Paysage (Hugo)
La bibliothèque libre.
- Lorsque j'étais enfant : "Viens, me disait la Muse,
- Viens voir le beau génie assis sur mon autel !
- Il n'est dans mes trésors rien que je te refuse,
- Soit que l'altier clairon ou l'humble cornemuse
- Attendent ton souffle immortel.
- "Mais fuis d'un monde étroit l'impure turbulence ;
- Là rampent les ingrats, là, règnent les méchants.
- Sur un luth inspiré lorsqu'une âme s'élance,
- Il faut que, l'écoutant dans un chaste silence,
- L'écho lui rende tous ses chants !
- "Choisis quelque désert pour y cacher ta vie.
- Dans une ombre sacrée emporte ton flambeau.
- Heureux qui, loin des pas d'une foule asservie,
- Dérobant ses concerts aux clameurs de l'envie,
- Lègue sa gloire à son tombeau !
- "L'horizon de ton âme est plus haut que la terre.
- Mais cherche à ta pensée un monde harmonieux,
- Où tout, en l'exaltant, charme ton cœur austère,
- Où des saintes clartés, que nulle ombre n'altère,
- Le doux reflet suive tes yeux.
- "Qu'il soit un frais vallon, ton paisible royaume,
- Où, parmi l'églantier, le saule et le glaïeul,
- Tu penses voir parfois, errant comme un fantôme,
- Ces magiques palais qui naissent sous le chaume,
- Dans les beaux contes de l'aïeul.
- "Qu'une tour en ruine au flanc de la montagne
- Pende, et jette son ombre aux flots d'un lac d'azur.
- Le soir, qu'un feu de pâtre, au fond de la campagne,
- Comme un ami dont l'œil de loin nous accompagne,
- Perce le crépuscule obscur.
- "Quand, guidant sur le lac deux rames vagabondes,
- Le ciel, dans ce miroir, t'offrira ses tableaux,
- Qu'une molle nuée, en déroulant ses ondes,
- Montre à tes yeux, baissés sur les vagues profondes,
- Des flots se jouant dans les flots.
- "Que, visitant parfois une île solitaire
- Et des bords ombragés de feuillages mouvants,
- Tu puisses, savourant ton exil volontaire,
- En silence épier s'il est quelque mystère
- Dans le bruit des eaux et des vents.
- "Qu'à ton réveil joyeux, les chants des jeunes mères
- T'annoncent et l'enfance, et la vie, et le jour.
- Qu'un ruisseau passe auprès de tes fleurs éphémères,
- Comme entre les doux soins et les tendres chimères
- Passent l'espérance et l'amour.
- "Qu'il soit dans la contrée un souvenir fidèle
- De quelque bon seigneur, de hauteur dépourvu,
- Ami de l'indigence et toujours aimé d'elle ;
- Et que chaque vieillard le citant pour modèle,
- Dise : Vous ne l'avez pas vu !
- "Loin du monde surtout mon culte te réclame.
- Sois le prophète ardent, qui vit le ciel ouvert,
- Dont l'œil, au sein des nuits, brillait comme une flamme,
- Et qui, de l'esprit sain ayant rempli son âme,
- Allait, parlant dans le désert !"
- Tu le disais, ô Muse ! Et la cité bruyante
- Autour de moi pourtant mêle ses mille voix,
- Muse ! et je ne fuis pas la sphère tournoyante
- Où le sort, agitant la foule imprévoyante,
- Meut tant de destins à la fois !
- C'est que, pour m'amener au terme où tout aspire,
- Il m'est venu du ciel un guide au front joyeux ;
- Pour moi, l'air le plus pur est l'air qu'elle respire ;
- Je vois tous mes bonheurs, Muse, dans son sourire,
- Et tous mes rêves dans ses yeux !