Prolégomènes à toute métaphysique future/Deuxième partie

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DEUXIÈME PARTIE.

COMMENT LA PHYSIQUE PURE EST-ELLE POSSIBLE ?


§ XIV

La nature est l’existence des choses en tant qu’elle est déterminée suivant des lois universelles. S’il fallait entendre par nature l’existence des choses en elles-mêmes, nous ne pourrions jamais la connaître, ni a priori ni a posteriori. Ni a priori, car comment vou­drions-nous savoir ce qui convient aux choses en elles-mêmes, puisque le fait est impossible par la décom­position de nos notions (propositions analytiques), par la raison que je ne veux pas savoir ce qui est con­tenu dans ma notion d’une chose (car cela fait partie de son essence logique), mais ce qui, dans la réalité de la chose convient à cette notion, et par quoi la chose même est déterminée dans son existence en dehors de ma notion. Mon entendement, et les conditions sous lesquelles seules il peut lier les déterminations des choses dans leur existence, ne prescrit aux choses mêmes aucune règle ; ces règles ne se déterminent pas sur mon entendement ; c’est au contraire mon enten­dement qui doit se régler sur elles. Elles devraient donc m’être données d’abord pour en tirer ces dé­terminations, et alors elles ne seraient pas connues

Une telle connaissance de la nature en soi est éga­lement impossible a posteriori. En effet, si l’expé­rience doit m’apprendre les lois auxquelles l’existence des choses est soumise, alors ces lois, en tant qu’elles concernent les choses en soi, leur conviennent nécessairement encore en dehors de mon expérience. Or l’expérience m’apprend bien ce qui existe et comment il existe, mais jamais qu’il doive être nécessairement ainsi et pas autrement. Elle ne peut donc jamais faire connaître la nature des choses en soi.


§ XV.

Et cependant nous sommes réellement en posses­sion d’une science naturelle pure, qui présente des lois a priori, et avec toute la nécessité requise pour des propositions apodictiques, lois auxquelles la na­ture est soumise. Je n’en donnerai ici comme preuve que cette propédictique de la physique, qui sous le titre de physique universelle, précède toute autre phy­sique (qui est fondée sur des principes empiriques). On y trouve une mathématique appliquée à des phé­nomènes, et des principes purement discursifs (par notions) qui constituent la partie philosophique de la connaissance pure de la nature. Mais il s’y trouve cependant beaucoup de choses encore qui n’est pas entièrement pur et indépendant des sources de l’expérience : comme la notion du mouvement, de l’impénétrabilitè (fondement de la notion empirique de la matière), de l’inertie, etc., qui ne permettent pas de l’appeler tout à fait une physique pure. De plus elle ne concerne que les objets des sens extérieurs, et ne donne ainsi aucun exemple d’une physique univer­selle dans l’acception stricte du mot, physique qui doit soumettre à des lois universelles la nature en général, qu’il s’agisse par là de l’objet des sens externes ou de l’objet du sens intime (de la physique ou de la psycho­logie). Or parmi les principes de cette physique uni­verselle, il en est qui possèdent réellement l’univer­salité désirée, telles sont les propositions : que la sub­stance demeure et persiste, que tout ce qui arrive est toujours déterminé antérieurement par une cause sui­vant des lois constantes, etc. Ces lois physiques sont réellement universelles, qui existent pleinement a priori. Il y a donc en réalité une physique pure. Il s’agit maintenant de savoir comment elle est possible.


§ XVI.

Le mot nature prend encore une autre signification, celle qui détermine l’objet, tandis que, dans l’accep­tion précédente, il n’indiquait que la légitimité des déterminations de l’existence des choses en général. La nature, matériellement considérée, est donc l’ensemble de tous les objets de l’expérience. Nous n’avons affaire qu’à celle-là, puisque autrement des choses qui ne peuvent jamais être des objets d’une expérience, si elles devaient être connues quant à leur nature, exi­geraient de nous des notions dont le sens ne pourrait ja­mais être donné in concreto (dans un exemple quel­conque d’une expérience possible). Nous sommes donc obligés de nous faire de cet ensemble de simples no­tions, de la réalité desquelles (c’est-à-dire si elles se rapportent réellement à des objets) nous ne pouvons absolument pas décider. Ce qui ne peut être un objet de l’expérience, et dont la connaissance serait hyper-physique, n’est point ici notre affaire ; nous n’avons à nous occuper que de la connaissance physique dont la réalité peut être confirmée par l’expérience, quoi­qu’elle soit possible a priori, et antérieure à toute ex­périence.


§ XVII.

L’élément formel de la nature, entendue dans cette acception étroite, est donc la légitimité de tous les ob­jets de l’expérience, et, en tant qu’elle est connue priori, sa légitimité nécessaire. Mais nous avons prouvé aussi que les lois de la nature dans les objets, s’ils ne sont pas considérés par rapport à une expérience pos­sible, mais comme des choses en soi, ne peuvent ja­mais êtres connues a priori. Nous n’avons donc pas affaire ici aux choses en elles-mêmes (dont les pro­priétés ne nous occupent pas), mais simplement aux choses comme objets d’une expérience possible, et leur ensemble est proprement ce que nous appelons ici nature. Je me demande donc si, quand il s’agit de la possibilité d’une connaissance physique a priori, il vaut mieux poser ainsi la question : comment est-il possible de connaître la légitimité nécessaire des choses comme objets de l’expérience ; ou de cette façon : Comment peut-on connaître a priori en général la lé­gitimité nécessaire de l’expérience même par rapport à tous ces objets ?

En y regardant d’un peu près, on s’aperçoit que la solution de la question, de quelque manière que cette question soit posée, revient entièrement au même par rapport à la connaissance naturelle pure (qui constitue proprement le point de la question). Car les lois sub­jectives sous lesquelles seules une connaissance expé­rimentale des choses est possible, valent aussi de ces choses comme objets d’une expérience possible (mais nullement de ces mêmes choses considérées en soi, et dont il ne peut être ici question). Il est complètement indifférent que je dise : Sans la loi qui veut que, si un événement est perçu, il soit toujours rapporté à quel­que chose qui le précède, et qu’il suit d’après une règle universelle, un jugement perceptif ne peut ja mais valoir comme expérience ; — ou que je dise : Tout ce que l’expérience nous dit arriver doit avoir une cause.

Il vaut cependant mieux prendre la première for­mule. Car par le fait que nous pouvons bien avoir a priori et avant tous objets donnés une expérience des conditions sous lesquelles seules une expérience est possible à leur égard, mais jamais une expérience des lois auxquelles les objets peuvent être soumis sans rapport à une expérience possible, nous ne pouvons étudier la nature des choses a priori qu’en recherchant les conditions et les lois universelles (quoique subjec­tives) sans lesquelles seules une telle connaissance, comme expérience (quant à la simple forme) est pos­sible, et déterminer en conséquence la possibilité des choses, comme objets de l’expérience ; car si je choi­sissais la seconde manière de poser la question, et si je cherchais les conditions a priori sous lesquelles une nature est possible comme objet de l’expérience, je pourrais facilement tomber dans un malentendu, et n’imaginer que j’ai à parler de la nature comme d’une chose en soi ; ce qui me porterait à d’éternels et stérils efforts pour chercher les lois de choses dont rien ne m’est donné.

Nous n’aurons donc affaire ici qu’à l’expérience et aux conditions universelles et données a priori de leur possibilité, et à déterminer en conséquence la nature, comme l’objet total de toute expérience possible. Je présume que l’on comprendra bien que je n’entends pas parler ici des règles pour observer une nature qui est donnée; elles supposent déjà une expérience. Il ne s’agit donc pas de savoir comment nous pouvons (par l’expérience) apprendre à connaître les lois de la nature, car elles ne seraient pas alors des lois a priori, et ne donneraient aucune physique pure, mais bien de savoir comment les conditions a priori de la possi­bilité de l’expérience sont en même temps les sources d’où toutes les lois universelles de la nature doivent être dérivées.


§ XVIII.

Nous devons donc remarquer avant tout que, mal­gré le caractère empirique de tous les jugements d’ex­périence, c’est-à-dire quoiqu’ils aient leur fondement dans la perception immédiate des sens, tous les juge­ments empiriques ne sont cependant pas, réciproque­ment, des jugements d’expérience, mais qu’en dehors de l’élément empirique, et généralement en dehors de la donnée de l’intuition sensible, il doit y avoir encore des notions particulières qui ont leur origine entière­ment a priori dans l’entendement pur, auxquelles toute perception est soumise et peut ensuite par ce moyen être convertie en une expérience.

Des jugements empiriques, s’ils ont une valeur ob­jective, sont des jugements d’expérience ; mais ceux qui n’ont qu’une valeur subjective sont de simples ju­gements de perception. Ceux-ci n’ont besoin d’aucune notion intellectuelle pure, mais seulement de la liai­son logique de la perception en un sujet pensant. Ceux-là, au contraire, demandent toujours, indépen damment des représentations de l’intuition sensible, des notions particulières produites originairement dans t’entendement, qui donnent au jugement d’expérience sa valeur objective.

Tous nos jugements ne sont d’abord que de simples jugements de perception, valables uniquement pour nous seuls, c’est-à-dire pour notre sujet ; ce n’est, qu’ensuite que nous leur donnons un nouveau rap­port, un rapport à l’objet, et que nous voulons qu’ils soient toujours valables pour nous, et même pour chacun. En effet si un jugement s’accorde avec un objet, tous les jugements sur cet objet doivent aussi s’accorder entre eux, et alors la valeur objective du jugement d’expérience n’en est que l’universalité né­cessaire. Hais réciproquement, si nous trouvons une raison de regarder un jugement comme nécessaire­ment universel (ce qui no tient jamais à la perception, mais à la notion intellectuelle pure à laquelle est sub-sumée la perception), nous devons aussi le réputer objectif, c’est-à-dire qu’il n’exprime pas seulement un rapport de la perception au sujet, mais encore une propriété de l’objet ; car il n’y aurait pas de raison pour que des jugements d’autrui dussent nécessaire­ment s’accorder avec le mien, sans l’unité de l’objet auquel ils se rapportent tous, avec lequel ils s’accor­dent; ce qui fait qu’ils doivent aussi s’accorder tous entre eux.

§ XIX.

La validité objective et l’universalité nécessaire (pour chacun) sont donc des notions réciproques, et quoique nous ne connaissions pas l’objet en soi, lors cependant que nous regardons un jugement comme universellement valable et par conséquent comme né­cessaire, nous entendons par là précisément la vali­dité objective. Par ce jugement nous connaissons l’objet (si inconnu d’ailleurs qu’il puisse être en lui-même) ; par la liaison universellement valable et nécessaire des perceptions données, — comme c’est le cas de tous les objets des sens, — les jugements d’ex­périence emprunteront donc leur valeur objective, non pas de la connaissance immédiate de l’objet (laquelle est impossible), mais uniquement de la condition de la valeur universelle des jugements empiriques, valeur qui, comme on l’a déjà dit, ne repose jamais sur les conditions empiriques, sur des conditions sensibles en général, mais sur une notion intellectuelle pure. L’ob­jet reste donc toujours inconnu en soi ; mais si la liai­son des représentations qui sont données par l’objet à notre sensibilité reçoit une valeur universelle par la notion intellectuelle, l’objet se trouve déterminé par ce rapport, et le jugement est objectif.

C’est ce que nous allons expliquer. Qu’une chambre soit chaude, que le sucre soit doux, l’absinthe amère[1], ce sont là des jugements d’une valeur purement sub­jective. Je ne demande pas de sentir toujours ainsi, ou que chacun sente comme je dois sentir. Ces juge­ments n’expriment qu’un rapport de deux sensations à un même sujet, moi-même, et moi seulement dans mon état actuel de perception, et ne valent par consé­quent pas relativement à l’objet; je les appelle donc des jugements perceptifs. II en est tout autrement du jugement expérimental. Ce que l’expérience m’ap­prend dans certaines circonstances, elle doit me l’ap­prendre toujours et à chacun, et sa valeur ne se borne pas au sujet ou à son état du moment. J’énonce donc tous ces jugements comme objectivement valables, lors, par exemple, que je dis : L’air est élastique, ce jugement n’est immédiatement qu’un jugement de perception ; je rapporte deux sensations l’une à l’autre dans mes sens. Pour que je puisse l’appeler un juge­ment d’expérience, il faut que cette liaison soit sou­mise à une condition qui la rende universellement va­lable. Il faut donc que je sois toujours et que cha­cun soit comme moi dans la nécessité de faire cette liaison dans les mêmes circonstances. §XX.

Nous devrons donc décomposer une expérience en général pour voir ce qui est contenu dans ce produit de 1’ehlendement,. et de quelle manière le jugement expérimental est lui-même possible. 11 a pour base

ception (perceptio), qui n’appartient qu’aux sens. Il faut en second lieu le jugement (qui est l’affaire propre de l’entendement). Ce jugement peut être de deux sortes, suivant que je compare simplement les per­ceptions et que je les réduis à une conscience unique de mon état, ou qu’au contraire je les unis en une conscience en général. Le premier de ces jugements n’est qu’un jugement perceptif et n’a qu’une valeur objective; c’est une simple liaison des perceptions dans mon état interne sans rapport à l’objet. 11 ne suffit donc pas pour qu’il y ait expérience, comme on se le figure ordinairement, qu’il y ait liaison en une seule conscience par le moyen du jugement ; il n’y aurait là ni universalité de valeur ni nécessité du ju­gement; seules conditions cependant de valeur ob­jective et d’expérience.

Pour qu’il y ait expérience par perception il faut encore un jugement tout différent de celui-là. L’in­tuition donnée doit être subsumée à une notion qui détermine la forme du jugement en général par rap­port à l’intuition, qui relie la conscience empirique de l’intuition en une seule conscience en général, et donne ainsi aux jugements empiriques une valeur universelle : cette notion est une notion intellectuelle pure a priori, propre seulement à déterminer la ma­nière dont une intuition peut servir aux jugements. Soit donc la notion de cause; elle détermine l’intui­tion qui lui est subsumée, par exemple celle d’air, par rapport à ce jugement en général, que la notion d’air, en ce qui regarde la dilatation, dans le rapport d’antécédent à conséquent, a son usage dans le juge­ment hypothétique. La notion de cause est donc une notion intellectuelle, entièrement différente de toute perception possible, et qui ne sert qu’à déterminer la représentation à elle soumise, par rapport au jugement en général, par conséquent à rendre possible un ju­gement d’une valeur universelle.

Il faut donc pour qu’il puisse y avoir jugement de l’expérience par un jugement de perception, que la perception soit subsumée à une notion intellec­tuelle, par exemple, l’air est soumis à la notion de cause, notion qui détermine comme hypothétique le jugement sur l’air par rapport à l’expansion (1). Et alors cette expansion n’est pas représentée comme ap­partenant simplement à ma perception de l’air dans mon état, ou dans plusieurs de mes états, ou dans

l’état de la perception des autres, mais comme y ap­partenant nécessairement; et ce jugement : L’air est élas­tique, devient d’une valeur universelle, et un jugement expérimental par le fait que certains jugements pré­cèdent, qui subsument l’intuition de l’air à la notion de cause et d’effet, et déterminent ainsi les percep­tions, non pas purement entre elles dans mon sujet, mais par rapport à la forme du jugement en général (ici la forme hypothétique), et donnent ainsi au juge­ment empirique une valeur universelle.

Si l’on décompose tous les jugements synthétiques, en tant qu’ils valent objectivement, on trouve qu’ils ne se composent jamais de simples intuitions qui aient été liées, comme on le croit communément, par simple comparaison,en un jugement, mais qu’ils se­raient impossibles si une notion intellectuelle pure ne venait s’ajouter aux concepts tirés de l’intuition à laquelle ces concepts sont subsumés, et unis enfin en un jugement objectivement valable. Les jugements mêmes de la mathématique pure dans leurs plus simples axiomes ne sont pas exempts de cette condi­tion. Le principe : La ligne droite est la plus courte entre deux points, suppose que la ligne est subsumée à la notion de grandeur, notion qui n’est certaine­ment pas une simple intuition, mais qui n’a son siège que dans l’entendement, et sert à déterminer l’intui­tion (de la ligne) par rapport aux jugements qui peu­vent en être portés relativement à sa quantité, c’est-à-dire à leur pluralité (judiciaplurativa) (1), puisqu’il est entendu par ces jugements que plusieurs choses de même espèce sont contenues dans une intuition donnée.


§ XXI.
Pour exposer la possibilité de l’expérience, en tant qu’elle se fonde a priori sur des notions intellectuelles pures, il faut donc avant tout représenter dans une table complète ce qui fait partie du jugement en gé­néral, et les divers moments de l’entendement en matière de notions de ce genre ; car les notions intel­lectuelles pures, n’étant que des concepts d’intuitions en général, en tant qu’ils sont déterminés en eux-mêmes par rapport à l’un ou à l’autre de ces moments pour juger en conséquence d’une manière nécessaire et universellement valable, leur sont tout à fait pa­rallèles. Par là se trouvent aussi déterminés avec une entière précision les principes a priori de la possibilité de toute expérience, comme connaissance empirique d’une valeur universelle. Car ils sont tout simplement des propositions qui subsument toute perception (suivant certaines conditions universelles de l’intuition) à ces notions intellectuelles pures.
TABLE LOGIQUE
DES JUGEMENTS
Quant à la quantité
universels
particuliers
singuliers.
Quant à la qualité
affirmatifs
négatifs
limitatifs.
Quant à la relation
catégoriques
hypothétiques
disjonctifs.
Quant à la modalité
problématiques
assertoriques
apodictiques.


TABLE TRANSCENDANTALE
DES NOTIONS INTELLECTUELLES
Quant à la quantité
unité (la mesure)
multiplicité (la grandeur)
totalité (le tout).
Quant à la qualité
réalité
négation
limitation.
Quant à la relation
substance
cause
communauté.
Quant à la modalité
possibilité
existence
nécessité.


TABLE PHYSIOLOGIQUE PURE
DE TOUS LES PRINCIPES DE LA PHYSIQUE
Axiomes
de l’intuition.
Anticipations
de la perception.
Analogies
de l’expérience.
Postulats
de la pensée empirique
en général.
§ XXII.

Pour embrasser en une seule notion tout ce qui a été dit ci-dessus, le lecteur doit se rappeler d’abord qu’il ne s’agit pas ici de l’origine de l’expérience, mais de ce qu’elle renferme. L’origine est l’affaire de la psychologie, et n’y pourrait même être jamais déve­loppée convenablement sans le travail qui est du res­sort de la critique de la connaisssance et en particulier de l’entendement.

L’expérience résulte d’intuitions qui appartiennent à la sensibilité, et de jugements qui sont l’afiaire de l’entendement seul. Mais les jugements que l’entende­ment ne tire que de représentations sensibles ne sont pas encore, tant s’en faut, des jugements d’expé­rience. Cardans un cas le jugement n’unirait que les perceptions telles qu’elles sont données dans l’intui­tion sensible, mais dans le dernier cas les jugements doivent dire ce que contient une expérience en gé­néral, et par conséquent pas ce que renferme la simple perception. Le jugement expérimental doit donc ajouter à l’intuition sensible et à sa liaison lo­gique (après qu’elle a été généralisée par voie de com­paraison) dans un jugement, quelque chose que dé­termine le jugement synthétique comme nécessaire, et par conséquent comme d’une valeur universelle ; ce qui ne peut être que la notion qui, à l’exclusion d’une autre, représente l’intuition comme déterminée en soi par rapport à une forme du jugement ; intui­tion qui est on concept de cette unité synthétique de intuitions, qui ne peut être représentée que par une fonction logique donnée des jugements.

§ XXIII.

En somme : l’affaire des sens est de percevoir ; celle de l’entendement, de penser. Or, penser c’est réunir des représentations en une seule conscience. Cette réunion n’a lieu que par rapport au sujet, et n’est ainsi que con­tingente et subjective; ou bien elle a lieu absolument et porte le caractère de la nécessité ou de l’objectivité. La liaison des représentations en une seule conscience est le jugement. Penser c’est donc juger ou rapporter des représentations à des jugements en général. Des jugements sont donc ou simplement subjectifs, quand des représentations sont seulement rapportées h une conscience unique dans un sujet, ou ils sont objectifs quand elles sont réunies en une conscience en gé­néral, c’est-à-dire quand elles y sont nécessaires. Les moments logiques de tous les jugements sont donc au­tant de manières possibles de lier des représentations en une conscience. Et comme ils servent en tant que notions, ils sont donc les notions de l’union nécessaire des représentations en une seule conscience, par con­séquent des principes de jugements d’une valeur ob­jective. Cette liaison en une seule conscience est ou analytique par identité, ou synthétique par la compo­sition et l’addition de différentes représentations entre elles. Une expérience consiste dans la liaison synthé­tique des phénomènes (des perceptions) en une con­science , en tant que cette liaison est nécessaire. Des notions intellectuelles pures sont donc celles aux­quelles doivent être subsumées toutes les représentations avant de pouvoir servir à des jugements d’expérience, dans lesquels l’unité synthétique des perceptions est représentée comme nécessairement et universellement valable[2].


§ XXIV.

Des jugements, considérés simplement comme la condition de la liaison de représentations données, sont des règles. Ces règles, si elles donnent la liaison comme nécessaire, sont des règles a priori ; et, considé­rées comme n’étant pas subordonnées à d’autres, elles sont des principes. Et comme, par rapport à la possibi­lité de toute expérience, si l’on n’y voit que la forme de la pensée, il n’y a pas de conditions des jugements d’expérience au-dessus de celles qui soumettent les phénomènes, d’après la forme diverse de leur intui­tion, aux notions intellectuelles pures qui rendent ob­jectivement valable le jugement empirique, ces notions sont donc des principes a priori de l’expérience pos­sible.

Ces principes d’une expérience possible sont donc en même temps des lois universelles de la nature, qui peuvent être connues a priori. Et alors se trouve ré­solu le problème énoncé par notre seconde et présente question : Comment une physique pure est-elle pos­sible. Car on y trouve tout l’élément systématique voulu par la forme d’une science, puisqu’il n’y a pas d’autres conditions possibles que les conditions for­melles de tous les jugements en général, par consé­quent pas d’autres règles que celles qui sont données par la logique. Ces règles contiennent un système lo­gique. Or les notions qui, s’y trouvent fondées, qui contiennent les notions a priori de tous les jugements synthétiques et nécessaires, constituent par là même un système naturel transcendantal, tandis que les principes au moyen desquels tout les phénomènes sont subsumés à ces notions, constituent un système na­turel physiologique, c’est-à-dire un système qui pré­cède toute connaissance empirique de la nature, qui la rend d’abord possible, et peut être appelé par cette raison la science propre, universelle et pure de la na­ture.


§ XXV.

Le premier[3] de ces principes physiologiques subsume tous les phénomènes, comme intuitions dans l’espace et le temps, à la notion de quantité, et devient ainsi un principe de l’application de la ma­thématique à l’expérience. Le deuxième ne subsume pas précisément ce qu’il y a proprement d’empi­rique, la sensation, qui indique le réel des intuitions, à la notion de quantité, parce que la sensation n’est pas une intuition qui contienne l’espace ou le temps, quoiqu’elle y suppose l’objet qui lui correspond. Mais il y a entre une réalité (représentation sensitive) et zéro (c’est-à-dire le défaut absolu d’intuition dans le temps) une différence qui a une quantité, puis-qu’entre tout degré donné de lumière et les té­nèbres, entre tout degré de chaleur et le froid ab­solu, tout degré de pesanteur et de légèreté absolue, tout degré de réplétion de l’espace et de vide absolu,

f se conçoivent toujours des degrés moindres, comme il peut. toujours y en avoir de plus petits entre une conscience et la parfaite inconscience (obscurité psy­chologique). Ce qui fait qu’aucune perception pos­sible ne prouve un défaut absolu, aucune obscurité psychologique, par exemple, qui ne puisse être regardée comme une conscience qui soit dépassée par une autre plus forte, et ainsi dans tous les cas de la sensation. De sorte que l’entendement peut anticiper jusqu’à des sensations qui constituent la qualité propre des représentations empiriques (des phénomènes), à l’aide du principe que toutes, par conséquent le réel de tout phénomène, ont des degrés. C’est là la secoude application de la mathématique {mathesis inten-mrum) à la science de la nature, à la physique. § XXVI.

Quant au rapport des phénomènes, et même en ce qui regarde seulement leur existence, la détermina­tion en est dynamique, et non mathématique, et ne peut jamais valoir objectivement, ou convenir pour une expérience, si elle n’est pas soumise à des prin­cipes a priori qui rendent possible à cet égard la con­naissance expérimentale. Des phénomènes doivent donc être subsumés à la notion de substance, qui est le principe de toute détermination de l’existence, comme notion de la chose même ; ou, s’il y a succes­sion entre les phénomènes, c’est-à-dire événement, à la notion d’un effet par rapport à une cause; on, si le simultané doit être connu objectivement, c’est-à-dire par un jugement expérimental, à la notion de com­munauté (réciprocité). De cette manière des prin­cipes’ a priori servent de bases à des jugements d’une valeur objective, quoique empiriques, c’est-à-dire à la possibilité de l’expérience, en tant qu’elle dotf relier les objets quant à l’existence dans la nature. Ces prin­cipes sont les lois naturelles propres qui peuvent s’ap­peler dynamiques.

Enfin, aux jugements d’expérience appartient aussi non pas tant la connaissance de l’accord et de la liai­son des phénomènes entre eux dans l’expérience, que leur rapport à une expérience en général, ce qui comprend, ou leur accord avec les conditions for­melles que reconnaît l’entendement, ou l’enchaîne­ment avec le matériel des sens et de la perception, ou les deux réunis en une notion, par conséquent possi­bilité, réalité et nécessité suivant des lois naturelles universelles. De là la possibilité de la méthodologie (distinction de la vérité et des hypothèses, ainsi que des bornes légitimes de ces dernières).


§ XXVII.

Quoique la troisième table des principes tirés de la nature de l’entendement même suivant une méthode critique montre en soi une perfection supérieure à tonte autre qu’on ait jamais tentée ou qui puisse l’être dogmatiquement sur les choses mêmes, en ce qu’elle présente toutes les propositions fondamentales d’un caractère synthétique a priori, et d’après un seul prin­cipe, celui de la faculté de juger en général, faculté qui constitue l’essence de l’expérience au regard de l’entendement, en sorte qu’on peut être assuré qu’il n’y a pas d’autres propositions de ce genre (satisfac­tion que la méthode dogmatique ne peut jamais pro­curer) ; ce n’est pas là cependant son plusgrand mérite, tant s’en faut.

Il faut faire attention à l’argument qui établit a pri­ori la possibilité de cette expérience, et ramène en même temps tous ces principes à une condition qui ne doit jamais être perdue de vue. à moins d’être mal entendue et étendue dans l’usage au delà du sens primitif que l’entendement veut y donner, à savoir qu’ils ne contiennent que les conditions de l’expé­rience possible en général, comme soumise à des lois a priori. Je ne dis pas que des choses en soi contien­nent une grandeur, que leur réalité ait un degré, leur existence une liaison des accidents en une substance, etc. ; car personne ne peut le prouver, parce qu’une pareille synthèse par simples notions, où tout rapport a une intuition sensible d’une part, et toute liaison d’une semblable intuition en une expérience possible d’autre part font défaut, est absolument impossible. La limitation essentielle des notions est donc dans ce principe, que toutes choses, comme objets de l’expé­rience seulement, sont nécessairement soumises aux notions ci-dessus.

De là une autre preuve spécifiquement propre, à sa voir que ces principes ne se rapportent pas précisément aux phénomènes et à leur rapport, mais à la possibilité de l’expérience, dont les phénomènes constituent seule­ment la matière et non la forme, c’est-à- dire à des propositions synthétiques d’une valeur objective et uni­verselle; en quoi des jugements d’expérience se distin­guent précisément des simples jugements deperception. • Ce qui a lieu par le double fait, que les phénomènes, comme simples intuitions gui occupent une portion d’es­pace et de temps, sont soumis à la notion de quantité qui en relie synthétiquement le divers suivant des rè­gles a priori, et que la perception contenant, outre l’intuition, une sensation entre laquelle et zéro ou sa complète extinction, et la transition par amoindrisse­ment existant toujours par cette raison, le réel des phénomènes doit avoir un degré, non pas en ce sens qu’il occupe lui-même une partie de l’espace ou du temps[4], mais par la raison cependant que le pas­sage du temps ou de l’espace vide à ce degré n’est pos­sible que dans le temps. D’où il suit que la sensation, tout en n’étant jamais connue a priori, comme quali­té de l’intuition empirique, en quoi elle se distingue spécifiquement des autres sensations, peut néanmoins être distinguée intensivement dans une expérience pos­sible en général, comme quantité de la perception, d’avec toute autre de même espèce, ce qui, rend pos­sible et détermine par dessus tout l’application de la mathématique à la nature par rapport à l’intuition sen­sible qui nous la donne.

Mais le lecteur doit surtout faire attention à la preuve des principes qui portent le nom d’analogies de l’expé­rience. Car cette preuve ne concernant pas la produc­tion des intuitions, comme les principes de l’application de la mathématique à la physique en général, mais la liaison de leur existence en une expérience, et cette expérience ne pouvant être que la détermination de l’existence dans le temps d’après des lois nécessaires sous lesquelles seules elle vaut objectivement, par conséquent est une expérience; cette peuve, disons-nous, n’a pas pour but l’unité synthétique dans la liaison des choses en soi, mais celle des perceptions, et même des per­ceptions considérées non par rapport à la matière, mais par rapport à leur détermination dans le temps et à la relation de l’existence dans cette détermination, suivant des lois universelles. Ces lois universelles contiennent donc la nécessité de la détermination de l’existence dans le temps en général (par conséquent suivant une règle de l’entendement a priori), si la détermination empirique doit être d’une valeur objective dans le temps relatif, c’est-à-dire une expérience. Ce que je dirai de plus ici, dans des prolégomènes, n’aura d’autre but que de recommander au lecteur assujetti par une longue ha­bitude, de regarder une expérience comme un simple assemblage empirique de perceptions ; et, comme il ne pense pas que cet assemblage va bien plus loin que les perceptions, c’est-à-dire qu’elle donne aux juge­ments empiriques l’universalité, mais qu’elle a besoin pour cela d’une unité intellectuelle pure, qui précède a priori, de bien faire attention à ce qui distingue l’ex­périence d’un simple agrégat, et de juger la preuve de ce point de vue.

§ XXVIII.

C’est ici le lieu de saper le doute de Hume par sa base. Il affirmait avec droit que nous ne voyons d’au­cune manière par la raison la possibilité de la causalité, c’est-à-dire du rapport de l’existence d’une chose à l’existence de quelque autre chose qui est posée par celle-là nécessairement. J’ajoute en outre que nous y voyons aussi peu la notion de subsistance, c’est-à-dire de la nécessité qu’un sujet qui ne puisse plus être lui-même un prédicat de quelque autre chose, serve de fondement à l’existence ; que nous ne pouvons même nous faire une notion de la possibilité d’une pareille chose (quoique nous puissions assigner dans l’expé­rience des exemples de son usage) ; que cette incompréhensibililé concerne aussi le commerce des choses entre elles, puisqu’on ne voit pas comment de l’état d’une chose peut être conclu l’état de choses tout au­tres, en dehors d’elle, et de même à l’inverse, ni com­ment des substances dont chacune a son existence propre et séparée, doivent dépendre les unes des au­tres et même nécessairement. Je suis néanmoins très éloigné de regarder ces notions comme un simple pro­duit de l’expérience, et la nécessité qui s’y attache comme une fiction, et comme une simple apparence qui résulterait en nous d’une longue habitude. J’ai plu­tôt prouvé suffisamment qu’elles sont, ainsi que les principes qui en proviennent a priori, antérieures à toute expérience, et qu’elles ont une valeur objective incontestable, mais uniquement par rapport à l’expé­rience.


§ XXIX.

Quoique je n’aie pas la moindre notion d’une pa­reille liaison des choses en elles-mêmes, de la manière dont elles existent comme substances, ou dont elles agissent comme causes, ou dont elles peuvent être en commerce avec d’autres (comme partie d’un tout réel), et que je puisse encore moins concevoir de semblables propriétés dans des phénomènes, comme phénomènes (parce que ces notions ne renferment rien qui soit dans les phénomènes, mais quelque chose que l’entende­ment seul doit penser), nous avons néanmoins de cette liaison des représentations dans notre entendement, et même dans les jugements en général, cette notion, à savoir que des représentations dans une espèce de jugements appartiennent à l’état de rapport, comme sujet, à des prédicats ; dans une autre espèce, comme principe, à une conséquence; et dans une troisième comme parties qui constituent dans leur ensemble une connaissance totale possible. Nous savons en outre a priori que sans considérer comme déterminée la repré­sentation d’un objet par rapport à l’un ou à l’autre de ces moments, nous ne pouvons avoir aucune con­naissance valable pour un objet, et que si nous nous occupions de l’objet en soi, il n’y aurait pas de signe possible auquel on pût reconnaître qu’il est déterminé par rapport à l’un ou à l’autre de ces moments, c’est-à-dire qu’il appartient ou à la notion de substance, ou à celle de cause, ou (dans le rapport entre des sub­stances) à celle de commerce; car je n’ai aucune no­tion de la possibilité d’une telle liaison de l’existence. Aussi la question n’est-elle pas de savoir comment des choses en soi sont déterminées, mais comment l’est une connaissance expérimentale des choses par rap- port à ces moments des jugements en général, c’est-à-dire comment des choses, en tant qu’objets de l’ex­périence, peuvent et doivent être subsumées à ces notions intellectuelles. Il est clair alors que je ne vois pas bien, non seulement la possibilité, mais aussi la nécessité de subsumer tous les phénomènes à ces no­tions, c’est-à-dire de les faire servir de principes pour la possibilité de l’expérience.

§xxx.

Pour expérimenter la notion problématique de Hume (cette crux philosophorum suivant lui), la notion de cause, la forme d’un jugement conditionnel en géné­ral, c’est-à-dire une connaissance donnée comme prin­cipe, et une autre à employer comme couséquence, m’est d’abord donnée a priori par la logique. Mais il est possible qu’il se rencontre dans la perception une règle de l’entendement qui dise alors : qu’après un certain phénomène en vient constamment un autre (quoique pas réciproquement), et que c’est ici le cas de me servir du jugement hypothétique, et de dire, par exemple, que si un corps est éclairé assez long­temps par le soleil, il s’échauffe. Il n’y a sans doute pas encore ici une nécessité de la liaison, par consé­quent pas notion de la cause. Mais si je continue et que je dise : si la proposition précédente, qui est une liaison purement subjective des perceptions, doit être une proposition expérimentale, il faut qu’elle soit re­gardée comme nécessaire et universellemant valable. Or une pareille proposition serait celle-ci : le soleil est par sa lumière la cause de la chaleur. La règle em­pirique précédente est maintenant regardée comme une loi, et valable, à la vérité, non plus à l’égard des simples phénomènes, mais bien à l’égard des phéno­mènes au profit d’une expérience possible, qui a tou­jours et par conséquent nécessairement besoin de règles sûres. Je vois donc bien la notion de cause comme une notion qui appartient nécessairement à la simple forme de l’expérience, et sa possibilité comme celle d’une liaison synthétique en une conscience en géné­ral ; mais je n’aperçois pas la possibilité d’une chose en général, comme cause, et cela par la raison que la no­tion de cause n’indique absolument aucune condition qui tienne aux choses, mais seulement à l’expérience, à savoir que cette connaissance ne vaut objectivement que des phénomènes et ne peut être que leur succes­sion, en ce sens, que celui qui précède peut être ratta­ché à celui qui suit conformément à la règle des ju­gements hypothétiques.

§ XXXI.

Les notions intellectuelles pures n’ont donc absolu­ment aucune signification si elles désertent les objets de l’expérience et veulent être rapportées aux choses en soi (noumena). Elles ne servent pour ainsi dire qu’à épeler des phénomènes afin de pouvoir les lire comme expérience. Les principes qui résultent de leur rapport au monde sensible ne servent à l’entendement humain que pour l’usage expérimental. Vouloir en faire un autre usage c’est former des liaisons arbitraires, sans réalité objective, dont on ne peut ni connaître a priori si la possibilité ni confirmer le rapport à des objets, ou seulement le rendre par quelque exemple, parce que tous les exemples ne peuvent être empruntés que de quelque expérience possible, et qu’ainsi les objets de ces notions ne peuvent se rencontrer que dans une expérience possible.

Cette entière solution du problème de Hume, quoi­qu’elle ait une autre issue différente de celle qu’at­tendait l’auteur, conserve donc aux notions intellec­tuelles pures leur originea/)rion, et aux lois universelles de la nature leur valeur comme lois de l’entendement. Et cela en ce sens qu’elle en restreint l’usage à l’ex­périence, parce que leur possibilité n’a son fonde­ment que dans le rapport de l’entendement à l’expé­rience ; et non en cet autre sens qu’elle les dérive de l’expérience, mais bien que l’expérience dérive d’elles; mode de liaison tout opposé à celui que Hume conce­vait, et qui ne lui vint jamais dans l’esprit.

Les recherches précédentes aboutissent donc à ce résultat : tous les principes synthétiques, a priori ne sont que des principes de l’expérience possible, et ne peuvent jamais être rapportés à des choses en soi, mais uniquement à des phénomènes comme objets de l’ex-rience. Les mathématiques pures, ainsi que la phy­sique pure ne peuvent donc jamais s’appliquer qu’à de simples phénomènes et ne nous représentent que ce qui rend possible soit une expérience en général, soit ce qui doit toujours pouvoir être représenté dans toute expérience possible, puisqu’il dérive de ces principes.
§ XXXII.

Ainsi donc on a enfin quelque chose de déterminé et à quoi l’on peut s’attacher dans toutes les recher­ches métaphysiques qui ont été faites jusqu’ici assez témérairement, mais toujours aveuglément sur toutes choses sans distinction. Les penseurs dogmatiques n’ont jamais fait attention que le but de leurs efforts devait être fixé aussi près d’eux, ni ceux-là mêmes qui, fiers de leur soi-disant saine raison, n’avaient pas pour bu[ d’arriver par des notions légitimes et naturelles, il est vrai, mais destinées à un usage purement empirique, et par des principes de la raison pure, à des connais­sances dont ils ne connaissaient ni ne pouvaient con­naître les limites déterminées, parce qu’ils n’avaient pas réfléchi ou ne pouvaient pas réfléchir sur la nature et même sur la possibilité d’un pareil entendement pur.

Plusieurs naturalistes de la raison pure (j’entends par là ceux qui croient pouvoir se prononcer sans au­cune science des choses métaphysiques) ont pu pré­tendre qu’ils avaient déjà, et depuis longtemps, grâce à l’esprit de divination de leur saine raison, non seu­lement pressenti, mais aussi su et vu ce qui a été ex­posé ici avec tant de formalité, ou s’ils aiment mieux, avec tant de détail et d’appareil pédantesque, à savoir, « que nous ne pouvons jamais, avec toute notre raison, sortir du champ de l’expérience. » Mais si, quand on les interroge discrètement sur leurs principes ration­nels, ils sont forcés d’avouer qu’il y en a plusieurs qu’ils n’ont pas tirés de l’expérience, qui ont par con- séquent une valeur indépendante de l’expérience et a priori, comment et par quelles raisons veulent-ils donc renfermer les dogmatiques ainsi qu’eux-mêmes dans ces limites, eux qui font usage de ces notions et de ces principes en dehors de toute expérience possible, si ce n’est par cela même qu’ils les connaissentindépendam-ment de l’expérience? Et même cet adepte de la saine raison n’est pas bien sûr, malgré toute sa prétendue sagesse, "acquise à si bon marché, de ne point passer à son insu du champ de l’expérience, danscelui des chi­mères. Aussi y est-il d’ordinaire profondément engagé, quoique par un langage populaire il donne une certaine couleur à ses vaines assertions, puisque tout n’est pour lui que simple vraisemblance, conjectures rationnelles ou analogies.

§ XXXIII.

Déjà dès les temps les plus reculés de la philosophie des scrutateurs de la raison pure avaient conçu en dehors des êtres sensibles ou des phénomènes (phœno-mena) qni constituent le monde sensible, des êtres in­telligibles particuliers (noumena) qui doivent composer un monde intelligible; et comme ils tenaient le phé­nomène et l’apparence (Scheim) pour identiques (ce, qui était bien pardonnable à un âge encore grossier), ils n’accordèrent de réalité qu’aux êtres intelligibles.

Dans le fait, si nous considérons les objets des sens, ce qui est permis, comme de simples phéno­mènes, nous reconnaissons par là toutefois qu’une chose en soi leur sert de fondement, quoique nous ne sachions pas ce qu’elle est, mais que nous n’en connaissions que le phénomène, c’est-à-dire la ma­nière dont nos sens sont affectés par ce quelque chose d’inconnu. L’entendement donc, par cela qu’il ad­met des phénomènes, reconnaît également l’existence de choses en soi, et à ce titre on peut dire que la re­présentation d’êtresqui sont la base des phénomènes, d’êtres purement intellectuels par conséquent, est non seulement légitime, mais encore inévitable.

Notre déduction critique n’exclut point de pareilles choses (noumena), mais elle restreint plutôt les prin­cipes de l’esthétique à ce point, de ne pas s’étendre à tout, ce qui convertirait toute chose en simple phé­nomène, mais de n’avoir de valeur légitime que pour des objets d’une expérience possible. Les êtres intel­ligibles sont donc reconnus, mais avec la restriction expresse, et qui ne souffre pas d’exception, que nous ne savons absolument rien de positif de ces êtres in­telligibles purs, que nous n’en pouvons rien savoir, parce que nos concepts intellectuels purs, ainsi que nos intuitions pures, ne se rapportent qu’aux objets de l’expérience possible, aux seuls êtres sensibles par conséquent, et qu’aussitôt qu’on en sort, ces notions n’ont plus la moindre valeur.

§ XXXIV.

11 y a quelque chose de captieux dans nos notions intellectuelles pures en ce qui regarde le penchant à un usage transcendantal ; car j’appelle ainsi celui qui dé passe toute expérience possible. De ce que nos no- tions de substance, de force, d’action, de réalité, etc., sont tout à fait indépendantes de l’expérience, et qu’elles ne contiennent absolument aucun phénomène des sens, elles semblent, par le fait, se rapporter aux choses en soi (noumena). Et ce qui confirme encore cette conjecture c’est qu’elles contiennent une nécessité de la détermination en soi, que l’expérience n’égale jamais. La notion de cause renferme une règle sui­vant laquelle d’un état donné en suit nécessairement un autre. Mais l’expérience peut seulement nous ap-. prendre que souvent, et tout au plus un état des choses en suit ordinairement un autre, et ne peut par conséquent donner ni généralité stricte, ni néces­sité, etc.

Les notions intellectuelles semblent donc avoir beaucoup trop de signification et de matière pour que le simple usage expérimental en épuise l’entière déter­mination-, et l’entendement se construit ainsi peu à peu à côté de l’édifice de l’expérience une habitation beaucoup plus vaste qu’il remplit d’êtres purement intelligibles, sans même s’apercevoir qu’avec ses no­tions d’ailleurs légitimes il a dépassé les bornes de leur usage.

§ XXXV.

C’étaient donc deux recherches importantes, et tout à fait indispensables, quoique extrêmement arides que celles qui ont été faites dans la Critique, p. 180 et 283, par la première desquelles on a fait voir que les sens ne donnent pas les notions intellectuelles pures in concreto, mais seulement le schème à leur usage, et que l’objet qui lui est conforme n’est trouvé que dans l’expérience (comme produits de l’entende­ment tirés des matériaux de la sensibilité). Dans la se­conde recherche de la Critique (p. 283) on fait voir que, malgré l’indépendance de nos notions intellectuelles pures et de nos principes à l’égard de l’expérience, et même de la plus grande circonscription apparente de leur usage, rien cependant ne peut être conçu par elles en dehors du champ de l’expérience, parce qu’elles ne peuvent que déterminer simplement la forme lo­gique du jugement par rapport aux intuitions don­nées ; et comme aucune intuition absolument ne dé­passe le champ de la sensibilité, ces notions pures sont absolument sans signification, puisqu’elles ne peu­vent être exposées in concreto d’aucune manière. Tous ces noumènes, avec leur ensemble, le monde intelli­gible[5], ne sont donc que des expressions d’un pro­blème dont l’objet est bien possible-en soi, mais dont la solution est entièrement impossible d’après la na­ture de notre entendement, puisque cette faculté n’est pas celle de l’intuition, mais simplement celle de la liaison en une expérience des intuitions données, et

que dette expérience doit par conséquent renfermer tous les objets de nos notions, et qu’en dehors d’elle toutes les notions, par le fait qu’aucune intuition ne leur est soumise, seront sans signification.

§ XXXVI.

L’imagination est peut-être excusable s’il lui arrive parfois de délirer, c’est-à-dire de ne pas se renfer­mer prudemment dans les limites de l’expérience, car au moins elle est animée et fortifiée par un libre saut, et il lui sera toujours plus facile de modérer son au­dace que d’exciter sa langueur. Mais que l’entende­ment, qui doit penser, délire au contraire, c’est ce qu’on ne peut jamais lui passer ; car sur lui seul se fonde tout l’espoir de mettre autant que possible des bornes au délire de l’imagination. C’est ce qu’il entreprend avec beaucoup de retenue i et de modestie. Il commence par tirer au clair les I connaissances élémentaires qui peuvent résider en lui I avant toute expérience, mais qui doivent néanmoins I avoir toujours leur application dans l’expérience. Il oublie peu à peu ces limites; qu’est-ce qui pourrait l’en empêcher, puisque entièrement libre, il a tiré ses principes de lui-même? Il va donc, pour commencer, j h des forces nouvellement imaginées dans la nature, bientôt après à des êtres en dehors de la nature, en un mot à un monde pour l’édification duquel nous ne ! pouvons manquer de matériaux, puisqu’une féconde imagination en fournit abondamment, et que si l’expérience ne confirme pas l’œuvre, elle ne la contredit jamais. Telle est aussi la raison pour laquelle de jeunes penseurs se passionnent pour la métaphy­sique d’une manière toute dogmatique, et lui con­sacrent souvent leur temps et des talents d’ailleurs précieux.

Mais il ne peut servir à rien de vouloir modérer ces tentatives infructueuses de la raison pure en rap­pelant sur tous les tons la difficulté de la solution de questions si profondément obscures sur les limites de notre raison, et de nous ramener des assertions à de simples présomptions. En effet si l’impossibilité n’en est pas clairement établie, et si la connaissance de la rai son par la raison ne devient pas une vraie science où le champ de son usage légitime soit distingué avec une certitude pour ainsi dire géométrique du champ de son usage vain et stérile, ces efforts impuissants ne seront jamais abandonnés.

§ xxxvn.

Comment une nature même est-elle possible?

Cette question, qui est le point le plus élevé que la philosophie transcendantale puisse jamais atteindre, et auquel elle doit aussi être conduite comme à ses limites et à son achèvement, en contient proprement

Premièrement : Comment une nature, dans le sens matériel, c’est-à-dire quanta l’intuition, comme en­semble des phénomènes, comment l’espace, le temps et ce qui les remplit, l’objet de la sensation ; comment tout cela en général est-il possible? Réponse : par le moyen de la propriété de notre sensibilité, qui fait qu’elle est impressionnée d’une manière à elle propre par des objets qui lui sont inconnus en eux-mêmes, et qui sont tout différents de ces phénomènes. Cette réponse a été donnée dans le livre même, dans l’es­thétique transcendantale, et ici, dans les Prolégo­mènes, par la solution de la première question.

Deuxièmement : Comment une nature, dans le sens formel du mot, comme ensemble des règles aux­quelles tous les phénomènes doivent être subordonnés, quand ils doivent être conçus comme liés en une ex­périence, est-elle possible ? Il n’y a pas d’autre ré­ponse que celle-ci : elle n’est possible qu’au moyen de la propriété de notre entendement suivant la­quelle toutes ces représentations de la sensibilité sont nécessairement rapportées à une conscience, et qui rend enfin possible la manière propre de notre pensée, c’est-à-dire la pensée par des règles, et par tout cela l’expérience, qui se distingue absolument de la con­naissance des objets en soi. Cette réponse est dans le livre, dans la Logique transcendantale, mais ici, dans les Prolégomènes, elle est l’objet de la solution de la deuxième question principale.

Quant à la question de savoir comment est possible cette propriété particulière de notre sensibilité même, ou celle de l’apperception nécessaire de notre enten­dement, apperception qui lui sert de base, ainsi qu’à toute pensée, c’est ce qui ne peut se dire, parce que nous avons toujours besoin d’elle pour toute réponse et pour penser les objets. Beaucoup de lois de la nature ne peuvent nous être connues que par le moyen de l’expérience; mais nous ne pouvons apprendre à connaître la légitimité dans la liaison des phénomènes, c’est-à-dire la nature en gé­néral, par aucune expérience, attendu que l’expérience même a besoin de ces lois, comme fondement de sa possibilité a priori.

La possibilité de l’expérience en général est donc aussi la loi universelle de la nature, et les principe! de la première sont même les lois de la seconde. Car nous ne connaissons la nature que comme ensemble des phénomènes, c’est-à-dire comme ensemble des représentations en nous, et nous ne pouvons par con-quent tirer la loi de leur liaison que des principes de leur liaison en nous, c’est-à-dire des conditions de l’union nécessaire en une seule conscience, union qui constitue la possibilité de l’expérience.

La proposition principale même, qui fait l’objet de toute cette section, à savoir que des lois universelles de la nature peuvent être connues a priori, conduit déjà d’elle-même à la proposition : que la législation suprême de la nature doit se trouver en nous, c’est-à-dire dans notre entendement, et que nous n’en de­vons pas chercher les lois universelles en partant de la nature par le moyen de l’expérience, mais que nous devons au contraire chercher la nature de leur légitimité universelle en partant uniquement des con­ditions de la possibilité de l’expérience qui sont dans notre sensibilité et notre entendement. Comment en effet serait-il possible autrement de connaître a priori

ces lois, puisqu’elles ne sont pas des règles de la connaissance analytique, mais de véritables exten­sions synthétiques de cette espèce de connaissance. Un tel et même nécessaire accord des principes de l’expérience possible avec les lois de la possibilité de la nature, ne peut avoir lieu que par deux sortes de rai-sous : ou ces lois sont tirées de la nature par le moyen de l’expérience, ou, à l’inverse, la nature est dérivée des lois de la possibilité de l’expérience en général, et est identique avec la pure légitimité universelle de cette dernière. La première de ces alternatives im­plique contradiction, car les lois physiques univer­selles peuvent et doivent être connues apriori (c’est-à-dire indépendamment de toute expérience), et posées comme fondement de tout usage empirique de l’en­tendement (1).

Mais nous devons distinguer les lois empiriques de la nature, qui supposent toujours des perceptions particulières, des lois pures ou universelles de la na­ture qui, sans se fonder sur des perceptions particu­lières, contiennent simplement les conditions de leurs liaisons nécessaires dans une expérience ; par rapport à ces dernières, la nature et l’expérience possible sont tout à fait la même chose. Et comme en fait d’expé-

(1) Crusius seul a connu un moyen terme : à savoir qu’on esprit qui ne peut ni tromper ni se tromper, nous a inculqué originairement ces lois naturelles. Hais cependant comme des principes trompeurs interviennent souvent, ainsi que le système de cet homme célèbre en fournit d’as* « nombreux exemples, on voit au défaut de critères certains et propres àfiire distinguer l’origine authentique de la fausse, que l’usage d’un tel principe est très douteux, puisqu’on ne peut jamais savoir ce que l’es. prit de vérité ou le père du mensonge peut nous avoir inculqué. rience la légitimité repose sur la liaison nécessaire I des phénomènes en une expérience (sans laquelle I nous ne pouvons connaître absolument aucun objet j du monde sensible), par conséquent sur les lois pri- I mitives de l’entendement; il paraîtra tout d’abord I étrange, quoique rien ne soit plus certain, que je dise j de ces dernières, que l’entendement ne tire pas ses lot ï {a priori) de la nature, mais qu’il les lui impose.

§ XXXVIII.

Nous expliquerons cette proposition qui semble hasardée, par un exemple destiné à montrer que des lois que nous découvrons dans des objets de l’intuition sensible, lors surtout qu’elles sont reconnues comme nécessaires, sont déjà tenues par nous comme posées par l’entendement, quoique d’ailleurs semblables en tout point à des lois physiques que nous assignons à l’expérience.

Si l’on considère les propriétés du cercle, au moyen desquelles cette figure réunit tant de déter­minations arbitraires de l’espace en elle, et par le fait en une règle universelle, on ne peut se dispenser d’attribuer à cette chose géométrique une nature. Ainsi, par exemple, deux lignes qui se coupent entre elles et qui coupent en même temps le cercle, quelle que soit leur direction, sont cependant toujours si régulières que le rectangle qui résulte des parties de chacune d’elles est égal au rectangle de l’autre. Or, je le demande : « Cette loi est-elle dans le cercle on dans l’entendement? » C’est-à-dire cette figure con- tient-elle, indépendamment de l’entendement le prin­cipe de celte loi en soi, ou l’entendement, lorsqu’il a I construit cette figure même d’après ses notions (l’éga­lité des diamètres) donne-t-il en même temps la loi des cordes qui se coupent entr’elles suivant une pro­portion géométrique? On verra bientôt, si l’on re­cherche les preuves de cette loi, qu’elle ne peut être dérivée que de la condition que l’entendement donne I pour base à la construction de cette figure, à savoir I l’égalité des diamètres. Si nous étendons cette no-I lioo, afin de suivre plus loin l’unité des propriétés diverses des figures géométriques sous des lois comsûmes, et que nous considérions le cercle comme une section conique qui est par conséquent soumise aux mêmes conditions de construction que les autres sec­tions coniques, nous trouvons que toutes les cordes qui se coupent intérieurement à cette construction, l’ellipse, la parabole et l’hyperbole, le font toujours de telle sorte que les rectangles résultant de leurs parties ne sont pas toujours égaux entre eux, il est vrai, mais sont cependant toujours entre eux en rap­ports égaux. Si nous allons plus loin encore, c’est-à-dire jusqu’aux théories fondamentales de l’astronomie physique, on découvre une loi physique qui s’étend à toutela nature matérielle, laloi del’attraction mutuelle, qui a pour règle de croître en raison inverse du carré des distances à partir de chaque point attractif, comme de décroître en raison des surfaces sphériques aux­quelles s’étend cette force, ce qui semble être comme une nécessité de la nature des choses mêmes, et qu’on est par cette raison dans l’usage de présenter comme susceptible d’être connue a priori. Si simples donc que soient les sources de cette loi, puisqu’elles tiennent seulement au rapport des surfaces sphériques de diamètres différents, la conséquence en est cependant I si importante par rapport à la diversité de leur har­monie et de leur régularité, que non seulement tous j les orbites possibles des corps célestes peuvent être ramenés à des sections coniques, mais qu’il en résulte encore un tel rapport entre eux qu’aucune autre loi de l’attraction que celle du rapport inverse du carré des distances n’est applicable par la pensée au sys­tème du monde.

Il y a donc ici une nature qui repose sur des lois que l’entendement connaît a priori, et même par des principes universels de la détermination de l’espace.Or, je le demande, ces lois physiques sont-elles dans l’es­pace,et l’entendement les apprend-il lorsqu’il tâche sim­plement de découvrir le sens fécond qu’elles recèlent, ou sont -elles dans l’entendement et dans la manière dont il détermine l’espace suivant les conditions de l’unité synthétique à laquelle aboutissent ses notions? L’espace est quelque chose de si uniforme et de si in­déterminé par rapport à toutes les propriétés parti­culières que l’on n’y cherchera certainement aucun trésor de lois physiques. Au contraire, ce qui déter­mine l’espace en forme circulaire, en figure conique et sphérique, est l’entendement, en tant qu’il contient le principe de l’unité de leur construction. La simple forme universelle de l’intuition, qui s’appelle espace, est donc bien le substratum de toutes les intuitions déterminables par rapport aux objets particuliers, et l’espace contient assurément la condition de la possi­bilité et de la diversité de ces derniers ; mais l’unité des objets n’est cependant déterminée que par l’en­tendement, et même suivant des conditions qui sont dans sa nature propre ; et ainsi l’entendement est l’origine de l’ordre universel de la nature, puisqu’il embrasse sous ses lois tous les phénomènes, et par là réalise a priori une expérience (quant à la forme), qui doit servir à soumettre à des lois nécessaires tout ce qui ne doit être connu que par expérience. En effet, il ne s’agit pas ici de la nature des choses en soi, qui est aussi indépendante des conditions de notre sensi­bilité que de celles de l’entendement, mais bien de la nature comme objet de l’expérience possible ; et alors l’entendement, eu la rendant possible, fait en même temps que le monde seusible n’est point un objet de l’expérience ou une nature.


§ XXXIX.

APPENDICE À LA PHYSIQUE PURE.
Du système des catégories.

Rien de plus désirable pour un philosophe que de pouvoir dérivera a priori d’une source unique la diversité des notions ou des principes qui ne s’étaient d’abord offerts à lui, par l’usage qu’il en avait fait in concreto, qu’à l’état de désordre, et de pouvoir ainsi tout réu­nir en une seule connaissance. Auparavant il croyait seulement que ce qui lui restait après une certaine ab straction, et qui par suite d’une comparaison, semblait constituer une espèce de connaissance, était pleinement recueilli ; mais ce n’était qu’un agrégat : et il sait aujourd’hui que cette espèce de connaissance ne peut se composer que de ces éléments, qu’elle n’en peut avoir ni plus ni moins; il voit la nécessité de sa divi­sion, ce qui est un fait de conception, et possède enfin un système.

Pour tirer de la connaissance commune les notions qui n’ont aucune expérience particulière pour fonde­ment, et qui néanmoins se présentent dans toute con­naissance expérimentale, dont elles constituent comme la forme de la liaison, il ne lui a pas fallu plus de ré­flexion ou de connaissance que pour tirer d’une langue des règles de l’usage réel des mots, et pour composer ainsi les éléments d’une grammaire (en réalité les deux opérations se ressemblent beaucoup), sans ce­pendant pouvoir dire pourquoi chaque langue possède telle propriété formelle et pas une autre, et moins en­core pourquoi en général tel nombre de détermina­tions formelles de cette espèce, ni plus ni moins, peu­vent se rencontrer.

Aristote avait recueilli dix notions fondamentales de cette espèce, sous le nom de catégories[6]. Il se vit bientôt dans la nécessité d’ajouter à ces catégories, qu’il appelait aussi prédicaments , cinq autres no­tions, qu’il appela postprédicaments[7], qui cependant se trouvaient déjà en partie dans les premières (tels que priva, simul, motus); mais cette rhapsodie devait plutôt servir aux investigateurs futurs comme indication que comme idée régulièrement obtenue, et recevoir à ce titre leur approbation ; aussi est-il arrivé qu’une philosophie plus avancée n’y a vu aucune es­pèce d’utilité.

En recherchant les éléments purs (qui ne con­tiennent rien d’empirique) de la connaissance hu­maine, je ne me suis décidé qu’après une longue ré­flexion à distinguer avec certitude et à séparer les notions élémentaires de la sensibilité (espace et temps), des notions de l’entendement. Les septième, huitième et neuvième catégories d’Aristote ont ainsi été exclues de la liste. Les autres ne pouvaient me servir, parce qu’il n’y avait aucun principe qui pût m’aider à me­surer avec exactitude l’entendement et à déterminer complètement et avec précision toutes les fonctions d’où sortent ses notions pures.

Pour trouver ce principe, je me demandai quelle est l’opération intellectuelle qui renferme toutes les autres, et ne se distingue que par différentes modifica­tions ou moments, celle qui consiste à ramener la di­versité de la représentation à l’unité de la pensée en général, et je trouvai que celte opération intellectuelle est le jugement. J’avais donc devant moi, par le fait, un travail estimable des logiciens, qui, sans être exempt de défauts, me mettait en état de présenter une table complète des fonctions intellectuelles pures, mais in­déterminées par rapport à tout objet, Je rapportai enfin ces fonctions du jugement à des objets en géné­ral, ou plutôt à la condition propre à donner aux ju­gements une valeur objective, et de là sortirent des notions intellectuelles pures, au sujet desquelles je ne pouvais douter qu’elles ne fussent celles-là mêmes, celles-là seules, et toutes celles-là, sans plus ni moins, qui constituent toute notre connaissance des choses par pur entendement. Ainsi que j’en avais le droit, je les appelai, de leur ancien nom, catégories, me pro­posant par là d’en déduire complètement toutes les notions qui en découlent, soit par leur liaison ou avec la forme pure du phénomène (espace et temps), ou avec leur matière, en tant qu’elle n’est pas encore dé­terminée empiriquement (objet de la sensation en gé­néral), de leur donner le nom de prédicaôles, et de constituer ainsi un système de philosophie transcen-dantale en vue duquel je n’avais à m’occuper que de la critique de la raisou pure elle-même.

Mais le côté essentiel par lequel ce système des ca­tégories se distingue de toute l’ancienne rhapsodie exécutée sans principe, et qui lui mérite seul un rang dans la philosophie, consiste en ce que par elles la véritable signification des notions intellectuelles pures et la condition de leur usage peuvent être déter­minées avec précision. Car on voyait bien qu’elles ne sont par elles-mêmes que des fonctions logiques, mais qui comme telles ne donnent pas la moindre notion d’un objet en soi, qu’elles ont besoin d’une in­tuition sensible, et qu’à cette condition seule elles peu­vent serviràdonner des jugements empiriques, qui, au- trement, sont indéterminés et indifférents par rapport à toutes les fonctions du jugement, leur donner par là une valeur universelle, et par eux rendre possibles en général des jugements d’expérience. Ni le premier auteur des catégories, ni personne après lui, ne se fit de la nature des catégories une notion qui les res­treignit en même temps à l’usage purement expéri­mental. Et cependant, sans cette manière de les con­cevoir (qui dépend tout à fait de leur dérivation ou déduction), elles sont entièrement inutiles, et ne for­ment qu’une pitoyable nomenclature, sans explication ni règle de leur usage. Si cette idée fût venue dans la pensée des anciens, sans doute que toute l’étude de la connaissance rationnelle pure qui, sous le nom de métaphysique, a gâté tant de bons esprits pendant un si grand nombre de siècles, nous serait parvenue sous une tout autre forme, et aurait éclairé l’entendement humain au lieu de l’épuiser, comme c’est arrivé, dans des questions obscures et vaines, et de la rendre im­propre à la véritable science.

Ce système des catégories constitue donc un nou­vel ensemble de tout le traité de chaque objet de la raison pure même, et fournit une indication certaine ou un fil conducteur pour la manière dont tout traité métaphysique, si l’on veut l’exécuter pleinement, doit être conduit et par quelles voies; car il épuise tous les moments de l’entendement par lesquels doit passer toute autre notion. Ainsi s’est formée la table des prin­cipes dont l’intégralité ne peut être certaine qu’au moyen du système des catégories. Dans la division même des notions qui doivent dépasser l’usage physio­logique de l’entendement (Critique, t. II, p. 44 et p. 75), c’est toujours le même fil conducteur qui, devant tou­jours passer par les mêmes points fixes, déterminés a priori dans l’entendement humain, forme également un cercle achevé qui ne permet pas de douter que l’ob­jet d’un entendement pur ou d’une notion rationnelle, en tant qu’il doit être considéré philosophiquement et suivant des principes a priori, peut ainsi être pleine­ment connu. Je n’ai même pas pu ne pas faire usage de ce guide en ce qui regarde une des divisions onto­logiques les plus abstraites, celle de la distinction va­riée des notions de quelque chose et de rien, et ne pas dresser en conséquence une table régulière et néces­saire (Critique, p. 300) (1).

Ce même système, comme tout vrai système fondé sur un principe universel, est encore susceptible d’une autre application qui n’est pas suffisamment appré­ciée, en ce qu’il élimine toutes les notions étrangères qui, autrement, pourraient s’introduire parmi ces no­tions intellectuelles’pures, et assigne à chaque con­naissance sa place. Les notions que j’ai de même ré­duites sous le nom de notions de réflexion, ou, suivant la direction des catégories, se mêlent en ontologie furtivement et mal à propos aux notions intellec­tuelles pures, quoique ces dernières soient des no­tions de la liaison, et par là de l’objet même, tandis que celles-là ne sont que des notions de la pure com­paraison de concepts déjà donnés, et qu’elles soient ainsi d’une nature et d’un usage différents. Ma divi­sion régulière {Critique, p. 300), prévient ce mélange. L’utilité de cette table particulière des catégories se montre encore bien plus clairement si l’on distingue, comme on le fera bientôt, la table des notions ration­nelles transcendant’ales, qui sont toutes différentes des notions intellectuelles, quant à la nature et à l’origine (et doivent nécessairement avoir une autre forme), des tables précédentes; distinction qui, malgré sa nécessité, n’a cependant jamais été faite dans un système quel­conque de métaphysique : ces Idées rationnelles cir­culent sans distinction avec les Notions intellectuelles, comme feraient des sœurs d’une même famille. Cette confusion ne pouvait être évitée sans un système par­ticulier des catégories.


[modifier] Notes

  1. Je reconnais volontiers que ces exemples ne sont pas des juge­ments perceptifs qui puissent jamais eue des jugements d’expérience, même eu y ajoutant une notion intellectuelle, parce qu’ils se rapportent
  2. Mais comment cette proposition : que des jugements d’expérience doivent contenir une nécessité dans la synthèse des perceptions, s’ac-corde-t-elie avec ma proposition ci-devant signalée & plusieurs reprises : qu’une expérience, comme connaissance a posteriori, ne peut donner que des jugements contingents? Quand je dis : Une expérience m’apprend quelque chose, je ne pense qu’à la perception qui est en elle, v. g. qu’une chaleur suit toujours l’action du soleil sur une pierre, et ainsi la propo­sition est expérimentale en tant qu’elle est toujours contingente. A la vérité le jugement expérimental (grâce à la notion de cause) suppose que cette chaleur suit nécessairement l’action du soleil, mais je ne l’ap­prends pas par l’expérience, qui n’est au contraire produite que par cette sdduion de la notion intellectuelle (de cause) a la perception. Pour savoir jugement transcendantal, p. 180.
  3. Ces trois paragraphes seront difficilement compris si l’on n’a pas présent à l’esprit ce qui est dit des principes dans la Critique ; mais ils peuvent servir à mieux en faire comprendre ce qu’il y a de général, et à faire porter l’attention sur les points essentiels.
  4. La chaleur, la lumière, etc., sont aussi étendus dans un petit espace (quant an degré) que dans un grand ; de même les représentations in- qaant au degré, pour durer moins ou davantage. La quantité est donc ici en un seul point et en un seul instant aussi grande que dans un es-plus grands, non dans l’intuition, mais d’après la simple sensation, ou grandeurs que par le rapport de 1 à 0, c’est-à-dire parce que chacun d’eux peut décroître dans un certain temps jusqu’à disparaître, décroître de zéro par une infinité de moments jusqu’à une sensation déterminée. (Quantitas qualitatis est gradus.)
  5. Et non (comme on s’exprime ordinairement) monde intellectuel. Car sont intellectuelles les connaissances fourmes par l’entendement, et qui se rapportent aussi à notre monde sensible, tandis que sont intelli­gibles des objets qui ne peuvent être représentés que par entendement et qui ne sont l’objit d’aucune de nos intuitions sensibles. Hais cepen­dant comme à tout objet quelconque doit correspondre une intuition pos­sible, il .faudrait alors imaginer un entendement qui perçût immédiate­ment des choses : espèce d’entendement dont nous n’avons pas la moindre notion. Nous n’en avons pas davantage des êtres intelligibles qui en se
  6. substantia, 2° qualitas,quantitas, 4° relatio,actio,passio,quando,ubi,situs, 10° habitus.
  7. Oppotitum, prius, motus, habere.


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