QU’IL FAUT PEU DE PLACE
SUR TERRE À L’HOMME
I
Elles étaient deux sœurs. L’une avait épousé un marchand établi en ville, l’autre un cultivateur de la campagne. Un jour, la sœur aînée alla voir sa sœur la campagnarde, et tout en prenant leur thé, elles se mirent à causer.
— Comme je préfère mon genre de vie au tien, dit l’aînée : je suis élégamment logée, j’ai de jolies toilettes, mes enfants sont charmants dans leurs costumes bien faits ; je mange toujours de très bonnes choses, et notre temps se u 244- uu’n.·r-su-r rm : mn macs passe en promenades, en visites et en fétes le soir.
. — Je conviens, répondit la cadette, que tu as une douce existence, mais que de fatigues ame-.î nent les plaisirs, et que d’argent ils coûtent ! Vous q etes sans cesse occupés a avoir assez d’argent î
pour faire faceàbeaucoup de nécessités que nous
ignorons. Nous. menons une vie plus régulière et plus saine, aussi nous portons-nous mieux que vous, et ne nous inquiétons mous guère du lendemain pour vivre ; la vie de la campagne est paisible comme le cours d’une riviere large et profonde. Le proverbe dit que le bonheur et È le malheur voyagent ensemble ; nous les accueil- S lons- philosophiquement quand ils passent, comme les paysans savent accueillir des voyageurs. Enfin… nous avons toujours le nécessaire. — Vos bêtes Pont aussi, ce nécessaire que tu · vantes en ce moment, encore faut-il que vous le leur donniez ; mais votre nécessaire à vous, vous devez le faire sortir de terre, et vous suez toute votre vie au soleil, au milieu du fumier, pour cel&· et vos enfants femnt comme vous. — En seront-i1s moins heureux ? reprit vivement la cadette. La maison qui nous abrite est à nous, et ils s’y établiront ; les champs que nous cultivons, nous les avons achetés par notre travail ; nous sommes nos- maîtres, et ne craignons personne. Quantà vous, vous êtes constamment inquiets, üévreux, pressés, aujourd’hui contents, demain ennuyés. Et ton mari, quand il sort, où ya-t—ilf ? Il joue, il boit, il perd. Qu'en as-tu, toi’ ! ’
Paeôme, le paysan, qui ifumait tranquillement sa pipe derriere le poele et eeoutait cette conversation• Pfmsai CQPEÉDB me felmîïç @ raison ! Gràcea notre petite merela’lferre, nons sommes plus sages, et nous ne songeons guère aux folies. Si, seu, lemen t, notre propriété était plus grande, alors je braverais tout, même le diable. Dr, ce dernier, .qui était aussi dans la chambre, entendant, ce discours et la réflexion du paysan, se dit : « Air ! tu ne me craindrais pas si tu avais plus de terre à cultiver ! Eh bien ! je vais ten donner, et tu verras ! êtâ qu‘u. rimer rnujne 1-Lacs · 'II ` Il y avait, près de chez Pacôme, une petite propriétaire d’une terre d’envîr0n cent vingt dé- ciatimes. Elle vécut en très bons termes avec lui, jusqu’au jour où elle engagea, comme inten- dant, un ancien militaire en retraite, qui infligea tant de vexations aux paysans, et les mit si souvent à 1’amende, que tout le village en était consterné. Pacôme, surtout, subissait la mauvaise hu- meur du nouvel intendant. C’était un jour son cheval qui mangeait quelques épis d'av0ine, un autre jour, la vache qui pénétrait au jardin, une autre fois, les veaux avaient mangé de jeunes pousses. ça n’en finissait pas. Le paysan payait ses amendes, et déversait ses colères rentrées sur sa femme et ses enfants. On apprit enfin que la propriété était à vendre, et que Plnten- son renne A n’nomu· : 217 dant voulait l’acheter. « Si ce méchant homme ` devient propriétaire, nos malheurs ne sont pas ünis, dirent les paysans réunis, allons demander à cette dame de vendre son bien’ à la commlmè. r ` Ils lui offrirent une somme plus fo1·te que celle qu’offrait Pintendant, et la commune devint propriétaire du domaine. Les paysans voulurent alors partager le bien entre eux, mais comme ils ne parvenaient point à s’entendre, ils décidèrent que chacun d’eux achèterait. autant de terre qu’il en pourrait payer. Quand Pacôme vit ses voisins obtenir de beaux lopins de terre à des prix très modérés, il eut peur de ne pas en avoir aussi sa part, et en con- · fera avec sa femme. Q- ll faut nous décider, et acheter- de ce terrain comme les autres ; comptons nos économies. Elles n’é1aîent pas lourdes, mais en vendant quelques meubles, du miel, en engageant son fils aîné comme domestique, Pacôme put avoir une plus grosse part que celle de ses voisins. Il alla signer son engagement à la ville, paya la . 43 - 218 ou’ ::. nm vnu ms rues
moitié de la somme, et promit de solder le reste en deux ans. Et voilà Pacôme qui a réalisé son rêve d’être grand propriétaire. Il ensemence ses terres. ` Tout marcha à souhait pendant la première année, ses récoltes payèrent ses dettes. Il était tier de pouvoir dire « mes champs, mes bêtes, mes foins •. Les prairies lui semblaient plus vertes qu’autrefois, les arbres plus beaux, maintenant qu’ils lui appartenaient. C’est une joie que Dieu donne au paysan. s · sun maiis A xlnomss 219 V III Tout bonheur n’est qu’un rêve ! Pacôme aimerait mieux que ses voisins ne tissent pas paître leurs troupeaux sur ses prés. Il le leur p dit amicalement, ils ne se gênaient plus du È tout, et la nuit même, leurs bêtes se prome-nèrent encore dans ses champs. Il savait bien que la pauvreté seule poussait ces gens à profiter un peu de sa richesse, mais comme cela ne pouvait durer, il se plaignil au tribunal. Il en résulta qu’on lui pays des amendes comme il en payait autrefois, et qu’on commença de le détester, et de le lui prouver en maintes occasions. Ainsi, un jour, en traversant son bois, Pacôme vit dix trous bèants à la place de dix jeunes tilleuls, arrachés la nuit précédente. 220 oo’ ::. mur mao on riacu ` ` — (Test Siemka qui a fait le coup ! s’ècria Pacôme furieux, et il alla chez ce dernier. Mais le rusé paysan avait pris ses précautions. Persuadé que Siemka était le coupable, Pacôme le dénonça, et `comme on ne trouva aucune preuve, il fut acquitté au grand désappointement du plaignant, qui, chaque jour, subissait une vëxation nouvelle. Pacome était · devenu un gros bonnet dans sa commune, mais il était mal avec tout le monde. On parlait beaucoup des nouvelles contrées ou allaient s’établir des gens trop a l’étroit chez eux. Pacôme se réjouissait intérieurement, et pensait que, s’i1 y avait des départs dans son village, il y aurait de la terre à acheter, et trouva qulon était bien les uns sur les autres jusqu’à présent. Un soir qu’il était assis à l’entrée de sa maison, un voyageur passa et lui demanda l’hospitalité. Pacôme le reçut cordialement, lui offrit un bon repas et le repos de la nuit. — Où vous conduit la grâce de Dieu ? demanda-t-il le lendemain à cet homme. Le voyageur lui dit qu’il venait des rives du ` i î son ranna A nlnonma 221
V bas Volga, où il arrivait beaucoup de monde, mais qu’il n’en était pas encore venu assez, que les communes faisaient placarder des appels, et que les arrivants recevaient chacun dix dêeia· A times de terre à labourer : une terre extraordinairement productive.
— J’aivu un pauvre paysan, ajouta-t-il, qui ne possédait au monde que ses deux bras, ensemencer son terrain avec du froment, et vendre i pour cinq mille roubles de blé ! Pacôme resta ébahi. Aussi pourquoi toujours demeurer à la même place ? Et son esprit travaillait. • Je vendrai tout iai, et avec lo prix de mes terres je partirai pour le Volga, ce pays béni où je ne serai plus contrarié, ni par les uns ni par les autres..I’irai voir. » Il partit à la belle saison, et alla jusqu’à Samara, d’où il fit le reste du trajet à pied. Arrivé à destination, il vit qu’on ne l’avait pas trompé, et que les paysans de ce pays accueil—. laient bien les étrangers chez eux. La commune donnait, en effet, dix décatîmes de terre au nouvel arrivant, libre à lui d’en acheter encore
s’il avait de l’argent. 222 ou’n. 1=·.« m· vnu mx PLACE È
Paoomo 1·ol.ou1·na choz lui, voudil tout co qu’il Z possédait, maison, bétail, instruments, et, la printemps venu, il se mit on Poule avec toute sa famille. son manu A xlnonmn 223 É IV Quand il fut arrivé en ce nouveau pays. Pacome invita les anciens ai’un repas, et se fît recevoir de la commune. Ses papiers étant en règle, on l’agréa tout de suite, et on lui donna une part de terre pour cinq personnes. Il se bâtit une maison, acheta du bétail, et se trouva plus riche qu’autrefois ; la terre étant très t’ertilo, l’élevage des troupeaux prospérait. Pendant qu’il construisait sa maison, et montait son ménage, les choses allèrent à souhait pour Pacôme, mais quand il n’eut plus qu’à cultiver ses champs, il se trouva encore une fois trop à l’étroit. Il rêvait un seul domaine. car ses champs étaient morcelés, et il fallait beaucoup de temps pour rentrer les récoltes. Un paysan ruiné lui proposa son bien. Il allait faire marché, quand 224 oo’u. ram visu un rues
|
un colporteur entra chez lui pour faire reposer son cheval. Cet homme arrivait de chez les Baskirs, où il avait acheté des terres à très bou compte. É · Comme Pacome le questionnait : I ` — Pourvu que vous soyez bien avec les anL eiens, vous êtes sûr d’avoir de la chance la-bas. Je leur ai offert des tapis, du drap, nous avons pris le thé ensemble, ces petites attentions 1n’ont. coûté une centaine de roubles, mais j’ai eu de la terre autant que j’en ai voulu au bord du fleuve, à vingt kopecks la décîatime. Le pays
est si vaste, qu’on n’en pourrait faire le tour en
un an, puis les Baskirs ne s’entendex1tguè1·0· au commerce, il est très facile de s’arranger avec eux. — Qu’al1ais ; ie faire ? se dit Pacôme ; pour le prix que je consacrais à un domaine ici, j’en aurai un bien plus vaste là-has. n I sun runnn A L° ! lOMh ! B 2% t V Quand il sut la route, il commença ses pré· paratîfs de voyage, et alla à la ville acheter du drap, du thé, de l’eau-de-vie, —com1ne le mar· chand le lui avait conseillé, puis il partit avec ’ sa famille et un seul domestique. Ils marchèrent longtemps". longtemps. Le septième jour, après avoir fait cinq cents verstes de chemin, ils arrivèrent au camp des Baskirs, et virent que le colporteur avait. dit la vérité. Plusieurs de ces nomades habitent des chariots couverts (kibitkas), échelonnés le long du fleuve dans la steppe, et de là surveillent leurs troupeaux, bœufs, vaches et chevaux. · Ils attachent les poulains derrière les tentes, parce qu’on ne leur amène leurs mères que deux fois dans la journée, le lait des juments servant à faire du koumys, que préparent les femmes, 13. E6 ou’ ::. ram- vnu on rmem I
en battant ce lait pour en séparer la crème, iqui ; donne alors un fromage.
Le chef de famille reste oisîf ; 11hoitdu thé, du ’ koumys, mange du mouton et joue de la tlûte. Ces gens sont tous fort heureux, se portent bien, et ne demandent rien de plus a1a’vxe.11S î ignorent d’ailleurs les choses étrangères, leur E bonne foi et leur franchise sont inaltérables, et u ils ne soupçonnent point la ruse. Dès que Pacôme arriva au campement des î Baskirs, tous sortirent de leurs tentes et coururent faire cercle autour de lui. Un interprète · expliqua à la tribu que ces étrangers venaient Q acheter de la terre. Alors les Baskirs tirent il Pacôme une réception très amicale ; on l’embrassa, et on l’installa dans la meilleure tente, avec des tapis, des coussins de duvet, et on lui servit du the et du koumys. On tua même un I mouton en son honneur. ·
Après cela, Pacôme déchargea sa voiture, et. . offrit aux Baskirs le the et les provisions dont il s’était muni pour eux. Ceux-ci montrèrent une joie vive, et la témoignèrent bruyamment
comme des enfants. I sun ·r1· : nun A xlnonun W7
e Puis ils eausèrent entre eux d’uno façon très
animée. Pacôme était évidemment le sujet de É ’
` leur conversation ; ce fut l’interprète qui lui en apprit le résultat. ` E ’ ·—’ Les Baskirs, lui dit l’interp1·ète. se sentent beaucoup d’amitîé pour toi, et voudraient le procurer toutes les satisfactions possibles comme c’est l’usage quand on reçnit un hôte ; lu leur as fait des cadeaux, ils veulent te les rendre, et te demandent ce qui te plait le plus de tout ce que nous avons ici.. —· C’est de votre terre dont je voudrais, répondit Paeome ; je suis trop d’étroit dans mon pays, qui est fatigué d’un long labourage. Vous avez beaucoup -de terrain et de Pexcellent, je n’en ai jamais vu de pareil. Uinterprète répéta ces paroles aux autres. Les Baskirs continuèrent à parlementer, et, de plus belle, Pacôme les voyait rire et s’agiter : ils avaient Pair contents. Enfin, quand ils se tournèrent vers Pacome, Pinterprète reprit : ’ É — Ils te remercient de ta bonté, et te don-neront autant de terre que tu en désires, in- ‘ 228 oo’n. mm mm un vues — dique seulement ou tu veux la prendre, elle fappartîendra. . — Mais il me semble qu’ils se disputent un 5 - _ peu, les bons Baskîrs; à propos de aquoi cette discussion? demanda Pucôme. i u q -—· ll.y en :1 qui veulent consulter l’Ancien,_ comme c'est Pusage ici; d’uut1·es disent que ce ê n’est pas xiécessaîrc. î · suurnnuns A xfnomm 229 t La discussion se prolongeait. Alors on vit en- ° trer dans la tente un homme coitlé d’un bonnet _ en peau de renard. A son arrivée, tout le monde se leva et chacun se tut. V ·—· (Pest I’Ancien, dit Pinterprète. Il se mit a la place d’honneur, et Pacome lui ° oiïrit une pelisse et plusieurs livres de thé. On lui raconta Yaffaire, il écouta en souriant, puis s’adressa en russe à Pacôme: — Tout cela est très faisable, choisis la terre que tu voudras, il y en a assez ici. V —— Comment ferai-je, se dit Pacome, pour en avoir beaucoup? Quelles limites iixera—t~on T · Car il s’agit qu’elles ‘s0ient reconnues et qu’on ne me reprenne pas un jour ce qu'on m’a laissé. . Ilditauxlïaskirs: _ - 280 ïou’n, www rm: un amen ,
— Vous êtes très bons, et je vous remercie. Mais vos terres sont immenses, ce que j’en ·. aurai y tîendraî peu de place; si peu que ce soit cependant, il faut le mesurer et le mettre ' par écrit, car vos enfants pourraient bien me reprendre un jour ce que vous m’avez donné. Vous savezîque la volonté de Dieu fait que nous ` vivons et que nous mourons. . L’Ancien riait. -— Ce sera si bien fait qu’on ne pourra le de- `faire, lui `dit·il. Pacôme reprit: ——· Je voudrais faire comme un marchand qui , s’est établi chez vous ; vous lui avez donné de la ` terreet avez fait un traité avec lui. L’Ancien reprit: —— Comme tu voudras; nous avons ici un écrivain, nous irons à la ville avec lui, et nous ferons mettre le sceau public sur notre écrit. — Quel sera le prix dela terre! ' -— Mille roubles la journée, nous n’avons qu’un prix. Pacome ne revenait pas de cette manière de ` _ mesurer la terre. · · sua unes x vuonnn - 231 — Mais combien aurai-je de déciatimesi — Nous n’avons pas vos habitudes de cal·culer. Tu auras pour mille roubles tout le terrain que tu parcourras en un jour. , Pacome pensa qu’en un jour on pouvait faire beaucoup de chemin. L’Ancien riait toujours. —· — Oui, ajouta-t-il, tout ce terrain sera à toi, à une condition 2 il faudra que tu reviennes, à la iin de la journée, à l’endroit d’où tu seras parti, sinon tu perdras ton argent. · — Comment saurez-vous les directions que je prendrai ? — Voilà comme nous ferons : nous nous réunirons tous à l’endroit d’où tu partiras. Tu iras à pied, et quelques jeunes gens te suivront à cheval pour planter des pieux où tu’leur diras de le faire. Ensuite, nou ferons, avec une charrue, un sillon d’un pieu à l’autre. ’l’u es libre d’aller ou bon te semblera, mais il faut que tu sois revenu à ton point de départ au coucher du soleil. Pacome accepta, et on décida d’entreprendre cette nnaire dès le lendemain. 282 ;QU'lL`1"ÃU'l‘ mu on autom
- Puis on mangea du mouton qu’0n arrosa de · thé et ide koùmys. ï A la nuit, tout le monde se sépare. Il fallait î être debout dès Paubc, afin que Pacome pût partir au lever du soleil. ' -· Ã sun mama A ünomxn 238 A ` VII î Pacôme se couclia, mais il ne dormit guère. ; Sa course du lendemain le préoccupait. — Combien pourrai-je faire de chemin 7 ll faut que j’en fasse beaucoup ; j’aurai alors une terre aussi grande qu’une principauté ! Je puis bien faire cinquante deux kilomètres en un ` jour ! Les jours sont déjà longs. Je serai donc enfin mon maître, et n’aurai à m’incliner devant personne ! Voilà comment il passa sa nuit à faire des plans et à mettre les pâturages ici, et les laboureurs là. Vers le matin, il fit ce rêve : 4 Il était en kibitka ; tout à coup il entendit un rire prolongé qui lui fit tourner la tète, et il vit l’Ancien des Baskirs se tenir les côtes secoué par une gaité folle. Pacôme voulait lui deman-, 234 ou’u, www vnu un ruucn der la raison de ce fou rire, quand l’Ancien disparut pour être remplace par le marchand qui lui avait parlé des Baskirs et qui le questionnait · — Étes-vous depuis longtemps ici ? Pacome allait lui répondre quand il vit à la place du marchand le paysan qui l’avait engagé ’ d’aller au bord du Volga. Pacome marchait vers le paysan, quand ce dernier se changea en une forme humaine à tète cornue et à pieds de cheval qui le regardait on ricauant. De plus eu plus étonné, Pacôme se disait : ` — Que me veulen t-ils ? Pourquoi l’Ancien rit-il toujours ? Et, rêvant encore, il vit un homme étendu, vètu d’une chemise et â’un caleçon, pieds nus ; la figure de cet homme est pâle, ses traits sont tirés, son nez animé ; Pacome se penche et regarde : il se reconnaît et recule épouvanté. La secousse le réveille. Tout est possible en rêve, bah ! Il voit que la nuit s’éclaircit et qu’il est temps de se lever, d’appeler tout le mondo et de se mettre en route. son maat- : A vnomm 235 ` VIII Pacome appela son domestique, qui couchait dans la marantas (voiture à quatre roues), et lui commanda d’atteler, puis il alla appeler les Baskîrs. — Allons, il’faut partir pour la stoppe, leur cria-t·il. Les Baskirs sortirent de leurs tentes et se rassemblèrent ; on but du koumys, on voulut offrirdu the à Pacome, mais il était pressé de partir. —· Nous boirons et nous mangerons au retour, leur dit-il, nous en aurons bien le temps alors. Il monta dans sa voiture avec son domestique, les Baskîrs le suivirent à cheval ou en marantas. Quand on arriva au bord de la steppe, l’aurorejetaît déjà des lueurs rouges sur le · 236 ou’n·. mur run on rues
ciel : on sfarreta sur un tertre, et l’Ancien dit à Pacôme, en lui désignant d’un geste large toute la plaine étendue devant eux :
— Voilà le pays qui nous appartient- ; aussi loin que ton œil peut atteindre, choisis ce que tu veux en prendre.
g Pacôme tressaille de convoitise, à la vue d’une plaine toute verte, unie comme un tapis, et dont Pherhe atteint la hauteur d’un homme. g L’Ancien ote alors sa coiffure, et la posant au i sommet du monticnle, dit à Paname : — Tu partiras d’ici ; mets ton argent dans ce bonnet, ton domestique demeurera là, et quand tu reviendras à cette place, tout ce que tu auras 1 parcouru l’appartiendra.
Pacôme tire son argent de sa poche et le met dans le bonnet de l’Ancien, il se défait de son 2 kaftan et reste en gilet. Il prend une provision de pain et attache une bouteille d’eau à sa 5 · ceinture. Il va partir. Il hésite. De quel côté · va-t-il se diriger ? Qu’importet la steppe n’est elle pas aussi fertile a droite qu’à gauche ? Elle ` est partout superbe.
Voilà le soleil qui apparaît tout à coup à l’ho- sun mans À Unonun 287 rizon comme une boule de feu lancée par une force mystérieuse des profondeurs d’un lac de clarté ; il n’y a plus un instant à perdre, il faut profiter de la fraîcheur matinale pour aller plus vite, et Pacome commence à marcher, suivi des cavaliers qui vont à la file après lui. Il va d’un pas égal, ni trop vite, ni trop lentement ; quand il pense avoir fait une versie, · il dit de placer un pieu, mais ne s’arrèle pas. Peu à peu il accélère le pas, il s’excite, se presse, et commande de placer un nouveau piquel. Après avoir marché ainsi quelque temps, il se retourne et voit encore la colline avec les hommes qui y sont restés. Le soleil devient chaud, il ôte son gilet, il marche toujours. Quand il pense, d’ap1·ès la hauteur du soleil, que l’heure du déjeuner approche, il se dit : «.l’ai bien marché, si je continue ainsi, quelles terres j’auraîl • ` Et il ote ses bottes pour marcher plus facile. ment. « Quand j’aurai encore fait cinq verstes, je tournerai à gauche, » pense-t·il. Mais plus il avance, et plus cette partie de la ' 288 ou’ ::. www rw un rues steppe lui plait ; il continue d’aller tout droit. à Il voit encore la colline, mais si petite, si petite, que les hommes ont Pair de fourmis. « Je changerai bientôt de direction, pense-t—il. Mais que j’ai chaud ! Je vais boire un peu. y Il . prend sa bouteille sans s’arrêter, et fait planter un pieu. Uherbe devient très haute, il avance · quand même, c’est bien fatigant ! Le soleil le · brûle. Il est midi à peu près, et il s’arrète pour manger son pain. « Si je m’assieds, pense-t·il, je m’endormirai q bien sûr. s Il reste debout et se remet à marcher ; le à boire et le manger l’ont remis de ses fatigues, cependant la chaleur redevient plus forte et Yaccable, il a sommeil, et il éprouve de terribles i angoisses. Il fait encore dix verstes dans cette direction. À quoi bon tourner à gauche ? Le pays est si beau ici ! quel sol gras ! le fin y poussera à merveille. Un pieu là. Voilà le second côté de fait. Les hommes, maintenant, sont invisibles sur la colline. ’. É wu rnuns A xlnonum 239 2 Pacome se dit : « Les deux premiers côtés de mon domaine sont trop longs, je vais raccourcir les deux autres, sans quoi il ne sera pas.car1·é, mais il faut me dépêcher..I’aî déjà autant de terre que j’en VCIIX. • - eÀlÉ)1`S il se tourna, et murcha droit vers la colline. u 0U’n. van ? vnu me rmen È IX` Les genoux de Pacùme commencent à déchir, ses pieds se gonflent. Comme il se jetterait vo- ` lontiers à terre pour dormir ! mais c’est impossible, il faut arriver avant le coucher du soleil,
une force invisible le pousse.
«.l’ai été trop en avant. se dît-il. Le but me parait tellement éloigné, et je suis épuisé ; arriverai-je seulement ? Il ne faut pas que je me sois donné tant de peine pour perdre mon argent. Allons ! courage ! » Il repart, ses pieds saignent. Il court maintenant, et pour s’alléger·, jette ses vêtements et son bonnet ; le soleil descend à l’horizon. Une angoisse mortelle lui coupe la respiration, il a tellement chaud que sa chemise et so11 pantalon sont collés à son corps, et son cœur frappe dans sa poitrine comme tux marteau de fer. · E son ·rsmu· : A xlnonur ; 241 Il oublie sa terre, une seule pensée le domine ; comment va-t—il arriver là-bas ? mourra-t·il en route ? Il ne sent plus ses genoux, mais il ne peut rester là. « Si je l]l’8.I’l’èl.8, après avoir tant couru, je passerai pour un fou. Il entend distinctement les Baskirs causer et rire, ils Pexcitent même par leurs cris. Le soleil atteint les bords de Phorîzon, la colline se rapproche. Voilà le bonnet de fourrure, Yargent y ’ brille, l’Àncien est assis auprès, toujours secoué de son éternel fou rire. 5 Mon rêve se réalise, s’écrie Paoon1e ; j’aî de la terre maintenant, comme un roi, mais Dieu n1’en laissera-t·il profiter ? ~. Il se hâte, se hâte ; où est le soleil ? lfaslre est rouge, son disque élargi échancre l le bout de l’horizon. Il touche le bas de la colline au’moment où le soleil disparaît. « Tout est perdu, pense-t-il, et il gémit douloureusement. Cependant les Baskirs qui sont en haut doivent encore voir le soleil. ~ ll monte avec peine, encore quelques pas, il saisit le 14 bonnet des deux mains, et tombe la face contre terre.
— Voilà un gaillard, prononce l’Ancien, ; il s’est acquis un grand domaine. :
Le domestique de Pacomeî veut relever son maître, il pousse un cri ; un filet de sang coule à travers des lèvres de Pucome. E
Il est mort !. A î
L’Ancien se remet à rire, il se roule sur le sol ; quand il s’arrète, il dit au domestiquer É
— Creuse une fosse ici même à ton maître ;
Et les Baskirs s’éloignent.
Resté seul, le domestique creuse une fosse pour Pacome, — de la longueur du cadavre,-cinq pieds à peu pres, et il y dépose son maître.