Prière secrète

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Prière secrète
Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveaux, Slatkine Reprints, 1971, I. 1866 (pp. 196-197).



PRIÈRE SECRÈTE



(Traduit du Russe, de la comtesse Ropstochin.)



Mon Dieu ! toi qui sais tout, oh ! ne m’ordonne pas
D’atteindre aux sombres jours de la froide vieillesse ;
De voir mon corps s’user, et tomber pièce à pièce,
Et la destruction me gagner pas à pas ;

D’être un morne objet d’épouvante,
Ou qu’on suit d’un regard moqueur ;
D’assister enfin, moi vivante,
Aux funérailles de mon cœur !


Grâce ! ne permet pas, mon Dieu ! que je survive

A l’espérance fugitive,
Aux illusions, mon trésor.

Grâce ! qu’avant la nuit mes paupières soient closes,

Tandis que le sourire encor
Effleurera mes lèvres roses !


Je ne veux point peser ma vie au poids des ans ;
La mesurer au cours des heures prolongées ;
Je veux seulement, Dieu des âmes affligées,
Après tant de désirs et de rêves cuisants,
Connaître ce bonheur, qu’un vague espoir devine ;

Voir s’épanouir un seul jour,

Dans toute sa beauté, la fraîche fleur divine

De la jeunesse et de l’amour !


Je veux, un seul été, m’enivrer de délice

Dans la coupe mortelle ; … il faut

Que mon rêve céleste ici-bas s’accomplisse…
Et puis, mon Créateur, rappelle-moi, là-haut,
Où, parmi les soleils, tes magnifiques sables,
Je serai, si tes bras ne me font pas défaut,

Un des esprits impérissables !…


Là-haut, où, quand les temps comme un torrent ont fui,
L’éternité s’allonge, à soi-même pareille ;
Où, — prodige adorable ! — on ne devient pas vieille.
Où le plaisir n’est point le père de l’ennui ;
Là-haut, où rien ne se passe, où rien n’est infidèle ;
Où les félicités, les amours n’ont point d’aile,
demain ne doit plus menacer aujourd’hui.



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