- Ceins le voile de gaze, aux pudiques couleurs,
- Où ta féconde aiguille a semé tant de fleurs !
- Viens respirer sous les platanes ;
- Couvre-toi du tissu, trésor de Cachemir,
- Qui peut-être a caché le poignard d'un émir,
- Ou le sein jaloux des sultanes.
- Aux lueurs du couchant vois fumer les hameaux.
- La vapeur monte et passe ; ainsi s'en vont nos maux,
- Gloire, ambition, renommée !
- Nous brillons tour à tour, jouets d'un fol espoir ;
- Tel ce denier rayon, ce dernier vent du soir
- Dore et berce un peu de fumée.
- A l'heure où le jour meurt à l'horizon lointain,
- Qu'il m'est doux, près d'un cœur qui bat pour mon destin,
- D'égarer mes pas dans la plaine !
- Qu'il m'est doux près de toi d'errer libre d'ennuis
- Quand tu mêles, pensive, à la brise des nuits
- Le parfum de ta douce haleine !
- C'est pour un tel bonheur, dès l'enfance rêvé,
- Que j'ai longtemps souffert et que j'ai tout bravé.
- Dans nos temps de fureurs civiles,
- Je te dois une paix que rien ne peut troubler.
- Plus de vide en mes jours ! Pour moi tu sais peupler
- Tous les déserts, même les villes !
- Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel.
- Tels, quand un grand festin d'ambroisie et de miel
- Embaume une riche demeure,
- Souvent, sur le velours et le damas soyeux,
- On voit les plus hâtifs des convives joyeux
- S'asseoir au banquet avant l'heure.
- Vois, - c'est un météore ! il éclate et s'éteint.
- Plus d'un grand homme aussi, d'un mal secret atteint,
- Rayonne et descend dans la tombe.
- Le vulgaire l'ignore et suit le tourbillon ;
- Au laboureur courbé le soir sur le sillon
- Qu'importe l'étoile qui tombe ?
- Ah ! tu n'es point ainsi, toi dont les nobles pleurs
- De toute âme sublime honorent les malheurs !
- Toi qui gémis sur le poëte !
- Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux !
- Qui visites souvent la tombe des héros,
- Silencieuse, et non muette !
- Si quelque ancien château, devant tes pas distraits,
- Lève son donjon noir sur les noires forêts,
- Bien loin de la ville importune,
- Tu t'arrêtes soudain ; et ton œil tour à tour
- Cherche et perd à travers les créneaux de la tour
- Le pâle croissant de la lune.
- C'est moi qui t'inspirai d'aimer ces vieux piliers,
- Ces temples où jadis les jeunes chevaliers
- Priaient, armés par leur marraine ;
- Ces palais où parfois le poëte endormi
- A senti sur sa bouche entr'ouverte à demi
- Tomber le baiser d'une reine.
- Mais rentrons ; vois le ciel d'ombres s'environner ;
- Déjà le frêle esquif qui nous doit ramener
- Sur les eaux du lac étincelle ;
- Cette barque ressemble à nos jours inconstants
- Qui flottent dans la nuit sur l'abîme des temps ;
- Le gouffre porte la nacelle !
- La vie à chaque instant fuit vers l'éternité ;
- Et le corps, sur la terre où l'âme l'a quitté,
- Reste comme un fardeau frivole.
- Ainsi quand meurt la rose, aux royales couleurs,
- Sa feuille, que l'aurore en vain baigne de pleurs,
- Tombe, et son doux parfum s'envole !
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- 12 octobre 1825