Puissance de la parole

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Traduction par Charles Baudelaire.
A. Quantin, 1884 (pp. 229-234).
PUISSANCE DE LA PAROLE
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oinos. — Pardonne, Agathos, à la faiblesse d’un esprit fraîchement revêtu d’immortalité.

agathos. — Tu n’as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander pardon. La connaissance n’est pas une chose d’intuition, pas même ici. Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu’elle te soit accordée !

oinos. — Mais, pendant cette dernière existence, j’avais rêvé que j’arriverais d’un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du même coup au bonheur absolu.

agathos. — Ah ! ce n’est pas dans la science qu’est le bonheur, mais dans l’acquisition de la science ! Savoir pour toujours, c’est l’éternelle béatitude ; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.

oinos. — Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses ?

agathos. — Et c’est la chose unique (puisqu’il est le Très Heureux) qui doit lui rester inconnue à lui-même.

oinos. — Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance, n’est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues à la fin ?

agathos. — Plonge ton regard dans les lointains de l’abîme ! Que ton œil s’efforce de pénétrer ces innombrables perspectives d’étoiles, pendant que nous glissons lentement à travers, — encore, — et encore, — et toujours ! La vision spirituelle elle-même n’est-elle pas absolument arrêtée par les murs d’or circulaires de l’univers, — ces murs faits de myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unité ?

oinos. — Je perçois clairement que l’infini de la matière n’est pas un rêve.

agathos. — Il n’y a pas de rêves dans le ciel ; — mais il nous est révélé ici que l’unique destination de cet infini de matière est de fournir des sources infinies, où l’âme puisse soulager cette soif de connaître qui est en elle, — inextinguible à jamais, puisque l’éteindre serait pour l’âme l’anéantissement de soi-même. Questionne-moi donc, mon Oinos, librement et sans crainte. Viens ! nous laisserons à gauche l’éclatante harmonie des Pléiades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans les prairies étoilées, au delà d’Orion, où, au lieu de pensées, de violettes et de pensées sauvages, nous trouverons des couches de soleils triples et de soleils tricolores.

oinos. — Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l’espace, instruis-moi ! — Parle-moi dans le ton familier de la terre ! Je n’ai pas compris ce que tu me donnais tout à l’heure à entendre, sur les modes et les procédés de création, — de ce que nous nommions création, dans le temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n’est pas Dieu ?

agathos. — Je veux dire que la Divinité ne crée pas.

oinos. — Explique-toi !

agathos. — Au commencement seulement, elle a créé. Les créatures, — ce qui apparaît comme créé, — qui maintenant, d’un bout de l’univers à l’autre, émergent infatigablement à l’existence, ne peuvent être considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme directs ou immédiats, de la divine puissance créatrice.

oinos. — Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée comme hérétique au suprême degré.

agathos. — Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme une vérité.

oinos. — Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que certaines opérations de l’être que nous appelons Nature, ou lois naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui porte l’apparence complète de création. Peu de temps avant la finale destruction de la terre, il se fit, je m’en souviens, un grand nombre d’expériences réussies que quelques philosophes, avec emphase puérile, désignèrent sous le nom de créations d’animalcules.

agathos. — Les cas dont tu parles n’étaient, en réalité, que des exemples de création secondaire, de la seule espèce de création qui ait jamais eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.

oinos. — Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l’abîme du non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux, — ces astres, Agathos, ne sont-ils pas l’œuvre immédiate de la main du Maître ?

agathos. — Je veux essayer, mon Oinos, de t’amener pas à pas en face de la conception que j’ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune pensée ne peut se perdre, de même il n’est pas une seule action qui n’ait un résultat infini. En agitant nos mains, quand nous étions habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l’atmosphère ambiante. Cette vibration s’étendait indéfiniment, jusqu’à tant qu’elle se fût communiquée à chaque molécule de l’atmosphère terrestre, qui, à partir de ce moment et pour toujours, était mise en mouvement par cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des impulsions particulières furent de leur part l’objet d’un calcul exact, — en sorte qu’il devint facile de déterminer dans quelle période précise une impulsion d’une portée donnée pourrait faire le tour du globe et influencer, — pour toujours, — chaque atome de l’atmosphère ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine, — étant donné un effet dans des conditions connues, — la valeur de l’impulsion originelle. Alors, les mathématiciens, — qui virent que les résultats d’une impulsion donnée étaient absolument sans fin, — qui virent qu’une partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l’espace et dans le temps au moyen de l’analyse algébrique, — qui comprirent aussi la facilité du calcul rétrograde, — ces hommes, dis-je, comprirent du même coup que cette espèce d’analyse contenait, elle aussi, une puissance de progrès indéfini, — qu’il n’existait pas de bornes concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté celles de l’esprit même qui l’avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés à ce point, nos mathématiciens s’arrêtèrent.

oinos. — Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin ?

agathos. — Parce qu’il y avait au delà quelques considérations d’un profond intérêt. De ce qu’ils savaient, ils pouvaient inférer qu’un être d’une intelligence infinie, — un être à qui l’absolu de l’analyse algébrique serait dévoilé, — n’éprouverait aucune difficulté à suivre tout mouvement imprimé à l’air, — et transmis par l’air à l’éther, — jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que chaque mouvement de cette nature imprimé à l’air doit à la fin agir sur chaque être individuel compris dans les limites de l’univers ; — et l’être doué d’une intelligence infinie, — l’être que nous avons imaginé, — pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement, — les suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes les particules de la matière, — au delà et toujours au delà, dans les modifications qu’elles imposent aux vieilles formes, — ou, en d’autres termes, dans les créations neuves qu’elles enfantent, — jusqu’à ce qu’il les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de la Divinité. Et non seulement un tel être pourrait faire cela, mais si, à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté, — si une de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son examen, — il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l’analyse rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette puissance d’analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue perfection — cette faculté de rapporter dans toutes les époques tous les effets à toutes les causes — est évidemment la prérogative de la Divinité seule ; — mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de l’échelle au-dessous de l’absolue perfection, par la population entière des Intelligences angéliques.

oinos. — Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l’air.

agathos. — En parlant de l’air, ma pensée n’embrassait que le monde terrestre ; mais la proposition généralisée comprend les impulsions créées dans l’éther, — qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l’espace se trouve être ainsi le grand médium de création.

oinos. — Donc, tout mouvement, de quelque nature qu’il soit, est créateur ?

agathos. — Cela ne peut pas ne pas être ; mais une vraie philosophie nous a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la pensée, — et que la source de toute pensée est…

oinos. — Dieu.

agathos. — Je t’ai parlé, Oinos — comme je devais parler à un enfant de cette belle Terre qui a péri récemment — des mouvements produits dans l’atmosphère de la Terre…

oinos. — Oui, cher Agathos.

agathos. — Et, pendant que je te parlais ainsi, n’as-tu pas senti ton esprit traversé par quelque pensée relative à la puissance matérielle des paroles ? Chaque parole n’est-elle pas un mouvement créé dans l’air ?

oinos. — Mais pourquoi pleures-tu, Agathos ? — et pourquoi, oh ! pourquoi tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette belle étoile, — la plus verdoyante et cependant la plus terrible de toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol ? Ses brillantes fleurs semblent un rêve féerique, — mais ses volcans farouches rappellent les passions d’un cœur tumultueux.

agathos. — Ils ne semblent pas, ils sont ! ils sont rêves et passions ! Cette étrange étoile, — il y a de cela trois siècles, — c’est moi qui, les mains crispées et les yeux ruisselants, — aux pieds de ma bien-aimée, — l’ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées. Ses brillantes fleurs sont les plus chers de tous les rêves non réalisées, et ses volcans forcenés sont les passions du plus tumultueux et du plus insulté des cœurs !