Pie IX au Paradis/2

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Scène I Pie IX au Paradis
Scène II
Scène III


Le Pape, avant de prendre son billet pour l’autre monde, se vêtit de ses ornements les plus beaux ; par précaution il emplit sa bourse. Il se souvenait du conseil de l’hôtelier qui sacra Don Quichotte chevalier : un peu d’argent et quelques chemises sont indispensables en voyage.

Le Pape arriva à la porte du Paradis vers les onze heures du soir. Il y avait encore de la lumière dans la loge du concierge. Il frappa gentiment ; — pas de réponse. Il frappa rudement ;

— Saint-Pierre s’empressa d’ouvrir. Son visage était courroucé, sa trogne rouge flamboyait ; il se promettait de lancer vertement l’intrus qui, si mal à propos, troublait sa conversation nocturne et quotidienne avec la dive bouteille.

— Qui es-tu, canaille, qui frap... ? s’écria-t-il d’une voix encolérée ; mais les sons s’éteignirent subitement dans sa gorge. Sortant sa casquette de loutre et saluant avec humilité, il ajouta :

— Pardonnez-moi, Monseigneur, je croyais qu’il n’y avait qu’un pouilleux Saint-Labre pour venir à de telles heures ; vous m’excus...

Le vêtement splendide du Pape avait produit une révolution dans l’âme de Saint-Pierre. Pie IX, indigné, jeta une pièce au cerbère paradisiaque, et entra en murmurant :

— Et dire que je suis le successeur de ce valet soûlard et insolent ! Il renia son maître au moment du danger. Il le renierait cent fois encore pour étancher son ivrognerie.

Saint-Pierre, un peu remis, admirait de l’œil Pie IX marchant dans la grande avenue du Paradis.

— En voilà un qui est rup ! ... Mais quel chien ! il ne m’a donné qu’une pièce de deux francs. Tonnerre de Dieu ! c’est une pièce fausse du Pape... Le voleur.

Après avoir erré jusqu’au jour, le Pape trouva à qui s’enquérir de la demeure du Père Éternel. C’était une pauvre chaumière. On l’avertit de ne pas prendre la peine de frapper ; personne ne viendrait ouvrir. Au dire des gens, Dieu dans sa vieillesse était devenu misanthrope ; il vivait seul et ne voulait entendre le bruit de la voix humaine. Ces renseignements chagrinèrent le Pape ; il commença à douter de la réussite de son entreprise. Cependant il poussa résolument la porte et entra de plein pied dans la seule pièce de la masure. L’aspect était misérable. Le papier des murs était sale, déchiré et décollé par places ; des lézardes au plafond enfumé zigzaguaient. Près de la cheminée on voyait un fauteuil Voltaire et une petite table, avec un pot de tisane de guimauve et un verre ébréché. Dans le fauteuil un vieillard courbé en deux, tisonnait des fumerons, émettant plus de fumée que de chaleur.

Ce vieillard était Dieu.

Ce n’était pas le puissant ouvrier qui façonna le monde en six jours, ce n’était pas le terrible Jéhovah qui lança la foudre et les éclairs sur Sodome, qui ouvrit les cataractes du ciel pour noyer les humains, ce n’était pas l’effrayant Dieu de Moïse, qui, sur le mont Sinaï apparut au milieu des éclairs, qui, pour inspirer l’amour semait la terreur, qui promenait sur la face de la terre la désolation, la peste, la famine,

Ce n’était pas le sombre Dieu du Moyen Âge, qui tapi au fond des tabernacles envahis par les ombres humait l’odeur de la chair humaine grillée, et savourait les gémissements et les hurlements des torturés de l’Inquisition ; ce n’était pas le Dieu absolu de Charles-Quint et de Louis XIV, qui portait en sa forte main le globe du monde, ce n’était pas même le Dieu de Voltaire, le chétif horloger, qui remontait tous les matins la machine de l’univers ; ce n’était pas même le Dieu bourgeois, monarque constitutionnel qui régnait et ne gouvernait pas ; ce n’était pas même le Dieu vaporeux des métaphysiciens allemands, l’antithèse première, la négation du néant.

C’était un petit vieux sale, dégoûtant, la barbe inculte et remplie de crachats, grelottant, toussotant, renâclant, bavant ; les jambes em­mail­lotées dans la flanelle, le corps enveloppé dans une robe de chambre rapetissée, usée et montrant la doublure rouge aux fesses.

Le Pape, saisi d’étonnement, s’oublia et parla sa pensée :

— Voilà la majesté décrépite, délabrée, ruinée que je représente sur la terre !

— Qui parle ici ? s’écria Dieu, redressant sa figure jaunâtre, d’où s’élançait un énorme nez juif bourré de tabac... Toi tu te dis mon représentant sur la terre et tu oses parler en ma présence ! Et tu oses venir me troubler en ce coin du Paradis, où ne pouvant mourir, j’essaie de me faire oublier. — Puisque tu as forcé la porte de ma retraite, contemple ce que tu appelles une majesté délabrée. Contemple ton œuvre et l’œuvre de tes prédécesseurs, papes maudits. — Maudit soit le jour où j’eus l’idée d’envoyer mon fils Jésus, sur la terre ! J’étais alors le maître souverain de la terre et des cieux ; les humains n’adoraient que moi. Je suis relégué au fond des tabernacles ainsi qu’une antique guenille ; maintenant, les hommes ploient leurs genoux et brûlent leurs cierges devant la face idiote de Jésus, devant le pucelage de sa gourgandine de mère, devant les pieds malpropres et odorants de Saint-Antoine, devant son compagnon, dont ils font une amulette. — Les temps de Mammon sont revenus ; le cochon d’or foule aux pieds Sabaoth, le dieu des armées... — Maudit soit le jour où je donnai la Raison aux hommes ! J’emplissais alors l’univers de ma force et de ma personne, je lançais la foudre, je déchaînais les vents, je soufflais la tempête, je soulevais les vagues des mers, j’ébranlais la terre dans les profondeurs de ses entrailles. Mais, ainsi qu’un enfant sans pitié arrache les pattes et les ailes d’un insecte, la Raison m’arracha, une à une mes fonctions ; elle les octroya aux forces de l’inconsciente Nature. Je restais encore la providence qui asseyait les rois sur les trônes et déversait les richesses sur les hommes : mais l’inhumaine Raison enseigne que les rois sont rois, que les grands sont riches, parce que la masse humaine est bête et lâche et se laisse passivement commander et exploiter. La Raison en grandissant m’a rapetissé. La Raison emplit l’univers. — Maudite soit la Raison ! J’étais diminué, affaibli ; mais les âmes ignorantes, confuses, timorées, avaient encore besoin de moi ; j’existais pour elles. J’étais celui qui seul avait le droit d’être infaillible. Et toi, vieillard imbécile, tu m’as dépouillé de ma dernière prérogative, tu m’as précipité de mon trône, tu as fait de Dieu un pantin dont tu tiens les ficelles : c’est par tes yeux que je dois voir, c’est par ta bouche que je dois mentir. — Vieillard vaniteux et impie, sois maudit ! Race humaine, qui m’a renié après m’avoir créé à ton image, sois maudite ! Maudit, maudit soit celui qui a créé les hommes !... Ah ! si je pouvais lapider, écraser les fils de la terre, si je pouvais. les submerger, lancer sur eux toutes les plaies et tous les tonnerres ! Ah ! je suis impuissant !

Et le Tout-Puissant retomba épuisé.

— Mais c’est un maniaque ! pensa le Pape. — Tout est mal, ce qu’il a fait et ce qu’ont fait les autres... J’aurais été proprement reçu si je lui avais parlé de mes hémorroïdes, ainsi que le conseillait Antonelli. C’eût été d’ailleurs inutile ; Dieu n’est bon qu’à jeter aux chiens... Jésus est le Dieu qu’il me faut...

Pie IX se retira silencieusement et promptement.