et de femmes a suivi. On s’est agenouillé sur le pavé, les hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service a commencé.
Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot faible qui partait de dessous les capes noires, en bas de la nef. Une main m’a effleuré et je me suis reculé pour laisser passer une femme courbée. Serrant les poings sur sa poitrine, baissant la tête, allant en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de voir, elle s’est avancée vers la ligne de lumières qui brûlaient le long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour se cacher dessous, elle a tourné la tête sur le coin de son épaule et elle est tombée sur une chaise, affaissée, aussi morte et molle que ses vêtements mêmes. A la lueur des cierges, j’ai vu ses yeux fixes dans leurs paupières rouges, éraillés comme par une brûlure vive, sa bouche idiote et crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui pleurait comme un orage.
C’était son mari, perdu à la mer, que l’on venait de retrouver sur la grève et qu’on allait enterrer tout à l’heure.
Le cimetière touchait à l’église. On y passa par [ page ]une porte de côté, et chacun y reprit son rang, tandis que dans la sacristie on clouait le mort dans son cercueil. Une pluie fine mouillait l’air, on avait froid; il faisait gras marcher, et les fos- soyeurs, qui n’avaient pas fini, rejetaient avec peine la terre lourde et molle qui collait sur leurs louchets. Au fond, les femmes, à genoux dans l’herbe, avaient découvert leurs capuchons et leurs grands bonnets blancs, dont les pans empesés se soulevaient au vent, faisaient de loin comme un grand linceul qui se lève de terre et qui ondoie.
Le mort a reparu, les prières ont recommencé, les sanglots ont repris. On les entendait à travers le bruit de la pluie qui tombait.
Près de nous sortait par intervalles égaux une sorte de gloussement étouffé qui ressemblait à un rire. Partout ailleurs, en l’écoutant, on l’eût pris pour l’explosion réprimée de quelque joie violente ou pour le paroxysme contenu d’un délire de bonheur. C’était la veuve qui pleurait. Puis, elle s’approcha jusqu’au bord, elle fit comme les autres, et la terre peu à peu reprit son niveau et chacun s’en retourna.
Comme nous enjambions l’escalier du cime- tière, un jeune homme qui passait à côté de nous dit en français à un autre : « Le bougre puait-il ! If est presque tout pourri! Depuis trois semaines qu’il est à l’eau, c’est pas étonnant! »
(*) En rentrant chez nous, nous avons trouvé notre
Inédit, pages 107 à 109. [ page ]hôtesse qui donnait à teter à son enfant et qui l’endormait en se dandinant sur une chaise. II n’y avait pour nous plus rien de curieux à Carnac. Nous avions vu a loisir sur le portail latéral de son église l’affreux baldaquin qui rentre générale- ment dans le goût de l’architecture des pâtissiers, j’entends celle qui décore ces odieuses inventions connues sous le nom de pièces montées dont les tranches d’orange confite font les arcades et les bouts de chocolat les colonnes, avec un obélisque en sucre rose terminé par une fleur, et nous avions contemplé dans l’intérieur la statue de saint Corneille, plus entourée de cordes qu’un saucis- son de Lyon ne l’est de ficelles. Les cordes qui ont touché le saint ont la vertu de guérir les ani- maux malades, aussi y a-t-il au-dessus de la grande porte de l’église une sorte d’enseigne peinte, re- présentant deux paysans présentant l’un sa vache et l’autre son bœuf à ce bon saint vétérinaire. Quand ces cordes sont restées autour de lui un certain temps, elles ont acquis leur diplôme, on les emporte et on les garde chez soi, on se les emprunte de voisin à voisin et de village à village. Honteux reste des superstitions dont la France éclairée s’est purgée, dirait le National.
Nous n’en restâmes pas moins trois jours en- core à Carnac, à n’y faire autre chose que de nous promener au bord de la mer et à nous cou- cher sur le sable, où nous dessinions avec nos bâtons des arabesques qu’effaçait le flot montant, et sur lequel, étendus en plein soleil, nous dor- [ page ]mions comme des lézards. L’un près de l’autre, assis par terre, nous prenions du sable dans nos mains, nous le regardions couler à travers nos doigts, nous retournions la carcasse séchée de quel- que vieux crabe évidé, nous cherchions des galets creux pour nous faire des encriers, nous ramas- sions des coquillages, et la journée passait. Le soleil s’abaissait sur la mer qui variait ses couleurs, continuait son bruit et laissait sur la plage son long feston de varechs et d’écume, nous ouvrions nos poitrines, nous humions le parfum des vagues, douce et acre senteur mêlée d’eau, de brise et d’herbes, qui accourt vers nous du fond de l’océan, et des bouffées d’air chaud venaient d’entre les trous des dunes dont les joncs minces s’accro- chaient aux boucles de nos guêtres. Quand le soir était arrivé, nous retournions au gîte en regardant dans le ciel les grandes traînées de pourpre qui s’étendaient sur son azur.
Un matin pourtant nous partîmes comme les aulres matins; nous prîmes le même sentier, nous traversâmes la haie d’ormeaux et la prairie incli- née où nous avions vu, la veille, une petite fille chassant ses bestiaux vers l’abreuvoir; mais ce fut le dernier jour et la dernière fois peut-être que nous passâmes par là.
Un terrain vaseux où nous enfoncions jusqu’aux chevilles s’étend de Carnac jusqu’au village de Pô. Un canot nous y attendait, nous montâmes dedans, on poussa du fond avec la rame et on hissa la voile. [ page ]Notre marin, vieillard à figure gaie, s’assit à l’arrière, y attacha au plat-bord une ligne pour prendre du poisson, et laissa partir sa barque tranquille. A peine s’il faisait du vent; la mer toute bleue n’avait pas de rides et gardait long- temps sur elle le sillage étroit du gouvernail. Le bonhomme causait; il nous parlait des prêtres qu’il n’aime pas, de la viande qui est une bonne chose à manger, même les jours maigres, du mal qu’il avait quand il était au service, des coups de fusil
qu’il a reçus quand il était douanier..... Nous
allions doucement, la ligne tendue suivait toujours et le bout du tape-cul trempait dans l’eau.
La lieue qui nous resta à faire à pied pour aller de Saint-Pierre à Quiberon fut lestement avalée, malgré une route montueuse à travers des sables, malgré le soleil qui faisait crier sur nos épaules la bretelle de nos sacs, et nonobstant quantité de menhirs qui se dressaient dans la campagne.
A Quiberon, nous déjeunâmes chez le sieur Rohan Belle-Isie qui tient l’Hôtel Penthièvre. Ce gentilhomme était nu-pieds dans ses savates, vu la chaleur, et trinquait avec un maçon, ce qui ne l’empêche pas d’être le descendant d’une des pre- mières familles d’Europe. Un noble de vieille race! un vrai noble, vive Dieu! qui nous a tout de suite fait cuire des homards et s’est mis à nous battre des biftecks.
Notre orgueil en fut flatté dans sa fibre la plus reculée et encore maintenant je ne puis m’em- pêcher, en pensant à cet honneur, de remercier [ page ]d’un seul coup la Providence de tous ceux dont elle m’a comblé dans ma vie. J’ai été embrassé par des princesses de sang royal, j’ai dîné avec un Montmorency (il m’a même offert du cidre), j’ai été servi par un Rohan, j’ai trinqué avec Louis Fessard et j’ai tapé sur la bedaine aux cardinaux !
Tout le passé de Quiberon se résume dans un massacre. Sa plus rare curiosité est un cimetière ; il est plein, il regorge, il fait craquer ses murs, il déborde dans la rue. Les pierres tassées se brisent aux angles, montent les unes sur les autres, s’envahissent, se submergent et se confondent, comme si les morts, gênés dessous, soulevaient leurs épaules pour sortir de leurs tombeaux. On dirait de quelque océan pétrifié dont toutes ces tombes font les vagues et où les croix seraient les mâts des vaisseaux perdus.
Au milieu, un grand ossuaire tout ouvert reçoit les squelettes de ceux que l’on désensevelit pour faire place aux autres. De qui donc cette pensée : la vie est une hôtellerie, c’est le cercueil qui est la maison ? Ceux-ci ne restent pas dans la leur, ils n’en sont que les locataires et on les en chasse à la fin du bail. Tout autour de cet ossuaire, où cet amas d’ossements ressemble à un fouillis de bourrées, est rangée, à hauteur d’homme, une série de petites boites en bois noir, de six pouces carrés chacune, recouvertes d’un toit, surmontées d’une croix, et percées sur la face antérieure d’un cœur à jour qui laisse voir dedans une tète de mort. Au-dessus du cœur, on lit en lettres peintes : [ page ]« Ceci est le chef de***, décédé tel an, tel jour. » Ces têtes n’ont appartenu qu’à des gens d’un certain rang, et l’on passerait pour un mauvais fils, si au bout de sept ans on ne donnait au crâne de ses parents le luxe de ce petit coffre. Quant au reste du corps, on le rejette dans l’ossuaire ; vingt-cinq ans après, on y jette aussi la tête. Il y a quelques années, je ne sais qui voulut abolir cette coutume. Une émeute se fit, elle resta.
Il peut être mal de jouer ainsi avec toutes ces boules rondes qui ont contenu la pensée, avec ces cercles vides où battait l’amour. Toutes ces boîtes le long de l’ossuaire, sur les tombes, dans l’herbe, sur le mur, pêle-mêle, peuvent sembler horribles à plusieurs, ridicules à d’autres; mais ces bois noirs se pourrissent à mesure que les os qu’ils renferment blanchissent et s’égrènent; toutes ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons ; ces fémurs entassés là comme tous les grands charniers de la Bible; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terre, et où parfois, comme dans un pot de porcelaine, a poussé quelque fleur qui sort par le trou des yeux ;la vulgarité même de ces inscriptions toutes pareilles les unes aux autres, comme le sont entre eux les morts qu’elles désignent ; toute cette pourriture humaine, disposée de cette façon, nous a paru fort belle et nous a procuré un solide et bon spectacle.
Si la poste d’Auray eût été arrivée, nous fus- [ page ]sions partis tout de suite pour Belle-Isle; mais on attendait la poste d’Auray. Assis dans la cui- sine de l’auberge, en chemise et les bras nus, les marins de passage patientaient en buvant chopine.
— A quelle heure arrive-t-elle donc la poste d’Auray?
— C’est selon; à dix heures d’ordinaire, ré- pondit le patron.
— A midi, fit M. de Rohan.
— A une heure.
— A une heure et demie.
— Souvent elle n’est pas ici avant deux heures.
— C’est pas régulier!
Nous en étions convaincus, il en était trois.
On ne pouvait partir avant l’arrivée de ce mal- encontreux courrier qui apporte pour Belle-Isle les dépêches de la terre ferme. II fallait se rési- gner. On allait sur le devant de la porte, on re- gardait dans la rue, on rentrait, on ressortait. «Ah ! il ne viendra pas aujourd’hui. — II sera resté en route. — Faut nous en aller. — Non, attendons- le. — Si ces messieurs s’ennuient trop après tout... — Au fait, peut-être n’y a-t-il pas de lettres? — Non, encore un petit quart d’heure. — Ah! c’est lui!» Ce n’était pas lui, et le dialogue recom- mençait.
Enfin, un trot de cheval fatigué qui bat le bri- quet, un bruit de grelots, un coup de fouet, un homme qui crie : « Ho ! ho ! voilà la poste ! voilà la poste ! »
Le cheval s’arrêta net à la porte, rentra son
8 [ page ]échine, tendit le cou, allongea le museau en mon- trant les dents, écarta les jambes de derrière et se leva sur les jarrets.
La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le sabot rongé, les fers battants ; la croupière lui déchirait la queue ; un séton suin- tait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l’en- gouffrait, retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille aux lettres passé dans l’arçon, son cavalier, juché dessus, se tenait ratatiné comme un singe. Sa petite figure à poils rares et blonds, ridée et racornie comme une pomme de rainette, disparaissait sous un chapeau de toile cirée doublé de feutre ; une sorte de pa- letot de coutil gris lui remontait jusqu’aux hanches et lui entourait le ventre d’un cercle de plis ra- massés, tandis que son pantalon sans sous-pieds, qui se relevait et s’arrêtait aux genoux, laissait voir à nu ses mollets rougis par le frottement des étrivières, avec ses bas bleus descendus sur le bord de ses souliers. Des ficelles rattachaient les harnais de la bête ; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu le vêtement du cavalier; des re- prises de toutes couleurs, des taches de toutes formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée, de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui brillaient, de la crasse sur l’homme, de la gale sur la bête, l’un chétif et suant, l’autre étique et soufflant, le premier avec son fouet, le second avec ses gre- lots ; tout cela ne faisait qu’une même chose ayant [ page ]même teinte et même mouvement, exécutant presque mêmes gestes, servant au même usage, dont l’ensemble s’appelle la poste d’Auray.
Au bout d’une heure encore, quand on eut pris dans le pays nombre suffisant de paquets et de commissions et qu’on eut encore attendu quel- ques passagers qui devaient venir, on quitta enfin l’auberge et l’on avisa à s’embarquer. Ce fut d’abord un pêle-mêle de bagages et de gens, d’avi- rons qui vous barraient les jambes, de voiles qui vous retombaient sur le nez, l’un s’embarrassant dans l’autre et ne trouvant pas où se mettre ; cha- cun prit son coin, trouva sa place, les bagages au fond, les marins debout sur les bancs, les passa- gers où ils purent.
Nulle brise ne soufflait, et les voiles pendaient droites le long des mâts. La lourde chaloupe se soulevait à peine sur la mer presque immobile qui se gonflait et s’abaissait avec le doux mouvement d’une poitrine endormie.
Appuyés sur l’un des plats-bords, nous regar- dions l’eau qui était bleue comme le ciel et calme comme lui ; et nous écoutions le bruit des grands avirons qui battaient l’onde et criaient dans les tolets. A l’ombre des. voiles, les six rameurs entre- croisés les levaient lentement en mesure et les poussaient devant eux; ils tombaient et se rele- vaient, égrenant des perles au bout de leurs palettes.
Couchés dans la paille, sur le dos, assis sur les bancs, les jambes ballantes et le menton dans les mains ou postés contre les parois du bateau,
8. [ page ]entre les gros jambages de la membrure dont ïe goudron se fondait à la chaleur, les passagers silencieux baissaient la tête et fermaient les jeux à l’éclat du soleil frappant sur fa mer plate comme un miroir.
Un homme à cheveux blancs dormait par terre à mes pieds ; un gendarme suait sous son tricorne, deux soldats avaient ôté leurs sacs et s’étaient couchés dessus. Près du beaupré, le mousse regar- dait dans le foc et sifflait pour appeler le vent; debout, à l’arrière, le patron faisait tourner la barre.
Le vent ne venait pas. On abattit les voiles qui descendirent tout doucement en faisant sonner le fer des rocambots et affaissèrent sur les bancs leur draperie lourde; puis chaque matelot défit sa veste, la serra sous l’avant, et tous alors recom- mencèrent, en poussant de la poitrine et des bras, à mouvoir les immenses avirons qui se ployaient dans leur longueur.
(*’L’air était d’une transparence bleuâtre, sa lu- mière crue enveloppant tout, frappant tout, péné- trait jusque dans leurs pores les vieux bois gris de la barque, les fils épais de la voile, la peau des hommes grelottante de sueur ; ils haletaient d’ac- cord, on entendait à la fois leur poitrine respirer et les avirons tomber dans l’eau.
Après chaque mouvement de tous ces bras qui se dépliaient et s’abaissaient, une traction sourde
’*! Inédit, pages 116 à 119. [ page ]vous glissait en avant, on entendait autour du gou- vernail l’eau clapoter plus clair et dans le silence la barque s’avançait, puis, secouée, repartait.
Derrière, on voyait Quiberon reculant gra- duellement sa plage de sable; à gauche les îles d’Houat et d’Hoedie bombant sur la surface du pâle azur leurs masses d’un vert noir, Belle -Isle grandissant les pans à pic de ses rochers couron- nés d’herbe et la citadelle dont la muraille plonge dans la mer, qui se levait lentement de dessous les flots.
On y envoyait dans un régiment de discipline les deux soldats escortés par le gendarme, et que moralisait de son mieux un fusilier qu’il avait pris comme renfort pour les contenir. Le matin déjà, pendant que nous déjeunions, l’un d’eux, en compagnie du brigadier, était entré dans l’auberge d’un air crâne, la moustache retroussée, les mains dans les poches, le képi sur l’oreille, en deman- dant à manger «tout de suite» et à boire n’im- porte quoi, fût-ce de l’arsenic, appelant, jurant, criant, faisant sonner ses sous et damner le pauvre gendarme; maintenant il riait encore, mais des lèvres seulement, et sa joie devenait plus rare à mesure qu’à l’horizon se dressait le grand mur blanc où il allait bêcher la terre et traîner le boulet. Son compagnon était plus calme. C’était une grosse figure lourde et laide, une de ces na- tures d’une vulgarité si épaisse que l’on compre- nait de suite, l’immense mépris qu’ont pour elle ceux qui poussent sur le canon cette viande ani- [ page ]mée, et le bon marché qu’ils en font. II n’avait jamais vu la mer, il la regardait en ouvrant ses deux jeux, et il dit se parlant à lui-même : «C’est curieux tout de même, ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe », appréciation que j’ai trouvée profonde et aussi émue par le sentiment de la chose même que toutes les expressions ly- riques que j’ai entendu faire à bien des dames.
L’autre soldat ne cachait pas pour lui le dédain qu’il avait et quoiqu’ils fussent amis, il haussait les épaules de pitié en le regardant. Quand il se fut suffisamment amusé de Iui’en essayant de faire rire sur son compte la société qui l’entourait, il le laissa dormir dans son coin et se tourna vers nous. Alors il nous parla de lui-même, de la pri- son qu’il va subir, du régiment qui l’ennuie, de la guerre qu’il souhaite, de la vie dont il est las. Peu à peu ainsi sa joie étudiée s’en alla, son rire forcé disparut; il devint simple et doux, mélan- colique et presque tendre. Trouvant enfin une oreille ouverte à tout ce qui depuis longtemps surchargeait son cœur exaspéré d’ennui, il nous exposa longuement toutes les misères du soldat, les dégoûts de la caserne, les exigences taquines de l’étiquette /toutes les cruautés de l’habit, l’arro- gance brutale des sergents, l’humiliation des obéis- sances aveugles, l’assassinat permanent de l’instinct et de la volonté sous la massue du devoir.’
II est condamné à un an de discipline pour avoir vendu un’pantalon. «A beaucoup, disait-il, ça ne fait rien, comme à ça par exemple, en dé- [ page ]signant son compagnon; des paysans, c’est ha- bitué à remuer la terre, mais moi, ça me salira les mains. »
O orgueil! ton goût d’absinthe remonte donc dans toutes les bouches et tous les cœurs te ru- minent! Qu’était-il, lui qui se plaignait de tant souffrir au contact des autres? Un enfant du peu- ple, un ouvrier de Paris, un garçon sellier. J’ai plaint, j’ai plaint cet homme ardent et triste, ma- lade de besoins, rongé d’envies longues, qui s’im- patiente du joug et que le travail fatigue. II n’y a pas que nous, au coin de nos cheminées, dans l’air étouffé de nos intérieurs, qui ayons des fa- deurs d’âme et des colères vagues dont on tâche de sortir avec du bruit en essayant d’aimer, en voulant écrire; celui-là fait de même dans son cercle inférieur, avec les petits verres et les don- zelles; lui aussi il souhaite l’argent, la liberté, le grand air, il voudrait changer de lieu, fuir ailleurs, n’importe où, il s’ennuie, il attend sans espoir.
Les sociétés avancées exhalent comme une odeur de foule, des miasmes écœurants, et les duchesses ne sont pas les seules à s’en évanouir. Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres ; on peut être las de tout sans rien connaître, fatigué de tramer sa casaque sans avoir lu Werther ni René, et il n’y a pas besoin d’être reçu bachelier pour se brûler la cervelle.
On avait tant tardé à partir, qu’à peine s’il y avait de l’eau dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait contre les pe- [ page ]tits cailloux du fond, et pour descendre à terre il nous fallut marcher sur une rame comme sur la corde raide.
Resserré entre la citadelle et ses remparts et coupé au milieu par un port presque vide, le Palais nous parut une petite ville assez sotte, qui trans- sude un ennui de garnison et a je ne sais quoi d’un sous-officier qui bâille.
Ici, on ne voit plus les chapeaux de feutre noir du Morbihan, bas de forme, immenses d’enver- gure et abritant les épaules. Les femmes n’ont pas ces grands bonnets blancs qui s’avancent devant leur visage comme ceux des religieuses et, par derrière, retombent jusqu’au milieu du dos, vêtant ainsi chez les petites filles la moitié du corps. Leurs robes sont privées du large galon de ve- lours appliqué sur l’épaule qui, dessinant le con- tour de l’omoplate, va se perdre sous les aisselles. Leurs pieds non plus ne portent point ces souliers découverts, ronds du bout, hauts de talons et ornés de longs rubans noirs qui frôlent la terre. C’est, comme partout, des figures qui se ressem- blent, des costumes qui n’en sont pas, des bornes, des maisons, des pavés et même un trottoir.
Etait-ce la peine de s’être exposé au mal de mer, que nous n’avions pas eu d’ailleurs, ce qui nous rendait indulgents, pour n’avoir à contem- pler que la citadelle, dont nous nous souciions fort peu, le phare, dont nous nous inquiétions encore moins, ou le rempart de Vauban qui nous ennuyait déjà. Mais on nous avait parlé des roches [ page ]de Belie-Isle. Incontinent donc, nous dépassâmes les portes, et coupant net à travers champs, ra- battîmes sur le bord de la mer.
Nous ne vîmes qu’une grotte, une seule (le jour tombait), mais qui nous parut si belle (elle était tapissée de varechs et de coquilles et avait des gouttes d’eau qui tombaient d’en haut), que nous résolûmes de rester le lendemain à BelIe-lsle pour en chercher de pareilles, s’il y en avait, et nous repaître à loisir les jeux du régal de toutes ces couleurs.
Le lendemain donc, sitôt qu’il fit jour, ayant rempli une gourde, fourré dans un de nos sacs un morceau de pain avec une tranche de viande, nous prîmes la clef des champs, et, sans guide ni ren- seignement quelconque (c’est là la bonne façon), nous nous mîmes à marcher, décidés à aller n’im- porte où, pourvu que ce fût loin, et à rentrer n’importe quand, pourvu que ce fût tard.
Nous commençâmes par un sentier dans les herbes, il suivait le haut de la falaise, montait sur ses pointes, descendait dans ses vallons et conti- nuait dessus en faisant le tour de l’île.
Quand un éboulement l’avait coupé, nous re- montions plus haut dans la campagne et, nous réglant sur l’horizon de la mer, dont la barre bleue touchait le ciel, nous regagnions ensuite le haut de la côte que nous retrouvions à l’improviste ou- vrant son abîme à nos côtés. La pente à pic sur le sommet de laquelle nous marchions ne nous lais- sait rien voir du flanc des rochers, nous enten- [ page ]dions seulement au-dessous de nous le grand bruit battant de la mer.
Quelquefois la roche s’ouvrant dans toute sa grandeur montrait subitement ses deux pans pres- que droits que rayaient des couches de silex et où avaient poussé de petits bouquets jaunes. Si on jetait une pierre, elle semblait quelque temps sus- pendue, puis se heurtait aux parois, déboulait en ricochant, se brisait en éclats, faisait rouler de la terre, entraînait des cailloux, finissait sa course en s’enfouissant dans les graviers; et on entendait crier les cormorans qui s’envolaient.
Souvent les pluies d’orage et les dégels avaient chassé dans ces gorges une partie des terrains su- périeurs qui, s’y étant écoulés graduellement, en avaient adouci la pente, de manière à y pouvoir descendre. Nous nous risquâmes dans l’une d’elles, et, nous laissant glisser sur le derrière en nous écorant des pieds et nous retenant des mains, nous arrivâmes enfin en bas sur du beau sable tout mouillé.
La marée baissait; il fallait, pour passer, attendre le retrait des vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches, à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cas- cades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte. Quand une vague s’était retirée sur le sable, aussitôt les courants s’entre-croisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs remuaient leurs [ page ]lanières gluantes, l’eau débordait des petits cail- loux, sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se’séchant au soleil, blanchissait sa teinte jaune.
Dès qu’il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les roches, nous continuions devant nous. Elles augmentèrent bientôt leur amoncellement désordonné; tournées, bousculées, entassées dans tous - les sens, renversées l’une sur l’autre, nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.
La falaise était haute, si haute qu’on en avait presque peur quand on levait la tète. Elle vous écrasait de sa placidité formidable et elle vous charmait pourtant; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne s’en lassaient pas.
11 passa une hirondelle, nous la regardâmes vo- ler; elle venait de la mer, elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l’air fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et sem- blaient jouir de se déployer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise, monta toujours et disparut.
Cependant nous rampions sur les rochers dont chaque détour de la côte nous renouvelait la per- spective, lis s’interrompaient «par moments et alors nous marchions sur de grandes, pierres carrées, plates comme des dalles, où des fentes qui se pro- longeaient en avant deux à deux et presque symé- [ page ]triques semblaient les ornières de quelque antique voie d’un autre monde. De place en place, immo- biles comme leur fond verdâtre, s’étendaient de grandes flaques d’eau qui étaient aussi limpides, aussi tranquilles, et ne remuaient pas plus qu’au fond du bois, sur son lit de cresson, à l’ombre des saules, la source la plus pure.
Puis de nouveau les rochers se présentaient plus serrés, plus accumulés. D’un côté c’était la mer dont les flots sautaient dans les basses roches; de l’autre, la côte droite, ardue, infranchissable.
Fatigués, étourdis, nous cherchions une issue. Mais toujours la falaise s’avançait devant nous, et les rochers, étendant à l’infini leurs sombres masses de varechs, faisaient succéder l’une à l’autre leurs têtes inégales qui grandissaient en se multipliant comme des fantômes noirs qui sortaient de des- sous terre.
Nous roulions ainsi à l’aventure, quand nous vîmes tout à coup, serpentant en zigzag dans la roche, une valleuse qui nous permettait, comme par une échelle, de regagner la rase campagne.
Quand nous l’eûmes gravie, nous nous trou- vâmes sur le plateau qui domine toute la côte de l’île et continuâmes dans la même direction, à travers des champs sans arbres que n’égayait au- cune verdure. Il était néanmoins fort doux de n’avoir plus qu’à remuer les pieds et à les pousser devant soi. Un petit bois de pins grêles s’offrit, nous y entrâmes et ayant débouclé le sac qui de- puis quatre heures me ballottait aux épaules, nous [ page ]commençâmes à déchiqueter avec nos ongles et nos mains la tranche de veau froid qui s’y boc- quesonnait contre le morceau de pain.
Couchés par terre sur les feuilles tombées, nous dînâmes entre nos jambes, en faisant sécher au bout des branches d’arbres nos chaussettes et 90s souliers tout trempés d’eau de mer. Lorsque la nappe fut ôtée et qu’une bonne pipe nous eut remis de nos fatigues, nous ramassâmes le bâton et nous repartîmes.
Voulant traverser l’île dans sa largeur, nous nous dirigeâmes d’après le soleil et allâmes droit en face de nous ; mais bientôt perdus dans la cam- pagne, nous ne cherchâmes plus dès lors qu’à retrouver la mer dont le rivage, si nous le suivions toujours, devait nous ramener enfin au Palais soit le soir, soit dans la nuit ou le lendemain matin, car nous ne savions plus où il était, ni nous- mêmes où nous étions.
N’importe, c’est toujours un plaisir, même quand la campagne est laide, que de se promener à deux tout au travers, en marchant dans les herbes, en traversant les haies, en sautant les fos- sés, abattant des chardons avec votre bâton, arra- chant avec la main les feuilles et les épis, allant au hasard comme l’idée vous pousse, comme les pieds vous portent, chantant, sifflant, causant, rêvant, sans oreille qui vous écoute, sans bruit de pas derrière vos pas, libres comme au désert!
Ah! de l’air! de l’air! de l’espace encore! Puisque nos âmes serrées étouffent et se meurent [ page ]sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits cap- tifs, comme l’ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et se heurtent contre ses murs, donnez au moins à mes narines le parfum de tous les vents de la terre, laissez s’en aller mes yeux vers tous les horizons!
Aucun clocher ne montrait au loin son toit reluisant d’ardoises, pas un hameau n’apparaissait au revers d’un pli de terrain, ajustant dans un bouquet d’arbres ses toits de chaume et ses cours carrées; on ne rencontrait personne, ni paysan qui passe, ni mouton qui broute, ni chien qui rôde..
Tous ces champs cultivés n’avaient pas l’air ha- bités; on y travaille, on n’y vit point. On dirait que tous ceux qui les ont en profitent, mais ne les aiment pas.
Nous avons vu une ferme, nous sommes entrés dedans; une femme en guenilles nous a servi dans des tasses de grès du lait frais comme la glace. C’était un silence singulier. Elle nous regardait avidement, et nous sommes repartis.
Nous sommes descendus dans un vallon dont la gorge étroite semblait s’étendre vers la mer. De longues herbes à fleurs jaunes nous montaient jusqu’au ventre. Nous avancions en faisant de grandes enjambées. Nous entendions de l’eau couler près de nous et nous enfoncions dans la terre marécageuse. Les deux collines vinrent à s’écarter, portant toujours sur leurs versants arides un gazon ras que des lichens plaquaient par inter- [ page ]valles comme de grandes taches jaunes. Au pied de l’une d’elles un ruisseau passait parmi les ra- meaux bas des arbrisseaux rabougris qui avaient poussé sur ses bords, et s’allait perdre plus loin dans une mare immobile où des insectes à grandes pattes se promenaient sur la feuille des nénufars.
Le soleil dardait. Les moucherons bruissaient leurs ailes et faisaient courber la pointe des joncs sous le poids de leurs corps légers. Nous étions seuls tous les deux dans la tranquillité de cette solitude.
En cet endroit le vallon s’arrondissait en s’élar- gissant et faisait un coude sur lui-même. Nous montâmes sur une butte pour découvrir au delà; mais l’horizon vite s’arrêtait, enclos par une autre colline, ou bien étendait de nouvelles plaines. Ce- pendant nous prîmes courage et continuâmes à avancer, tout en pensant à ces voyageurs aban- donnés dans les fies, qui grimpent sur les pro- montoires pour apercevoir au loin quelque voile venant à eux.
Le terrain devint plus sec, les herbes moins hautes, et la mer tout à coup se présenta devant nous, resserrée dans une anse étroite, et bientôt sa grève faite de débris de madrépores et de co- quilles se mit à crier sous nos pas. Nous nous lais- sâmes tomber par terre et nous nous endormîmes, épuisés de fatigue. Une heure après, réveillés par le froid, nous nous remîmes en marche, sûrs cette fois de ne pas nous perdre; nous étions sur la côte qui regarde la France, et nous avions le Pa- [ page ]lais à notre gauche. C’était sur ce rivage-là que nous avions vu la veille la grotte qui nous avait tant charmés. Nous ne fûmes pas longtemps à en trouver d’autres plus hautes et plus profondes.
Elles s’ouvraient toujours par de grandes ogives, droites ou penchées, poussant leurs jets hardis sur d’énormes pans de rocs aux coupes régulières. Noires et veinées de violet, rouges comme du feu, brunes avec des lignes blanches, elles décou- vraient pour nous, qui les venions voir, toutes les variétés de leurs teintes et de leurs formes, leurs grâces, leurs fantaisies grandioses. II y en avait une, couleur d’argent, que traversaient des veines de sang; dans une autre des touffes de fleurs res- semblant à des primevères s’étaient écloses sur les glacis de granit rougeâtre, et du plafond tom- baient sur le sable fin des gouttes lentes qui re- commençaient toujours. Au fond de l’une d’elles, sur un cintre allongé, un lit de gravier blanc et poli, que la marée sans doute retournait et refaisait chaque jour, semblait être là pour y recevoir au sortir des flots le corps de la Naïade; mais sa couche est vide et pour toujours l’a perdue! H ne reste que ces varechs encore humides où elle étendait ses beaux membres nus fatigués de la nage et sur lesquels, jusqu’à l’aurore, elle dormait au clair de lune.
Le soleil se couchait. La marée montait au fond sur les roches, qui s’effaçaient dans le brouillard bleu du soir, que blanchissait sur le niveau de la mer l’écume des vagues rebondissantes, et, de [ page ]l’autre partie de l’horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l’air balayé comme par de grands coups de vent. Sa lumière reflétée sur les flots les dorait d’une moire chatoyante; se pro- jetant sur le sable, elle le rendait brun et faisait briller dessus un semis d’acier.
A une demi-lieue vers le Sud, la côte allongeait vers la mer une file de rochers. II fallait pour les joindre recommencer une marche pareille à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fati- gués , il y avait loin ; mais une tentation nous pous- sait vers là-bas, derrière cet horizon. La brise ar- rivait, dans le creux des pierres les flaques d’eau se ridaient, les goémons accrochés aux flancs des falaises tressaillaient, et du côté d’où la lune allait venir, une clarté pâle montait de dessous les eaux.
C’était l’heure où les ombres sont longues. Les rochers semblaient plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit que le ciel s’agrandissait et que toute la nature changeait de visage.
Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée qui montait, ni s’il y au- rait plus tard un passage pour regagner terre. Nous voulions jusqu’au bout abuser de notre plaisir et le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue, sans obstacle, une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d’une volupté ro- buste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent, et nous avions du plaisir à toucher les herbes [ page ]avec nos mains. Aspirant l’odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout ce qu’il y avait de couleurs, de rayons, de murmures : le dessin des varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues, les dé- coupures du rivage, la voix de l’horizon; et puis c’était la brise qui passait, comme d’invisibles bai- sers qui nous coulaient sur la figure, c’était le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une poudre d’or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous nous roulions l’esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles ; quelque chose de la vie des éléments émanant d’eux-mêmes, sous l’attraction de nos regards, arrivait jusqu’à nous, s’y assimi- lant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. A force de nous en pénétrer, d’y entrer, nous devenions nature aussi, nous sentions qu’elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l’emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l’amour, on souhaite plus de mains pour pal- per, plus de lèvres pour baiser, plus d’yeux pour voir, plus d’âme pour aimer, nous étalant sur la nature dans un ébattement plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent aller jusqu’au sein des rochers, jusqu’au fond des [ page ]mers, jusqu’au bout du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots, s’allument les étoiles; que nos oreilles ne pussent entendre graviter dans la terre la formation du granit, la sève pousser dans les plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l’océan et, dans la sympathie de cette effusion contemplative, nous eussions voulu que notre âme, s’irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elles, et se variant tou- jours, toujours pousser au soleil de l’éternité ses métamorphoses.
Mais l’homme n’est fait pour goûter chaque jour que peu de nourriture, de couleurs, de sons, de sentiments, d’idées; ce qui dépasse la mesure le fatigue ou le grise; c’est l’idiotisme de l’ivrogne, c’est la folie de l’extatique. Ah! que notre verre est petit, mon Dieu! que notre soif est grande! que notre tête est faible!
Ce soir-là nous n’avions plus la nôtre parfaite- ment d’aplomb sur les épaules; nous nous en revenions animés, émus, presque furieux, le cœur battant, les nerfs vibrant comme les cordes d’une harpe que l’on a trop pincées; nous nous sentions le corps fatigué, le cerveau étourdi, tan- dis qu’au contraire nos jarrets, saccadant leurs mouvements, d’eux-mêmes nous poussaient en avant et nous faisaient presque bondir. Lorsque nous rentrâmes dans la ville dont on allait fermer les portes, il y avait quatorze heures que nous marchions, nos pieds sortaient par nos souliers et
9- [ page ]l’on tordit nos chemises qui, deux jours après, n’étaient pas sèches.
Pour nous en retourner à Quiberon, il fallut se lever le lendemain, avant 7 heures, ce qui exigea du courage. Encore raides de fatigue et tout grelottants de sommeil, nous nous empi- lâmes dans la barque, en compagnie d’un cheval blanc, de deux voyageurs pour le commerce, du même gendarme borgne et du même fusilier qui, cette fois, ne moralisait personne. Gris comme un cordelier et roulant sous les bancs, il avait fort à faire pour retenir son shako qui lui vacillait sur la tête et pour se défendre de son fusil qui lui cabriolait dans les jambes. Je ne sais qui de lui ou du gendarme était le plus bête des deux. Le gen- darme n’était pas ivre, mais il était stupide. Il dé- plorait le peu de tenue du soldat, il énumérait les punitions qu’il allait recevoir, il se scandalisait de ses hoquets, il se formalisait de ses manières. Vu de trois quarts, du côté de l’œil absent, avec son tricorne, son sabre et ses gants jaunes, c’était certes un des plus tristes aspects de la vie hu- maine. Un gendarme est, d’ailleurs, quelque chose d’essentiellement bouffon, que je ne puis consi- dérer sans rire; effet grotesque et inexplicable, que cette base de la sécurité publique a l’avan- tage de m’occasionner, avec les procureurs du roi, les magistrats quelconques et les professeurs de belles-lettres.
Incliné sur le flanc, le bateau coupait les vagues qui filaient le long du bordage en tordant [ page ]de l’écume. Les trois voiles bien gonflées ar- rondissaient leur courbe douce. La mâture criait, l’air sifflait dans les poulies. Penché sur la proue, le nez dans la brise, un mousse chantait; nous n’entendions pas les paroles, mais c’était un air lent, tranquille et monotone qui se répétait tou- jours, ni plus haut ni plus bas, et qui prolongeait en mourant des modulations traînantes.
Cela s’en allait doux et triste sur la mer, comme dans une âme un souvenir confus qui passe.
Le cheval se tenait debout, du mieux qu’il pou- vait, sur ses quatre pieds et mordillait sa botte de foin. Les matelots, les bras croisés, souriaient en regardant dans les voiles.
(*’A Quiberon, nous revîmes M. Rohan,sa ru- biconde et haute épouse et son jeu du « trou ma- dame» qui remplace dans son établissement le billard obligé et qui paraît être une des curiosités du pays. Nos deux voyageurs y étaient forts, et quand après avoir déjeuné avec eux nous partîmes pour Plouharnel, nous les laissâmes acharnés mieux que jamais en train de jouer le café avec une de leurs connaissances de l’endroit.Tous deux ils voyageaient dans les draps. Le premier était un assez beau mâle de quelque vingt ans, blond, haut en couleur, ayant poitrine bombée, cas- quette sur l’oreille, talons hauts et gilet jusqu’aux genoux; il nous représentait l’incarnation du Vau-
Inédit, pages 133 à 136. [ page ]devilIe-Achard, il en avait l’élégance, c’en était le style. Quant à l’autre, sans doute que dans son temps il avait eu l’aimable laisser-aller de son compagnon ; lui aussi, il avait peut-être jadis pris la taille aux bonnes, injurié amicalement les gar- çons, été brillant sur le carambolage et distrait les ennuis de la grande route en chantant du Béran- ger dans son cabriolet; mais l’âge était venu, cette neige du cœur qui avait éteint sa flamme et calmé sa voix. L’expérience d’un sage, la modération du philosophe se lisaient sur son front qu’avaient ridé les soucis de la vente et les inquiétudes du ballot. Combien dans sa vie avait-il dû écrire de lettres d’affaires? De combien de maisons n’avait-il pas été mis à la porte? Que de fois il avait dîné à table d’hôte!
Devant se rendre comme nous le soir à PIou- harnel, ces messieurs nous proposèrent de prendre nos sacs dans leur voiture, ce que nous accep- tâmes et dont bien nous prit, car de Quiberon à Plouharnel la route est fort sablonneuse, et vingt- cinq livres de plus sur le dos n’auraient pas accé- léré notre marche.
Jusqu’au fort Penthièvre à peu près, la route étant connue nous ne vîmes rien de nouveau, mais nous revîmes avec ennui quelques-uns de ces bons menhirs allongeant sur l’herbe leur ombre bête.
Nous n’entrâmes pas au fort Penthièvre, ce qui étonna beaucoup le factionnaire qui, nous voyant passer, avait eu la prévenance de nous [ page ]crier de loin «qu’il nous fallait une permission pour le voir», mais nous nous assîmes au bas de son talus sur le versant d’un grand monticule de gazon dont la pente descend vers les sables. Le soleil brillait, la mer pétillait, un vent sec et âpre soufflait sur les joncs des dunes et, comme une nappe d’eau qui eût passé dessus, les cour- bait tous à la fois.
En face de cette hauteur où nous étions, PIou- harnel se montrant sur la côte opposée, le clocher de son église, certes, paraissait facile à atteindre, il n’y avait qu’à suivre tout droit ainsi que disent les paysans. Comme si c’était chose fort aisée à faire que de suivre tout droit n’importe quoi, même quand on a devant les yeux un clocher ou une girouette!
La presqu’île, se découpant au milieu de la mer, prolongeait sa perspective d’un jaune pâle, et les vagues dessinaient sur son double rivage deux longues bordures d’écume blanche. La mer était toute bleue, le ciel tout blanc; frappés d’a- plomb par le soleil, les sables faisaient miroiter devant nous de grands reflets bruns qui semblaient les faire onduler et en allonger l’étendue. Des monticules ronds formés par des coups de vent, et que piquaient çà et là quelques joncs minces comme des aiguilles, se présentaient sans cesse l’un après l’autre, il fallait les monter et les des- cendre, des traînées de poussière se levant lente- ment s’envolaient et nos yeux se fermaient à l’éblouissement du soleil qui flambait sur les flots [ page ]et chatoyait sur le sable. Le vent nous empour- prait le visage, il nous le fouettait à grands coups, nous avancions lentement et avec tristesse sur cette grève abandonnée.
Donc nous allions sans mot dire, du mieux que nous pouvions, sans jamais atteindre au fond de la baie où avait l’air de se trouver Plouharnel. Nous y arrivâmes cependant. Mais là, nous tom- bions dans la mer. Nous avions pris le côté droit du rivage, tandis qu’on devait suivre le gauche.
II fallut rebrousser chemin et recommencer une partie de la route.
Un bruit étouffé se fit entendre. Un grelot sonna, un chapeau parut. C’était la poste d’Auray. Toujours même homme, même cheval, même sac aux lettres. II s’en allait tranquillement vers Quiberon d’où il reviendra tantôt pour y re- tourner demain. C’est l’hôte du rivage; il le passe le matin, il le repasse le soir. Sa vie est de le parcourir; lui seul l’anime, il en fait l’épisode, j’allais presque dire la grâce.
II s’arrête; nous lui parlons deux minutes, il nous salue et il repart.
Quel ensemble que celui-là! Quel homme et quel cheval! Quel tableau! Callot, sans doute, l’aurait reproduit; il n’y avait que Cervantes pour l’écrire.
Après avoir passé sur de grands quartiers de rocs qu’on a essayé d’aligner dans la mer, pour raccourcir la route en coupant le fond de la baie, nous arrivâmes enfin à Plouharnel. [ page ]Le village était tranquille, les poules glous- saient dans les rues, et dans les jardins enclos de murs, de pierres sèches, les orties sont poussées au milieu de carrés d’avoine.
Comme nous étions devant la maison de notre hôte, assis à prendre l’air, un vieux mendiant a passé. II était courbé, en guenilles, grouillant de vermine, rouge comme du vin, hérissé, suant, la poitrine débraillée, la bouche baveuse.
Le soleil reluisait sur ses haillons, sa peau vio- lette et presque noire semblait transsuder du sang. II beuglait d’une voix terrible en frappant à coups redoublés contre la porte d’une maison voisine.
(*’Nous eûmes l’honneur de dîner avec nos deux voyageurs pour le commerce dont la politesse méritait bien l’offre de l’inévitable bouteille de Champagne, aussi leur cœur s’ouvrit-il complète- ment aux nôtres, et ils versèrent dedans leurs confidences les plus intimes. Nous apprîmes des choses fort intéressantes, que le plus jeune, par exemple, voyageait pour une maison de Lisieux et qu’il avait eu l’an passé une maîtresse qui s’ap- pelait Joséphine et qui avait beaucoup de gorge. C’était, du reste, un gaillard qui avait connu de Cythère le haut et le bas de l’échelle, il lui arri- vait souvent de calmer ses sens pour de faibles trésors et il avait couché avec des femmes qui cou- chaient dans des draps de satin noir.
’*’ Inédit, pages 137 à 1^0. [ page ]— Eh quoi! lui dit son compagnon, tu ne leur en a pas pris un peu pour te faire des gilets?
L’hôte, qui est le maire de l’endroit, vint au dessert trinquer avec nous. Les deux coudes de sa chemise appuyés sur la table, son bonnet de soie noire relevé derrière les oreilles pour mieux en- tendre, il demeura tout le temps muet et béant à savourer les discours de nos amis et les nôtres, qui ne valaient pas mieux. Du reste, ce dîner ne nous ennuya pas, il est parfois très doux de causer avec des imbéciles.
Le lendemain était un dimanche, et la cuisine était déjà toute pleine de paysans qui venaient boire, quand nous descendîmes pour y prendre notre soupe à l’oignon avant de nous mettre en marche pour Auray.
On entendait, par-dessus les voix et les galo- ches ferrées qui résonnaient dans le cabaret, le roucoulement d’une tourterelle enfermée dans une cage suspendue à la muraille. Quel doux bruit que celui-là! Aimez-vous les vieux colombiers où on les voit marcher sur le toit des tuiles en ren- gorgeant leur cou, en ouvrant leurs ailes, en bai- gnant leurs pieds roses dans l’eau des gouttières tout en poussant tout le long du jour leurs ron- flements plaintifs qui reprennent et s’arrêtent?
Nous étions levés, nous allions partir, nous le vîmes passer, mais nous ne l’aperçûmes que par derrière. Qu’était-ce par devant? qui donc? le chapeau. Quel chapeau! un vaste et immense chapeau qui dépassait les épaules de son porteur [ page ]et qui était en osier, quel osier! du bronze plutôt, planisphère dur et compact fait pour résister à la grêle, que la pluie ne traversait point, que le temps ne devait que durcir et fortifier. L’homme qu’il recouvrait disparaissait dessous et avait l’air d’y être entré jusqu’au milieu du corps, et il le portait cependant (je l’ai vu tourner la tête). Quelle constitution! quel tempérament il avait donc! quels muscles cervicaux! quelle force dans les vertèbres! Mais aussi quelle ampleur! quel cercle, ce chapeau! II projette une ombre tout à I’entour de lui, et son maître ne doit jamais jouir du soleil. Ah! quel chapeau! C’est un couvercle de chaudière à vapeur surmonté d’une colonne, ça ferait un four en y pratiquant des meurtrières! II y a des choses inébranlables : le Simplon et l’impudence des critiques, des choses solides : l’arc de l’Étoile et le français de Labruyère, des choses lourdes : le plomb, le bouilli et M. Ni- sard, des choses grandes : le nez de mon frère, l’Hamlet de Shakespeare et la tabatière de Bouilhet, mais je n’ai rien vu d’aussi solide, d’aussi inébran- lable, d’aussi grand et d’aussi lourd que ce chapeau de Plouharnel !
Et il avait une couverture en toile cirée ! [ page ] [ page ]VI
De Plouharnel à Aura y, campagne déserte; on rencontre peu de maisons, mais de beaux aspects de paysages comme ajoncs et arbres.
Auray, a un bon chic de bonne petite vieille ville avec ses toits et ses maisons; les femmes plus jolies qu’aux alen- tours. — Belle vue du haut d’un belvédère de pierre d’Au- ray, à droite et dedans la terre. — Quelques barques à sec sur la rive à cause de la marée basse; vieux pont à piles triangulaires avec des avancées dans les piles.
La Chartreuse. — GaUia marens posuit, mausolée, vilain monument dans le goût de la Restauration; au fond deux bas-reliefs : l’un Mademoiselle d’AngouI posant la première pierre; pose du préfet qui lui présente la truelle sur un coussin; l’autre M. d’AngouI priant; son manteau; quel galbe de bottes ! Et le Monsieur par derrière retenant un gant sur sa poitrine. — On a descendu avec chandelle par un trou et nous avonsi vu les ossements. — Cloître vitré, fermé, garni de copies de saint Bruno de Lesueur. — Les sœurs grises. — L’abbé se promenant. — Champ des mar- tyrs : une espèce de chapelle totalement insignifiante ; d’un côté un petit bois, une allée d’arbres verts, une longue lande que la mer inonde à chaque marée; l’endroit était bien choisi.
Pour aller à Sainte-Anne, la route monte. — Lieux char- mants avec de l’eau (c’est l’Auray qui coule), des roches, [ page ]des nénufars sur l’eau, des ajoncs. — Le petit chien qui courait et se baignait partout. — Les haies sont effrayantes tant elles sont multipliées quand on pense à leur usage. — Sous un arbre une vieille femme pâle, agenouillée, priait au coin d’un chemin creux; c’était l’heure des vêpres. Nous en avons rencontré deux autres qui marchaient tout en priant, sans doute, car Tune a fait le signe de la croix.
Sainte-Anne. — Eglise ornée de tableaux, ex-voto le moulin et les enfants. — Coup de hache. — Boutiques d’objets de piété. — Notre conducteur carliste et dévot, gros bon- homme lourd et nui.
Vannes. — Messieurs et dames endimanchés. — Les jeunes troupiers en bourgeois, moustaches, pantalons tirés; un pantalon et une paire de bottines 1 — M. Descormiers de Montmorency écarté de tout le monde quoique au milieu.
— L’officier, chapeau en osier noir, redingote de velours noir, cravate blanche, bouche et nez de Marat. On aurait dû le nommer gardien de la promenade avec un logement dans l’hôpital quoiqu’il n’ait pas besoin de ça. — Vannes et sa femme. — La tour du connétable, occupée par un menuisier et des Kiques effroyables. — Eglises sans noms.
— Coin oriental en descendant de l’hôtel vers une petite promenade au bord de l’eau menant à un champ entouré régulièrement de chênes sous lesquels j’écris. — A l’hôtel, dans une pièce qui semble être le salon, deux gravures : le retour et le départ du roi en 1817. M*’ d’Angoulême en Espagne, grand costume, bottes à l’écuyère; son épée s’ap- puie sur un monstre enchainé qui doit être l’hydre de l’anarchie; il se tient debout à côté du tronc. Au fond, sur un bouclier pendu à la muraille, il y a écrit : veni, vidi, vici.
De Vannes à Hennebont la route nous semble jolie; vent frais sur l’impériale. — Bois que la route traverse.
Lorient. — Nullité complète; rues basses et alignées. — Hôtel de France, gargote, serre dans le jardin. — Musique [ page ]le soir sous les arbres devant le théâtre. — La calomnie de M. Scribe (M. de Sauvray Raymond), j’en sors malade. — Le port impossible à voir. — Promenade le soir. — Rien dedans. — Hennebont sur le penchant d’un coteau.
De Lorient à Hennebont à pied. — Florentin chantant une chanson génoise et vendant des plâtres. — Plantes violettes dans les ruines; deux tours conservées avec des toits en ardoise. — En arrivant de Lorient : pan de mur à mâchi- coulis garni de terre. — Sur le haut de la ville, pro- menade, vue sur la rivière; en face l’Hôtel du Com- merce; grande allée d’ormeaux. — En relayant, idiot farouche, regard dur, grande redingote verte, pantalon de toile trop court, sabots, nu-pieds, chapeau de paille; femme couverte ....
D’Hennebont à Ploërmel, sous la bâche. — Le conducteur est une espèce de marin. — Mélancolie en regardant la grande route. — A Vannes le démocrate classique, dési- rant notre intimité. — Procession, soldats, jeunes garçons vêtus de blanc couronnés de roses à Hennebont.
Ploërmel. — Eglise gothique du bon temps avec de jolis vitraux; portail du commencement du xiv* siècle; la truie à gauche sur un contrefort, près du portail latéral. — Dans un long vallon plat la campagne est foncée en cou- leur et bleue à l’horizon. — Idiot. — Père de a6 enfants nous récite des vers sur l’empereur.
Josselin, vu de l’angle du pont. — Trois tours, fenêtres carrées (du commencement du XV’ siècle). — Bâti sur roc, sur la rivière, rangée de mâchicoulis; de face dix fenêtres dans le style de la reine Anne à Blois, mais d’un goût plus raide. — Aucune pareille; l’entrecroisement des galeries également différent. — Enormes gargouilles : élé- phants sans cornes, chien marin, dragon ; de dessous leur ventre part une gouttière en pierre menant jusquen bas, à 3 pieds du sol; et terminée par une autre tête de gar- gouille de même caractère. L’une, vers le milieu, la [ page ]deuxième en partant de l’angle droit, figurent la tête d’un crocodile dont le corps est la gouttière; le corps est couvert de bosses et, sur les côtés des nageoires, un peu plus haut, la queue réparait autour de la colonne.
Eglise de Josselin. — Notre-Dame du Roncier; robe rouge étalée en éventail renversé.
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp. [ page ]
VII
Baud. — A une petite demi-lieue, après avoir passé par un bois de hêtres, la Vénus de Quinipily qui n’est pas plus égyptienne que les deux cascatelles de Locminé. — Figure plate, écrasée, cheveux aplatis et ondes sur les tempes; deux bandelettes s’entrecroisent sur son dos après avoir été prises par une espèce d’étole dont le devant, lui retombant sur la poitrine, finit en triangle comme un cale- çon de Samoyède. Cuisses grasses, fortes; genoux fléchis, mains croisées sur la poitrine; la tête est enfoncée dans les épaules, ce qui, de profil, lui donne quelque chose de frissonnant; seins marqués, fesses largement indiquées. Ensemble barbare.
QuiMPERLÉ. — Deux rivières. — En revenant, sentiers entre des murs ruisselant de feuilles et de ronces; vieux pont tout tapissé de feuillage ; l’eau est limpide, arrêtée par les cail- loux, elle gargouille et fait de petites cascades qui sont comme des voiles blancs accrochés sur le courant.
Saint-Michel. — N’a pas de façade. Le côté de l’ab- side est appuyé sur deux contreforts où sont accolées des maisons; on passe dessous. A gauche, une vieille maison avec des bonshommes en bois sculpté, l’un broyant dans un mortier; le porche latéral fleuri, lourd. — Dans l’inté- rieur, une statue en bois d’une Pieta : air Grassot de la mère, air Small. de J. — Un tableau de 1715 représentant la mort d’un évêque : à gauche, dans le bas, les âmes au
Église
10 [ page ]Purgatoire; le Père Éternel au haut en pape, le Christ avec sa croix; la Vierge plus bas; des anges en sandales descendant vers la terre où se meurt dans son lit un évêque; un prêtre lui présente la croix, sa servante pleure; un en- fant de chœur à genoux porte un cierge, souliers. Au pied du lit le Diable dégoûtant à l’air d’une vieille maquerelle grasse; à la tête du lit l’ange qui invite l’évêque à venir au ciel ; sous la table, où sont quelques ornements d’église, le dragon.
L’église Sainte-Croix est le contraire de l’église Saint- Michel, elle donne plus qu’elle ne promet : roman pur, élevé,noble (blanchi 1); choeur monté sur une estrade, on y pénètre par deux escaliers ; sous l’autel une voûte où l’on descend par deux perrons de pierre. On pénètre dessous et on circule. — Plein de monde; bonnet blanc des fem- mes; les hommes en longs cheveux, en grègues, en sa- bots; air vigoureux et gracieux, œil pénétrant et intense d’un jeune homme que j’avais vu descendre en sautant une ruelle en pente, à murs couverts de ronces et de lierres et qui est entré en même temps que moi dans l’église. — Autre assis en face sur les marches; le jour tombait sur ses sabots; sa tête se perdait dans la masse noire de ses cheveux retombant sur sa veste blanche. On s’est mis à chanter les litanies, j’entendais sa voix dans la masse. A sa gauche, le premier en face sur un banc, homme en veste bleue, air grave. — Aspect normal et tranquille de tous ces hommes qui semblent représenter leurs ancêtres et leurs descendants. —Cryptes ogive basse, ornements de feuilles aux chapiteaux. — Deux beaux tombeaux d’abbés avec la crosse, celui qui est par terre surtout, tout noir, drape- ries simples et belles, vrai gothique, quelque chose de car- Iovingien même, et puis plus loin le peuple qui chantait. La religion là au moins était vraie et ne choquait pas comme un anachronisme.
Rosporden. — Petit lac. — Église. — Femme pâle, maigre, qui priait sur une tombe dans le cimetière avec un air [ page ]aussi intense que la femme dans l’église de Nantes près le confessionnal. C’était plus douloureux, plus profond, mais moins élevé, moins mystique; ell^ avait la tête droite sur la pierre qu’elle perçait du regard; l’autre, de côté, au ciel où elle entrevoyait quelque chose. — A côté de l’église petit lac. — Marché silencieux, sans rires, sans cris ; pas de cabarets ni de boutiques; ils sont silencieux dans leurs cheveux comme le pays dans ses arbres. — Les mendiants tombent sur l’étranger et se ruent sur lui avec l’obstination de la faim.
QuiMPER. — Longue promenade d’ormeaux sur les bords de l’Odet, dans le genre de Quimperlé, mais moins herbue, moins simple comme impression. — Les abattoirs. S’il y avait des abattoirs d’hommes ! ai-je songé en entendant les cris des animaux; un veau lié avait, par terre, des mouve- ments convulsifs de peur. — Cathédrale : Deux grandes tours avec de longues baies étroites, ogives disgracieuses, peu d’élévation comme style, qui a quelque chose du gothique en décadence, est pauvre; vierge d’Ottin en marbre derrière le choeur, gentil et mollasse; statue de Grallon à genoux avec une inscription expliquant qu’il a fait des fondations pieuses pour l’église.
Eglise Saint-Mathieu : beaux vitraux du fond du sanc- tuaire.
Journée du samedi. — Petite pluie fine.—Notre guide, petit vieillard d’une vivacité nerveuse, maigrelet, marchant mal et vite. « Tout ce que je voudrais c’est de retourner encore une fois à Rennes. » — A travers les haies de genêts et d’ajoncs, les routes voûtées de verdures où l’on peut se tenir à peine debout à cause des branches; quelquefois une avenue de hêtres, deux vallons laissant voir la campagne, dans le brouillard, toute cicatrisée de haies; et puis des cavées profondes, des pentes nues, jaunâtres d’ajoncs ; pas d’oiseaux, pas de village, pas d’hommes; la verdure sombre et muette au pays féodal et triste.
Locmaria , à un quart de lieue de Quimper. — Vieux ro-
10. [ page ]man, portail ogival, affreux saint Christophe; bénitier, la pierre en est verte.
Plomelin. — Enseveli sous la verdure. — Eglise nue, mais qui ne parait pas nulle ; on y sent le sentiment malgré la plastique qui semble anti-plastique, c’est-à-dire que la forme est en rapport avec le lieu où elle se trouve. — Temple de faux dieux, masure ruinée, un portail gothique, plus loin un pan de mur avec une autre entrée ogivale; les sou- terrains ont été bouchés.
ise de Kerfeunten. — Clocher carré à jour, en pierre. A gauche sous le porche une inscription en marbre blanc indiquant que le peintre Valentin, né à Guingamp, est enterré là; belle verrière du fond : arbre généalogique de la Trinité dont le sommet soutient les pieds de la croix où le Christ agonise. — Eglise de la Mère-Dieu. — Jeune homme blond qui nous a apporté la clef; veste bleue, che- veux contenus sous son chapeau. Quand il s’est agenouillé dans l’église ils ont déroulé comme ceux d’une femme, séparés par une raie sur le milieu de la tête. J’ai compris qu’une femme aussi pouvait aimer à passer sa main dans une chevelure. Quand nous en sommes sortis ils étaient tout répandus et étalés d’eux-mêmes. O les coiffeurs! Ô l’art appris et montré ! O la bêtise humaine 1 — L’intérieur de l’église est nul, mais elle est si chastement cachée dans un nid de feuillage ! Une date indique qu’elle a été con- struite en 1590 et l’on aurait juré que l’église était des xin* ou xiv* siècles.
Il ne reste de Notre-Dame de Guilen que le portail, petit, bas, d’une jolie ogive d’un excellent goût. Ronces, lierres et c’est tout. Sur les deux piliers carrés accolés aux deux côtés du portail, dans chacun un trou carré : lavabo. — La vagabonde.
Costumes. — Les veuves portent un bonnet bleu, le derrière des bonnets fait ceci avec des bouts relevés. Quel- ques-unes , broderies de couleurs aux parements, sous les aisselles, un galon qui cburt; par derrière, leur corsage
Égl [ page ]semble un fragment de fraise à grands tuyaux, mais ce n’est que par derrière, le tuyauté n’est pas par devant; jupe brune plissée en long ; souliers découverts ronds, à boucles d’argent carrées. — Homme : grègues de cuir, sabots ou souliers à semelles de bois, chapeau rond d’une dimen- sion raisonnable, et non plus fantastique comme dans ie Morbihan, placé sur le derrière de la tête; cela fait un bel effet avec leur chevelure. Veste bleue bordée de jaune, seconde veste par-dessus, sans manche, de même couleur, mais plus foncée; large plaque de cuivre à la ceinture.
La Procession, les petits anges en bracelets, colliers, ru- bans, fleurs; ça fait une impression de prostitution. Deux gamins en veste de nankin brodées, jeunes filles en blanc, l’une jolie, maigre, avec des gants jaunes.— Les chantres, la chasuble de velours violet. — Mine démesurément stu- pide de celui qui portait le Saint-Esprit. — Les troupiers s’agenouillent quand on encense le Saint-Sacrement; les gendarmes suivent l’épée tirée; bruit d’un pompier qui pissait pendant que le canon tirait et que le bourdon bourdonnait. — On est révolté quoiqu’on ne veuille pas l’être. — Hôtel de I’Épée. — Expression âpre de la fille qui nous servait, bavoletbleu, bouts de manches, tablier, bonnet blanc; pas de cheveux.
ConcARNEAU. — Amabilité naïve ou prétentieuse de la jeune fille de l’établissement. — Arbres le long du quai. — Les mâchicoulis sont restaurés et intacts. — Marée basse, vue plate, au loin la mer. — La pierre branlante de Tregunc ne branle plus. — Cimetière celtique, avec les pierres disséminées au milieu des ajoncs et de l’herbe, font un bel effet. — Pluie, pluie. — La route de Concarneau à Foues- nant doit être ravissante, comme arbres, comme montées et descentes.
La Forêt. — On traverse une chaussée bâtie sur un petit bras de mer, les pointes de terre couvertes d’arbres avan- cent jusque dans la mer. — Caractère breton de l’église avec son clocher carré à jour. -—- Calvaire en pierre; grc- [ page ]nouilles et tête de chien (ou d’autre animal) comme orne- ments.
FouesnAnt, lundi soir, 10 heures et demie, 14 juin. — Route jusqu’à Pont-l’Abbé même caractère, couverte d’arbres; moins de landes que dans le Morbihan.
Bénodet. — On passe en bac.
Pont-l’Abbé. — Église, un seul côté de fait; le côté droit de la nef s’appuie sur la muraille; bonnes ogives, mais le tout abîmé sous le badigeon ; toujours le Père éternel en pape portant un petit Christ; au-dessus le Saint-Esprit.
Danses à un; entrelacement des rondes, queue allant et revenant. — La deuxième veste des hommes ne leur descend que jusqu’au milieu du dos avec des effilés pareils ; sur le bas de la première des broderies en fil blanc formant des lettres; chapeau petit, gracieux, couvert de trois rubans de velours. La coiffure des femmes change : des oreillères brodées leur passent sur la tête laissant le derrière des cheveux à découvert; le chignon relevé est contenu par le bout par un bandeau rouge, sur lequel elles mettent quelquefois un tout petit bonnet ou calotte blanche.
Le commissaire, le garde champêtre, quelle intimité se- crète il doit exister entre eux. — Opérations chirurgicales. — Effet du râteau pièce à conviction ; foule ; le juge de paix; un instrument contondant; le bon gendarme.
{#) A une demi-lieue de distance du petit village de Baud, cachée au fond d’un bois de hêtres, se trouve la Vénus de Quinipily. C’est une statue en granit, de six pieds de haut, représentant une femme nue posant les mains sur sa poitrine; une sorte d’étole qui passe autour du cou lui descend
<*’ Inédit, pages 150 à 172. [ page ]jusque sur le ventre où elle s’arrête en triangle comme un caleçon de Samoyède; deux bande- lettes serrant ses cheveux ondes sont prises sous I’étole et vont s’entre-croiser par derrière à la chute des reins. A voir de profil ses cuisses grasses, sa croupe charnue, ses genoux fléchis et sa grosse tête enfoncée dans les épaules, elle vous semble d’une sensualité à la fois toute barbare et raffinée, la face est plate, le nez camus, les yeux à fleur de tête et la bouche ainsi que les doigts des pieds et des mains indiqués seulement par une simple raie; sur la poitrine on a voulu figurer des seins. Au bas de son piédestal est une grande cuve de même granit, ayant la forme d’un carré long terminé à l’une de ses extrémités par un demi-cercle; il peut contenir, dit-on, seize barriques d’eau.
On l’a prise pour une Isis égyptienne à cause de ses bandelettes, ou pour une Vénus romaine à cause des inscriptions du piédestal. Que déci- der cependant si ces inscriptions, comme on l’as- sure, n’ont été mises là qu’au xvii" siècle par le comte Pierre de Lannion? Devons-nous en re- venir alors à l’hypothèse d’une Isis? Mais n’est-ce pas voir, comme M. de Penhoet, la rage perma- nente de l’Egypte, que de reconnaître dans cette œuvre gauche, surabondante et lymphatique, le style élevé, svelte, rythmique des Égyptiens? et n’y a-t-il pas, d’autre part, une irrévérence trop grossière à supposer les Romains, eux qui aimaient tant les belles femmes, capables jamais d’en avoir fait une si laide? [ page ]On sait seulement que jusqu’au xvn" siècle cette statue était placée sur la montagne de Cas- tan nec où les paysans bretons l’y adoraient comme une idole et lui apportaient des offrandes. Elle guérissait des malades; les femmes relevant de couches se baignaient dans sa cuve et les jeunes gens désireux des noces accouraient s’y plonger pour se livrer ensuite, sous les yeux de la déesse, aux passe-temps solitaires des mélancolies amou- reuses. En 1671 des missionnaires se trouvaient à Baud, ayant, à ce qu’il paraît, des prédilections d’une autre nature, en furent scandalisés et enga- gèrent le comte de Lannion, gouverneur du pays, à extirper d’un seul coup l’idolâtrie en détrui- sant l’idole; le comte se contenta de la renverser et de la rouler du haut de la montagne dans la rivière qui passe au pied. Une inondation sur- vint, les paysans l’attribuèrent à la colère de la déesse, la retirèrent de l’eau, la remirent à sa place et recommencèrent à célébrer son culte avec ces mêmes cérémonies qui révoltaient les honnêtes gens, comme on disait alors, si bien qu’un certain évêque de Vannes, Charles de Rosmadec, supplia à son tour le comte de Lannion (le fils du précé- dent) de mettre définitivement la pauvre statue en pièces. Le comte n’en fit rien, mais transporta le tout, cuve et femme, dans la cour de son châ- teau de Quinipily. Cet enlèvement ne se fit pas sans peine, il fallut que les soldats du gouverneur se défendissent contre les paysans qui la voulaient garder chez eux. [ page ]Ils devaient y tenir. N’était-ce pas pour eux, au milieu de cette campagne rude et âpre, l’idole féconde et douce, l’idole fortifiante, excitante, guérissante, l’incarnation de la santé et de la chair et comme le symbole même du désir?
Que ce soit donc la tentative d’un art qui s’éveille ou le fruit pourri d’une civilisation per- due, à quelque culte qu’elle appartienne, de quelque Olympe qu’elle descende, par sa légende et ses formes mêmes est-elle autre chose pour nous qu’une des mille manifestations de cette éternelle religion des entrailles de l’homme ? J’en- tends celle qui se reconstitue partout sous toutes les autres, s’étalant hier, se cachant aujourd’hui, mais qui pas plus que lui ne peut périr, car ce rêve permanent c’est le rêve individuel de son cœur, ce culte-là c’est le culte de son être : l’ado- ration de la Vie dans le principe qui la donne.
Le château qui a recueilli la statue est ruiné, rasé, disparu; la Vénus se dresse au milieu des broussailles sous un dôme de feuilles vertes. Plus d’enceinte sacrée, de cérémonies, d’adorations; il ne reste d’elle qu’elle seule, c’est-à-dire le Dieu sans la foi, ce qui est peu de chose ou rien du tout. Voilà donc le cadavre de ce qui fut peut-être une religion et ce qui demeure en définitive de la croyance de plusieurs siècles 1 L’idole cependant n’est pas morte sans pousser un râle qui s’entend encore : sur la chapelle chrétienne élevée à la place où jadis était son temple, son nom réappa- raît comme l’outrage d’un souvenir dont on ne [ page ]peut se décharger; cette chapelle est nommée le prieuré de la Couarde(1).
II y avait autrefois à Quinipily deux autres statues que l’on a transportées à Locminé. Ce sont des hommes trapus, barbus, chevelus et coif- fés sur le derrière de la tête d’un bonnet en façon de pyramide tronquée. Une ceinture de feuillage leur entoure le corps, chacun d’eux tient une massue à la main gauche. Je ne puis croire que ces deux espèces de cariatides, taillées par quel- que manœuvre de village, aient eu jamais grande valeur ni grand sens, elles ont d’ailleurs par elles- mêmes je ne sais quel air canaille qui me les fit suspecter de n’être pas fort anciennes. Qu’on y voie ce qu’on voudra, des hercules gaulois ou des prêtres égyptiens, « car quant à la barbe et aux cheveux, dit M. de Penhoet, ce sont pour moi autant d’indices qu’il s’agit de prêtres du culte du soleil ou de Sérapis», ils n’en sont pas moins laids, archilaids, et, qui pis est, vilains.
Une heure après avoir quitté ces affreux bons- hommes, nous arrivâmes à Quimperlé qui, pour n’offrir rien de celtique, de romain ou de phéni- cien, n’en est pas moins une des plus agréables bonnes fortunes que nous ayons rencontrées dans notre voyage.
Ici, pas d’alignement, pas de trottoir, aucune espèce de palais de justice, que nous sachions du
(’) La Vénus s’appelle dans le pays la Vitille Couarde (groah geard). [ page ]moins; point de bourse en temple grec, aucune caserne, pas même de mairie montrant son inepte façade, rehaussée d’une loque tricolore. Mais ce sont de petites rues qui serpentent comme des sen- tiers entre de vieux murs d’où retombent des bou- quets de feuillages et des grappes de clématite. Les maisons de bois ont des toits pointus et des balcons noirs, et on entend en passant près d’elles les rouets filer dans l’intérieur ou le bruit de quel- que oiseau suspendu à la fenêtre dans une cage d’osier blanc. Deux rivières, au pied des mon- tagnes, entourent la ville comme un bracelet d’argent; elles se réunissent, s’entre-croisent, se divisent, disparaissent en revenant sans qu’on dis- tingue de quel côté elles coulent, s’il y en a plu- sieurs ou une seule; elles s’en vont ainsi entre les maisons et les rues en mouillant sur leur bord la dernière marche de l’escalier des jardins, et gar- gouillent sur les cailloux verts de leur lit où se courbent ensemble de grandes herbes minces. Les espèces de quais qui les enferment disjoi- gnent sous les racines des lierres leurs pierres qui s’éboulent; elles restent au fond comme des ro- chers, et le courant se heurtant contre elles déchire dessus sa nappe unie. De place en place, sûr cette surface d’un bleu pâle, ces marques dans l’eau semblent les arrachures blanches d’un grand voile étendu que le vent ferait lever. D’une rive à l’autre un pont d’une seule arche a jeté sa courbe aplatie, dont la silhouette projetée tremblote sur la rivière avec les herbes suspendues à sa voûte ; [ page ]elles descendent en chevelure, s’allongent jusqu’en bas, et frôlent du bout le courant qui passe à travers l’ogive de cette verdure aérienne. On voit tous les coudes de la rivière réapparaître au loin dans la prairie où elle s’ébat avec des lignes de peupliers sur l’herbe, des bouquets d’arbres der- rière les places d’eau, et çà et là, sur les bords, deux ou trois bicoques de travers mirant obli- quement leurs poutres jaunes et leurs plâtres noir- cis. Puis au fond, tout au fond, dans une perspec- tive se rétrécissant toujours, le vague aperçu des collines et des bois qui se perdent dans la brume.
La ville s’étageant graduellement remonte en face sur une colline avec cette eau, ces arbres, les madriers de ces maisons peints ou vermoulus, ces pignons de plomb, ces toits en tuiles serrés l’un près de l’autre ou régulièrement séparés par la ligne ondoyante de quelque mur tout chevelu ; il semble que Quimperlé n’est venu au monde que pour être un sujet d’aquarelle.
L’église Saint-Michel montre, au-dessus de la ville qui se déroule à ses pieds, les quatre cloche- tons de sa tour et sa galerie à arcade, mais l’on est fort surpris, quand on arrive auprès, de ne trou- ver qu’une église assez commune et n’ayant même pour portail qu’un portail latéral divisé par deux portes jumelles dont la forme serait jolie si l’orne- mentation générale n’en était trop lourde. Sur les contreforts de l’abside deux maisons voisines sont venues appuyer leur premier étage qui, lorsqu’on monte de la ville vers l’église, font l’effet d’un [ page ]pont jeté sur chacune des rues. La façade de l’une d’elles, noire, obscure, rongée de mites, porte sur les poutres extérieures de sa charpente des personnages sculptés fort amusants; ils ont des bonnets ronds, des mines sérieuses et des robes longues que leur plisse autour de la taille une ceinture à large boucle. Us sont occupés à diffé- rentes besognes qui paraissent très importantes. Un d’eux tenant un pilon broie quelque chose dans un mortier. Probablement que c’était le logis vénéré d’un bon apothicaire-herboriste d’autre- fois, lors du vieux temps des élixirs et des juleps, quand on venait chercher chez lui la drogue orien- tale, le médicament miellé, l’or potable qui pro- longe la vie, et puis aussi le remède mystérieux qui se composait la nuit dans la seconde arrière- boutique, derrière les gros alambics verts et les paquets de baume : la potion contre l’épilepsie, faite de raclure de crâne humain et de sang de décapité ou le sirop prolifique pour les vieux ma- ris. Celui qui fit bâtir cette maison fut, j’imagine, quelque gros bourgeois du temps ayant sa stalle dans le chœur et sa métairie hors la ville, qui était marguillier de l’église et doit y être enterré quelque part.
II n’y a rien à voir dans l’intérieur de Saint- Michel, et nous allions en sortir quand nous dé- couvrîmes une statue en bois et un tableau â l’huile, la statue est une Pieta dont je défie.qui que ce soit de donner une idée; la Vierge, bleue et rouge, ressemble à Grassot, l’acteur; le Christ, [ page ]jaune et vert, à Small, coiffeur (Palais-Royal, ga- feric Maatpensier, 7).
Mais que dire du tableau dont la poésie miri- fique rappelle (de foin, il est vrai) les extrasu- blimes fresques de Nort? Un évoque est dans son lit, il va mourir, ce pauvre vieux, mats il a gardé néanmoins sa calotte rouge pour qu’on voie bien qu’il est évêque jusqu’au bout; son corps se dessi- nant sous les draps avec une gentillesse charmante qui rappelle le galbe d’une andouille vue à tra- vers un torchon mouillé; à ses côtés un prêtre, en surplis, lui présente la croix à baiser, tandis que sa servante, non loin, pleure en s’essuyant les yeux à l’ourlet de son tablier. A la tête du lit un ange emplumé se penche et souffle de bons con- seils à Monseigneur, qui hésite quelque peu, car à ses pieds, en effet, un diable vert, avec un bec de corbeau et des mamelles d’une mollassité dégoû- tante, essaie de le fasciner par ses contorsions. La chambre est pleine de chapelets, d’encensoirs, de saints ciboires, de saints sacrements, de reliques et d’agnus Dei. Tout près du moribond, à ge- noux, vu de dos, au premier plan, se tient un enfant de chœur portant un cierge; la semelle jaune de ses robustes souliers est garnie de clous aussi formidables que les dents des diables, et se présente devant vous avec une naïveté qui fait plaisir, d’autant qu’un raccourci de jambes bien entendu les lui fait remonter jusqu’au milieu des reins. Cependant l’enfer fait rage, l’haleine em- pestée du démon vert se répand en bouffées [ page ]noires, des oiseaux sinistres voltigent, des serpents s’enroulent aux barreaux des chaises, il y a sous une table un affreux dragon se tordant, bavant, rugissant; on a peur, on palpite, on tremble pour l’âme de l’évêque. Quel dommage si un homme pareil allait en enfer! Ira-t-il? n’ira-t-il pas? Tout en conservant le calme de l’enfant de chœur, le spectateur ne peut s’empêcher de partager les transes du vicaire et la douleur de la servante. Heureusement que la sainte Trinité veille au salut de l’évêque. En haut est le Père Éternel habillé en pape; un peu plus bas, à distance respectueuse, le Christ avec sa croix, et plus bas encore, sur un troisième coussin, la Vierge Marie. Ils envoient vers l’évêque de jolis anges qui traversent l’air, ayant à la main des lis lumineux et qui, marchant dignement sur des nuages de mastic, arrondissent leurs mollets rebondis où se rattachent les cordons roses de leurs cothurnes indigo.
Ô sainte religion catholique, si tu as inspiré des chefs-d’œuvre, que de galettes, en revanche, n’as- tu pas causées !
En contemplant cette épouvantable toile, et en songeant que beaucoup l’ont pu regarder sans rire, qu’à d’autres sans doute elle a semblé belle, que d’autres enfin se sont agenouillés devant, y ont puisé peut-être des inspirations suprêmes, nous avons été pris malgré nous d’une mélan- colie chagrine. Mais qu’y a-t-il donc dans le cœur de l’homme pour que toujours et sans cesse il le jette sur toutes choses et se cramponne avec une [ page ]ardeur pareille au laid comme au beau, au mes- quin comme au sublime? Hélas! hélas! rappe- lons-nous, pour excuser celui qui a fait cela et encore plus ceux qui l’admirent, nos prédilections maladives et nos extases imbéciles ! Évoquons dans notre passé tout ce que nous avons eu jadis d’a- mour naïf pour quelque femme laide, de candide enthousiasme pour un niais ou d’amitié dévouée pour un lâche...
Sortis de l’église enfin, nous retrouvâmes le soleil, le ciel, l’air, l’espace, et comme un oiseau joyeux qui s’échappe, quelque chose s’envolant de notre âme disait : «C’est cela! qu’il me faut, car Dieu est là et pas ailleurs. »
Le soir venait, on sonnait la prière dans les clochers. Nous descendîmes vers la ville par une ruelle à gradins de bois, longue, étroite, remplie d’herbes et qui coulait entre deux grands murs. Leur chaperon disparaissait sous le feuillage, par- tout les lierres s’y accrochaient, les orties blanches en cachaient le pied et ils n’avaient l’air bâtis que pour porter cette végétation charmante. C’était un torrent de verdure ruisselant à travers les mai- sons du haut de la côte en bas de la ville.
Nous nous en allions lentement, marche à marche, quand nous nous sommes retournés pour laisser passer un jeune garçon qui descendait en sautant. II était robuste et beau, ses cheveux bruns, que coiffait son chapeau rond de feutre noir, cou- vraient à demi sa veste bleue et à chacun de ses bonds s’envolaient et retombaient sur ses épaules; [ page ]sa taille courte, mais pleine de souplesse, se cam- brait d’une façon hardie au mouvement de ses cuisses jouant à l’aise dans son bragow-brass de toile écrue ; son mollet dur, serré dans des grèves blan- ches, saillissait nerveusement, et son pied chaussé de gros sabots était léger comme celui d’un cha- mois. II s’arrêta à quelques pas de nous pour re- nouer la boucle de sa jarretière, nous vîmes de profil sa figure pâle sur laquelle, dans cette pose, sa grande chevelure s’avançait comme une dra- perie et pendait jusqu’au coude. Lorsqu’il eut fini, il se redressa vite et nous le vîmes d’échelon en échelon qui continuait a sauter et de bonds en bonds s’éloignait.
Nous le retrouvâmes dans l’église Sainte-Croix chantant les litanies de la Vierge, à genoux, le front levé sur le ciel; il nous reconnut, tourna vers nous le regard sérieux de ses jeux noirs, l’y arrê.ta un instant avec une curiosité méfiante, puis il reprit son maintien et continua sa prière. Cette église Sainte-Croix est une belle église romane du xi* siècle, à qui son plan circulaire, sa voûte divisée par arcades, ses colonnes engagées à leur base dans des piliers carrés, ses pleins cintres surhaussés et son chœur placé au milieu auquel on monte par des escaliers de plusieurs marches donnent je ne sais quel air bas-empire et gallo- romain. La lumière arrivant d’en haut par de longues fenêtres étroites descend presque perpen- diculaire, comme le jour des ateliers, et déverse sur vous une sérénité blanche et pacifique. Ce
11 [ page ]n’est pas le christianisme rêveur de l’ogive, avec le souffle mystique des cathédrales gothiques, c’est plus reculé, plus latin, d’une théologie plus primitive, d’une poésie plus chaude, on se rap- pelle le cloftre d’Arles et les grands conciles carlo- vingiens.
Elle était pleine. Tout le monde priait, nous seuls regardions. La foule chantait avec une joie grave, et des bas côtés, de dessous le porche, de partout, des voix puissantes reprenaient en chœur, après chaque point d’orgue de la voix grêle du prêtre officiant à l’autel. Cela sortait comme d’une seule poitrine un immense cri d’amour. Les fem- mes agenouillées à une même place inclinaient la tête sous leur bonnet blanc, on n’en pouvait voir le visage, mais on voyait leurs dos courbés en- semble et la file de leurs mains jointes.
Les hommes étaient debout, assis, à genoux, à toutes les places, dans tous les sens, comme ils avaient pu se mettre ou comme la fantaisie les en avait pris; ils ne semblaient cependant ni con- traints ni distraits, on sentait au contraire qu’ils existaient là comme chez eux, chacun s’isolant dans la solitude de son recueillement ou se ré- chauffant à l’âme de ses frères, et les attitudes de leurs corps étaient nonchalantes ou majestueuses, selon sans doute leurs lassitudes ou leurs redres- sements intérieurs.
C’étaient des figures graves sous de longs che- veux bruns, de rudes regards plus fauves que la lande, de larges poitrines qui respiraient d’une [ page ]façon puissante, des têtes songeuses, des airs rus- tiques et solennels; mais ces fronts hâlés, dé- couverts, ces solides épaules qui s’inclinaient, ces mains grises comme le manche des charrues et qui restaient oisives, et même les lourdes chaus- sures que le respect rendait légères, toute cette rudesse tournée en grâce, cette force devenant douceur à son insu avait un grandiose singulière- ment doux, presque attendrissant à force d’être naïf. Ils étaient beaux ces hommes, beaux parce qu’ils étaient vrais et dans la simplicité de leurs costumes faits à leur taille, aptes à leurs corps, plies selon le travail de leur vie, et dans la bonne foi de leur croyance qui s’exhalait à l’aise dans cette église faite pour elle, restes derniers d’une nationalité complète qui s’efface sans métamor- phoses et disparaît sans transition, ainsi que les feuilles de l’if qui tombent sans jaunir. Avec leur costume d’autrefois, leur antique visage et cette religion de leurs ancêtres ils exhibaient ainsi les générations antérieures et semblaient à eux seuls représenter toute leur race. C’est pour cela peut- être qu’ils avaient l’air si pleins, et que chacun d’eux paraissait porter en lui plus de choses qu’il n’y en a ordinairement dans un homme. ,
Sous l’église romane se trouve la crypte ro- mane.
Ce souterrain quadrilatéral au lieu de voûte est couvert d’un plafond plat, dallé comme le sol et supporté par quatre rangs de colonnettes soudées ensemble qui se séparent aux deux tiers de leur [ page ]hauteur ; elles ont toutes de lourds chapiteaux au feuillage allongé, et se relient entre elles par des arcatures surhaussées se succédant sans intervalle.
On tâtonne dans l’ombre, et à la lueur de l’unique fenêtre du fond on aperçoit deux tom- beaux noirs, humides, verts, deux vénérables tombeaux. Le premier porte la statue couchée d’un moine. On le reconnaît à la large tonsure qui montre à nu son vieux crâne de pierre ; il tient un livre à la main; sa figure est rongée, comme à celle des morts le nez disparaît, et son corps maigre est enveloppé de longues draperies qui coulent vers ses pieds à grands plis droits.
Près de lui, sur une lame de pierre, est un abbé avec sa crosse et croisant les bras; deux chiens soutiennent son écusson burelé sans couleur; ses pieds, chaussés de chaussures pointues, ne s’ap- puient sur rien ; un petit dais carré abrite sa tête. On regarde le premier comme étant saint Gurlot, martyrisé à cette place même, aussi son sarco- phage est-il percé d’un trou où à certains jours de fête les malades viennent se plonger le bras pour se guérir. Mais le second mort n’a pas laissé son nom. Promenant sur lui notre chandelle nous avons cherché à reconnaître son visage, comme si nous l’eussions connu jadis! N’est-on pas toujours attiré vers ces choses par un sentiment d’inquié- tude curieuse ainsi que vis-à-vis d’un voyageur qui vient de loin ou d’une lettre cachetée. Ainsi se passe une journée en voyage, il n’en faut pas plus pour la remplir : une rivière, des buissons, [ page ]
une belle tête d’enfant, des tombeaux ; on savoure la couleur des herbes, on écoute le bruit des eaux, on contemple les visages, on se promène parmi les pierres, on s’accoude sur les tombes, et le len- demain on rencontre d’autres hommes, d’autres pays, d’autres débris ; on établit des antithèses, on fait des rapprochements. C’est là le plaisir, il en vaut bien un autre.
A Rosporden, par exemple, nous vîmes dans le cimetière une femme en prières qui nous en rappela une autre que nous avions vue dans la cathédrale de Nantes. Elle était à genoux, raidie, immobile, le corps droit, la tête baissée et regar- dant la terre avec un œil fouilleur plein de rage et de tristesse. Ce regard perçait la dalle blanche, entrait, descendait, pompait à lui ce qu’il y avait dessous; celle de Nantes, au contraire, dont le teint était blanc comme la cire des cierges, cou- chée de côté sur un prie-Dieu, la bouche ouverte dans l’extase, les yeux portés au ciel, au delà du ciel, plus haut encore, avait l’âme partie au dehors. Toutes deux priaient avec une aspiration déme- surée, et certes qu’il n’y avait plus pour elles rien dans la création que l’objet de ce désespoir et de cette espérance. La première s’acharnait au néant, la seconde montait à Dieu; ce qui était regret dans l’une était désir dans l’autre ; et le désespoir de celle-ci si acre qu’elle s’y complaisait comme à une volupté dépravée, et le désir de celle-là si fort qu’elle en souffrait comme d’un supplice. Ainsi toutes deux tourmentées par la vie souhai- [ page ]taient d’en sortir : celle qui priait sur le tombeau, pour rejoindre ce qu’elle avait perdu; celle qui priait devant la Vierge, pour s’unir à ce qu’elle adorait. Douleur, aspiration, prière, mêmes rêves et quel abîme! L’un pivotait sur un souvenir, l’autre gravitait vers l’éternité !
Au village de Rosporden nous avons revu les hommes que nous venions de quitter à Quim- perlé : mêmes allures, mêmes habits, grand cha- peau, grand gilet, veste bleue ou blanche, large ceinture de cuir, bragow-brass, galoches, mêmes aspects dévisage, mêmes tournures de corps.
C’était jour de marché, la place était pleine de paysans, de charrettes et de bœufs; on entendait sonner les rauques syllabes celtiques mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes, mais pas de confusion, d’éclats, ni rires dans les groupes ni bavardages sur le seuil des cabarets, pas un homme ivre, pas de marchand ambulant, point de boutique de toile peinte pour les femmes, ou de verroterie pour les enfants, rien de joyeux, de heurté, d’animé. Ceux qui veu- lent vendre attendent résignés et sans bouger le chaland qui vient à eux. Dans la place se pro- mènent des couples de bœufs avec quelque en- fant qui les retient par les cornes, ou bien trotte une maigre rosse au milieu de la foule qui s’écarte, sans jurer ni se plaindre. Puis on se regarde un instant, la convention se conclut et l’on s’en re- tourne chez soi sans s’attarder davantage. En effet le village est éloigné, la lande est grande, le soir [ page ]arrive, il n’y a personne au logis, la mère est partie dans les tamarins couper des bourrées pour l’hiver, l’enfant est sur la côte à ramasser le varech ou à garder les moutons. Quant au valet de ferme, le plus souvent il n’y en a pas, chaque cultivateur ayant d’ordinaire un petit coin de terrain qu’il égratigne tout seul tant bien que mal et dont il est le maître, l’esclave plutôt! puisqu’il s’use vai- nement dessus. L’homme ne pouvant engraisser la terre, la terre ne pouvant nourrir l’homme, pour- quoi donc ne la quitte-t-il pas? pourquoi ne se vend-il pas comme le Suisse? ne s’exile-t-il point comme l’Alsacien? pourquoi y demeure-t-il avec un amour si opiniâtre! qui le sait? le sait-il lui- même?
Nulle part donc vous ne rencontrez comme chez nous de ces gros fermiers cossus,ventrus, à la face avinée, à la sacoche bourrée d’argent, qui s’en viennent aux foires de campagne, y font grand bruit, y marchandent longuement, se dis- putent en criant, se tapent dans la main, braillent dans les cafés en jouant aux dominos, s’emplissent de viandes et d’eau-de-vie, boivent jusqu’à trente demi-tasses en un jour, et ne s’en retournent que bien tard dans la nuit, tout en s’endormant sur leur bidette qui trottine lentement le long du chemin jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même à la barrière de la cour, en reconnaissant la bonne écurie où elle a de la litière jusqu’au ventre. Mais le paysan breton repart à jeun, il eût été trop cher de manger dehors ; il va retrouver sa galette [ page ]de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce.
D’ailleurs pourquoi serait-il gai ? Qu’a-t-il rap- porté du bourg? S’il a vendu son cheval, il lui faudra maintenant porter les fardeaux et traîner lui-même la charrue, belle avance ! A quoi lui sert le peu d’argent qu’il en a retiré? est-ce que tout à l’heure ou demain ou la semaine qui s’approche on ne va pas venir le lui demander dans une langue qu’il n’entend pas, au nom de la loi qu’il jgnore? Est-ce la peine d’en gagner? aussi tra- vaille-t-il peu, mal, d’une façon ennuyée et sans s’inquiéter s’il pourrait mieux faire.
Méfiant, jaloux, ahuri par tout ce qu’il voit sans comprendre, il s’empresse donc bien vite de quitter la ville, le bourg, et de regagner sa chau- mière cachée sous des arbres touffus, derrière la haie compacte, et là il se resserre étroitement dans la famille, à son foyer, auprès de son rec- teur, aux pieds du saint de l’église, et il y con- centre son cœur qui, condensé sur lui-même, se double d’énergie. De tout ce qui se passe il ne sait rien, si ce n’est qu’à vingt ans son fils s’en ira se battre, puis qu’il y a une ville qui s’appelle Paris et que le roi de France est Louis-Philippe dont il vous demandera des nouvelles, par inter- prète, en s’informant s’il vit encore, si vous le voyez souvent, et si vous dînez chez lui. [ page ]Quoi qu’il soit, l’étranger pour eux est toujours quelque chose d’extraordinaire, de vague et de mi- roitant dont ils voudraient bien se rendre compte; on l’admire, on le contemple, on lui demande l’heure pour voir sa belle montre, on le dévore du regard, d’un regard curieux, envieux, haineux peut-être, car il est riche, lui, bien riche, il habite Paris, la ville lointaine, la ville énorme et reten- tissante.
Dès que vous arrivez quelque part, les men- diants se ruent sur vous et s’y cramponnent avec l’obstination de la faim. Vous leur donnez, ils restent; vous leur donnez encore, leur nombre s’accroît, bientôt c’est une foule qui vous assiège. Vous aurez beau vider votre poche jusqu’au der- nier Iiard, ils n’en demeurent pas moins acharnés à vos flancs, occupés à réciter leurs prières, les- quelles sont malheureusement fort longues et heureusement inintelligibles. Si vous stationnez, ils ne bougent; si vous vous en allez, ils vous suivent; rien n’y remédie, ni discours, ni panto- mime. On dirait un parti pris pour vous mettre en rage, leur ténacité est irritante, implacable. Comme on se prend à regretter alors les bonnes bassesses facétieuses du mendiant italien, faisant la roue de- vant votre carriole en vous traitant d’excellence, et l’aimable gueuserie insolente du gamin de Paris qui vous demande votre bout de cigare en vous appelant général et qui le ramasse dans la boue en vous riant au nez !
La pauvreté du Midi n’a rien qui attriste, elle [ page ]se présente à vous pittoresque, colorée, rieuse, insouciante, chauffant ses poux à l’air chaud et dormant sous la treille; mais celle du Nord, celle qui a froid, celle qui grelotte dans le brouillard et patauge nu-pieds dans la terre grasse, semble toujours humide de pleurs, engourdie, dolente, et méchante comme une bête malade. Ils sont si pauvres ! la viande pour eux est un luxe rare. Un de nos guides nous disait : « C’est mon plus grand bonheur, comme je tape dessus quand j’en at- trape ! » Pour le pain, on n’en mange pas non plus tous les jours. Notre postillon de Locminé n’en avait point goûté depuis huit mois. Une telle existence n’embellit pas les races; aussi ren- contre-t-on quantité d’estropiés, de manchots, d’aveugles-nés, de bossus, de dartreux, de rachi- tiques ; ainsi que les chênes dont les chétifs s’étio- lent au vent de la mer et dont les robustes n’en poussent que mieux, se durcissent aux gelées, ceux qui ont traversé toute cette misère sans y rien laisser n’en paraissent que plus sains, plus droits et plus solides. Ce sont ceux-là que vous voyez passer devant vous, si austères et si forts, taciturnes sous leurs longs cheveux comme leur pays sous sa sombre verdure.
Dans les villes, quoique la langue persiste, le caractère s’efface, le costume national devient plus rare, refoulé qu’il est dans la campagne par l’enva- hissement progressif du tailleur et de la coutu- rière, dont la petite boutique du rez-de-chaussée étale à son vitrail quelque belle gravure de mode [ page ]qui fait envie. L’habitant de la ville voit s’arrêter tous les soirs la diligence au bureau des messa- geries, il en retire bien quelque nouvelle, soit du postillon qui a causé avec le conducteur, ou du commissionnaire qui porte les paquets ; à la tom- bée du jour, il converse sur sa porte avec l’huis- sier, le commis de la mairie ou l’employé de la sous-préfecture, lesquels lisent les journaux et savent ce qui se passe dans le monde. Petit à petit ainsi, il se désenbretonne et arrive à s’écarter du paysan qu’il méprise de plus en plus et qui s’éloi- gne de lui davantage, à mesure qu’ils se compren- nent moins.
Ce qu’il y a encore de plus breton dans les villes, ce sont les pauvres filles qu’on fait venir pour servir comme domestiques. Confinées dans leur service, avec qui communiqueraient-elles pour perdre le caractère natal? Voyez-les s’arrêter dans la rue avec l’homme qui apporte chaque semaine de la campagne les œufs et le beurre. Que leur dit-il? II leur parle de leur village, de leurs parents; leur frère leur envoie pour cadeau de noces une belle paire de boucles d’argent, il faudra bien les porter; il y aura bientôt un par- don, il faudra y venir. Elles iront donc et s’y retremperont à tout ce que la patrie a de plus distinctif, le langage et le costume; aussi quand elles seront de retour chez leurs maîtres, leur cœur restera là-bas, et elles en causeront ensemble en se promenant comme elles font, par bandes de dix ou vingt, sur les places et à l’entrée de [ page ]la grande route, le dimanche après les vêpres.
Ainsi se conserve au milieu d’une population déjà bâtarde ce petit peuple entêté, qui tournoie dans l’autre sans y perdre ses angles. A Quimper, à table d’hôte, en regardant la servante, fille large d’épaules, de visage âpre et d’une tenue rigide, avec son bonnet blanc, ses bouts de manche et son bavolet carré, qui servait des œufs à la neige à un gros monsieur à lunettes d’or, inspecteur des contributions indirectes, je me disais : «Voilà donc les deux sociétés face à face et le rapport final d’un siècle à l’autre! Le vieux portrait s’humilie devant la caricature moderne. D’où j’ai tiré cet axiome : le Présent fait cirer ses bottes par le Passé et ne l’en remercie même pas. »
Quimper, quoique le centre de la vraie Bre- tagne , est distinct d’elle. Sa belle promenade d’or- meaux, le long de la rivière qui coule entre les quais et porte navires, la rend fort coquette, et le grand hôtel de la préfecture, recouvrant à lui seul le petit delta de l’ouest, lui donne une tour- nure toute française et administrative. Vous vous apercevez que vous êtes dans un chef-lieu de département, ce qui vous rappelle aussitôt les divisions par arrondissements, avec les grandes, moyennes et petites vicinalités, les comités d’in- struction primaire, les caisses d’épargne, les con- seils généraux et autres inventions modernes qui enlèvent toujours aux lieux qui en sont doués quelque peu de couleur locale pour le voyageur naïf qui la rêve. [ page ]N’en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin, comme le nom même du ridicule et de l’encroûtement provincial, c’est un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d’autres plus respectés. Vous n’y retrouvez pas, il est vrai, les fantaisies de Quimperlé, le luxe de ses herbes, le tapage de ses couleurs, mais je sais peu de choses d’un aspect aussi agréable que cette belle allée qui s’en va indéfiniment au bord de l’eau et sur laquelle l’escarpement presque à pic d’une montagne toute proche déverse l’ombre foncée de sa verdure plantureuse.
On n’est pas longtemps à faire le tour de sem- blables cités ni à les connaître jusque dans leurs replis les plus intimes et on y découvre quelque- fois des coins qui arrêtent et vous mettent le cœur en joie. Les petites villes, en effet, sont comme les petits appartements; elles paraissent d’abord plus chaudes et plus commodes à vivre. Mais restez sur votre illusion. Les premières ont plus de vents coulis qu’un palais, et dans les secondes il y a plus d’ennui qu’au désert.
En revenant vers l’hôtel par un de ces bons sentiers comme nous les aimons, un de ces sen- tiers qui montent, descendent, tournent et re- viennent, tantôt le long d’un mur, tantôt dans un champ, puis entre des broussailles ou dans le gazon, ayant tour à tour des cailloux, des mar- guerites, des orties, sentiers vagabonds faits pour les pensées flâneuses et les causeries à arabesques ; en revenant donc vers la ville, nous avons entendu [ page ]sortir de dessous le toit d’ardoises d’un bâtiment carré des gémissements et des bêlements plaintifs. C’était l’abattoir.
Sur le seuil, un grand chien lapait dans une mare de sang et tirait lentement du bout des dents le cordon bleu des instestins d’un bœuf qu’on venait de lui jeter. La porte des cabines était ou- verte. Les bouchers besognaient dedans, les bras retroussés. Suspendu, la tête en bas et les pieds passés par les tendons dans un bâton tombant du plafond, un bœuf, soufflé et gonflé comme une outre, avait la peau du ventre fendue en deux lambeaux. On voyait s’écarter doucement avec elle la couche de graisse qui la doublait et successivement apparaître dans l’intérieur, au tranchant du couteau, un tas de choses vertes, rouges et noires, qui avaient des couleurs super- bes. Les entrailles fumaient; la vie s’en échappait dans une bouffée tiède et nauséabonde. Près de là, un veau couché par terre fixait sur la rigole de sang ses gros yeux ronds épouvantés, et tremblait convulsivement malgré les liens qui lui serraient les pattes. Ses flancs battaient, ses narines s’ou- vraient. Les autres loges étaient remplies de râles prolongés, de bêlements chevrotants, de beu- glements rauques. On distinguait la voix de ceux qu’on tuait, celle de ceux qui se mouraient, celle de ceux qui allaient mourir. II y avait des cris singuliers, des intonations d’une détresse pro- fonde qui semblaient dire des mots qu’on aurait presque pu comprendre. En ce moment, j’ai eu [ page ]l’idée d’une ville terrible, de quelque ville épou- vantable et démesurée, comme serait une Baby- Ione ou une Babel de Cannibales où il y aurait des abattoirs d’hommes; et j’ai cherché à retrouver quelque chose des agonies humaines, dans ces égorgements qui bramaient et sanglotaient. J’ai songé à des troupeaux d’esclaves amenés là, la corde au cou, et noués â des anneaux, pour nour- rir des maîtres qui les mangeaient sur des tables d’ivoire, en s’essuyant les lèvres à des nappes de pourpre. Auraient-ils des poses plus abattues, des regards plus tristes, des prières plus déchirantes?
^Un garçon a pris un maillet de fer, on a poussé devant lui le pauvre veau qu’on venait de délier, il a levé son instrument dont il l’a frappé d’un coup sec sur le crâne entre les yeux. Ça a fait un bruit sourd, la bête est tombée raide morte avec de l’écume aux lèvres et la langue serrée dans les dents; on l’a prise, on l’a remuée, elle ne bou- geait pas; on l’a hissée à la poulie pour la dépecer.
Au premier coup de couteau elle a frémi dans toute sa chair, puis est redevenue morte. L’était- elle? Qui le sait? Qu’en savez-vous, vous philo- sophes et physiologistes? êtes-vous bien sûrs de ce que c’est que la mort? Qui vous a dit que pour n’avoir pas de manifestations l’âme n’avait plus de conscience? et qu’elle ne sentait pas goutte à goutte, atome à atome, la décomposition successive de ce corps qu’elle animait ? Qui vous
’*> Inédit, pages 175 à 178. [ page ]a dit que le cadavre ne souffre pas à chaque pi- qûre de tous les vers qui le rongent jusqu’à ce que ses parties intégrantes étant passées ailleurs y revivent une autre vie ou continuent la même, de sorte qu’il y aurait ainsi une moitié de l’être engagée dans une existence nouvelle, tandis que l’autre demeurerait retenue dans l’existence inté- rieure, un peu comme le lapin que j’ai vu dévo- rer tout vivant par une chienne de Terre-Neuve et dont la tête était avalée quand les pattes de der- rière lui gigotaient encore ?
En sortant, nous avons revu le dogue qui con- tinuait son festin, il avait presque fini son plat de tripes crues, il se léchait les babines et on venait de lui servir pour dessert le péritoine d’un mou- ton; il est très gras et a l’air farouche.
Nous avons vu aussi à Quimper la cathé- drale, grande église du xv° siècle qui ne nous a pas divertis quoique ses tours carrées aient deux immenses baies vraiment très bien construites, quoique son abside soit penchée à droite ainsi que sur son épaule fa tête du Christ mourant, et quoiqu’il y ait en outre une assez gentille Vierge de Ottin, d’une sculpture plus gracieuse qu’élé- gante et plus mollasse que tendre.
Nous aperçûmes ensuite, dans l’église Saint- Mathieu, des vitraux fort beaux, mais que nous n’eûmes pas le loisir d’examiner à notre aise, car nous fûmes expulsés du chœur par la frénésie du bedeau qui arriva sur nous en nous criant d’une voix exaspérée : « Sortez du sanctuaire ! Voulez- [ page ]vous bien sortir du sanctuaire! Mais sortez donc du sanctuaire! ». Pour y rester, il eût fallu se battre ou graisser la patte de cette bête féroce, moyens qui répugnaient également à notre caractère et à notre dignité.
Qu’exigez-vous de plus sur Quimper? Que voulez-vous savoir encore? Est-ce d’où lui vient son nom de Quimper? Quimper veut dire con- fluant, à cause du confluent de I’Odet et de l’Eir (note : aussi Quimperlé, confluent de I’EHée). Pourquoi on y a ajouté Corentin? C’est à cause de Corentin, son premier évêque « ayant esté homme de grande religion et intégrité de vie, vivant au temps de Gralon, roi de Bretagne». Faut-il maintenant les dates? Sachez donc que la première pierre de la cathédrale fut posée le 26 juillet 1424 par l’évêque Bertrand Rosmadec, et la dernière l’an 1501 (j’ignore le jour, quel dom- mage!). De plus, la ville fut prise en 1344 par Charles de Blois, puis assiégée une fois en 1345 par le comte de Montfort, puis deux fois en 1594 avant de se rendre au maréchal d’Aumont. Mais vous n’exigez pas, ô lecteurs, la description des sièges (j’oublie toujours que je n’ai pas de lec- teurs), donc je m’épargnerai également la relation des facétieuses entrées des évêques de Cor- nouailles, qui devaient laisser au prieuré de Loc- maria leurs gants et leur bonnet, et à la porte de la cathédrale leurs bottes et leurs éperonsll); ainsi
(’) C’était la propriété du seigneur de Guengot, qui avait tiié les bottes et qui les emportait ainsi que le cheval.
12 [ page ]que celle de la vieille coutume du verre de vin que l’on présentait la veille de la Sainte-Cécile à la statue du roi Grallon et qui, bu d’un trait par un des sonneurs de l’église, était rejeté dans la foule où celui qui le rapportait sans fracture au chapitre était récompensé d’un louis d’or. Toutes ces choses en effet étant aussi ennuyeuses à redire qu’elles ont été amusantes à apprendre, les livres vous les donneront si vous en êtes curieux, et non pas nous qui ne prisons pas assez les livres pour les copier, quoiqu’il nous arrive d’en lire et que nous ayons même la prétention d’en faire.
Etant à Quimper, nous sortîmes un jour par un côté de la ville et rentrâmes par l’autre après avoir marché dans la campagne pendant huit heures environ.
Sous le porche de l’hôtel, notre guide nous at- tendait. II se mit aussitôt à courir devant nous, et nous le suivîmes. C’était un petit bonhomme à cheveux blancs, coiffé d’une casquette de toile, chaussé de souliers percés et vêtu d’une vieille redingote brune trop large qui lui flottait autour de la taille. II bredouillait en parlant, se cognait les genoux en marchant et roulait sur lui-même; néanmoins il avançait vite avec une opiniâtreté toute nerveuse, presque fébrile. De temps à autre seulement il arrachait une feuille d’arbre et se la collait contre la bouche pour se rafraîchir. Son métier est de courir les environs, pour aller por- ter les lettres ou faire des commissions. II va ainsi à Douarnenez, à Quimperlé, à Brest, jusqu’à [ page ]Rennes qui est à quarante lieues de là (voyage qu’il a exécuté une fois en quatre journées, y compris l’aller et le retour). «Toute mon ambi- tion , disait-il, est de retourner encore une fois dans ma vie à Rennes.» Et cela, sans autre but que d’y retourner, pour y retourner, afin de faire une longue course et pour pouvoir s’en vanter ensuite. II sait toutes les routes, il connaît les communes avec leurs clochers; il prend des chemins de tra- verse à travers champs, ouvre les barrières des cours et, en passant devant les maisons, souhaite le bonjour aux maîtres. A force d’entendre chanter les oiseaux, il s’est appris à imiter leurs cris, et, tout en marchant sous les arbres, il siffle comme eux pour charmer sa solitude.
Nous nous arrêtâmes d’abord à un quart de lieue de la ville, à Locmaria, ancien prieuré, jadis donné à l’abbaye de Fontevrault par Co- nan III. Le prieuré n’a pas, comme l’abbaye du pauvre Robert d’ArbriselIe, été utilisé d’une ignoble manière. II est abandonné, mais sans souillures. Son portail gothique ne retentit pas1 de la voix des gardes-chiourme, et s’il en reste peu de chose, l’esprit, du moins, n’éprouve ni révolte ni dégoût. Il n’y a de curieux comme détail, dans cette petite chapelle d’un vieux roman sévère, qu’un grand bénitier sans pilier, posé sur le sol et dont le granit taillé à pans est devenu presque noir. Large, profond, il représente bien le vrai bénitier catholique, fait pour y plonger tout entier le corps d’un enfant, et non pas ces cuvettes étroites de [ page ]nos églises dans lesquelles on trempe le bout du doigt. Avec son eau claire rendue plus limpide encore par la couche verdâtre du fond, cette vé- gétation qui a sourdi dans le calme religieux des siècles, ses angles usés, sa lourde masse à couleur de bronze, il ressemble à un de ces rochers creu- sés d’eux-mêmes dans lesquels on trouve de l’eau de mer.
Quand nous eûmes bien tourné autour, nous redescendîmes vers la rivière que nous traver- sâmes en bateau et nous nous enfonçâmes dans la campagne.
Elle est déserte et singulièrement vide. Des arbres, des genêts, des ajoncs, des tamarins au bord des fossés, des landes qui s’étendent, et d’hommes, nulle part. Le ciel était pâle ; une pluie fine, mouillant l’air, mettait sur le pays comme un voile uni qui l’enveloppait d’une teinte grise. Nous allions dans des chemins creux qui s’en- gouffraient sous des berceaux de verdure, dont les branches réunies, s’abaissant sur nos têtes, nous permettaient à peine d’y passer debout. La lumière, arrêtée par le feuillage, était verdâtre et faible comme celle d’un soir d’hiver. Tout au fond, cependant, on voyait jaillir un jour vif qui jouait sur le bord des feuilles et en éclairait les dé- coupures. Puis on se trouvait au haut de quelque pente aride descendant toute plate et unie, sans un brin d’herbe qui tranchât sur l’uniformité de sa couleur jaune. Quelquefois, au contraire, s’éle- vait une longue avenue de hêtres dont les gros [ page ]troncs luisants avaient de la mousse à leurs pieds. Des traces d’ornières passaient là, comme pour mener à quelque château qu’on s’attendait avoir; mais l’avenue s’arrêtait tout à coup et la rase cam- pagne s’étalait au bout. Dans l’écartement de deux valions, elle développait sa verte étendue sillon- née en balafres noires par les lignes capricieuses des haies, tachée çà et là par la masse d’un bois, enluminée par des bouquets d’ajoncs, ou blan- chie par quelque champ cultivé au bord des prai- ries qui remontaient lentement vers les collines et se perdaient dans l’horizon. Au-dessus d’elles, bien loin à travers la brume, dans un trou du ciel, apparaissait un méandre bleu, c’était la mer.
Les oiseaux se taisent ou sont absents; les feuilles sont épaisses, l’herbe étouffe le bruit des pas, et la contrée muette vous regarde comme un triste visage. Elle semble faite exprès pour rece- voir les existences en ruines, les douleurs rési- gnées ; elles pourront, solitairement, y nourrir leurs amertumes à ce lent murmure des arbres et des genêts et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d’hiver, quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles tombent du toit des co- lombiers, que la lande fouette ses joncs, que les hêtres se courbent et qu’au clair de lune le loup galope sur la neige, assis tout seul près du foyer qui s’éteint, en écoutant le vent hurler dans les longs corridors sonores, c’est là qu’il doit être doux de tirer du fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les plus oubliées. [ page ]Nous avons vu une masure en ruines où l’on entrait par un portail gothique; plus loin se dres- sait un vieux pan de mur troué d’une porte en ogive; une ronce dépouillée s’y balançait à la brise. Dans la cour, le terrain inégal est couvert de bruyères, de violettes et de cailloux. On distingue vaguement des anciens restes de douves ; on entre quelques pas dans un souterrain comblé; on se pro- mène là dedans, on regarde et on s’en va. Ce lieu s’appelle le temple des faux Dieux, et était, à ce que l’on suppose, une commanderie de Templiers.
Notre guide est reparti devant nous, nous avons continué à le suivre.
Un clocher est sorti d’entre les arbres; nous avons traversé un champ en friche, escaladé le haut bord d’un fossé; deux ou trois maisons ont paru : c’était le village de Plomelin. Un sentier fait la rue ; quelques maisons, séparées entre elles par des cours plantées, composent tout le village. Quel calme! quel abandon plutôt! les seuils sont vides, les cours sont désertes.
Où sont les maîtres ? On les dirait tous partis à l’affût, se tapir derrière les genêts pour y guetter le Bleu qui doit passer dans la ravine.
L’église est pauvre et d’une nudité sans pa- reille. Pas de beaux saints peinturlurés, pas de toiles aux murs, ni, au plafond, de lampe suspen- due oscillant au bout de sa longue corde droite. Dans un coin du chœur, parterre, brûle une mèche dans un verre rempli d’huile. Des piliers ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue [ page ]est déteinte. Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi par le feuillage des arbres d’alentour qui recouvrent le toit de l’église. La porte ( une petite porte en bois que l’on ferme avec un loquet) était ouverte; une volée d’oiseaux est entrée, voletant, caquetant, criant, se cognant aux murs; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour de l’autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bord du bénitier, y ont trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis ensemble. Il n’est pas rare en Bre- tagne de les voir ainsi dans les églises; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de la nef; on les laisse en paix. Lorsqu’il pleut, ils ac- courent, mais dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières s’égouttent, ils rega- gnent les champs. De sorte que pendant l’orage deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie : l’homme pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l’oiseau pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes naissantes de ses petits engourdis.
Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n’est pas leur misère qui émeut, puis- qu’alors même qu’il n’y a personne, on dirait qu’elles sont habitées. N’est-ce pas plutôt leur pu- deur qui ravit? Car avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles semblent se faire petites et s’humilier sous le grand ciel de Dieu. Ce n’est point, en effet, une pensée d’or- gueil qui les a bâties, ni la fantaisie pieuse de [ page ]quelque grand de la terre en agonie. On sent, au contraire, que c’est l’impression simple d’un be- soin, le cri naïf d’un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que l’âme s’est faite pour s’y étendre à l’aise à ses heures de fa- tigue. Plus que celles des villes, ces églises de vil- lage ont l’air de tenir au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y poser les genoux sur la même dalle. Cha- que dimanche, chaque jour, en entrant et en sor- tant, ne revoient-ils pas en outre les tombes de leurs parents, qu’ils ont ainsi près d’eux dans la prière, comme à un foyer plus élargi d’où ils ne sont pas absents tout à fait? Ces églises ont donc un sens harmonique où, comprise entre le bap- tistère et le cimetière, s’accomplit la vie de ces hommes. 11 n’en est pas ainsi chez nous qui, relé- guant l’éternité hors barrière, exilons nos morts dans les faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.
Vers trois heures de l’après-midi, nous arri- vâmes près les portes de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. II y a, au fond, une belle ver- rière du xvi° siècle, représentant l’arbre généalo- gique de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ le sommet, qui est surmonté lui- même du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher carré figure sur chaque face un quadrila- tère percé à jour, comme une lanterne, par une [ page ]longue baie droite. II ne pose pas immédiatement sur la toiture, mais, à l’aide d’une base amincie dont les quatre côtés se rétrécissent et se touchent presque, formant un angle obtus vers la crête du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces clochers-là.
Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter la chapelle de la Mère- Dieu. Comme d’ordinaire on la ferme, notre guide prit en route le gardien qui en a la clef; il vint avec nous, emmenant par la main sa petite nièce qui tout le long du chemin s’arrêtait pour ramasser des bouquets. II marchait devant nous dans le sentier. Sa mince taille d’adolescent à cam- brure flexible, un peu molle, était serrée dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s’agi- taient les trois rubans de velours de son petit cha- peau noir qui, posé soigneusement sur le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chi- gnon.
Au fond d’un vallon, d’un ravin plutôt, l’église de la Mère-Dieu se voile sous le feuillage des hêtres. A cette place, dans le silence de cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique que l’on croirait du xiue siècle et qui est du xvi% elle a je ne sais quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des vieilles romances, où l’on armait chevalier le page qui partait pour la Terre-Sainte, un matin, au chant de l’alouette, quand les étoiles pâlissaient, et qu’à travers la grille passait la main blanche de la châ- [ page ]telaine que le baiser de départ trempait aussitôt de mille pleurs d’amour.
Nous sommes entrés. Le jeune homme s’est agenouillé en ôtant son chapeau, et la grosse tor- sade de sa chevelure blonde s’est échappée et s’est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace des plis qui la rou- laient tout à l’heure, peu à peu est descendue, s’est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme. Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d’un ton doré avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque mouvement de tête qu’il faisait en priant. A ses côtés, la petite fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre. Là seulement, et pour la pre- mière fois, j’ai compris fa beauté de la chevelure de l’homme et le charme qu’elle peut avoir pour des bras nus qui s’y plongent. Etrange progrès que celui qui consiste à s’écourter partout les superfé- tations grandioses de la nature, si bien que lors- que nous la découvrons dans toute sa vierge plé- nitude, nous nous en étonnons comme d’une mer- veille révélée.
î*>0 coiffeurs, ô fers à papillottes, ô philocomes à la vanille ou au citron, perruquiers de tous pays, brosses de toutes façons, onguents de toutes
’*’ Inédit, pages 186 à 194.. [ page ]puanteurs, ornez les chevelures de vos tire-bou- chons et de vos tortillons, rasez-les à la malcon- tent, roulez-les à la Perrinet-Leclerc, montez-les en poire, étalez-les en saule pleureur, versez dessus votre colle de poisson, votre sirop de coing, vos bandolines, fixateurs et vos encaustiques luisants; taillez, coupez, frisez raide et pommadez gras, ja- mais vous ne m’en montrerez une d’une distinction si relevée, d’une grâce si voluptueuse que celle-là, que l’on ne peignait sans doute qu’avec un gros peigne de corne blanche et que la pluie du ciel et la rosée mouillaient seules de leur eau pure.
Le lendemain, à midi, les rues de Quimper se tendirent de draps de calicot, les cloches son- nèrent, on sema sur le pavé des roses et des ju- liennes, et dans les carrefours se dressèrent des espèces d’estrades décorées de colonnes de verdure où s’enroulaient des guirlandes de fleurs en papier peint. C’était le dimanche de je ne sais quelle fête, et la procession allait passer. Sur le devant des portes on voyait les servantes dans leur toilette de campagne, avec des broderies de couleur sur les manches de leur casaquin et la tête prise entre leurs grands bonnets à barbes relevées et leur col- lerette raide qui fait l’effet par derrière d’une fraise à gros tuyaux ; leur jupe brune est plissée à petits plis serrés, droits comme ceux des bragow- brass, et leurs souliers découverts portent sur le cou-de-pied de larges boucles d’argent. Aux fe- nêtres, la haute société, comme aux premières loges, attendait le spectacle du cortège. [ page ]Les cloches ont redoublé leur volée, on a en- tendu des chants, on a battu du tambour, on a tiré des coups de fusil et deux files de gamins ont débouché des deux côtés de la rue. Au milieu cir- culait un prêtre en surplis qui commandait la ma- nœuvre à l’aide d’un livre en bois qu’il fermait par un coup sec qui résonnait comme celui d’un battoir. Les enfants avaient des pantalons bouton- nés par-dessus leur veste, un cierge éteint à la main droite et braillaient comme des ânes. Après eux venaient les petites filles toutes en robes blanches, avec des ceintures bleues, et au milieu d’elles un ecclésiastique quelconque pareillement occupé à aller de rang en rang pour les faire s’avancer, s’arrêter, repartir, chanter et se taire. Enfin venaient les chantres et les chanoines ou- vrant tous la bouche, baissant les jeux et mar- chant au pas, en se prélassant dignement dans leurs belles chasubles d’église. Je me souviens d’une surtout qui était de velours violet brodé d’or; elle brillait là, seule, unique, splendide, effaçant toutes les autres ; l’homme qu’elle recou- vrait jouissait à la porter, il s’y délectait, il ne pouvait s’empêcher de sourire tout en chantant, et de se dandiner des épaules pour faire admirer le pan de derrière où était brodé un saint ciboire surmonté d’un soleil. Si le chapitre, en effet, n’en possède pas une seconde, s’il y a soixante gens en droit de la revêtir et qu’on ne fasse que sept ou huit processions par année, voilà peut-être dix ans qu’il l’attend, qu’il l’espère, qu’il languit, qu’il [ page ]soupire après, car il faut compter les passe-droits, les bassesses triomphantes des rivaux, les préfé- rences injustes. II a donc vieilli, il a maigri dans l’anxiété de l’avoir. Aujourd’hui enfin il l’a; il la porte sur son dos, dans la rue, on la voit, on le voit dessous, elle dessus. Comme elle lui va bien! II la flaire, il la hume, il se gonfle dans sa doublure pour l’emplir partout, il y promène ses yeux, il en contemple les broderies, il se repaft des galons; elle est lourde, il sue, elle l’écrase, tant mieux! il n’en éprouve que plus de joie, il ne la sent que davantage sur ses épaules; et il les remue exprès pour se convaincre qu’elle est là, qu’elle tient d’aplomb, qu’il ne l’a pas perdue. Ah! que ne peut-elle se coller sur lui pour qu’on ne puisse la lui reprendre, car tantôt il va falloir la rendre et quand la remettra-t-il ? jamais peut-être, mon Dieu ; deux jours pareils ne revien- nent pas dans la vie. Comme il l’aime! comme il l’adore, cette chasuble dont la beauté lui remplit l’âme, et avec elle aussi cette bonne religion catho- lique sans laquelle la chasuble n’existerait pas et en l’honneur de laquelle elle a été faite! Aussi comme il chante! avec quel cœur! avec quelle foi! avec quel orgueil! II convient qu’un homme ainsi revêtu ait une voix démesurée, or la sienne domi- nait tout, elle tonnait avec une plénitude sacer- dotale, c’était un beuglement continu couvrant les cris des enfants, le piétinement de la foule et le bourdonnement du serpent dont le souffleur hors d’haleine était pourtant bleu de fatigue. [ page ]Sous un dais de velours cramoisi s’avança en- core une autre chasuble. Dessous, un homme à front déprimé, blond comme un porte-cigares en cuir de Russie* ayant des cils blancs, des sourcils rouges et les cheveux roulés en champignons, un de ces êtres à profil encore plus bas que niais et qui semblent scrofuleux encore plus en dedans qu’en dessus, portait pieusement d’un air confit et boursouflé le saint Sacrement en or qui trem- blait dans ses mains contractées que revêtaient des gants de coton blanc. Autour de lui les en- fants de chœur encensaient, les chantres vocifé- raient; il marchait sur les fleurs que l’on jetait devant ses pas, et lorsqu’aux reposoirs il élevait sa chose reluisante, tout le monde se mettait à genoux, y compris les soldats, les gardes natio- naux et les gendarmes qui escortaient la proces- sion. Quatre rubans de satin tombant du dais étaient tenus par deux bambins habillés en nankin jaune, brodé sur toutes les coutures, et par deux toutes petites filles en robe bleue semée d’étoiles d’argent, les bras nus, garnis de bracelets, avec une couronne sur la tête et deux ailes roses dans le dos.
Suivaient ensuite des bourgeois de la ville qui jouaient du violon, du piston et du basson, puis une douzaine de gendarmes le sabre tiré, puis la garde nationale sur deux files, puis une compa- gnie de soldats précédée d’un tambour-major qui faisait tournoyer sa canne et remuer son panache.
N’ayant plus rien à voir à Quimper ni dans les [ page ]environs, nous nous disposâmes pour notre expé- dition du Finistère dont nous devions parcourir la côte à pied jusqu’à Brest. C’était une course de quatre-vingts lieues. Nous fîmes remettre une pièce à nos souliers et nous partîmes.
Notre première étape fut Concarneau que nous vîmes assez mal, car la pluie tombait à torrents, des ruisseaux jaunes coulaient au pied des mai- sons et, s’engouffrant au trou des parapets du port, se versaient sur les bancs de vase où étaient couchées sur le flanc des barques vides. L’eau coulait dessus et pénétrait la toile de leurs voiles endormies dans la boue comme un voyageur fati- gué. A la prochaine marée cependant elles se relè- veront et s’en iront emmenant avec elles le fucus ou la petite coquille qu’on voit accrochée aux planches de la carène et qui la suit partout dans les flots.
La mer était loin, la vue s’étendait sur les sables et se perdait vite dans la morne teinte du ciel bar- bouillé par les mille rainures de la pluie.
La ville est ceinte de murailles dont à marée haute là vague vient battre la base, les mâchicou- lis sont encore intacts comme au temps de la reine Anne, et la ligne des pierres dentelées s’allonge sur les remparts droite et basse, en se découpant dans la brume.
Dans l’intervalle de deux ondées nous pas- sâmes les portes et lé pont-Ievis pour aller à une lieue de là voir là pierre branlante de Trégunc. La route, verdoyante, avait des coudes successifs [ page ]et des plans inégaux; c’était large et vert. Comme un poulain en liberté le regard galopait dans la campagne et se roulait sur l’herbe fraîche. A me- sure que nous avancions, des pierres disséminées sur le sol augmentaient de nombre et de gran- deur, et détachaient leurs formes inégales parmi les bouquets d’ajoncs jaunes. Au milieu d’elles se dresse, sur une hauteur de onze pieds, un cône de granit renversé, posé sur une saillie de rocher presque à fleur de terre. Telle est la fameuse pierre branlante de Trégunc que les maris autre- fois venaient ébranler pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de la chasteté de leurs épouses. Si la pierre remuait, cela voulait dire : vous l’êtes! et si elle ne bougeait : revenez demain. Des auteurs assurent l’avoir mise en mouvement, mais pour nous, qui sommes célibataires, elle est restée aussi inébranlable à tous nos coups d’épaule que l’aurait été la grande pyramide d’Egypte.
Deux heures après nous étions de retour à Concarneau. La pluie avait repris de plus belle, notre hôtesse nous faisait pour rester les plus aimables instances. II y avait certes de quoi retenir des chiens ou charmer des tigres, néanmoins nous nous informâmes de suite d’un véhicule quel- conque qui pût nous mener le soir même coucher à Fouesnant, la patrie des belles femmes. On trouva d’abord la voiture, puis un homme pour nous conduire, puis le cheval et enfin des harnais. Après que tout se fut ajusté l’un dans l’autre à grande peine, nous nous huchâmes dans le tape- [ page ]cul qui, trop petit déjà pour nous deux, ne pou- vait contenir notre conducteur. II se mit donc à pied et prit par le licou la rosse engourdie qu’il traînait ainsi dans les montées et retenait dans les descentes. Quand il était fatigué, il s’asseyait der- rière sur l’essieu et la machine sans s’arrêter conti- nuait son train. Elle allait en zigzags, s’accrochant dans les haies, se cognant aux cailloux, retombant dans les ornières, s’arrètant aux saignées, et tou- jours nous bocquesonnant devant les yeux sa ca- pote recourbée qui nous dérobait le paysage. De temps à autre, en nous penchant, nous saisissions quelque chose, un massif d’arbres, une clairière dans le bois, un bout de chemin qui tournait, une épine en fleurs dans les pommiers, un bout de mer qu’on voyait à travers les branches ; mais bientôt, à cause de la pente qui montait, les bran- cards se levaient en l’air et nous n’apercevions plus que le ciel sur nos têtes; ou bien si elle descendait nous plongions en avant sur les jarrets du cheval et ne recevions plus de jour que par l’intervalle de la capote et du garde-crotte qui tendaient à se refermer sur nous et s’entrechoquaient dans les cahots.
A la Forêt nous passâmes sur une digue qui continuait la route dans l’eau et coupait par le milieu une des plus charmantes baies qu’il y ait. Elle s’avance dans les terres entre deux coteaux boisés dont les arbres descendant jusqu’en bas trempent dans les flots le bout de leur feuillage qui retombe en touffes diffuses, avec des courbes
■3 [ page ]molles comme font les saules sur les bords des rivières.
Une église parut» Nous arrêtâmes la carriole et allâmes en faire le tour. Son clocher, découpé comme celui de Kerfunteun, est flanqué de deux clochetons, et sur son petit portail s’élève un pi- nacle d’où ressortent des têtes de grenouille et de chien. En face se verdit à la pluie un de ces bons vieux calvaires bretons, ciselés, sculptés, portant fleurons et personnages; une face repré- sente la Vierge, l’autre Jésus et ses apôtres.
Quant à l’intérieur de l’église, je ne m’en sou- viens guère, car je crois ne l’avoir pas vu, de même que celle de Fouesnant. Je me rappelle seulement un grand bénitier taillé dans un pilier, et de larges dalles posées transversalement poiir clore l’entrée du cimetière, en manière d’écha- liers.
Fouesnant, du reste, ce lieu si vanté pour toutes les délices qu’il possède, ne nous offrit qu’une détestable omelette que nous mangeâmes tout de même, un épouvantable lit où nous dormîmes néanmoins, et une pluie incessante qui ne nous empêcha pas de repartir le lendemain, ayant ra- battu le bord de nos chapeaux et endossé nos waterproff.
Cette journée-là fut la première de nos vail- lantes journées du Finistère. Nous fûmes rafraî- chis par le vent, chauffés par le soleil, la pluie nous trempa jusqu’au dernier fil, la sueur jusqu’au dernier poil; nous dînâmes d’artichauts crus et [ page ]nous nous trompâmes de route. Longtemps, sans que cela nous parût long, nous cheminâmes par la rase campagne, sous les arbres dans des che- mins creux, sur la lande à travers les sillons la- bourés, dans des sentiers, sur la grande route. Quand nous étions las, nous débouclions nos sacs et couchés au pied d’un chêne, sur le revers d’un fossé, tout en fumant et causant, nous regar- dions les nuages rouler, nous laissions fes heures passer.
A Bénodet nous avons traversé la rivière dans un bac. A Combrit nous nous sommes perdus et nous retournions vers Quimper si un cantonnier ne nous en avait avertis.
A cinq heures du soir, nous arrivâmes à Pont- I’Abbé, enduits d’une respectable couche de pous- sière et de boue qui se répandit de nos vêtements sur le parquet de la chambre de notre auberge, avec une prodigalité si désastreuse, que nous étions presque humiliés du gâchis que nous fai- sions, rien qu’en nous posant quelque part.
Pont-I’Abbé est une petite ville fort paisible, coupée dans sa longueur par une large rue pavée. Les maigres rentiers qui l’habitent ne doivent pas avoir l’air plus nul, plus modeste et plus béte.
II y a à voiry pour ceux qui partout veulent voir quelque chose, les restes insignifiants du châ- teau et l’église; une église qui serait passable, d’ail- leurs, si elle n’était encroûtée par le plus épais des badigeons qu’aient jamais rêvés les conseils de fabrique. La chapelle de la Vierge était remplie
■3- ’ [ page ]de fleurs. Bouquets de jonquilles, juliennes, pen- sées, roses, chèvrefeuilles et jasmins mis dans des vases de porcelaine blanche ou dans des verres bleus, étalaient leurs couleurs sur l’autel et mon- taient entre les grands flambeaux vers le visage de la Vierge, jusque par-dessus sa couronne d’ar- gent, d’où retombait un voile de mousseline à longs plis qui s’accrochait à l’étoile d’or du bam- bino de plâtre suspendu dans ses bras. On sentait l’eau bénite et le parfum des fleurs. C’était un petit coin embaumé, mystérieux, doux, à l’écart dans l’église, retraite cachée, ornée avec amour, toute propice aux exhalaisons du désir mystique et aux longs épanchements des oraisons éplorées. Comprimée par le climat, amortie par la mi- sère, l’homme reporte ici toute ia sensualité de son cœur, il la dépose aux pieds de Marie, sous le regard de la femme céleste et il y satisfait, en l’excitant, cette inextinguible soif de jouir et d’aimer. Que la pluie tombe par le toit, qu’il n’y ait ni bancs ni chaises dans la nef, partout vous n’en découvrirez pas moins luisante, frottée et coquette, cette chapelle de la Vierge, avec des fleurs fraîches et des cierges allumés. Là, semble se concentrer toute la tendresse religieuse de la Bretagne; voilà le repli le plus mol de son cœur, c’est là sa faiblesse, sa passion, son trésor. Il n’y a pas de fleurs dans la campagne, mais il y en a dans l’église; on est pauvre, mais la Vierge est riche; toujours belle, elle sourit pour tous et les âmes endolories vont se réchauffer sur ses genoux, [ page ]comme à un foyer qui ne s’éteint pas. On s’étonrle de l’acharnement de ce peuple à ses croyances, mais sait-on tout ce qu’elles lui donnent de délec- tation et de voluptés, tout ce qu’il en retire de plaisir? L’ascétisme n’est-il pas un épicurisme supérieur, le jeûne une gourmandise raffinée? La religion comporte en soi des sensations presque charnelles; la prière a ses débauches, la morti- fication son délire, et les hommes qui le soir vien- nent s’agenouiller devant cette statue habillée y éprouvent aussi des battements de cœur et des enivrements vagues, pendant que, dans les rues, les enfants des villes revenant de la classe s’arrêtent rêveurs et troublés à contempler sur sa fenêtre la femme ardente qui leur fait les doux yeux.
II faut assister à ce qu’on appelle ses fêtes, pour se convaincre du caractère sombre de ce peuple. II ne danse pas, il tourne; il ne chante pas,,il siffle. Ce soir même, nous allâmes, dans un village des environs, voir l’inauguration d’une aire à battre. Deux joueurs de biniou, montés sur le mur de la cour, poussaient sans discontinuer le souffle criard de leur instrument, au son du- quel couraient au petit trot, en se suivant à la queue du loup, deux longues files qui revenaient sur elles-mêmes, tournaient, se coupaient et se re- nouaient à des intervalles inégaux. Les pas lourds battaient le sol, sans souci de là mesure, tandis que les notes aiguës de la musique se précipi- taient l’une sur l’autre dans une monotonie gla- pissante. Ceux qui ne voulaient plus danser s!en [ page ]allaient, sans que la danse en fût troublée, et ils rentraient de suite quand ils avaient repris haleine. Pendant près d’une heure que nous considérâmes cet étrange exercice, la foule ne s’arrêta qu’une fois, les musiciens s’étant interrompus pour boire un verre de cidre; puis, les longues lignes s’ébran- lèrent de nouveau et se mirent il tourner. A l’en- trée de la cour, sur une table, on vendait des noix; à côté était un broc d’eau-de-vie, par terre une barrique de cidre; non loin, se tenait un parti- culier en casquette de cuir et en redingote verte; près de lui, un homme en veste avec un sabre suspendu par un baudrier blanc : c’était le com- missaire de police de Pont-I’Abbé avec son garde champêtre.
Bientôt, M. le commissaire tira sa montre de sa poche, fit un signe au garde qui alla parler à quel- ques paysans et l’assemblée se dispersa.
Nous nous en revînmes tous quatre de com- pagnie à la ville et nous eûmes dans ce trajet le loisir d’admirer encore ici une de ces combinaisons harmoniques de la Providence qui avait fait ce commissaire de police pour ce garde champêtre et ce garde champêtre pour ce commissaire de police. Ils étaient emboîtés, engrenés l’un dans l’autre. Le même fait leur occasionnait la même réflexion, de la même idée ils tiraient des déduc- tions parallèles. ’Quand le commissaire riait, le garde souriait; quand H prenait un air grave, l’autre avait un air sombre;, si la redingote disait : «•il faut faire cela », la! veste répondait : «.j’y avais [ page ]songé»; si elle continuait: «c’est nécessaire», celle-ci ajoutait : « c’est indispensable ». Et les rap- ports de rang et d’autorité n’en restaient pas moins, malgré cette adhésion intime, respective- ment distincts, nettement établis. Ainsi, le garde élevait la voix moins haut que le commissaire, était un peu plus petit et marchait derrière. Le commissaire, poli, important, beau parleur, se consultait, ruminait à part, causait tout seul et faisait claquer sa langue; le garde était doux, attentif, pensif, observait de son côté, poussait des interjections et se grattait le bout du nez. Chemin faisant, il s’informait des nouvelles, lui demandait des avis, sollicitait ses ordres, et le commissaire questionnait, méditait, donnait des commandements.
Nous touchions aux premières maisons de la ville, quand nous entendîmes de l’une d’elles sor- tir des cris aigus. La rue était pleine d’une foule agitée et des gens accouraient vers le commis- saire en lui disant : «Arrivez, arrivez, monsieur, on se bat! II y a deux femmes de tuées! — Par qui? — On n’en sait rien. — Pourquoi? — Elles saignent. — Mais comment? — Avec un râteau. — Où est l’assassin? — L’une à la tête, l’autre au bras. Entrez, on vous attend, elles sont là. »
Le commissaire entra donc, et nous à sa suite.
C’était un bruit de sanglots, de cris, de paroles, une houle qui se poussait et s’étouffait. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait, on jurait, on ne -voyait rien. [ page ]Le commissaire commença par se mettre en colère. Mais comme il ne parlait pas le breton, ce fut le garde qui se mit en colère pour lui et qui chassa le public de céans, en prenant tout le monde par les épaules et en le poussant à la porte.
Lorsqu’il n’y eut plus dans la pièce qu’une douzaine de personnes environ, nous parvînmes à distinguer dans un coin un lambeau de chair qui pendait à un bras et une masse noire comme une chevelure sur laquelle coulaient des gouttes de sang. C’étaient la vieille femme et la jeune fille blessées dans la bagarre. La vieille, qui était sèche et grande et portait une peau bistrée, plis- sée comme du parchemin, se tenait debout avec son bras gauche dans sa main droite, geignait à peine et n’avait pas l’air de souffrir; mais la jeune fille pleurait. Assise, écartant les lèvres, baissant la tête, et les mains à plat sur les genoux, elle tremblait convulsivement et sanglotait tout bas. A toutes les questions qu’on leur faisait, elles ne répondaient que par des plaintes, et les témoi- gnages de ceux qui avaient vu donner les coups ne concordant même pas entre eux, il fut impos- sible de connaître ni qui avait battu ni pourquoi on avait battu. Les uns disaient que c’était un mari qui avait surpris sa femme dans une position horizontale; d’autres, que c’étaient les femmes qui s’étaient disputées et que le maître de la mai- son avait voulu les assommer pour les faire taire. On ne savait rien de précis, M. le commissaire [ page ]en était fort perplexe et le garde tout interdit.
Le médecin du pays étant absent, ou ces bonnes gens ne voulant pas s’en servir parce que cela coûtait trop cher, nous eûmes l’aplomb d’of- frir « le secours de nos faibles talents » et nous courûmes chercher notre nécessaire de voyage avec un bout de sparadrap, une bande et de ia charpie que nous avions, en prévision d’accident, fourrés au fond de notre sac.
C’eût été, ma foi, un beau spectacle pour nos amis, que de nous voir étalant doctoralement sur la table de ce gîte notre bistouri, nos pinces et nos trois paires de ciseaux, dont une à branches de vermeil. Le commissaire admirait notre philan- thropie; les commères nous regardaient en silence, la chandelle jaune coulait dans son chandelier de fer et allongeait sa mèche que le garde mouchait avec ses doigts. La bonne femme fut pansée la première. Le coup avait été consciencieusement donné ; ie bras dénudé montrait l’os et un triangle de chair d’environ quatre pouces de longueur retombait en manchette. Nous tâchâmes de re- mettre le morceau à sa place en l’ajustant exacte- ment sur les bords de la plaie, puis nous serrâmes le tout avec une bande. II est très possible que cette compression violente ait causé la gangrène et que la patiente en soit morte.
On ne savait au juste ce qu’avait la jeune fille. Le sang coulait dans ses cheveux, sans qu’on pût voir d’où il venait; il se figeait dessus par plaques huileuses et filait le long de la nuque. Le garde, [ page ]notre interprète, lui dit d’ôter le bandeau de laine qui la coiffait; elle le dénoua par un seul mou- vement de main, et toute sa chevelure d’un noir mat et sombre se déroula comme une cascade avec
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les fils sanglants qui la rayaient en rouge. Ecar- tant délicatement ses beaux cheveux mouillés qui étaient doux, épais, abondants, nous aperçûmes, en effet, sur l’occiput, une bosse grosse comme une noix, percée d’un trou ovale. Nous rasâmes la peau tout à l’entour; après avoir lavé et étanché la plaie, nous fîmes fondre du suif sur de la char- pie et nous l’adaptâmes sur la blessure à l’aide de bandelettes de diachjlon. Une compresse mise par-dessus fut retenue par le bandeau, recouvert lui-même par le bonnet.
Sur ces entrefaites, le juge de paix survint. La première chose qu’il fit fut de demander le râteau, et la seule dont il s’inquiéta fut de le regarder et de le contempler sous tous les sens. II le prenait par le manche, il en comptait les dents, il le brandissait, l’essayait, en faisant sonner le fer et ployer le bois.
— Est-ce bien là, disait-il, l’instrument de l’attentat? Jérôme, en êtes-vous convaincu?
— On le dit, monsieur.
— Vous n’y étiez pas, monsieur le commis- saire?
— Non, monsieur le juge de paix.
— Je voudrais savoir si c’est bien avec un râteau que les coups ont été portés, ou si ce n’est pas plutôt avec un instrument contondant. Quel [ page ]est le malfaiteur? Ce râteau, d’abord, lui appar- tenait-il? ou était-il â un autre? Est-ce bien avec cela qu’on a blessé ces femmes? N’est-ce pas plu- tôt, comme je le répète, avec un instrument con- tondant? Veulent-elles porter plainte? Dans quel sens dois-je faire mon rapport? Qu’en dites-vous, monsieur le commissaire?
Les malheureuses ne répondaient rien, si ce n’est qu’elles souffraient toujours; et quant à re- quérir la vengeance des lois, on leur laissa la nuit pour y réfléchir. La jeune fille pouvait à peine parler et la vieille avait également les idées fort confuses, vu qu’elfe était ivre, à ce que disaient les voisins; ce qui nous expliqua l’insensibilité qu’elle avait montrée pendant que nous la soula- gions.
Après nous avoir fouillé des yeux, le mieux qu’ils purent, pour savoir qui nous étions, les autorités de Pont-I’Abbé nous souhaitèrent le bon- soir, en nous remerciant « des services que nous avions rendus au pays ». Nous remîmes notre nécessaire dans notre poche et le commissaire s’en alla avec son garde, le garde avec son sabre, le juge de paix avec le râteau.
WA peine montés dans nos chambres, nous y reçûmes la visite de deux gendarmes désireux de lire sur nos passeports nos noms, prénoms, domi- cile et profession, afin de les rapporter bien vite au commissaire et au juge de paix qui les atten-
t*) Inédit, pages 303 à 205. [ page ]daient sans doute avec une anxiété fort grande. Mais comme nous jouissons du bonheur insigne de n’exercer aucun métier, de n’être décorés d’au- cun titre ni revêtus d’aucune qualité, il leur fallut se résigner à n’apprendre que deux noms fort inconnus à Pont-î’Abbé, comme ailleurs. Jamais cependant ils ne purent croire que nous fussions des messieurs cheminant à pied pour leur récréa- tion personnelle, cela leur paraissait inouï, ab- surde; nous étions des dessinateurs ou des leveurs de plan qui voyageaient par ambition pour faire mieux que les autres et gagner par là la croix d’honneur; nous étions salariés par le gouverne- ment pour inspecter les routes et surveiller les allumeurs des phares; nous avions une mission secrète, un travail clandestin que nous ne vou- lions pas dire afin de surprendre les gens et de faire notre coup; il y avait en nous quelque chose d’incompréhensible, de contradictoire et de téné- breux, et nous les effrayions presque, tant nous leur semblions étranges.
Non, vive Dieu! rien de tout cela ne nous pousse. Nous ne sommes que des contemplateurs humoristiques et des rêveurs littéraires ; nous pas- sons notre vie à regarder le soleil et à lire les maîtres. Si cela n’emplit pas la poche comme de faire du suif, des bottes et des lois, si les gen- darmes le comprennent peu, et que les bourgeois en rient de pitié, c’est donc pour nous seuls alors, et tant mieux mille fois, que vous étendez vos horizons, grèves et prairies que labourent nos [ page ]pieds, et c’est pour nous aussi que vous êtes venus, poètes magnifiques où nous délectons nos âmes.
Et nous nous mîmes au lit en riant de cette perversité grande qui fait de la vie humaine l’ap- pendice de la boutique, de l’étude ou du comp- toir, ne la croyant inventée par Dieu que pour emplir des casiers et prendre des numéros.
Puis nous dormîmes d’un bon sommeil malgré nos opérations, et dès l’aurore nous partîmes pour Penmarc’h sans nous informer de l’état de nos malades. [ page ]VIII
PenmARc’h. — Eglise du commencement du XVI* siècle; ori- ginal porche de l’entrée principale; deux portes jumelles en plein cintre ornées; niche longue, élégante, à couron- nement dentelé ; tête de cheval à gauche ; un homme qui se cramponne. — Entrée latérale charmante comme goût, on y sent un fumet du XVI* siècle allié à l’élément indi- gène; deux portes jumelles du même genre, mais plus gracieuses encore; à gauche, un médaillon représentant un homme qui embrasse une femme, la femme se défend. — Intérieur plein d’oiseaux qui chantent. A notre seconde visite, ce matin, un oiseau a passé au milieu de la nef en volant. Ogives, médaillons à sculptures robustes, repré- sentant des têtes ou des bonshommes. — Dans le chœur un saint en bois coloré, relevant le bras droit; manteau découpé, fenêtres divisées en fleurs dans la chapelle der- rière l’abside. — Restes d’un ossuaire en pierre dans le cimetière, avec deux petites tètes de mort sculptées dans un angle extérieur.
KÉRiTY. — Rochers en vue, marais avec des criques que la marée montante remplissait. — Restes d’une belle église des Templiers, pure, sobre, niches charmantes dans le goût de celles de Penmarc’h. La nef n’a qu’un côté latéral, pas de transept. Autel en pierre. Au fond ogive avec trois divisions dans la fenêtre. — II reste une tour sur le côté droit du portail, nous sommes montés. Campagne plate, la mer, [ page ]les moulins qui tournaient, vent. — Conversation avec les marins. — Un vieux nous a dit qu’il n’avait vu dire la messe en mer (un autre nous avait dit le contraire) sur les ruines d’Ys, car ils placent Ys ici. Les gens nous ont prétendu qu’on voyait encore des pierres taillées comme s’il y avait eu une ville. — Homard. — Dans le cimetière de Penmarc’h, fût d’une croix avec des bouts de branches coupées, ce qui est un élément indigène constant et très remarquablement caractéristique.
La Torche. — Crevasse. Grand rocher comme un peulvan, vagues retombant en cascade; autour elles couraient.
White Norse. — Désert pour aller à Plouvan, immense plaine d’un vert pâle, sables, ondulations du terrain. — Hutte aux canards sauvages où nous nous sommes assis ; des oiseaux noirs au ventre blanc volaient en tournant et criaient sur notre tête; solitude complète; la mer à gauche.
— Troupeau noir de moutons sautant par-dessus un en- clos. — Nous passons dans des cours où les chiens aboient.
— Bras de mer. — Marais. — M. Bataille a été à Lou- viers, a été dans l’Inde, à Waterloo, a fait la course, a été douanier et est maintenant retraité : histoire pour un
quarteron tu en as une livre. Histoire du..... envoyé
dans un boulet; il cassera la gueule à quelqu’un. Retraite de Russie; le grenadier auquel il avait refusé le feu mort au coin de son feu; il lui prend sa culotte. Les poux appelés Napoléons de Pologne. — L’instituteur primaire nous désillusionne sur la vertu des Bretonnes; les filles se cotisent pour payer à boire aux garçons afin d’avoir un cavalier pour la danse. — Grogs. — Nous sympathisons avec un cordonnier. — Soupçon de l’hôtesse sur l’immo- ralité de mon ami.
De Plouvan À Audierne, au bord de la mer en laissant une chapelle à droite. — Route qui serpente suivant les sinuo- sités de la côte. — Désert, la mer, la mer, le vent. — Le médecin à cheval en houseaux. — Paysans travaillant le [ page ]varech ; leurs vêtements bruns sur les rochers verts. — A droite, montagnes de sable et de craie; couleur blanche, la mer bleue verte; le ciel roulant des nuages, très bleu par places; le sentier serpentant devant nous au loin sui- vant l’ondulation des terrains, comme une tramée blanche sur le fond vert pâle de la terre ; sables à traverser ; mou- lin.
Audierne. — Obligés de faire le tour de la baie. — Eglise : sous un porche latéral un monstre marin, une figure gro- tesque; un bateau sur la façade, mais moderne et non pas chiqué comme à Penmarc’h. — Le soir nous nous prome- nons sur le sable si beau que nous avons regret d’y mar- cher, en parlant de 7 millions de rentes. La mer verte foncée par l’effet d’une côte verte qui se reflétait dessus; plus près de nous bleue; nuages de nacre et de poussière d’or pâle. Du côté plus chargé un nuage noir sur une touffe d’arbres verts s’avançait en s’élargissant.
D’Audierne À Plougoff (samedi 19). — D’abord la grande route qui monte; arbres à droite. — Un monsieur à cheval et orné de longs cheveux, que nous arrêtons pour savoir notre route, nous conseille d’aller au pardon de Saint-Hu- gin à Premelin. — Baraque en toile. — En attendant vêpres nous allons nous asseoir au bord de la mer. — Eglise : statues décapitées; porche latéral tout peint. — Dans la baraque, assis sur une planche posée sur deux pierres, nous causons avec des paysans (le grand qui me donne 45 ans, cheveux gris, frisé; celui à côté de Max tout noir; effet bouffant du bragow-brass en le voyant assis devant moi; ils admirent nos pipes, nos couteaux) et un matelot qui tenait l’établissement. ■— Nous nous perdons. Village désert, chiens aboyant; personne ne parle français. —So- leil sur le fumier et dans les chemins effondrés, desséchés. A l’entrée de Plougoff, le médecin, l’hôtel ! — Grandes ondulations arides et augmentant d’aridité en s’approchant de la pointe du Raz.Touffes de joncs marins très courts, le sol est pelé par places. Nous traversons deux villages noirs
’4 [ page ]de crasse. — Une croix en pierre. — Moulin. — Enfant manchot de naissance qui nous demande l’aumône, il nous suit; un douanier lui explique d’être notre guide. Muet, il nous précède. — Ciel bleu, cormorans. — Nous allons par le côté droit. Trou satanique, bouleversements, replis, indescriptible couleur des roches sous-marines. L’homme n’est pas fait pour vivre là, pour supporter la nature à haute dose. Ce n’est pas un rocher, mais une aggloméra- tion de rochers; la terre a passé entre, herbe courte et glissante. La roche devient de plus en plus sèche, la crête aiguë s’abaisse vers la pointe. — Nous revenons par le versant gauche, la pente est moins à pic, et la vigueur du précipice est un peu atténuée par la dégradation des roches qui le garnissent. L’enfant est obligé de mettre son bras pour que je passe dessus. — Revenus nous fumons assis. — A droite, à l’entrée de la Baie des Trépassés, rocher debout, couvert de mouettes, elles voltigent, crient, montent et s’entre-croisent; l’enfant jette des pierres; une barque se balance. — Religiosité de notre hôtesse. — Toujours la soupe au lait et les oeufs. — Nuit bivoua- quée.
De Plougoff À Pontcroix. — Paysans se rendant au par- don de Saint-Hugin qui guérit et préserve de la rage. — Près de Pontcroix nous retrouvons notre gaillard d’hier. — Gendarmes qui nous demandent nos passeports sur notre mauvaise mine. — Violent déjeuner à Pontcroix. — L’aubergiste officier de santé. — Costumes. — Férocité d’un tailleur qui nous mène à Douarnenez; son char à bancs et le poulet du père Bataille sont les deux choses les plus dures que j’aie encore subies.
Douarnenez. — Temps gris, nuageux, brouillardé, maisons basses, rues désertes, pays pauvre et triste; à droite, sur le sable, bout de falaise avec de la verdure et des herbes qui pendaient. — L’île Tristan en face; grand mur blanc. Du cultivateur qui l’habite; air morose de l’ensemble qui va à ce vieux Fontepelle. [ page ]De DouArnenez À Crozon. — Interminable route en car- riole, mais dont la longueur est atténuée par un sommeil à peu près continuel.
Crozon. — M. de Saint Amour, sa nièce. — M. Grand. — Violence de l’habit du père Renoult allant au dîner de noces rendu par le notaire. — Le gamin tout nu s’habil- Iant dans un couloir. — Le soir, visite au cimetière.
MorgAT. — Le village à droite. — Barques tirées sur le galet comme à Étretat. — Grottes : les petites qu’on voit à pied sec, trois, une avec deux arches, une autre où il y a une espèce d’alcôve basse; la grande grotte, on y va en bateau. A l’entrée l’eau découle d’en haut, transparence de l’eau, la grotte n’est pas droite, mais fait des courbes; un petit rocher au milieu. La teinte des rochers est jaune, gris de fer, rouge, etc., et tout cela sans transition suivant les tranches de la pierre. La barque roulait à la godille, on se sentait entraîné vers un royaume nacré, étrange, comme dans un couloir magique ; c’est la magie de la nature. Pla- fond diversement colorié.
LandonADEC. — Lierres sur pans de murs. — Nos fouilles au dolmen. — Anse de Dinant. — Morts dans le sable, os calcinés par iceluy : on les a retrouvés les bras droits le long du corps, la face au ciel, les pieds vers la mer. — La mer, bleu foncé. — Le sable tout blanc et sec sous le soleil. — Campagne large et nue à couleur rousse pâle.
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp.
14. [ page ]IX
De Crozon à Landévennec. — Moulins qui servent à nous reconnaître. — Fond de la rade. — Terre découpée en langues de mer qui avancent entre de petites montagnes toutes vertes et toutes boisées, même jusqu’au bas ; ça m’a fait penser à la Grèce. — Vieille abbaye, deux statues, l’une couchée, l’autre debout; boudoirs d’un nouveau style ; la mer vue par le trou des fenêtres ; au premier plan un champ de pommiers. — Intensité de priapisme fluent. — Passage. — Course solide.
Daoulas. — Le bonnet de nuit. — Jeune enfant nu-pieds venant vendre des fraises et revenant avec l’argent acheter un gros morceau de pain. — Goût horripilant d’un ossuaire dans le cimetière. — M. Genès, mouchard, marchand d’hommes, agent d’affaires, inspecteur de ces demoiselles, concierge du dispensaire; il se moque des juifs qui font le même commerce que lui, avec leurs grands manteaux et leur chaîne de chrysocale; n’aime ni le bal, ni l’église, ni le théâtre, mais une vieille bouteille; il raccroche des hommes sur la route : «le remplaçant est le meilleur soldat parce qu’il est comme un forçat». Et l’honneur de l’armée dirait le National ? eh! eh! eh!
Calvaire de Plougastel. — Amusant; animaux lourds,
chevaux et ânes ; mine d’un homme qui....... le Christ
en lui tirant la langue; air raide de deux hommes qui vont le souffleter. M. Genès prenait la pâque pour une scène [ page ]de jeu «ils jouent»; un tambour, un joueur de trompe, un cavalier la figure toute levée en l’air précédant Jésus allant au mont des Oliviers. — Passage, terreur d’une petite femme laide et sale, enceinte; elle se pressait sur moi. L’homme aime à sentir la femme faible; la volupté se double de l’orgueil, du sentiment de la force ; et elle avait de la crotte aux yeux! nous fuyons notre compagnon. — Marche sans fin pour arriver à Brest.
Brest. — Frocart et Oe. — Longue descente pavée. — Passeports. — Hôtel du Grand-Monarque.
Embêtement du port par le soleil. — Combats de chiens, d’ours et d’âne; nous retrouvons notre ami de Guérande jouant du tambour; cri d’excitation de son associé; l’âne en dessous, les ours aux deux coins de l’estrade ; dans l’in- térieur, poussière, poteau, groupe d’ours, de chiens et d’homme; un amateur de la ville. — La vue anti-magné- tique; «Elle est magnétisée», chansonnette africaine. — Le b.....militaire. — La jeune bayadère.
De Brest Au Conquet. — Monter et descendre. — Saint- Mathieu; alternative des colonnes. — Mise à l’eau de la frégate la Persévérante; effet de la masse s avançant douce- ment et élégamment en soulevant l’eau.
KerAVEL, sept ruelles. — Obscur, silencieux, une lanterne au bout : quartier des maîtresses des gardes-chiourmes et des forçats. Le derrière donne sur les murs du bagne. — La rue de la Trique ; escalier, les femmes assises sur la porte, lits au fond; les hommes et les femmes causent de- bout dans la rue; c’est presque une foule. Beau clair de lune. Ces demoiselles, Babet, Clara, le monsieur qui fumait sa pipe.
Visite à l’hôpital. — Fracture du crâne «je ne souffre pas » et il grimaçait quand on lui touchait. — Propreté niaise. — Jardin botanique ; une flaque d’eau et un cygne. — Ambroise nègre, le roi du bagne ; Ambroise doit aimer le cygne. — Un chat-tigre et un forçat qui se jouait avec [ page ]lui. — Musée : deux têtes boucanées; plâtres, Voltaire à côté de ces MM. — Un vieux racorni, vol; un de la Seine-Inférieure, oreilles plates de chimpanzé, attentat à la pudeur. — Salles des forçats, un nègre vérole, comme un crocodile à cause de ses pustules; un en lunettes, « la malheureuse passion du jeu », vol et détournement de fonds. — Dans notre promenade du port, le dentiste. — Dans le bagne : logés à part, chien, place des exécutions devant le grand perron, cachots, porte. On s’apprêtait à ouvrir à deux forçats qui s’étaient échappés le matin. Je voulais leur voir donner la bastonnade; le garde-chiourme m’a engagé à me priver de ce spectacle qui est hideux ; on les mène immédiatement après à l’hôpital où ils en ont pour quinze jours. Ils revenaient du travail, fouillement d’un chacun. — Marchands : ils nous assaillent de leurs marchandises. — Dans le port, les deux bassins; vue aride des canons, des bouts de bois ; pas de nature, pas d’arbres, à peine un bouquet par-dessus les maisons ; pas de vague, pas d’animal, rien où le cœur se pose. A l’hôpital pourtant j’ai vu une petite nichée de chats sur le lit d’un malade. Recouvrance. — Rue en pente au milieu des échoppes ouvertes. — Vue de la rade ; un matelot regardait la mer, un homme traînait un petit enfant dans un chariot, des enfants jouaient dans les fossés. — Soleil chaud, ciel bleu, les bâtiments sur la rade : le Borda avec ses deux raies blanches; l’Astrolabe plus loin. — Traversé le port mar- chand en bateau. — Éternel boucan des trompettes et des tambours.
Landerneau. — Plat. — Un pont. — La rivière de Lander- neau, canalisée droite. — Manoir de Kergoat, habitation d’homme ruiné, M. Fabre, bière, jardin, ifs, jets d’eau, soleil. — Intensité d’un moment effréné au milieu de cette nature.
Joyeuse-Garde. — Rien, qu’une porte avec du lierre, et des mouvements de terrain qui indiquent des douves. — Nous causons d’Isabey, Pradier, etc., et de Shakespeare en revc- [ page ]nant dans la forêt par des chemins encore ombrés. — Vue de la rivière, trop droite près Landerneau, mais plus loin c’est une vraie rivière. — Eau dans les prairies du mont, montagnes assez basses, à sommet aigu, couvertes de ver- dure. — Chien gueulant auquel on avait attaché une casse- role à la queue.
La Roche-Maurice. — Nid d’aigle, démantelé, bâti en pierres plates superposées les unes sur les autres. — Au milieu des rochers qui sortent de l’herbe verte, ce qu’on voit, surtout, quand on y est monté en haut, en se tournant du côté de Landerneau; d’en bas lierres sur les ruines, la verdure qui s’y cramponne a des gradations de teintes, elle devient plus foncée à mesure qu’elle monte, on la distingue par bouffées vertes différentes; à travers une ouverture, dont les bords sont engraissés de vert lourd, le ciel bleu. — L’église, clocher en réparation dont les pierres couvrent le sol tout à l’entour; espèce de cour plantée d’arbres rapprochés, de sorte que ça a l’air d’une église en ruine où l’on dit encore la messe.
Landivisiau. — Plat, nul, mais relais de poste au milieu de la grande route; maisons grises, basses. — Une lieue en- viron avant d’arriver à Saint-Pol, Tissot : point circonscrit dans l’immensité; un gendarme s’il avait passé pendant ce temps-là, et au beau moment.
RoscOFF. — Terrains dénudés, plats, légumes, légumes. — Les pays riches sont les pauvres; les millionnaires s’habil- lent mal. — Rochers blanchâtres, longs, à fleur d’eau dans la mer bleue, nombreux et comme découpant le fond du tapis azuré. — L’église : beaux bas-reliefs en albâtre du xv*; groupe de gardes au pied de la croix; le Christ sor- tant du tombeau, très grand, très maigre, animé; un garde casque en tête dormant sur son épée. — Malédiction des chaussures.
Manoir de Kersalion : cour restreinte; trois chevaux s’y jouant; tourelle dans la muraille; porte en plein cintre du [ page ]XV* siècle surmontée d’un bonhomme coiffé d’un chaperon ; fenêtre dans le toit avec un pinacle d’où sortent de côté deux manières de gargouilles qui ne sont pas des gar- gouilles , un lion et un bonhomme. — Soleil et vent froid, campagne nue, courant d’eau, moulin, pierres; chemin tout entouré de ronces de diverses espèces maigres, bruyère, etc., dont les formes se dessinaient sur le sentier blanc; blés à tête blanche, blonds s’agitant sous le vent; futaie à droite.
Château de Kerouseri. — Trois tourelles, mâchicoulis, appartements boisés, grande pièce avec des fenêtres rape- tissées, donnant vue sur la mer; pays plat, la mer au fond; jardin délabré, pièce de blé entourée de roses ; un Avignon- nais pour gardien ; puits à levier.
Kerland. — Entrée, porte couverte de lierre, tour pentago- nafe; vieil escabeau en pierre; grande chambre avec des restes de peinture au plafond sur le plâtre qui s’écaille; ensemble gris, froid, ennuyeux, sombre; toutes les pièces pleines d’outils, de bancs, d’ustensiles de campagne, un piège à loup dans l’embrasure d’une fenêtre.
A la fin de ce sommaire, Flaubert avait écrit les quelques notes sui- vantes :
Brest, mardi 29 juin, 3 h. 1/4 du soir.
Mot d’un troupier qui voyait la mer pour la première fois : « C’est curieux tout de même ! ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe ! » ( Belle-Isle. )
«L’amour est comme l’opéra; on s’y ennuie, mais on y retourne.» Au bazar d’Ozai, 30 avril 1847.
(Blois, i"mai.)
Les pigeons de Paphos ne sont souvent que des oies. [ page ]II y a beaucoup de gens qui croient avoir les mains belles parce qu’ils les ont propres.
Dans le cimetière d’Arz : Mon Dieu! n’aviez-vous pas assez d’anges au ciel?
L ieu chéri du Seigneur où la vertu réside
A imable solitude où l’Esprit Saint préside,
T rois fois heureux celui qui charmé de tes biens
R énonce au siècle et rompt ses funestes liens
A idé par le secours de son Dieu qui le guide
P lus il trouve de croix, plus il est intrépide,
P ersuadé qu’il est que l’instant de la mort
E st l’instant fortuné qui le conduit au port.
En route! le ciel est bleu, le soleil brille, et nous nous sentons dans les pieds des envies de marcher sur l’herbe.
De Crozon à Landévennec, la campagne est découverte, sans arbres ni maisons; une mousse rousse comme du velours râpé s’étend à perte de vue sur un sol plat. Parfois des champs de blés mûrs s’élèvent au milieu de petits ajoncs rabougris. Les ajoncs ne sont plus en fleurs, les voilà redevenus comme avant le printemps.
Des ornières de charrettes profondes et bordées sur leurs bords d’un bourrelet de boue sèche, se multipliant irrégulièrement les unes près des autres, apparaissent devant vous, se continuent longtemps, font des coudes et se perdent à l’œil. [ page ]L’herbe pousse par grandes places entre ces sillons effondrés. Le vent siffle sur la lande; nous avançons ; la brise joyeuse se roule dans l’air, elle sèche de ses bouffées la sueur qui perle sur nos joues et, quand nous faisons halte un instant, nous entendons, malgré le battement de nos artères, son bruit qui coule sur la mousse.
De place en place, pour nous dire la route, surgit un moulin tournant rapidement dans l’air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur membrure craque en gémissant; elles descendent, rasent le sol, et remontent. Debout sur la lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde passer.
Nous continuons, nous allons; en longeant une haie d’ormeaux qui doit cacher un village, dans une cour plantée, nous avons entrevu un homme monté dans un arbre; au pied, se tenait une femme qui recevait dans son tablier bleu les prunes qu’il lui jetait d’en haut. Je me souviens d’une masse de cheveux noirs tombant à flots sur ses épaules, de deux bras levés en l’air, d’un mouvement de cou renversé et d’un rire sonore qui m’est arrivé à travers le branchage de la haie.
Le sentier que l’on suit devient plus étroit. Tout à coup, la lande disparaît et l’on est sur la crête d’un promontoire qui domine la mer. Se répandant du côté de Brest, elle semble ne pas finir, tandis que, de l’autre, elle avance ses sinuosités dans la terre qu’elle découpe, entre des coteaux escarpés, couverts de bois taillis. Chaque golfe est resserré entre deux montagnes ; chaque montagne [ page ]a deux golfes à ses flancs, et rien n’est beau comme ces grandes pentes vertes dressées presque d’aplomb sur l’étendue bleue de la mer. Les collines se bombent à leur farte, épatent leur base, se creusent à l’horizon dans un évasement élargi qui regagne les plateaux, et, avec la courbe gracieuse d’un plein cintre moresque, se relient l’une à l’autre, continuant ainsi, en le répétant sur chacune, la couleur de leur verdure et le mouvement de leurs terrains. A leurs pieds, les flots, poussés par le vent du large, pressaient leurs plis. Le soleil, frappant dessus, en faisait briller l’écume sous ses feux, les vagues miroitaient en étoiles d’argent et tout le reste était une immense surface unie dont on ne se rassasiait pas de contempler l’azur.
Sur les vallons on voyait passer les rayons du soleil. Un d’eux, abandonné déjà par lui, estompait plus vaguement la masse de ses bois et, sur un autre, une barre d’ombre large et noire s’avançait.
A mesure que nous descendions le sentier, et qu’ainsi nous nous rapprochions du niveau du rivage, les montagnes en face desquelles nous étions tout à l’heure semblaient devenir plus hautes, les golfes plus profonds ; la mer s’agrandissait. Laissant nos regards courir à l’aventure, nous marchions, sans prendre garde, et les cailloux chassés devant nous déroulaient vite et allaient se perdre dans les bouquets de broussailles, qui couvraient les bords du chemin. [ page ](*)Arrivés enfin à Landévennec, nous entrâmes pour déposer nos sacs quelque part dans un cabaret plus que simple, où l’on s’asseyait sur les futailles en guise de bancs. Après y avoir bu un coup de mauvaise eau-de-vie dans un de ces grands gobelets du pays en faïence rayée de bandes roses et bleues comme une culotte de bal masqué, nous allâmes tout de suite voir l’abbaye.
II n’en reste qu’un portail composé de trois arcades; celle du milieu plus basse que les deux autres est seule percée. De chaque côté de l’une d’elles, après un contrefort, une longue petite fenêtre cintrée va s’évasant du dehors comme les meurtrières d’une forteresse; en dedans de l’arcade du milieu, des colonnes courtes supportant des moulures ont des chapiteaux couverts d’entrelacs compliqués.
Quand on a franchi ce pan de muraille, soit par la brèche qui ouvre sur la cour, soit par le portail dont une échelle mise de travers vous barre l’entrée, apparaissent au fond les ruines du chœur et de l’abside découpant leur dentelure blanchâtre sur la couleur bleue du ciel. Elles forment un rond-point flanqué de chapelles latérales, rondes, garnies de contreforts extérieurs, avec des fenêtres à plein cintre la plupart soutenues par des colonnes qui s’engagent à leur base dans des piliers carrés. Le terrain de la cour ondule, fait des bosses et des creux; c’est un mouve-
(*) Inédit, pages 221 à 224. [ page ]ment heurté de plans inégaux que les ronces et les lierres verdissent de leur verdure inégale.
Dans les chapelles latérales, par le trou des fenêtres, on voit au loin la mer à l’horizon d’une prairie que bossellent en dômes verts les têtes rondes des pommiers et qui s’encadre comme un tableau dans le plein cintre rongé des fenêtres romanes.
Une statue d’abbé est appuyée contre le mur : un gros anneau au médius de la main droite, un menton long, des pommettes saillantes, des yeux sortis, des cheveux légèrement crépelés, et une chape bordée de longues franges, et un écusson qui est d’hermine à trois fasces au chef chargé d’un Iambel à trois pièces timbré de la crosse abbatiale. Est-ce là, pourquoi non? pour- quoi oui? saint Guenolé, premier abbé du mo- nastère, mort en 448, le même qui conseilla au roi Grallon de quitter la ville d’Ys avant l’en- gloutissement du Seigneur, et qui, lorsque sur la grève le roi fuyait au galop avec la belle Dragut, sa fille, lui cria dans un nuage, comme les flots déjà battaient les jarrets de son cheval, de se dé- barrasser du démon qu’il emportait en croupe? Grallon la précipita dans les flots, les flots l’en- gloutirent, s’arrêtèrent, et Grallon continua sa course. Pour contempler cette figure plus à notre aise, nous nous étions assis sur une autre statue couchée par terre.
Celle-là représente un évêque, il a la crosse, la chape bordée de roses et d’olives, la bague au [ page ]pouce et, sous le bras gauche, le bâton pastoral passé. Une manche étroite, fermée d’un gros bouton et sortant elle-même d’une manche très ample serre son bras ; ses mains sont jointes ; deux anges soutiennent l’oreiller où il repose; son chien, couché à ses pieds, surmonte un écusson qui est de neuf macles posées par trois au Iam- bel de trois pièces serties au chef et supporté à dextre par un lion Iampassé, à senestre par un lévrier.
Pendant que nous nous occupions à lire ces niaiseries, un veau jaune, marqué d’une tache à la tête, se promenait près de nous. II chancelait sur ses longues jambes faibles, et les mouches bourdonnaient autour de ses naseaux blancs, hu- mides encore du lait de sa mère. Derrière le por- tail, au bas de la montagne qu’ils recouvrent, les grands hêtres balançaient leurs cimes, le soleil frappait sur les vieux pans de mur, un air chaud passait; toutes sortes de plants et d’arbrisseaux, des orties, des marguerites, des angéliques, des sureaux, des bruyères et du baume faisaient un mélange de parfums sucrés; il tombait sur vous quelque chose de tendre, d’énervant, de navrant, d’écœurant; on se sentait pris de mollesse, tout plein de titillations obtuses et de convoitises fluides. Et comme nous étions là, couchés sur l’herbe, est survenue devant nous une grande jeune fille, blonde et blanche, allant nu-pieds parmi les ronces, et seulement vêtue d’un jupon de drap rouge dont le cordon lui serrait autour de la taille sa [ page ]chemise de grosse toile jaune; elle avait à la main un roseau cassé par le haut et se tenait debout à nous regarder sans rien dire.
Elle s’en est allée, puis est revenue; elle riait quand on lui parlait et vous quittait aussitôt.
Puis nous nous sommes levés, nous avons repris nos bâtons, nous sommes partis. En passant par-dessus le mur, nous en avons fait ébouler des pierres et le ciment s’est égrené sous nos mains. Est-ce que nous détruirions aussi, nous autres? et ce que n’ont pu abattre ni le temps, ni les hommes, ni le bon goût, ni l’industrie, voilà que l’achève sans le savoir le contemplateur naïf, dans l’exercice même de sa curiosité admirative.
En vingt minutes une barque nous eut passés de l’autre côté de la rade et déposés dans une anfractuosité du rocher, sur de grandes lames de pierre couvertes de goémons où nous glissâmes quelque temps avant de pouvoir gagner la terre. Entrés dans la campagne, notre embarras commença. II fallait coucher à Daoulas, or nous ne savions pas par où prendre. Les chemins tournaient le long des haies fournies, plus compactes que des murs. Nous montions, nous descendions; cependant les sentiers s’emplissaient d’ombre et la campagne s’assoupissait déjà dans ce beau silence des nuits d’été.
Ne rencontrant personne enfin qui pût nous dire notre route et deux ou trois paysans à qui nous nous étions adressés ne nous ayant répondu que par des cris inintelligibles, nous tirâmes notre [ page ]carte, atteignîmes notre compas, et, nous orien- tant d’après le coucher du soleil, nous résolûmes de piquer sur Daoulas à vol d’oiseau. Donc la vi- gueur nous revint aux membres et nous nous lançâmes dans les champs, à travers les haies, par-dessus les fossés, abattant, renversant, bouscu- lant, cassant tout, sans souci aucun des barrières restant ouvertes et des récoltes endommagées.
Au haut d’une pente, nous aperçûmes le vil- lage de l’Hôpital couché dans une prairie où pas- sait une rivière. Un pont la traverse; sur ce pont, il y a un moulin qui tourne; après la prairie, une colline remonte; nous la gravissions gaillardement quand, sur le talus d’un haut bord, à la lueur d’un rayon du jour, entre les pieds d’une haie vive, nous avons vu une belle salamandre noire et jaune qui s’avançait de ses pattes dentelées et traînait sur la poussière sa longue queue mince remuant aux ondulations de son corsage tacheté. C’était son heure; elle sortait de sa caverne qui est au fond de quelque gros caillou enfoui sous la mousse et s’en allait faire la chasse aux insectes dans le tronc pourri des vieux chênes.
Un pavé à pointes aiguës sonna sous nos pas, une rue se dressa devant nous; nous étions à Daoulas. II faisait encore assez clair pour distin- guer à une des maisons une enseigne carrée pen- due à sa barre de fer scellée dans la muraille. Sans enseigne, d’ailleurs, nous aurions bien re- connu l’auberge, les maisons ayant ainsi que les hommes leur métier écrit sur la figure. Donc,
■; [ page ]nous y entrâmes fort affamés et demandant sur- tout qu’on ne nous fît pas languir.
Pendant que nous étions assis sur la porte à at- tendre notre dîner, une petite fille en guenilles est entrée dans l’auberge avec une corbeille de fraises qu’elle portait sur la tête. Elle en est sortie bientôt tenant à la place un gros pain qu’elle main- tenait de ses deux mains. Elle s’enfuyait avec la vivacité d’un chat en poussant des cris aigus. Ses cheveux d’enfant, hérissés, gris de poussière, se levaient dans le vent autour de sa figure maigre et ses petits pieds nus, frappant d’aplomb la terre, disparaissaient, en courant, sous les lambeaux déchiquetés qui lui battaient les genoux.
Après notre repas, qui,outre l’inévitable ome- lette et le veau fatal, se composa en grande partie des fraises de la petite fille, nous montâmes dans nos appartements.
L’escalier tournant, à marches de bois vermou- lues, gémissait et craquait sous nos pas comme l’âme d’une femme sensible sous une désillusion nouvelle. En haut se trouvait une chambre dont la porte, comme celle des granges, se fermait avec un crochet qu’on mettait du dehors. C’est là que nous gîtâmes. Le plâtre des murs, jadis peint en jaune, tombait en écailles; les poutres du plafond ployaient sous le poids des tuiles de la toiture, et, sur les carreaux de la fenêtre à guil- lotine, un enduit de crasse grisâtre adoucissait la lumière comme à travers des verres dépolis. Les lits, faits de quatre planches de noyer mal jointes, [ page ]avaient de gros pieds ronds piqués de mites et tout fendus de sécheresse. Sur chacun d’eux étaient une paillasse et un matelas recouverts d’une couverture verte trouée par des morsures de souris et dont la frange était faite par les fils qui s’effilaient. Un morceau de miroir cassé dans son cadre déteint; à un clou, un carnier sus- pendu, et, près de là, une vieille cravate de soie dont on reconnaissait le pli des nœuds, indi- quaient que ce lit était habité par quelqu’un, et, sans doute, qu’on y couchait tous les soirs.
Sous l’un des oreillers de coton rouge, une chose hideuse se découvrit; à savoir un bonnet de même couleur que la couverture des lits, mais dont un glacis gras empêchait de reconnaître la trame, usé, élargi, avachi, huileux, froid au tou- cher. J’ai la conviction que son maître y tient beaucoup et qu’il le trouve plus chaud que tout autre. La vie d’un homme, la sueur d’une exis- tence entière est concrétée là en cette couche de cérat ranci. Combien de nuits n’a-t-il pas fallu pour la former si épaisse ? due de cauchemars se sont agités là-dessous, que de rêves y ont passé! Et de beaux, peut-être. Pourquoi pas?
’*> Une délicatesse exagérée nous empêcha de jeter cette ordure par la fenêtre et nous nous con- tentâmes de la repousser du pied sous le lit. Que serait-il advenu si nous y eussions trouvé des sa- vates qui devaient aller au bonnet? Et ensuite
(*’ Inédit, pages 327 à 239.
’5- [ page ]quel beau rapport à écrire pour ceux qui auraient fait notre autopsie.
O confort! me disais-je en entrant timidement dans mes draps, ô confort idéal du bonheur mo- derne, que tu es loin d’avoir pénétré jusqu’à Daoulas! comme on y méconnaît tes douceurs! Voilà cependant des gens qui ignorent tes stores, tes tapis, tes portières, tes étagères, tes calori- fères! Quel mépris du chic anglais! quelle incurie dans le service! quelle malpropreté de linge! quels tristes coutiaux! quelle vilaine argenterie! On ne trouverait pas dans tout le pays une seule pierre ponce; ils ne se doutent pas même de la manière de faire le thé, et certainement qu’au- cune de ces maisons-là n’a un water-closet conve- nable.
Nous dormîmes quatorze heures de suite et nous ronflions encore le lendemain, tout en visi- tant I!église. On raconte sur sa fondation une bfelle* légende dans laquelle figurent un dragon avéû soiijpfetit, deux saints et un seigneur furieux, mais,.je suis..fatigué des légendes et non moins des-églises. Outre que je n’ai pas, d’ailleurs, la bosse archéologique fort développée, n’est-il pas ehrnj<yeuK,,çonvenez->en, d’endurer au moins une fois,par,jour une- nef, un portail, des bas côtés, des chapiteaux, des; arcades, des arcatures, des colonlnesi, des piliers ,> des pleins cintres et des Ogiw&? :A force, d’être prodiguées, les plus ai- mables choses deviennent odieuses. De ma vie je n’oublierai la haine que Jes Pyrénées m’avaient [ page ]procurée pour les cascades ; j’en avais tant admiré que je les détestais à outrance. Lorsqu’il fallait se détourner pour en admirer une nouvelle, je me sentais des défaillances d’estomac; leur bruit, leur mousse, leur mouvement me révoltaient; je n’aspirais plus qu’après les plaines les plus sèches, j’aurais voulu vivre dans une marnière.
Sous le porche il y a douze apôtres maigres, avec des mines assez naïves, et l’intérieur, quoique roman (mais plus blanchi, hélas ! que la face de Pierrot), n’a rien, que de gros œufs d’autruche suspendus en ex-voto à la statue de la Vierge et qui rappellent ceux que mettent les musulmans dans les mosquées. Si cela arrête une minute et fait sourire en notre esprit la poésie des rappro- chements, vous en êtes puni bientôt par la vue d’un ossuaire du goût le plus horripilant qu’il soit possible de souffrir.
Dans la crainte de nous perdre en chemin, et comme nous voulions arriver de bonne heure à Brest, nous nous enquîmes d’un guide.
— Voilà un monsieur qui vous y mènera bien, il y retourne lui-même, nous dit notre hôtesse en nous désignant du doigt un bourgeois accoudé sur la table de la cuisine et qui trinquait avec un maréchal ferrant.
Quand la bouteille fut vidée, le monsieur se leva, prit une prise dans une tabatière en écaille et se tournant vers nous :
— Vous allez à Brest, messieurs?
— Oui. [ page ]— Moi aussi. Nous allons donc faire route en- semble, nous pourrons causer, ça nous distraira.
II était petit et commençait à prendre du ventre; ses cheveux noirs, coupés ras par derrière, fri- saient sur la tempe gauche en une boucle qui s’avançait jusqu’au coin de la paupière, et son cha- peau, s’en allant sur l’oreille droite, découvrait un front rétréci qui paraissait plus fuyant encore à cause de sa mâchoire allongée. Malgré ses joues pendantes, sa figure était maigre. II clignait sou- vent des jeux et n’arrêtait pas de sourire. Une redingote de Iasting, trop courte de taille, couvrait son dos voûté, et de ses manches trop petites sor- taient deux grosses mains rouges, mains pares- seuses, plus grasses que fortes, et dont la peau semblait humide. Sous un gilet de satin noir à schall, brodé de bouquets vert tendre, s’étalait une chemise de coton fort blanche, durement em- pesée, sur laquelle filaient les deux rubans blonds d’une chaîne de sûreté en cheveux qui retenait dans un large gousset sa belle montre d’or. Sur sa cravate affaissée, son cou engoncé tournait à l’aise, et son pantalon à grand pont, éraillé aux boutonnières et bombé aux genoux, s’arrêtait à mi-jambe sur la tige d’une forte botte dont le cuir dur ne ployait pas. II marchait vite, regardant à terre, baissant la tête et relevant l’épaule droite sous laquelle il serrait un formidable gourdin fait d’un bois des îles garni dans toute sa longueur de piquants aigus.
Et il causait! il causait! il parlait toujours, nous [ page ]narrant les anecdotes de gens inconnus, nous rap- portant des dialogues entiers, nous entretenant de ses opinions politiques, de ses goûts en cuisine, de sa santé, de son commerce, de ses relations, du prix des denrées, de sa femme,de son beau-père, de son petit chien, de son poêle qui fume. II s’ap- pelle monsieur Genès, it est fixé à Brest, il fait pour soixante mille francs d’affaires par an; il a été successivement armurier, soldat, mouchard, inspecteur des filles, concierge du dispensaire et il est maintenant établi, marié, propriétaire et agent d’affaires, c’est-à-dire marchand d’hommes, comme ils appellent ça en Bretagne.
On présumerait qu’une telle existence a dû détremper ses vases sur celui qui l’a traversée et qu’on va s’amuser à les y ramasser à la cuillère, mais non! rien n’est plus plat, plus nul, plus in- colore et plus insipide que M. Genès. II est bête comme un juge et aussi assommant que la bio- graphie des hommes utiles. Sans se douter le moins du monde de la saleté de son industrie, il se croit fort honnête homme, car il passe tous les marchés qu’il fait par-devant notaire. II est chaste dans ses propos et rangé dans sa conduite. Son seul goût est l’argent, sa seule prédilection le vin, et sans doute qu’il doit à l’habitude d’en boire cet air somnolent et débraillé dont la bonhomie superficielle atténue l’astuce de ses petits yeux gris et la dureté de ses lèvres minces.
II n’a pas de vices, il regarde le jeu comme dangereux, les femmes comme pernicieuses. «On [ page ]ne sait pas où ça vous mène, tandis qu’avec une vieille bouteille on s’arrête où l’on veut.» C’est un homme d’ordre, actif, malin, prudent et qui a peur des voleurs. II parait flatté de la considé- ration qu’on lui montre; il respecte beaucoup les lois et vénère les gens de justice, notaires, avoués, huissiers; il porte un couteau-poignard et jamais n’ôte son chapeau.
Chemin faisant, il raccrochait les jeunes gens qu’il rencontrait et leur proposait de se vendre. Le remplaçant est d’ailleurs pour lui le type ac- compli du soldat parce qu’il ne craint rien, ne tient à rien, donne sa peau pour quelques cen- taines de francs, en un mot parce que «le rempla- çant est comme un forçat», définition qui satisfe- rait peu les défenseurs de l’honneur militaire.
M.Genès n’aime pas le spectacle, c’est une des causes, entre autres, pour lesquelles il est sorti de la police; cela l’ennuyait fort d’être obligé tous les soirs d’aller au théâtre. Puis, on lui disait aussi : «M. Genès vous avez tort! un homme comme vous ne doit pas être attaché à la police. » Du reste il ne fréquente pas davantage les églises, il nous a déclaré n’y avoir pas mis les pieds trois fois en sa vie; il est voltairien, d’ailleurs, et ami du progrès, mais toutefois plus ami du gouver- nement encore. II souhaite la guerre, «ça ferait aller le commerce».
A Plougastel cependant il s’arrêta comme nous, pour que nous puissions voir le calvaire, petit monument de granit, carré, dont chaque face [ page ]représente un tableau de la vie de Jésus-Christ, et dont les quatre coins sont occupés par les évan- gélistes dans leurs attributions. Les personnages, un peu lourds, n’en sont pas moins mouvemen- tés, vivants, amusants : les hommes qui tiennent le Christ le lient de toutes leurs forces, à faire éclater leurs muscles ; celui qui lui grimace au nez en tirant la langue grimace si bien qu’il fait rire; l’âne qui porte Notre-Seigneur entrant à Jérusalem a une vraie mine d’âne, bonasse et pa- cifique; les soldats qui le mènent au calvaire, en soufflant de la trompe et battant du tambour, sont précédés d’un officier chevauchant, la figure en l’air, avec une arrogance sublime; aux pieds de la croix la Madeleine en pleurs répand sa belle che- velure tressée. Mettez à tous ces personnages les costumes des tableaux deTeniers, les petits cha- peaux ronds retroussés, les bons pourpoints ser- rant de grosses bedaines, de grandes manches, des hautes chausses, de larges visages, des yeux ouverts, et vous aurez un ensemble d’une fantaisie solide, quelque chose de très naïf, de très élevé et d’une poésie toute moyen âge, quoique le mo- nument n’ait été construit qu’en 1602 en acquit- tement d’un vœu fait quatre ans auparavant à propos de je ne sais quelle épidémie qui rava- geait la Basse-Bretagne.
Tout cela, du reste, fut complètement perdu pour M. Genès. Il ne se doutait même pas de ce que ça voulait dire; en regardant la Cène il prit les plats pour des cartes, les coupes pour des [ page ]dés et il dit, fort ébahi : «ils jouent». C’est farce.
De Plougastel au bord de la mer on dévale au milieu des bois par une pente rapide d’où l’on découvre une partie de la rade, celle du moins qui s’étend depuis Brest jusqu’à la rivière de Lan- derneau. A vos côtés se dresse une falaise de ro- chers blancs, rayée horizontalement par des couches de silex à pic et nue du côté des flots, mais par derrière, sur le plateau, couverte de chênes et de hêtres, surchargée de feuillages, et qui, lorsque vous descendez par le vallon entr’ou- vert dans son flanc, est d’une crâne tournure.
Ici l’on s’embarque, on s’évite ainsi, comme à Landévennec, de décrire le circuit de l’anse, les découpures inégales de la rade s’avançant dans les terres en mille golfes capricieux dont il faudrait quelquefois toute une journée pour faire le tour.
Avant de se mettre en mer, M. Genès eut soif et nous invita à entrer avec lui dans un cabaret de sa connaissance où, trouvant qu’on ne le ser- vait pas assez vite, il alla chercher lui-même le vin dans le cellier et tira les verres du buffet. Comme nous redoutions fort qu’il ne payât à boire, car la revanche eût été inévitable, nous nous empressâmes de solder, d’avaler et de dé- camper au plus vite.
M. Genès, au contraire, voulait s’asseoir, s’at- tabler un peu, se rafraîchir; il demandait des fraises et s’informait s’il y avait du café; cepen- dant le batelier nous attendait, la marée était haute, il fallait partir. [ page ]Les vagues sautaient sur le pavé de la cale où le bateau bondissait en cognant sa quille, leur écume rejaillissait sur les passagers qui s’embar- quaient, une casquette tomba à l’eau, et les bottes de M. Genès furent mouillées.
La mer roulait, la brise était forte. Cahotée par les flots et tourmentée par un vent de nord- ouest qui nous poussait au fond de la baie, la lourde chaloupe n’avançait guère. Pendant le temps qu’on ramenait les avirons, elle se levait de l’avant, et pivotait arrêtée sur la pointe des vagues. Elles étaient blanches à leur crête, vertes dans leur courbure, bruissantes, nombreuses et se poussaient l’une sur l’autre avec un délire folâtre. Un brick devant nous qui prenait des bordées passait les voiles pleines, bouffi de vent, arron- dissant son ventre et s’en allait doucement, cou- pant l’eau qui clapotait contre sa carène.
A l’horizon Brest apparaissait comme un point gris. Tout à I’entour, dans un cirque de 20 lieues bâti de rochers blancs, la mer s’étalait. A mes pieds, par terre, au fond de la chaloupe, était une cage d’oiseau qui contenait un merle pris le matin et que l’on apportait à la ville; il criait de peur en entendant le bruit des flots.
A côté de la cage, par terre aussi, se cachant le visage de ses mains, une jeune femme était assise dans une attitude désespérée; elle sanglo- tait, elle priait Dieu, elle suppliait tout le monde de la sauver, elle jurait de ne jamais retourner à Plougastel, elle s’écriait qu’elle allait mourir. [ page ]C’était une petite femme brune, grasse, sale, mal peignée, mal vêtue, dont les pieds larges, chaussés de bas bleus, s’épataient dans des souliers sans cordons, et qui portait un tablier noir usé sur son ventre rebondi par une grossesse avancée. A mesure que l’on s’écartait du rivage, sa terreur croissait et elle se rapprochait de plus en plus de moi pour s’accrocher à quelqu’un, pour saisir quelque chose. Dans le mouvement d’une vague plus forte elle se jeta à mes pieds et, m’étreignant aux flancs, elle s’enfonça la tête dans mes cuisses sans en vouloir sortir; ses boucles d’oreilles frot- taient mes mains, je sentais ses seins haleter sur mes genoux et tout son corps frissonnant de ter- reur qui se serrait sur le mien.
J’y prenais plaisir, pourquoi donc? est-ce parce que nous nous aimons davantage quand nous nous sentons plus forts que les autres? ou n’était-ce point plutôt parce que la virilité de l’homme se complétant de la faiblesse de la femme, s’en rehaussait de vanité, et y aiguisait son appétit? II y avait ainsi, dans ce simple attouchement, tout le rapport d’un sexe à l’autre et comme la com- munication de leurs caractères mêmes. Quoi qu’il en soit, cela ne manquait pas de douceur et j’aurais voulu que la traversée fût plus longue.
Et elle avait la crotte aux jeux !
Nous épions le moment du débarquement pour sauter avant tout le monde afin de planter là M. Genès, dont la société nous était devenue tout à fait intolérable. Au lieu de rester un quart [ page ]d’heure encore avec lui, nous eussions renoncé à Brest et couché à la belle étoile; la mesure était comble, nous en étions ahuris, abrutis. II fut ce- pendant le premier hors du bateau, et comme il y avait sur le rivage un bouchon, il voulut nous y rendre notre politesse et nous offrit tout de suite son éternelle bouteille de vin.
— Merci, il fait trop chaud.
— Alors un peu de bière.
— C’est trop lourd, ça empêche de marcher.
— Un petit verre?
— Jamais nous n’en prenons.
— D’anisette?
— Mille grâces, nous sommes pressés.
— Un café! ah! un café!
— Non, non, non, bien sûr non, adieu.
II s’arrêta, hésitant un moment, puis avec un geste sublime : «Eh bien j’en prendrai tout de même, allez toujours! je vais vous rejoindre».
De quel train nous filâmes! ce n’était pas cou- rir, mais voler! plus légers qu’une plume, la peur du Genès et la joie d’en être délivrés nous traî- naient en avant avec la vitesse d’un wagon em- porté par une double locomotive. A tout instant il nous semblait l’entendre derrière nous et nous n’osions point tourner la tête de peur d’apercevoir son chapeau.
Brest, cependant, n’arrivait pas. Nous avions beau suer, nous hâter, la route s’allongeait tou- jours, la côte montait sans fin. On rencontrait quantité de promeneurs, des marins, des soldats, [ page ]des enfants aux bras de leurs bonnes, des bour- geois qui prenaient l’air ou allaient dîner à leur maison de campagne dans une petite voiture de fa- mille ; tout annonçait pourtant les approches d’une ville, mais la ville reculait. Enfin n’en pouvant plus, nous sommes entrés dans un champ de blé où nous nous sommes laissés tomber par terre, fourbus, comme des rosses à bout d’haleine. Un nuage qui creva sur nous nous obligea bientôt à reprendre le sac et un quart d’heure après, Brest, grâce au ciel, montra ses toits. Le premier homme que nous varies en y entrant, ce fut M. Genès. II nous avait dépassés, sans doute pendant que nous faisions halte, et il causait avec un gendarme, mais cette fois nous ne le craignions plus, nous étions arrivés, à peu près du moins, car avant d’être aux portes de Brest il faut encore descendre un fau- bourg, longue rue continuant la grande route et que bordent de place en place des boutiques de charcutiers ou de marchands de vin, dont les enseignes patriotiques brillent à côté de grands cabarets délabrés qui ont des salons de réunion de ioo couverts, avec des guirlandes peintes à tous leurs étages.
On s’arrêtait pour nous voir, nous en valions la peine. Poitrine nue et la chemise bouffant à l’air, la cravate autour des reins, le sac à l’épaule, blancs de poussière, hâlés par le soleil, avec nos habits déchirés, nos chaussures usées, rapiécées, nous avions une belle allure vagabonde, insolente et pleine d’orgueil; le fer de nos souliers sonnait sur [ page ]le pavé, sur nos dos nos sacs battaient la mesure, nos bâtons retombaient d’accord, et la fumée de nos pipes s’échappant sur le bord de nos cha- peaux se tordait comme un panache.
Messieurs les officiers, ébahis de cette tenue, nous regardaient d’un air stupéfait, quelques ga- mins nous suivaient de loin et on nous arrêta pour nous demander nos passeports.
II nous fut néanmoins fort agréable, arrivés à l’hôtel, de pouvoir nous rincer à l’eau chaude, de dormir enfin dans un lit propre et de nous asseoir dans un fauteuil. Nous nous plongeâmes dans les délices de la civilisation, nous prîmes un bain et ne mangeâmes point de veau.
Lorsqu’on n’est pas ingénieur, constructeur ou forgeron, Brest ne vous amuse pas considéra- blement. Le port est beau, j’en conviens; magni- fique, c’est possible; gigantesque, si vous y tenez. Ça impose, comme on dit, et ça donne l’idée d’une grande nation. Mais toutes ces piles de canons, de boulets, d’ancres, le prolongement indéfini de ces quais qui contiennent une mer sans mouve- ment et sans accident, une mer assujettie qui semble aux galères, et ces grands ateliers droits où grincent les machines, le bruit continuel des chaines des forçats qui passent en rang et travaillent en silence, tout ce mécanisme sombre, impitoyable, forcé, cet entassement de défiances organisées, bien vite vous encombre l’âme d’ennui et lasée la vue. Elle se promène à satiété sur des pavés, sur des obus, sur les rochers dans lesquels le port est [ page ]entaillé, sur des monceaux de fer, sur des madriers cerclés, sur des bassins à sec renfermant la carcasse nue des vaisseaux et toujours se heurte aux mu- railles grises du bagne, où un homme penché aux fenêtres éprouve le scellement de leurs bar- reaux en les faisant sonner avec un marteau.
Ici la nature est absente, proscrite, comme nulle part ailleurs sur la terre, c’en est la négation, la haine entêtée, et dans le levier de fer qui casse la roche, et dans le sabre du garde-chiourme qui chasse les galériens.
En dehors de l’arsenal et du bagne, ce ne sont encore que casernes, corps de garde, fortifications, fossés, uniformes, baïonnettes, sabres et tambours. Du matin au soir, la musique militaire retentit sous vos fenêtres, les soldats passent dans les rues, re- passent, vont, reviennent, manœuvrent; toujours le clairon sonne et la troupe marche au pas. Vous comprenez de suite que la vraie ville est l’ar- senal, que l’autre ne vit que par lui, qu’il déborde sur elle. Sous toutes les formes, en tous lieux, à tous les coins, réapparaît l’administration, la disci- pline, la feuille de papier rayé, le cadre, la règle. On admire beaucoup la symétrie factice et la pro- preté imbécile. A l’hôpital de la marine, par exemple, les salles sont cirées de telle façon qu’un convalescent, essayant de marcher sur sa jambe remise, doit se casser l’autre en tombant. Mais c’est beau, ça brille, on s’y mire. Entre chaque salle est une cour, mais où le soleil ne vient ja- mais et dont soigneusement on arrache l’herbe. [ page ]Les cuisines sont superbes, mais à une telle dis- tance, qu’en hiver tout doit parvenir glacé aux malades. II s’agit bien d’eux! les casseroles ne sont- elles pas luisantes? Nous vfmes un homme qui s’était cassé le crâne en tombant d’une frégate et qui depuis dix-huit heures n’avait pas encore reçu de secours; mais ses draps étaient très blancs, car la lingerie est fort bien tenue.
A l’hôpital du bagne j’ai été ému comme un enfant en voyant sur le lit d’un forçat une por- tée de petits chats qui jouaient sur ses genoux. II leur faisait des boulettes de papier et ils cou- raient après sur la couverture en se retenant aux bords avec leurs griffes pointues. Puis il les re- tournait sur le dos, les caressait, les embrassait, les mettait dans sa chemise. Renvoyé au travail, plus d’une fois, sans doute, sur son banc, quand il sera bien triste et bien las, il rêvera à ces heures tranquilles qu’il passait, seul avec eux, à sentir dans ses mains rudes la douceur de leur duvet et leurs petits corps chauds se tapir sur son cœur.
J’aime à croire cependant que le règlement in- terdit ces récréations et que c’était, sans doute, une charité de la religieuse.
Au reste, pas plus là qu’ailleurs, la règle n’est sans exception, outre que d’abord la distinction des rangs ne s’efface pas, quoi qu’on dise ( l’égalité étant un mensonge, même au bagne). Car du bonnet numéroté sort parfois quelque chevelure finement parfumée, comme sur le bord de la che- mise rouge se relève souvent un bout de man-
16 [ page ]chette entourant une main blanche. II y a de plus des faveurs spéciales pour certaines professions, pour certains hommes. Comment ont-ils pu, malgré la loi et la jalousie de leurs camarades, conquérir cette position excentrique qui en fait presque des galériens amateurs et qu’ils gardent cependant comme un fait acquis, sans que per- sonne la leur dispute ? A l’entrée du chantier où l’on construit des canots, vous trouvez une table de dentiste munie de tous les ustensiles de la pro- fession. Sur la muraille, dans un joli cadre vitré, s’alignent des râteliers entrebâillés auprès desquels l’artiste, debout, vous fait sa petite réclame, quand vous passez. II reste là, toute la journée, dans son établissement, occupé à polir ses outils et à enfiler ses chapelets de molaires. II y peut, loin de tout gardien, causer à l’aise avec les promeneurs, ap- prendre des nouvelles du monde médical, exercer son industrie comme un homme patenté. A l’heure qu’il est, il doit éthériser. Un peu plus, il aurait des élèves et ferait des cours. Mais l’homme le mieux posé est le curé Lacolonge. Médiateur entre la chiourme et le banc, le pouvoir s’en sert pour agir sur les galériens qui, de leur côté, s’adressent à lui pour obtenir des grâces. II habite à part, dans une petite chambre fort propre, a un domes- tique pour le servir, mange de grands saladiers de fraises de Plougastel, prend son café et lit les journaux.
Messieurs les ecclésiastiques d’ailleurs jouissent d’égards tout particuliers; ils se réunissent, ont [ page ]entre eux des conférences religieuses, servent la messe, confessent, feraient communier avec plai- sir; c’est un petit séminaire, une aumônerie, il ne manque que le costume pour que l’illusion soit complète.
Si Lacolonge est la tête du bagne, c’est Am- broise qui en est le bras.
Ambroise est un magnifique nègre de près de six pieds de haut et qui eût fait, au xvi* siècle, un admirable bravo pour un homme de qualité. Héliogabale devait nourrir chez lui quelque drôle de cette façon, pour s’amuser, en soupant, à le voir étouffer à bras le corps un lion de Numidie, ou assommer à coups de poing les gladiateurs. II a une peau luisante d’un noir uni, avec un reflet bleu d’acier, une taille mince, vigoureuse comme celle d’un tigre, et des dents si blanches qu’elles en font presque peur.
Roi du bagne de par le droit du muscle, on le redoute, on l’admire; sa réputation d’hercule lui fait un devoir d’essayer les arrivants, et jusqu’à présent ces épreuves ont toutes tourné à sa gloire. II ploie des barres de fer sur son genou, lève trois hommes au bout du poing, en renverse huit en écartant les bras, et quotidiennement mange triple portion, car il a un appétit déme- suré, des appétits de toute nature, une constitution héroïque. Son mignon est un jeune arabe dont il est jaloux à la fureur et qui lui reste fidèle dans la crainte de mourir.
Nous le vîmes au jardin botanique en train d’ar-
\6. [ page ]roser les plantes. On le trouve par là, dans sa serre chaude, derrière les aloès et les palmiers nains, occupé à remuer le terreau des couches, ou à nettoyer les châssis. Les jeudis, jour d’entrées publiques, Ambroise y reçoit ses maîtresses der- rière les caisses d’oranger, et il en a plusieurs, plus qu’il n’en veut. II sait, en effet, s’en procurer, soit par ses séductions, soit par sa force ou par son argent dont il porte habituellement quantité sur lui et qu’il jette royalement dès qu’il s’agit de réjouir sa peau noire. Aussi est-il fort couru d’une certaine classe de dames, et peut-être que les gens qui l’ont mis là n’ont jamais été si fort aimés.
Au milieu du jardin, dans un bassin d’eau claire, couvert de plantes sur les bords qu’om- brage un saule pleureur, il y a un cygne. II s’y promène, d’un coup de patte le traverse en en- tier, en fait cent fois le tour et ne songe plus à en sortir. Pour passer le temps, il s’amuse à gober les poissons rouges.
Plus loin, le long du mur, on a bâti quelques cages pour- recevoir les animaux rares venus d’outre-mer, destinés au Muséum de Paris. Elles étaient vides la plupart. Devant l’une d’elles, dans une étroite cour grillée, un forçat chaussé de bottes fines instruisait un petit chat-tigre et lui ap- prenait comme à un chien à obéir à la parole. II n’a donc pas assez de la servitude, celui-là? II la déverse sur un autre. Les coups de gourdin dont on le menace, il les donne au chat-tigre qui, un beau jour, sans doute, s’en vengera en sautant [ page ]par-dessus son grillage et en allant étrangler le cygne.
Un soir que la lune brillait sur les pavés, et que les bons bourgeois de Brest dormaient dans les bras de leurs épouses ou de leurs servantes, nous nous mimes en devoir d’aller nous promener dans les rues dites infâmes. Elles sont nombreuses. La troupe de ligne, la marine, l’artillerie ont cha- cune la leur, sans compter le bagne qui, à lui seul, a tout un quartier de la ville. Sept ruelles parallèles, aboutissant derrière ses murs, com- posent ce qu’on appelle Keravel qui n’est rempli que par les maîtresses des gardes-chiourme et des forçats. Ce sont de vieilles maisons de bois tas- sées l’une sur l’autre, ayant toutes leurs portes fermées, leurs fenêtres bien closes, leurs auvents bouchés. On n’y entend rien, on n’y voit personne ; pas une lumière aux lucarnes ; au fond de chaque ruelle, seulement un réverbère que le vent balance, fait osciller sur le pavé ses longs rayons jaunes. Le reste n’en est que plus noir. Au clair de lune, ces maisons muettes, à toits inégaux, projetaient des silhouettes étranges.
Quands’ouvrent-elles? A des heures inconnues, au moment le plus silencieux des nuits les plus sombres. Alors y entre le garde-chiourme qui s’esquive de son poste, ou le forçat qui s’échappe de son ban, souvent tous deux de compagnie, s’aidant, se protégeant; puis, quand le jour re- vient, le forçat escalade le mur, le garde-chiourme détourne la tête et personne n’a rien vu. [ page ]Dans le quartier des matelots, au contraire, tout se montre et s’étale. II flambe, il grouille. Les joyeuses maisons vous jettent, quand vous passez, leur bourdonnement et leur lumière. On crie, on danse, on se dispute, on s’amuse. Dans de grandes salles basses du rez-de-chaussée, des femmes en camisole de nuit sont assises sur des bancs, le long de la muraille blanchie où un quinquet est accroché; d’autres, sur le seuil des portes, vous appellent, et leurs têtes animées se détachent sur le fond du bouge éclairé où retentit le choc des verres avec les grosses caresses des hommes du peuple. Vous entendez sonner les baisers sur des épaules charnues, et rire de plaisir, au bras de quelque matelot bruni qui la tient sur ses genoux, la bonne fille rousse dont la gorge débraillée s’en va de sa chemise, comme sa chevelure de son bonnet. Ceux qui sont dehors viennent regarder à travers les carreaux ou causent doucement avec quelque égrillarde à moitié nue qui se penche sur leur visage. Les groupes stationnent; ils attendent. Cela se fait sans façon et comme l’envie vous y pousse. En voyageurs consciencieux et qui veu- lent étudier les choses de près, nous entrâmes... Mais ça se fait et ça ne se dit pas ! Mais c’est in- convenant! Voici un livre dégoûtant! Comment? Aller chez les filles et l’écrire encore ! Où en sommes-nous? Quelle révoltante littérature! L’im- pudence ne va pas plus loin. C’est d’un cynisme, d’une immoralité ! Comment ne pas rougir...
Nous entrâmes dans l’un de ces établissements [ page ]que la Providence a placés dans les villes comme de fétides mais utiles égouts, ainsi que disent les écono- mistes. II n’était ni des derniers, encore moins des premiers.
Dans un salon tendu de papier rouge, trois ou quatre demoiselles étaient assises autour d’une table ronde, et un amateur en casquette, qui fu- mait sa pipe sur le sofa, nous salua poliment quand nous entrâmes. Elles avaient des tenues modestes et des robes parisiennes.
Les meubles d’acajou étaient couverts d’utrecht rouge, le pavé ciré et les murs ornés des batailles de l’Empire. O vertu, tu es belle, car le vice est bien bête !
Ayant près de moi une femme dont les mains auraient suffi pour abattre le satyriasis le plus ro- buste et ne sachant donc que faire, nous payâmes à boire à la compagnie.
Or j’allumai un cigare, m’étendis dans un coin et là, fort triste et la mort dans l’âme, pendant que la voix éraillée des femelles glapissait et que les petits verres se vidaient, je me disais :
— Où est-elle ? Où est-elle ? Est-ce qu’elle est morte au monde, et les hommes ne la reverront- ils plus ?
Elle était belle, jadis, au bord des promon- toires, montant le péristyle des Temples, quand sur ses pieds roses traînait la frange d’or de sa tunique blanche, ou lorsque, assise sur des cous- sins persiques, elle devisait avec les sages en tour- nant dans ses doigts son collier de camées. [ page ]Elle était belle, debout, nue sur le seuil de sa cella dans sa rue de Suburre, sous la torche de ré- sine qui pétillait dans la nuit, quand elle chantait lentement sa complainte campanienne et qu’on entendait sur le Tibre de longs refrains d’orgie.
Elle était belle aussi dans sa vieille maison de la Cité, derrière son vitrage de plomb, entre les étudiants tapageurs et les moines débauchés, quand, sans peur des sergents, on frappait fort sur les tables de chêne les grands pots d’étain, et que les lits vermoulus se cassaient sous le poids des corps.
Elle était belle, accoudée sur un tapis vert et guignant l’or des provinciaux, avec ses hauts ta- lons, sa taille de guêpe, sa perruque à frimas dont la poudre odorante lui tombait sur les épaules, avec une rose de côté, avec une mouche sur la joue.
Elle était belle encore parmi les peaux de bique des cosaques et les uniformes anglais, se poussant dans la foule des hommes et faisant luire sa poi- trine sur la marche des maisons de jeu, sous l’étal des orfèvres, à la lueur des cafés, entre la faim et l’argent.
Que pleurez-vous? Est-ce la monarchie? sont- ce les croyances, est-ce la noblesse ou le prêtre? Moi, je regrette la fille de joie.
... Sur le boulevard, un soir encore, je l’ai vue passer, aux feux du gaz, alerte, muette, lançant ses yeux, et glissant sur le trottoir sa semelle traî- nante. J’ai vu sa figure pâle aux coins des rues et [ page ]la pluie tomber sur les fleurs de sa chevelure, quand sa voix douce appelait les hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.
Ce fut son dernier jour; le lendemain elle ne reparut plus.
Ne craignez point qu’elle revienne, car elle est morte maintenant, bien morte! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s’effarouche des mots gros- siers et met à la Caisse d’épargne les sous qu’elle gagne.
La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât encore ; on a filtré le ruisseau, tamisé l’ordure.
Voilà ce que je me disais sur le sofa de ces dames tout en mâchant mon cigare éteint. Je n’y fis pas autre chose, et en nous en retournant nous déplorions dans nos âmes le type perdu dont la plate caricature nous avait glacés d’ennui.
Autrefois, lorsqu’on se promenait, on avait chance aussi de rencontrer des ours, des bate- leurs, des tambours de basque, des singes habil- lés de rouge, dansant sur le dos d’un dromadaire, mais tout cela est également parti, est également chassé, proscrit sans retour; la guillotine est hors barrière et fonctionne en cachette, les forçats vont en voiture fermée et les processions sont défen- dues!
Dans quelque temps, les saltimbanques aussi auront disparu, pour faire place aux séances ma- gnétiques et aux banquets réformistes, et la dan- seuse de corde bondissant dans l’air, avec sa robe [ page ]pailletée et son grand balancier, sera aussi loin de nous que la bayadère du Gange.
De tout ce beau monde coloré, bruissant comme la fantaisie même, si mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique intime et d’ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce était triste, dernier cri d’un âge perdu, race lointaine qu’on disait venue de l’autre bout de la terre, et qui nous apportait dans le bruit de ses grelots comme la vague souvenance et l’écho mourant des joies idolâtrées, quelque fourgon qui s’en va sur la grande route, ayant des toiles roulées sous son toit et des chiens crottés sous sa caisse, un homme en veste jaune escamo- tant la muscade dans des gobelets de fer-blanc, les pauvres marionnettes des Champs-Elysées et les joueurs de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.
II est vrai qu’il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties d’un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l’ancien? Est-ce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles ?
Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d’une tente carrée de toile grise, un homme en blouse jouait du tambour; derrière lui se dressait une large pancarte peinte représentant un mou- ton, une vache, des dames, des messieurs et des militaires. C’étaient les deux, jeunes phénomènes de Guérande, porteurs d’un bras, quatre épaules. Leur même montreur ou éditeur criait à se lancer [ page ]les poumons par la bouche et annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d’animaux féroces qui allaient commencer à l’heure même. Sous l’estrade on voyait un âne; trois ours roupil- laient à côté, et des aboiements de chiens, partant de l’intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du tambour, aux cris saccadés du proprié- taire des jeunes phénomènes et à ceux d’un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et gaillard comme lui, mais grand et maigre, de figure si- nistre et vêtu d’une plaude en lambeaux : c’est son associé; ils se sont rencontrés en route et ont uni leurs commerces. L’un a apporté les ours, l’âne et les chiens; l’autre les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les re- présentations.
Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour mu- raille la toile grise qui frissonne au vent et s’en irait sans les pieux qui la retiennent. Une balus- trade contenant les spectateurs règne le long des côtés de l’arène où, dans un coin à part, grigno- tant une botte de foin déliée, nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau et, de place en place, à d’autres morceaux de bois plus petits, des chiens sont atta- chés avec des ficelles, s’y démènent et tirent dessus en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l’estrade, les ours grognent, la foule arrive.
On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et qui semblait considéra- [ page ]blement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour du cou un collier d’où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On l’attacha au mât du milieu; alors ce fut un redoublement d’aboiements aigus, enroués, fu- rieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient, grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes écartées et, dans un angle, vis- à-vis l’un de l’autre, les deux maîtres hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d’abord trois dogues; ils se ruèrent sur l’ours qui commença à tourner autour du poteau et les chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à demi écrasés sous ses pattes, puis se relevant aussitôt et bondissant se suspendre à sa tête qu’il secouait en vain sans pouvoir se débarrasser de cette couronne de corps endiablés qui s’y tor- daient et le mordaient. L’œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où l’ours allait être étranglé; alors ils se précipitaient des- sus, les en arrachaient, les tiraient par le cou, et pour leur faire lâcher prise leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient pas. L’ours se débattait sous les chiens, les chiens mordaient l’ours, les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se distinguait par son acharnement; cramponné par les crocs à I’échine de l’ours, on avait beau lui mâcher la queue, la lui plier en double, lui [ page ]presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point, et l’on fut obligé d’aller cher- cher un Iouchet pour lui desserrer les dents de force. Quand tout était séparé, chacun se repo- sait, l’ours se couchait, les chiens haletaient, la langue pendante; les hommes, en sueur, se reti- raient d’entre les dents les brins de poil qui y étaient restés, et la poussière soulevée par la mêlée s’éparpillait dans l’air et retombait à I’en- tour sur les têtes du public.
On amena successivement deux autres ours dont l’un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l’âne. II se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons; serrant la queue, bais- sant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu’ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.
Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d’heure se passa préalablement à les animer l’un contre l’autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, [ page ]leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur hocquesonnaient avec violence. L’homme maigre surtout travaillait de tout cœur; il tirait de sa poi- trine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraiflée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu’un chef d’orchestre à son pupitre, il absorbait en lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait; mais quand les dogues étaient déchaînés, et qu’ils s’entredéchiraient tous en hurlant, l’enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d’un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux; il aurait voulu mordre aussi, qu’on le mordît, être chien, avoir une gueule pour se rouler là dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang; pour sentir les crocs dans les peaux velues, dans de la chair chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s’y débattre de tout son cœur.
II y eut un moment critique, quand tous les chiens l’un sur l’autre, tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d’oreilles, qui oscillait dans l’arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d’endom- mager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l’associé accou- rut. C’est là qu’on mordit bien vite les queues, qu’on donna des coups de poing, des coups de pied, qu’on se dépêchait, qu’on allait. Les chiens