Réflexions sur l’esclavage des nègres/11 a 12

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[modifier] XI. De la culture après la destruction de l’esclavage

Il faut considérer ici séparément la culture par les Negres libres, & la culture par les Blancs libres ; en effet, il y aura nécessairement dans chaque colonie, pendant les premiers tems, deux peuples dont la nourriture, les habitudes & les mœurs seront différentes. Au bout de quelques générations, à la vérité, les Noirs se confondront absolument avec les Blancs, & il n’y aura plus de différence que pour la couleur. Le mélange des races fera ensuite disparoître à la longue, même cette dernière différence.

Les Negres esclaves tirent en général la plus forte partie de leur nourriture de terreins qu’on leur abandonne pour les cultiver. La même quantité de terrein les nourriroit libres comme esclaves. On fournit, de plus, au Negre esclave, quelques alimens tirés du dehors, quelques vêtemens, & le terrein où il se construit une chaumiere. Il faudroit que le Negre libre pût, sur son salaire, se procurer un équivalent. Le Negre esclave a coûté à son maître le prix de sa valeur, le Negre libre ne lui a rien coûté, mais il faut que son salaire soit suffisant pour entretenir sa famille. Ces deux objets peuvent se compenser. En effet, dans l’ordre naturel, un homme & une femme produisent un garçon & une fille ; or, la somme que coûte la nourriture d’un garçon & d’une fille jusqu’au tems où ils peuvent gagner leur subsistance par le travail, jointe à ce qu’a pu coûter la nourriture des enfans de la même famille qui sont morts en bas âge, doit être égale ou inférieure à la somme que coûtent un Negre ou une Negresse, sans quoi il y auroit plus d’avantage à acheter des Negres qu’à en élever, ce qui n’est pas. S’il faut que le Negre libre gagne de quoi secourir ses parens dans la vieillesse, ou épargner une ressource pour la sienne, il faut que le maître nourrisse le vieux Negre. La culture par des Negres libres n’est donc pas nécessairement plus chere que par des esclaves. Elle ne l’est, comme nous l’avons dit, que parce que le partage du produit brut se fait dans l’état de liberté, en vertu d’une convention libre, & dans l’esclavage, au gré de l’avarice du maître ; que dans l’état de liberté, c’est la concurrence réciproque des travailleurs & des propriétaires qui fixe le prix des salaires, & non le calcul que fait l’avidité, de l’état de détresse où l’on peut reduire un homme, sans diminuer en plus grande proportion la quantité de travail qu’on peut obtenir de lui à coups de fouet. Mais il ne faut pas s’imaginer que la difference de prix entre les deux cultures soit aussi grande qu’on le croiroit d’abord.

1°. Les terres abandonnées aux Negres pour leur nourriture sont mal cultivées, & elles le seroient mieux, si elles leur étoient affermées comme à des colons libres.

2°. La maniere d’exploiter les terres changeroit à l’avantage du propriétaire, il ne seroit plus obligé de faire valoir par lui-même. Les dépenses de la fabrique du sucre, les embarras de la vente, les avaries ne seroient plus supportés directement par lui, mais par des fermiers, des manufacturiers, des commerçans, pour qui les dépenses de ce genre sont toujours bien moins considérables, & qui laisseroient aux propriétaires une partie de ce qu’ils gagneroient sur ces objets. Dans ce système d’exploitation, il y auroit des hommes intéressés à perfectionner la culture, la fabrication des denrées & le profit qui résulteroit du progrès de ces arts, finiroit toujours par produire une augmentation de revenu pour le propriétaire.

3°. Les habitations seroient partageables, elles pourroient être affermées ou aliénées par parties, leur propriété pourroit devenir le gage des créanciers, & ce changement seroit à la fois un très-grand bien pour les familles des colons, & la source d’un meilleur emploi des terreins.

Ces avantages seroient lents, mais en suivant la marche lente d’affranchissement que nous avons proposée, les pertes des propriétaires seroient aussi successives, & cette perte seroit moindre qu’ils ne le croiroient. La plupart des Negres affranchis se loueroient à bon marché, parce que la plupart ne pourroient être employés à autre chose qu’à la culture, & que tous pouvant y être employés, ils seroient toujours dans le cas des simples journaliers, dont par-tout le salaire, par cette même raison, ne peut s’élever au-dessus de ce qu’exige le simple nécessaire. D’ailleurs, d’après des calculs qui nous ont été communiqués par un homme exact, nous avons jugé que la valeur des Negres employés sur une habitation, est à-peu-près égale au tiers du prix de cette habitation. Supposons donc que l’effet de notre législation soit de diminuer d’un tiers le revenu du maître, elle ne le diminuera que de la valeur des Negres, c’est-à-dire, de la valeur en argent du tort qu’il leur a fait en les privant de leur liberté. Il ne sera donc privé que de ce qu’il a usurpé par un crime, il n’aura réellement rien perdu, & par conséquent, si la perte reste au-dessous du tiers, le colon aura réellement gagné au changement d’administration.

Quant à la culture par les Blancs.

1°. Les colons pourroient établir sur leurs habitations des familles blanches, moyennant des engagemens semblables à ceux qui se font dans les colonies Angloises de l’Amérique septentrionale.

2°. Les gouvernemens à qui il reste encore, dans les Isles Françoises & Espagnoles, des terreins dont ils peuvent disposer, pourroient y établir des familles de Blancs, en divisant les terreins en petites propriétés. Dans les premiers tems il seroit nécessaire, pour les travaux sur le sucre ou l’indigo, de s’arranger avec un négociant pour l’établissement d’un moulin ou d’une indigoterie publique.

3°. En France on pourroit permettre aux Protestans d’acquerir des habitations, avec la liberté de l’exercice public de leur religion dans chaque habitation, ou canton formé de plusieurs habitations, qui occuperoit cent hommes, à la condition que ces cent hommes, Blancs ou Noirs, seroient libres. On pourroit permettre aux Juifs, aux mêmes conditions, d’acquerir des habitations, & d’y faire les cérémonies de leur culte. Les Anglois & les Hollandois pourroient accorder aux Juifs les mêmes avantages. Les Isles à Negres d’Amérique ou d’Afrique étant alors le seul pays soumis à un gouvernement moderé où un Juif pût avoir une vraie propriété territoriale, cette offre pourroit les séduire, la condition de ne cultiver que par des hommes libres ne les effrayeroit pas, parce qu’il se trouve parmi eux un grand nombre d’individus pauvres & laborieux, qu’ils sont naturellement sobres & économes, & qu’il ne seroit pas difficile à des Juifs riches d’établir des peuplades sur des terres divisées entre des familles auxquelles ils avanceroient les premiers frais de culture & de transport, & avec lesquelles ils partageroient le produit. On pourroit même, pour augmenter la facilité, ne les obliger qu’à affranchir chaque année le sixieme des esclaves perpétuels, ou pour un tems qu’ils trouveroient dans une habitation déja établie. On entendroit par-là le sixieme du nombre des Negres ou Negresse en état de travailler, qui se trouveroient la premiere année dans l’habitation, chaque famille emmenant avec elle ses enfans au-dessous de quinze ans. Par ce moyen l’affranchissement seroit encore très-prompt, & en même tems on donneroit au propriétaire un grand intérêt de conserver ses Negres, puisque la totalité des morts seroit en pure perte pour lui.

Ces derniers moyens manqueroient à l’Espagne, mais l’Espagne ne peut avoir ni lumieres, ni richesses, ni population, ni puissance, tant qu’elle n’aura pas brisé les fers honteux où l’inquisition y retient la raison & l’humanité.

La position de l’Espagne, l’étendue & la nature de son sol, la finesse & l’élévation d’esprit, la force & la grandeur d’ame, qualités naturelles à ses habitans, en auroient dû faire une des premieres nations du globe. Mais quel espoir reste-t-il à ce peuple infortuné, chez qui le restaurateur d’une province est condamné juridiquement à demander pardon aux moines du bien qu’il a fait aux hommes ; où toute vertu publique est dangereuse ; où il n’y a de sûreté que pour ceux qui s’agenouillent devant un capuchon, à moins qu’ils ne prennent l’emploi d’espions & de satellites du saint office ; où cet infâme métier ne déshonore plus ; où les généraux d’armées, les commandans des flottes n’osent lire dans leur tente ou sur leurs bords, que les livres qu’il plait à leur aumonier de leur laisser ; où les soldats, les officiers, au lieu de féliciter ceux qui ont obtenu la gloire de mourir pour la patrie, s’occupent du risque qu’ils ont couru en mourant sans confession ? Qu’espérer pour une nation réduite à cet état, & séduite par les moines, au point de conserver encore son orgueil, & de ne sentir ni son avilissement ni ses malheurs ? Heureuse l’Espagne & l’Europe entiere, si Charles-Quint, au lieu d’écouter la fausse politique qui lui conseilla de troubler l’Europe pour des querelles religieuses, en le flattant d’élever par-là sa puissance sur les débris de ses voisins, il eut pris pour guide une raison plus éclairée, une politique plus saine, s’il n’eût vu dans Luther & ses disciples[1] que des réformateurs de l’église, occupés d’en épurer le dogme, d’en corriger les abus & d’en arrêter les usurpations ; des hommes en un mot dont, pour le bonheur des peuples, comme pour l’intérêt des souverains, les nations & les rois devoient se faire un devoir de diriger le zele & de seconder le courage !

[modifier] XII. Réponse à quelques raisonnemens des partisans de l’esclavage

Si ces réflexions obtiennent l’approbation des esprits droits, des ames saines, l’auteur sera plus que recompensé. Mais il ne peut croire sa tâche terminée, sans avoir répondu à quelques raisonnemens, d’autant plus faits pour séduire ceux qui ne réfléchissent pas, qu’ils portent avec eux l’air de la bonhomie & de cette bonne opinion de l’espece humaine, qui est devenue si à la mode, parce qu’on a trouvé très-commode de dire que le mal n’est pas dans la nature, pour être dispensé de l’empêcher ou de le réparer.

Après tout, dit-on, les Negres ne sont pas si maltraités que l’ont prétendu nos déclamateurs philosophes ; la perte de la liberté n’est rien pour eux ; au fonds ils sont même plus heureux que les paysans libres de l’Europe ; enfin leurs maîtres étant intéressés à les conserver, ils doivent les ménager, du moins comme nous ménageons les bêtes de somme.

De ces quatre assertions, aucune n’est vraie, les Negres sont beaucoup plus maltraités qu’on ne le croit en Europe ; j’en juge, non par les livres qu’impriment leurs maîtres, mais par les aveux qui leur échappent ; j’en juge par le témoignage d’hommes respectables que ce spectacle a rempli d’horreur. Je ne prends pas l’indignation qu’ils montrent pour de la déclamation, parce que je ne crois pas qu’un homme doive parler froidement d’excès qui révoltent la nature. Suivant le principe qu’adoptent les partisans de l’esclavage, tout homme qui a de l’humanité, qui possede une ame forte ou sensible, devient indigne de toute croyance, & l’on ne doit accorder sa confiance qu’à des hommes assez froids & assez vils pour qu’on soit bien sûr que quelque horreur qu’on exerce en leur présence, jamais leur ame n’en sera troublée. Je crois enfin ceux qui ont décrit les horreurs de l’esclavage des Negres, parce qu’ils sont exempts d’intérêt, parce qu’on n’en peut avoir aucun (d’ignoble du moins) à combattre pour les malheureux Noirs. Je rejette au contraire le témoignage de ceux qui défendent la cause de l’esclavage, qui proposent de l’adoucir par des loix, lorsque je vois qu’ils ont ou qu’ils esperent des emplois par le crédit des colons, qu’ils ont eux-mêmes des esclaves, qu’enfin ils ont été dans les Isles, ou les protecteurs, ou les complices de la tyrannie, & je doute qu’on puisse citer en faveur de l’esclavage le témoignage d’aucun homme tiré d’une autre classe. Malheur à une cause qui a contre elle tous ceux qui n’ont point un intérêt personnel de la soutenir ?

La perte de la liberté est beaucoup pour les Negres, il n’y a point d’hommes pour qui elle ne soit un grand malheur : sans doute un Negre ne se tuera point, comme Caton, pour n’être pas obligé d’obéir à César, mais le Negre se tuera, parce que son maître le sépare, malgré lui, de la femme qu’il aime, parce qu’il la force de se livrer à lui-même, parce qu’à l’exemple du vieux Caton, il la prostitue pour de l’argent[2]. Les Negres regrettent leurs fêtes, leurs danses, leur paresse, la liberté de se livrer aux goûts, aux habitudes de leur patrie.

Pour qu’un pays jouisse d’une véritable liberté, il faut que chaque homme n’y soit soumis qu’à des loix émanées de la volonté générale des citoyens ; qu’aucune personne dans l’état n’ait le pouvoir, ni de se soustraire à la loi, ni de la violer impunément ; qu’enfin chaque citoyen jouisse de ses droits, & qu’aucune force ne puisse les lui enlever, sans armer contre elle la force publique. L’amour de cette espece de liberté n’existe pas dans le cœur de tous les hommes, & à voir la maniere dont se conduisent, dans certains pays, ceux qui en jouissent, il n’est pas bien sûr qu’eux-mêmes en sentent tout le prix. Mais il y a une autre liberté, celle de disposer librement de sa personne, de ne pas dépendre, pour sa nourriture, pour ses sentimens, pour ses goûts, des caprices d’un homme ; il n’est personne qui ne sente la perte de cette liberté, qui n’ait horreur de ce genre de servitude.

On dit qu’on a vu des hommes préférer l’esclavage à la liberté, je le crois ; c’est ainsi qu’on a vu des François à qui on ouvroit la porte de la Bastille, aimer mieux y rester que de languir dans la misere & dans l’abandon. Un paysan esclave jouit, à des conditions très-dures, d’une maison, d’un champ, & cette maison, ce champ, sont à son maître. On lui offre la liberté, c’est-à-dire qu’on lui offre de le mettre hors de chez lui, de lui ôter le seul moyen de subsister qui soit en son pouvoir, il est tout simple qu’il préfere l’esclavage. Mais n’est-il pas à la fois ridicule & atroce de soutenir qu’un homme est bien, parce qu’il aime mieux son état que de mourir de faim ?

On a osé dire que les Negres sont mieux, non pas que nos paysans ou ceux d’Angleterre & de Hollande, mais que les paysans de France ou d’Espagne. D’abord quand cela seroit, comme l’excessive misere de ces paysans seroit l’ouvrage des impôts, des gênes, des prohibitions, qu’on appelle tantôt police, tantôt encouragement des manufactures, en un mot des mauvaises loix ; ce raisonnement se réduit à dire : Il y a des pays où l’on est parvenu à rendre des hommes libres plus malheureux que des esclaves, donc il faut bien se garder de détruire l’esclavage. D’ailleurs cette allégation est fausse. Elle a pu être avancée de bonne foi par des hommes que les miseres publiques, dont ils étoient témoins, avoient révolté : elle peut être le cri d’indignation d’une ame honnête, mais jamais on n’a pu la regarder comme une assertion réfléchie. Dans les pays dont on parle, il y a sans cesse, à la vérité, une petite partie du peuple qui se détruit par la misere, mais il est fort douteux qu’un mendiant soit plus malheureux qu’un Negre, & si on excepte les tems de calamités ou les malheurs particuliers, la vie du journalier la plus pauvre est moins dure, moins malheureuse que celle des Noirs esclaves. Les corvées seules pouvoient mettre quelquefois une partie du peuple de France au-dessous des Negres. Mais enfin, quand les paysans François seroient pendant trente jours par année aussi malheureux que des Negres, s’ensuit-il que l’esclavage des Negres ne soit pas insupportable ? & si l’on a osé imprimer dans quelques brochures, que le peuple, en France, est corvéable & taillable de sa nature, en faut-il conclure que l’esclavage des Negres est légitime en Amérique ? Une injustice cesse-t-elle de l’être, parce qu’il est prouvé qu’elle n’est pas la seule qui se commette sur la terre ?

On a dit encore, le colon intéressé à conserver ses Negres les traitera bien, comme les Européens traitent bien leurs chevaux. A la vérité on mutile les chevaux mâles, on assujettit quelquefois les jumens à des précautions (qu’on prétend que quelques colons ont adoptées pour leurs Negresses). On condamne ces animaux à passer leur vie ou dans le travail, ou tristement attachés à un ratelier, on leur enfonce des pointes de fer dans les flancs, pour les exciter à aller plus vite, on leur déchire la bouche avec un barreau de fer pour les contenir, parce qu’on a découvert que cette partie étoit très-sensible ; on les oblige, à coups de fouet, à faire les efforts qu’on exige d’eux ; mais il est sûr qu’à tout cela près les chevaux sont assez ménagés : à moins encore que la vanité ou l’intérêt de leur maître ne le porte à les excéder de fatigue, & que par humeur ou par caprice les palfreniers ne s’amusent à les fouetter. Nous ne parlons pas de leur vieillesse qui ressembleroit beaucoup à celle des Negres, si, par bonheur pour les chevaux, leur peau n’étoit bonne à quelque chose.

Tel est l’exemple qu’on propose sérieusement, pour montrer qu’un esclave sera bien traité, d’après ce principe, que l’intérêt de son maître est de le conserver ! Comme si l’intérêt du maître pour l’esclave, ainsi que pour le cheval, n’était pas d’en tirer le plus grand parti possible, & qu’il n’y eût pas une balance à établir entre l’intérêt de conserver plus long-tems l’esclave ou le cheval, & l’intérêt d’en tirer, pendant qu’ils dureront, un plus grand profit. D’ailleurs, un homme n’est pas un cheval, & un homme mis au régime de captivité du cheval le plus humainement traité, seroit encore très-malheureux. Les animaux ne sentent que les coups ou la gêne, les hommes sentent l’injustice & l’outrage ; les animaux n’ont que des besoins, mais l’homme est miserable par des privations ; le cheval ne souffre que de la douleur qu’il ressent, l’homme est révolté de l’injustice de celui qui le frappe. Les animaux ne sont malheureux que pour le moment présent, le malheur de l’homme dans un instant embrasse toute sa vie. Enfin, un maître a plus d’humeur contre ses esclaves que contre ses chevaux, & il a plus de choses à démêler avec eux, il s’irrite de la fermeté de leur maintien, qu’il appelle insolence, des raisons qu’ils opposent à ses caprices, du courage même avec lequel ils essuient ses coups & ses tortures ; ils peuvent être ses rivaux, & naturellement ils doivent lui être préférés.

On m’objectera enfin l’humanité des colons : on me dira ; des hommes distingués par leur mérite, honorés de l’estime publique, revêtus des premieres places dans quatre des principales nations de l’Europe, ont des possessions cultivées par des esclaves, & vous les traitez comme des criminels, qui, chaque jour qu’ils different de travailler à briser les fers de leurs Negres, se souillent d’un nouveau crime. Je réponds qu’Aristide, Epaminondas, Caton le jeune & Marc Aurele avoient des esclaves. Quiconque a réfléchi sur l’histoire de la morale, n’a pu s’empêcher de remarquer que l’honnêteté ne consiste, dans chaque nation, qu’à ne pas faire, même en étant sûr du secret, ce qui seroit déshonorant s’il étoit connu du public. Qu’une action criminelle par elle-même, ne soit pas déshonorante dans l’opinion, on la commet sans remords. Cette morale, dont on porte la sanction dans le cœur, & dont la raison éclairée dicte les maximes, cette véritable morale de la nature n’a jamais été, chez aucun peuple, que le partage de quelques hommes.

Les Européens, propriétaires des colonies, sont à plaindre d’être conduits par une fausse conscience, & d’autant plus à plaindre qu’elle auroit dû être ébranlée par les reclamations des défenseurs de l’humanité, & que sur-tout ce n’est pas contre leurs intérêts, mais pour leur avantage que cette fausse conscience les fait agir[3].

Quant à l’humanité qu’on suppose aux maîtres de Noirs, j’avoue que j’ai connu des Anglois & des François très-humains, mais ils vivoient en Europe, & leur humanité étoit d’une foible ressource à de malheureux esclaves, livrés en Amérique à des régisseurs. Les maîtres ressemblent à ces souverains dont le cœur est bon, mais au nom de qui on brûle, on brise des hommes vivans, d’un bout de leurs états à l’autre, parce que ces souverains se conduisent, non d’après leur propre cœur, mais d’après les préjugés ou la politique de leurs ministres. L’humanité de la plupart des hommes se borne à plaindre les maux qu’ils voient, ou dont on leur parle, & quelquefois à les soulager. Mais cette humanité, qui cherche sur la terre entiere où il existe des malheureux, pour les défendre & pour s’élever contre leurs tyrans, cette humanité n’est pas dans le cœur de tous les hommes, & c’est la seule cependant qui pourroit être utile aux esclaves de l’Amérique s’ils la trouvoient dans un de leurs maîtres ; alors regardant le bonheur de ses esclaves comme un devoir dont il est chargé, & la perte de leur liberté & de leurs droits comme un tort qu’il doit reparer, il voleroit dans son habitation, y abdiquer la tyrannie d’un maître, pour ne garder que l’autorité d’un souverain juste & humain, il mettroit sa gloire à changer en hommes ses esclaves ; il formeroit des ouvriers industrieux, des fermiers intelligens. L’espoir d’un gain légitime, le desir de rendre l’existence de sa famille plus heureuse, seroient les seuls aiguillons du travail. Les chatimens employés par l’avidité, & infligés par le caprice, ne seroient plus que la punition des crimes, punition décernée par des juges, choisis parmi les Noirs. Les vices des esclaves disparoîtroient avec ceux du maître ; bientôt il se trouveroit au milieu d’amis attachés à lui jusqu’à la passion, fideles jusqu’à l’héroïsme. Il montreroit, par son exemple, que les terres les plus fertiles ne sont pas celles dont les cultivateurs sont les plus miserables, & que le vrai bonheur de l’homme est celui qui ne s’achete point aux dépens du bonheur de ses freres. Au bruit des fouets, aux hurlemens des Negres, succéderoient les sons doux & tendres de la flûte des bords du Niger. Au lieu de cette crainte servile, de ce respect plus humiliant pour celui qui le reçoit, que révoltant pour ceux que la force contraint à le rendre ; au lieu de ce spectacle de servitude, de férocité, de prostitution & de misere, que sa présence a fait disparoître, il verroit naître autour de lui la simplicité grossiere, mais ingénue de la vie patriarcale ; partout des familles heureuses de travailler & de se reposer ensemble, viendroient frapper ses regards attendris. Le sentiment de l’honnêteté, l’amour de la vertu, l’amitié, la tendresse maternelle ou filiale, tous les sentimens doux, tendres ou généreux qui viendroient charmer ou embellir l’ame de ces infortunés, ou plutôt leur ame entiere seroit son ouvrage, & au lieu d’être riche du malheur de ses esclaves, il seroit heureux de leur bonheur.

J’ai rencontré quelquefois des maîtres Américains, accoutumés à vivre dans les habitations, & il m’a suffi de leur avoir entendu parler une ou deux fois des Negres, pour sentir combien ceux-ci doivent être malheureux[4]. Le mépris avec lequel ils en parlent, est une preuve de la dureté avec laquelle on les traite. D’ailleurs, les habitations sont gouvernées par des procureurs, especes d’hommes qui vont chercher la fortune hors de l’Europe, ou parce que toutes les voies honnêtes d’y trouver de l’emploi leur sont fermées, ou parce que leur avidité insatiable n’a pu se contenter d’une fortune bornée. C’est donc à la lie de nations déjà très corrompues, que les Negres sont abandonnés. Enfin, souvent les Negres sont mis à la torture en présence des femmes & des filles des colons, qui assistent paisiblement à ce spectacle, pour se former dans l’art de faire valoir les habitations ; d’autres Negres ont été les victimes de la férocité de leurs maîtres. Plus d’une fois on en a fait brûler dans des fours ; & ces crimes, qui méritoient la mort, sont tous demeurés impunis, & il n’y a pas eu, depuis plus d’un siecle, un seul exemple d’un supplice infligé à un colon pour avoir assassiné son esclave. On pourroit dire, que ces crimes cachés dans l’intérieur des habitations ne pouvoient être prouvés, mais les Blancs se permettent de tuer les Negres marons, comme on tue des bêtes fauves ; ce crime se commet au-dehors, il est public & il reste impuni ; & non-seulement, jamais une seule fois la tête d’un de ces monstres n’est tombée sous le fer de la loi, mais ces actions infâmes ne les déshonorent point entr’eux, ils osent les avouer, ils s’en vantent, & ils reviennent tranquillement en Europe parler d’humanité, d’honneur & de vertu. Il peut y avoir eu quelquefois des maîtres humains en Amérique, mais parce que Cicéron, dans l’ancienne Rome, traitoit les esclaves avec humanité, ne devons-nous plus détester la barbarie des Romains envers leurs esclaves : & quand nous savons qu’il existe des milliers d’infortunés, livrés à des hommes vils & méchans, qui peuvent impunément leur faire tout souffrir, jusqu’à la torture ou à la mort, qu’avons-nous besoin de connoître les détails des habitations, pour savoir tout ce que ces infortunés éprouvent d’outrages, pour avoir droit de nous élever contre leurs tyrans, & pour être dispensés de plaindre les colons, quand même l’affranchissement entraîneroit leur ruine absolue. Il s’agit pour le Negre de la liberté, de la vie ; il ne s’agit pour l’Européen que de quelques tonnes d’or, & c’est le sang de l’innocent qu’on met en balance avec l’avarice du coupable. Doux apologistes de l’esclavage des Noirs, supposez vous pour un instant aux galeres, & que vous y soyez injustement, supposez ensuite que votre bien m’ait été donné ; que penseriez-vous de moi, si j’allois mettre en principe que vous devez rester toujours à la chaîne quoiqu’innocens, parce qu’on ne peut vous en faire sortir sans me ruiner ? Voilà cependant le beau raisonnement avec lequel, dans vos mémoires clandestins, vous combattez les intentions bienfaisantes des rois & des ministres, vous surprenez, dans les pays où la presse n’est point libre, des défenses de combattre vos principes criminels, & certes en cela du moins, vous vous êtes rendu justice.

C’est sur-tout pour ces pays où la vérité est captive que j’ai écrit cet ouvrage, & je l’ai écrit dans une langue étrangere pour moi, mais que les ouvrages des poëtes & des philosophes François a rendu la langue de l’Europe. Cette protection accordée à l’avarice, contre les Negres, qui est en Angleterre & en Hollande, l’effet de la corruption générale de ces nations, n’a pour cause, en Espagne & en France, que les préjugés du public, & la surprise faite aux gouvernemens que l’on trompe également, & sur la nécessité de l’esclavage, & sur la prétendue importance politique des colonies à sucre. Un écrit fait par un étranger peut sur-tout être utile pour la France. Il ne sera pas si facile d’en détruire l’effet d’un seul mot, en disant, qu’il est l’ouvrage d’un philosophe. Ce nom, si respectable ailleurs, est devenu une injure dans cette nation, & de combien de choses aussi n’y accuse-t-on pas les philosophes ? Si quelques écrivains se sont élevés contre l’esclavage des Negres, ce sont des philosophes, a-t-on dit, & on a cru leur avoir répondu. A-t-on proposé d’abolir l’usage dégoutant & meurtrier de paver de morts l’intérieur des églises, d’entasser les cadavres au milieu des villes ? ces idées viennent des philosophes. Quelques personnes se sont-elles soustraites, par l’inoculation, aux dangers de la petite verole ? c’est pas l’avis des philosophes. Ce sont les philosophes qui ont fait supprimer les fêtes, les célestins & les jésuites, & qui ont essayé de répandre l’opinion absurde, que le monde pourroit subsister quand même il n’y auroit plus de moines ? Si un historien parle avec indignation du massacre des Albigeois ou de la St. Bartelemi, des assassinats de l’inquisition, des docteurs qui déclarerent Henri IV déchu du trône, & qui aiguiserent contre lui tant de poignards, sur le champ on dénonce cet historien comme un philosophe ennemi du trône & de l’autel. Si on a supprimé depuis peu l’usage de briser les os des accusés entre les planches, pour les engager à dire la vérité, c’est que les philosophes ont déclamé contre la question, & c’est malgré les philosophes que la France a eu le bonheur de sauver un débris des anciennes lois, & de conserver l’habitude précieuse d’appliquer à la torture les criminels condamnés. Ce sont les philosophes qui ont voulu abolir les corvées, & c’est encore leur faute si, malgré le rétablissement de cette méthode, elle s’éteint peu-à-peu ; à peine, en subsistuant un impôt aux corvées, a-t-on pu sauver de leurs mains destructives le juste & antique usage de n’en faire tomber le poids que sur les roturiers. Qui est-ce qui ose se plaindre en France de la barbarie des loix criminelles, de la cruauté avec laquelle les protestans François sont privés des droits de l’homme & du citoyen, de la dureté & de l’injustice des loix sur la contrebande & sur la chasse ? ce sont les philosophes. Qui a pu avoir la coupable hardiesse de prétendre qu’il seroit utile au peuple & conforme à la justice de rendre la liberté au commerce & à l’industrie ? Quels sont ceux qui ont réclamé, pour chaque propriétaire, le droit illimité de disposer de ses forces ? On voit bien que ce sont sûrement les philosophes. Et si quelques personnes ont poussé la scélératesse jusqu’à dire à l’oreille, que le roi, en rendant la liberté aux serfs du domaine public, devoit comprendre dans ce nombre les cerfs du clergé, & qu’il en avoit le droit, puisque les biens du clergé sont une partie du domaine public, si elles ont même ajouté qu’il seroit utile au peuple d’employer le bien du clergé, qui appartient évidemment à la nation, à payer les dettes de la nation, ces blasphêmes ne sortent-ils pas nécessairement de la bouche d’un philosophe ? Voilà ce que j’ai entendu dire à plusieurs abbés, dans plusieurs antichambres, dans le dernier séjour que j’ai fait en France. En vérité, il faut que ceux qui s’accordent à attribuer aux philosophes de pareilles atrocités, se soient formé de la philosophie une idée bien abominable.


  1. On ne peut nier que les premiers réformateurs n’aient conservé, en grande partie, l’esprit fanatique & persécuteur de l’église Romaine. L’assassinat juridique de Servet, machiné de sang-froid par Calvin, l’apologie que Beze en publia dans le tems même où la France étoit couverte d’échafauds, dressés pour les Calvinistes, les supplices préparés en Angleterre aux Antitrinitaires : tous ces crimes ont déshonoré la naissance de la réformation. Mais il ne faut pas oublier que ce Luther, si violent dans ses écrits, si emporté dans sa conduite, ne persécuta personne, que Mélancton prêcha la tolerance & la paix, que Zwingle, qui mourut en combattant pour son pays, eut le courage de s’élever publiquement dans ses sermons contre cet indigne usage, si ancien parmi nos compatriotes, de vendre leur sang pour des querelles étrangeres.
  2. Plutarque dit que le vieux Caton défendoit à ses esclaves mâles tout commerce avec des femmes étrangeres, & qu’il leur permettoit, moyennant une certaine taxe, d’avoir des tête à tête avec les femmes esclaves de sa maison : mais il ne dit pas expressément que le produit de cette taxe fût pour Caton, ce qui cependant est très-vraisemblable, vu son excessive avarice.
    D’ailleurs, le sage Caton avoit des mœurs trop séveres pour établir un mauvais lieu dans sa maison, s’il ne lui en étoit revenu aucun profit.
  3. Voyez mon Sermon sur la fausse conscience, imprimé à Yverdon en 1773.
    Les préjugés sur l’esclavage des Negres sont encore si enracinés dans certaines parties de l’Europe, qu’on y a vu des ministres qui se piquoient d’humanité & de vertu, recevoir la dédicace d’ouvrages où l’on faisoit l’apologie de cette coutume barbare. Il y a même des gens qui sont de si bonne foi sur cet article, qu’un négociant s’avisa de proposer, il y a quelques années, à un ministre révéré en Europe pour ses lumieres & pour ses vertus, de donner son nom à un vaisseau destiné à la traite des Negres. On sent quelle dût être la réponse du ministre.
    Lorsque j’ai écrit cette note, la mort n’avoit point enlevé à la France, à l’Europe, au monde entier, le seul homme peut-être dont on ait pu dire que son existence étoit nécessaire à l’humanité. Il avoit embrassé, dans toute son étendue, le système des sciences, d’où dépend le bonheur des hommes. Il avoit donné pour base à ces sciences un petit nombre de vérités simples, puisées dans la nature de l’homme ou des choses, & susceptibles de preuves rigoureuses. La décision de toutes les questions de droit public, de législation, d’administration, devenoit une conséquence nécessaire & jamais arbitraire de ces principes : il n’avoit rien trouvé qui ne pût, qui ne dût être réglé par les loix inflexibles de la justice, & il avoit assujetti le système social à des loix générales & rigoureuses, comme celles qui gouvernent le système du monde.
    Il ne cherchoit point, comme les anciens législateurs, à dénaturer l’homme pour le rendre plus grand, mais il vouloit le rendre heureux & sage en lui apprenant à écouter la raison, à connoître, à aimer la justice, à suivre la nature. Si ses idées, si ses vues périssent avec lui, le genre humain, qui n’a jamais fait de perte plus grande, n’en aura jamais fait de plus irréparable.
    Dans un ministere très-court, on l’a vu assurer la subsistance du peuple, en rendant la liberté au commerce des grains, rétablir les possesseurs de terres dans leurs droits de propriété, en leur rendant celui de disposer librement des productions de leur sol ; & restituer en même tems aux hommes qui vivent de leur travail, la libre disposition de leurs bras, de leur industrie, espece de propriété non moins sacrée, dont l’établissement des corps de métier & leurs règlemens les avoient privés. Il a détruit la servitude des corvées, servitude qui place le peuple dans un état pire que celui des bêtes de somme, puisqu’après tout on nourrit l’animal qu’on force au travail. Toutes ces loix, qui auroient suffi pour illustrer un ministere de vingt ans, ont été l’ouvrage de vingt mois, & ce n’étoit que les premiers traits du plan le plus vaste, le mieux combiné qu’aucun législateur n’ait jamais conçu pour le bonheur d’une grande nation. Les moyens de l’exécution auroient été simples, & cette heureuse révolution se seroit exécutée en peu d’années, sans exposer la tranquillité publique, sans qu’il en coutât rien à la justice.
    Tout ce que la fourberie peut inventer de petites ruses, fut employé par les ennemis du bien public, pour exciter contre lui des orages ; ils réussirent au-delà de leurs espérances, & ces orages ne servirent qu’à faire admirer davantage les talens, le courage & les vertus du grand homme dont ils craignoient les lumieres & l’incorruptible équité.
    Il est le seul de tous les hommes d’état qui n’ait eu d’autre regle de politique que la justice, d’autre art que de présenter la vérité avec clarté & avec force, d’autre intérêt que celui de la patrie, d’autre passion que l’amour du bien public. S’il abhorroit cette politique infâme qui trompe une nation, pour augmenter la richesse ou la puissance du prince, la politique insidieuse qui tromperoit le prince pour augmenter la liberté du peuple, étoit indigne de son caractere. Toute charlatanerie lui paroissoit une fourberie, moins coupable peut-être que beaucoup d’autres, mais plus ridicule & plus honteuse. Il ne croyoit pas que l’amour de la gloire méritât d’être le mobile des actions d’un homme de bien, tant que les hommes ne seroient pas assez éclairés pour n’honorer de cette recompense que ce qui est vraiment utile.
    Jamais homme n’a reçu une ame, à la fois, plus calme & plus sensible, n’a réuni plus de force à plus de bonté, plus d’indulgence pour les autres à plus de sévérité pour lui-même, plus d’empire sur ses passions à plus de franchise, plus de prudence ou de reserve à une haine plus forte contre tout ce qui avoit l’apparence de la fausseté & de la dissimulation. Il avoit sacrifié l’espérance d’une fortune immense à son respect pour la vérité, sa santé & ses goûts au desir de servir l’humanité, enfin sa place, sa gloire même, du moins pendant sa vie, & jusqu’à l’espérance de faire le bien, à la sérénité de ses principes.
    Juste envers ses ennemis, mais sans prétendre à être généreux, il ne se croyoit point permis de faire grace à un méchant ou de le ménager, parce qu’il avoit à s’en plaindre. Toute espece d’exagération, d’ostentation, étoit étrangere à son caractere, il avoit ces défauts en horreur, parce qu’il croyoit y voir plus de fausseté encore que d’orgueil. Personne n’a eu de lumieres plus étendues, plus variées ; personne n’a eu le courage d’approfondir plus d’objets différens, n’a remonté plus loin vers les premiers principes de toutes les connoissances, n’en a suivi les conséquences avec plus de sagacité & de justesse. Il seroit difficile de nommer une question importante sur laquelle il n’eut une opinion arrêtée, qu’il s’étoit formée d’après lui-même, ou qu’il ne put resoudre d’après ses principes. Jamais homme n’a possedé un esprit plus étendu, plus profond, plus juste, une ame plus douce, plus pure, plus courageuse. Peut-être a-t-il existé des hommes d’un aussi grand génie, d’autres aussi vertueux, aussi grands, mais jamais dans aucun la nature humaine n’a plus approché de la perfection.
    Ceux qui, pendant sa vie, l’ont haï à cause du bien qu’il pouvoit faire, ceux qui, dans le délire de leur orgueil, ont osé être jaloux de lui, pardonneront, à présent qu’il n’est plus à craindre, le témoignage que rend à sa mémoire un étranger qu’unissoit avec lui une passion commune pour le bien de l’humanité, & qui, dans ses voyages en France, a joui du bonheur de l’entendre développer ses vues & montrer son ame toute entiere.
  4. Si vous les interrogez, ils vous diront que les Negres sont une canaille abominable, qu’on les traite très-bien, que toutes les atrocités qu’on impute en Europe à leurs maîtres sont autant de contes. Mais ne les interrogez pas, gardez-vous surtout de contredire leurs principes de tyrannie, faites-vous la violence de vous taire, de contraindre votre visage, alors vous entendrez d’eux la vérité. Ils vous raconteront, sans y penser, ce qu’ils n’auroient osé vous répondre.
    Nous rapporterons ici deux traits, qui prouvent à la fois, combien les Européens sont éloignés, en général, de regarder les Noirs comme leurs semblables, & que cependant on peut citer quelques exceptions honorables pour l’espece humaine. En 1761, le vaisseau l’Utile échoua sur l’Isle de Sable. M. de la Fargue, capitaine, ses officiers, & l’équipage, composé de Noirs & de Blancs, employerent six mois à construire une espece de chaloupe. Elle ne pouvoit contenir que les Blancs. Trois cents Noirs, hommes ou femmes, consentirent à leur départ, & à rester sur l’Isle, avec la promesse solemnelle qu’aussitôt l’arrivée de M. de la Fargue à l’isle de France, les Blancs enverroient un vaisseau pour ramener leurs malheureux compagnons. La chaloupe arriva heureusement à Madagascar, on demanda un vaisseau à l’administration de l’Isle de France, pour aller chercher les Noirs, laissés dans une isle presqu’entierement couverte d’eau à chaque marée, où l’on ne trouve ni arbres ni plantes, où ces trois cents Noirs n’avoient pour lit qu’une terre humide, & pour nourriture que des coquillages, des œufs d’oiseaux de mer, quelques tortues, le poisson & les oiseaux qu’ils pouvoient prendre à la main. M. Des Forges, alors gouverneur de l’Isle de France, refusa d’envoyer un vaisseau, sous prétexte qu’il couroit risque d’être pris. En 1776, après treize ans de paix, M. le chevalier de Ternai envoya M. Tromelin, lieutenant de vaisseau, sur la corvette la Silphide, chercher les restes de ces infortunés, abandonnés depuis quinze ans. Il ne paroit pas que dans l’intervalle on eût fait aucune tentative sérieuse. M. Tromelin, arrivé près de l’Isle de Sable, détacha une chaloupe, commandée par M. Page, elle aborda heureusement. On trouva encore sept Negresses & un enfant né dans l’Isle, les hommes avoient tous péri, soit de misere & de désespoir, soit en voulant se sauver sur des radeaux, construits avec les restes du vaisseau l’Utile. Ces Negresses s’étoient fait des couvertures avec les plumes des oiseaux qu’elles avoient pu surprendre. Une de ces couvertures a été présentée à M. de Sartine.
    En 1757, M. Moreau, commandant le Favori, reconnut les Isles Adu, il y envoya, dans un canot, M. Riviere, officier de son bord, deux Blancs & cinq Noirs. Les courans ayant entraîné le vaisseau hors de sa route, M. Moreau se crut obligé d’abandonner son canot. Les huit hommes, laissés sur les isles Adu, prirent le parti de remplir le canot de cocos, & d’essayer de gagner l’Inde. On attacha au canot un radeau, chargé aussi de noix de cocos, mais au bout de trois jours, la mer étant trop forte, on fut obligé de l’abandonner. Alors, comme la provision ne pouvoit pas suffire pour les huit hommes, les Blancs proposerent à M. Rivière de jetter les Noirs à la mer. Il rejetta cette proposition avec horreur, dit que le malheur les avoit rendus tous égaux, que les cocos seroient distribués également entre tous, & qu’ils périroient ou se sauveroient ensemble. Il n’y avoit que pour treize jours de vivres, la traversée fut de vingt-huit, ils arriverent enfin près de Calicut, à l’embouchure d’une riviere, mourans de faim & de fatigues, leur canot se remplit d’eau en passant la barre, mais tous furent sauvés. M. Riviere reprit bientôt ses forces & sa santé, & continua de servir. Lorsque plusieurs années après on lui faisoit des questions sur cette aventure & sur le capitaine qui l’avoit abandonné. J’ai fait vœu dans mon malheur, répondoit-il, de ne parler de lui ni en bien, ni en mal.
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