Quiberon
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- I
- Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile ;
- Dans le démon vainqueur on voit l'ange proscrit ;
- L'anathème éternel, qui poursuit son étoile,
- Dans ses succès même est écrit.
- Il est, lorsque des cieux nous oublions la voie,
- Des jours, que Dieu sans doute envoie
- Pour nous rappeler les enfers ;
- Jours sanglants qui, voués au triomphe du crime,
- Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme,
- Apparaissent sur l'univers.
- Poëtes qui toujours, loin du siècle où nous sommes,
- Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités,
- Cherchez des attentats tels que la voix des hommes
- N'en ait point encor racontés,
- Si quelqu'un vient à vous vantant la jeune France,
- Nos exploits, notre tolérance,
- Et nos temps féconds en bienfaits,
- Soyez contents ; lisez nos récentes histoires,
- Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires :
- Vous pourrez choisir des forfaits !
- Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre
- Votre lyre de bronze, ô chantres des remords !
- Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre,
- Et venger la cause des morts.
- Je voudrais, un moment, troublant l'impur Génie.
- Arrêter sa gloire impunie
- Qu'on pousse à l'immortalité ;
- Comme autrefois un grec, malgré les vents rapides,
- Seul, retint de ses bras, de ses dents intrépides,
- L'esquif sur les mers emporté !
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- II
- Quiberon vit jadis, sur son bord solitaire,
- Des français assaillis s'apprêter à mourir,
- Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire,
- Et les rangs désarmés s'ouvrir.
- Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tête ;
- L'autre accepta cette conquête,
- De leur traité gage inhumain ;
- Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole,
- Car devant les drapeaux, témoins de leur parole,
- Tous deux s'étaient donné la main !
- La phalange fidèle alors livra ses armes.
- Ils marchaient ; une armée environnait leurs pas,
- Et le peuple accourait, en répandant des larmes,
- Voir ces preux, sauvés du trépas.
- Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres ;
- Ce fut un vieux temple, sans prêtres,
- Qui reçut ces vengeurs des rois ;
- Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte,
- Et, pour se consoler, dans cette prison sainte,
- Leurs yeux en vain cherchaient la croix.
- Tous prièrent ensemble, et, d'une voix plaintive,
- Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux.
- Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :
- C'était lui qui mourait pour tous ;
- C'était Sombreuil, leur chef. Jeune et plein d'espérance,
- L'heure de son trépas s'avance ;
- Il la salue avec ferveur.
- Le supplice, entouré des apprêts funéraires,
- Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères
- Expirer, semblable au Sauveur.
- "Oh ! cessez, disait-il, ces larmes, ces reproches,
- Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs !
- Combien à votre mort vos amis et vos proches,
- Hélas ! auraient versé de pleurs !
- Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;
- A vos épouses, à vos mères,
- Conservez vos jours précieux.
- On vous rendra la paix, la liberté, la vie ;
- Tout ce bonheur n'a rien que mon cœur vous envie ;
- Vous, ne m'enviez pas les cieux."
- Le sinistre tambour sonna l'heure dernière,
- Les bourreaux étaient prêts ; on vit Sombreuil partir.
- La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère, -
- Et le héros devint martyr.
- L'exhortant de la voix et de son saint exemple,
- Un évêque, exilé du temple,
- Le suivit au funeste lieu ;
- Afin que le vainqueur vît, dans son camp rebelle,
- Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle,
- Un prêtre fidèle à son Dieu !
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- III
- Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire,
- Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil ;
- Celui qui monte au ciel, brillant de tant de gloire,
- N'a pas besoin de chants de deuil !
- Bannis, on va vous rendre enfin une patrie ;
- Captifs, la liberté chérie
- Se montre à vous dans l'avenir.
- Oui, de vos longs malheurs chantez la fin prochaine ;
- Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;
- Chantez ! votre exil va finir.
- En effet, - des cachots la porte à grand bruit roule,
- Un étendard paraît, qui flotte ensanglanté ;
- Des chefs et des soldats l'environnent en foule,
- En invoquant la liberté !
- "Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !..."
- Quelques uns s'empressent de suivre
- Les bourreaux devenus meilleurs.
- "Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance ;
- Nous nous reverrons tous, libres, dans notre France !"
- Ils devaient se revoir ailleurs.
- Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières,
- Arrive un sourd fracas, par l'écho répété ;
- C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,
- Et qui remplissaient leur traité !
- Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre ;
- Aucun d'eux ne savait comprendre
- Qu'on pût se jouer des serments ;
- Ils disaient aux soldats : "Votre foi nous protège ;"
- Et, pour toute réponse, un lugubre cortège
- Les traîna sur des corps fumants !
- Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore,
- Hélas ! et, pour mourir traversant la cité,
- Les crédules proscrits passaient, passaient encore,
- Aux yeux du peuple éprouvant !
- Chacun d'eux racontait, brûlant d'un sain délire,
- A ses compagnons de martyre
- Les malheurs qu'il avait soufferts ;
- Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure,
- Regrettant seulement qu'il fallût un parjure,
- Pour les immoler dans les fers.
- A coups multipliés la hache abat les chênes.
- Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil,
- Egorge lentement le lion dont ses chaînes
- Ont surpris le noble sommeil.
- On massacra longtemps la tribu sans défense.
- A leur mort assistait la France,
- Jouet des bourreaux triomphants ;
- Comme jadis, aux pieds des idoles impures,
- Tour à tour, une veuve, en de longues tortures,
- Vit expirer ses sept enfants.
- C'étaient là les vertus d'un sénat qu'on nous vante !
- Le sombre esprit du mal sourit en le créant ;
- Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante,
- En son sein portait son néant.
- Le colosse de fer s'est dissous dans la fange.
- L'anarchie, alors que tout change,
- Pense voir ses œuvres durer ;
- Mais ce Pygmalion, dans ses travaux frivoles,
- Ne peut donner la vie aux horribles idoles
- Qu'il se fait pour les adorer.
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- IV
- On dit que, de nos jours, viennent, versant des larmes,
- Prier au champ fatal où ces preux sont tombés,
- Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes,
- Et les vieillards lents et courbés.
- Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence,
- Là, nul n'implore la vengeance,
- Tous demandent le repentir ;
- Et chez ces vieux bretons, témoins de tant de crimes,
- Le pèlerin, qui vient invoquer les victimes,
- Souvent lui-même est un martyr.