Politique extérieure, 1840 - II
[modifier] I
Le mois qui vient de finir a été fécond en évènemens graves, et graves à tel point que la face du monde en pourrait être changée. L’Espagne et l’Orient ont donné des spectacles si extraordinaires, que si ces spectacles avaient paru les uns sans les autres, ils auraient suffi pour absorber l’attention publique, et la captiver au plus haut degré. Mais l’Espagne, qui d’abord avait attiré tous les esprits à elle, les a vus s’enfuir tout à coup vers les affaires d’Orient, au bruit des singulières résolutions prises à Londres.
Avant de passer aux affaires d’Orient, nous dirons quelques mots de celles d’Espagne, qui méritent cependant leur part d’attention, car les plus étranges violations de principes, les plus odieuses scènes d’anarchie viennent de s’y produire à l’envi, dans un moment où l’Espagne semblait pacifiée et triomphante. La guerre civile en effet venait de disparaître pour la seconde fois, par un évènement aussi éclatant que celui de Bergara. Cette redoutable faction, qui sous Cabrera avait désolé le centre de l’Espagne, et avait paru plus redoutable même que celle des provinces basques, cette faction venait non pas de faire un traité, mais de céder le terrain, et de passer tout entière en France sous Cabrera et Balmaseda. Cabrera et Balmaseda, que le ministère français avait refusé de livrer aux vengeances du gouvernement espagnol, mais qu’il avait consenti à détenir temporairement, ne menaçaient plus ni Valence, ni Madrid ; tout semblait fini, et tout à coup la couronne d’Espagne, échappée aux carlistes, semble tomber aux pieds d’un soldat, que le destin a comblé de ses hasards les plus heureux, et qui, sans génie, mais non sans ambition politique, livre à de misérables subalternes sa prodigieuse fortune. Toutefois, ce coup de théâtre si prompt n’était pas sans cause antérieure ; depuis quelque temps, il était facile à pressentir. Un ministère honnête, mais faible, gouvernait l’Espagne pour les modérés. Les chefs de ce parti, les Martinez de la Rosa, les Isturitz, repoussés par la haine jalouse des factions, cherchaient à maintenir dans les mains de quelques-uns de leurs amis un pouvoir qu’ils ne pouvaient posséder eux-mêmes ; ces amis, ministres pour le compte d’autrui, bien intentionnés, mais faibles, vivaient tiraillés entre leurs protecteurs et le quartier-général d’Espartero. Ce double joug était difficile à supporter en même temps, car les chefs modérés avaient pour l’entourage d’Espartero une incroyable aversion, et le quartier-général d’Espartero, conduit par un subalterne, le brigadier Linage, avait pour le parti modéré une haine égale. Comment Espartero, si peu fait pour la violence, si peu fait pour gouverner un parti quelconque, est-il devenu le chef des exaltados après les sanglantes exécutions qu’il avait exercées dans son armée au profit de la discipline ? Comment ? par la cause qui gouverne toujours ces hommes-instrumens, doués de courage de cœur, et faibles d’esprit, par le hasard des relations.
Espartero s’est livré depuis long-temps à un feseur, le brigadier Linage. Linage est un de ces hommes que la jalousie des positions supérieures, qu’ils ne peuvent ni conquérir pour eux-mêmes, ni tolérer chez les autres, rend anarchistes ; Linage est du parti des exaltados. Il a fait plusieurs manifestations dans leur sens, et les exaltados, sachant qu’il y avait à gagner de ce côté, battus dans les élections par le bon sens espagnol, se sont jetés aux pieds d’Espartero, qu’ils avaient baffoué. Espartero leur a donc appartenu. Cependant la duchesse de la Victoire, adroitement conquise par la reine, a quelquefois fait contre-poids à l’influence du brigadier Linage, et a maintenu Espartero flottant nonchalamment entre les anarchistes et la reine.
Jusqu’ici Espartero ne voulait pas être ministre. Il avait une armée, un grand pouvoir ; il gagnait des titres, des dotations ; il prospérait par la guerre civile qui désolait l’Espagne. Il se contentait de tourmenter tous les ministres, de leur faire des querelles à tout propos, pour les plus frivoles motifs. Dès qu’un ministre de la guerre lui avait déplu, il avait un grief tout prêt pour le renvoyer. L’armée, disait alors Espartero, manquait de tout !… l’armée, à laquelle on a prodigué depuis quelques années tous les trésors de l’Espagne ! Cet état insupportable pour tous les ministères était cependant supporté par eux, grace à la guerre civile. Mais la guerre civile finissant, Espartero a vu son rôle fini, ou bien M. Linage l’a vu pour lui, et a décidé qu’Espartero serait ministre. Le voyage de la reine en a fourni l’occasion.
C’est ici le cas d’expliquer ce singulier voyage ; et le rôle qu’a joué la diplomatie française en Espagne.
La reine s’est mis en tête le projet d’aller en Catalogne. On ne sait pas bien encore le vrai motif de ce déplorable voyage. Les infans qui sont à Paris ont cru que c’était pour marier la jeune reine à un prince de Cobourg qui vient de quitter Lisbonne, et qui, voyageant actuellement en Espagne, vient de toucher à Cadix, Malaga, Valence, etc. Les modérés de Madrid ont dit que la reine allait les livrer à Espartero. Les exaltés eux-mêmes, pour lesquels on disait le voyage préparé, ont cru que la reine s’éloignait de Madrid pour faire un coup d’état contre la constitution, et dans le but de rétablir le statut royal. C’est bien la preuve que tous se trompaient, et que le voyage n’était préparé avec et pour aucun d’eux.
La reine avait probablement les plus frivoles motifs, nous étonnerions si nous disions les plus vraisemblables. Nous sacrifierons au respect que mérite une reine pleine de cœur et d’esprit, nourrie d’amertumes depuis sept ans, nous sacrifierons le plaisir de curiosité que nous pourrions donner à nos lecteurs. Mais au travers des frivoles motifs qui l’entraînaient, la reine croyait trouver un motif politique qui excusait à ses propres yeux la légèreté de sa résolution ; elle espérait exercer sur Espartero un ascendant qui, en général, s’est trouvé irrésistible toutes les fois qu’elle a voulu l’exercer. Ses ministres, parlant au nom des modérés, ne cessaient de lui dire qu’Espartero voulait usurper. Elle a pris je ne sais quel plaisir de reine et de femme à le leur montrer à ses pieds, soumis, raisonnable, tout prêt peut-être à aller s’endormir dans le sein d’un ministère qu’il couvrirait de son nom, et par lequel il serait conduit comme il a coutume de l’être.
Vaine et déplorable illusion, payée d’un effroyable et funeste scandale ! Quand la reine a fait part de ce projet à ses ministres et au corps diplomatique, elle a reçu d’inutiles conseils. Le ministère français, ayant pour principe de respecter l’indépendance de l’Espagne, avait toujours recommandé à l’ambassadeur de ne pas se faire homme de parti, de s’abstenir de vivre au milieu des coteries, de ne pas renouveler un spectacle déjà donné, celui d’un ambassadeur français s’affichant pour moderados, et d’un ambassadeur anglais s’affichant pour exaltados. — Sachez sans doute préférer le bien au mal, avait dit le ministre à l`ambassadeur, et si un parti veut des choses raisonnables, si un autre en veut d’absurdes, n’affichez pas d’être indifférent entre le vrai et le faux ; mais bornez-vous là : ne partagez les passions de personne ; tenez-vous en dehors des partis ; autrement vous serez compromis, et la France avec vous. Vos conseils même seront sans force. C’est, dit-on, un des motifs pour lesquels M. de Rumigny avait encouru en quelques circonstances la désapprobation du cabinet. Les moderados, qui sont modérés dans leurs doctrines, mais un peu exaltés par caractère, ont fort mal pris ces conseils de prudence, et ont prétendu que le ministère français voulait faire passer l’influence aux exaltados. Il n’en était rien, le ministère français voulait de la mesure dans la conduite de ceux qui le représentaient ; mais il ne voulait porter l’influence ni aux uns ni aux autres ; il regardait cela comme hors du droit et du pouvoir d’un ambassadeur étranger.
Est survenu, comme nous le disions, le projet de voyage de la reine. Le ministère français l’a vivement blâmé, et cela par un droit qui ne lui aurait point appartenu, si on n’avait pas offert à l’ambassadeur d’en faire partie. L’ambassadeur y avait à peu près consenti ; le ministère l’a rappelé sur-le-champ. Le ministère français ne voulait à aucun prix rendre la France responsable de ce qui se passerait à Barcelone ; il craignait, si des désordres éclataient, que la personne de l’ambassadeur ne fût compromise, M. de Rumigny surtout étant devenu odieux aux exaltados, qui lui en voulaient cruellement. Le rappel de l’ambassadeur, l’envoi d’un nouveau représentant, homme ferme, intelligent, habitué à se conduire entre les partis, allait donner le temps de juger le but et la conduite du voyage. Puisqu’on n’avait pas pu l’empêcher, il y avait toute convenance à n’y prendre aucune part, mais à se tenir prêt à pourvoir aux éventualités qu’il pourrait faire naître. Le nouvel ambassadeur, M. de la Redorte, reçut ordre de se tenir à quelque distance de Port-Vendres.
Ce déplorable voyage a eu lieu. La reine, fêtée par l’armée et le peuple, insultée par quelques municipalités, obsédée dans plusieurs de ses stations par Espartero, qui lui a purement et simplement demandé la présidence du conseil, est arrivée à Barcelone un jour satisfaite, un autre jour désolée d’avoir entrepris ce voyage. A Barcelone, elle a plusieurs jours de suite attendu Espartero. Il semblait vouloir laisser percer une nuance de mécontentement ; il est venu enfin, et a reçu une ovation indigne de lui, une ovation de la plus vile populace. Barcelone a pris un aspect sinistre. Espartero, bien préparé par Linage, est venu au palais de la reine, et lui a parlé du mécontentement public. Il ne lui a plus cette fois demandé le ministère, mais le refus de sanction à cette loi des ayuntamientos, seule loi vraiment sage qu’on ait depuis quelques années présentée en Espagne, seule loi qui puisse lui procurer un peu d’ordre administratif. La reine a refusé, elle a discuté avec Espartero. Au premier abord, il a eu force argumens ; mais la reine, qui est femme d’esprit, a soutenu la discussion, elle a bientôt épuisé les provisions d’Espartero, qui est resté au dépourvu devant la spirituelle abondance de sa souveraine. Il s’est retiré battu, pas trop mécontent de sa défaite ; car, quand il est livré à sa bonne nature, il n’aspire qu’à la gloire qui lui appartient, celle d’un héroïque soldat. Mais rentré chez lui, on lui a appris qu’il avait été battu, on lui a dit que la reine l’avait joué ; il s’est indigné alors, et a voulu partir. Il est resté plusieurs jours dans cet état entre Linage et sa femme, qui tantôt appuyait la reine, tantôt effrayée tournait aux exaltados. Enfin on l’a poussé à donner sa démission. La reine aurait fini par l’accepter, on s’en est douté, on a eu recours à l’émeute. L’émeute s’est montrée, non pas comme chez nous, en attaquant la force publique, mais en hurlant, en insultant les honnêtes gens, en égorgeant les victimes qui n’étaient pas défendues. Espartero, disposant de cinquante mille soldats fidèles, a laissé l’émeute opprimer sa souveraine. La reine l’a fait appeler, il a exigé le renvoi des ministres, la non-sanction de la loi des ayuntamientos, la dissolution des cortès. La non-sanction de la loi des ayuntamientos était chose impossible, car déjà la sanction envoyée à Madrid était publiée. La dissolution des cortès a été bravement refusée par la reine ; mais le renvoi des ministres a été accordé, et un nouveau ministère composé. Cette concession a désarmé les conseillers d’Espartero. L’émeute a cessé un instant
Il a fallu composer un ministère. Là était la difficulté. Pour première punition, Espartero n’a pas pu en faire partie ; car, même au milieu de cette odieuse licence, une sorte de pudeur publique obligeait Espartero à ne point paraître avoir fait tout cela pour s’emparer du pouvoir. Il a cherché des ministres, il n’en a pas trouvé, car il n’y en a pas beaucoup là, comme ailleurs, dans le parti de la violence. On a cherché quelques hommes d’affaires, MM. Onis, Campuzano, que des mécontentemens personnels ont jetés dans l’opposition, mais qui n’ont rien de commun avec les anarchistes, puis des officiers, des administrateurs, tous étrangers aux partis, mais aussi aux cortès, et sans influence auprès d’elles. Ce ministère, tel quel, dont on a réuni les noms, parce qu’il en fallait faire un qui fût pris dans l’opposition, non dans la violence, ce ministère tel quel, il est douteux qu’il accepte, car ses membres sont absens, et le cri de l’Espagne contre les scènes de Barcelone a de quoi décourager tout le monde. Espartero va donc se trouver avec la reine et le gouvernement sur les bras, et n’en sachant que faire, ayant mis les anciens ministres en fuite, ne pouvant pas l’être, n’en ayant pas qui veuillent l’être.
Première punition ! Mais une autre s’en est suivie. Espartero a été débordé, l’émeute a ensanglanté les rues, commis des horreurs qui depuis quarante ans semblaient ne pouvoir reparaître. Espartero a vu des victimes se réfugier à ses pieds et à ceux de sa femme ; il s’est indigné alors. Honneur à lui dans ses fautes ! Il s’est retrouvé ce qu’il est, un cœur honnête et généreux, abusé par des misérables ; il a menacé l’ayuntamiento de le faire fusiller, il a rétabli un peu d’ordre. Mais il est là avec sa reine désolée, humiliée, sans ministres, sans pouvoir, dégoûtée de régner ; et lui, il a vu en un jour ternir sa gloire et rabaisser ses services ! Cependant il s’est relevé en défendant au dernier jour l’ordre et les honnêtes gens. Puisse-t-il mieux comprendre l’intérêt de son pays, de sa souveraine et de sa gloire !
Au milieu de ces hideuses scènes, nous avons à nous honorer, nous, de la conduite du jeune et courageux ambassadeur envoyé à Barcelone. Quand il a été visible qu’aucune machination, aucune intrigue ne pouvait plus être imputée au gouvernement de la reine ; que la diplomatie française, en se montrant à Barcelone, n’encourait aucune responsabilité ; qu’il n’y avait que de l’appui à porter à la reine, M. de la Redorte a reçu ordre de partir. Courageux et plein d’aplomb, nouveau d’ailleurs, étranger aux partis, il courait moins de chances que son prédécesseur. Il s’est embarqué ; il est descendu hardiment au milieu des rues ensanglantées de Barcelone ; dans l’hôtel du consul qu’il habitait, il a fait prendre quelques précautions au moyen des marins français. Il a pris ces précautions afin de couvrir les victimes auxquelles il allait donner asile ; il les a reçues toutes sans distinction ; puis il est allé, accompagné d’un simple secrétaire, se montrer dans les rues. Son regard ferme et calme a déconcerté les odieux égorgeurs qui déshonoraient la capitale de la Catalogne, et il a porté par sa conduite un singulier appui aux honnêtes gens épouvantés.
Il s’est rendu chez la reine, lui a présenté ses lettres de créance et offert l’appui de son gouvernement ; là, il attend, sans se permettre un jugement sur les ministres que la reine a appelés ou appellera. Ce rôle ne lui appartient pas. Les ministres choisis par la reine sont, pour nous, les ministres légitimes de la royauté espagnole, quelle que soit leur origine ; si leur conduite surtout, comme celle de tous les hommes éclairés par le pouvoir, est humaine et modérée, l’ambassadeur de France fera avec eux, comme avec d’autres, les affaires des deux gouvernemens, en formant des vœux pour l’ordre, pour la reine, pour cette noble monarchie espagnole qui manque à l’Europe, et dont le retour au rang des grandes puissances est à la fois un besoin et un souhait sincère de la France.
Ces scènes tragiques, en d’autres temps, auraient fait oublier toute autre chose en Europe ; mais lord Palmerston s’est chargé de les faire oublier, toutes grandes qu’elles soient, par la grave résolution à laquelle il vient de pousser ses collègues et les représentans des cours du Nord. Autant qu’il était en lui, il a rompu l’alliance anglo-française, alliance sur laquelle repose depuis dix ans la paix du monde ! Quoi de plus grave en effet ? quoi de plus digne de l’attention inquiète de l’univers ?
Sans doute la paix n’est pas encore rompue ; mais le lien qui retenait les passions de l’Europe est brisé ou près de l’être. Comment ne serait-on pas alarmé d’une telle résolution ? comment ne demanderait-on pas compte au ministre anglais de la témérité qui menace le repos du monde ?
De bas ennemis, qui dans une situation pareille ne voient que des hommes à décrier, s’adressent au cabinet du 1er mars et lui disent : Eh bien ! cette alliance anglaise que vous avez préconisée avec tant de complaisance, qu’est-elle devenue ? Vous avez donc soutenu une fausse politique ; vous vous êtes trompé, retirez-vous !
Rien n’est plus indigne qu’un tel langage ; le cabinet actuel a toujours voulu l’alliance anglaise, et a bien fait de la vouloir. Si quelqu’un pouvait la sauver, c’était lui ; mais les choses étaient si avancées, qu’il ne l’a pas pu, et que personne ne l’aurait pu à sa place. Les faits connus de tout le monde en font foi.
Quand le cabinet du 1er mars est arrivé, les propositions Brunow allaient être signées. Une idée du général Sébastiani a seule différé cette signature ; le général avait suggéré au cabinet anglais la pensée d’appeler à Londres un plénipotentiaire turc, pour traiter avec ce plénipotentiaire la question d’Orient. Cette idée, adoptée par lord Palmerston, avait fourni le moyen de gagner deux mois. De plus l’arrivée d’un nouvel ambassadeur, M. Guizot, l’avènement d’un nouveau ministère, celui de M. Thiers, étaient des motifs d’interruption dans la négociation. On a donc suspendu les pourparlers, et le cabinet du 1er mars a su gagner encore cinq mois ; et sans les évènemens du Liban, il est probable que la question, encore ajournée, eût insensiblement abouti au statu quo, la meilleure des solutions dans l’embarras où l’Europe était placée.
Voilà la vérité rigoureuse, que l’on ne comprendra bien qu’en remontant un peu haut dans l’exposé des faits. fous les avons puisés à bonne source.
La France n’a jamais eu, depuis dix ans, que deux politiques à suivre, celle de l’isolement ou celle des alliances.
Rester seule, et appuyer telle ou telle solution suivant les circonstances, en se portant vers les uns ou les autres, était une politique forte sans doute, mais toujours coûteuse et menaçante. Il fallait, pour une telle politique, que la France restât armée, presque sur le pied de guerre ; que, lorsqu’elle trouverait tout le monde contre elle sur une question, elle menaçât l’Europe de ses deux forces, la guerre et la révolution. Mais c’était là une politique dure, alarmante, presque odieuse pour le monde. En s’alliant à l’une des puissances, elle pouvait alors, par des voies plus douces, celles des négociations et des transactions, arriver à des résultats tout aussi profitables, avec l’avantage de calmer les esprits en France et en Europe, et de ramener à elle les gouvernemens effrayés. C’était, en un mot, la politique la plus humaine ; la France l’a préférée et a bien fait.
Résolue à s’allier à quelqu’un, la France pouvait-elle s’allier à d’autres que l’Angleterre ? Évidemment non. Ceux qui lui conseillaient l’alliance russe étaient de purs rêveurs. La Russie affectait un éloignement blessant. La Prusse et l’Autriche avaient de notre révolution un effroi mal dissimulé. L’Angleterre seule, ayant de nos institutions le goût et l’habitude, regardait notre révolution d’un œil philosophique, la Russie d’un œil jaloux, et inclinait visiblement vers nous. Il n’y avait ni à choisir ni à hésiter.
Il fallait être seuls, c’est-à-dire toujours armés, toujours menaçans, ou être alliés de quelqu’un, et, en étant alliés, l’être de l’Angleterre.
Toute autre politique était non-seulement absurde ; elle était plus, elle était impossible.
M. Thiers a donc eu raison de dire qu’il fallait persévérer le plus possible dans l’alliance anglaise, et ne s’en retirer que lorsqu’il serait prouvé aux yeux du monde que l’Angleterre avait tort contre la France. Il a eu raison de parler ainsi, car la France, en revenant à la politique de l’isolement, c’est-à-dire à la politique armée et menaçante pour l’Europe, devait pouvoir dire à cette Europe, dont l’appui moral lui est nécessaire, même pendant la guerre, la France devait pouvoir lui dire, et lui prouver qu’elle n’avait pas tort.
Nous croyons qu’elle a raison aujourd’hui ; nous croyons que la question, bien jugée, lui vaudra l’approbation universelle.
La question d’Orient était l’écueil le plus redoutable pour l’alliance anglaise ; car en Orient l’Angleterre, se trompant sur ses intérêts fondamentaux, pouvait céder à des ombrages irréfléchis contre la France. Ces ombrages, c’est l’Égypte qui allait les exciter. L’Angleterre veut pouvoir remonter l’Euphrate et la mer Rouge pour mettre en communication l’Inde avec la Méditerranée et l’Europe. Rien n’est plus naturel. Méhémet-Ali, qui repousserait des établissemens fixes et armés sur son territoire, ne s’est jamais refusé à laisser établir dans ses états des communications faciles, régulières ; il y a même le plus grand intérêt. La France ne s’y est jamais opposée : elle livrerait des combats acharnés pour que l’Égypte ne fût pas anglaise ; mais elle ne s’opposera jamais à ce que l’Égypte soit traversée par le commerce du monde.
C’est ailleurs que l’Angleterre devrait voir ses dangers. Ils sont à Hérat, à Khiva, à Ispahan. La Russie lui fait là une guerre acharnée d’influence, et prochainement peut-être une guerre d’une autre espèce ; elle la menace surtout à Constantinople d’un coup irréparable. C’est là ce qu’il fallait toujours faire sentir à l’Angleterre dès l’origine, avant que les amours-propres fussent engagés dans une voie fatale et dangereuse.
A l’origine de la question d’Orient, on s’est trompé dans les chambres françaises, autant au moins que dans les conseils du gouvernement, sur la marche à suivre. Avant toujours peur de la guerre, on a songé à faire aboutir la question à des conférences, dans lesquelles le protectorat exclusif de la Russie serait annulé au moyen d’un protectorat plus générai, celui des cinq puissances. On courait là un vrai danger, celui de se quereller en conférant, et en se querellant la chance la plus certaine, c’était que l’Angleterre et la France se querelleraient entre elles, parce que la question égyptienne devait se retrouver à tout instant sous la question turque, et Alexandrie derrière Constantinople.
La peur d’agir a donc fait rechercher des conférences où la vraie question, celle de Constantinople, qui aurait toujours rallié la France et l’Angleterre, a disparu devant celle d’Alexandrie, qui devait les diviser. Si, dès l’origine, on avait armé une flotte, demandé à l’Angleterre d’en armer une, et qu’on lui eût proposé de les réunir aux Dardanelles, avec l’ordre formel et avoué de courir à Constantinople, si les Russes ou les Égyptiens y venaient ; qu’ensuite on eût proposé de laisser faire le sultan et le pacha, l’Angleterre, qui, à l’origine, était fort alarmée pour Constantinople, aurait accepté ce plan sans contestation. Ni les Russes ni les Égyptiens ne seraient venus à Constantinople ; on n’aurait pas eu à forcer les Dardanelles ; en laissant faire le sultan et le pacha, ils se seraient accordés à la suite de la bataille de Nézib ; on ne se serait pas chargé, par la fatale note du 27 juillet, de les mettre d’accord, et aujourd’hui tout serait fini.
Il faut le dire, il y a eu là de la faute de tout le monde, chambres et gouvernement, France et Angleterre.
Mais les choses n’ayant pas été ainsi dirigées, on s’est chargé de tout arranger soi-même, et on s’est mis à conférer à cinq sur l’arrangement à proposer au sultan et au pacha d’Égypte. M. de Metternich, qui s’était flatté de compléter la conférence en y amenant la Russie et de la diriger ensuite, est malheureusement tombé malade. Les conférences n’ont pas eu lieu ; on leur a substitué des pourparlers. L’Angleterre, qui était toujours inquiète des conséquences de cette question, avait une grande humeur contre le pacha, qui l’avait fait naître. Elle était trompée par les inspirations de l’homme le plus dangereux qu’on ait jamais envoyé dans aucune ambassade, de lord Ponsomby, esprit faux, emporté, brouillon, voulant à tout prix, et le disant même, faire sortir la guerre de la question d’Orient. Lord Ponsomby avait poussé le sultan à la guerre, et maintenant il imputait au pacha d’être la cause de la rupture. Il peignait les choses sous le jour le plus faux à son cabinet. Lord Palmerston, mal renseigné, s’est donc insensiblement animé contre le vice-roi. Il a, dans le courant de l’été de l’année dernière, proposé au ministère français de reprendre la flotte turque au pacha. Le ministère français a refusé, et a bien fait ; mais le refus a été connu et envenimé, l’aigreur a commencé. On s’est réciproquement interrogé sur ce que l’on voulait faire pour en finir ; on s’est peu ou pas expliqué, on s’est aigri davantage, et c’est alors que, vers l’automne de l’année dernière, la Russie, voyant naître une division entre la France et l’Angleterre, s’est proposé d’en profiter : elle a envoyé M. de Brunow à Londres.
Elle a offert à l’Angleterre de lui livrer le pacha d’Égypte, si elle voulait signer avec elle une convention ayant pour but de finir ensemble la question d’Orient. C’est là que le bon sens de l’Angleterre aurait dû l’éclairer sur un piège aussi facile à apercevoir. La Russie, en effet, n’avait pas grand intérêt à donner plus ou moins au sultan ou au pacha ; pourvu que le pacha ne vînt pas à Constantinople substituer un empire jeune et vigoureux à un empire décrépit et mourant, le reste lui importait peu. Ce qui lui importait, c’était de séparer la France de l’Angleterre, et elle aurait acheté cette séparation d’un prix plus grand que le sacrifice du pacha d’Égypte. L’Angleterre aurait dû voir que le plaisir d’humilier Méhémet-Ali, de lui ôter un pachalik pour le donner à la Porte, était peu de chose ; elle aurait dû comprendre que, si c’étaient de libres communications qu’elle voulait à travers l’Égypte et la Syrie, elle les aurait avec le pacha comme avec le sultan ; que le sultan, en recouvrant ces provinces, y substituerait l’anarchie à l’administration dure et vigoureuse de Méhémet-Ali, et que l’anarchie valait moins pour les commerçans qui traversent un pays, qu’une autorité même oppressive. L’Angleterre n’a pas vu tout cela ; elle a cédé au désir d’humilier le vice-roi ; son ministre a été sensible aux caresses de la Russie, qui jusque-là l’avait fort maltraité, et il a écouté les propositions Brunow. Pourtant, on les a renvoyées à Pétersbourg une première fois ; elles sont revenues modifiées, et, au mois de mars dernier, elles étaient presque acceptées.
Le général Sébastiani, comme nous l’avons dit, proposa alors, sous prétexte de donner plus de régularité à cette négociation, d’appeler un négociateur turc. Il fit bien, c’étaient deux mois de gagnés. Le temps était bon à employer ici pour donner à tout le monde le moyen de réfléchir et de se calmer.
C’est alors que sont arrivés un nouvel ambassadeur, M. Guizot, un nouveau ministre dirigeant, M. Thiers.
Ces deux personnages se sont concertés, et ont tenu d’accord une conduite qui quelque temps a conjuré le danger, mais qui n’a pas pu le conjurer toujours, surtout quand est venue l’insurrection du Liban.
Le cabinet anglais et les cabinets du Nord ont fait des efforts pour amener les nouveaux représentans de la France aux propositions Brunow.
Que pouvait faire le cabinet français ? Abandonner le vice-roi d’Égypte, consentir aux propositions qui avaient pour but de le dépouiller, de le rendre moindre qu’il n’était avant la bataille de Nézib, c’était là une chose impossible. L’opinion publique en France, et une opinion raisonnable l’aurait condamné impitoyablement. En tenant bon pour le vice-roi, on s’exposait à se séparer de l’Angleterre ! Cela était vrai ; mais tout le monde avait dit à M. Thiers dans les deux chambres : Séparez-vous plutôt que de faire à l’Angleterre le sacrifice de nos intérêts évidens. On disait même à M. Thiers que, livré corps et ame aux Anglais, il ne saurait pas leur tenir tête. Il leur a tenu tête, il n’a pas voulu leur céder, et aujourd’hui certaines gens, de bas étage il est vrai, et en bien petit nombre, l’accusent presque du résultat amené.
M. Thiers et M. Guizot ont bien fait de se conduire comme ils l’ont fait. Il n’y avait pas deux partis à prendre : entre une indigne faiblesse ou la séparation, la séparation valait mieux.
Voici, du reste, comment les choses se sont passées. Un instant le cabinet français a failli réussir à éclairer l’Angleterre et à conjurer le danger.
Trouvant une négociation presque conclue, M. Thiers a pensé qu’il fallait épargner les amours-propres engagés, et, pour cela, profiter du temps que lui avait ménagé le général Sébastiani. Aux deux mois qu’on lui avait assurés, il a su en ajouter trois. Il n’a rien brusqué, il n’a affiché la prétention de faire prévaloir aucun plan, il s’est contenté de montrer les inconvéniens du plan proposé à Londres, et il a laissé voir, bien qu’avec modération, qu’il y avait telle on telle solution à laquelle la France s’opposerait péremptoirement.
Que voulez-vous faire en Orient ? a dit le cabinet français à toutes les cours. -Vous voulez priver le vice-roi de ce qu’il possède actuellement, vous voulez qu’après la bataille de Nézib qu’il a gagnée sans l’avoir provoquée, vous voulez qu’il ait moins de territoire qu’auparavant ; vous voulez ôter à Méhémet-Ali des provinces qu’il saura organiser, pour les rendre au sultan, qui s’épuisera pour les garder sans y réussir. Vous faites l’empire ottoman plus faible, plus agité, car vous diminuez le vassal qui peut sauver l’empire, au profit du suzerain qui ne saura ni l’administrer ni le défendre ; le pacha satisfait sera le plus utile soutien de son maître, sinon par vertu, au moins par un intérêt évident, car il voudra garder non-seulement l’Égypte, mais aussi Constantinople, contre tout le monde ; si donc on veut sincèrement le bien de la Porte, il faut la raccommoder avec le pacha sans sacrifier celui-ci.
Mais, ajoutait le cabinet français, de quelque manière qu’on pense à cet égard, qu’on croie devoir verser du côté du pacha ou du sultan, quels moyens a-t-on pour vaincre le pacha et lui imposer un traité dont il ne voudra pas ? Ces moyens sont insuffisans ou dangereux.
Ils sont insuffisans, si on se borne à le bloquer en Égypte et en Syrie au moyen d’une flotte anglaise. Il s’enfermera dans ses ports, et puis, quand il sera poussé à bout, il fondra sur Constantinople, et mettra l’Europe en feu.
Les moyens sont dangereux si on veut transporter une armée en Syrie ou en Égypte. Quelle sera cette armée ? Il n’y a pas un soldat anglais disponible. Jamais un soldat français n’ira en Égypte contre le vice-roi. Les Autrichiens ont dit tout haut qu’on ne les amènerait pas à faire une telle croisade. Restent les Russes. Or, l’Europe consentira-t-elle à voir des Russes en Syrie, et les Anglais les y transporteront-ils ?
Ces raisons données avec modération, patience et fermeté, pendant cinq mois, avaient sensiblement agi sur tous les cabinets. L’impossibilité de trouver des moyens qui ne fussent ni insuffisans, ni dangereux, la certitude donnée par le cabinet du 1er mars, de l’opposition, de la France à certains de ces moyens, avaient détaché tout le monde de la question d’Orient. On souhaitait de toutes parts que l’arrangement direct eût lieu, on le disait clairement.
Cet arrangement direct que la France, par scrupule de loyauté, n’avait pas voulu chercher à opérer de ses propres mains, mais qu’elle avait rendu praticable par les conseils de modération donnés au vice-roi, cet arrangement devenait probable lorsque Méhémet-Ali a envoyé Sami-Bey offrir au sultan la restitution de la flotte turque. Cette offre, personne ne l’avait conseillée, elle était sortie de la joie de Méhémet-Ali, quand il a vu Kosrew destitué.
Qui croirait, qui osera avouer à Londres que c’est ce moment qu’ont choisi les négociateurs pour faire naître une affreuse complication ?
Les négociateurs qui avaient pris à tâche de raccommoder le sultan et le pacha, et qui n’y avaient pas réussi, se sont crus compromis si le pacha et le sultan s’arrangeaient tout seuls. La pensée leur est venue aussitôt d’empêcher l’arrangement direct. On cherchait, on s’agitait pour trouver le moyen, quand la nouvelle de l’insurrection du Liban est survenue. Bien vite on y a vu le moyen coërcitif contre Méhémet, qui jusque-là n’avait pas été découvert, et on a signé brusquement la fameuse convention de Londres.
C’est sur une lettre de deux Anglais voyageurs, qu’on a conçu la pensée de faire échouer toute la puissance de Méhémet-Ali en Syrie, en débarquant sur les côtes des soldats turcs que le sultan n’a pas, en débarquant des vivres, des munitions que les Anglais fourniront.
La Syrie, a-t-on dit, lui échappera ; alors il se soumettra aux conditions que nous lui ferons ; la France, il est vrai, se sera séparée, mais ce ne sera pas pour long temps.
Telle est la base légère sur laquelle on a posé une si grande, une si dangereuse résolution.
La France s’est séparée, et elle a bien fait ; son cabinet a bien agi, et il aura avec lui l’opinion de la France et du monde. La France va s’armer, on va lever tous les hommes que la loi permet de lever. S’il fallait porter notre effectif au pied complet de guerre, les chambres seraient convoquées ; le cabinet tient l’ordonnance de convocation toute prête pour le premier danger. En attendant, on prépare le matériel, qui est toujours plus difficile, plus long à réunir. Ainsi préparée, la France attendra. Si les puissances emploient des moyens que dans son intérêt et sa dignité la France ne puisse admettre, elle prendra le monde à témoin de sa conduite, de sa loyauté, de la pureté de ses motifs ; elle fera bénir ses drapeaux par le Dieu qui bénit les drapeaux de Fleurus et d’Austerlitz ; elle prendra les armes pour la cause de la civilisation, car c’est la civilisation qu’on hait sur les bords du Nil comme sur les bords de la Seine ! Avec bonne cause et l’épée de la France, on a chance de vaincre, car on a vaincu trente années.
Si les moyens employés n’ont rien que la France ait droit et intérêt d’empêcher, elle observera, et alors qu’arrivera-t-il ? Un résultat pour lequel il ne valait pas la peine de braver de si grands périls, car le vice-roi, contre lequel on n’aura rien fait de sérieux, finira par venir à bout un peu plus tôt, un peu plus tard, de l’insurrection de Syrie. Et alors qu’essaiera-t-on ? On en reviendra au point de départ, c’est-à-dire à la situation que le cabinet français a toujours ainsi définie :
Moyens insuffisans ou dangereux à l’égard du vice-roi. Dès-lors, nécessité de traiter avec lui sur (les bases équitables et raisonnables.
Or, si ces bases sont équitables et raisonnables, alors la France s’emploiera à les lui faire accepter.
Faisons donc des vœux pour que le vice-roi triomphe des insurgés ; armons-nous, mais avec calme. N’injurions pas la nation anglaise, qui n’a pas encore ratifié la politique de son ministre ; n’injurions pas ce ministre, car nous finirions par blesser la nation qu’il représente, et qui, en le blâmant, n’oublie pas qu’il est Anglais. — Armons-nous, et attendons.
Il y a un mot, un mot décisif qu’il faut dire à l’Europe avec calme, mais avec une invincible résolution : — Si certaines limites sont franchies, c’est la guerre, la guerre à outrance ; la guerre, quel que soit le ministère. — Si dans une telle situation le ministère du 1er mars, pouvait être faible, il serait renversé ; si, en voulant n’être pas faible, il était obligé de se retirer, ses successeurs, quels qu’ils fussent, seraient obligés d’être aussi énergiques que le ministère sortant.
[modifier] II
La situation de l’Espagne est toujours critique. Nous avons la ferme confiance que la monarchie constitutionnelle finira par l’emporter, mais il n’est pas douteux que cette monarchie ne passe en ce moment par une crise redoutable : l’admirable fermeté, l’habileté politique de la reine Christine sont plus que jamais nécessaires pour la défense des droits de sa fille, menacés à la fois par les conspirations des sociétés secrètes et par les violences du despotisme militaire.
L’issue des évènemens de Barcelone est d’un bon augure. Ces évènemens, si menaçans à leur début, ont fini par tourner à la mystification de leurs auteurs. L’homme que les factieux des clubs et les séditieux de l’armée avaient choisi, d’un commun accord, pour en faire l’instrument de leurs desseins, Espartero, s’est arrêté à moitié chemin. Après avoir consenti à marcher à la tête d’une émeute factice, dans la nuit du 19 juillet, le duc de la Victoire s’est renfermé chez lui, et a refusé obstinément de pousser plus loin son triste avantage. Il a fait plus, comme on sait ; il a mis la ville de Barcelone en état de siège, et réprimé lui-même les tumultes populaires qu’il avait permis d’exciter.
Cette conduite inattendue a dérangé tous les projets des exaltés. Un ministère avait été formé le 20, sous la dictée d’Espartero. Dans ce ministère se trouvaient deux hommes appartenant au parti exalté proprement dit, MM. Gonzalès et Sancho. Ce dernier surtout, connu par ses rapports avec les sociétés secrètes, aurait pu donner quelque suite à l’impulsion révolutionnaire imprimée par les scènes de Barcelone. Mais, averti à temps des hésitations d’Espartero, M. Sancho a refusé, et de ce refus a daté le mouvement rétrograde qui a mis en quelque sorte au néant le grand triomphe remporté à Barcelone par l’ayuntamiento et le généralissime, sur une femme sans défense, la reine, et sur un vieillard de quatre-vingts ans, M. Perez de Castro.
Plus entreprenant ou moins instruit que M. Sancho, M. Gonzalès n’a pas abandonné la partie aussi vite que son collègue. Il s’est rendu à Barcelone, et là, il a présenté son programme à la reine. Ce programme n’était autre que ce qu’avait demandé Espartero dans ses fameuses entrevues de Lerida et d’Esparraguerra : révocation de la sanction donnée à la loi sur les ayuntamientos, dissolution des cortès et destitution des employés nommés par le dernier ministère. La reine, qui n’avait pas cédé au comte-duc à la tête de son armée et des émeutiers de Barcelone, n’a eu garde de céder à un ministère déjà désorganisé par la retraite du plus important de ses membres ; elle a refusé, et M. Gonzalès, complètement abandonné par Espartero, a été forcé de donner, lui aussi, sa démission.
Nous n’en avons pas fini avec les démissions des ministres dans ces bizarres évènemens. Le ministère entier s’était retiré avec son président ; mais les ministres n’étaient pas au bas de l’escalier du palais, que la reine a fait rappeler don Valentin Ferraz, qui faisait partie du cabinet démissionnaire comme ministre de la guerre. Sa majesté lui a offert de garder son portefeuille en prenant la présidence, et don Valentin Ferraz a accepté, et avec lui les autres ministres, à l’exception de M. Gonzalès. Quant au programme, il a été mis de côté ; il a été convenu seulement que l’article de la loi sur les ayuntamientos, qui donne à la reine la nomination des alcades, serait déféré de nouveau aux cortès.
Ce qu’il y a eu de plus curieux dans ce revirement ministériel, c’est que le nouveau président, don Valentin Ferraz, est ayacucho comme Espartero, et comme tel ami intime du généralissime. Le comte-duc prêtait donc les mains à cette combinaison, dont la première condition était l’abandon de tout ce qu’il avait demandé jusqu’alors. La stupéfaction a été générale dans toute l’Espagne, quand cette incroyable nouvelle a été connue. Déjà la première composition du ministère avait étonné, car, à part MM. Gonzalès et Sancho, les autres ministres désignés par Espartero étaient des hommes sans signification politique ; mais ce nouveau pas en arrière passait tout ce qu’on avait pu attendre de la faiblesse et de l’irrésolution bien connues du généralissime.
Cependant la reine, toute désarmée qu’elle était en présence de l’armée et de la municipalité, avait repris d’elle-même, avec un courage qui contraste avec les timidités du duc de la Victoire, le libre exercice de son autorité. A la première nouvelle de l’attentat du 19 juillet, le général O’Donnell, commandant l’armée du centre, avait envoyé sa démission, pour protester contre la violence dont le chef de limée s’était rendu complice. La reine lui a renvoyé sa démission, en y joignant le grand cordon de Charles III. Elle a fait plus, elle a envoyé le cordon de son ordre à Mme Perez de Castro, femme du ministre que l’émeute avait déposé après avoir voulu l’assassiner, et elle a distribué également des récompenses à l’équipage de la frégate Cortes, qui avait reçu à son bord le comte de Cléonard, ministre de la guerre, poursuivi par les furieux de l’ayuntamiento et de l’état-major.
Espartero a assisté impassible à ces protestations si claires contre les actes coupables qu’il avait encouragés. Il n’a pas empêché davantage le général Diego Léon, comte de Belascoain, dont le dévouement à l’autorité royale n’est pas douteux, d’entrer à Barcelone avec la division de la garde, et d’amener ainsi à la reine des défenseurs pour le cas d’agressions nouvelles. Enfin, quand la reine a manifesté l’intention de quitter Barcelone, il ne s’est pas non plus opposé à ce départ, qui délivrait sa prisonnière. Il était dès-lors complètement rentré dans le rôle passif qu’il affectionne par tempérament et par système, et dont il n’est sorti un jour si malheureusement que parce qu’il y a été entraîné presque sans s’en douter.
Il n’est intervenu dans le ministère nouveau que pour un fait qui n’a rien de politique. A peine ce ministère a-t-il été constitué, que le généralissime, revenant à ses anciennes habitudes, a brusquement demandé, pour les besoins de l’armée, au ministre des finances, don José Ferraz, douze millions de réaux pour le lendemain, et cinquante-trois millions à des termes très rapprochés. On sait que le gouvernement n’a été long-temps pour Espartero, et il voudrait en être encore là, qu’un fournisseur secondaire, qu’il gourmandait sans cesse, et qui devait se prêter sans murmurer à ses plus excessives exigences. M. Ferraz a été tellement troublé des façons d’agir du généralissime, surtout en présence de la situation actuelle des finances espagnoles, qu’il a eu une attaque d’apoplexie, et qu’il a donné sa démission. C’était la troisième en quinze jours.
MM. Gonzalès et Sancho avaient été déjà remplacés, comme on avait pu, le premier par M. Silvela, qui était à la Corogne, le second par M. Cabello, qui était à Madrid ; M. Ferraz a été remplacé de même par M. Ségalès, directeur des rentes, qui était également à Madrid. Tous ces choix, faits sans le consentement des intéressés, n’avaient évidemment aucune valeur. On n’a pu encore savoir quelles sont les intentions de MM. Silvela et Ségalès ; quant à M. Cabello, il a accepté, mais ce n’a pas été pour long temps. Il était écrit que ce ministère, enfant équivoque des premières irrésolutions d’Espartero, n’aurait rien de viable, et qu’il ne pourrait faire un pas sans tomber en dissolution.
C’est au milieu de ces avortemens que le prince de Saxe-Cobourg est arrivé à Barcelone. Les journaux ont parlé de la réception qui lui avait été faite, mais cette réception, si nous en croyons des renseignemens particuliers, n’a eu rien qui ait dû le flatter. Il y avait à Barcelone, quand il y est venu, trois autorités distinctes, la reine, la municipalité, l’état-major, toutes trois mécontentes. La reine se renfermait dans son palais ou allait pêcher en mer ; Espartero boudait et ne sortait de son lit que pour passer des revues ; la municipalité, désabusée de ses espérances, affectait de ne se mêler de rien. C’est à peine si le prince a trouvé de quoi se loger et s’il a pu parler à la reine. Il est parti, dit-on, fort peu satisfait de ce singulier pays. S’il a jamais pensé à un mariage, comme on l’a dit, il est peu probable qu’il y pense encore.
Ce marasme général de Barcelone n’a pu même être altéré par la nouvelle que la reine se préparait à quitter cette ville. Une sourde agitation s’est répandue d’abord dans le public ; les exaltés, frémissant à la pensée de laisser échapper cette femme qu’ils avaient déjà vaincue une fois, ont pensé un moment à soulever encore contre elle la clameur de la sédition ; mais tous ces complots sont venus mourir aux pieds de l’immobile Espartero. Le généralissime se sentait blessé de la froideur que lui montrait la reine, et il n’avait pas le courage de rompre avec elle plus ouvertement. Il lui tardait donc d’en finir avec cette situation pénible et embarrassée, et au lieu de craindre l’éloignement de la reine, il le voyait avec un plaisir secret.
La reine est donc partie le 22 août, un mois et quelques jours après l’évènement du 19 juillet. Elle avait annoncé son départ pour le 24 ; mais le bateau à vapeur qui devait la transporter étant arrivé le 21 au soir, elle a voulu s’embarquer dès le lendemain matin, tant elle avait hâte de sortir de Barcelone. Du reste, elle a pu tout disposer à son gré pour son voyage ; elle a pu se diriger d’abord sur Valence, où l’attendait O’Donnell à la tête de l’armée fidèle du centre ; elle a pu donner l’ordre au comte de Belascoain de se porter directement sur Madrid à la tête de sa division de la garde, et de l’y attendre. Trop vain pour reconnaître sa faute et solliciter son pardon, trop faible et trop combattu pour oser davantage, Espartero a laissé faire tous ces préparatifs, qui étaient évidemment dirigés contre lui ; il a accompagné la reine jusqu’à son bâtiment, et n’a nullement insisté pour partir avec elle, quoiqu’il en eût été question précédemment.
Voilà donc cet épisode de Barcelone terminé. La reine et Espartero sont séparés ; une nouvelle période commence. Déjà quelques faits peuvent indiquer le caractère de ceux qui suivront probablement. La reine est arrivée à Valence le 23 ; elle e été reçue avec acclamations par O’Donnell et son armée. Le télégraphe vient d’annoncer que la partie modérée de la population avait voulu donner une sérénade à leurs majestés, mais que les exaltés de Valence avaient menacé de s’y opposer par la force. Les ministres nommés par Espartero se sont rassemblés alors et ont décidé que la sérénade n’aurait pas lieu. Ils ont de plus demandé à la reine d’être autorisés à annoncer que la loi des ayuntamientos ne serait pas exécutée jusqu’à ce qu’il en soit déféré à de nouvelles cortès. La reine a refusé, comme ils devaient s’y attendre, et le ministère a donné sa démission pour la quatrième fois. Mais cette fois sera sans doute la dernière ; les ministres ont vu que leur situation ne serait pas long-temps tenable, et ils n’ont dû faire leur dernière proposition que pour avoir un prétexte de retraite, car cette proposition est contraire au programme qu’ils avaient eux-mêmes arrêté avec la reine lors de la dernière reconstitution du cabinet.
Le ministère formé par Espartero s’est donc dissous de lui-même après un mois entier de l’enfantement le plus laborieux, dès qu’il n’a plus été sous la protection de l’épée du généralissime. Ce dernier trait manquait à la ridicule équipée de Barcelone. C’est sans doute la présence d’O’Donnell qui a défait ce qu’avait fait le duc de la ’Victoire. Il est probable en effet que le jeune général de l’armée du centre, loyal comme il est, dit-on, aura vu avec peu de sympathie ces ministres se rassembler pour décider qu’une libre manifestation de l’amour des Valenciens pour leur souveraine n’aurait pas lieu, parce que l’émeute s’y opposait. Une concession à l’émeute avait élevé ce cabinet ; une concession à l’émeute l’a renversé
Que va-t-il arriver maintenant ? Nul ne peut le dire ; mais, nous avons bon espoir dans la cause de l’ordre. Jamais dans aucun pays un parti politique n’a plus radicalement montré son impuissance que le parti exalté espagnol dans ces derniers évènemens. Ce parti a eu pour lui la fortune, qui lui a livré la reine désarmée ; il a eu à la fois, chose sans exemple, la puissance des idées révolutionnaires et celle des souvenirs les plus antiques et les plus chers du pays, les souvenirs des libertés locales ; il a eu toutes les municipalités de l’Espagne, dont la loi nouvelle doit détruire l’influence il a eu enfin, outre ses armes ordinaires, les sociétés secrètes et les journaux, un généralissime à la tête de son armée victorieuse et en possession du pouvoir le plus absolu que jamais homme ait exercé ; et, malgré ces moyens formidables, irrésistibles, malgré ce concours des circonstances et des hommes, il a échoué. Il a suffi de l’inflexible résistance d’une femme pour venir à bout de toutes ces forces combinées.
C’est que l’ascendant moral de la royauté est toujours immense en Espagne, quoi qu’on en dise. La royauté a été souvent humiliée, souvent vaincue dans ces dernières années ; mais elle s’est toujours relevée par sa propre force, et elle a survécu à tous ses vainqueurs d’un jour. Tout n’est pas perdu dans un pays quand il lui reste encore un pareil levier. L’Espagne a toujours ses deux vieilles croyances, elle est monarchique et catholique ; seulement, elle aspire à dégager ces deux grands principes de leurs propres excès, et à les concilier avec les besoins des sociétés modernes. Le problème est loin d’être insoluble ; il faut espérer qu’il sera résolu. Ce qui permet de le croire, c’est la double victoire que la royauté constitutionnelle vient de remporter, l’une sur l’absolutisme personnifié dans don Carlos, l’autre sur l’esprit révolutionnaire un moment représenté par Espartero.
Nous disons qu’il y a eu victoire, quoique la lutte dure encore. Il nous semble, en effet, que les plus terribles épreuves viennent d’être subies, et qu’il ne peut plus se représenter de situation semblable à celle dont nous venons d’être les témoins. La reine délivrée va probablement appeler aux affaires un ministère modéré. Ce ministère aurait sans doute de grandes difficultés à vaincre ; mais, appuyé sur la majorité des deux chambres, soutenu par la royauté, défendu par une partie de l’armée il aurait aussi entre les mains de puissans moyens de gouvernement. L’expérience de Barcelone doit avoir dissipé bien des illusions d’un côté, et fait cesser bien des tâtonnemens de l’autre. S’il y a dans le parti modéré espagnol quelque puissance, quelque vie, quelque chance d’avenir, voici le moment venu de se montrer et de prendre fermement les rênes. L’occasion est décisive.
Craindrait-on quelque résistance dangereuse de la part des municipalités ? Mais cette résistance doit être bien ébranlée par ce qui est arrivé à la municipalité de Barcelone. Dans la première ivresse du succès, l’ayuntamiento de Madrid avait délibéré sur la réception qui serait faite à Espartero, quand il rentrerait dans la capitale traînant après lui la reine asservie. Il avait été décidé qu’on prendrait pour modèle ce qui eut lieu pour l’entrée de Charles-Quint emmenant François Ier prisonnier. L’allusion était claire et facile à saisir ; mais quand on a su que la reine arrivait seule, et que Diego Léon et O’Donnell remplaceraient Espartero, il a bien fallu changer de programme. Il est arrivé en même temps que le capitaine-général de Madrid a défendu à l’ayuntamiento d’agiter la population par des manifestations publiques, et il paraît que l’ayuntamiento s’est montré, disposé à se soumettre.
Toute la question est dans l’armée, dans la force publique qui doit faire respecter l’autorité. Or il est certain que, dans les chefs de cette armée, il en est plusieurs, et des plus braves, des plus aimés du soldat, qui brûlent de prouver leur fidélité à leur devoir. Ce serait une grande faute pour les modérés que de songer à licencier une partie de l’armée. Ce que les officiers craignent surtout, c’est la perte de leur grade et de leur solde ; c’est en les effrayant sur leur avenir que les fauteurs de désordre peuvent les entraîner. Que le gouvernement déclare qu’il conservera l’armée sur son pied actuel, et l’armée suivra le drapeau. Quiconque porte une épée est naturellement ami de l’ordre et attaché à son serment. Il faut que le besoin parle bien haut pour que le soldat n’entende pas avant tout la voix de l’honneur.
Et qu’on ne dise pas que l’entretien de l’armée telle qu’elle est coûtera trop cher. Ce qui établit dans un pays le règne des lois ne saurait être cher. Si la force publique est insuffisante, si des émeutes périodiques continuent à troubler les villes, si des bandes impunies parcourent les campagnes, le recouvrement régulier des impôts demeurera impossible, et l’Espagne s’enfoncera de plus en plus dans le gouffre de la banqueroute. Si au contraire l’armée est assez nombreuse pour garantir la sécurité sur tous les points du territoire, si le gouvernement est durable et obéi, si les désordres sont réprimés, si les propriétés sont protégées, alors le sol admirable de la Péninsule produira de nouveau des trésors, et l’agriculture, l’industrie, le commerce, fourniront bien au-delà de ce qui sera nécessaire pour payer leurs défenseurs. C’est l’absence d’une armée qui serait coûteuse, et non la conservation de celle qui existe.
Les exaltés prétendent que l’intention des modérés est de faire un coup d’état, d’abroger par ordonnance la constitution de 1837, et de revenir au régime du bon plaisir. Cette accusation est absurde. A quoi bon la suppression de la constitution pour un parti qui est maître de la presque unanimité des deux chambres ? Pourquoi se priverait-il de gaieté de cœur de la force que donne à un gouvernement l’adhésion certaine des représentans du pays ? La loi sur les ayuntamientos, par exemple, n’est-elle pas plus puissante pour avoir été librement votée par des assemblées librement élues, que si elle émanait uniquement de la royauté ? Ceux-là seuls font des coups d’état qui trouvent de la résistance dans les pouvoirs constitués ; mais on ne fait pas de coups d’état contre soi-même, on ne prend pas par la violence et l’illégalité ce qu’on est sûr de se donner légalement et paisiblement.
Sans doute les modérés veulent se servir de leur majorité dans les chambres et dans la nation pour réparer par des lois nouvelles les maux que des révolutions de caserne et des émeutes soldées ont faits à l’Espagne ; mais ils sont dans leur droit, dans leur droit incontestable, et il n’y a que la force matérielle qui puisse les en empêcher. Ils ont malheureusement manqué jusqu’ici de l’énergie qui aurait facilement triomphé des faibles élémens de désordre qu’ils avaient à combattre ; mais si cette énergie leur est venue, il n’y a rien à dire. Les lois sont sauvées et non compromises, s’ils sont les plus forts. Ce sont les exaltés qui ont toujours procédé par les voies extra-légales ; les modérés ont respecté les formes jusqu’à l’excès ; ils ont obéi jusqu’à des constitutions imposées à l’Espagne par un sergent ivre qui ne savait pas de quoi il parlait.
Les progrès que les idées modérées ont faits depuis sept ans sont immenses. La plupart des hommes éminens qui ont appartenu au parti progressiste, sont maintenant du parti modéré. Tout le monde sait quel changement radical la pratique des affaires a opéré chez M. Isturitz. M. Mendizabal lui-même est presque complètement revenu de ses anciennes erreurs. Ce qui a fait avorter la révolution commencée à Barcelone, c’est moins encore le désistement subit d’Espartero que le peu de foi de tous les hommes de quelque valeur dans les idées progressistes. Pour trouver un véritable ministère exalté, il aurait fallu fouiller dans les clubs et dans les bullangeros. Il n’y a plus d’exaltés que là. Les modérés triompheront sans peine de ce qui en reste, le jour où ils le voudront sérieusement, et en vérité ils seraient inexcusables de ne pas le vouloir dès aujourd’hui.
Reste un obstacle, un seul : c’est Espartero. Encore n’est-il pas bien sûr que ce soit véritablement un obstacle. Le généralissime a dû faire beaucoup de réflexions depuis son incartade de Barcelone. Son attitude montre qu’il s’est repenti, bien qu’il ne veuille pas en convenir. On parle beaucoup moins depuis quelque temps du fameux Linage. Le bruit s’était même répandu qu’il avait été nommé à un commandement qui l’éloignait du quartier-général. Ce bruit n’a pas été confirmé officiellement ; mais qu’il soit fondé ou non, il n’est pas moins l’indice d’une situation nouvelle pour lui. Son ascendant paraît avoir baissé ; celui de la duchesse de la Victoire s’est accru. Il se pourrait à la rigueur qu’Espartero rentrât dans le devoir et reprît le rôle qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Disons pourtant avec franchise que nous ne l’espérons pas. Il ne faut pas se faire illusion. Il y aura toujours chez Espartero un terrible argument contre la soumission, c’est l’orgueil. Des adresses de municipalités lui arrivent encore de tous les côtés ; le cri de vive Espartero ! retentit encore sur bien des points plus haut que le cri de vive la reine ! Bientôt va arriver l’anniversaire de la convention de Bergara. Les couronnes d’or vont pleuvoir à son quartier-général. Bien qu’il ait trompé toutes les espérances des exaltés, ils ne cesseront pas de l’entourer, car il est leur dernier espoir. Les commissaires anglais se multiplient depuis quelque temps autour de lui [1]. Il s’entendra dire tous les jours par sa camarilla, car c’est là qu’est vraiment la camarilla aujourd’hui, qu’il est le plus grand homme et le plus méconnu du siècle, et que, s’il le voulait, il serait le maître de l’Espagne. Rien ne sera épargné en même temps pour lui rendre plus amères les attaques dont il va être l’objet, et pour lui grossir les mesures qui seront infailliblement prises pour diminuer le pouvoir dont il jouit.
Il faudrait être doué d’une bien grande vertu pour résister à de pareilles suggestions incessamment renouvelées. On doit d’ailleurs s’attendre, pourquoi ne le dirions-nous pas ? à peu d’efforts du côté de la reine pour ramener Espartero. La reine a dit au généralissime, en partant de Barcelone, qu’elle ne gardait pas de rancune de la jarana (échauffourée) du 19 juillet ; mais est-il possible qu’elle n’en conserve pas au contraire un vif ressentiment ? Elle a dû être d’autant plus offensée de la conduite du comte-duc, qu’elle avait plus compté sur lui. Elle est entourée, elle aussi, de serviteurs que l’ingratitude d’Espartero a blessés profondément, et qui ne cesseront pas de le représenter comme un traître et comme un rebelle. La duchesse de la Victoire avait excité, pendant sa haute faveur, les jalousies de toute la cour ; ces jalousies ne pardonnent pas, et elles ont déjà tout mis en œuvre pour envelopper la duchesse dans la disgrâce de son mari, et rompre ainsi l’unique lien qui aurait pu rapprocher la reine d’Espartero.
Toutes les probabilités sont donc pour une lutte entre le gouvernement de la reine et le généralissime. Avant les évènemens de Barcelone, cette lutte eût été impossible ; depuis ces évènemens, les chances sont plus égales. Dans tous les cas, ce sera un terrible jeu que celui-là, et il serait bien à désirer que l’Espagne en pût être préservée ; mais enfin, puisque tout l’annonce, il est bon de l’envisager d’avance de sang-froid. La victoire des exaltés n’est plus possible maintenant que par une révolution qui supprime la royauté ; ils ne se serviront d’Espartero que dans ce but, et comme il leur a déjà échappé une fois au dernier moment, ils prendront leurs mesures pour s’assurer de lui ou se passer au besoin de son concours. Ce sera donc d’une révolution qu’il s’agira si la lutte s’engage, que le généralissime y consente ou non.
Espartero espère toujours se borner à faire le Walstein, et à se créer, à côté du gouvernement régulier, une sorte de principauté militaire indépendante. Il ne le pourra pas long-temps. Déjà les inspirations de son état-major lui ont fait prendre une attitude qui a quelque chose de ridicule à force d’être audacieuse. On sait que les révolutionnaires espagnols mêlent toujours la France dans leurs déclamations contre le gouvernement de leur pays, et qu’ils aiment à confondre dans la même répulsion le nom de la reine Christine et celui du roi Louis-Philippe. Pendant les évènemens de Barcelone, Linage et les siens disaient hautement que, si le gouvernement français faisait mine de vouloir soutenir la reine, cinquante mille Espagnols paraissant sur la crête des Pyrénées, et prononçant le mot de république, mettraient aussitôt la France en feu. Il paraît que ces belles imaginations ont gagné Espartero lui-même, car il groupe depuis quelque temps ses divisions sur la frontière de France, avec une affectation qui a déjà excité quelques alarmes dans la population des Pyrénées-Orientales.
Cette démonstration est si folle, qu’elle ne mériterait pas qu’on en fit mention, si elle n’était l’indice de l’état d’esprit du généralissime. Il veut faire peur à la France, pour intimider plus sûrement la reine. Tout invincible qu’a été jusqu’ici le duc de la Victoire, cette entreprise de sa part a lieu d’étonner ; elle a quelque rapport avec les témérités de ces héros castillans qui ont donné leur nom à la présomption militaire. On raconte aussi que, lors de son dernier triomphe sur Cabrera, il prenait plaisir à rejeter sur notre territoire les armées de don Carlos, disant qu’il était bon que ces hôtes incommodes donnassent de l’occupation au gouvernement français. Cette étrange hostilité s’explique parfaitement, quand on songe à ceux qui entourent Espartero : on peut en induire tout ce dont le généralissime est capable quand son orgueil est en jeu. Celui qui déclare presque la guerre à la France en ce moment pourra bien la déclarer plus tard à sa souveraine.
Eh bien ! nous ne croyons pas au succès d’une révolution en Espagne, quand même le duc de la Victoire se mettrait à la tête de cette révolution. Il ne manque aux modérés que du courage et de l’ensemble ; ce qui vient de se passer doit leur en donner. L’ascendant personnel de la reine Christine s’est nécessairement accru par les scènes qui auraient pu lui être fatales, et dont elle est sortie à son avantage, à force de tact, d’intelligence et de résolution. Encore un coup, avec l’autorité de la couronne, l’adhésion de la nation entière, la sympathie de tous les hommes raisonnables à l’étranger, le gouvernement constitutionnel espagnol doit triompher d’une poignée de factieux, et même de cet homme faible, indécis et vain, que sa gloire facile a enivré, et que son orgueil pousse à usurper la domination, quand son bon sens lui crie de s’en abstenir.
[modifier] III
La lutte prévue est engagée en Espagne, et pour le moment les apparences sont toutes contre la monarchie constitutionnelle. Ce n’est pas la première fois que cette monarchie paraît sur le point de s’abîmer, et elle a toujours survécu. Lors de l’insurrection des juntes contre M. de Toreno, lors des évènemens de la Granja, et, plus récemment encore, lors des scènes de Barcelone, on aurait dit, comme aujourd’hui, que l’anarchie triomphait. Qu’en est-il résulté ? et que résultera-t-il du nouveau mouvement qui semble mettre en péril l’existence même d’un gouvernement en Espagne ?
Les exaltés et les modérés espagnols n’ont pas changé. Les exaltés sont toujours ce parti ardent, audacieux, bruyant, mais peu nombreux, qui excelle à faire un coup de main, mais qui ne sait pas, qui ne peut pas organiser sa victoire, parce qu’il rencontre une résistance invincible, quoique passive, dans les mœurs du pays. Les modérés sont toujours ce parti considérable, puissant, mais timide, qui laisse passer sans opposition le premier choc de l’insurrection, et qui reprend ensuite peu à peu ses avantages, comme l’eau d’un lac reprend son niveau après que la chute d’un rocher l’a facilement troublée dans ses profondeurs.
Il est sans doute fâcheux, très fâcheux, que les modérés soient ainsi, mais il paraît que c’est là leur nature. Il faut en prendre son parti. On aurait cru que l’expérience répétée de l’impuissance de leurs adversaires aurait dû leur donner un peu d’énergie. Ils n’en ont pas plus montré cette fois que dans les crises précédentes. Au premier bruit qui se fait dans la rue, ils se cachent et attendent. Ils ont peut-être raison d’en agir ainsi, car ils finissent toujours par reparaître ; toutefois on aimerait à leur voir plus d’initiative et de fermeté. La reine Christine est la seule qui reste sur la brèche jusqu’au bout, et qui ne cède qu’au dernier moment ; ce courage isolé n’en est que plus admirable.
Quoi qu’il en soit, que les modérés aient bien ou mal fait d’avoir recours à leur système habituel de prudence et de temporisation, on peut induire du passé ce qui aura lieu dans l’avenir, et présumer que le soulèvement actuel des exaltés finira comme les autres. Nous serions bien trompés s’il en était autrement. Déjà quelques symptômes d’atténuation commencent à se manifester ; les plus animés parlent de transaction. Attendons la fin. La monarchie constitutionnelle est plus forte en réalité qu’elle n’a paru l’être dans tout ce tumulte ; nous verrions la reine captive des révoltés ou obligée de quitter momentanément le territoire de la Péninsule, que nous croirions encore à son triomphe définitif.
Ce qui se passe en ce moment ne prouve que ce qu’on savait déjà, c’est-à-dire que l’établissement d’un gouvernement régulier en Espagne a contre lui, par des motifs différens, la confédération des municipalités, les sociétés secrètes et Espartero. Nous ne sommes pas de ceux qui ont pu espérer que le duc de la Victoire rentrerait dans le devoir. L’orgueilleux triomphateur peut hésiter quelquefois quand sa vieille loyauté se réveille et lui montre tout le mal qu’il fait à son pays ; mais l’habitude de la dictature reprend bientôt son ascendant et le pousse encore plus loin dans la voie où il est entré. Il n’est pas étonnant qu’il y ait fait un pas de plus ; l’autorité illimitée qu’il exerce et qu’il veut garder est incompatible désormais avec toute organisation politique.
Quant aux municipalités, elles sont très peu d’accord au fond avec Espartero ; mais il est tout naturel qu’elles conspirent avec lui contre l’autorité centrale, qui est l’ennemi commun. Le pouvoir des municipalités, tel qu’il est établi par la constitution de 1812, est immense ; ce sont elles qui perçoivent les impôts, elles qui disposent sans contrôle de la garde nationale, elles qui dressent et remanient à leur gré les listes électorales. Chaque ville est en ce moment une république indépendante. On conçoit que ceux qui sont en possession d’un pouvoir aussi exorbitant ne veuillent pas le laisser échapper, et qu’ils fassent de grands efforts pour le retenir ; et cependant il est bien évident que ce pouvoir n’est pas plus conciliable avec un ordre politique quelconque, que le despotisme d’un général victorieux.
Enfin on savait très bien que les sociétés secrètes s’agitaient contre la reine Christine et contre le pouvoir royal. Les sociétés secrètes sont en Espagne ce qu’elles sont partout, révolutionnaires jusqu’à la folie. Ce qu’elles veulent, ce n’est certainement ni l’absolutisme militaire, ni l’absolutisme municipal, mais le bouleversement de la société constituée, l’égalité républicaine, quelque chose comme la terreur de 93 et le comité de salut public. Livré à lui-même, cet esprit ultra-révolutionnaire a très peu de crédit en Espagne ; mais en s’unissant aux élémens de désorganisation qui abondent dans ce pays, il peut faire un moment illusion. C’est ce qu’il a fait, c’est ce qu’il devait faire.
Il n’y a donc rien de nouveau, rien d’inattendu dans le mouvement actuel de l’Espagne ; la conclusion est la même après qu’avant. Les forces coalisées contre la monarchie constitutionnelle peuvent jeter beaucoup de désordre dans un moment donné, car l’Espagne est toujours prête pour le désordre ; elles ne peuvent rien établir de durable il faudra toujours en revenir à ce qui est. Il n’y a pas la moindre unité dans les trois principes de la révolte. Si, par malheur, ils arrivaient à triompher de la royauté, l’Espagne serait plongée dans le plus effroyable chaos qu’elle ait encore vu ; une lutte terrible s’établirait entre les vainqueurs, et il serait impossible de prévoir le terme des maux que cette lutte entraînerait.
Jamais, quoi qu’elles fassent, les sociétés secrètes ne seront maîtresses de l’Espagne. Leurs doctrines font horreur à cette nation monarchique. Dans chacun de ces mouvemens populaires qui s’accomplissent en Espagne avec une si déplorable facilité, l’esprit révolutionnaire a toujours été le moteur secret ; mais dès qu’il a voulu se montrer au grand jour, il a été réprimé. Le rêve du comité de salut public, souvent essayé, n’a jamais pu se réaliser. Cette fois encore, il vient de montrer son impuissance. Un journal qui avait un titre accommodé à son but, l’Ouragan, a trahi la pensée des meneurs en exposant naïvement un plan de rénovation et de violence anarchique renouvelé de la convention. Le mouvement de dégoût et de répulsion a été si général dans la garde nationale de Madrid, que l’autorité insurrectionnelle a été obligée de faire saisir l’Ouragan. Voilà les sociétés secrètes déjà vaincues sans avoir combattu.
Il est vrai que la junte n’en essaie pas moins de suivre de loin le programme, mais avec de tels tempéramens qu’il cesse d’être lui-même. En pareille matière, il faut tout ou rien ; on n’est pas persécuteur à demi. La junte porte peine de mort contre beaucoup de gens, mais elle n’a encore tué personne ; elle ordonne des levées en masse de dix-huit à quarante ans, et procède à des destitutions générales, mais le pays n’a guère l’air de prendre tout ce fracas au sérieux. Nous ne disons pas que le parti représenté par l’Ouragan n’essaiera pas de reprendre la direction du mouvement et de remettre l’énergie en vigueur ; mais s’il réussit un moment, il effraiera, il repoussera encore une fois tout le monde ; et s’il ne réussit pas, la révolution sera de plus en plus ce qu’elle est, c’est-à-dire si bénigne, malgré le bruit qu’elle fait, qu’elle cessera d’être une révolution et qu’on se permettra de se moquer d’elle.
Les municipalités sont plus fortes que les sociétés secrètes, elles ont de bien plus profondes racines dans le caractère national, et cependant elles ne sont pas plus destinées à vaincre. Les communes de Castille ont beau faire, elles ne se relèveront jamais de la bataille de Villalar. Il n’est pas vrai d’ailleurs que les ayuntamientos qui se révoltent en ce moment soient les vieilles communes d’Espagne ; ce sont les communes révolutionnaires telles qu’elles ont été organisées par la constitution de 1812 ; elles n’ont de leurs devancières que le nom et l’apparence. Les provinces du nord, qui sont les vraies gardiennes des antiques libertés espagnoles, ne s’y sont pas trompées ; elles ont repoussé le mouvement, comme toute l’Espagne le repoussera dès qu’elle en aura bien démêlé le véritable caractère.
Pour se donner du crédit, les premiers fauteurs de l’insurrection ont prononcé un mot qui aura toujours beaucoup de faveur en Espagne ; ce mot est celui de fédération. Malheureusement pour eux, c’est un mensonge dans leur bouche. Ils ne peuvent pas plus vouloir d’une organisation fédérative que la convention n’en a voulu. L’esprit municipal et provincial est pour eux un moyen et non un but. Ils s’en servent pour détruire ; ils ne s’en serviraient pas pour reconstituer. Il n’y a de fédération possible en Espagne qu’à la condition d’une autorité royale très forte et très respectée. C’est ce que tous les Espagnols savent parfaitement, et voilà pourquoi la conspiration antimonarchique ne pourra pas se cacher long-temps sous le manteau de la vieille Espagne. Le véritable esprit municipal et provincial lui est antipathique.
Cela est possible, dira-t-on peut-être, mais d’où vient alors que le mouvement actuel des municipalités ait tous les caractères d’une manifestation nationale ? A cela nous répondrons d’abord qu’il faut être très sobre de ces mots : nation, national, quand il s’agit de l’Espagne. De tous les mots nouveaux importés dans ce pays par l’invasion des idées françaises, le mot de nation est de ceux qu’il comprend le moins. Quand Ferdinand VII reprit l’exercice absolu de l’autorité royale, après les cortès de 1820 qui avaient beaucoup parlé d’institutions nationales, le peuple de Madrid criait en même temps : viva el rey netto ! vive le roi tout court ! et muera la nation ! meure la nation ! Nous ne donnons pas ce cri étrange pour l’expression définitive des idées en Espagne, mais il peut mettre sur la voie de la vérité.
Ce qu’on appelle, dans la langue politique, la nation, n’apparaît aujourd’hui que très rarement en Espagne. Ce pays est si profondément divisé, ou plutôt il est si indécis, si sceptique en tout ce qui touche la politique, qu’un mouvement franchement national y est encore pour long-temps à peu près impossible. En revanche, rien n’est plus aisé que de s’en donner les apparences ; l’inertie générale y sert merveilleusement. Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre tout ce qui se dit en ce genre ; la langue du pays abonde en mots ironiques pour désigner ce qui paraît être et ce qui n’est pas.
L’importance de la glorieuse révolution du 1er septembre à Madrid se réduit beaucoup pour quiconque sait ce qu’est en général une émeute espagnole. Il est arrivé mille fois, depuis que la Péninsule est en travail d’une réorganisation politique, qu’une municipalité s’est réunie à l’insu de toute la ville, et qu’elle a rédigé une proclamation portant que l’on cesserait d’obéir au gouvernement. Le public n’est averti de ce qui se passe qu’en voyant afficher la proclamation, et en entendant le coup de tambour qui réunit la milice. Le premier mouvement d’un Espagnol qui est appelé par une autorité quelconque, c’est d’obéir. La milice obéit machinalement, et le journal du lieu célèbre en style pindarique le soulèvement héroïque de la population.
Les citoyens d’une ville espagnole connaissent à peine le gouvernement central ; il ne peut leur répugner beaucoup de se prononcer contre lui. Le pouvoir qu’ils connaissent le plus, parce qu’il est plus près d’eux, c’est celui de la municipalité. Ils ont d’ailleurs entendu dire qu’ils étaient libres, et pour quiconque n’a pas approfondi la notion si complexe de la liberté moderne, être libre, c’est avoir le droit de faire du bruit dans la rue. Le plus grand soin de tous en pareil cas, c’est d’éviter l’effusion du sang. A quoi bon des Espagnols se tueraient-ils entre eux pour des questions politiques qu’ils ne comprennent pas parfaitement ? L’émeute prend bien garde à ne se montrer que lorsqu’elle est sûre de ne pas trouver de résistance ; de son côté, la résistance disparaît et fraternise avec l’émeute. Si quelques coups de feu sont échangés dans le premier désordre, on ne manque pas de vous dire, comme on l’a fait pour ce qui s’est passé à Madrid entre l’escorte du général Aldama et un poste de milice, que c’est l’effet d’un malentendu.
Le 1er septembre, un voyageur français se promenait dans Madrid. Étonné de l’appareil militaire qui remplissait les rues, et de l’air fort peu animé des miliciens sous les armes, il s’approcha de plusieurs groupes pour demander ce qu’il y avait : Nada, rien, lui répondaient les miliciens en fumant leurs cigarettes avec cet inimitable sang froid espagnol qui sert de correctif à l’exagération nationale. Pas un cri n’était proféré ; personne à peu près ne savait de quoi il était question, et ce que voulait le corps municipal. Une petite pluie survint ; chacun laissa son fusil et courut s’abriter de son mieux sous les portes en maudissant son service ; il n’y avait en belle humeur que les manolas ou grisettes de Madrid, pour qui une émeute est un jour de fête, et qui agaçaient les miliciens de bonnes grosses plaisanteries à l’espagnole.
Les autorités de Madrid n’ont fait aucune résistance. Le chef politique ou préfet s’est laissé prendre dès les premiers momens ; il s’est porté avec sept ou huit hommes au milieu d’un rassemblement dirigé par le premier alcade, qui l’a fait prisonnier. Quant au capitaine-général, c’est un homme de cœur, mais qui a promptement perdu la tête. Il avait plus de forces qu’il n’en fallait pour contenir l’émeute, mais il a manqué le bon moment ; il a laissé cinq heures entières à la milice pour occuper les positions les plus militaires. Or, en Espagne encore plus que partout ailleurs, quand les chefs manquent, tout manque à la fois. Dès que le chef politique a été annulé, il n’y a plus eu de gouvernement ; dès que le capitaine-général s’est replié sur le Retiro, il n’y a plus eu d’organisation militaire.
La garde nationale de Madrid se compose de huit bataillons, sans compter la cavalerie, en tout environ neuf mille hommes. Les exaltés sont en majorité dans trois bataillons seulement ; les autres sont modérés. N’importe : tous ont pris part au mouvement ; la garde nationale en Espagne ne comprime pas l’émeute, elle la fait elle-même pour en être maîtresse ; c’est un autre moyen d’aborder la difficulté. Elle a tort, sans doute, mais ce peuple est ainsi fait. On peut être sûr qu’une révolution qui a de pareils instrumens n’ira pas loin. Quand ce sont des bourgeois qui font le tapage, il n’est pas bien grave. Avec de telles habitudes, on n’a pas d’ordre durable, mais le désordre n’est pas sérieux.
On voit que le pronuncamento qui vient d’avoir lieu, est loin d’être aussi significatif qu’il en a l’air. Quant à son étendue, elle a été aussi exagérée ; il a été comprimé à Murcie, Séville, Cordoue, Valladolid ; dans la moitié de l’Espagne, il n’a pas même été tenté ; il n’embrasse réellement jusqu’ici que Madrid, Barcelone, Sarragosse, Cadix et les petites villes qui dépendent de ces capitales progressistes. S’étendra-t-il encore ? c’est ce qui est probable, car l’intérêt des corps municipaux est le même partout ; mais c’est déjà un fait important qu’il n’ait pas partout réussi, qu’il n’ait pas été partout essayé. Sans la défection d’une partie de l’armée, ce ne serait rien, et ceci nous ramène au véritable mal, au danger réel de la situation, qui n’est ni dans les sociétés ni dans les municipalités, mais dans l’armée.
Le duc de la Victoire portera dans l’histoire une des plus grandes responsabilités qui ait jamais pesé sur la tête d’un homme. Il ne faut pas se lasser de le dire : s’il s’était entendu à Barcelone avec la reine régente, la question intérieure était résolue ; l’Espagne avait un gouvernement. La reine Christine a tout fait pour satisfaire son ambition ; elle l’a comblé de titres et d’honneurs, elle est venue le trouver à son quartier-général avec sa fille, elle s’est confiée à lui sans défense, malgré les représentations de tous ses conseillers, et il a indignement répondu à toutes ces prévenances. Cette femme qui venait si généreusement se mettre entre ses mains, pourquoi l’a-t-il laissé insulter par le premier venu ? cette reine qui venait lui demander de protéger son trône et la constitution de son pays, pourquoi a-t-il voulu la forcer à avilir sa couronne par un outrage public aux deux chambres et une violation manifeste de la loi ?
C’est la prétention inconstitutionnelle d’Espartero qui est la difficulté unique. Si cette prétention n’existait pas, si le héros de Bergara et de Morella avait consenti à être le premier sujet de la couronne et de la constitution, tout était dit ; ce pays, que la guerre civile paraît sur le point d’embraser, serait maintenant dans la paix la plus profonde. Cette loi des municipalités, qu’on repousse avec tant d’emportement, serait exécutée sans conteste. Tant qu’on a pu croire à Madrid que le chef de l’armée ferait respecter l’autorité, les ennemis de l’ordre n’ont pas bougé. La loi a été discutée et votée tranquillement ; les orateurs de l’opposition ont reconnu eux-mêmes son utilité. Ce n’est que lorsque le duc de la Victoire a voulu s’arroger le pouvoir suprême que les soulèvemens ont commencé.
On a dit sans doute que la reine aurait dû céder à Espartero, mais c’est là une de ces erreurs de bonne foi qui font plus de mal aux empires que toutes les violences des partis ardens. Dès le jour où la reine cédera à Espartero, et ce jour est peut-être arrivé si la reine suit des conseils funestes, la monarchie constitutionnelle sera suspendue ; le despotisme militaire l’aura remplacée. Même alors, il est vrai, nous ne désespérerions pas du salut de la monarchie et de la liberté ; mais ce serait le plus grand malheur qui leur pût arriver. Quelque court que doive être le règne de la force, il ne peut jamais être accepté comme l’état régulier de la société par ceux qui sont les dépositaires du droit. En livrant le dépôt qu’ils sont chargés de garder, ils lui laissent faire une blessure plus profonde que s’ils devaient le défendre sans succès, et la perturbation qui en résulte est bien plus radicale, en ce qu’elle ôte à l’attentat son caractère et tend à confondre le juste et l’injuste, le bien et le mal.
Tant qu’il restera autour de la reine un soldat fidèle, elle doit résister ; quand même elle serait abandonnée de tous, elle doit résister encore. La révocation d’une sanction donnée à une loi votée par les deux chambres est un acte tellement monstrueux, qu’il ne peut s’accomplir sans tout détruire. Si l’Espagne doit passer sous le joug militaire, il faut que ce joug soit vu dans toute sa nudité, et non déguisé sous la pourpre déchirée du trône. Si la reine résiste, le duc de la Victoire devra se porter à des extrémités qui le feront peut-être reculer, irrésolu comme il est. Dans tous les cas, il faudra qu’il compte alors avec les sociétés secrètes et les municipalités qui conspirent niaisement aujourd’hui à lui donner l’autorité absolue, et qu’il trouvera en face de lui dès qu’il ne sera plus leur complice, mais leur maître.
Avec le concours de l’autorité royale, il viendrait aisément à bout de ses ennemis ; sans ce concours, il serait bientôt dévoré par eux. Les sociétés secrètes sont déjà fort peu satisfaites de ses hésitations et de ses ménagemens ; il est condamné dans leurs conciliabules tout en étant prôné dans leurs publications. Quant aux municipalités, il s’est fait avec elles plus d’une affaire. Lorsqu’arriva à Barcelone l’invitation de la municipalité séditieuse de Madrid, il fit appeler le président de l’ayuntamiento, et l’engagea à ne pas prêter les mains à ce que l’exemple de la capitale fût suivi ; le président ayant insisté, Espartero lui tourna le dos et rentra dans son cabinet sans le saluer. Plus récemment, il a réprimandé Zurbano pour avoir permis à Lerida de faire son mouvement, et il lui a prescrit d’y rétablir les autorités qui avaient été déposées. Tout cela lui serait compté dans l’occasion.
Pendant qu’il rencontrerait des obstacles dans les élémens révolutionnaires de l’Espagne, il en trouverait d’un autre genre dans les élémens conservateurs du pays. Il faut espérer que les modérés se réveilleraient enfin alors, ou que, s’ils sont décidément incapables de tout mouvement actif, ils se renfermeraient au moins de plus en plus dans cette protestation passive, qui est leur plus grande force. La garde nationale n’irait plus sans doute grossir les rangs de l’insurrection, quand il serait bien avéré qu’il ne s’agirait de rien moins que de substituer un dictateur éperonné à la royauté constitutionnelle. C’est la protestation de la garde nationale de Madrid qui a étouffé la voix de l’Ouragan divulguant avant l’heure les projets des clubs ; cette protestation, quelque sourde qu’elle fût d’abord, grossirait bientôt assez contre l’usurpation d’Espartero pour ébranler l’armée elle-même.
Une partie de l’armée s’est réunie à Madrid à la garde nationale, comme la garde nationale s’était réunie à la municipalité. Ces troupes, dont la plupart se plaignent aujourd’hui d’avoir été trompées, n’ont fraternisé avec les révoltés que parce qu’elles croyaient l’autorité royale hors de la question. Du jour où leur chef sera obligé de marcher ouvertement contre la reine, beaucoup le quitteront. Quelques uns de ses lieutenans se sont déjà déclarés contre lui ; d’autres suivront. On pourrait même aller chercher à Gibraltar, pour le lui opposer, un de ces généraux qu’il a persécutés et réduits à quitter l’Espagne, Narvaez. L’instrument de sa puissance une fois brisé entre ses mains, que lui restera-t-il ? Est-il doué d’un de ces génies puissans qui conjurent la fortune et luttent seuls contre tous ? Qu’on le demande à Linage lui-même.
Ce n’est donc pas la reine qui doit craindre, c’est Espartero. Pourquoi céder alors ? Pourquoi renoncer à son droit ? Pourquoi déserter la cause constitutionnelle ? Tout n’est pas encore perdu, Dieu merci. Indépendamment des points d’appui qu’elle a eus jusqu’ici, la reine en a un nouveau dont nous n’avons pas encore parlé et qui est puissant, c’est celui des carlistes ralliés. Les carlistes ralliés sont une des plus fermes espérances de la royauté constitutionnelle en Espagne ; depuis qu’ils ont compris combien le triomphe de l’absolutisme aveugle de don Carlos serait désormais funeste, ils se sont franchement attachés à la jeune Isabelle. C’est dans les provinces basques surtout que cet esprit domine. Ces généreuses provinces ont protesté contre le mouvement de Madrid : sur quelques points, on a proposé de marcher contre la capitale. La reine Christine et sa fille y trouveraient au besoin un asile inviolable, et les plus grands ennemis d’Espartero seraient ceux qu’il a gagnés lui-même à l’Espagne nouvelle par la convention de Bergara.
Quant à nous, Français, nous devons désirer pour plus d’un motif que la reine résiste et l’emporte. Il y a entre le soulèvement qui la poursuit et la situation actuelle de la France en Europe une singulière coïncidence. La véritable cause de ce redoublement de passion, ce n’est pas l’état de l’Espagne, mais l’état de l’Orient ; l’Angleterre ne se contente plus de lutter contre notre légitime influence dans un pays qui nous a déjà coûté tant de sacrifices, elle veut encore le tourner contre nous ; ses intrigues sont les liens secrets qui unissent cette triple conspiration des sociétés secrètes, des municipalités et d’Espartero. Un journal révolutionnaire de Madrid, l’Éco del Comercio, a révélé cette tactique dans un article violent contre la France et contre son ambassadeur ; il y est proposé en propres termes de se joindre à nos ennemis, si la guerre éclate.
Que la reine cède ou soit vaincue, qu’Espartero parvienne à faire contresigner par elle ses volontés, et nous aurons à défendre nos frontières du côté des Pyrénées aussi bien que du côté des Alpes et du Rhin. Espartero appartient maintenant aux Anglais ; il a besoin d’eux comme ils ont besoin de lui. On a pu lire une lettre que lui a écrite le duc de Sussex, oncle de la reine Vittoria, et qui était jointe au grand cordon de l’ordre du Bain. Jamais un grand dignitaire anglais n’a écrit à un étranger avec ce degré d’adulation ; Espartero y est loué de son dévouement et de son respect pour sa souveraine, ironie étrange de la part d’un prince après les évènemens de Barcelone. Quel langage doivent tenir au duc de la Victoire les agens anglais qu’il a toujours auprès de lui, quand de semblables paroles lui viennent des marches du trône britannique !
Si au contraire la reine est la plus forte, ce n’est pas seulement la liberté constitutionnelle qui l’emporte avec elle ; c’est encore le parti français. La France alors peut être tranquille sur les Pyrénées ; elle peut même puiser quelque secours dans l’adhésion d’un gouvernement régulier en Espagne. Les ports de la Péninsule sur la Méditerranée ne sont pas sans importance pour le cas d’une guerre maritime. Nous pouvons d’ailleurs inquiéter par-là la puissance anglaise dans le Portugal. L’importance que les Anglais attachent en ce moment à s’assurer de l’Espagne révèle assez quel intérêt la France doit y mettre de son côté. Certes il ne peut être question de porter atteinte à cette indépendance nationale qu’on se plaît à dire menacée par nous ; mais l’Espagne est notre voisine, notre vieille alliée, et son amitié est en quelque sorte notre bien.
Il y a des gens, nous le savons, qui conseillent à la France de s’allier avec les exaltés et Espartero. Cela est tout simplement impossible. On ne change pas en un jour les sympathies établies de longue main. Les exaltés sont le parti anglais ; les modérés sont le parti français ; il n’y a pas moyen de sortir de là. Que ce soit un bien, que ce soit un mal, c’est un fait. Tout Français qui vient en aide aux exaltés porte secours aux ennemis de la France, qu’il le veuille ou non. Nous pensons, nous, qu’il est bien que les rôles soient ainsi divisés, et que la France a la bonne part ; nous pensons qu’il est digne de notre société reconstituée, de notre monarchie nouvelle, de notre liberté légale, de donner la main à la société en travail, à la monarchie régénérée, à la liberté laborieuse de l’Espagne, pour les conduire dans les mêmes voies ; mais, enfin, il en serait autrement, que nous ferions encore des vœux pour ceux qui font des vœux pour la France.
- ↑ Le colonel Wylde vient de lui apporter le grand cordon de l’ordre du Bain.