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[3,0] LIVRE TROISIÈME - PRÉFACE. Je ne m'abuse pas, mon cher Lucilius, sur la grandeur de l'édifice dont je pose les fondements dans ma vieillesse. J'ai entrepris de faire le tour du monde entier, de découvrir les causes, les ressorts cachés qui le meuvent, et de les faire connaître au reste des hommes. Où trouverai-je assez de temps pour embrasser tant d'objets divers, pour réunir tant de faits épars, pour pénétrer tant de mystères? Je sens la vieillesse qui me pousse et me reproche les années consumées dans des soins frivoles : c'est une raison de plus pour me hâter, et pour réparer à force de travail les lacunes d'une vie mal employée. Il faut prendre sur la nuit pour étendre la durée du jour, retrancher les occupations inutiles, écarter le soin d'un patrimoine trop éloigné de son maître ; que l'âme ne se consacre plus qu'à elle; qu'au moment où la fuite de l'âge est le plus rapide, du moins elle jette un regard sur elle-même. Oui, la résolution en est prise; elle va s'aiguillonner, mesurer la brièveté du temps qui lui reste, et, par l'emploi judicieux de la vie présente, regagner toutes les heures qu'elle a perdues. Le repentir est le guide le plus fidèle dans la voie du bien. Je me plais à redire avec un ponte fameux : « Nous nous armons d'un grand courage, nous tentons d'exécuter en peu de temps de grandes choses." Ce langage serait encore le mien, si je n'étais qu'un enfant ou qu'un jeune homme ; car il n'y a pas de temps qui ne soit trop court pour une entreprise aussi vaste. Mais c'est dans mon déclin que je mets la main à cette œuvre sérieuse, grave, immense. Je ferai ce que l'on fait en voyage : quand on est parti trop tard, on compense le délai par la vitesse. Hâtons-nous donc, et, sans nous excuser sur l'âge, commençons ce grand ouvrage, dussions-nous ne pas le terminer. Je sens mon courage s'accroître, quand je songe à la grandeur de l'entreprise, quand je considère ce qui me reste à faire, plutôt que ce qui me reste à vivre. Des hommes se sont consumés à écrire l'histoire des rois étrangers, les maux que les peuples ont faits ou endurés. Combien est-il plus sage de guérir ses maux, que de transmettre à la postérité ceux des autres ! Mieux vaut cent fois célébrer les ouvrages des dieux, que les brigandages d'un Philippe, d'un Alexandre, ou d'autres conquérants illustrés par la ruine des nations : fléaux aussi redoutables pour les mortels qu'une inondation qui submerge les plaines, ou qu'un incendie général qui fait périr des milliers d'êtres vivants. On nous raconte comment Annibal a franchi les Alpes, porté dans l'Italie une guerre imprévue, que nos désastres en Espagne rendaient plus redoutable encore; comment, après ses revers, après la soumission de Carthage, toujours acharné contre les Romains, il erra de cour en cour, sollicitant les rois à qui il demandait une armée et offrait un général; comment enfin il ne cessa pas, malgré sa vieillesse, de chercher la guerre dans tous les coins du monde, comme si apparemment il pouvait plutôt se passer de patrie que d'ennemis. Ne vaut-il pas mieux apprendre ce qu'il faut faire, que ce qui a été fait ? enseigner à ceux qui se livrent à la merci de la Fortune, qu'il n'y a rien de stable dans ses dons, que tous s'échappent plus légers que les vents ? car elle ne connaît pas le repos, elle se plaît à mêler la joie à la tristesse, à confondre les ris et les larmes. Ainsi, que nul ne se fie sur la prospérité ; que nul ne désespère au sein du malheur : les biens et les maux se succèdent alternativement. Pourquoi cette joie présomptueuse ? sais-tu où te laissera le char qui te porte au faîte des grandeurs ? Ce bonheur aura sa fin, avant que tu finisses. Pourquoi cet abattement ? te voilà terrassé ; c'est le moment de te relever. L'adversité fait place au bonheur, comme le bonheur à l'adversité. Songeons aux révolutions perpétuelles, non pas des maisons particulières, dont la moindre impulsion cause la chute, mais des Etats et des gouvernements. On a vu des empires, sortis de la fange, écraser ceux qui leur dictaient des lois; d'antiques monarchies, au contraire, se sont écroulées au milieu de leurs prospérités. Il serait impossible d'énumérer tous les Etats détruits les uns par les autres. Dans le même moment, Dieu se plaît à élever les uns et à abaisser les autres, non pas graduellement et avec précaution, mais en les précipitant du faîte de leur grandeur, de manière à n'en pas même laisser subsister les débris. Ces événements nous semblent grands, parce que nous sommes petits : combien de choses nous paraissent grandes moins par leur nature que par notre petitesse! Qu'y a-t-il de grand ici-bas? ce n'est pas de couvrir la mer de ses flottes, de planter ses drapeaux sur les bords de la mer Rouge, et, quand la terre manque à nos dévastations, de chercher à travers l'Océan des plages inconnues: c'est de voir tout ce monde par les yeux de l'esprit, et de dompter ses vices, ce qui est la plus grande des victoires. On ne saurait dire combien d'hommes ont eu sous leurs lois des cités et des nations entières: on en compte très peu qui aient été maîtres d'eux-mêmes. En quoi consiste la vraie grandeur? A élever son âme au-dessus des menaces et des promesses de la fortune; à ne voir rien qui mérite d'être l'objet d'un vœu, d'une espérance. Que vous offrirait la fortune, qui fût digne de vos souhaits? Toutes les fois que, de la contemplation des œuvres divines, vous abaissez vos regards sur les choses d'ici-bas, vous vous trouvez dans une nuit profonde, comme ceux qui passent de la clarté du jour aux ténèbres d'un cachot. En quoi consiste la vraie grandeur? à pouvoir subir avec joie l'adversité ; à supporter tous les événements, quels qu'ils soient, comme si on les avait désirés : et on devrait les désirer en effet, si l'on savait que rien n'arrive que par les décrets de Dieu. Les pleurs, les plaintes, les gémissements, sont des actes de rébellion. En quoi consiste la vraie grandeur? à s'armer de courage et de constance dans le malheur, à repousser, je dirai plus, à combattre le luxe et la débauche ; à ne pas chercher et à ne pas fuir non plus le danger; à se faire soi-même sa destinée, sans l'attendre de la fortune ; à se présenter à cette même fortune, favorable ou contraire, avec calme et intrépidité, sans être ébloui de son éclat, ni effrayé de son courroux. Ce qu'il y a de grand ici-bas, c'est de fermer son âme aux pensées criminelles; de lever au ciel des mains pures; de ne pas demander des biens qu'on ne peut obtenir sans qu'un autre les donne, ou qu'un autre les perde; de ne désirer que ce qu'on désire sans rival, une bonne conscience; de ne voir dans les autres biens, si estimés des mortels, quand même le hasard les mettrait en vos mains, que des richesses destinées à s'échapper par où elles sont venues. Ce qu'il y a de grand, c'est de voir bien au-dessous de soi ce qui dépend du sort; de ne jamais oublier qu'on est homme, et de se dire, si l'on est heureux, qu'on ne le sera pas longtemps, et si l'on est malheureux, qu'on ne l'est plus, du moment où l'on croit ne pas l'être. Ce qu'il y a de grand, c'est d'avoir toujours son âme sur le bord des lèvres, et prête à partir : dès lors on est libre, non par le droit des Romains, mais par le droit de la nature. Etre libre, c'est n'être plus esclave de soi : esclavage perpétuel, auquel on ne peut se soustraire, qui pèse sur nous jour et nuit, sans trêve ni relâche. Cet esclavage, le plus pesant de tous, on peut en briser la chaîne, en cessant de se fatiguer soi-même de mille demandes, et de réserver pour soi le salaire de ses actes ; en se représentant et sa nature et son âge, fût-il encore tendre; en se disant à soi-même : pourquoi ces mouvements sans mesure et sans règle? pourquoi tant de fatigues et tant de sueurs? pourquoi retourner la terre? pourquoi visiter le Forum ? J'ai besoin de si peu, et pour si peu de temps ! Rien de plus propre à inspirer de tels principes que l'étude de la nature. Elle commence par nous éloigner des objets indignes de nous, et finit par dégager des liens du corps l'âme elle-même, qui a besoin de grandeur et d'élévation. Ajoutez que l'esprit, exercé sur des sujets obscurs et difficiles, ne montrera pas moins de sagacité en traitant des questions plus simples : or, est-il rien de plus simple que ces principes salutaires, destinés à combattre les passions perverses et les folles erreurs que nous condamnons sans y renoncer?
[3,1] I. Nous allons traiter des eaux, et chercher comment elles se forment. Soit, comme le dit Ovide, « Qu'une source pure et limpide épanche des eaux argentées; » soit, comme le dit Virgile, « Qu'un torrent impétueux, roulant du haut des montagnes qui retentissent au loin, se précipite par neuf embouchures, et de ses vagues mugissantes envahisse la plaine; » soit, comme vous le dites vous-même, mon cher Junior, «Qu'on voie jaillir d'une fontaine de la Sicile un fleuve de l'Élide» : comment ces eaux sont-elles fournies à la terre? d'où vient que le cours de tant de fleuves immenses n'est interrompu ni le jour ni la nuit ? pourquoi certains fleuves grossissent- ils l'hiver? pourquoi d'autres ne s'enflent–ils qu'à l'époque où le plus grand nombre s'abaisse? Séparons pour un moment de la foule des autres fleuves le Nil, qui a sa nature exceptionnelle et particulière; nous nous en occuperons dans un article spécial. Nous ne considérerons maintenant que les eaux communes, tant froides que chaudes, et, en parlant des premières nous examinerons si elles sont chaudes naturellement, ou si elles acquièrent leur chaleur avec le temps. Nous traiterons aussi de celles qu'ont rendues fameuses leur saveur ou leurs vertus. En effet, il en est qui soulagent les yeux, d'autres les nerfs. Il en est qui guérissent parfaitement les maladies chroniques, déclarées incurables par les médecins; qui font disparaître les ulcères; qui, prises intérieurement, rétablissent le ton des parties, soulagent les affections du poumon et des autres viscères, et arrêtent les hémorrhagies. Enfin leur emploi est aussi varié que leur saveur.
[3,2] II. En général, les eaux sont ou stagnantes, ou courantes; réunies en masses, ou distribuées en filets. Les unes sont douces ; les autres ont des saveurs différentes. Ainsi il en est d'âcres, de salées, d'amères, de médicinales : celles-ci sont ou sulfureuses, ou ferrugineuses, ou alumineuses: c'est par leur saveur qu'on juge de leur propriété. Il existe encore de nombreuses différences relatives au tact: elles sont froides ou chaudes; au poids: elles sont pesantes ou légères; à la couleur: elles sont troubles, limpides, azurées, transparentes; à la salubrité : elles sont saines, salutaires, mortelles, ou pétrifiables. ll y en a qui sont légères et sèches; il y en a qui sont grasses; les unes sont nourrissantes; les autres passent sans effet; d'autres procurent la fécondité.
[3,3] III. L'eau est stagnante ou courante, selon la disposition du terrain : elle coule, sur une pente ; dans une plaine, elle s'arrête et demeure stagnante; quelquefois le vent la fait rétrograder, mais en ce cas il n'y a pas écoulement, l'eau suit une direction forcée. Les pluies ne forment que des amas d'eau; les sources seules en fournissent d'une manière fixe et réglée. Rien n'empêche cependant qu'on ne voie dans un même endroit des amas d'eau fortuits et des eaux de source. 'l'el est le lac Fucin, qui reçoit tous les ruisseaux des montagnes circonvoisines, et où se trouvent de plus des sources abondantes cachées au fond de son bassin : aussi conserve-t-il toujours sa limpidité, même quand les torrents de l'hiver s'y déchargent.
[3,4] IV. Commençons donc par examiner comment la terre peut fournir à l'entretien continuel des fleuves, et d'où sort cette immense quantité d'eau. Nous sommes surpris que la mer, où se rendent tous les fleuves, ne déborde pas; il n'est pas moins étonnant que ces perpétuels écoulements n'appauvrissent pas la terre. Qui peut donc lui fournir assez d'eau, pour que les réservoirs cachés dans son sein en versent continuellement, et remplacent sans cesse celle qu'elle a perdue? L'explication que nous donnerons pour les fleuves, s'appliquera également et aux ruisseaux et aux fontaines.
[3,5] V. Suivant quelques philosophes, la terre réabsorbe l'eau qu'elle épanche; et la mer ne grossit point, parce que, au lieu de s'approprier l'eau qu'elle reçoit, elle la rend aussitôt. En effet, les fleuves qu'on voit se jeter dans la mer reviennent dans la terre par des conduits secrets, sans qu'on puisse s'apercevoir de leur retour : leurs eaux se filtrent pendant ce trajet; les chocs multipliés qu'elles éprouvent en passant par les sinuosités infinies de la terre et les couches variées du sol, leur enlèvent leur amertume, leur font perdre leur saveur désagréable, et enfin les ramènent à leur état de pureté.