| ◄ Préface | Chapitre I : Les problèmes de l'éthique | ► |
1. Il est très facile de remarquer que la vérité de certains de nos jugements habituels concerne indubitablement l'éthique. Chaque fois que nous disons : « Un-tel est un homme bon », « Cet homme est un méchant » ; chaque fois que nous demandons : « Que dois-je faire ? » ou « Est-il mal pour moi d'agir ainsi ? » ; toutes les fois que nous hasardons une remarque telle que : « La tempérance est une vertu et l'ivresse un vice » — il ne fait aucun doute que c'est l'affaire de l'éthique de discuter de telles questions et de tels énoncés, de justifier ce qui est la vraie réponse lorsque nous demandons ce qu'il est juste de faire, et de donner des raisons de penser que nos énoncés sur le caractère des personnes ou la moralité des actions sont vrais ou faux. Dans la grande majorité des cas, quand nous produisons des énoncés impliquant n'importe lequel de ces termes : « vertu », « vice », « devoir », « droit », « bien », « mal », nous produisons des jugements éthiques ; et si nous voulons discuter de leur vérité, nous devons discuter d'un problème d'éthique.
Voilà qui n'est pas contesté ; mais cela est très loin de définir le domaine de l'éthique. Ce domaine peut en effet être défini comme la vérité exhaustive à propos de ce qui est à la fois commun à tous ces jugements et leur est particulier. Mais nous devons encore poser la question : Qu'est-ce donc qui est commun et particulier ? Et c'est une question à laquelle des réponses très différentes ont été données par des philosophes de l'éthique d'une réputation reconnue, et aucun d'entre eux ne semble l'avoir fait de manière complètement satisfaisante.
2. Si nous prenons des exemples tels que ceux donnés ci-dessus, nous ne devrions pas nous tromper de beaucoup en affirmant qu'ils concernent tous la question de la « conduite » — la question de ce qui, dans notre conduite à nous, êtres humains, est bon et de ce qui est mauvais, de ce qui est juste et de ce qui est mal. Car, quand nous disons qu'un homme est bon, nous voulons habituellement dire qu'il agit de manière juste ; quand nous disons que l'ivresse est un vice, nous voulons habituellement dire que s'enivrer est une action mauvaise ou fautive. Et cette discussion de la conduite humaine est, en fait, ce qui est le plus intimement lié au nom d'« Éthique ». Cela lui est ainsi lié par dérivation ; et la conduite est sans aucun doute l'objet de loin le plus commun et le plus intéressant des jugements éthiques.
En conséquence, nous trouvons que de nombreux philosophes éthiques sont disposés à accepter comme une définition adéquate de « l'éthique » l'énoncé selon lequel elle a à faire avec la question de ce qui est bon ou mauvais dans la conduite humaine. Ils soutiennent que ses enquêtes sont proprement limitées à la « conduite » ou à la « pratique » ; ils soutiennent que le nom de « philosophie pratique » recouvre toute la matière à laquelle elle a à faire. Maintenant, sans discuter le sens propre du mot (car les questions verbales sont à juste titre laissées aux auteurs de dictionnaires et à d'autres personnes intéressées par la littérature ; la philosophie, comme nous le verrons, n'a rien à voir avec eux), je peux dire que j'ai l'intention d'utiliser « Éthique » pour couvrir plus que cela — un usage pour lequel il y a, je pense, une autorité tout à fait suffisante. Je l'utilise pour couvrir une enquête pour laquelle, en tout état de cause, il n'y a pas d'autre mot : l'enquête générale à propos de ce qui est bon.
L'éthique est sans aucun doute concernée par la question de ce qu'est une conduite bonne ; mais, en y étant liée, on ne commence manifestement pas au début, à moins qu'on ne soit disposée à nous dire ce qu'est le bon aussi bien que ce qu'est une conduite. Car « bonne conduite » est une notion complexe : toutes les conduites ne sont pas bonnes ; certaines sont assurément mauvaises et d'autres peuvent être indifférentes. Et, d'autre part, d'autres choses, en sus de la conduite, peuvent être bonnes ; et si elles le peuvent, alors « bon » désigne une propriété qui est commune à ces choses et à la conduite ; et si nous examinons la bonne conduite à part de toutes les choses bonnes, alors nous sommes en danger de nous tromper sur cette propriété, propriété qui n'est pas partagée par ces autres choses : et donc nous aurons fait une erreur à propos de l'éthique, même en en limitant ainsi le sens ; car nous ne saurons pas ce qu'une bonne conduite est vraiment. C'est une erreur que de nombreux auteurs ont effectivement commise, en limitant leur enquête à la conduite. Aussi tenterais-je de l'éviter par l'examen préalable de ce qu'est le bon en général ; en espérant, si nous pouvons parvenir à une certitude à ce sujet, qu'il sera beaucoup plus facile de régler la question de la bonne conduite : car nous savons tous très bien ce qu'est une « conduite ». Voici donc notre première question : Qu'est ce que le bien ? et Qu'est-ce qui est mauvais ? et, à la discussion de cette question (ou de ces questions), je donne le nom d'éthique, puisque cette science doit, en tout état de cause, l'inclure.
3. Mais c'est une question qui peut avoir de nombreux sens. Si, par exemple, chacun d'entre de nous disait « Je fais actuellement quelque chose de bien » ou « J'ai eu un bon dîner hier, » chacun de ces énoncés serait une sorte de réponse à notre question, bien que peut-être fausse. Il en va de même quand A demande à B à quelle école il devrait envoyer son fils : la réponse de B sera assurément un jugement éthique. Et de même toutes les attributions de louanges ou de blâmes à un personnage quelconque ou à une chose qui a existé, existe présentement ou existera, donne une réponse à la question « Qu'est-ce que le bien ? » Dans tous ces cas, une chose particulière est jugée bonne ou mauvaise : la question « Qu'est-ce ? » reçoit la réponse « Ceci. » Mais ce n'est pas le sens dans lequel une éthique scientifique pose la question. Pas une seule de toutes les millions de réponses de ce genre, qui doit être vraie, ne peut constituer une partie d'un système éthique, bien que cette science doive contenir des principes et des raisons suffisantes pour décider de la vérité de chacune d'entre elles. Il y a beaucoup trop de personnes, de choses et d'événements dans le monde, passé, présent ou à venir, pour examiner leurs mérites individuels à être compris dans une science. C'est pourquoi, l'éthique ne traite pas du tout de faits de cette nature, des faits qui sont uniques, individuels, absolument particuliers et que doivent traiter, au moins en partie, des études comme l'histoire, la géographie et l'astronomie. Et, pour cette raison, donner des conseils personnels ou des exhortations n'est pas l'affaire du philosophie éthique.
4. Mais il y a un autre sens que l'on peut donner à la question : « Qu'est ce qui est bon ? » « Les livres sont bons » en serait une réponse, quoiqu'une réponse de toute évidence fausse ; car certains livres sont en réalité très mauvais. Et les jugements éthiques de cette nature appartiennent effectivement à l'éthique, bien que je ne traiterai pas de bon nombre d'entre eux. Tel est le jugement « Le plaisir est une bonne chose » — un jugement, dont l'éthique devraient discuter de la vérité, même s'il n'est pas aussi important que cet autre jugement, qui devra maintenant nous occuper : « Le plaisir seul est bon ». Ce sont des jugements de cette nature qui sont formulés dans ces livres sur l'éthique qui contiennent une liste de « vertus » — dans l'Éthique d'Aristote par exemple. Mais ce sont des jugements exactement de la même nature qui forment la substance de ce qui est censé être une étude différente de l'éthique, et beaucoup moins respectable — l'étude de la casuistique. Nous pouvons nous dire que la casuistique diffère de l'éthique dans la mesure où elle est beaucoup plus détaillé et particulière, alors que l'éthique est bien plus générale. Mais il est important de remarquer que la casuistique n'a à faire avec rien d'absolument particulier ― particulier au seul sens dans lequel une ligne peut être tracée entre cela et ce qui est général. Page:Principia Ethica.djvu/37 Page:Principia Ethica.djvu/38 Page:Principia Ethica.djvu/39 Page:Principia Ethica.djvu/40 Page:Principia Ethica.djvu/41 Page:Principia Ethica.djvu/42 Page:Principia Ethica.djvu/43 Page:Principia Ethica.djvu/44 Page:Principia Ethica.djvu/45 Page:Principia Ethica.djvu/46 Page:Principia Ethica.djvu/47 Page:Principia Ethica.djvu/48 Page:Principia Ethica.djvu/49 Page:Principia Ethica.djvu/50 Page:Principia Ethica.djvu/51 Page:Principia Ethica.djvu/52 Page:Principia Ethica.djvu/53 Page:Principia Ethica.djvu/54 Page:Principia Ethica.djvu/55 Page:Principia Ethica.djvu/56 Page:Principia Ethica.djvu/57 Page:Principia Ethica.djvu/58 Page:Principia Ethica.djvu/59 Page:Principia Ethica.djvu/60 Page:Principia Ethica.djvu/61 Page:Principia Ethica.djvu/62 Page:Principia Ethica.djvu/63 Page:Principia Ethica.djvu/64 Page:Principia Ethica.djvu/65 Page:Principia Ethica.djvu/66 Page:Principia Ethica.djvu/67