Résurrection/Partie I

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PREMIÈRE PARTIE


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CHAPITRE I


En vain quelques centaines de milliers d’hommes, entassés dans un petit espace, s’efforçaient de mutiler la terre sur laquelle ils vivaient ; en vain ils en écrasaient le sol sous des pierres, afin que rien ne pût y germer ; en vain ils arrachaient jusqu’au moindre brin d’herbe ; en vain ils enfumaient l’air de pétrole et de houille ; en vain ils taillaient les arbres ; en vain ils chassaient les bêtes et les oiseaux : le printemps, même dans la ville, était toujours encore le printemps. Le soleil rayonnait ; l’herbe, ravivée, se reprenait à pousser, non seulement sur les pelouses des boulevards, mais entre les pavés des rues ; les bouleaux, les peupliers, les merisiers déployaient leurs feuilles humides et odorantes ; les tilleuls gonflaient leurs bourgeons déjà prêts à percer ; les choucas, les moineaux, les pigeons, gaiement, travaillaient à leurs nids ; les abeilles et les mouches bourdonnaient sur les murs, ravies d’avoir retrouvé la bonne chaleur du soleil. Tout était joyeux, les plantes, les oiseaux, les insectes, les enfants. Seuls, les hommes continuaient à tromper et à tourmenter eux-mêmes et les autres. Seuls les hommes estimaient que ce qui était important et sacré, ce n’était point cette matinée de printemps, ce n’était point cette beauté divine du monde, créée pour la joie de tous les êtres vivants, et les disposant tous à la paix, à l’union, et à la tendresse ; mais que ce qui était important et sacré, c’était ce qu’ils avaient eux-mêmes imaginé pour se tromper et se tourmenter les uns les autres.

Et ainsi, dans le bureau de la prison du gouvernement, ce qui était considéré comme important et sacré, ce n’était point que la grâce et la délice du printemps vinssent d’être accordées aux hommes et aux choses : c’était que, la veille, les employés de ce bureau avaient reçu une feuille ornée d’un sceau, de nombreux en-têtes, et d’un numéro, et les avisant que, ce même matin du 28 avril, à neuf heures, trois prévenus, un homme et deux femmes, auraient à être conduits, chacun séparément, au Palais de Justice pour y être jugés. Et voici que, conformément à cet avis, le 28 avril, à huit heures du matin, dans le sombre et puant corridor de la division des femmes pénétra un vieux gardien. Aussitôt, de l’autre extrémité du corridor, la surveillante de la division s’avança à sa rencontre, une créature d’aspect maladif, vêtue d’une camisole grise et d’un jupon noir.

— Vous venez chercher la Maslova ? — dit-elle.

Et aussitôt elle s’approcha, avec le gardien, de l’une des nombreuses portes donnant sur le corridor.

Le gardien, avec un bruit de ferraille, introduisit une grosse clé dans la serrure de cette porte, qui, en s’entrebâillant, laissa échapper une puanteur plus affreuse encore que celle du corridor. Puis il cria :

— Maslova ! Au Palais de Justice !

Et il referma la porte et se tint immobile, attendant la femme qu’il avait appelée.

À quelques pas de là, dans la cour de la prison, on pouvait respirer un air pur et vivifiant, apporté des champs par la brise printanière. Mais dans le corridor de la prison l’air était accablant et malsain, un air infecté de fiente, d’humidité, et de pourriture, un air que personne ne pouvait respirer sans être aussitôt envahi d’une morne tristesse. C’est ce que sentait, tout habituée qu’elle fût à cet air empesté, la surveillante de la division. Elle venait de la cour, et, à peine entrée dans le corridor, elle éprouvait un mélange pénible de nausée et de somnolence.

Derrière la porte, dans la chambre des prisonnières, l’agitation était grande : on entendait des voix, des rires, des pas de pieds nus.

— Allons, presse-toi ! — cria le vieux gardien, entr’ouvrant de nouveau la porte.

Quelques instants après, une femme sortit vivement de la chambre, une jeune femme, petite, mais de taille bien prise. Elle avait endossé un sarrau gris sur sa camisole et sa jupe blanches. Ses pieds, couverts de bas de toile, étaient chaussés des gros souliers des détenues. Un fichu blanc enserrait sa tête, laissant dépasser quelques boucles de cheveux noirs soigneusement frisées. Et sur tout le visage de la femme se voyait cette pâleur d’un genre particulier qui ne se voit que sur le visage de personnes ayant depuis longtemps séjourné dans un lieu clos. Mais d’autant plus ressortait, en contraste avec cette pâleur mate de la peau, l’éclat de deux grands yeux noirs, dont l’un louchait quelque peu ; et l’ensemble avait une expression très spéciale de grâce caressante. La jeune femme se tenait très droite, tendant son ample poitrine.

Arrivée dans le corridor, elle inclina légèrement la tête, puis fixa, droit dans les yeux, le vieux gardien ; et puis elle se tint prête à faire tout ce qu’on lui commanderait. Le gardien, cependant, s’apprêtait à refermer la porte, lorsque celle-ci s’entrebâilla une fois de plus ; et l’on en vit sortir le sombre visage d’une vieille femme aux cheveux blancs, tête nue. Cette vieille se mit à parler tout bas à la Maslova : mais le gardien la repoussa vivement à l’intérieur de la chambre, et referma la porte. La Maslova, alors, s’approcha d’un judas pratiqué dans la porte ; et le visage de la vieille femme se montra aussitôt, de l’autre côté. On entendit, à travers la porte, une voix éraillée :

— Fais attention, et surtout n’aie pas peur ! Et nie tout, tiens bon, voilà tout !

— Bah ! — répondit la Maslova, en secouant la tête, — une chose ou l’autre, c’est tout un ! Il ne peut toujours rien m’arriver de pire que ce que j’ai à présent !

— Bien sûr que c’est tout un, et non pas tout deux ! — fit le vieux gardien, fier de son trait d’esprit. — Allons, suis-moi, et en route !

La tête de la vieille femme disparut du judas, et la Maslova s’avança dans le corridor, marchant de son pas léger, derrière le vieux gardien. Ils descendirent l’escalier de pierre, ils longèrent les salles fétides et bruyantes de la division des hommes, où des yeux curieux épiaient leur passage à travers les lucarnes des portes, et ils arrivèrent enfin dans le bureau de la prison. Deux soldats s’y trouvaient déjà, le fusil au bras, attendant la détenue pour la conduire au Palais de Justice. Le greffier inscrivit quelque chose, et remit à l’un des soldats une feuille de papier tout imprégnée d’odeur de tabac. Le soldat glissa la feuille dans le revers de la manche de sa capote, puis, après avoir malicieusement cligné de l’œil à son compagnon en lui désignant la Maslova, il se plaça à la droite de celle-ci, tandis que l’autre soldat se plaçait à sa gauche. C’est dans cet ordre qu’ils sortirent du bureau, traversèrent la cour extérieure de la prison, franchirent la grille, et se trouvèrent bientôt sur le pavé des rues de la ville.

Les cochers, les boutiquiers, les cuisinières, les manœuvres, les employés s’arrêtaient au passage du cortège et considéraient la prisonnière avec curiosité. Plusieurs songeaient, en secouant la tête : « Voilà où mène une mauvaise conduite, au contraire de la nôtre qui nous profite si bien ! » Les enfants s’arrêtaient aussi, mais leur curiosité était mêlée de terreur ; et c’est à peine s’ils se rassuraient à la pensée que la criminelle avait maintenant des soldats pour la garder, ce qui la mettait hors d’état de nuire. Un paysan qui vendait du charbon dans la rue s’avança, fit le signe de la croix, et voulut donner un kopeck à la femme : les soldats l’en empêchèrent, faute de savoir si la chose était autorisée.

La Maslova s’efforçait d’aller aussi vite que le lui permettait ses pieds, déshabitués de la marche, et alourdis encore par leurs gros souliers de prison. Sans remuer la tête, elle observait ceux qui la regardaient au passage, heureuse de se voir l’objet de tant d’attention ; elle jouissait aussi de la douceur de l’air printanier, au sortir de l’atmosphère malsaine d’où elle venait. En passant devant un magasin de farine, devant lequel se promenaient quelques pigeons, elle frôla du pied un ramier bleu. L’oiseau s’envola, fila tout contre le visage de la jeune femme, qui sentit sur sa joue le vent de ses ailes. Elle sourit ; mais aussitôt après elle poussa un soupir, ramenée soudain à la pénible conscience de sa situation.

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CHAPITRE II


L’histoire de la Maslova était des plus banales.

Elle était l’enfant naturelle d’une paysanne qui aidait sa mère à soigner les vaches, dans un château. La paysanne, non mariée, accouchait tous les ans d’un enfant ; et, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas, les enfants, aussitôt nés, étaient baptisés ; après quoi leur mère ne les nourrissait pas, attendu qu’ils étaient venus sans qu’elle les demandât, qu’elle n’avait pas besoin d’eux, et qu’ils la gênaient dans son travail : de sorte que les pauvres petits ne tardaient pas à mourir de faim.

Cinq enfants, déjà, s’en étaient allés de cette façon. Tous avaient été baptisés, aussitôt nés, puis la mère ne les avait pas nourris, et ils étaient morts. Le sixième enfant, conçu d’un bohémien qui passait, se trouva être une fille : ce qui, d’ailleurs, ne l’aurait pas empêchée d’avoir le même sort que les cinq aînés, si le hasard n’avait fait qu’une des deux vieilles demoiselles à qui appartenait le château entrât un instant dans la vacherie pour gronder ses servantes, au sujet de certaine crème qui sentait la vache. Dans la vacherie l’accouchée était étendue par terre, ayant auprès d’elle un bel enfant plein de vie et de santé. La dame gronda ses servantes et d’avoir mal préparé la crème et d’avoir recueilli dans leur vacherie une femme en couches ; mais, en apercevant l’enfant, elle se radoucit, s’offrit même à être marraine. Puis, prenant pitié de sa filleule, elle fit donner à la mère du lait et un peu d’argent, afin que la petite pût être nourrie ; et ainsi l’enfant resta en vie. Aussi bien les deux vieilles dames l’appelaient-elles « la sauvée ».

L’enfant avait trois ans quand sa mère tomba malade et mourut. Et comme la vachère, son aïeule, ne savait que faire d’elle, les deux vieilles dames la prirent au château. Avec ses grands yeux noirs, c’était une fillette extraordinairement vive et gentille : les deux vieilles s’amusaient à la voir. La plus jeune des deux, la plus indulgente aussi, s’appelait Sophie Ivanovna  : c’était la marraine de l’enfant. L’aînée, Marie Ivanovna, avait plus de penchant à être sévère. Sophie Ivanovna parait la petite, lui apprenait à lire, rêvait d’en faire une gouvernante. Marie Ivanovna, au contraire, disait qu’il fallait en faire une servante, une jolie femme de chambre : en conséquence de quoi elle se montrait exigeante, donnait des ordres à l’enfant, et parfois la battait, dans ses moments de mauvaise humeur. Ainsi, sous l’effet de cette double influence, la petite, en grandissant, se trouva être à demi une femme de chambre, à demi une demoiselle. Le nom même qu’on lui donnait correspondait à cet état intermédiaire ; on ne la nommait ni Katia ni Katenka, mais Katucha. Elle cousait, mettait les chambres en ordre, nettoyait à la craie l’image sainte, servait le café, préparait les petites lessives, et quelquefois était admise à tenir compagnie à ses maîtresses et à leur faire la lecture.

On l’avait, à plusieurs reprises, demandée en mariage, mais elle avait toujours refusé : elle sentait que la vie lui serait difficile avec un ouvrier ou un domestique, gâtée comme elle l’était par la douceur de la vie des maîtres.

C’est de cette manière qu’elle avait vécu jusqu’à dix-huit ans. Elle entrait dans sa dix-neuvième année lorsqu’arriva au château un neveu des deux dames, qui, précédemment déjà, avait passé tout un été chez ses tantes, et dont la jeune fille s’était alors follement éprise. Il était officier, et venait se reposer quelques jours, en passant, avant d’aller avec son régiment se battre contre les Turcs. Le troisième jour, à la veille de son départ, il séduisit Katucha ; et le lendemain il partit, après lui avoir glissé un billet de cent roubles. Trois mois après le départ du jeune homme, elle reconnut, sans erreur possible, qu’elle était enceinte.

Depuis ce moment, tout lui parut à charge ; elle ne songeait qu’aux moyens d’échapper à la honte qui l’attendait ; elle servait ses maîtresses à contre-cœur et avec négligence.

Les deux vieilles dames ne furent pas longtemps sans le remarquer. Marie Ivanovna la gronda une ou deux fois ; mais à la fin, comme elles disaient toutes deux, elles se virent contraintes à « se séparer d’elle », ce qui signifie qu’elles la jetèrent dehors. Au sortir de chez elles elle entra, en qualité de femme de chambre, chez un stanovoï ; mais elle ne put y rester plus de trois mois, parce que le stanovoï, un vieil homme de plus de cinquante ans, se mit, dès le second mois, à lui faire la cour. Un jour qu’il se montrait particulièrement pressant, elle le traita de brute et de vieux diable, et fut renvoyée pour impertinence. À chercher une autre place, elle ne pouvait plus songer, le terme de sa grossesse étant prochain, Elle entra en pension chez une de ses tantes, une veuve, qui, tout en tenant un cabaret, était aussi, vaguement, sage-femme. Ses couches eurent lieu sans trop de souffrances. Mais la sage-femme, étant allée dans le village auprès d’une paysanne malade, rapporta à Katucha la fièvre puerpérale. Et l’enfant, un petit garçon, malade aussi, fut expédié dans un asile, où il mourut aussitôt, sous les yeux même de la femme qui l’avait amené.

Pour toute fortune, Katucha possédait cent vingt-sept roubles : vingt-sept qu’elle avait gagnés, et les cent roubles que lui avait donnés son séducteur. Quand elle sortit de chez la sage-femme, il lui restait six roubles. La sage-femme lui avait pris quarante roubles pour sa pension pendant deux mois ; vingt-cinq roubles avaient servi à payer l’envoi de l’enfant à l’asile ; et la sage-femme avait encore soutiré quarante roubles, en manière d’emprunt, pour s’acheter une vache ; quant aux vingt roubles qui restaient, Katucha les avait dépensés elle ne savait comment, en achats inutiles, en cadeaux : de sorte que, lorsqu’elle fut guérie, elle se trouva sans argent et forcée de chercher une place. Elle se plaça chez un garde forestier. Ce garde forestier était marié ; mais dès le premier jour, comme le stanovoï, il se mit à faire la cour à la jeune servante. Celle-ci, d’abord, essaya d’échapper à ses poursuites, car elle tenait à garder sa place. Mais il avait plus d’expérience et plus de ruse qu’elle, et surtout il était son maître, pouvant lui commander ce qui lui plaisait : et ainsi, ayant enfin guetté la minute propice, il se jeta sur elle et la posséda. Sa femme ne tarda pas à en être informée. Un jour, surprenant son mari seul dans une chambre avec Katucha, elle frappa celle-ci au visage jusqu’à la faire saigner, et la congédia sans lui payer ses gages.

Katucha se rendit alors à la ville chez une cousine, dont le mari était relieur ; ce mari avait eu autrefois une bonne situation, mais il avait perdu sa clientèle et était devenu ivrogne, dépensant au cabaret tout l’argent qui lui tombait sous la main. Sa femme tenait un petit fonds de blanchisseuse dont les maigres bénéfices lui servaient à nourrir ses enfants et à entretenir son ivrogne de mari. Elle proposa à Katucha de lui apprendre son métier. Mais, en voyant la pénible existence des ouvrières blanchisseuses qui travaillaient chez sa cousine, la jeune femme hésita, et s’adressa de préférence à un bureau de placement pour demander un emploi de servante. Elle trouva un emploi, en effet, chez une dame veuve qui vivait avec ses deux jeunes fils ; et, une semaine environ après qu’elle fut entrée dans cette maison, l’aîné des fils, un collégien de la sixième classe, aux moustaches naissantes, négligea ses études pour faire la cour à la jolie bonne. La mère rejeta toute la faute sur celle-ci, et la renvoya.

Aucune place nouvelle ne s’offrait ; et un jour, étant venue au bureau de placement, Katucha y rencontra une dame dont les mains nues étaient chargées de bagues et de bracelets. Cette dame, dès qu’elle sut la situation de la jeune femme, lui donna son adresse et l’invita à venir la voir. Et la Maslova y alla. La dame lui fit un accueil des plus aimables, la régala de gâteaux et de vin sucré, la retint jusqu’au soir. Le soir, Katucha vit entrer dans la chambre un homme de haute taille, avec de longs cheveux gris et une barbe grise, qui, aussitôt, s’assit près d’elle et, les yeux luisants et le sourire aux lèvres, se mit à l’examiner et à plaisanter avec elle. La dame le prit à part un moment, dans la chambre voisine. Katucha put entendre les mots : « Toute fraîche, venant droit de la campagne. » Puis ce fut elle-même que la dame appela : elle lui dit que le vieux monsieur était un écrivain, qu’il avait beaucoup d’argent, et qu’il lui donnerait tout ce qu’elle voudrait si seulement elle savait lui plaire. Effectivement elle lui plut, et l’écrivain lui donna vingt-cinq roubles, en lui promettant de la revoir souvent. Cet argent fut d’ailleurs vite dépensé : Katucha en remit une partie à sa cousine en paiement de sa pension ; avec le reste, elle s’acheta une robe, un chapeau, et des rubans. Quelques jours après, l’écrivain lui fixa de nouveau un rendez-vous ; elle y vint ; il lui donna de nouveau vingt-cinq roubles, et l’engagea à s’installer en chambre garnie.

Dans la chambre que l’écrivain avait louée pour elle, la Maslova fit connaissance avec un commis de boutique, un joyeux garçon, qui demeurait dans la même cour. Elle s’éprit de lui, avoua la chose à l’écrivain, qui, aussitôt, la quitta ; et le commis, après lui avoir promis de l’épouser, ne tarda pas à la quitter à son tour. La jeune femme aurait volontiers continué à vivre seule en garni, mais cela lui fut défendu : on lui apprit qu’elle pouvait bien, en vérité, vivre de cette façon, mais seulement à la condition de prendre, au bureau de police, une carte rouge, et de se soumettre à l’examen médical.

Alors Katucha revint chez sa cousine. Celle-ci, la voyant vêtue d’une robe à la mode, avec un beau chapeau et un manteau de fourrure, l’accueillit avec respect, et n’osa plus lui proposer d’entrer dans son atelier ; elle la jugeait désormais promue à une classe supérieure de la société. Pour la Maslova elle-même, d’ailleurs, il ne pouvait plus être question d’entrer dans un atelier de blanchisseuse. C’est tout au plus si elle se résignait à séjourner provisoirement dans la chambre de sa cousine : elle considérait avec une pitié mêlée de mépris la vie de travaux forcés que menaient, dans l’atelier, les blanchisseuses, s’épuisant à frotter et à repasser, par trente degrés de chaleur, avec la fenêtre ouverte hiver comme été. Et c’est à cette époque que, tandis que la Maslova se trouvait dans un dénuement extrême, ne parvenant pas à rencontrer un seul protecteur, elle fut rejointe par une entremetteuse qui racolait des filles pour les maisons de tolérance.

La Maslova avait pris depuis longtemps déjà l’habitude de fumer ; et, dans les derniers temps de ses rapports avec le commis, elle s’était de plus en plus entraînée à boire. Le vin l’attirait non seulement parce qu’il lui paraissait agréable au goût, mais surtout parce qu’il lui procurait une distraction, et faisait taire en elle la voix de sa conscience ; car, à jeun, elle s’ennuyait, et souvent avait honte. Aussi l’entremetteuse eut-elle soin de l’inviter à un repas ; puis, l’ayant grisée, elle lui proposa de la faire entrer dans une belle maison, la meilleure de la ville, étalant devant elle toutes les commodités et tous les privilèges de la vie qu’elle y mènerait. La Maslova avait à choisir : d’une part, un emploi humiliant de servante, dans lequel, suivant toute probabilité, elle aurait à subir les instances des hommes, et devrait se livrer à une prostitution secrète et précaire ; d’autre part, une position assurée et tranquille, une prostitution avouée, protégée par la loi, grassement rétribuée.

Elle choisit naturellement le second parti. Elle avait, en outre, l’impression de se venger ainsi du prince qui l’avait séduite, et du commis, et de tous les hommes dont elle avait eu à se plaindre. Mais ce qui la tenta surtout, et qui fut la cause principale de sa détermination, c’est que l’entremetteuse lui dit qu’elle pourrait se commander toutes les robes qu’elle voudrait, en velours, en faille, en soie, et des robes de bal découvrant les épaules et les bras. Lorsque la Maslova se vit, en imagination, vêtue d’une robe de soie jaune clair, décolletée, avec des revers de velours noir, elle n’y tint plus et signa l’engagement : sur quoi l’entremetteuse fit aussitôt venir un fiacre, et la conduisit dans une maison connue et estimée de la ville entière, la maison de Caroline Albertovna Rosanov.

De ce jour commença pour la Maslova cette vie de violation continue des lois divines et humaines que des centaines de milliers de femmes mènent aujourd’hui, non seulement avec l’autorisation, mais sous la protection effective d’un pouvoir légal soucieux du bien-être de ses subordonnés : cette vie dégradante et monstrueuse qui aboutit, neuf fois sur dix, après d’horribles souffrances, à une décrépitude et à une mort prématurées.

Le matin et durant la plus grande partie de la journée, un lourd sommeil, après les fatigues de la nuit. Entre trois et quatre heures, un réveil las, dans les draps souillés ; des gorgées d’eau de seltz, de café, des flâneries à travers la chambre, en chemise, en peignoir, en camisole, des coups d’œil dans la rue par les fenêtres aux persiennes fermées, d’indolentes querelles entre femmes ; puis des lavages, des maquillages, l’étouffement du corps dans un corset trop serré, le choix d’une robe, des disputes à ce sujet avec la patronne, des études de poses devant la glace, des applications de fard sur les joues et de khol sur les cils, des mets gras et sucrés ; puis l’endossement d’une robe de soie claire, laissant à nu la moitié du corps ; puis la descente dans un salon trop orné, éclairé d’une lumière trop crue, et alors la réception des clients : de la musique, des danses, des gâteaux, du vin, du tabac ; et un commerce galant avec des jeunes gens, des hommes mûrs, des adolescents, des vieillards tombant en ruine, avec des célibataires, des hommes mariés, des marchands, des commis, des Arméniens, des Juifs, des Tartares, avec des riches et des pauvres, des bien portants et des malades. avec des ivrognes et des hommes à jeun, avec des brutes et des hommes du monde, avec des militaires, des fonctionnaires, des étudiants, des collégiens, avec des gens de toutes les conditions, de tous les âges, et de tous les caractères. Et des cris et des moqueries, et des rires et de la musique, et du tabac et du vin, et du vin et du tabac, et de la musique depuis le soir jusqu’à l’aube. Et, le matin seulement, la liberté et le lourd sommeil. Et de même tous les jours, d’un bout à l’autre de la semaine. Et à la fin de chaque semaine, la visite légale, au bureau de police  : une vraie loterie, où les fonctionnaires et médecins présents au bureau tantôt se montrent sérieux et sévères, tantôt s’amusent joyeusement à humilier ce sens de la pudeur donné par la nature, comme une sauvegarde, non seulement à l’espèce humaine mais aux bêtes elles-mêmes. On passe en revue les femmes, après quoi on leur donne une patente les autorisant à poursuivre la même vie pendant la semaine qui suit. Et de nouveau la même vie, pendant cette semaine. Et cela indéfiniment, en hiver comme en été, les jours de grandes fêtes comme les jours ouvrables.

La Maslova vécut cette vie durant plus de six ans. Deux fois elle changea de maison, et une fois elle dut faire un séjour à l’hôpital. La septième année, — elle avait alors vingt-six ans, — se produisit l’événement qui lui valut d’être arrêtée, et qui lui valait maintenant d’être menée devant la cour d’assises, après un emprisonnement préventif de plusieurs mois en compagnie de créatures ayant pour métier le vol et l’assassinat.

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CHAPITRE III


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 I 


Au moment où la Maslova, assise sur un banc, dans une cellule du Palais de Justice, était occupée à déchausser ses pieds, que le frottement des souliers avait meurtris pendant le trajet à travers la ville, ce même prince Dimitri Ivanovitch Nekhludov qui, jadis, l’avait séduite, se réveillait, dans son grand lit à ressorts, couvert d’un mol édredon de duvet. Vêtu d’une chemise de nuit en toile de Hollande élégamment plissée sur la poitrine, il s’accoudait avec nonchalance et, allumant une cigarette, il songeait à ce qu’il avait fait la veille et à ce qu’il ferait ce jour-là. Le souvenir lui revint de sa soirée de la veille, passée chez les Korchaguine. C’était un couple très riche et très considéré, et dont, de l’avis de tous, il devait épouser la fille. Ce souvenir le fit soupirer ; après quoi, jetant sa cigarette, il étendit la main vers un étui d’argent pour en prendre une seconde, mais aussitôt se ravisa, souleva courageusement son corps alourdi, et, mettant hors du lit ses pieds blancs semés de poils, il les chaussa de pantoufles. Puis il couvrit ses larges épaules d’une robe de chambre de soie, et, d’un pas lourd mais vif, il alla dans un cabinet de toilette voisin de la chambre à coucher.

Là, il commença par brosser soigneusement, avec une poudre spéciale, ses dents, plombées en plusieurs endroits ; puis il les rinça avec un élixir parfumé ; puis il s’approcha du lavabo de marbre, et, avec un savon parfumé, se lava les mains, employant ensuite un zèle tout particulier à nettoyer et à brosser ses ongles, qu’il gardait très longs. Cela fait, il ouvrit tout large le robinet du lavabo et se lava le visage, les oreilles, et le cou. Il passa alors dans une troisième chambre, où était installé un appareil de douches : le jet d’eau froide rafraîchit son corps musculeux, déjà tout chargé de graisse. Quand il se fut essuyé avec des serviettes-éponges, il changea de chemise, chaussa ses bottines, luisantes comme un miroir, s’assit devant une glace, et, à l’aide de deux jeux de brosses, se mit à peigner d’abord sa barbe noire, puis ses cheveux, très rares déjà sur le sommet de la tête. Tous les objets qu’il employait à sa toilette, le linge, les vêtements, la chaussure, les cravates, les épingles, les boutons de manchettes, tout cela était de première qualité, très simple, très peu voyant, très solide et très cher.

Sans se hâter, Nekhludov acheva de se vêtir ; il se rendit ensuite dans sa salle à manger, une longue pièce, dont trois hommes de peine avaient, la veille, ciré le parquet. Dans cette salle à manger se trouvaient un énorme buffet de chêne et une table non moins énorme, une table à rallonges, en chêne aussi, et qui avait quelque chose de solennel, avec ses quatre pieds sculptés, largement étendus, imitant la forme de pattes de lion. Sur cette table, couverte d’une nappe mince et bien amidonnée, avec de grands nœuds aux angles, on avait placé une cafetière d’argent pleine d’odorant café, un sucrier d’argent, un pot à crème, et une corbeille contenant les petits pains frais, des rôties et des biscuits. Enfin, à côté du couvert, on avait mis le courrier du matin  : des lettres, des journaux, une livraison de la Revue des Deux Mondes.

Nekhludov s’apprêtait à décacheter les lettres lorsque, par la porte qui donnait sur l’antichambre, entra dans la salle à manger une grosse femme d’un certain âge, toute vêtue de noir, avec un bonnet de dentelles sur la tête. C’était Agrippine Petrovna, la femme de chambre de la vieille princesse, mère de Nekhludov, qui était morte quelque temps auparavant dans cette même maison. La Femme de chambre de la mère était restée auprès du fils, en qualité d’économe.

Agrippine Pétrovna avait, à diverses reprises, fait de longs séjours à l’étranger avec la mère de Nekhludov : elle avait la tenue et les manières d’une dame. Elle demeurait dans la maison des Nekhludov depuis l’enfance, et avait connu Dimitri Ivanovitch quand il n’était encore que « Mitenka ».

— Bonjour, Dimitri Ivanovitch !

— Bonjour, Agrippine Pétrovna ! Qu’y a-t-il ? — demanda Nekhludov.

— C’est une lettre pour vous. La femme de chambre des Korchaguine l’a apportée depuis longtemps déjà : elle attend chez moi, — dit Agrippine Pétrovna, tendant une lettre, et souriant d’un sourire significatif.

— C’est bien, tout de suite ! — dit Nekhludov en prenant la lettre. Mais il vit le sourire d’Agrippine Pétrovna, et se rembrunit.

Le sourire d’Agrippine Pétrovna signifiait qu’elle savait que la lettre venait de la jeune princesse Korchaguine, avec laquelle Agrippine Pétrovna supposait que son maître allait se marier. Or cette supposition déplaisait à Nekhludov.

— Dites à la femme de chambre d’attendre encore !

Et Agrippine se poussa hors de la chambre, non sans avoir d’abord saisi une brosse de table qu’on avait déplacée, et qu’elle remit à la place où elle devait être.

Nekhludov décacheta l’enveloppe parfumée que venait de lui donner Agrippine Pétrovna, et ouvrit la lettre, écrite sur un épais papier gris, avec des lignes inégales, d’une écriture anglaise aux lettres pointues :


« Remplissant la charge que j’ai prise sur moi d’être votre mémoire, lut-il dans cette lettre, je vous rappelle que, aujourd’hui, le 28 avril, vous devez faire partie du jury à la cour d’assises, et que, par conséquent, il vous sera tout à fait impossible d’aller avec nous et Kolossov voir la galerie des Z…, comme vous nous l’aviez promis hier avec votre légèreté habituelle, à moins que vous ne soyez disposé à payer à la cour d’assises les 300 roubles que vous vous refusez pour votre cheval. Je me suis souvenue de cela hier, dès que vous étiez parti. Ainsi, ne l’oubliez pas !

« Princesse M. Korchaguine. »


Sur l’autre page était écrit :

« Maman vous fait dire que votre couvert vous attendra jusqu’à la nuit. Venez absolument, à quelque heure que ce soit !

« M. K. »


Nekhludov fronça les sourcils. Ce billet était une continuation de la campagne entreprise autour de lui, depuis deux mois déjà, par la princesse Korchaguine, à l’effet de l’enserrer dans des liens sans cesse plus difficiles à rompre. Et, d’autre part, outre cette hésitation qu’éprouvent toujours, devant le mariage, des hommes d’âge mûr, habitués au célibat, et, avec cela, médiocrement amoureux, il y avait encore un autre motif pour lequel, même s’il s’était décidé à ce mariage, il n’aurait pas pu se déclarer à ce moment. Ce motif n’avait naturellement rien à voir avec le fait que, huit ans auparavant, Nekhludov avait séduit Katucha et l’avait abandonnée : à cela il n’aimait pas à penser, et l’idée ne lui serait pas venue d’y trouver un obstacle à son mariage avec la jeune princesse. Ce motif, c’était que Nekhludov entretenait des relations secrètes avec une femme mariée, relations que, en vérité, il s’était récemment décidé à rompre, mais que sa maîtresse, elle, ne reconnaissait nullement comme rompues.

Nekhludov était très timide avec les femmes. Et c’est cette timidité qui avait suggéré à Marie Vassilievna, la femme d’un maréchal de la noblesse, le désir de le subjuguer. Elle l’avait, en effet, entraîné dans une liaison qui tous les jours devenait pour Nekhludov plus absorbante, et qui tous les jours lui paraissait plus pénible. Mais, d’abord, il n’avait pu résister à la séduction, et, plus tard, se sentant coupable vis-à-vis de sa maîtresse, il ne pouvait se résoudre à briser ses liens sans qu’elle y consentît. Et elle, loin d’y consentir, elle lui disait que, s’il l’abandonnait après qu’elle lui avait tout sacrifié, elle ne manquerait pas de se tuer aussitôt.

Il y avait précisément dans le courrier de Nekhludov, ce matin-là, une lettre du mari de sa maîtresse ; le prince reconnut l’écriture et le cachet. Il rougit et éprouva cette sorte de sursaut d’énergie qu’il éprouvait toujours à l’approche du danger. Mais son émotion s’apaisa dès qu’il eut ouvert la lettre. Le mari de Marie Vassilievna, maréchal de la noblesse du district où se trouvaient les principaux domaines de la famille de Nekhludov, écrivait au prince pour lui annoncer qu’une session extraordinaire du conseil qu’il présidait s’ouvrirait à la fin de mai et pour le prier de venir, sans faute, y assister et lui donner un « coup d’épaule » ; car on allait discuter deux questions des plus graves, la question des écoles et la question des chemins vicinaux, et sur toutes les deux on pouvait s’attendre à une vive opposition du parti réactionnaire.

Ce maréchal de la noblesse était, en effet, un libéral : avec quelques autres libéraux de la même nuance, il luttait contre la réaction, qui tendait à se renforcer ; et cette lutte l’accaparait tout entier, de sorte qu’il n’avait même pas le temps de s’apercevoir que sa femme le trompait.

Nekhludov se rappela les angoisses qu’il avait eu à subir si souvent déjà ; il se rappela comment, un jour, ayant imaginé que le mari avait tout découvert, il s’était préparé à un duel avec lui, ou il avait eu l’intention de tirer en l’air ; il revit la terrible scène qu’il avait eue avec sa maîtresse, le jour où celle-ci, désespérée, s’était élancée dans le jardin et avait couru vers l’étang pour se noyer.

« Je ne puis y aller en ce moment, ni rien entreprendre avant qu’elle m’ait répondu », songeait-il. Huit jours auparavant, il avait écrit à sa maîtresse une lettre décisive, où il se reconnaissait coupable, se déclarait prêt à tout pour racheter sa faute, mais terminait en disant que, pour le bien de la jeune femme, leurs relations devaient cesser à jamais. C’est à cette lettre qu’il attendait une réponse qui ne venait pas. L’absence de réponse, d’ailleurs, lui paraissait d’un bon signe. Si sa maîtresse n’avait pas consenti à la rupture, elle aurait écrit depuis longtemps, ou bien elle serait arrivée elle-même, comme elle l’avait déjà fait une autre fois. Nekhludov avait entendu parler d’un certain officier qui faisait la cour à Marie Vassilievna ; et la pensée de ce rival le faisait souffrir de jalousie, mais en même temps le réjouissait, en lui donnant l’espoir qu’il pourrait enfin s’affranchir d’un mensonge qui lui pesait.

Une autre lettre que Nekhludov trouva dans son courrier lui venait de l’intendant principal des biens de sa mère, qui maintenant étaient ses biens. Cet intendant écrivait que Nekhludov devait absolument se rendre dans son domaine pour recevoir la confirmation de ses droits de succession, comme aussi pour trancher la question de la façon dont ses biens seraient gérés à l’avenir. La question consistait à savoir si ces biens continueraient à être gérés de la même façon qu’ils l’étaient du vivant de la défunte princesse, ou si, comme l’intendant l’avait conseillé à celle-ci, et comme il le conseillait maintenant au jeune prince, on ne ferait pas mieux de rompre les contrats et de reprendre aux paysans toutes les terres qu’on leur avait louées. L’intendant affirmait que l’exploitation directe de ces terres serait infiniment plus fructueuse. Il s’excusait ensuite d’avoir un peu retardé l’envoi de la rente de 3.000 roubles qui revenait au prince : cette somme lui serait expédiée par le prochain courrier ; et le retard provenait de ce que l’intendant avait eu toutes les peines du monde à recevoir cet argent des paysans, qui poussaient si loin leur manque de conscience qu’on avait dû recourir à la force pour les faire payer.

Cette lettre fut à la fois agréable et désagréable à Nekhludov. Il trouvait agréable de se sentir maître d’une fortune plus grande que celle qu’il avait eue jusqu’alors. Mais, d’autre part, il se rappelait que, dans sa première jeunesse, avec la générosité et la résolution de son âge, s’étant enthousiasmé pour les théories sociologiques de Spencer et d’Henry George, non seulement il avait pensé, proclamé et écrit que la terre ne pouvait pas être un objet de propriété individuelle, mais qu’il avait même donné aux paysans un petit bien qui lui venait de son père, afin de conformer ses actes à ses principes. Et, maintenant que la mort de sa mère avait fait de lui un grand propriétaire, il avait à choisir entre deux partis : ou bien il pouvait renoncer à tous ses domaines, comme il avait fait dix ans auparavant pour les deux cents hectares qui lui venaient de son père ; ou bien, en prenant possession de ses domaines, il pouvait, d’une façon tacite mais formelle, reconnaître pour faux et mensongers les principes qu’il avait autrefois soutenus.

Le premier de ces deux partis était, pour lui, impossible en fait, car ses domaines constituaient toute sa fortune. De reprendre du service, il n’en avait pas le courage ; et il était trop accoutumé à sa vie d’oisiveté et de luxe pour pouvoir songer à y renoncer. Et puis, le sacrifice aurait été inutile, car Nekhludov ne se sentait plus ni la force de conviction ni la résolution qu’il avait eues dans sa jeunesse.

Mais le second parti, celui qui consistait à renier formellement des principes désintéressés, généreux, dont il s’était. souvent enorgueilli, ce parti lui était désagréable.

Et c’est pour cela que la lettre de son intendant lui était désagréable.


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 II 


Quand il eut achevé son déjeuner, Nekhludov passa dans son cabinet. Il voulait voir, dans la lettre d’avis officielle, à quelle heure il devrait être au Palais de Justice, et il avait aussi à répondre à la princesse Korchaguine. Il traversa, pour se rendre dans son cabinet, son atelier, où se dressait sur un chevalet un tableau commencé, et où des études diverses pendaient aux murs. La vue de ce tableau, auquel il travaillait depuis deux ans sans pouvoir l’achever, la vue de ces études et de tout l’atelier raviva en lui le sentiment sans cesse plus fort de son impuissance à faire des progrès en peinture, et la conscience de son manque de talent. Il attribuait, en vérité, ce sentiment à l’excès de délicatesse de son goût artistique ; mais il ne pouvait s’empêcher de songer que, cinq ans auparavant, il avait quitté l’armée parce qu’il avait cru se découvrir un talent de peintre. Et c’est avec une disposition d’esprit assez mélancolique qu’il entra dans son énorme cabinet de travail, pourvu de toute sorte d’ornements et de commodités. S’approchant d’un grand bureau plein de tiroirs étiquetés, il ouvrit le tiroir qui portait l’étiquette Convocations, et y trouva aussitôt l’avis qu’il cherchait. Cet avis l’informait qu’il eût à être au Palais de Justice à onze heures. Nekhludov referma le tiroir, s’assit, et commença une lettre où il voulait dire à la princesse qu’il la remerciait de son invitation, et qu’il espérait pouvoir venir dîner dans l’après-midi. Mais, après avoir écrit sa lettre, il la déchira : elle était trop intime. La seconde qu’il écrivit était trop froide, presque impolie : il la déchira encore. Il sonna, et un laquais entra dans la chambre, un homme âgé, de mine grave, à la face rasée ; il portait un tablier de calicot gris.

— Faites-moi venir un fiacre !

— Tout de suite, Votre Excellence.

— Et dites à la personne qui attend que c’est bien, que je remercie, que je tâcherai de venir.

« Ce n’est pas très convenable, songea Nekhludov, mais je n’arrive pas à écrire ! De toute façon, je la verrai aujourd’hui. »

Il s’habilla et sortit sur le perron. La voiture qu’il prenait d’ordinaire, une élégante voiture aux roues caoutchoutées, était déjà là, qui l’attendait.

— Hier soir, — lui dit le cocher en se tournant à demi vers lui, — vous veniez à peine de sortir de chez le prince Korchaguine quand je suis arrivé. Le valet de pied m’a dit : « Il vient de partir. »

« Les cochers eux-mêmes connaissent mes relations avec les Korchaguine ! » pensa Nekhludov, et de nouveau se présenta devant lui la question de savoir s’il devait ou non se marier avec la jeune princesse. Et il ne parvenait toujours pas à trancher cette question dans un sens ni dans l’autre.

Deux arguments plaidaient en faveur du mariage en général. D’abord le mariage, en plus du repos du foyer domestique, lui assurait la possibilité d’une vie honnête et morale ; en second lieu et surtout, Nekhludov espérait qu’une famille, des enfants, donneraient un but à sa vie, maintenant sans objet. Contre le mariage en général, d’autre part, il y avait le sentiment dont nous avons déjà parlé, cette sorte de crainte qu’inspire aux célibataires d’un certain âge la perspective de perdre leur liberté ; et il y avait aussi une peur inconsciente du mystère que renferme toujours une nature de femme.

En faveur du mariage avec Missy, en particulier (Missy était le surnom que portait, dans l’intimité, la jeune princesse Korchaguine, dont le vrai prénom était Marie), le premier argument en faveur de ce mariage était que la jeune fille était de bonne famille et que, en toutes choses, depuis ses toilettes jusqu’à sa manière de parler, de marcher, de rire, elle différait des femmes du commun non point par quelque chose d’exceptionnel, mais par sa « distinction ». Il ne trouvait pas d’autre mot pour désigner cette qualité, qu’il prisait extrêmement. Le second argument était que la jeune princesse l’appréciait mieux que personne, le comprenait mieux ; et dans ce fait qu’elle le comprenait, c’est-à-dire qu’elle reconnaissait ses hautes qualités, Nekhludov trouvait la preuve de son intelligence et de la sûreté de son jugement. Mais il y avait aussi des arguments très sérieux contre le mariage avec Missy en particulier : le premier était que, suivant toute vraisemblance, Nekhludov aurait pu trouver une jeune fille encore plus « distinguée » que Missy ; en second lieu, que celle-ci avait déjà vingt-sept ans, que probablement elle avait aimé d’autres hommes : et cette pensée était un tourment pour Nekhludov. Sa vanité ne pouvait admettre que, même dans le passé, la jeune fille eût aimé quelqu’un qui n’était pas lui. Sans doute, il ne pouvait exiger qu’elle eût su d’avance qu’elle le rencontrerait un jour dans la vie ; mais la seule idée qu’elle avait pu aimer un autre homme, avant lui, était pour lui une humiliation. Ainsi les arguments pour et contre se trouvaient être en nombre égal ; et Nekhludov, riant de lui-même, se comparaît volontiers à l’âne de Buridan. Mais il n’en continuait pas moins à faire comme l’âne, ne sachant vers laquelle des deux bottes de foin il devait se tourner.

« Au surplus, aussi longtemps que je n’aurai pas reçu de réponse de Marie Vassilievna, et que cette affaire ne sera pas terminée, il m’est impossible de prendre aucun engagement », songea-t-il.

Et ce sentiment de la nécessité d’ajourner sa décision lui fit plaisir. « Et puis je penserai à tout cela plus tard, — se dit-il encore, tandis que sa voiture roulait sans bruit sur l’asphalte de la cour du Palais de Justice. — Il s’agit maintenant pour moi de remplir un devoir social, avec le soin que j’apporte à tout ce que je fais. Sans compter que ces séances sont souvent très intéressantes. »

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CHAPITRE IV


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 I 


Quand Nekhludov entra au Palais de Justice, les corridors étaient déjà fort animés. Des gardiens couraient, portant des papiers ; d’autres marchaient d’un pas grave et lent, les mains derrière le dos. Les huissiers, les avocats, les avoués se promenaient de long en large ; les demandeurs et les prévenus libres s’effaçaient humblement contre les murs, ou restaient assis sur les bancs, attendant.

— Le tribunal du district ? — demanda Nekhludov à l’un des gardiens.

— Quel tribunal ? Criminel, ou civil ?

— Je suis juré.

— Alors c’est la cour d’assises ! Il fallait le dire tout de suite ! Vous prendrez à droite, puis à gauche, la deuxième porte !

Nekhludov s’avança dans les corridors.

Devant la porte que le gardien lui avait désignée, deux hommes se tenaient debout, en conversation. L’un était un gros marchand qui, pour se préparer à remplir sa tâche, avait sans doute bu et mangé copieusement, car il paraissait être dans une disposition d’esprit des plus gaies ; l’autre était un commis, d’origine juive. Les deux hommes s’entretenaient du cours des laines, lorsque Nekhludov, s’approchant d’eux, leur demanda si c’était bien là que se réunissaient les jurés.

— C’est ici, Monsieur, c’est parfaitement ici. Un juré aussi, sans doute, un de nos confrères ? — ajouta le brave marchand en souriant et en clignant de l’œil.

— Eh bien ! nous allons travailler ensemble ! — poursuivit-il après la réponse affirmative de Nekhludov. — Baklachov, de la deuxième guilde ! — ajouta-t-il en tendant au prince sa large main. — Et à qui ai-je l’honneur de parler ?

Nekhludov se nomma, et entra dans la salle de jury.

— C’est celui dont le père à été attaché à la personne de l’empereur ! — murmura le juif.

— Et il a de la fortune ? — demanda le marchand.

— Un richard !

Dans la petite salle du jury, une dizaine d’hommes de toute condition étaient réunis. Tous venaient d’arriver ; les uns étaient assis, les autres marchaient de long en large. On s’examinait et on faisait connaissance. Il y avait là un colonel retraité, en uniforme ; d’autres jurés étaient en redingote, en jaquette ; un seul avait mis son habit. Plusieurs d’entre eux avaient dû renoncer à s’occuper de leurs affaires pour remplir les fonctions de jurés, et ils ne se faisaient pas faute de s’en plaindre, mais avec tout cela on lisait sur leurs visages une satisfaction mêlée d’orgueil, et la conscience d’accomplir un grand devoir social.

Le premier examen achevé, on s’était simplement groupé, sans se lier plus à fond. On s’entretenait du temps qu’il faisait, de la venue précoce du printemps, des affaires inscrites au rôle. Un grand nombre de jurés s’empressaient de faire connaissance avec le prince Nekhludov, jugeant évidemment que c’était là, pour eux, un honneur exceptionnel. Et Nekhludov trouvait cela naturel et légitime, comme il faisait toujours en pareille circonstance. Si on lui avait demandé pourquoi il se considérait comme supérieur à la majorité des hommes, il aurait été incapable de répondre, car sa vie, surtout pendant les derniers temps, n’avait guère rien eu de bien méritoire. Il savait, en vérité, parler couramment l’anglais, le français et l’allemand ; son linge, ses vêtements, ses cravates, ses boutons de manchettes venaient toujours des premiers magasins, et étaient toujours les plus chers qu’il y eût ; mais lui-même ne prétendait pas que ce fût là un titre suffisant pour faire de lui un être supérieur. Et cependant il avait une conscience très profonde de sa supériorité ; et il considérait comme lui étant dus tous les hommages qu’il recevait, et l’absence de ces hommages le blessait comme un affront.

Un affront de ce genre l’attendait précisément dans la salle du jury. Parmi les jurés se trouvait un homme qu’il connaissait, un certain Pierre Gérassimovitch, — jamais Nekhludov n’avait su son nom de famille, — qui avait été précepteur des enfants de sa sœur. Ce Pierre Gérassimovitch avait, depuis, terminé ses études et était maintenant professeur au gymnase. Nekhludov l’avait toujours trouvé insupportable pour sa familiarité, son rire suffisant, et ses mauvaises manières.

— Ah ! le sort vous a désigné aussi ? — dit-il à Nekhludov en s’avançant vers lui avec un gros rire. — Et vous ne vous êtes pas fait dispenser ?

— Jamais je n’ai en l’idée de me faire dispenser, — répondit sèchement Nekhludov.

— Hé bien ! voilà un beau trait de courage civique ! Vous allez voir comme vous souffrirez de la faim ! Et pas moyen de dormir, ni de boire ! — poursuivit le professeur en riant encore plus haut.

« Ce fils de pope va bientôt se mettre à me tutoyer ! » songea Nekhludov ; et, donnant à sa figure une expression aussi morne que s’il venait d’apprendre la mort d’un de ses parents, il tourna le dos à Pierre Gérassimovitch pour s’approcher d’un groupe formé autour d’un personnage de haute taille, rasé, éminemment représentatif, et qui paraissait raconter quelque chose. Ce personnage parlait d’un procès qu’on était en train de juger au tribunal civil ; il en parlait en homme qui connaissait à fond toute l’affaire, nommant par leurs prénoms les juges et les avocats. Il ne tarissait pas sur le tour merveilleux qu’avait su donner à l’affaire un fameux avocat de Pétersbourg, et grâce auquel une vieille dame, tout en ayant absolument raison, était assurée désormais de perdre sa cause.

— Un homme de génie ! — proclamait-il en parlant de l’avocat.

On l’écoutait avec attention ; et quelques-uns des jurés essayaient de placer leur mot, mais il les interrompait aussitôt, comme si lui seul savait au juste ce qui en était.

Nekhludov, qui cependant était arrivé en retard au Palais de Justice, eut encore à rester très longtemps dans la salle des jurés. Un des membres du tribunal n’était pas arrivé, et on l’attendait pour ouvrir la séance.


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 II 


Le président de la cour d’assises, au contraire, était arrivé au Palais de très bonne heure. Ce président était un homme grand et gros avec de longs favoris grisonnants. Il était marié, mais menait une vie très dissipée, et sa femme faisait comme lui : ils avaient pour principe de ne pas se gêner l’un l’autre. Le matin même de ce jour-là, le président avait reçu un billet d’une gouvernante suisse qui avait autrefois demeuré chez lui, et qui, passant par la ville pour se rendre à Pétersbourg, lui écrivait qu’elle l’attendrait, entre trois et six heures, à l’Hôtel d’Italie. Aussi avait-il hâte de commencer et de finir le plus vite possible la séance du jour, afin de pouvoir rejoindre à six heures cette rousse Clara, avec qui il avait entamé un roman l’été précédent.

Étant entré dans son cabinet, il ferma la porte au verrou, prit dans le tiroir inférieur d’une armoire deux haltères, et exécuta vingt mouvements en avant, en arrière, sur le côté, en haut et en bas ; après quoi, trois fois de suite, il ploya légèrement les genoux en élevant les haltères au-dessus de sa tête.

« Rien ne donne du ressort comme l’hydrothérapie et la gymnastique », songeait-il en pinçant de sa main gauche, où brillait un anneau d’or, le biceps saillant de son bras droit. Il s’apprêtait à faire encore le moulinet, — ayant toujours l’habitude de faire ces deux exercices avant les séances un peu longues, — quand la porte remua. Quelqu’un essayait de l’ouvrir. Le président se hâta de cacher ses haltères et ouvrit la porte.

— Excusez-moi ! — dit-il.

Un des juges du tribunal entra dans la chambre, un petit homme aux épaules anguleuses et au visage triste, portant des lunettes d’or sur le nez.

— Eh bien ! il est temps ! — dit-il d’une voix aigre.

— Je suis prêt, — répondit le président en revêtant son uniforme. — Mais Mathieu Nikititch n’arrive toujours pas !

— Il pousse vraiment trop loin le manque de conscience ! — dit le juge. Et, s’asseyant avec mauvaise humeur, il alluma une cigarette.

Ce juge, homme extrêmement ponctuel, avait eu dans la matinée une scène des plus désagréables avec sa femme, parce que celle-ci avait dépensé trop vite l’argent qu’il lui avait donné pour le mois. Elle avait demandé une avance, il avait refusé : d’où la scène. La femme avait déclaré que, dans ces conditions, il n’y aurait pas de dîner, et l’avait prévenu de ne pas s’attendre à dîner chez lui. C’est là-dessus qu’il était parti ; et il craignait qu’elle n’accomplît sa menace, car il la savait capable de tout. « Allez donc vivre d’une vie honnête et irréprochable ! » se disait-il en regardant le président, ce gros homme tout rayonnant de santé et de bonne humeur, qui, les coudes étendus, lissait de ses belles mains blanches les poils épais et soyeux de ses longs favoris, pour les disposer sur les deux côtés de son collet galonné. « Lui, il est toujours gai et satisfait, tandis que, moi, je n’ai que des ennuis ! »

À ce moment entra le greffier du tribunal, apportant des pièces que lui avait demandées le président.

— Je vous remercie, — dit le président en allumant, lui aussi, une cigarette. — Eh bien ! par quelle affaire allons-nous commencer ?

— Mais, par l’empoisonnement, à moins que vous ne préfériez changer l’ordre, — répondit le greffier.

— Allons, soit, va pour l’empoisonnement ! — fit le président, supputant que c’était là une affaire assez simple, qu’elle pourrait être finie vers quatre heures, et qu’ensuite il serait libre d’aller rejoindre sa Suissesse.

— Et Breuer est-il arrivé ? — demanda-t-il encore au greffier qui s’apprêtait à sortir.

— Oui, je crois.

— Alors dites-lui, si vous le rencontrez, que nous commençons par l’empoisonnement.

Breuer était le substitut qui devait soutenir l’accusation, à cette session des assises.

Et, de fait, le greffier le rencontra dans le corridor. La tête penchée en avant, la redingote déboutonnée, portant son portefeuille sous l’aisselle, il marchait à grands pas, courait presque, frappant des talons, et agitant le bras d’un mouvement fiévreux.

— Michel Petrovitch demande si vous êtes prêt ? — lui dit le greffier en l’accostant.

— Naturellement ! Je suis toujours prêt. Par quelle affaire commence-t-on ?

— Par l’empoisonnement.

— C’est parfait ! — répondit le substitut.

Mais, en réalité, il ne trouvait pas le moins du monde, que ce fût parfait : il avait passé toute la nuit à jouer aux cartes dans un café, avec d’autres jeunes gens ; ils avaient reconduit un camarade, on avait beaucoup bu, joué jusqu’à cinq heures du matin, et puis on était allé voir des femmes, dans cette même maison où, six mois auparavant, vivait la Maslova, de sorte que le jeune substitut n’avait pas eu le temps de jeter même un coup d’œil sur le dossier de l’affaire d’empoisonnement qu’on allait juger. Et le greffier le savait, et c’est à dessein qu’il avait soufflé au président de commencer par cette affaire, que le substitut n’avait pas eu le temps d’étudier. Ce greffier était, en effet, un libéral, pour ne pas dire un radical, ce qui ne l’empêchait pas de servir dans la magistrature avec une pension de 1.200 roubles, et d’aspirer même à une place de substitut. Breuer, au contraire, était conservateur, et tout particulièrement zélé dans l’orthodoxie, comme la plupart des Allemands qui sont fonctionnaires en Russie ; de telle façon que le greffier, sans compter qu’il guettait sa place, avait encore contre lui une antipathie personnelle.

— Et l’affaire des Skoptsy ? — demanda le greffier.

— J’ai déclaré que c’était impossible en l’absence de témoins, — répondit le substitut. — Je le répéterai au tribunal.

— Qu’est-ce que cela fait ?

— Impossible ! — dit encore le substitut. Et, agitant le bras, il courut à son cabinet.

Il ajournait cette affaire des Skoptsy, non point à cause de l’absence de quelques témoins insignifiants, mais parce que cette affaire, si on la jugeait dans une grande ville, où la plupart des jurés appartenaient aux classes instruites, risquait de se terminer par un acquittement ; aussi s’était-il entendu avec le président pour que l’affaire fût déférée aux assises d’une petite ville, où le jury serait en majorité formé de paysans, et où, par suite, la condamnation serait plus facile à obtenir.

Cependant le mouvement dans le corridor avait encore grandi. La foule s’amassait surtout devant la salle du tribunal civil, où s’était jugée une de ces affaires dont on a coutume de dire qu’elles sont « intéressantes », celle-là même dont parlait avec tant de compétence, dans la salle des jurés, le personnage représentatif. Sans ombre de raison ni de droit moral, mais d’une façon strictement légale, un homme de loi avisé s’était emparé de toute la fortune d’une vieille dame. La plainte de la vieille dame était absolument juste. Les juges le savaient, et plus encore le savaient l’homme de loi et son avocat : mais cet avocat avait imaginé une procédure si adroite que la vieille femme devait fatalement perdre son procès.

Au moment où le greffier allait entrer dans le bureau de la chancellerie, il vit précisément passer devant lui, dans le corridor, la vieille dame qui venait d’être, en bonne forme, dépouillée de sa fortune. C’était une grosse femme, avec d’énormes fleurs sur son chapeau. Elle sortait de la salle d’audience et, étendant puis ramenant vers elle ses mains courtes et grasses, elle ne cessait de répéter : « Qu’est-ce que tout cela va donner ? Qu’est-ce que tout cela va donner ? » Elle s’assit sur un banc où son avocat ne tarda pas à la rejoindre. Et, aussitôt, elle se mit à lui raconter quelque chose de très compliqué, qui n’avait absolument aucun rapport avec son affaire. L’avocat considérait les fleurs de son chapeau, l’approuvait de la tête, et, évidemment, ne l’écoutait pas.

Soudain une petite porte s’ouvrit et, tout rayonnant, étalant son plastron empesé sur son gilet grand ouvert, la mine satisfaite, sortit d’un pas rapide ce même avocat fameux qui avait fait en sorte que la vieille femme aux fleurs restât sans ressources, et que l’homme de loi, moyennant dix mille roubles qu’il lui avait donnés pour sa plaidoirie, en obtînt cent mille où il n’avait aucun droit. Il passa devant la vieille dame. Tous les yeux, sur-le-champ, se tournèrent respectueusement vers lui ; et, lui, il s’en rendait bien compte, mais toute sa personne semblait dire : « Par pitié, Messieurs, ménagez-moi les marques de votre admiration ! »


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 III 


Enfin Mathieu Nikitich, le juge qu’on attendait, arriva. Aussitôt les jurés virent entrer, dans la salle où ils étaient réunis, l’huissier du tribunal, un petit homme maigre, avec un cou trop long et une démarche inégale. Cet huissier était d’ailleurs un brave homme, et qui avait fait toutes ses études à l’université ; mais il ne pouvait rester en place nulle part, parce qu’il buvait. Trois mois auparavant, une certaine comtesse, qui s’intéressait à sa femme, lui avait procuré cet emploi d’huissier au Palais de Justice, et il avait pu s’y maintenir jusque-là, ce dont il se réjouissait comme d’un miracle.

— Eh bien ! Messieurs, tout le monde est-il là ? — demanda-t-il en mettant son pince-nez et en regardant les jurés.

— Mais oui, à ce qui me semble ! — répondit le marchand jovial.

— Nous allons vérifier, — dit l’huissier.

Il tira une liste de sa poche et se mit à appeler les noms, regardant au fur et à mesure les jurés, tantôt à travers son pince-nez, tantôt par dessus :

— Le conseiller d’Etat I. M. Nikiforov ?

— C’est moi ! — répondit le personnage représentatif qui connaissait le fond de tous les procès.

— Le colonel retraité Ivan Semenovitch Ivanov ?

— Voici ! — répondit l’homme en uniforme.

— Le marchand de la deuxième guilde Pierre Baklachov ?

— Présent ! — fit le marchand jovial, en promenant un sourire épanoui sur toute la compagnie. — Je suis prêt !

— Le capitaine de la garde, prince Dimitri Nekhludov ?

— C’est moi ! — dit Nekhludov.

L’huissier s’inclina avec un mélange de déférence et d’amabilité, comme s’il voulait par là distinguer Nekhludov du reste des jurés. Puis il poursuivit l’énumération :

— Le capitaine Georges Dimitrievitch Danchenko ? le marchand Grégoire Efimovitch Koulechov ? etc., etc.

Tous les jurés étaient présents, excepté deux.

— Et maintenant, Messieurs, prenez la peine de passer dans la salle des assises ! — dit l’huissier en montrant la porte d’un geste engageant.

Tous se mirent en mouvement et sortirent de la salle, chacun s’écartant poliment, devant la porte, pour laisser passer son collègue.

La cour d’assises était une grande salle de forme allongée, au fond de laquelle se dressait une estrade précédée de trois marches. Au milieu de l’estrade était placée une table recouverte d’un drap vert, avec des franges d’un vert plus sombre ; derrière la table se voyaient trois fauteuils, avec de hauts dossiers de chêne sculpté ; et derrière ces fauteuils pendait au mur, dans un cadre doré, un portrait aux couleurs criardes, représentant l’empereur en uniforme, le grand cordon au cou, les jambes écartées, et une main sur la garde de son épée. Dans le coin droit, un rétable contenait une image du Christ couronné d’épines, avec un pupitre sur le devant ; et c’est aussi à droite de l’estrade que se trouvait la petite chaire destinée au procureur impérial. À gauche, dans le fond, était située la table du greffier ; et sur le devant, plus près du public, une barrière de bois entourait le banc des prévenus, vide encore, comme le reste de l’estrade. Sur le côté droit de celle-ci, en face du banc des prévenus, une série de sièges à hauts dossiers attendaient les jurés, et au-dessous d’eux étaient disposées des tables pour les avocats. Quant à l’autre partie de la salle, séparée de l’estrade par une grille, elle était formée de bancs en gradins qui s’élevaient jusqu’au mur du fond. Dans les premières rangées de ces bancs quatre femmes étaient assises, vêtues comme des ouvrières ou des servantes, et accompagnées de deux hommes qui devaient, eux aussi, être des ouvriers. Ce petit groupe était évidemment très impressionné par la grandeur de la décoration de l’estrade, car il ne s’entretenait qu’à voix basse, timidement.

Dès qu’il eut introduit et placé les jurés, l’huissier s’avança au milieu de l’estrade, et, d’une voix très haute, destinée à intimider encore l’assistance, il annonça :

— Le tribunal !

Tout le monde se leva, et les juges parurent sur l’estrade. D’abord le président aux beaux favoris. Nekhludov le reconnut aussitôt : il l’avait rencontré deux ans auparavant, à la campagne, dans un bal où ce président avait conduit le cotillon et dansé toute la nuit, avec beaucoup de charme et d’entrain.

Derrière lui venait le juge à la mine morose ; sa mine était devenue plus morose encore depuis que, au moment d’entrer en séance, il avait rencontré son beau-frère, et que celui-ci lui avait dit que sa sœur venait de lui apprendre qu’il n’y aurait pas de dîner à la maison ce soir-la.

— Que voulez-vous ? nous serons forcés d’aller dîner au cabaret, — avait ajouté le beau-frère en riant.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de risible dans tout cela ! — avait répondu le juge morose ; et il était devenu encore plus morose.

L’autre juge, celui qui arrivait toujours en retard, était un homme à grande barbe, avec des bons gros yeux ronds, aux poches gonflées. Ce juge souffrait d’un catarrhe de l’estomac, et, ce matin-là même, son médecin lui avait fait commencer un nouveau régime qui l’obligeait à rester chez lui plus tard encore que de coutume. Il s’avançait sur l’estrade avec un air absorbé ; et en effet il était très préoccupé. Il avait l’habitude de deviner, par toute sorte de moyens de hasard, des réponses à des questions qu’il se posait intérieurement. Il s’était dit cette fois que, si le nombre des pas qu’il aurait à faire pour aller de la porte de son cabinet jusqu’à son siège, si ce nombre se trouvait être divisible par trois, c’est que son nouveau régime le guérirait de son catarrhe ; si non, non. Or il n’y avait en tout que vingt-six pas ; mais, au dernier moment, le juge triche un peu, fit un petit pas de plus, et arriva à son siège en comptant le vingt-septième pas.

Les figures du président et des deux juges, se dressant sur l’estrade avec leurs uniformes aux collets cousus d’or, présentaient un spectacle des plus imposants. Les juges eux-mêmes, du reste, en avaient le sentiment ; et tous trois, comme s’ils étaient confins de leur grandeur, se hâtèrent de s’asseoir, en baissant modestement les yeux, devant la grande table verte, sur laquelle on avait posé un instrument triangulaire surmonté de l’aigle impériale, des encriers, des plumes, des feuilles de papier blanc, et une énorme quantité de crayons de dimensions diverses, fraîchement taillés.

Derrière les juges entra le substitut du procureur. Il s’avança, lui aussi, le plus vite qu’il put vers son siège, tenant toujours sa serviette sous l’aisselle et agitant le bras. Aussitôt assis, il se plongea dans la lecture du dossier, profitant des moindres minutes pour préparer son réquisitoire. Nous devons ajouter, en effet, que Breuer avait été tout récemment nommé substitut, et que c’était la quatrième fois seulement qu’il requérait en assises. Il était fort ambitieux, rêvait de faire une belle carrière, et jugeait indispensable, pour y réussir, d’obtenir des condamnations dans tous les procès où il prenait part. Il avait déjà combiné le plan général du réquisitoire qu’il prononcerait dans l’affaire de l’empoisonnement ; mais il avait encore à prendre connaissance des faits mêmes de l’affaire, pour appuyer et étoffer son argumentation.

Enfin le greffier, assis à l’extrémité opposée de l’estrade, et ayant disposé devant lui toutes les pièces qu’il aurait à lire, parcourait un article d’un journal prohibé, qu’il avait reçu la veille et lu déjà une première fois. Il voulait parler de cet article avec le juge à la grande barbe, qu’il savait être de même opinion que lui en politique : et, avant d’en parler, il désirait le connaître à fond.


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 IV 


Le président, après avoir consulté des papiers, fit quelques questions à l’huissier et au greffier ; puis, ayant reçu d’eux des réponses affirmatives, il donna ordre d’introduire les prévenus.

Aussitôt une porte s’ouvrit, dans le fond, et deux gendarmes entrèrent, le bonnet de poil sur la tête, le sabre hors du fourreau. Derrière eux apparurent les trois prévenus : d’abord un homme, un roux au visage couvert de taches de rousseur, puis deux femmes. L’homme était vêtu d’un costume de prison, trop long et trop large pour lui. Il tenait ses bras serrés contre son corps, pour retenir les manches, qui, sans cela, eussent caché ses mains. Il semblait ne voir ni les juges ni le public, et gardait ses yeux obstinément fixés sur le banc auprès duquel il passait. Quand il en eut fait le tour, il s’assit et, levant les yeux sur le président, il se mit à agiter les lèvres comme s’il murmurait quelque chose.

La femme qui venait ensuite, également vêtue d’un costume de détenue, pouvait avoir une cinquantaine d’années. Elle avait autour de la tête un fichu de prison. Et son visage, d’une pâleur grise, n’aurait eu rien que de très ordinaire si l’on n’y avait remarqué une absence complète de sourcils et de cils. Elle paraissait, d’ailleurs, absolument calme. En arrivant à sa place, comme sa robe s’était accrochée à un clou, elle la tira avec soin, sans hâte, la rajusta, et s’assit.

L’autre femme était la Maslova.

Dès qu’elle entra, les yeux de tous les hommes présents dans la salle se tournèrent vers elle et considérèrent longtemps son doux visage, sa taille fine, son ample poitrine saillante sous son sarrau. Le gendarme lui-même, devant qui elle devait passer, la regarda sans la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle se fût assise ; après quoi, comme s’il s’était senti en faute, il se pressa de détourner le visage, et, s’étant secoué, fixa la fenêtre, en face de lui.

Le président attendit que les prévenus se fussent assis. Puis il se tourna vers le greffier. Et la procédure ordinaire commença : l’appel des jurés, des suppléants, le jugement de ceux qui manquaient, leur condamnation à l’amende, l’examen des excuses de ceux qui s’étaient excusés, le remplacement des jurés absents par des suppléants. Puis le président demanda au pope de faire prêter serment aux jurés.

Ce pope était un gros vieillard chauve, au visage rouge, avec quelques cheveux blancs et une barbe blanche mal fournie. Il était vêtu d’une soutane de soie cannelle, avec une croix d’or, attachée à une chaîne, et qu’il ne cessait de retourner sur sa poitrine, de ses doigts enflés. Il portait aussi une petite décoration cousue sur le côté. Il était dans les ordres depuis quarante-neuf ans, et s’apprêtait à célébrer, l’année suivante, son jubilé, comme avait fait tout récemment l’archiprêtre de la cathédrale. Il était attaché au tribunal depuis la construction du Palais de Justice ; il s’enorgueillissait fort d’avoir fait prêter serment à plusieurs dizaines de milliers de personnes, et de continuer, dans sa vieillesse. à travailler pour le bien de l’Église, de la patrie, et aussi de sa famille, à qui il comptait laisser, en plus de sa maison, un capital d’au moins trente mille roubles en bonnes obligations. L’idée ne lui était jamais venue qu’il pût mal agir en faisant prêter serment sur l’Évangile devant un tribunal ; loin d’en être embarrassé, il aimait cette occupation, qui, souvent, lui fournissait l’occasion de faire connaissance avec des personnages distingués. C’est ainsi qu’il avait été très heureux, ce jour-là, de faire connaissance avec le fameux avocat de Pétersbourg, pour qui sa considération avait encore doublé quand il avait su qu’un seul procès lui avait rapporté dix mille roubles.

Dès que le président l’eut autorisé à faire prêter serment aux jurés, le vieux pope, soulevant avec lenteur ses pieds enflés, se mit en marche vers le pupitre dressé devant l’image sainte. Les jurés se levèrent, et, en troupe pressée, le suivirent.

— Un instant ! — dit le pope, taquinant sa croix de sa main droite, et attendant que tous les jurés se fussent approchés.

Quand tous furent arrivés auprès de l’image, le pope, penchant sur le côté sa tête blanche, la passa dans le trou graisseux de son étole, puis, ayant remis en ordre ses cheveux clairsemés, se tourna vers les jurés ; « Vous lèverez la main droite et vous disposerez vos doigts comme ceci ! » dit-il, en même temps qu’il soulevait sa grosse main, les doigts pliés comme pour prendre une prise. « Et maintenant, répétez avec moi : Je jure devant le Saint Évangile et la croix vivifiante de Notre-Seigneur que, dans l’affaire dans laquelle… Ne baissez pas la main ! » dit-il, s’interrompant et s’adressant à un jeune homme qui faisait mine de détendre le bras. Puis il reprit lentement, avec des arrêts après chaque membre de phrase : « que dans l’affaire… dans laquelle… ».

Le personnage représentatif aux beaux favoris, le colonel retraité, le marchand, et d’autres jurés tenaient le bras levé et les doigts pliés exactement comme le voulait le pope ; certains autres, au contraire, semblaient procéder sans entrain et d’une façon indécise. Les uns répétaient très haut la formule du serment, avec expression et passion ; d’autres la murmuraient tout bas, restaient en retard sur les paroles du pope, puis, comme effrayés, se hâtaient de le rattraper. Mais tous éprouvaient une impression de gêne, à l’exception du vieux pope, qui gardait la conviction sereine d’accomplir un acte éminemment important et utile.

Après le serment, le président enjoignit aux jurés de se choisir un président du jury. Aussitôt les jurés se levèrent de nouveau et se rendirent dans leur salle de délibération, où presque tous, immédiatement, prirent des cigarettes et se mirent à fumer. Quelqu’un proposa d’élire pour président le personnage représentatif, ce à quoi tous se hâtèrent de consentir. Puis, après avoir jeté leurs cigarettes, les jurés rentrèrent dans la salle. Le personnage représentatif déclara au président que c’était lui qu’on avait élu, et tous se rassirent sur leurs sièges aux hauts dossiers.

Tout marcha sans accident, mais non pas sans solennité ; et cette solennité, cette légalité, ces formalités confirmaient encore magistrats et jurés leur sentiment de remplir un devoir social grave et sérieux. Nekhludov, lui aussi, partageait ce sentiment.

Quand les jurés se furent assis, le président du tribunal leur adressa une allocution pour leur exposer leurs droits, leurs obligations, et leur responsabilité. En parlant, il ne cessait de changer de pose : tantôt il se tournait à droite, tantôt à gauche, tantôt il s’adossait dans son fauteuil, ou se penchait en avant, tantôt il égalisait les feuilles de papier sur la table, tantôt il soulevait le coupe-papier, tantôt il jouait avec un des crayons.

Les droits des jurés, d’après ce qu’il leur dit, consistaient en ce qu’ils pourraient poser des questions aux prévenus par l’intermédiaire du président, et en ce qu’ils pourraient examiner et toucher les pièces à conviction. Leurs obligations consistaient en ce qu’ils devaient juger non pas suivant l’injustice, mais suivant la justice. Enfin leur responsabilité consistait en ce que, s’ils ne gardaient pas le secret sur leurs délibérations, ou s’ils communiquaient avec des étrangers, dans l’exercice de leur fonction de jurés, ils s’exposeraient aux sévérités de la loi.

Les jurés écoutèrent tout cela avec une attention recueillie. Le marchand, répondant autour de lui une forte odeur d’eau-de-vie, approuvait chaque phrase d’un hochement de tête.


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 V 


Son allocution finie, le président se tourna vers les prévenus :

— Simon Kartymkine, levez-vous !

Simon fit un bond nerveux ; ses lèvres se mirent à remuer plus vite.

— Votre nom ?

— Simon Pétrovitch Kartymkine, — répondit tout d’un trait, d’une voix claquante, le prévenu, qui évidemment avait préparé d’avance ses réponses.

— Votre condition ?

— Nous sommes paysan.

— Quel gouvernement ? Quel district ?

— Du gouvernement de Toula, district de Krapivo, commune de Koupianskoïe, village de Borki.

— Quel âge ?

— Trente-quatre ans, né en mil huit cent…

— Quelle religion ?

— Nous sommes de la religion russe orthodoxe.

— Marié ?

— Nous ne nous sommes jamais marié.

— Quel métier faisiez-vous ?

— Nous travaillions dans les corridors de l’Hôtel de Mauritanie.

— Avez-vous déjà passé en justice ?

— Jamais nous n’avons passé en justice, parce que, comme nous vivions, avant…

— Vous n’avez jamais passé en justice ?

— Aussi vrai qu’il y a un Dieu, jamais !

— Avez-vous reçu une copie de l’acte d’accusation ?

— Nous l’avons reçue.

— Asseyez-vous ! Euphémie Ivanovna Botchkov ! — poursuivit le président en s’adressant à l’une des deux femmes.

Mais Simon continuait à rester debout et cachait la Botchkova.

— Kartymkine, asseyez-vous !

Kartymkine restait toujours debout. Il ne s’assit que quand l’huissier, inclinant la tête et ouvrant de grands yeux sévères, lui intima, d’une voix tragique, l’ordre de s’asseoir.

Le prévenu s’assit alors avec la même précipitation avec laquelle il s’était levé, et, s’enveloppant dans son manteau, se remit à agiter les lèvres.

— Votre nom ?

Avec un soupir de fatigue, en homme impatienté d’avoir toujours à répéter la même chose, le président se tourna vers l’aînée des deux femmes, sans même lever les yeux sur elle et sans cesser de consulter un papier qu’il tenait en main. Cette procédure lui était devenue si familière que, pour aller plus vite, il pouvait parfaitement s’occuper de deux choses à la fois.

La Botchkova avait quarante-trois ans. Condition, bourgeoise. Métier, femme de chambre dans le même Hôtel de Mauritanie. Elle n’avait jamais passé en jugement. Elle avait reçu la copie de l’acte d’accusation. Elle répondait aux questions du président avec une hardiesse provocante, comme si elle disait : « Eh bien, oui, je suis Euphémie Botchkov, et j’ai reçu la copie, et je m’en vante, et je ne permets à personne d’en rire ! » Elle n’attendit pas qu’on lui dît de s’asseoir, et s’assit dès que l’interrogatoire fut fini.

— Votre nom ? — dit le président en s’adressant avec une douceur toute particulière à l’autre prévenue. — Il faut vous lever ! — ajouta-t-il d’un ton affable, en remarquant que la Maslova restait assise. La Maslova se dressa debout et, la tête droite, le poitrine tendue en avant, sans répondre, elle fixa résolument le président de ses yeux noirs ingénus et charmeurs.

— Comment vous appelle-t-on ?

Elle murmura quelque chose d’indistinct.

— Parlez plus haut ! — dit le président.

— On m’appelait la Lubova, — répondit-elle.

Cependant Nekhludov, ayant mis son pince-nez, considérait les prévenus à mesure qu’on les interrogeait. « C’est impossible ! songeait-il, les yeux attachés sur le visage de la prévenue. Elle s’appelle Lubova, ce n’est pas le même nom ! Mais quelle ressemblance prodigieuse ! »

Le président voulait passer à une autre question ; mais le juge en lunettes lui dit tout bas quelques mots qui parurent le frapper. Et, se tournant vers la prévenue :

— Comment ! Lubova ? — demanda-t-il. — Mais vous êtes inscrite sous un autre nom !

La prévenue se taisait.

— Je vous demande quel est votre vrai nom ?

— Votre nom de baptême ? — suggéra le juge en lunettes.

Elle murmura quelque chose, sans cesser de fixer le président.

— Parlez plus haut !

— Autrefois, on m’appelait Catherine.

« C’est impossible ! » se disait encore Nekhludov ; mais déjà il ne doutait plus, il était certain que c’était elle, la pupille-femme de chambre Katucha, qu’il avait autrefois aimée, vraiment aimée, et qu’il avait plus tard séduite, dans un moment de folie, puis abandonnée, et à qui il avait toujours, depuis lors, évité de songer, parce que son souvenir lui était trop pénible, l’humiliait trop, en lui montrant que lui, si fier de sa droiture, il s’était conduit lâchement, bassement, envers cette femme.

Oui, c’était bien elle ! Il distinguait clairement à présent, sur son visage, cette particularité mystérieuse qu’il y a dans chaque visage, et qui le rend différent de tous les autres, en fait une chose unique, spéciale, sans équivalent.

Malgré la pâleur maladive et l’amaigrissement, il retrouvait cette particularité dans tous les traits du visage, dans la bouche, dans les yeux qui louchaient un peu, dans la voix, mais surtout dans le regard ingénu et charmeur, dans l’expression avenante non seulement de la face, mais de la personne tout entière.

— Vous auriez dû répondre cela tout de suite ! — dit le président, toujours avec le même ton de douceur, tant était irrésistible l’attrait qu’elle exerçait. — Et votre nom patronymique ?

— Je suis fille naturelle, — répondit la Maslova.

— Cela ne fait rien ; du nom de votre parrain, comment vous a-t-on appelée ?

— Mikaïlonva.

« Mais quel crime peut-elle bien avoir commis ? » se demandait Nekhludov, tout haletant.

— Et votre nom de famille, votre surnom ? — poursuivait le président.

— On m’appelait la « Sauvée »,

— Comment ?

— La « Sauvée », — répondit-elle, avec un léger sourire. — On m’appelait aussi du nom de ma mère, Maslova.

— Votre condition ?

— Bourgeoise.

— De la religion orthodoxe ?

— Orthodoxe.

— Profession ? Quel métier faisiez-vous ?

La Maslova se taisait.

— Quel métier faisiez-vous ? — répéta le président.

— J’étais dans une maison ! — dit-elle.

— Dans quelle maison ? — demanda avec sévérité le juge en lunettes.

— Vous savez bien vous-même dans quelle maison j’étais ! — répondit la Maslova, et, après avoir un instant détourné les yeux, elle se remit à fixer le président. Une rougeur lui monta au visage.

Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression de son visage, de si terrible et de si navrant dans ses paroles et dans le regard rapide dont elle avait enveloppé l’assistance, que le président baissa la tête et qu’un silence général régna un instant dans la salle. Ce silence fut coupé par un rire, venu du fond de la salle, où se tenait le public. L’huissier siffla, pour commander le silence. Le président releva la tête et poursuivit son interrogatoire.

— Vous n’avez jamais passé en jugement ?

— Jamais, — fit à voix basse la Maslova avec un soupir.

— Vous avez reçu la copie de l’acte d’accusation ?

— Oui, — répondit-elle.

— Asseyez-vous !

La prévenue souleva le bas de sa jupe, du geste dont les femmes en grande toilette relèvent la queue de leur robe, s’assit, plongea ses mains dans les manches de son Sarrau, sans quitter des yeux le président. Son visage avait repris son calme et sa pâleur.

On procéda ensuite à l’énumération des témoins, on fit sortir les témoins, on s’occupa du médecin expert, que l’on envoya rejoindre les témoins dans la salle où ils devaient attendre qu’on les rappelât.

Puis le greffier se leva, et commença la lecture de l’acte d’accusation. Il lisait d’une voix haute et distincte, mais si vite que ses paroles ne formaient qu’un bruit sourd, continu et endormant.

Les juges se tournaient d’un côté et de l’autre sur leurs sièges, visiblement impatients de voir la lecture finie. Un des gendarmes eut fort à faire pour dissimuler un bâillement nerveux.

Au banc des prévenus, Kartymkine ne cessait pas d’agiter les lèvres ; la Botchkova se tenait assise d’un air parfaitement calme, refoulant du doigt, par intervalles, ses cheveux sous le fichu ; la Maslova continuait à rester immobile, les yeux fixés sur le greffier ; deux ou trois fois elle poussa un soupir et changea la pose de ses mains.

Et Nekhludov, assis au premier rang des jurés, sur son haut siège, continuait à considérer la Maslova : et dans son âme s’accomplissait un profond et douloureux travail.


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 VI 


L’acte d’accusation commençait ainsi :

« Le 17 octobre 188…, avis fut donné par le gérant de l’Hôtel de Mauritanie, sis en cette ville, de la mort subite d’un des locataires demeurant dans le susdit hôtel, le marchand sibérien Férapont Smielkov, de la deuxième guilde. Le certificat du médecin de la quatrième division attestait que la mort de Smielkov était due à un arrêt du cœur, causé par l’abus des boissons spiritueuses ; et le corps de Smielkov fut régulièrement inhumé, le troisième jour après le décès. Cependant, le quatrième jour après le décès de Smielkov, un compatriote et confrère de celui-ci, le marchand sibérien Timochine, arrivant de Saint-Pétersbourg, et s’étant renseigné sur les circonstances du décès de Smielkov, émit le soupçon que cette mort n’avait pas été naturelle, mais que le défunt avait été empoisonné par des malfaiteurs qui s’étaient ensuite emparés d’une bague en brillants et d’une forte somme d’argent, somme que Smielkov avait en sa possession, et qui ne se trouvait pas mentionnée dans l’inventaire fait après son décès.

« Une enquête fut en conséquence ordonnée, qui mit au jour ce qui suit :

« 1° Qu’au su du gérant de l’Hôtel de Mauritanie, et aussi du commis principal du marchand Starikov, avec qui Smielkov, en arrivant dans la ville, avait eu affaire, le susdit Smielkov devait avoir en sa possession une somme de 3.800 roubles, touchée par lui dans une banque de la ville, tandis que, d’autre part, on n’a trouvé après sa mort, dans sa valise et son portefeuille, qu’une somme de 312 roubles 16 kopecks ;

« 2° Que, la veille de sa mort, Smielkov a passé toute sa journée avec la fille Lubka, qui est venue deux fois dans sa chambre ;

« 3° Que ladite fille Lubka a cédé à la maîtresse de la maison où elle vivait une bague en brillants ayant appartenu au marchand Smielkov ;

« 4° Que la femme de chambre de l’hôtel, Euphémie Botchkov, le lendemain de la mort du marchand Smielkov, a déposé, à la Banque du Commerce, en compte courant, une somme de 1.800 roubles ;

« 5° Que, au dire de la fille Lubka, le valet de chambre de l’hôtel, Simon Kartymkine, lui a remis certaines poudres, en lui conseillant de les verser dans l’eau-de-vie que boirait le marchand Smielkov, ce que la fille Lubka, de son propre aveu, a fait.

« Interrogée par le magistrat instructeur en qualité de prévenue, la fille galante surnommée Lubka a déclaré que, pendant que le marchand Smielkov se trouvait dans la maison de tolérance où, suivant son expression, elle travaillait, elle avait été envoyée par le susdit marchand Smielkov dans la chambre qu’il occupait à l’Hôtel de Mauritanie pour y prendre de l’argent, et que, après avoir ouvert la valise du marchand avec la clé qu’il lui avait donnée, elle y avait pris 40 roubles, comme il le lui avait ordonné. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas pris d’autre argent, ce dont pourraient témoigner Simon Kartymkine et Euphémie Botchkov, en présence desquels elle avait ouvert et refermé la valise.

« En ce qui concerne l’empoisonnement de Smielkov, la fille Lubka a déclaré que, étant revenue une seconde fois dans la chambre du marchand Smielkov, elle avait en effet versé, dans un verre de cognac que celui-ci allait boire, une poudre que lui avait donnée Simon Kartymkine, mais qu’elle croyait que cette poudre était simplement un soporifique, et qu’elle l’avait versée pour que le marchand s’endormît et la laissât plus vite s’en aller. Elle a ajouté qu’elle n’avait point pris d’argent, et que c’était Smielkov lui-même qui lui avait donné la bague, après l’avoir d’abord battue, et pour l’empêcher de s’en aller.

« Interrogés par le magistrat instructeur en qualité de prévenus, Euphémie Botchkov et Simon Kartymkine ont déclaré ce qui suit :

« Euphémie Botchkov a déclaré qu’elle ne savait absolument rien de la disparition de l’argent, qu’elle n’était pas entrée dans la chambre du marchand, et que, seule, la Lubka y était entrée. Elle a affirmé que, si une somme d’argent avait été prise chez le marchand, elle avait dû être prise par la Lubka, lorsque celle-ci était venue dans la chambre avec la clé de la valise. (À cet endroit de la lecture de l’acte d’accusation, la Maslova sursauta et, entr’ouvrant la bouche comme pour pousser un cri, se retourna vers la Botchkova.) Interrogée sur la provenance des 1.800 roubles déposés par elle à la Banque, elle a déclaré que cet argent avait été gagné, au cours des douze années passées, par elle et par Simon, avec qui elle était sur le point de se marier.

« Simon Kartymkine, interrogé, a d’abord avoué que, de complicité avec la Botchkova et à l’instigation de la Maslova, à qui le marchand avait donné la clé de sa valise, il avait pris une grosse somme d’argent, qu’on avait partagée entre la Maslova, la Botchkova et lui ; il a aussi avoué qu’il avait donné à la Maslova une poudre pour endormir le marchand. Mais, dans son second interrogatoire, il a nié toute participation au vol de l’argent comme à la remise de la poudre, rejetant toute la faute sur la Maslova. Interrogé sur l’argent placé en banque par la Botchkova, il a répondu, lui aussi, que cet argent avait été gagné par eux en commun pendant douze ans de service, et qu’il était le produit des pourboires à eux donnés par les locataires.

« l’autopsie du corps du marchand Smielkov, pratiquée conformément à la loi, à révélé la présence dans les intestins d’une certaine quantité de poison… »

Suivaient, dans l’acte d’accusation, le récit des confrontations, les dépositions des témoins, etc. Et l’acte se terminait ainsi :

« En conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans ; Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, et Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, sont accusés d’avoir, le 16 octobre 188…, dérobé en commun au marchand Smielkov une somme de 2.500 roubles, et d’avoir ensuite, afin de cacher les traces de leur vol, attenté délibérément à la vie du susdit Smielkov en lui faisant avaler du poison, d’où est résultée sa mort.

« Ces délits sont prévus par l’article 1455 du Code Pénal : en conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, et Euphémie Botchkov et Catherine Maslov, bourgeoises, sont déférés au jugement du tribunal du district, siégeant en cour d’assises avec la collaboration des jurés. »

Ayant terminé sa lecture, le greffier rangea les feuilles de l’acte qu’il venait de lire, s’assit et lissa de ses deux mains ses longs cheveux noirs. Toute l’assistance poussa un soupir de soulagement ; et chacun eut l’agréable impression que l’enquête était désormais ouverte, que tout allait aussitôt s’éclaircir, et que la justice allait être satisfaite. Seul Nekhludov n’éprouva point ce sentiment : il continuait à songer avec épouvante au crime qu’avait pu commettre cette Maslova, qu’il avait connue pleine d’innocence dix ans auparavant.


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 VII 


Quand la lecture de l’acte d’accusation fut terminée, le président, après avoir pris l’avis de ses assesseurs, se tourna vers Kartymkine avec une expression qui signifiait : « À présent, nous allons tout savoir de la façon la plus certaine, jusqu’aux moindres détails. »

— Simon Kartymkine ! — fit-il en se penchant à gauche.

Simon Kartymkine se leva, releva les manches de son manteau et s’avança de tout son corps sans cesser d’agiter les lèvres.

— Vous êtes accusé d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Euphémie Botchkov et Catherine Maslov. dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent lui appartenant, puis de vous être procuré de l’arsenic, et d’avoir engagé Catherine Maslov à le verser dans la boisson du marchand Smielkov, ce qu’elle a fait, et qui a eu pour conséquence la mort de Smielkov.

— Vous reconnaissez-vous coupable ? — conclut le président en se penchant à droite.

— C’est impossible, parce que notre métier…

— Vous direz cela plus tard. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— C’est impossible… J’ai seulement…

— Vous nous direz cela plus tard ! Vous reconnaissez-vous coupable ! — répéta le président d’une voix calme, mais sévère.

— C’est impossible, parce que…

De nouveau l’huissier se tourna brusquement vers Simon Kartymkine et l’arrêta d’un « chut ! » tragique.

Le président, avec une expression qui signifiait que cette partie de l’affaire était terminée, changea son coude de place, et s’adressant à Euphémie Botchkov :

— Euphémie Botchkov, vous êtes accusée d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Simon Kartymkine et Catherine Maslov, dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent et une bague, puis, ayant partagé entre vous trois le produit du vol, d’avoir fait avaler au marchand Smielkov de l’arsenic, dont il est mort. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— Je ne suis coupable de rien ! — répondit la prévenue d’une voix dure et hardie. — Je ne suis même pas entrée dans la chambre… et puisque cette ordure y est entrée, c’est elle, bien sûr, qui a tout fait.

— Vous nous direz cela plus tard, — fît de nouveau le président de sa voix tranquille et ferme. — Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable ?

— Je n’ai pas pris d’argent, je n’ai pas donné de poison, je ne suis pas entrée dans la chambre ! Si j’y étais entrée, j’aurais jeté dehors cette salope !

— Vous ne vous reconnaissez pas coupable ?

— Pas du tout !

— Fort bien !

— Catherine Maslov, — dit ensuite le président s’adressant à l’autre prévenue, — vous êtes accusée d’avoir, étant venue dans une chambre de l’Hôtel de Mauritanie avec la clé de la valise du marchand Smielkov, dérobé dans cette valise de l’argent et une bague…

Le président s’interrompit dans sa phrase pour écouter ce que lui disait à l’oreille le juge de gauche, qui lui faisait remarquer qu’une des pièces à conviction notées sur la liste, un flacon, manquait sur la table. « Nous allons voir cela tout à l’heure ! » murmura en réponse le président ; puis, continuant sa phrase comme une leçon apprise par cœur : — Dérobé dans cette valise de l’argent et une bague, d’avoir partagé le produit du vol avec vos deux complices, puis, étant revenue dans l’hôtel avec le marchand Smielkov, de lui avoir donné à boire de l’eau-de-vie empoisonnée. Vous reconnaissez-vous coupable ?

— Je ne suis coupable de rien ! — répondit aussitôt l’accusée. — Comme je l’ai dit depuis le commencement, je le dis encore : je n’ai rien pris, rien pris, rien pris, rien du tout ! Et la bague, c’est lui-même qui me l’a donnée !

— Vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir pris les 2.600 roubles ? — demanda le président.

— Je n’ai rien pris, rien que les 40 roubles !

— Et d’avoir versé la poudre dans le verre du marchand Smielkov, de cela vous reconnaissez-vous coupable ?

— Cela, je l’avoue. Mais je pensais, comme on me l’avait dit, que cette poudre était pour endormir, qu’il n’en sortirait aucun mal. Est-ce que j’aurais été capable d’empoisonner quelqu’un ? — ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.

— Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir dérobé l’argent et la bague du marchand Smielkov ; mais, d’autre part, vous avouez que vous avez versé la poudre ?

— Je l’avoue, seulement je croyais que c’était une poudre pour endormir. Je l’ai donnée seulement pour qu’il s’endormît. Et voilà que…

— Fort bien ! — interrompit le président, évidemment satisfait des résultats obtenus. — Racontez-nous maintenant comment la chose s’est passée ! — poursuivit-il en se renversant dans le fond du fauteuil et en mettant les deux mains sur la table. — Racontez-nous tout ce que vous savez ! Un aveu sincère pourra adoucir votre position.

La Maslova continuait à fixer le président ; mais elle se taisait et rougissait, et l’on voyait qu’elle s’efforçait de vaincre sa timidité.

— Allons ! racontez-nous comment les choses se sont passées !

— Comment elles se sont passées ? — fit brusquement la Maslova. — Eh bien ! le marchand est venu un soir dans la maison où je travaillais ; il s’est assis près de moi, m’a offert du vin…

Elle se tut de nouveau, comme si elle avait perdu le fil de son récit, ou qu’un autre souvenir lui fût revenu en mémoire.

— Eh bien ! ensuite ?

— Quoi, ensuite ? Eh bien ! il est resté, et puis il est reparti.

À ce moment le substitut du procureur se souleva à demi, s’appuyant avec affectation sur un de ses coudes.

— Vous désirez poser une question ? — demanda le président.

Et, sur la réponse affirmative du substitut, il lui donna à entendre, d’un geste, qu’il pouvait parler.

— La question que je voudrais poser est celle-ci : la prévenue connaissait-elle antérieurement Simon Kartymkine ? — demanda solennellement le substitut, sans tourner les yeux vers la Maslova. Puis, la question posée, il serra les lèvres et fronça les sourcils. Le président répéta la question. La Maslova jetait des regards épouvantés sur le substitut.

— Simon ? Oui, je le connaissais, — dit-elle.

— Je voudrais savoir encore en quoi consistaient les relations de la prévenue avec Kartymkine. Se voyaient-ils souvent ?

— En quoi consistaient nos relations ? Il me recommandait aux étrangers de l’hôtel, mais ce n’étaient pas des relations ! — répondit la Maslova, promenant un regard inquiet du substitut sur le président, et inversement.

— Je voudrais savoir pourquoi Kartymkine ne recommandait aux étrangers que la Maslova, et non pas d’autres filles ! — dit le substitut avec un sourire rusé, et de l’air d’un homme qui tendrait un piège longuement préparé.

— Je ne sais pas ! Comment le saurais-je ? — répondit la Maslova, regardant autour d’elle avec épouvante. — Il recommandait celles qu’il voulait.

« M’aurait-elle reconnu ? » songeait Nekhludov, sur qui les yeux de la prévenue s’étaient arrêtés une seconde ; et tout son sang lui affluait au visage. Mais la Maslova ne l’avait pas distingué des autres jurés, et avait vite rejeté ses regards terrifiés sur le substitut.

— Ainsi la prévenue nie qu’elle ait eu aucune relation intime avec Kartymkine ? C’est parfait. Je n’ai rien de plus à demander.

Et le substitut, retirant aussitôt son coude de la table, se mit à écrire quelque chose. En réalité, il n’écrivait rien du tout, se bornant à faire repasser sa plume sur les lettres de l’acte d’accusation ; mais il avait vu que les procureurs et les avocats, après chaque question posée par eux, notaient toujours dans leurs discours des remarques destinées ensuite à écraser leur adversaire.

Le président qui, pendant ce temps, s’était entretenu tout bas avec le juge en lunettes, se retourna aussitôt vers la prévenue.

— Et que s’est-il passé ensuite ? — demanda-t-il, poursuivant son interrogatoire.

— C’était la nuit, — déclara la Maslova, reprenant courage à la pensée qu’elle n’avait plus affaire qu’au seul président. — J’étais remontée dans ma chambre et j’allais me coucher, quand la femme de chambre Berthe vint me dire : « Descends, voilà ton marchand qui est revenu ! » Et, moi, je ne voulais pas descendre, mais Madame me l’a ordonné. Et le défunt était là, au salon, en train de faire boire toutes les dames ; et puis il voulait commander encore du vin, et voilà qu’il n’avait plus d’argent ! Madame n’a pas voulu lui faire crédit. Alors il m’a envoyée dans sa chambre, à l’hôtel. Il m’a dit où était son argent, et combien je devais prendre. Et je suis partie.

Le président continuait à parler tout bas avec son voisin et n’avait pas écouté ce que venait de dire la Maslova ; mais, pour prouver qu’il avait cependant tout entendu, il crut devoir répéter ses dernières paroles :

— Vous êtes partie ! Et ensuite ?

— Je suis arrivée à l’hôtel et j’ai tout fait comme le marchand me l’avait ordonné ; j’ai pris quatre billets rouges de dix roubles, — dit la Maslova ; et de nouveau elle s’interrompit, comme si une crainte subite l’avait envahie ; puis, reprenant : — Je ne suis pas allée seule dans la chambre, poursuivit-elle, j’ai appelé Simon Mikaïlovitch, et elle aussi, ajouta-t-elle en désignant la Botchkova.

— Elle ment ! Pour entrer, je ne suis pas entrée ! — commença la Botchkova, mais l’huissier l’arrêta.

— C’est en leur présence que j’ai pris les quatre billets rouges.

— Je voudrais savoir si l’accusée, en prenant ces quarante roubles, a vu combien il y avait d’argent dans la valise ? — demanda de nouveau le substitut.

— Je n’ai pas compté, j’ai vu qu’il n’y avait que des billets de cent roubles.

— Ainsi la prévenue a vu des billets de cent roubles ! Je n’ai rien de plus à demander.

— Et alors vous avez rapporté l’argent ? — poursuivit le président en consultant sa montre.

— Je l’ai rapporté.

— Et ensuite ?

— Ensuite le marchand m’a de nouveau fait venir dans sa chambre, — dit la Maslova.

— Hé bien ! et comment lui avez-vous donné la poudre ? — demanda le président.

— Je l’ai versée dans un verre, et puis il l’a bue.

— Et pourquoi la lui avez-vous donnée ?

— Mais pour me délivrer ! — dit-elle avec un sourire gêné.

— Comment ! Pour vous délivrer ? — fit le président, souriant aussi.

— Eh bien, pour me délivrer ! Il ne voulait pas me lâcher. Alors je suis sortie dans le corridor et j’ai dit à Simon Mikaïlovitch : « S’il pouvait me laisser partir ! »

La Maslova s’arrêta un instant. Puis elle reprit :

— Et Simon Mikaïlovitch m’a dit : « Nous aussi, il nous ennuie. Donnons-lui une poudre pour s’endormir. et vous pourrez vous en aller ! » Et, moi, j’ai cru que c’était une poudre qui ne faisait pas de mal. Je l’ai prise pour la verser dans son verre. Quand je suis rentrée, le marchand était couché dans l’alcôve, et tout de suite il m’a commandé de lui apporter du cognac. Alors j’ai pris sur la table la bouteille de fine champagne, j’ai rempli deux verres, pour moi et pour lui, et dans son verre j’ai versé la poudre, et je la lui ai apportée. Et moi, je croyais que c’était de la poudre pour dormir, et qu’il allait s’endormir ; mais à aucun prix je ne lui en aurais donné si j’avais su…

— Eh bien ! comment êtes-vous entrée en possession de la bague ? — demanda le président. — Quand vous l’a-t-il donnée ?

— Quand je suis arrivée dans sa chambre, je voulais m’en aller, alors il m’a frappée sur la tète, il m’a cassé mon peigne. Je me suis mise à pleurer ; et lui, il a retiré sa bague de son doigt et m’en a fait cadeau pour que je ne m’en aille pas.

À cet instant, le substitut se souleva de nouveau et demanda la permission de poser encore quelques questions.

— Je voudrais savoir, — dit-il d’abord, — combien de temps la prévenue est restée dans la chambre du marchand Smielkov ?

De nouveau une terreur subite s’empara de la Maslova. Promenant son regard inquiet du substitut sur le président, elle répondit, très vite :

— Je ne me rappelle pas. Un certain temps.

— Ah ! et la prévenue a-t-elle également oublié si, en sortant de chez le marchand Smielkov, elle est entrée quelque autre part, dans l’hôtel ?

La Maslova réfléchit un moment.

— Dans la chambre voisine, qui était vide, j’y suis entrée ! — répondit-elle.

— Et pourquoi donc y êtes-vous entrée ? — demanda le substitut, se retournant tout d’un coup et s’adressant directement à elle.

— C’était pour me rajuster et pour attendre le fiacre.

— Kartymkine est-il entré aussi dans la chambre avec la prévenue, oui ou non ?

— Il y est entré aussi.

— Et pourquoi y est-il entré ?

— Il y avait encore de la fine champagne dans la bouteille, nous l’avons bue ensemble.

— Et la prévenue a-t-elle parlé de quelque chose avec Simon ?

— Je n’ai parlé de rien. Tout ce qu’il y a eu, je l’ai dit ! — déclara-t-elle.

— Je n’ai rien de plus à demander, — dit le substitut au président ; après quoi il se mit à inscrire précipitamment, dans l’esquisse de son discours, que la prévenue avait avoué elle-même être entrée dans une chambre vide avec son complice.

Un silence suivit.

— Vous n’avez rien de plus à dire ?

— Tout ce qu’il y avait, je l’ai dit, — répéta la Maslova. Puis elle soupira et se rassit.

Alors le président nota quelque chose sur ses papiers, écouta une communication que lui faisait à l’oreille un des assesseurs, déclara que la séance serait suspendue pendant vingt minutes, se leva en hâte, et sortit de la salle.

L’assesseur qui lui avait parlé était le jugea à la grande barbe, avec de bons gros yeux : ce magistrat se sentait l’estomac légèrement dérangé, et il avait exprimé le désir de prendre un cordial. C’est à cet effet que le président avait suspendu la séance.

Tout de suite après le président et les juges, les jurés se levèrent également, et se retirèrent dans leur chambre de délibérations, avec l’agréable impression d’avoir déjà accompli une bonne partie de l’œuvre sacrée dont la société les avait chargés.

Nekhludov, aussitôt entré dans la chambre du jury, s’assit devant la fenêtre et se mit à rêver.

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CHAPITRE V


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 I 


Oui, c’était bien Katucha !

Et Nekhludov se rappela les circonstances où il l’avait connue.

Quand il l’avait vue pour la première fois, il venait de finir sa troisième année d’université, et s’était installé chez ses tantes pour préparer à loisir sa thèse. Il passait d’ordinaire ses étés avec sa mère et sa sœur dans le château que possédait sa mère aux environs de Moscou. Mais, cette année-là, sa sœur s’était mariée, et sa mère était allée prendre les eaux à l’étranger. Nekhludov n’avait pu l’accompagner, ayant à écrire sa thèse ; et c’est ainsi qu’il s’était décidé à passer l’été chez ses tantes. Il savait que, dans leur retraite, il trouverait le calme nécessaire pour son travail, sans que rien vînt l’en distraire ; il savait aussi que ses tantes l’aimaient beaucoup, et lui-même il les aimait, il aimait la simplicité de leur vie à l’ancienne mode.

Il était alors dans la disposition enthousiaste d’un jeune homme qui, pour la première fois, reconnaît de ses propres yeux toute la beauté et toute l’importance de la vie ; qui, tout en se rendant compte de la gravité de l’œuvre imposée à l’homme dans cette vie, conçoit la possibilité pour lui de travailler immédiatement à sa réalisation, et qui se voue à cette réalisation non seulement avec l’espoir, mais avec la certitude d’atteindre au plus haut degré de la perfection telle qu’il l’imagine. Il avait lu, peu de temps auparavant, les écrits sociologiques de Spencer et de Henry George, et l’impression qu’il en avait reçue avait été d’autant plus forte que les questions qu’il y voyait traitées le touchaient directement, sa mère étant propriétaire d’un domaine considérable. Son père, en vérité, n’avait pas eu de fortune, mais sa mère avait apporté en dot environ dix mille arpents de terre, dont la plus grande partie, un jour, devait lui revenir. Et voici que, pour la première fois, il découvrait tout ce qu’avait de cruel et d’injuste le régime de la propriété territoriale particulière !

Et comme, par nature, il était de ceux pour qui le sacrifice accompli au nom d’un besoin moral constitue une vraie jouissance ; il avait aussitôt décidé de renoncer pour sa part au droit de propriété territoriale, et de donner aux paysans tout ce que, dès lors, il possédait,c’est-à-dire le petit domaine qu’il avait hérité de son père. C’était d’ailleurs dans le même esprit qu’était conçue sa thèse : il y avait pris pour sujet la Propriété foncière.

La vie qu’il menait, à la campagne, chez ses tantes, était des plus régulières. Il se levait très tôt, parfois dès cinq heures du matin, il allait se baigner dans la petite rivière qui coulait au pied des collines, puis il revenait vers la vieille maison, à travers les prés encore tout mouillés de rosée. Après son déjeuner, tantôt il travaillait à sa thèse, tantôt, au lieu de lire ou d’écrire, il sortait de nouveau et errait par les champs jusque vers onze heures. Avant le dîner, il faisait un somme dans un coin du jardin ; pendant le dîner, il amusait et charmait ses tantes par son intarissable gaieté ; puis il montait à cheval ou se promenait en barque ; et, le soir, ou bien il se remettait à lire, ou bien il restait dans le salon avec ses tantes et apprenait d’elles à faire des réussites. Et souvent, la nuit, surtout dans les nuits de lune, il ne pouvait pas dormir, tenu en éveil par la juvénile joie de vivre qui était en lui ; il marchait alors dans le jardin, jusqu’à l’aube, laissant libre cours à sa rêverie.

Telle avait été, calme et heureuse, sa vie durant le premier mois de son séjour chez ses tantes ; et pas une fois, durant tout ce mois, il n’avait même fait attention à la jeune fille qui vivait auprès de lui, à demi pupille de ses tantes, à demi femme de chambre, à cette souple, légère, Katucha, avec ses yeux noirs. Élevé sous l’aile de sa mère, il gardait encore, à dix-neuf ans, l’innocente ingénuité d’un enfant. Il ne rêvait des femmes qu’au point de vue du mariage ; et toutes celles qui, suivant lui, ne pouvaient pas se marier avec lui, n’étaient pas pour lui des femmes, mais simplement des « gens ».

Or, dans ce même été, la veille de l’Ascension, une dame du voisinage vint en visite chez les deux vieilles demoiselles, accompagnée de ses enfants et d’un jeune peintre de race paysanne, un ami de son fils. Après le thé, les jeunes gens organisèrent une partie de courses sur un pré qui s’étendait devant la maison, et dont l’herbe avait été récemment fauchée. Katucha fut invitée à prendre part au jeu, et un moment arriva où Nekhludov eut à courir avec elle. Elle était charmante, et, comme tout le monde, il avait plaisir à la voir ; mais l’idée ne lui venait pas qu’entre elle et lui pût s’établir aucune relation plus intime.

Ils devaient courir en se tenant par la main, suivant la règle du jeu : et c’était le jeune peintre qui devait essayer de les rattraper. « Oh ! pensa celui-ci, j’aurai de la peine à rejoindre ces deux-là ! » Il courait cependant fort bien, sur ses jambes de moujik, courtes et un peu tordues, mais solidement musclées.

— Une ! Deux ! Trois ! — Il donna le signal en frappant trois fois ses mains l’une contre l’autre. Katucha, souriante, se rapprocha de Nekhludov, lui prit la main, d’un robuste mouvement de sa petite main, et s’élança légèrement sur la gauche ; on entendait le froufrou de son jupon empesé.

Nekhludov, lui aussi, était bon coureur. Et comme il tenait, lui aussi, à ne pas se laisser attraper par le peintre, il eut vite fait de devancer Katucha et de se trouver au bout du pré. Arrivé là, il se retourna et vit que le peintre poursuivait Katucha ; mais elle, jouant des jambes, lui échappait et s’éloignait toujours davantage vers la gauche. Il y avait là un bouquet de sureau derrière lequel on avait convenu qu’on ne courrait pas ; mais Katucha y courut, pour ne pas être prise, et Nekhludov, son partenaire, se mit en devoir de l’y aller rejoindre.

Il avait oublié que, tout contre le bouquet de sureaux, se trouvait un fossé recouvert d’orties. Il trébucha, se piqua les mains, s’humecta de la rosée qui déjà avait paru sur les feuilles, à l’approche du soir, et il tomba dans le fossé ; mais aussitôt il se releva en riant, et, d’un saut, se trouva derrière les sureaux.

Katucha, sans cesser de sourire de ses grands yeux noirs, s’élança au-devant de lui. Ils se rencontrèrent et se tendirent la main.

— Qu’est-ce que c’est donc ? Vous avez buté ? — lui demanda-t-elle en fixant sur lui ses grands yeux souriants, tandis que, d’une main, elle rajustait les mèches de cheveux qui s’étaient échappées de sa natte.

— J’avais tout à fait oublié ce fossé ! — répondit Nekhludov. Il souriait aussi et continuait à la tenir par la main. Et comme elle se rapprochait de lui, soudain, sans qu’il sût comment, il lui serra fortement la main et la baisa sur la bouche.

D’un mouvement rapide, la jeune fille dégagea sa main et fit quelques pas en arrière. Elle cueillit deux branches de sureau, les appuya contre ses joues brûlantes pour les rafraîchir et, agitant les bras, courut rejoindre les autres joueurs.

Dès ce moment, les relations entre Nekhludov et Katucha changèrent. Les deux jeunes gens se trouvèrent désormais dans la situation où se trouvent un jeune garçon et une jeune fille, également naïfs, innocents, et qui se sentent attirés l’un vers l’autre.

Aussitôt que Katucha entrait dans la chambre ou était Nekhludov, aussitôt que de loin il apercevait sa robe rose et son tablier blanc, c’est comme si tout pour lui, aussitôt, s’ensoleillait : tout lui paraissait intéressant, gai, important ; la vie lui devenait une joie. Et elle, de son côté, elle éprouvait la même impression. Et ce n’était pas seulement la présence, l’approche de Katucha qui agissait ainsi sur Nekhludov : la pensée même de l’existence de Katucha le remplissait de bonheur ; et elle, de son côté, elle rayonnait de bonheur à la pensée qu’il existait. Et si, par hasard, Nekhludov avait reçu de sa mère une lettre qui l’avait chagriné ; si son travail ne marchait pas bien, s’il ressentait un accès de ces tristesses vagues que connaissent tous les jeunes gens, il songeait à Katucha, et toute sa peine aussitôt s’enfuyait.

Katucha avait beaucoup à faire dans la maison, mais elle travaillait vite ; et, dans ses instants de loisir, elle aimait à lire. Nekhludov lui prêta des romans de Dostoïevsky et de Tourguenef ; l’Antchar, de Tourguenef, surtout, l’enchanta.

Plusieurs fois par jour, ils échangeaient quelques paroles en se rencontrant dans le corridor, sur le perron, et dans la cour ; et parfois ils se rejoignaient à l’office, en compagnie de la vieille gouvernante des deux demoiselles, Matrena Pavlovna : Nekhludov y venait goûter et prendre le thé. Et ces entretiens, en présence de Matrena Pavlovna, leur étaient à tous deux d’une exquise douceur. Mais quand, au contraire, ils étaient seuls dans la salle, la conversation n’allait pas aussi bien. Tout de suite leurs yeux se mettaient à parler de choses tout autres, et infiniment plus intéressantes pour eux, que ce que disaient leurs lèvres ; et leurs lèvres se taisaient, et un sentiment de gêne les envahissait, et ils se hâtaient de se séparer.

Ces relations nouvelles se prolongèrent entre eux tout le temps que Nekhludov resta chez ses tantes. Et les tantes s’aperçurent de ces relations : elles s’en inquiétèrent et crurent même devoir en informer, dans une de leurs lettres, leur belle-sœur, la mère du jeune homme. La tante Marie Ivanovna craignait que Dimitri n’eût une liaison galante avec Katucha : crainte bien vaine, car Nekhludov n’avait aucune idée d’une liaison de ce genre. Il aimait Katucha, mais d’un amour absolument ingénu ; et cet amour même aurait suffi à le préserver d’une chute, aussi bien qu’elle. Non seulement il ne désirait point la posséder, mais il n’en eût pas admis la possibilité. La seconde tante, Sophie Ivanovna, d’un tour d’esprit plus poétique, craignait que Dimitri, avec son caractère entier et résolu, n’eût un jour la pensée d’épouser la jeune fille, malgré ses origines et sa condition. Et cette crainte était, en fait, beaucoup plus fondée que celle de l’autre tante. Car, lorsque Marie Ivanovna, ayant mandé son neveu près d’elle, se mit à lui faire entendre, avec mille précautions, que ses relations avec Katucha lui déplaisaient, et quand elle eut ajouté, par manière d’argument, que c’était mal agir de rendre amoureuse de soi une jeune fille avec laquelle on ne pouvait pas se marier, il répondit, d’un ton décidé :

— Et pourquoi donc ne pourrais-je pas me marier avec Katucha ?

En réalité, jamais il n’avait songé à la possibilité de ce mariage. Il était tout imprégné de ce sentiment d’exclusivisme aristocratique qui défend aux hommes de sa condition de prendre pour femmes des jeunes filles telles que Katucha. Mais, à la suite de son entretien avec sa tante, il s’avisa que, en somme, on pouvait se marier avec Katucha. Et cette pensée fut même bien près de lui plaire. Avec l’élan de sa jeunesse, il aimait les opinions radicales. Il avait plaisir à se dire : « Après tout, Katucha est une femme comme les autres. Si je l’aime, pourquoi ne l’épouserais-je pas ? »

Il ne s’arrêta pas, cependant, à cette pensée, car, tout en sentant qu’il aimait Katucha, il avait la certitude qu’il trouverait plus tard, dans la vie, une autre femme qui lui était destinée, une femme qu’il aimerait plus encore, et dont il serait plus aimé. Et il était convaincu que ce qu’il éprouvait pour Katucha n’était qu’une image réduite de ce qu’il éprouverait plus tard, quand il aurait rencontré cette femme extraordinaire, — résumé de toute perfection, — que l’avenir ne pouvait manquer de lui tenir en réserve.

Mais le jour de son départ, lorsqu’il vit Katucha debout sur le perron à coté de ses tantes, lorsqu’il vit fixés tendrement sur lui les grands yeux noirs de la jeune fille, tout remplis de larmes, il eut l’impression nette que, ce jour-là, s’achevait pour lui quelque chose de très beau, de très précieux, et qui jamais ne se renouvellerait plus. Et il se sentit pris d’une profonde tristesse.

— Adieu, Katucha, et merci pour tout ! — lui dit-il tout bas, derrière le dos de ses tantes, avant de monter dans la voiture qui devait l’emmener.

— Adieu, Dimitri Ivanovitch ! — dit-elle de sa voix chantante. Après quoi, faisant effort pour retenir les larmes qui commençaient à couler de ses yeux, elle s’enfuit dans l’antichambre afin de pouvoir pleurer à son aise.


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 II 


Trois années se passèrent sans que Nekhludov revît Katucha. Et quand, après ces trois années, il la revit, pendant un arrêt qu’il fit chez ses tantes en allant rejoindre son régiment, — car il venait d’être nommé officier dans la garde, — c’était désormais un homme tout autre que celui qui naguère avait eu avec la jeune fille ces naïves relations d’amour.

Naguère il était un jeune homme loyal et désintéressé, toujours prêt à s’abandonner tout entier à ce qu’il croyait être le bien ; à présent, il n’était plus qu’un égoïste et un débauché, ne se préoccupant que de son plaisir personnel. Naguère, le monde lui apparaissait comme une énigme qu’il s’efforçait de déchiffrer avec un enthousiasme joyeux ; à présent, tout, dans le monde, était pour lui simple et clair ; tout lui semblait subordonné aux conditions de sa vie personnelle. Naguère, il tenait pour important et nécessaire de communier avec la nature et avec les hommes qui avaient vécu, pensé et senti avant lui, les philosophes et les poètes du passé ; à présent, il tenait pour important et nécessaire d’être en communion avec ses camarades et de se conformer aux habitudes mondaines de sa caste.

Naguère, il voyait dans la femme une créature mystérieuse et charmante, dont le charme venait de son mystère même ; à présent, la femme, toute femme, — à l’exception de ses parentes et des femmes de ses amis,— avait à ses yeux un sens très précis et très défini : elle n’était pour lui que l’instrument d’une jouissance que déjà il connaissait, et qui lui plaisait entre toutes. Naguère, il n’avait nul besoin d’argent ; il dépensait à peine la troisième partie de la pension que lui donnait sa mère ; il pouvait renoncer à l’héritage paternel et le donner aux paysans : à présent, il n’avait plus assez des 1.500 roubles par mois que sa mère lui donnait ; et déjà des explications désagréables s’étaient plus d’une fois produites, entre sa mère et lui, pour des questions d’argent.

Et cette transformation si profonde, qui s’était accomplie en lui, venait simplement de ce qu’il avait cessé de croire en lui-même et s’était mis à croire dans les autres. Et s’il avait cessé de croire en lui-même pour se mettre à ne plus croire que dans les autres, la cause en était dans ce que vivre en croyant en soi-même lui paraissait trop difficile : pour vivre en croyant en soi-même, en effet, il lui fallait se décider non pas au profit de sa personne égoïste, uniquement préoccupée du plaisir, mais au contraire presque toujours contre les intérêts de cette personne ; tandis que, à vivre en croyant dans les autres, il n’avait besoin de rien décider, tout se trouvant décidé d’avance et toujours décidé au profit de sa personne. Bien plus, en croyant en soi, il s’exposait sans cesse à la désapprobation des hommes ; tandis qu’en croyant dans les autres il était certain de s’attirer l’éloge du monde qui l’entourait.

Ainsi, quand Nekhludov se préoccupait de la vérité, de la destinée de l’homme, de la richesse et de la pauvreté, tous ceux qui l’entouraient jugeaient ces préoccupations déraisonnables et souvent ridicules ; sa mère, ses tantes, l’appelaient, avec une douce ironie, « notre cher philosophe » ; et quand, au contraire, il lisait des romans, quand il racontait des anecdotes scabreuses, quand il rapportait des détails sur le vaudeville que venait de jouer le Théâtre-Français, tout le monde l’approuvait et le trouvait charmant. Quand, croyant de son devoir de modérer ses besoins, il portait un veston de l’année précédente, ou s’abstenait de boire du vin, tout le monde l’accusait de se singulariser, de chercher, par vanité, à paraître original ; mais quand, au contraire, il dépensait pour ses plaisirs plus d’argent qu’il n’en avait, quand il chassait, quand il offrait des dîners fins, tout le monde l’approuvait ; et comme il s’était mis en tête d’orner son cabinet avec un luxe particulier, chacun s’était empressé de lui donner des objets de prix. Quand il était chaste, et exprimait le désir de le rester jusqu’à son mariage, toute sa famille tremblait pour sa santé ; et sa mère, que la seule pensée qu’il pût se marier avec Katucha remplissait de terreur, sa mère, loin de s’attrister, s’était presque réjouie en apprenant qu’il venait de ravir une certaine dame française à un de ses camarades. Enfin, quand Nekhludov avait donné aux paysans le petit bien qui lui venait de son père, et cela parce qu’il considérait comme injuste de posséder de la terre, sa décision avait terrifié sa famille et lui avait valu, de la part de son entourage, des reproches et des railleries sans fin. On n’avait pas cessé de lui répéter que le don qu’il avait fait aux paysans, au lieu de les enrichir, les avait appauvris, qu’ils avaient établi dans leur village trois cabarets, et avaient complètement renoncé au travail. Mais quand, au contraire, Nekhludov, étant entré dans la garde et se trouvant admis dans la société la plus aristocratique, avait commencé à dépenser tant d’argent que sa mère avait dû prendre une avance sur son capital, la vieille princesse s’était bien un peu fâchée, mais au fond de son cœur elle s’était réjouie, trouvant naturel et bon que la jeunesse jetât sa gourme, sans parler du plaisir qu’elle avait à voir son fils se dissiper en si brillante compagnie.

Dans les premiers temps, Nekhludov avait lutté contre cette nouvelle manière de vivre ; mais la lutte lui était très difficile parce que tout ce qu’il tenait pour bon, quand il croyait en soi-même, était considéré par les autres comme mauvais et déraisonnable, tandis que, inversement, tout ce qui lui semblait mauvais passait pour excellent aux yeux de son entourage. De telle sorte que Nekhludov avait fini par céder : il avait cessé de croire en lui-même et s’était mis à croire dans les autres. Et d’abord ce renoncement à soi-même lui avait coûté ; mais cette première impression n’avait pas duré ; il avait commencé à fumer, à boire du vin, et il avait même fini par ressentir un vrai soulagement à la pensée qu’il n’avait plus désormais à s’inquiéter que du jugement des autres.

Et dès lors Nekhludov, avec sa nature passionnée, s’était livré tout entier à cette vie nouvelle, que menait tout son entourage ; et il avait complètement étouffé en lui la voix qui réclamait quelque chose de différent. Ce changement avait commencé en lui quand il était arrivé à Saint-Pétersbourg : il s’était achevé lors de son entrée dans le corps de la garde.

— Nous sommes prêts à sacrifier notre vie ; et, par suite, la vie que nous menons, cette vie insouciante et gaie, non seulement est excusable, mais est encore indispensable pour nous. Aussi serions-nous insensés d’en mener une autre !

Ainsi raisonnait inconsciemment Nekhludov, durant cette période de sa vie ; et il jouissait de se sentir affranchi de toutes les contraintes morales qu’il s’était imposées dans sa jeunesse ; et il ne cessait point de s’entretenir dans un véritable état de folie égoïste.

C’est dans cet état qu’il se trouvait lorsque, trois ans après sa première rencontre avec Katucha, et au moment où il allait partir pour la guerre contre les Turcs, il revint de nouveau dans la maison de ses tantes.


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 III 


Nekhludov avait plusieurs motifs pour s’arrêter chez ses tantes. D’abord leur domaine se trouvait sur la route qu’il devait suivre pour rejoindre son régiment ; puis les deux vieilles demoiselles lui avaient instamment demandé de venir les voir en passant ; mais surtout il avait lui-même tenu à revoir Katucha. Peut-être avait-il d’avance, au fond de son âme, un mauvais dessein à l’égard de la jeune fille, un dessein que lui dictait l’homme nouveau qui était né en lui ; mais en tout cas il ne se l’avouait pas, et l’unique dessein qu’il s’avouait était de se retrouver dans les lieux où il avait été si heureux avec elle, et de la revoir, et de revoir ses tantes, personnes un peu ridicules, mais bonnes et aimables, et qui l’avaient toujours entouré d’une atmosphère de tendresse et d’admiration.

Il arriva dans les derniers jours de mars, un matin de vendredi saint, en plein dégel, sous une pluie battante, de sorte qu’en approchant de la maison il se sentait mouillé et transi, mais vaillant et très en train, comme il était toujours à cette époque de sa vie.

« Pourvu qu’elle y soit encore ! » — pensait-il en pénétrant dans la cour, toute remplie de neige fondue, et en apercevant la vieille maison de briques qu’il connaissait si bien. — « Si je pouvais la voir apparaître, là, sur le seuil, pour me recevoir ! »

Sur le seuil apparurent deux servantes, pieds nus, les jupes retroussées, portant des seaux, et évidemment occupées à laver le plancher. Mais de Katucha nulle trace ; et Nekhludov vit seulement s’avancer au-devant de lui le vieux Tikhon, le valet de chambre, en tablier lui aussi, qui venait, sans doute, de s’interrompre de quelque nettoyage. Dans le salon, il fut reçu par Sophie Ivanovna, vêtue d’un manteau jaune et coiffée d’un bonnet.

— Ah ! comme c’est gentil à toi d’être venu ! — dit Sophie Ivanovna en l’embrassant. — Marie est un peu souffrante ; elle s’est fatiguée, ce matin, à l’église. Nous nous sommes confessées.

— Bonjour, tante Sonia, — dit Nekhludov en lui baisant la main. — Excusez-moi, je vous ai mouillée !

— Va vite te changer dans ta chambre ! Tu es tout trempé. Et voilà que tu as déjà des moustaches !… Katucha ! Katucha ! vite, qu’on lui répare du café !

— Tout de suite ! — répondit, du corridor, une voix chantante. Et le cœur de Nekhludov battit joyeusement. C’était elle ! Elle était encore là ! Et, au même instant, le soleil se montra entre les nuages.

Gaîment Nekhludov suivit Tikhon, qui le conduisit dans la même chambre où il avait autrefois logé. Il aurait bien voulu questionner le vieux valet sur Katucha, lui demander comment elle allait, ce qu’elle devenait, si elle était fiancée. Mais Tikhon était à la fois si respectueux et si digne, il insistait si fort pour verser lui-même l’eau de l’aiguière sur les mains de Nekhludov, que celui-ci n’osa point le questionner sur la jeune fille, et se borna à lui demander des nouvelles de ses petits-enfants, du vieux cheval, du chien de garde Polkan. Tout le monde était en vie, tout le monde allait bien, à l’exception de Polkan, qui avait pris la rage l’année précédente.

Nekhludov était en train de changer de vêtements, lorsqu’il entendit un pas léger dans le corridor ; et l’on frappa à la porte. Nekhludov reconnut et le pas et la manière de frapper ; elle seule marchait, elle seule frappait de cette façon ! Il se hâta de jeter sur ses épaules son manteau tout trempé ; puis il cria : « Entrez ! »

C’était elle, Katucha, toujours la même, mais plus jolie encore, plus charmante qu’autrefois. Comme autrefois, ses yeux noirs brillaient avec un sourire ingénu ; et, comme autrefois, elle avait un tablier blanc d’une propreté exquise. Elle venait lui apporter, de la part de ses tantes, un savon parfumé dont on avait à l’instant décacheté l’enveloppe, et aussi deux serviettes, une grande de toile fine, et une autre de coton rugueux pour les mains. Et le savon, à peine sorti de son enveloppe, et les serviettes, et Katucha elle-même, tout cela était également propre, frais, intact, charmant.

— Heureuse arrivée à vous, Dimitri Ivanovitch ! — dit-elle, non sans effort ; et une rougeur envahit son Visage. — Je te salue !… Je vous salue !… — Il ne savait s’il devait lui dire « tu » ou « vous » ; et lui aussi il se sentit rougir. — Vous allez bien ?

— Mais oui, Dieu merci ! Ce sont vos tantes qui vous envoient votre savon préféré, à la rose, — reprit-elle, en déposant le savon sur la table, et en étalant les serviettes sur le dossier d’une chaise.

— Dimitri Ivanovitch a apporté le sien ! — fit remarquer Tikhon, d’un ton solennel, en désignant du doigt à la jeune fille le grand nécessaire aux fermoirs d’argent que Nekhludov avait ouvert sur la table, et qui était rempli d’une foule de flacons, de brosses, de poudres, de parfums et d’instruments de toilette.

— Dites bien à mes tantes que je les remercie. Et comme je suis heureux d’être venu ! — ajouta Nekhludov, sentant que, dans son âme, tout était soudain redevenu doux et clair comme autrefois.

Pour toute réponse, elle sourit, et elle sortit de la chambre.

Les deux tantes, qui avaient toujours adoré Nekhludov, l’accueillirent cette fois avec plus d’empressement encore que de coutume. Dimitri allait à la guerre : il pouvait être blessé, tué ! Cela bouleversait les deux vieilles demoiselles.

Nekhludov n’avait eu d’abord l’intention que de rester durant une journée ; mais, dès qu’il revit Katucha, il décida de passer encore près d’elle le jour de Pâques, et il télégraphia à son camarade Chembok, à qui il avait donné rendez-vous à Odessa, pour le prier de venir plutôt le rejoindre chez ses tantes.

Dès le premier instant où il avait revu Katucha, Nekhludov avait senti se réveiller en lui ses impressions d’autrefois. Comme autrefois, il ne pouvait sans émotion voir le tablier blanc de la jeune fille ; il ne pouvait entendre sans plaisir sa voix, son rire, le bruit de ses pas ; il ne pouvait subir de sang-froid le regard de ses yeux noirs, surtout quand elle souriait ; comme autrefois, il ne pouvait, sans être troublé, voir comment elle rougissait en sa présence. De nouveau, il se sentait amoureux, mais non plus de la même façon qu’autrefois, où son amour était pour lui un mystère, où il n’osait pas s’avouer à lui-même qu’il était amoureux, ou il était convaincu qu’on ne pouvait aimer qu’une fois ; maintenant il savait qu’il était amoureux, et il s’en réjouissait, et il savait aussi, tout en essayant de n’y point penser, en quoi consistait cet amour et ce qui en pouvait résulter.

En Nekhludov, comme en tout homme, il y avait deux hommes. Il y avait l’homme moral, disposé à ne chercher son bien que dans le bien des autres ; et il y avait l’homme animal, ne cherchant que son bien individuel et prêt à sacrifier pour lui le bien du monde entier. Et dans l’état de folie égoïste où il se trouvait à ce moment de sa vie, l’homme animal avait pris le dessus en lui, au point d’étouffer complètement l’autre homme. Mais, quand il eut revu Katucha, et que ses anciens sentiments pour elle se furent de nouveau éveillés en lui, l’homme moral releva la tête et réclama ses droits. De sorte que, durant toute cette journée et la suivante, une lutte incessante se livra au-dedans de lui. Il savait, dans le secret de son âme, que son devoir était de partir ; il savait qu’il faisait mal de prolonger son séjour chez ses tantes ; il savait que rien de bon ne pourrait en résulter ; mais il éprouvait tant de plaisir et de bonheur qu’il refusait d’entendre la voix de sa conscience, et qu’il restait.

Le samedi soir, veille de Pâques, le prêtre, avec le diacre et le sacristain, vint bénir les pains, suivant l’usage ; ils avaient eu grand’peine, racontaient-ils, à traverser en traîneau les mares produites par le dégel, le long des trois verstes qui séparaient l’église de la maison des vieilles demoiselles. Nekhludov assista à la cérémonie, avec ses tantes et tous les domestiques. Il ne cessait pas de considérer Katucha, qui se tenait près de la porte,le vase d’encens en main. Et, ayant échangé trois baisers, suivant la coutume, avec le prêtre, puis avec ses tantes, il était sur le point de rentrer dans sa chambre, lorsqu’il entendit dans le corridor la voix de Matréna Pavlovna, la vieille gouvernante, disant qu’elle se préparait à se rendre à l’église avec Katucha, pour assister à la messe de nuit et à la bénédiction des pains. — « J’irai, moi aussi ! » se dit Nekhludov.

Impossible de songer à faire le trajet en voiture, ni en traîneau. Nekhludov fit seller le vieux cheval qui, jadis, lui servait pour ses promenades ; il revêtit son brillant uniforme, endossa son manteau d’officier ; et, sur la vieille bête trop nourrie, alourdie, et qui ne cessait pas de hennir, dans la nuit, à travers la neige et la boue, il se rendit à l’église du village.


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 IV 


Cette messe de nuit devait rester toujours, pour Nekhludov, un des plus doux et des plus forts souvenirs de sa vie.

Quand, après une longue course dans les ténèbres qu’éclairait seulement, par places, la blancheur de la neige, il pénétra enfin dans la cour de l’église, le service était déjà commencé.

Les paysans, reconnaissant dans le cavalier le neveu de Marie Ivanovna, le conduisirent dans un endroit sec ou il pût descendre, emmenèrent son cheval, et lui ouvrirent la porte de l’église. L’église était déjà pleine de monde.

Sur la droite se tenaient les hommes. Les vieux, en vestes qu’eux-mêmes avaient cousues, les jambes entourées de bandes de toile blanche ; les jeunes, en vestes de drap neuves, une écharpe claire autour des reins, de grandes bottes aux pieds. Sur la gauche se tenaient les femmes, la tête couverte de fichus de soie, vêtues de camisoles de velours, avec des manches rouge vif et des jupes bleues, vertes, rouges, les pieds chaussés de souliers ferrés. Les plus vieilles s’étaient placées dans le fond, modestement, avec leurs fichus blancs et leurs vestes grises. Et entre elles et les femmes plus jeunes s’étaient rangés les enfants, en grande toilette.

Les hommes faisaient des signes de croix ; les femmes, surtout les vieilles, les yeux obstinément fixés sur l’icône entourée de cierges, appuyaient tour à tour, d’une pression vigoureuse, leurs doigts repliés sur leur front, leurs deux épaules, et leur ventre, tandis que leurs lèvres ne cessaient de murmurer des prières. Les enfants, imitant les grandes personnes, priaient avec zèle, surtout quand ils sentaient les regards de leurs parents arrêtés sur eux. L’iconostase d’or étincelait de lumière, ayant autour d’elle de grands cierges enveloppés d’or. Le candélabre, lui aussi, était tout garni de cierges. Et des deux chœurs s’élevaient les chants joyeux des chanteurs de bonne volonté ; le mugissement des basses s’alliait au soprano aigu des enfants.

Nekhludov s’avança dans l’église. Au milieu se tenait l’aristocratie. Il y avait là un propriétaire avec sa femme et son fils, ce dernier habillé en matelot ; il y avait le stanovoï, le télégraphiste, un marchand chaussé de bottes à hautes tiges, la staroste avec sa médaille, et, à droite de l’ambon, derrière la femme du propriétaire, se tenait Matrena Pavlovna, vêtue d’une robe de couleurs changeantes, les épaules recouvertes d’un châle rayé. Katucha était près d’elle. Elle était en robe blanche avec un corsage plissé. Une ceinture bleue entourait sa taille, et Nekhludov vit qu’elle avait mis un nœud rouge dans ses cheveux noirs.

Tout avait un air de fête ; tout était solennel, gai et beau : et le prêtre avec sa chasuble d’argent traversée d’une croix d’or, et le diacre et le sacristain avec leurs étoles brodées d’or et d’argent, et les chants joyeux des chantres amateurs, et la façon dont, à tout instant, le prêtre levait un cierge pour bénir l’assistance, et la façon dont tout le monde répétait, d’instant en instant : « Christ est ressuscité ! Christ est ressuscite ! » Tout cela était beau, mais plus belle que tout cela était Katucha, avec sa robe blanche et sa ceinture bleue, et son nœud rouge dans ses cheveux noirs.

Nekhludov sentait que, sans se retourner, elle le voyait. Il passa près d’elle pour aller vers l’autel. Il n’avait rien à lui dire, mais il imagina pourtant de lui dire, en passant près d’elle :

— Ma tante vous prévient qu’on ne soupera qu’après la seconde messe.

Le jeune sang de Katucha, comme toujours quand elle apercevait Nekhludov, se répandit sur son visage, et ses yeux noirs s’arrêtèrent sur lui, souriants et heureux.

— Oui, je sais, — répondit-elle.

Dans cet instant, le sacristain, qui traversait la foule pour faire la quête, passa près de Katucha et, sans la voir, la frôla de son étole. Il avait voulu, par déférence, s’écarter devant Nekhludov, et c’est ainsi qu’il avait frôlé Katucha. Mais Nekhludov fut stupéfait de voir que ce sacristain ne comprenait pas que tout ce qui se faisait dans l’église, tout ce qui se faisait dans le monde, ne se faisait que pour Katucha, et qu’elle seule ne pouvait pas rester inaperçue, puisqu’elle était le centre de l’univers entier. C’est pour elle que brillait de l’or de l’iconostase, pour elle que brûlaient les cierges du candélabre ; c’est pour elle que s’élevaient tous ces chants joyeux : « La Pâque du Seigneur ! hommes, réjouissez-vous ! » Et tout ce qu’il y avait de bon et de beau sur la terre n’était que pour elle. Et Katucha, sans doute, devait comprendre que tout cela était pour elle. C’est ce que sentait Nekhludov quand il voyait les formes gracieuses de la jeune fille, dessinées par la robe blanche, et ce visage plein d’une joie recueillie, dont l’expression lui disait que tout ce qui chantait en lui devait chanter aussi en elle.

Dans l’intervalle qui séparait la première messe de la seconde, Nekhludov sortit de l’église. La foule s’écartait devant lui et le saluait. Les uns le reconnaissaient, d’autres demandaient : « Qui est-ce ? » Sur le parvis il s’arrêta. Les mendiants l’entourèrent : il leur distribua toute la petite monnaie qu’il put trouver dans ses poches, et il se mit à descendre l’escalier de la cour.

Déjà la nuit était devenue plus claire, mais le soleil ne paraissait pas encore. La foule, sortant de l’église, envahissait le parvis et la cour ; mais Katucha ne se montrait toujours pas, et Nekhludov revint en arrière, pour l’attendre.

La foule continuait à sortir ; les dalles résonnaient sous les clous des chaussures. Un vieillard à la tête branlante, l’ancien cuisinier de Marie Ivanovna, arrêta Nekhludov, l’embrassa trois fois ; puis sa femme, une petite vieille toute ridée, lui tendit un œuf peint en jaune safran[1]. Derrière eux s’approcha en souriant un jeune et musculeux moujik, vêtu d’une veste neuve avec une ceinture verte.

— Christ est ressuscité ! — dit-il avec un bon sourire dans ses yeux ; et, passant ses bras au cou de Nekhludov, il le baisa trois fois en pleine bouche, lui chatouillant le visage de sa petite barbe frisée, en même temps qu’il l’imprégnait de son odeur de moujik.

Pendant que Nekhludov, après s’être laissé embrasser par le moujik, recevait de lui un œuf peint en couleur cannelle, il vit sortir de l’église la robe changeante de Matrena Pavlovna, et puis la chère petite tête noire avec le nœud rouge.

Katucha l’aperçut tout de suite, à travers la foule qui les séparait ; et il vit que, de nouveau, elle rougissait.

Arrivée sur le parvis, elle s’arrêta pour donner des sous aux mendiants. Un des mendiants, un malheureux qui avait une grande plaie rouge à la place du nez, s’approcha d’elle. Elle prit quelque chose dans sa robe ; puis, s’avançant vers lui, sans aucun signe de répulsion, trois fois elle l’embrassa. Et tandis qu’elle embrassait le mendiant, ses yeux rencontrèrent ceux de Nekhludov. C’était comme s’ils lui eussent demandé : « Est-ce bien ce que je fais là ? — Mais oui, bien-aimée, tout est bien, tout est beau, je t’aime ! »

Les deux femmes descendirent les marches, et Nekhludov alla au-devant d’elles. Il n’avait pas l’intention de leur souhaiter la Pâque, mais il ne pouvait s’empêcher d’approcher de Katucha.

— Christ est ressuscité ! — dit Matrena Pavlovna avec un signe de tête, et un sourire, et une voix qui donnaient à entendre que, ce jour-là, tous étaient égaux ; après quoi, s’étant essuyé la bouche avec son mouchoir, elle la tendit au jeune homme.

— En vérité, il est ressuscité ! — répondit Nekhludov, et il l’embrassa.

Il jeta un regard sur Katucha ; elle rougit de nouveau, et s’avança tout contre lui.

— Christ est ressuscité, Dimitri Ivanovitch !

— En vérité, il est ressuscité ! — dit-il. — Ils s’embrassèrent deux fois et s’arrêtèrent, comme pour se demander s’il fallait continuer ; puis aussitôt, comme s’ils avaient décidé qu’il le fallait, ils s’embrassèrent une troisième fois ; et tous deux sourirent.

— Vous n’allez pas chez le prêtre ? — demanda Nekhludov.

— Non, nous allons attendre ici, Dimitri Ivanovitch, — dit-elle, parlant avec effort.

Sa poitrine se soulevait fiévreusement ; et sans cesse elle le regardait dans les yeux, de ses yeux timides, innocents, et tendres.

Dans l’amour entre l’homme et la femme, il y a toujours une minute où cet amour atteint son plus haut degré, où il n’a plus rien de réfléchi ni rien de sensuel, ou il est l’entière union de deux êtres en un seul. C’est cette minute que Nekhludov avait connue, dans cette nuit de Pâques. Lorsque maintenant, assis dans la salle du jury, il essayait de se rappeler toutes les circonstances où il avait vu Katucha, c’est cette minute qui ressuscitait devant lui, effaçant tout le reste : la petite tête noire soigneusement peignée, avec son nœud rouge, la robe blanche au corsage plissé, la taille mince et la poitrine encore à peine formée, et cette rougeur, et ces yeux noirs brillants, et, dans toute la personne de Katucha, l’expression manifeste de la pureté, comme aussi d’un amour innocent et profond non seulement pour lui, Nekhludov, mais pour tout ce qu’il y avait de beau au monde, et non seulement pour ce qu’il y avait de beau, mais pour tout ce qui existait, pour ce mendiant défigurée qu’elle venait d’embrasser. Cet amour, il le sentait en elle, cette nuit-là, parce qu’il le sentait en lui-même ; et il sentait que cet amour les fondait tous deux en un seul être.

Ah ! s’il avait pu en rester à ce sentiment, éprouvé la nuit de Pâques !

— Oui, tout ce qui s’est passé d’affreux entre nous n’est venu qu’après cette nuit de Pâques ! — songeait-il, assis devant la fenêtre dans la salle du jury.


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 V 


En revenant de l’église, Nekhludov soupa avec ses tantes. Pour se remettre de sa fatigue, suivant une habitude prise au régiment, il but plusieurs verres de vin et d’eau-de-vie. Puis, rentré dans sa chambre, il s’étendit sur son lit, sans se dévêtir, et s’endormit aussitôt. Un coup frappé à la porte le réveilla. À la façon de frapper, il reconnut que c’était elle. Il sauta à bas de son lit en se frottant les yeux :

— Katucha, est-ce toi ? Entre ! — dit-il.

Elle entr’ouvrit la porte.

— On vous appelle pour le déjeuner, — dit-elle.

Elle portait la même robe blanche, mais sans le nœud dans les cheveux. Elle le regardait dans les yeux, et son visage rayonnait, comme si elle lui avait annoncé quelque chose d’extraordinairement joyeux.

— Tout de suite, j’y vais, — répondit-il.

Elle resta une minute encore, sans rien dire. Et brusquement, Nekhludov s’élança vers elle. Mais au même instant elle se retourna, d’un mouvement léger, et s’enfuit dans le corridor.

— Quel sot je suis de ne pas l’avoir retenue ! — se dit Nekhludov. Et il sortit de sa chambre pour la rattraper.

Ce qu’il voulait d’elle, lui-même ne le savait pas. Mais il avait l’impression que, quand elle était entrée dans sa chambre, il aurait dû faire ce que tout le monde faisait en pareille circonstance, et qu’il ne l’avait pas fait.

— Katucha, arrête-toi ! — lui dit-il.

Elle se retourna.

— Qu’y a-t-il ? — demanda-t-elle en cessant de courir.

— Il n’y a rien ; seulement…

Et, faisant effort sur lui-même, et se rappelant comment se comportaient tous les hommes de sa classe, il lui passa le bras autour de la taille.

Elle s’arrêta tout à fait, et le fixa dans les yeux.

— Ce n’est pas bien, Dimitri Ivanovitch, ce n’est pas bien ! — dit-elle, devenant toute rouge et prête à pleurer. Puis, de sa petite main robuste, elle écarta le bras qui l’avait enlacée.

Nekhludov la lâcha. Il sentit tout à coup une impression non seulement de malaise et de honte, mais de répugnance pour lui-même. Il aurait dû croire en lui-même, à cet instant décisif ; mais il ne comprit pas que cette honte et cette répugnance étaient l’expression du fond de son âme ; et, au contraire, il se figura que c’était sa sottise qui parlait en lui, et que son devoir était de faire comme tout le monde.

De nouveau, il poursuivit Katucha ; de nouveau, il la prit par la taille ; et il lui glissa un baiser dans le cou.

Ce baiser n’avait plus rien de commun avec ceux qu’il lui avait donnés les deux fois précédentes : une première fois derrière le bouquet de sureaux, la seconde fois à l’église, le matin même de ce jour. Son baiser d’à présent avait quelque chose de terrible ; et elle le sentit.

— Que faites-vous ? — s’écria-t-elle d’une voix effrayée. Puis, prenant son élan, elle s’enfuit à toutes jambes. Nekhludov se rendit dans la salle à manger. Ses tantes, en grande toilette, le médecin, et une voisine étaient déjà à table. Tout se passait comme à l’ordinaire, mais dans l’âme de Nekhludov la tempête grondait. Il ne comprenait rien de ce qu’on lui disait, répondait de travers, et ne pensait toujours qu’à Katucha, se rappelant la sensation de ce baiser qu’il lui avait pris. Soudain il entendit son pas dans le corridor ; et dès ce moment il n’entendit plus rien d’autre. Quand elle entra dans la salle, il ne leva pas les yeux sur elle, mais de tout son être il sentait, aspirait sa présence.

Après le dîner, il rentra aussitôt dans sa chambre. Secoué d’émotion, longtemps il marcha de long en large, prêtant l’oreille à tous les bruits de la maison, dans l’attente du pas de Katucha. L’animal, qui vivait en lui, à présent non seulement avait relevé la tête, mais avait complètement foulé aux pieds l’être aimant et loyal qu’avait été Nekhludov durant son premier séjour, qu’il avait été encore le matin de ce même jour, à l’église. Seul, désormais, l’animal régnait dans son âme.

Mais, bien qu’il ne cessât point d’épier la jeune fille, pas une fois, de toute la journée, il ne put se trouver seul avec elle. Évidemment, elle l’évitait. Vers le soir, cependant, elle fut obligée d’entrer dans une chambre voisine de celle qu’il occupait. Le médecin avait consenti à rester jusqu’au lendemain, et Katucha avait reçu l’ordre de lui préparer une chambre pour la nuit. Quand il entendit ses pas, Nekhludov, marchant sans bruit et retenant son souffle, comme s’il se préparait à commettre un crime, se glissa dans la chambre où elle était entrée.

Katucha avait passé ses deux mains dans une taie d’oreiller et s’apprêtait à y introduire l’oreiller, lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir. Elle se retourna vers Nekhludov et lui sourit ; mais ce n’était plus son sourire confiant et joyeux d’auparavant : c’était un sourire plaintif, épouvanté. Il semblait dire à Nekhludov que ce qu’il faisait là était mal, qu’il ne devrait pas le faire. Et en vérité, pendant une minute, Nekhludov s’arrêta ; la lutte des deux hommes en lui faillit s’engager de nouveau. Une dernière fois, et faiblement, il entendit la voix de son véritable amour pour elle, qui lui parlait d’elle, de ses sentiments à elle, de sa vie à elle. Mais une autre voix lui dit aussitôt : « Prends garde, tu vas laisser échapper ton plaisir ! » Et cette autre voix étouffa la première. D’un pas résolu il marcha vers la jeune fille. Et un sentiment bestial, irrésistible, s’empara de lui.

La tenant embrassée d’une étreinte nerveuse, il l’assît sur le lit et s’assit près d’elle.

— Dimitri Ivanovitch, mon chéri, par grâce, laissez-moi ! — dit-elle d’une voix suppliante. — Voici Matréna Pavlovna qui vient ! — ajouta-t-elle en se dégageant brusquement.

Et en effet quelqu’un venait.

— Ecoute ! j’irai te rejoindre la nuit, — lui murmura Nekhludov. — Tu seras seule, n’est-ce pas ?

— Qu’avez-vous ? Pourquoi ? Non, non, ce n’est pas bien ! — dit-elle. Mais c’étaient seulement ses lèvres qui disaient cela ; et toute sa personne émue, soulevée, démentait ses lèvres.

Matréna Pavlovna entra dans la chambre. Elle apportait des serviettes, pour le médecin. Elle jeta un regard de reproche à Nekhludov et gronda Katucha, qui avait oublié de prendre les serviettes.

Nekhludov se hâta de sortir. Mais il n’éprouvait plus aucune honte. Il avait bien vu, au regard de Matréna Pavlovna, qu’elle le soupçonnait, et il savait qu’elle avait raison de le soupçonner ; il savait aussi que ce qu’il faisait était mal ; mais l’instinct bestial, qui avait pris en lui la place de son ancien amour pour Katucha, désormais le dominait, régnait seul en lui. Et, sentant qu’il devait satisfaire cet instinct, il ne songeait plus qu’aux moyens de le satisfaire.

De toute la soirée il ne put tenir en place, tantôt entrant chez ses tantes, tantôt revenant dans sa chambre ou sortant sur le perron. Et il n’avait qu’une seule pensée, qui était de revoir Katucha. Mais Katucha l’évitait, et Matréna Pavlovna s’efforçait de ne pas la perdre de vue.

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VI


Ainsi se passa toute la soirée, et la nuit arriva. Le médecin alla se coucher, les tantes rentrèrent dans leurs chambres. Nekhludov savait que Matréna Pavlovna, à ce moment, était auprès de ses tantes qu’elle aidait à se déshabiller. Katucha devait être seule, à l’office.

De nouveau, Nekhludov sortit sur le perron. La nuit était sombre, humide, chaude, et tout l’air était rempli de ce brouillard blanc que produit, au printemps, la fonte des neiges. De la rivière, à cent pas de la maison, on entendait venir un bruit étrange : c’était la glace qui craquait.

Nekhludov descendit du perron, et, barbotant dans des mares de neige fondue, il s’avança jusqu’à la fenêtre de l’office. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il en entendait les battements ; sa respiration tantôt s’arrêtait, tantôt s’exhalait en un souffle lourd.

L’office était éclairé de la lueur tremblante d’une petite lampe. Katucha y était seule. Elle était assise près de la table, les yeux fixés dans le vide, devant elle, d’un air pensif. Et longtemps Nekhludov resta à la considérer, curieux de savoir ce qu’elle ferait ensuite. Elle se tint dans la même pose pendant quelques minutes, puis leva les yeux, sourit, fit un signe de tête comme si elle se parlait à elle-même ; après quoi, d’un geste saccadé, elle mit ses deux mains sur la table ; et de nouveau elle commença à regarder devant elle.

Il restait là à la considérer, écoutant malgré lui et les battements de son cœur et le bruit étrange qui venait de la rivière. Là-bas, en effet, sur la rivière, le même travail se poursuivait sans interruption, dans le brouillard : tantôt quelque chose ronflait, tantôt craquait, tantôt s’éboulait, tantôt résonnait comme un verre qui se brise.

Nekhludov restait devant la fenêtre, épiant sur le visage fatigué et pensif de Katucha les traces de cet autre travail qui se poursuivait en elle ; et il avait pitié d’elle, mais, chose singulière, cette pitié ne faisait que le renforcer dans son désir de la posséder. Ce désir, dès cet instant, l’avait envahi tout entier.

Il frappa à la fenêtre. Comme sous l’effet d’un choc électrique, elle frémit de tout son corps, et la terreur se peignit sur ses traits. Puis elle se leva en sursaut, s’élança vers la fenêtre, et colla son visage à la vitre. L’expression de terreur ne disparut pas lorsque, s’étant mis les deux mains au-dessus des yeux pour mieux voir, elle reconnut Nekhludov. Son visage avait une mine sérieuse que jamais encore le jeune homme ne lui avait connue. Elle ne sourit que quand il lui eut souri ; et elle ne sourit que par soumission pour lui, car il vit bien que, dans son âme, il n’y avait point de sourire, mais au contraire la seule épouvante.

Il lui fit signe de la main pour l’engager à venir le rejoindre dans la cour. Elle secoua la tête : non, elle ne sortirait pas ! et elle resta devant la fenêtre. Une fois de plus il colla son visage contre la vitre, voulant lui crier de sortir ; mais, au même instant, elle se retourna vers la porte. Quelqu’un, évidemment, l’avait appelée.

Nekhludov s’éloigna de la fenêtre. Le brouillard était devenu si épais que, à cinq pas de la maison, on ne voyait pas les fenêtres, ni rien qu’une grande masse sombre, d’où jaillissait la lueur rouge d’une lampe. Sur la rivière, c’était toujours le même ronflement, le même frottement, le même craquement, le même tintement de la glace. À travers le brouillard, soudain, un coq chanta ; d’autres lui répondirent dans la cour ; d’autres, plus loin, dans la campagne, firent entendre leurs appels alternés, qui finirent par se fondre dans un même grand bruit. Alentour, tout était silencieux : la rivière seule continuait son fracas.

Après avoir fait quelques pas en long et en large, devant la maison, Nekhludov de nouveau se rapprocha de la fenêtre de l’office. À la lumière de la lampe, il vit de nouveau Katucha assise près de la table. Mais à peine s’était-il approché qu’elle leva les yeux vers la fenêtre. Il frappa. Et aussitôt, sans même regarder qui frappait, elle sortit de l’office ; et il entendit la porte grincer en s’ouvrant, puis se refermer. Il courut l’attendre devant le perron, et tout de suite, sans lui dire un mot, il l’enlaça de ses bras. Elle se serra contre lui, leva la tête, et offrit ses lèvres à son baiser. Et ils se tinrent debout, devant le coin de la maison, dans un endroit qui se trouvait sec ; et toujours Nekhludov sentait grandir en lui l’irrésistible désir de la posséder. Mais soudain ils entendirent une fois de plus grincer la porte ; et la voix irritée de Matréna Pavlovna cria, dans la nuit : « Katucha ! » Elle s’arracha de ses bras et courut à l’office. Il entendit se fermer le verrou. Puis tout redevint silencieux ; la lueur rouge de la lampe s’éteignit. Plus rien que le brouillard et le bruit de la rivière.

Nekhludov s’approcha de la fenêtre : il ne put rien voir. Il frappa : personne ne répondit. Il rentra dans la maison par le grand perron, revint dans sa chambre : mais il ne se coucha point. Une demi-heure après, il ôta ses bottes et s’avança, dans le corridor, jusqu’à la chambre ou couchait Katucha. En passant devant la chambre de Matréna Pavlovna, il entendit que la vieille gouvernante ronflait tranquillement. Déjà il s’apprêtait à poursuivre son chemin, lorsque soudain Matréna Pavlovna se mit à tousser et se retourna sur son lit. Il fit le mort, et cinq minutes s’écoulèrent ainsi. Lorsque de nouveau tout se tut et qu’il entendit de nouveau le ronflement de la vieille, Nekhludov poursuivit son chemin, s’efforçant d’éviter de faire craquer le plancher. Il se trouva enfin devant la porte de Katucha. Aucun bruit de souffle, à l’intérieur : évidemment elle ne dormait pas. Mais à peine eut-il murmuré : « Katucha ! » qu’elle s’élança vers la porte, et, d’un ton fâché, à ce qui lui sembla, elle lui dit de s’en aller.

— À quoi pensez-vous ? est-ce possible ? Vos tantes vont se réveiller ! — disaient ses lèvres. Mais toute sa personne disait : « Je suis à toi tout entière ! » et c’est cela seulement qu’entendit Nekhludov.

— Je t’en prie, ouvre-moi pour une minute seulement, je t’en supplie ! — Il parlait sans songer à ce qu’il disait. Il y eut un silence ; puis Nekhludov entendit le frottement d’une main qui, dans les ténèbres, cherchait à tâtons le verrou. Le verrou s’ouvrit, et Nekhludov entra dans la chambre. Il saisit dans ses bras la jeune fille, couverte seulement d’une chemise de grosse toile, la souleva, et la porta sur le lit.

— Ah ! que faites-vous ? — murmurait-elle.

Mais lui, sans écouter ses paroles, il la serrait contre lui.

— Ah ! c’est mal, laissez-moi ! — disait-elle, et elle-même se serrait contre lui.

Quand il l’eut quittée, toute tremblante et blême, et ne répondant rien à ses paroles, il sortit sur le perron et y resta debout, s’efforçant de saisir la signification de ce qui venait de se passer.

Au dehors, la nuit était devenue plus claire. Dans le lointain, le fracas du dégel avait encore augmenté : au craquement, au ronflement, au tintement de la glace s’ajoutait maintenant le murmure de l’eau. Le brouillard commençait à descendre, et derrière le brouillard transparaissait, vaguement, le croissant de la lune.

— Qu’est-ce que tout cela ? est-ce un grand bonheur ou un grand malheur qui m’est arrivé ? — se demandait Nekhludov.

— Bah ! c’est toujours ainsi, tout le monde fait ainsi ! — se dit-il.

Sur quoi, rassuré, il entra dans sa chambre, se coucha, et s’endormit.


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VII


Le lendemain, jour de Pâques, l’ami de Nekhludov, Chembok, vint le rejoindre chez ses tantes. Beau, brillant, gai, il ravit littéralement les deux vieilles demoiselles par son éloquence, sa politesse, sa munificence, et par l’affection qu’il témoignait à Dimitri. Sa munificence, pourtant, tout en leur plaisant beaucoup, ne laissa pas de leur paraître un peu exagérée. Elles furent étonnées quand elles le virent donner un rouble à un mendiant aveugle, distribuer, d’un seul coup, quinze roubles de pourboire aux domestiques, et quand elles le virent déchirer sans hésitation un mouchoir de batiste brodé, valant au moins quinze roubles, pour bander le pied d’une servante qui, en sa présence, s’était blessée jusqu’au sang. Les dignes tantes n’avaient encore jamais rien vu de pareil ; et elles ignoraient, en outre, que ce Chembok avait 200.000 roubles de dettes qu’il était bien résolu à ne jamais payer, de telle sorte que vingt-cinq roubles de plus ou de moins n’avaient guère d’importance pour lui.

Chembok ne passa d’ailleurs qu’une journée chez les tantes, et, dès le soir, il repartit avec Nekhludov. Ils ne pouvaient prolonger leur séjour plus longtemps, étant parvenus à l’extrême limite du délai dont ils disposaient.

L’âme de Nekhludov, durant cette première journée, était tout entière au souvenir de la nuit précédente. Deux sentiments contraires y étaient en lutte : d’une part, le jeune homme se plaisait à l’évocation sensuelle de la jouissance éprouvée : — jouissance bien inférieure, pourtant, à ce qu’il avait espéré, — et il s’enorgueillissait aussi d’avoir heureusement atteint son but ; d’autre part, il avait l’impression d’avoir commis une sottise, et une sottise qu’il devait réparer, et cela non point dans l’intérêt de Katucha, mais dans son propre intérêt.

Car, dans l’état de folie égoïste ou il se trouvait alors, Nekhludov ne pouvait penser qu’à lui. Il se demandait ce que l’on dirait de lui si l’on apprenait la façon dont il s’était conduit à l’égard de la jeune fille : et il ne songeait nullement à ce que celle-ci pouvait ressentir, ni à ce qui risquait de lui arriver.

Il était très anxieux, par exemple, de savoir si Chembok devinait ses relations avec Katucha. — Voilà donc pourquoi tu t’es subitement pris d’une telle affection pour tes tantes ! — lui dit Chembok dès qu’il eut aperçu la jeune fille. — Ma foi, je crois bien qu’à ta place j’aurais aussi prolongé mon séjour ! Une vraie beauté !

Et Nekhludov pensait encore que, si pénible que fût pour lui de devoir partir avant d’avoir pu rassasier ses désirs, l’obligation où il était de partir avait toutefois un grand avantage : elle avait l’avantage de rompre, d’un seul coup, des relations qui eussent été difficiles à maintenir. Et il pensait encore qu’il avait le devoir de donner à Katucha de l’argent, non point pour elle, non point pour lui venir en aide, mais parce que c’est ainsi que faisait tout homme d’honneur en pareille circonstance. Et, en effet, il résolut de lui donner de l’argent, une somme en rapport avec leur situation à l’un et à l’autre.

Après le dîner, il l’attendit dans le corridor. En le voyant, elle devint toute rouge et voulut s’enfuir, lui désignant, d’un coup d’œil, la porte de la chambre de Matréna, qui était entr’ouverte. Mais il la retint par le bras.

— Je tiens à te demander pardon, — lui dit-il en essayant de lui glisser dans la main une enveloppe où il avait mis un billet de cent roubles. — Tiens…

Elle regarda l’enveloppe, fronça les sourcils, secoua la tête, et repoussa la main tendue du jeune homme.

— Allons, prends ! — murmura-t-il. Il lui enfonça l’enveloppe dans l’ouverture de son corsage. Puis, fronçant à son tour les sourcils, et soupirant, comme s’il s’était blessé, il courut s’enfermer dans sa chambre. Et longtemps ensuite il marcha de long en large, et il soupira, et le souvenir de cette scène le tortura comme eût fait une vraie blessure. Mais que faire ? Tout le monde n’agissait-il pas de même ? N’est-ce pas ainsi qu’avait agi Chembok à l’égard de la gouvernante qu’il avait séduite ? n’est-ce pas ainsi qu’avait agi son oncle Grégoire ? n’est-ce pas d’une façon analogue qu’avait agi son propre père, quand il avait eu d’une paysanne, à la campagne, ce fils naturel qui vivait encore ? Et puisque tout le monde agissait de cette façon, c’est donc de cette façon qu’on devait agir ! Et par de telles raisons il essayait de se rassurer, mais sans jamais y parvenir tout à fait. Le souvenir de sa dernière entrevue avec Katucha brûlait sa conscience.

Dans le fond, dans le coin le plus profond de son cœur, il sentait qu’il avait agi d’une façon si vilaine, si basse, si cruelle, qu’il avait désormais perdu le droit non seulement de juger personne, mais même de regarder personne en face. Et cependant il était forcé de se considérer soi-même comme un homme plein de noblesse, d’honneur et de générosité : ce n’était qu’à ce prix qu’il pouvait continuer à vivre la vie qu’il vivait. Et pour cela il n’y avait qu’un seul moyen : ne point penser à ce qu’il venait de faire. Aussi s’entraîna-t-il à n’y point penser.

L’existence nouvelle qui s’ouvrait devant lui, le voyage, les camarades, la guerre, autant de circonstances qui lui rendaient la chose plus facile. Et, à mesure que le temps coulait, il oubliait davantage, de telle sorte qu’il avait vraiment fini par oublier tout à fait.

Il avait eu cependant un serrement de cœur lorsque, plusieurs mois après son retour de la guerre, étant venu chez ses tantes, il avait appris que Katucha n’était plus chez elles, qu’elle avait quitté la maison peu de temps après son départ, qu’elle avait eu un enfant, et que, au dire des deux vieilles demoiselles, elle était tombée au degré le plus bas de la corruption. À en juger par les dates, l’enfant qu’elle avait mis au monde pouvait être de lui : mais il pouvait aussi ne pas être de lui. Les tantes, en lui racontant cela, avaient ajouté que d’ailleurs Katucha, même avant de les quitter, s’était complètement pervertie : c’était une nature vicieuse et mauvaise, comme sa mère.

Ce jugement porté par les deux tantes plaisait à Nekhludov : il s’en trouvait, en quelque sorte, justifié et absous. Il eut d’abord, toutefois, l’intention de rechercher Katucha et l’enfant ; mais comme, au fond de son cœur, le Souvenir de sa conduite continuait à lui être pénible et à lui faire honte, il ne tenta, en fait, aucune des démarches qu’il avait projetées ; et il oublia sa faute plus profondément encore, et il cessa tout à fait d’y penser.

Et voici maintenant qu’un hasard extraordinaire venait lui remettre tout en mémoire, et le forçait à reprendre conscience de l’égoïsme, de la cruauté, de la bassesse qui lui avaient permis, durant ces neuf ans, de vivre tranquillement avec une telle faute sur le cœur ! Mais il était loin encore de consentir à avouer franchement cette conscience de son indignité ; et, dans ce moment, il ne pensait qu’aux moyens d’éviter que tout ne fût découvert, et que Katucha ou son avocat, en révélant tout, ne le montrassent aux yeux de tous tel qu’il avait été.

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CHAPITRE VI


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 I 


C’est dans cette disposition d’esprit, que se trouvait Nekhludov pendant que, dans la salle du jury, il attendait la reprise de la séance. Assis près de la fenêtre, il entendait bruire autour de lui les conversations de ses collègues, et, sans arrêt, il fumait des cigarettes.

Le marchand jovial, évidemment, sympathisait de toute son âme avec son confrère, le défunt Smielkov, et goûtait fort sa manière de se divertir.

— Hé ! il s’amusait solidement, à la sibérienne ! Et pas bête, le gaillard ! Il avait, ma foi, choisi un beau brin de fille !

Le président du jury exposait des considérations d’où l’on pouvait conclure que tout le nœud de l’affaire allait consister dans les expertises. Pierre Gérassimovitch plaisantait avec le commis juif, et tous deux riaient aux éclats.

Quand l’huissier du tribunal, avec sa démarche sautillante, entra dans la salle pour rappeler les jurés, Nekhludov éprouva un sentiment de terreur, comme si ce n’était pas lui qui allait juger, mais qu’on l’emmenât pour être jugé. Dans le fond de son cœur, il se rendait compte, dès lors, qu’il était un misérable, indigne de regarder les autres hommes en face ; et cependant telle était en lui la force de l’habitude que c’est du pas le plus assuré qu’il remonta sur l’estrade et regagna son siège, au premier rang, tout près de celui du président ; après quoi il croisa tranquillement ses jambes et se mit à jouer avec son pince-nez. Les prévenus, eux aussi, avaient été emmenés hors de la salle : on les y ramenait dans ce même moment.

De nouvelles figures avaient été introduites sur l’estrade. C’étaient les témoins. Nekhludov observa que Katucha jetait de fréquents coups d’œil sur une grosse dame très somptueusement vêtue de soie et de velours, coiffée d’un immense chapeau aux rubans démesurés, et ayant les bras nus jusqu’au coude. Assise au premier rang des témoins, cette dame tenait en main un ridicule des plus élégants. C’était — Nekhludov ne tarda pas à l’apprendre — la maîtresse de la maison où avait, en dernier lieu, « travaillé » la Maslova.

On procéda aussitôt à l’audition des témoins. On leur demanda leurs noms, prénoms, leur religion, etc. Et quand ensuite on leur eut demandé s’ils voulaient être interrogés sous la foi du serment ou non, de nouveau apparut sur l’estrade, traînant péniblement ses pieds, le vieux pope ; et de nouveau le vieillard, taquinant la croix d’or qui pendait sur sa poitrine, se dirigea vers le crucifix, où il fit prêter serment aux témoins et à l’expert, toujours avec la même sérénité, avec la même conscience de remplir une fonction éminemment grave et utile.

Cette cérémonie achevée, le président fit sortir tous les témoins, à l’exception d’un seul, qui se trouva être la grosse dame, Mme Kitaiev, directrice de la maison de tolérance. Mme Kitaiev fut invitée à dire ce qu’elle savait concernant l’affaire de l’empoisonnement. Avec un sourire affecté, plongeant sa tête dans son chapeau à chacune de ses phrases et parlant avec un accent allemand très marqué, la dame exposa, minutieusement et méthodiquement, tout ce qu’elle savait. Elle raconta comment le riche marchand sibérien Smielkov était venu une première fois dans sa maison, comment il y était revenu une seconde fois, — « en extase », ajouta-t-elle avec un léger sourire, — comment il avait continué à boire et à régaler toutes les femmes, et comment enfin, n’ayant pas assez d’argent sur lui, il avait envoyé à l’hôtel où il demeurait cette même Lubka, « pour qui il s’était pris d’une vraie prédilection », dit-elle en souriant de nouveau et en tournant ses regards vers la prévenue.

Nekhludov crut voir que la Maslova, en entendant ces paroles, avait souri aussi ; et ce sourire fit naître en lui une impression de dégoût. Un mélange singulier de répulsion et de souffrance s’empara de lui.

— Le témoin voudrait-il nous dire son opinion sur la Maslova ? — demanda à Mme Kitaiev l’avocat de la Maslova, un jeune homme qui se préparait à entrer dans la magistrature, et que le tribunal avait désigné d’office pour défendre la prévenue.

— Mon opinion sur elle est aussi bonne que possible ! — répondit Mme Kitaiev. — C’est une jeune personne d’excellentes manières, et pleine de chic. Elle a été élevée dans une famille noble : elle sait même le français ! Peut-être lui est-il arrivé autrefois de boire un peu trop : mais jamais je ne l’ai vue s’oublier une seule minute. Une jeune personne tout à fait gentille !

Katucha avait tenu les yeux fixés sur Mme Kitaiev ; elle les transporta ensuite sur les jurés, et notamment sur Nekhludov, qui observa qu’au même instant son visage prenait une expression grave et presque sévère. Longtemps ces deux yeux, avec leur étrange regard, restèrent fixés sur Nekhludov ; et lui, malgré son épouvante, il ne pouvait détacher ses yeux de ces prunelles noires qui pesaient sur lui. Il se rappelait la nuit décisive, le craquement de la glace sur la rivière, le brouillard, et cette lune échancrée, renversée, qui s’était levée, vers le matin, éclairant quelque chose de sombre et de terrible. Ces deux yeux noirs, fixés sur lui, lui rappelaient, malgré lui, quelque chose de sombre et de terrible. « Elle m’a reconnu ! » songeait-il. Et, machinalement, il se soulevait sur son siège, attendant l’arrêt.

Mais la vérité est que, cette fois encore, elle ne l’avait nullement reconnu. Elle poussa un petit soupir, et de nouveau tourna ses yeux vers le président. Et Nekhludov soupira aussi : « Ah ! — songea-t-il — mieux eut valu qu’elle m’eût reconnu tout de suite ! »

Il éprouvait une impression pareille à celle qu’il avait maintes fois éprouvée à la chasse, lorsqu’il avait à achever un oiseau blessé : une impression mêlée de pitié et de chagrin. L’oiseau blessé se débat dans la carnassière ; et on le plaint, et on hésite, et en même temps on souhaite de l’achever au plus tôt.

C’était un mélange de sentiments du même genre qui remplissait à cette heure l’âme de Nekhludov, pendant qu’il écoutait les dépositions des témoins.


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 II 


Or l’affaire, comme par un fait exprès, traînait en longueur. Après qu’on eut interrogé un à un les témoins et l’expert, après que, suivant l’habitude, le substitut du procureur et les avocats eurent posé, de l’air le plus important, une foule de questions inutiles, le président invita les jurés à prendre connaissance des pièces à conviction, qui consistaient en une dizaine de bocaux, en un filtre qui avait servi à l’analyse du poison, et en une énorme bague avec une rose de brillants, une bague si énorme qu’elle avait dû orner un index d’une grosseur inaccoutumée. Tous ces objets étaient revêtus d’un sceau et accompagnés d’une étiquette.

Les jurés s’apprêtaient à se lever de leurs sièges pour aller examiner ces objets, lorsque le substitut du procureur, se redressant, demanda qu’avant de montrer les pièces à conviction on donnât lecture des résultats de l’enquête médicale pratiquée sur le cadavre du défunt Smielkov.

Le président, qui pressait l’affaire autant qu’il pouvait afin de rejoindre au plus vite sa Suissesse, savait en outre fort bien que la lecture de ces documents ne pourrait avoir d’autre effet que d’ennuyer tout le monde. Il savait que le substitut du procureur en exigeait la lecture uniquement parce qu’il avait le droit de l’exiger. Mais le président savait aussi qu’il ne pouvait pas s’y opposer, et force lui fut d’ordonner la lecture. Le greffier prit des papiers, et, de sa voix grasseyante, lugubrement, il se mit à lire.

De l’examen extérieur du cadavre résultait la conclusion que :

1° La taille de Féraponte Smielkov était de 2 archines 12 verchoks (« Un rude gaillard, tout de même ! » — murmura le marchand à l’oreille de Nekhludov) ;

2° L’âge, autant qu’un examen extérieur permettait d’en juger, devait être d’environ quarante ans ;

3° Le cadavre, au moment de l’examen, était très gonflé ;

4° Les veines étaient d’une couleur verdâtre, parsemées de taches noires ;

5° La peau était soulevée sur toute la surface du corps, et pendante en plusieurs endroits ;

6° Les cheveux, d’un roux sombre et très épais, se détachaient de la peau au moindre contact du doigt ;

7° Les yeux sortaient de l’orbite et la cornée était ternie ;

8° Des narines, des deux oreilles et de la bouche entr’ouverte, découlait un pus mousseux et fétide ;

9° Le cadavre n’avait presque pas de cou, par suite du gonflement de la face et du buste ;

l0° Etc., etc…

Sur quatre pages s’étalait ainsi, en vingt-sept points, la description de tous les détails notés au sujet du cadavre gonflé du joyeux Smielkov, qui avait profité de son séjour dans la ville pour s’amuser tout son soûl. Et l’invincible sentiment de dégoût qu’éprouvait Nekhludov s’accrut encore sous l’effet de cette lecture macabre. La vie de Katucha, et le pus découlant des narines du marchand, et ces yeux sortis de leurs orbites, et la façon dont lui-même jadis s’était conduit envers la jeune fille, tout cela lui paraissait former un ensemble ignoble et écœurant.

Quand enfin la lecture de l’examen extérieur fut achevée, le président poussa un soupir de soulagement et releva la tête ; mais aussitôt le greffier se mit à lire un second document, le procès-verbal de l’examen intérieur du cadavre.

Le président laissa de nouveau retomber sa tête et, s’accoudant sur la table, plaça ses mains devant ses yeux. Le marchand jovial, assis près de Nekhludov, faisait de vigoureux efforts pour échapper au sommeil, et, de temps à autre, baissait la tête en avant, d’un mouvement brusque ; les prévenus eux-mêmes et les gendarmes qui les gardaient se tenaient immobiles, envahis d’une somnolence.

L’examen intérieur du cadavre avait montré que :

1° La peau de l’enveloppe du crâne était légèrement séparée des os, sans qu’il y eût aucune trace d’hémorragie ;

2° Les os du crâne étaient de dimension normale, et intacts ;

3° Sur l’enveloppe du cerveau se voyaient deux petites taches, d’environ quatre pouces, etc., etc… Il y avait encore treize autres points du même genre.

Suivaient les noms des témoins de l’enquête, leurs signatures, et enfin les conclusions du médecin-expert, déclarant que, des changements produits dans l’estomac, les intestins, et les reins du marchand Smielkov, on pouvait inférer, suivant toute vraisemblance, que Smielcov était mort de l’absorption d’un poison, avalé par lui en même temps que de l’eau-de-vie. Quant à dire exactement le nom du poison, cela était impossible ; et, quant à l’hypothèse que le poison avait été absorbé en même temps que l’eau-de-vie, cette hypothèse se fondait sur la grande quantité d’eau-de-vie contenue dans l’estomac du marchand.

— Hé ! on voit qu’il buvait ferme ! — murmura de nouveau à l’oreille de Nekhludov son voisin le marchand, soudain réveillé.

La lecture de ces procès-verbaux avait duré près d’une heure ; mais le substitut du procureur était insatiable. Quand le greffier eut fini de lire les conclusions du médecin-expert, le président dit, en se tournant vers le substitut :

— Je crois qu’il n’y a pas d’utilité à lire les résultats de l’analyse des viscères !

— Pardon, je demande que lecture en soit faite ! — dit, d’un ton sévère, sans regarder le président, le représentant du ministère public, en même temps qu’il se penchait légèrement sur le côté ; et son ton de voix donnait à entendre que c’était son droit d’exiger cette lecture, et qu’il ne renoncerait à son droit pour rien au monde, et que le refus de cette lecture serait un motif de cassation du procès.

Le juge à la grande barbe se sentait de nouveau dérangé par son catarrhe d’estomac.

— Pourquoi cette lecture ? — demanda-t-il au président. Cela ne servira qu’à nous faire perdre du temps ! Le juge aux lunettes dorées, lui, ne disait rien. Il regardait devant lui, d’un air sombre et décidé, en homme qui n’attendait rien de bon ni de sa femme en particulier, ni de la vie en général.

Et la lecture de l’acte commença :

« Le 15 décembre 188…, nous, soussigné, sur l’ordre de l’inspection médicale, et en vertu de l’article…, — le greffier s’était remis à lire d’un ton résolu, élevant le diapason de sa voix, comme pour vaincre sa propre somnolence et celle de la salle entière, — en présence du délégué de la susdite inspection médicale, avons procédé à l’analyse des objets dénommés ci-dessous :

« 1° Du poumon droit et du cœur (enfermés dans un bocal de verre de six livres) ;

« 2° Du contenu de l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 3° De l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 4° Du foie, de la rate et des reins (enfermés dans un bocal de verre de trois livres) ;

« 5° Des intestins (enfermés dans un bocal de verre de six livres)… »

À cet endroit de la lecture, le président murmura quelque chose dans l’oreille de l’un, puis de l’autre de ses deux assesseurs. Ayant reçu de tous les deux une réponse affirmative, il fit signe au greffier de cesser de lire.

— Le tribunal estime cette lecture inutile, — déclara-t-il.

Aussitôt le greffier se tut et se mit à réunir les feuillets du procès-verbal, tandis que le substitut du procureur griffonnait une note, d’un air irrité.

— Messieurs les jurés peuvent, dès maintenant, prendre connaissance des pièces à conviction, — dit le président. Bon nombre de jurés se levèrent ; et, manifestement préoccupés de la façon dont ils devaient tenir leurs mains durant l’inspection, ils s’approchèrent de la table, où, l’un après l’autre, ils considérèrent la bague, les bocaux et le filtre. Le marchand se risqua à passer la bague à un de ses doigts.

— Eh bien ! — dit-il à Nekhludov en regagnant sa place, — eh bien ! voila un doigt ! Gros comme un gros concombre ! — ajouta-t-il.


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 III 


Quand les jurés eurent examiné les pièces à conviction, le président déclara l’enquête judiciaire terminée ; et, sans interruption, pressé comme il était d’expédier l’affaire, il donna la parole au substitut du procureur. Il se disait que le substitut, lui aussi, était homme, que, sans doute, lui aussi avait hâte de fumer, de manger, et qu’il aurait pitié de l’assistance. Mais le substitut du procureur n’eut pitié ni de lui-même ni des autres. Ce magistrat, naturellement sot, avait, en outre, le malheur d’être sorti du gymnase avec une médaille d’or, et plus tard, à l’Université, d’avoir remporté un prix pour sa thèse sur les Servitudes dans le droit romain ; de telle sorte qu’il était, au plus haut degré, vaniteux, satisfait de soi, — ce à quoi avaient encore contribué ses succès auprès des femmes ; — et la conséquence de tout cela était que sa sottise naturelle avait pris des proportions extraordinaires.

Lorsque le président lui eut donné la parole, il se leva lentement, guindant ses formes élégantes dans son uniforme brodé ; et, ayant posé ses deux mains sur son pupitre, ayant incliné la tête, ayant promené un large regard sur toute l’assistance, à l’exception des prévenus, il commença son discours, qu’il avait eu le temps de préparer pendant la lecture des procès-verbaux :

« L’affaire qui est soumise à votre jugement, Messieurs les jurés, constitue, si je puis employer cette expression, un fait de criminalité essentiellement caractéristique. »

Le réquisitoire du substitut du procureur devait avoir, dans sa pensée, une portée générale, et ressembler ainsi aux discours fameux qui avaient fondé la gloire des grands avocats. Son auditoire de ce jour-là n’était, en vérité, formé que de couturières, de cuisinières, de cochers et de portefaix, mais ce n’était pas une considération qui pût l’arrêter. Les maîtres du barreau, eux aussi, avaient débuté devant des auditoires du même genre. Et le substitut s’était donné pour principe de s’élever toujours, comme il disait, « jusqu’au sommet des questions », en dégageant la signification psychologique de chaque délit, et en mettant à nu la plaie sociale dont ce délit était l’expression.

« Vous voyez devant vous, Messieurs les jurés, un crime absolument typique de notre fin de siècle, un crime qui porte en lui, pour ainsi parler, tous les traits spécifiques de ce processus particulier de décomposition morale qui atteint aujourd’hui de nombreux éléments de notre société… »

Le substitut du procureur parla très longtemps sur ce ton. Il avait surtout deux choses en vue, pendant qu’il prononçait son réquisitoire : il s’efforçait, d’abord, de faire mention de chacun des faits relatifs à l’affaire, grands ou petits ; et d’autre part, et surtout, il tenait à ne pas s’arrêter une seule minute, à faire en sorte que son discours coulât sans interruption pendant une durée d’au moins une heure et quart. Une fois, cependant, il dut s’arrêter, ayant perdu le fil de son argumentation ; mais dès l’instant d’après il reprit son élan, et parvint même à racheter ce trouble momentané par un supplément d’éloquence. Il parlait tantôt d’une voix basse et insinuante, en se balançant d’un pied sur l’autre et en fixant les jurés, tantôt d’un ton posé et naturel, en consultant ses dossiers, et tantôt encore d’une voix tonnante et inspirée, en se tournant vers le public et les avocats. Seuls les prévenus, qui tous trois avaient les yeux rivés sur lui, n’obtinrent pas de lui l’honneur d’un coup d’œil. Son réquisitoire était tout rempli des formules les plus nouvelles, de ces formules qui étaient alors de mode dans son cercle, et qui passaient alors, et qui passent aujourd’hui encore, pour le dernier mot de la science. Il y était question d’hérédité, de criminalité innée, et de Lombroso, et de Tarde, et d’évolution, et de lutte pour la vie, et de Charcot, et de dégénérescence.

Le marchand Smielkov, d’après la définition du substitut du procureur, était le type du Russe naturel et foncier, qui, par l’effet de sa confiance et de sa générosité, était devenu la proie d’êtres profondément pervers, au pouvoir desquels il était tombé. Simon Kartymkine était un produit atavique de l’ancien servage, un homme incomplet, sans instruction, sans principes, sans religion. Euphémie Botchkov, sa maîtresse, était une victime de l’hérédité : son apparence physique et son caractère moral présentaient tous les stigmates de la dégénérescence. Mais l’agent principal du crime était la Maslova, qui représentait, sous sa forme la plus basse, le type de la décadence sociale contemporaine.

« Cette créature, — poursuivait le substitut, toujours sans tourner les yeux vers elle, — au contraire de ses complices, a été admise à jouir du bienfait de l’instruction. Nous venons d’entendre tout à l’heure la déposition de la directrice de la maison où elle était : elle nous a dit que la prévenue sait non seulement lire et écrire, mais qu’elle comprend et parle le français. Fille naturelle, marquée sans doute d’une tare atavique, la Maslova a été élevée dans une famille noble des plus distinguées ; elle aurait pu parfaitement vivre d’un travail honorable ; mais elle a abandonné ses bienfaiteurs pour se livrer tout entière à ses mauvais instincts ; et c’est pour pouvoir mieux les satisfaire qu’elle est entrée dans une maison de tolérance, où sa supériorité intellectuelle lui a permis, — comme vous venez de l’entendre affirmer. Messieurs les jurés, — d’exercer sur ses adorateurs cette « influence mystérieuse dont la science s’est tant occupée ces temps derniers, et que l’école de Charcot, en particulier, a si heureusement définie la suggestion mentale. C’est ce pouvoir de suggestion qu’elle a exercé sur l’honnête et naïf géant russe qui lui est tombé entre les mains, et de la confiance de qui elle a usé pour le dépouiller d’abord de son argent, puis de sa vie ! »

— Ma parole d’honneur, il divague ! — dit avec un sourire le président, en se penchant vers le juge sévère.

— Un terrible imbécile ! — répondit le juge sévère.

« Messieurs les jurés, — poursuivait pendant ce temps le substitut du procureur, avec une inclinaison de tête pleine de déférence, — c’est entre vos mains qu’est désormais le sort de ces trois criminels ; et c’est aussi entre vos mains qu’est, en partie, le sort de la société, car votre jugement à toute l’importance d’un grand acte social. Vous pénétrerez jusqu’au fond de la signification de ce crime ; vous vous convaincrez du danger que constituent, pour la société, des éléments dégénérés, des phénomènes pathologiques, dirais-je, tels que la Maslova ; et vous préserverez la société de la contagion de ces phénomènes, vous empêcherez les éléments sains et robustes de la société d’être contaminés au contact de ces éléments morbides ! »

Et, comme s’il était lui-même écrasé de l’importance sociale du verdict à venir, le substitut du procureur, ravi de son discours, se laissa retomber sur son siège. Le sens positif de son réquisitoire, sous l’amoncellement de fleurs d’éloquence dont il l’avait recouvert, consistait à soutenir que la Maslova avait hypnotisé le marchand, qu’elle s’était emparée de toute sa confiance, qu’elle avait voulu le dépouiller de son argent, et que, son projet ayant été découvert par Simon et Euphémie, elle s’était vue forcée de partager avec eux. Puis, pour cacher la trace de son vol, elle avait contraint le marchand à revenir avec elle à l’hôtel, où elle l’avait empoisonné.

Aussitôt que le réquisitoire fut terminé, on vit se lever, au banc des avocats, un petit homme d’âge moyen, en habit, avec un vaste plastron fortement empesé ; et aussitôt ce petit homme commença un vigoureux discours pour défendre Kartymkine et la Botchkova. C’était un agent d’affaires assermenté, et les deux prévenus lui avaient d’avance donné 300 roubles pour sa plaidoirie. Aussi ne négligea-t-il rien pour les innocenter l’un et l’autre en rejetant toute la faute sur la Maslova.

Il s’attacha en particulier à réfuter l’affirmation de la Maslova, qui avait dit que Simon et Euphémie se trouvaient dans la chambre au moment ou elle avait pris l’argent. L’affirmation, — déclarait l’agent d’affaires, — ne pouvait avoir aucune valeur, venant de la part d’une personne convaincue du crime d’empoisonnement. Les 1.800 roubles déposés en banque par Simon pouvaient parfaitement être le produit des gains de deux domestiques laborieux et honnêtes, qui, de l’aveu du directeur de l’hôtel, recevaient chaque jour de trois à cinq roubles de pourboire. Quant à l’argent du marchand, il avait été incontestablement volé par la Maslova, qui, ou bien l’avait donné à quelqu’un, ou bien l’avait perdu, l’enquête ayant prouvé qu’elle était, cette nuit là, en état d’ivresse. Et sur le fait même de l’empoisonnement, le doute était moins possible encore : la Maslova reconnaissait, elle-même, que c’était elle qui avait versé le poison.

En conséquence, l’agent d’affaires priait les jurés de déclarer Kartymkine et la Botchkova innocents du vol de l’argent, ajoutant que, si même les jurés les reconnaissaient coupables du vol de l’argent, il les priait de les déclarer innocents de l’empoisonnement, ou, en tout cas, d’écarter l’hypothèse de la préméditation.

Pour conclure, le défenseur de Simon et d’Euphémie fit remarquer que « les brillantes considérations de M. le substitut du procureur sur l’atavisme », de quelque importance qu’elles pussent être au point de vue scientifique, se trouvaient inapplicables dans l’espèce, la Botchkova étant née de père et mère inconnus.

Le substitut du procureur prit une mine fâchée, inscrivit en hâte quelque chose sur un papier, et haussa les épaules d’un geste dédaigneux.

Quand le premier avocat se fut rassis, le défenseur de la Maslova se leva, et, d’un ton timide, en bégayant, il se déchargea de sa plaidoirie.

Sans nier que la Maslova eût pris part au vol de l’argent, il se borna à soutenir qu’elle n’avait pas eu l’intention d’empoisonner Smielkov et ne lui avait donné la poudre que pour l’endormir. Il voulut ensuite se lancer à son tour dans l’éloquence, en faisant un tableau de la façon dont sa cliente avait été poussée au vice par un homme qui l’avait séduite et qui était resté impuni, tandis qu’elle-même avait dû porter tout le poids de sa faute ; mais cette excursion dans le domaine de la psychologie pathétique ne lui réussit pas, et chacun eut le sentiment qu’elle était manquée. Au moment ou il s’étendait sur la cruauté des hommes et l’infériorité sociale et légale de la condition des femmes, le président, pour le tirer d’embarras, l’invita à rentrer dans la discussion des faits.

L’avocat se hâta de terminer sa plaidoirie. Après lui, le substitut du procureur prit de nouveau la parole. Il tenait à défendre ses vues sur l’atavisme et à répondre aux critiques dirigées contre elles par l’agent d’affaires. Il déclara que, si même la Botchkova était fille de « parents inconnus, la valeur scientifique de la théorie de l’atavisme n’en était nullement diminuée : « Cette théorie, dit-il, est si solidement établie par la science que nous pouvons désormais non seulement, de l’atavisme, déduire le crime mais aussi, du crime, induire l’atavisme. »

Quant à la supposition émise par le second avocat, et suivant laquelle la Maslova aurait été pervertie par un séducteur plus ou moins imaginaire (le substitut insista d’une façon particulièrement ironique sur le mot « imaginaire »), toutes les données portaient plutôt à croire que c’était elle qui avait toujours été la séductrice des innombrables victimes que le hasard avait mises à portée de sa main. Cela dit, le substitut se rassit d’un air victorieux.

Le président demanda alors aux prévenus ce qu’ils avaient à ajouter pour leur défense.

Euphémie Botchkov répéta, une dernière fois, qu’elle ne savait rien, n’avait rien fait, et que seule la Maslova était coupable de tout.

Simon se borna à redire :

— Qu’il en soit comme vous voudrez, mais je suis innocent !

Quand vint le tour de la Maslova, elle ne dit rien. Le président lui ayant demandé ce qu’elle avait à ajouter pour sa défense, elle leva simplement les yeux sur lui, puis les promena sur toute la salle, comme une bête traquée ; et puis elle les baissa de nouveau et se mit à pleurer avec de grands sanglots.

— Qu’avez-vous ? — demanda le marchand à son voisin Nekhludov, qui venait de faire entendre brusquement un cri singulier. Ce cri était, en réalité, un sanglot. Mais Nekhludov ne se rendait toujours pas compte de sa situation nouvelle, et c’est à la tension de ses nerfs qu’il attribua ce sanglot imprévu, comme aussi les larmes dont ses yeux étaient inondés.

La crainte de l’opprobre dont il ne manquerait pas d’être couvert si tout le monde, là, dans la salle du tribunal, apprenait sa conduite à l’égard de la Maslova, cette crainte l’empêchait d’avoir conscience du travail intérieur qui, peu à peu, se faisait en lui.


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 IV 


Quand les prévenus eurent achevé de dire « ce qu’ils avaient à dire pour leur défense », on s’occupa de rédiger les questions qui seraient posées aux jurés. Et, aussitôt après, le président commença son résumé des débats.

Avant d’aborder l’affaire elle-même, il expliqua très longuement aux jurés, avec des intonations protectrices, que le vol simple ne devait pas être confondu avec le vol par effraction, et que le fait de dérober quelque chose dans un endroit clos devait être soigneusement distingué du fait de dérober quelque chose dans un endroit ouvert. En expliquant tout cela, il arrêtait de préférence ses regards sur Nekhludov, comme si c’eût été tout particulièrement à lui que fussent destinées les explications, afin que lui-même à son tour, les ayant comprises, se chargeât de les confirmer à ses compagnons du jury. Puis, lorsqu’il eut jugé son auditoire suffisamment imprégné de ces importantes vérités, il passa à des vérités d’un autre ordre. Il exposa que le meurtre signifiait un acte d’où résultait la mort d’un homme, et que, par suite, l’empoisonnement constituait bien un meurtre. Et, quand cette vérité-là, elle aussi, lui parut suffisamment établie, il expliqua aux jurés que, dans le cas où le vol et le meurtre se trouvaient réunis, il y avait ce qu’on appelait un meurtre accompagné de vol.

Le président, cependant, n’oubliait pas qu’il avait hâte de terminer l’affaire au plus vite, afin de rejoindre sa Suissesse, qui l’attendait. Mais il était tellement accoutumé à son métier que, dès qu’il commençait à parler, il ne pouvait plus s’arrêter. Aussi expliqua-t-il longuement aux jurés que, si les prévenus leur paraissaient coupables, ils avaient le droit de les déclarer coupables, et que, s’ils leur paraissaient innocents, ils avaient le droit de les déclarer innocents ; que, s’ils les reconnaissaient coupables sur l’un des chefs de l’accusation et innocents sur l’autre, ils avaient le droit de les déclarer coupables sur l’un, innocents sur l’autre. Il leur dit ensuite que, bien que ce droit leur fût départi en toute plénitude, ils avaient le devoir d’en faire un usage raisonnable. Mais, au moment où il allait leur expliquer encore que, s’ils faisaient une réponse affirmative aux questions posées, leur réponse s’appliquerait à l’ensemble de la question, et que, s’ils voulaient que leur réponse portât seulement sur une partie de telle ou telle question, ils devaient avoir soin de le spécifier ; au moment où il allait se lancer dans cette nouvelle explication, qui lui aurait pris encore un bon quart d’heure, il eut l’idée de regarder sa montre et s’aperçut avec épouvante qu’il était déjà trois heures moins cinq minutes. Aussi se hâta-t-il d’aborder le fond de l’affaire.

— Voici quel est le fond de l’affaire qui vous est soumise, — commença-t-il, et il se mit à répéter tout ce qui avait été dit déjà un grand nombre de fois et par les avocats, et par le substitut du procureur, et par les témoins.

Le président parlait, et, à ses deux côtés, les deux assesseurs écoutaient d’un air pénétré, en regardant à la dérobée leur montre, et en trouvant que le discours était un peu long, mais d’ailleurs excellent, c’est-à-dire tel qu’il devait être. C’était aussi le sentiment du substitut du procureur, et de tout le personnel du tribunal, et de la salle entière.

Le résumé fini, tout ce qu’il y avait à dire semblait dit. Mais le président ne pouvait se décider à cesser de parler, tant il avait de plaisir à écouter les intonations caressantes de sa voix : de sorte qu’il jugea à propos de dire encore aux jurés quelques mots sur l’importance du droit que la loi leur conférait, et sur la sagesse et sur la circonspection avec lesquelles ils devaient user de ce droit, — en user, non en abuser, — et sur ce que leur serment les liait. Il leur dit qu’ils étaient la conscience de la société, et que le secret de leurs délibérations devait être sacré, etc., etc.

Dès l’instant où le président avait commencé à parler, la Maslova avait fixé les yeux sur lui, comme si elle eût craint de perdre un seul mot de ce qu’il disait. Aussi Nekhludov put-il la considérer longuement, sans avoir à redouter de rencontrer son regard. Et il sentit se passer en lui ce qui se passe d’ordinaire en chacun de nous, quand nous revoyons, après des années, un visage qui autrefois nous a été familier. Il avait été frappé d’abord des changements survenus pendant la séparation ; mais peu à peu l’impression de ces changements s’effaçait, et le visage redevenait pareil à ce qu’il avait été dix ans auparavant. Les yeux de son âme, reprenant le dessus sur ses sens, ne lui faisaient plus voir que les traits essentiels, ceux qui exprimaient l’individualité de la jeune femme, ceux que nul changement n’avait pu modifier.

Oui, malgré la tenue de prison, malgré tout l’ensemble du corps devenu plus ample, malgré la poitrine fortement développée, malgré l’épaississement du bas du visage, malgré les rides du front et des tempes, malgré le gonflement des paupières et malgré l’expression pitoyable et impudente à la fois de l’ensemble du visage, c’était bien la même Katucha qui, une certaine nuit de Pâques, avait si innocemment levé son regard sur lui, qui l’avait regardé de ses yeux amoureux, tout souriants de bonheur et tout brillants de vie !

« Et un hasard aussi prodigieux ! Que cette affaire se trouve jugée précisément dans la session où je suis juré, afin que, n’ayant jamais rencontré Katucha depuis dix ans, je la revoie ici, sur le banc des accusés ! Et comment tout cela finira-t-il ? Ah ! si cela pouvait, du moins, se hâter de finir ! »

Il ne cédait toujours pas au sentiment de repentir qui, peu à peu, se formait et grandissait en lui. Il s’obstinait à voir là un simple accident qui passerait sans troubler sa vie. Et déjà il reconnaissait la bassesse de ce qu’il avait fait, il avait l’impression qu’une main puissante le ramenait de force en présence de sa faute ; mais il ne voulait toujours pas voir la véritable signification de ce qu’il avait fait, ni comprendre ce que cette main qui le poussait exigeait de lui. Il se refusait à croire que ce qu’il avait devant lui fût son œuvre. Mais la main invisible le tenait, le serrait, et déjà il pressentait qu’elle ne le lâcherait lus.

Il s’efforçait de paraître vaillant, il croisait ses jambes l’une sur l’autre d’un air dégagé, il jouait avec son pince-nez, il gardait une pose pleine d’abandon et de naturel, assis sur son siège au premier rang des jurés. Et pendant ce temps, au fond de son âme, il se rendait compte déjà de toute l’ignominie, non seulement de sa conduite d’autrefois à l’égard de Katucha, mais de toute cette vie inutile, perverse, méchante et misérable qu’il menait depuis douze ans. Et c’était comme si le rideau qui, jusque-là, lui avait caché d’une étrange façon et l’infamie de sa conduite envers Katucha et toute la vanité de sa vie, c’était comme si ce rideau eût commencé déjà à se soulever devant lui, lui permettant d’entrevoir ce que, jusqu’alors, il lui avait caché.


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 V 


Enfin le président acheva son discours, et, agitant en l’air, d’un geste gracieux, la feuille qui contenait la liste des questions, il la remit au président du jury. Les jurés se levèrent, et, mal à l’aise, comme s’ils avaient honte d’être là et qu’ils fussent heureux de pouvoir quitter leurs sièges, ils passèrent, l’un derrière l’autre, dans leur salle de délibérations. Dès que la porte se fût refermée sur eux, un gendarme se plaça devant cette porte, tira son épée du fourreau, la mit sur son épaule, et resta ainsi en faction. Les juges se levèrent et sortirent aussi ; et l’on emmena aussi les prévenus.

En entrant dans leur salle de délibérations, les jurés, cette fois comme la précédente, commencèrent par prendre des cigarettes et les allumer. La conscience de ce qu’il y avait d’artificiel et de faux dans leur position, cette conscience que tous avaient éprouvée plus ou moins nettement pendant qu’ils étaient assis dans la salle du tribunal, s’effaça entièrement de leurs âmes dès qu’ils se retrouvèrent libres, la cigarette en bouche : de sorte que, soulagés et reprenant leur aise, ils s’installèrent suivant leur fantaisie. Et aussitôt commença une discussion des plus animées.

— La petite n’est pas coupable, — elle s’est laissée entortiller ! — déclara le brave marchand. Il faut avoir pitié d’elle !

— C’est ce que nous allons examiner ! — répondit le président. — Prenons bien garde de ne pas céder à nos impressions personnelles !

— Le président des assises à fait un bien beau résumé ! — observa le colonel.

— Très beau, en effet. Mais croiriez-vous que j’ai failli m’endormir ?

— Le point principal, c’est que les deux domestiques n’auraient pu rien savoir de l’argent du marchand si la Maslova n’avait pas été d’accord avec eux ! — dit le commis au type juif.

— Alors, d’après vous, elle aurait volé ? — demanda un des jurés.

— Jamais on ne me fera croire cela ! — s’écria le gros marchand. C’est cette canaille de servante aux yeux sans sourcils qui a fait tout le mal !

— Fort bien, — interrompit le colonel, — mais cette femme affirme qu’elle n’est pas entrée dans là chambre.

— Et c’est elle que vous préférez croire ? Moi, de ma vie, je ne voudrais me fier à une telle charogne !

— Eh bien ! et après ? — fit ironiquement le commis. — Il n’en est pas moins vrai que c’est la Maslova qui avait la clé !

— Qu’est-ce que cela prouve ? — cria le marchand.

— Et la bague ?

— Mais elle nous a expliqué toute l’affaire ! Le Sibérien avait la tête chaude, et puis il avait bu : il l’a battue. Et ensuite, eh bien ! il en a eu pitié. « Tiens, voilà pour toi, et ne pleure plus ! » On nous a bien dit quel homme c’était : 12 archines, 12 verschoks de taille, et le poids en proportion !

— La question n’est pas là, — fit observer Pierre Gérassimovitch. — La question est de savoir si c’est elle qui a prémédité et accompli toute l’affaire, ou si ce sont les deux domestiques.

— Mais les deux domestiques ne peuvent pas avoir agi sans elle ! — répéta le juif. C’était elle qui avait la clé !

Ainsi le débat se poursuivit assez longtemps, à l’aventure.

— Permettez, Messieurs ! — dit enfin le président du jury, asseyons-nous autour de la table, et délibérons !

Sur quoi, donnant l’exemple, il prit place dans le grand fauteuil présidentiel.

— Quelles rosses que ces filles ! — déclara alors le commis.

Et, pour réfuter l’opinion de ceux qui prétendaient que la Maslova n’avait pas volé, il raconta comment une créature de la même espèce, sur le boulevard, avait un jour volé la montre d’un de ses collègues. Le colonel, après lui, raconta un trait plus étrange et plus probant encore : le vol d’un samovar d’argent.

— De grâce, Messieurs, arrivons aux questions ! — fit le président, en frappant de son crayon sur la table.

Tous se turent, et le président commença la lecture des questions posées au jury.

Ces questions étaient rédigées ainsi :


1° Le paysan Simon Petrovitch Kartymkine, du village de Borki, district de Krapivo, trente-quatre ans, est-il coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, volontairement attenté à la vie du marchand Smielkov, dans l’intention de le voler ? et est-il coupable d’avoir dérobé au susdit marchand, après l’avoir empoisonné avec la complicité d’autres personnes, une somme d’environ 2.500 roubles et une bague en brillants ?

2° Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, est-elle coupable d’avoir commis, de complicité avec Simon Petrovitch Kartymkine, les actes énumérés dans la première question ?

3° Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, est-elle coupable d’avoir, de complicité avec les deux autres prévenus, commis les actes énumérés dans la première question ?

4° Au cas ou Euphémie Botchkov ne serait pas reconnue coupable des actes énumérés dans la première question, est-elle coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, étant domestique dans l’Hôtel de Mauritanie, pris secrètement dans la valise fermée du marchand Smielkov une somme d’environ 2.500 roubles ?

Ayant achevé sa lecture, le président reprit la première question.

Hé bien ! Messieurs, comment allons-nous répondre sur ce premier point ?

La réponse fut vite trouvée. Tous se mirent d’accord pour l’affirmative, tant au sujet du vol que de l’empoisonnement. Un seul des jurés refusa de tenir Kartymkine pour coupable : un vieil artisan qui, sans commentaires, répondait toujours négativement à toutes les questions.

Le président se figura d’abord que ce vieillard ne comprenait pas, et il se mit en devoir de lui expliquer que, sans l’ombre d’un doute, Kartymkine et la Botchkova étaient coupables ; mais le vieillard répondit qu’il comprenait fort bien, et que, suivant lui, mieux valait tout pardonner. « Nous-mêmes, dit-il, ne sommes pas des saints ! » Et rien ne put l’amener à changer d’avis.

Sur la seconde question, concernant la Botchkova, après de longs débats la réponse fut : « Non, elle n’est pas coupable. » On estima, en effet, que les preuves manquaient de sa participation à l’empoisonnement : c’était d’ailleurs sur ce point qu’avait particulièrement insisté son avocat.

Le marchand, qui cherchait à innocenter la Maslova, soutint de nouveau que la Botchkova était l’agent principal de toute l’affaire. Et plusieurs des jurés furent de son avis, jusqu’au moment ou le président, soucieux de se maintenir sur le terrain de la stricte légalité, fit observer que, en tout cas, sa participation à l’empoisonnement n’était établie par aucune preuve matérielle. On discuta longtemps encore, mais l’avis du président finit par prévaloir.

On déclara en revanche, sur la quatrième question, que la Botchkova était coupable d’avoir pris l’argent. À la demande de l’artisan, on ajouta : « Avec des circonstances atténuantes. »

Enfin vint le tour de la troisième question, qu’on avait réservée pour la fin. Elle donna lieu à une discussion plus vive encore que les trois autres.

Le président affirmait que la Maslova était coupable. Le marchand soutenait qu’elle était innocente, et le colonel et l’artisan appuyaient son avis. Le reste des jurés hésitait, mais semblait pencher vers l’opinion du président ; et cela tenait surtout à ce que tous les jurés étaient fatigués, et se rangeaient de préférence à celle des deux opinions qui, en mettant plus vite tout le monde d’accord, pourrait plus vite leur rendre la liberté.

D’après les résultats des interrogatoires, et d’après ce qu’il savait de la Maslova, Nekhludov avait la conviction que celle-ci n’était coupable ni de vol ni de l’empoisonnement. Il avait cru d’abord que tout le monde serait de ce même avis ; mais il dut reconnaître bientôt qu’il s’était trompé, et que la majorité, sur la question, penchait plutôt vers l’affirmative, un peu à cause de la lassitude générale, un peu par égard pour le président, et un peu parce que le brave marchand, qui ne cachait pas que la Maslova lui plaisait, mettait vraiment trop de maladresse à la défendre. Nekhludov, en voyant cela, fut tenté de prendre la parole ; mais une peur l’envahit à l’idée d’intercéder pour Katucha, comme s’il eût senti que tout le monde, aussitôt, devinerait les relations qu’il avait eues avec elle. Et cependant il se disait que les choses ne pouvaient pas se passer d’une telle façon et qu’il avait absolument le devoir d’intervenir. Il rougissait et il pâlissait ; et il allait enfin se décider à parler, lorsque Pierre Gérassimovitch, évidemment agacé du ton autoritaire du président, intervint dans la discussion et dit, précisément, ce que lui-même s’apprêtait à dire.

— Permettez, — disait le professeur, — vous affirmez qu’elle est coupable du vol parce que c’était elle qui avait la clé de la valise ; mais est-ce que les domestiques de l’hôtel ne pouvaient pas ouvrir la valise avec une autre clé ?

— C’est cela, c’est cela même ! — appuyait le marchand.

— En réalité, il est impossible que la Maslova ait pris l’argent, car, dans sa situation, elle n’aurait su qu’en faire.

— Parfaitement, c’est tout juste ce que je dis ! — ajoutait encore le marchand.

— J’estime plutôt que son arrivée à l’hôtel avec la clé aura suggéré l’idée du vol aux deux domestiques, qu’ils auront profité de l’occasion, et, ensuite, tout rejeté sur la Maslova.

Pierre Gérassimovitch parlait d’une voix agacée. Et son agacement se communiqua au président, qui insista de plus en plus fort sur son opinion. Mais Pierre Gérassimovitch parlait avec tant d’assurance que la majorité se rangea à son avis, et reconnut que la Maslova n’avait point pris de part au vol de l’argent, ni de la bague, celle-ci lui ayant été donnée en cadeau par le marchand.

Restait à décider si elle avait été coupable de l’empoisonnement. De nouveau le marchand, ardent défenseur de la prévenue, déclara qu’on avait le devoir de la proclamer innocente ; mais le président répliqua, avec beaucoup d’énergie, qu’il y avait impossibilité matérielle à la proclamer innocente sur ce point, attendu qu’elle-même avouait qu’elle avait versé la poudre dans le verre.

— Elle a versé la poudre, oui, mais elle croyait que c’était de l’opium ! — fit le marchand.

— Mais l’opium lui-même est un poison, — répondit le colonel, qui aimait les digressions ; et il raconta, à ce propos, l’aventure de la femme de son beau-frère, qui avait absorbé de l’opium par accident, et qui serait morte sans l’habileté miraculeuse d’un médecin appelé en hâte auprès d’elle. Le colonel racontait avec tant de complaisance que personne n’avait le courage de l’interrompre. Seul, le commis juif, entraîné par l’exemple, s’enhardit à lui couper la parole :

— On peut si bien s’accoutumer au poison, dit-il qu’on finit par en supporter, sans danger, de très fortes doses ; et la femme d’un de mes parents…

Mais le colonel n’était pas homme à se laisser interrompre ; il continua son histoire, et tout le monde connut à fond le rôle qu’avait joué l’opium dans la vie de la femme de son beau-frère.

— Mon Dieu ! Messieurs, voici qu’il est déjà quatre heures ! — s’écria un juré.

— Eh bien ! — Messieurs, demanda le président, — qu’allons-nous répondre ? Voulez vous que nous répondions quelque chose comme ceci : « Oui, elle est coupable d’avoir versé le poison, mais sans intention de voler ? » Pierre Gérassimovitch, satisfait du succès qu’il venait d’obtenir sur la question précédente, donna, cette fois, sa pleine approbation.

— Je demande qu’on ajoute : « Avec circonstances atténuantes ! » — s’écria le marchand.

Tout le monde y consentit aussitôt. Seul l’artisan insista de nouveau pour que l’on répondit : « Non, elle n’est pas coupable. »

— Mais la réponse que j’ai proposée revient à dire cela ! — lui expliqua le président. — « Sans intention de voler », c’est comme si nous disions qu’elle n’est pas coupable.

— Oui, mais à la condition d’ajouter : avec circonstances atténuantes, pour achever d’absoudre l’accusée ! — déclara le marchand, tout fier de son invention.

Et tout le monde était si fatigué, et ces longues discussions avaient tellement brouillé tous les esprits, que personne n’eut l’idée d’ajouter à la réponse : « Oui, mais sans intention de donner la mort. » Nekhludov lui-même n’en eut point l’idée, absorbé comme il était par sa douleur et son inquiétude. Les réponses furent écrites, sous la forme adoptée par les jurés, et c’est sous cette forme qu’elles furent remises au tribunal.


Rabelais raconte qu’un juriste, appelé à trancher un procès, après avoir énuméré une foule d’articles de lois, et après avoir lu vingt pages de fatras incompréhensible, proposa à ses collègues de tirer au sort le jugement. Si les dés donnaient un nombre pair, c’était l’accusateur qui avait raison ; si le nombre était impair, c’était l’accusé.

De même il en fut cette fois encore. Les réponses adoptées par le jury ne le furent point parce que tous les jurés étaient du même avis. Elles furent adoptées, d’abord, parce que le président du tribunal, s’étant laissé entraîner à un trop long discours, avait négligé de dire ce qu’il disait d’ordinaire en pareil cas, à savoir que les jurés pouvaient répondre : « Oui, mais sans intention de donner la mort. » Les réponses furent adoptées, en second lieu, parce que le colonel avait très longuement raconté l’histoire de la femme de son beau-frère, ce qui avait ennuyé et fatigué les jurés ; en troisième lieu, parce que Nekhludov, absorbé par ses préoccupations personnelles, ne s’était pas aperçu de ce que les mots : « sans intention de voler » auraient dû être accompagnés des mots: « sans intention de donner la mort » ; en quatrième lieu, parce que Pierre Gérassimovitch, enchanté d’avoir une première fois imposé son opinion au jury, s’était désintéressé de la suite du débat et était même sorti de la salle pendant que le président relisait les réponses. Mais ces réponses furent adoptées, surtout, parce que les jurés étaient las, parce qu’ils avaient hâte de se retrouver libres et d’aller dîner, de telle sorte qu’ils s’étaient jetés sur le premier avis qu’on leur avait proposé.

Quand le président eut achevé de relire les réponses, il sonna. Le gendarme, qui s’était tenu devant la porte avec l’épée au clair, remit son épée dans le fourreau et s’écarta. Les juges revinrent s’asseoir sur leurs sièges, et les jurés, l’un après l’autre, rentrèrent dans la grande salle.

Le président du jury, d’un air solennel, portait la feuille contenant les réponses. Il s’avança jusqu’à la table ou siégeait le tribunal et remit la feuille au président.

Celui-ci, l’ayant lue d’un coup d’œil, parut très surpris, agita les bras, et se tourna vers ses collègues pour leur demander leur avis. Il était stupéfait de voir que le jury, ayant répondu négativement à la question du vol, eût répondu affirmativement et sans réserves à celle du meurtre. De cette réponse découlait la conclusion que la Maslova n’avait pas pris l’argent ni la bague, et que, cependant, en l’absence de tout motif, elle avait empoisonné le marchand.

— Voyez donc l’ineptie qu’ils ont rapportée ! — dit le président à son voisin de gauche. — Ce sont les travaux forcés pour cette fille, et, très certainement elle est innocente !

— Et pourquoi serait-elle innocente ?

— Mais cela saute aux yeux ! À mon avis, il y a lieu d’appliquer l’article 817.

L’article 817 déclare que le tribunal a le droit de modifier la décision du jury, s’il la juge mal fondée.

— Et vous, qu’en pensez-vous ? — demanda le président à son autre voisin.

— Peut-être devrions-nous, en effet, appliquer l’article 817 ? — dit le juge aux bons yeux.

— Et vous ? — demanda le président au juge grognon.

— J’estime que pour rien au monde nous ne devons le faire ! — répondit ce magistrat d’un ton résolu. — On se plaint déjà suffisamment de ce que les jurés acquittent les coupables : que dirait-on si le tribunal se mettait à renchérir sur eux ? Pour rien au monde je ne puis y consentir !

Le président tira sa montre.

— Je suis désolé, mais qu’y faire ? — songea-t-il ; et il remit les réponses au président du jury, afin que celui-ci en donnât lecture.

Aussitôt tous les jurés se levèrent ; et leur président, se balançant d’une jambe sur l’autre, lut à haute voix les questions et les réponses. Le greffier, les avocats, le procureur lui-même ne purent cacher leur stupéfaction. Seuls les prévenus restaient immobiles sur leur banc, ne comprenant pas le sens de ces réponses.

Puis les jurés se rassirent. Le président, se tournant vers le substitut, lui demanda quelles peines il proposait d’appliquer aux prévenus.

Le substitut, enchanté de la sévérité du jury à l’égard de la Maslova, qu’il attribuait uniquement à son éloquence, se rengorgea, fit mine de réfléchir, et dit :

— Pour Simon Kartymkine, je demande l’application de l’article 1452 ; pour Euphémie Botchkov, l’ application de l’article… ; et pour Catherine Maslov, l’application de l’article… paragraphe…

Les peines énoncées par ces articles étaient, naturellement, les plus dures qu’on pût appliquer dans l’espèce.

— Le tribunal va se retirer pour délibérer sur l’application de la peine ! — dit le président en se levant.

Et il sortit avec les deux juges. Sur l’estrade, chacun éprouvait le soulagement que donne la conscience de la besogne achevée ; et les jurés, notamment, bavardaient à leur aise.

— Eh bien ! petit père, vous avez fait du bel ouvrage ! — dit Pierre Gérassimovitch en s’approchant de Nekhludov à qui le président du jury expliquait quelque chose. — Voilà que vous avez envoyé cette malheureuse aux travaux forcés !

L’émotion de Nekhludov fut telle, en entendant ces paroles, que c’est à peine s’il songea à se formaliser de la choquante familiarité de l’ancien employé de sa sœur.

— Quoi ? que dites-vous ?

— Mais sans doute ! — répondit Pierre Gérassimovitch. Vous avez oublié d’ajouter, dans votre réponse : mais sans intention de donner la mort. Et le greffier vient de me dire que le procureur demande quinze ans de travaux forcés.

— Mais la réponse est conforme à ce que nous avons arrêté en commun ! — fit le président.

Pierre Gérassimovitch, de nouveau, le contredit, déclarant que, puisqu’on avait affirmé que la Maslova n’avait pas pris l’argent, on aurait eu le devoir d’ajouter qu’elle n’avait pas eu l’intention de donner la mort.

— Mais j’ai relu les réponses avant de rentrer en séance ! — se justifiait le président. — Personne n’a réclamé !

— J’ai été forcé de sortir pour un instant, durant cette lecture, — dit Pierre Gérassimovitch. — Mais vous, Dimitri Ivanovitch, comment avez-vous pu laisser passer cela ?

— Je ne me suis aperçu de rien, — dit Nekhludov.

— La chose était pourtant assez facile à remarquer !

— Mais on peut réparer le mal ! — fit Nekhludov.

— Oh ! non, il est trop tard ! maintenant tout est fini.

Nekhludov jeta les yeux sur les prévenus. Pendant que leur destin se décidait, ils continuaient à rester assis sur leur banc, entre les deux soldats. La Maslova souriait. Et une pensée mauvaise se glissa dans l’âme de Nekhludov. Tout à l’heure, prévoyant l’acquittement de la Maslova et sa mise en liberté, il se préoccupait de savoir comment il devrait se conduire envers elle. Mais maintenant les travaux forcés et la Sibérie supprimaient du coup, pour lui, la possibilité de toute reprise de relations avec elle. L’oiseau blessé allait bientôt cesser de se débattre, dans la carnassière.


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 VI 


Les choses se passèrent comme l’avait prédit Pierre Gérassimovitch.

Après une courte délibération, les trois juges rentrèrent dans la salle, et le président donna lecture de l’arrêt, qui commençait ainsi :

Le 28 avril 188…, par ordre de Sa Majesté Impériale, la section criminelle du tribunal du district de N…, siégeant avec la collaboration des jurés, en vertu des articles 771,776 et 777 du Code de procédure criminelle, a condamné Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans, et Catherine Maslov, bourgeoise, âgée de vingt-sept ans, à la perte de tous leurs droits tant civils que personnels, et a ordonné que tous deux seraient envoyés aux travaux forcés : Kartymkine pour une durée de huit ans, la femme Maslov pour une durée de quatre ans, conformément à l’article 23 du Code Pénal ;

À condamné Euphémie Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-quatre ans, à la perte des droits personnels et à un emprisonnement de trois ans, conformément à l’article 48 du Code Pénal ;

À condamné, en outre, les trois prévenus à payer, conjointement, tous les frais du procès, en décrétant toutefois que, dans le cas où les trois prévenus seraient insolvables, les susdits frais retomberaient à la charge du trésor…

L’arrêt spécifiait ensuite que la bague aurait à être restituée aux héritiers du marchand Smielkov, et que le reste des pièces à conviction serait vendu ou détruit.

En écoutant cet arrêt, Simon kartymkine continuait à s’agiter, à promener ses mains le long des coutures de son pantalon, et à remuer les lèvres. La Botchkova gardait une attitude impassible. Catherine Maslov, elle, était brusquement devenue d’un rouge pourpre.

— Je ne suis pas coupable ! Pas coupable ! — s’écria-t-elle dès que le président eut fini sa lecture. — Je le jure ! Je ne suis pas coupable ! Je n’ai pas voulu le tuer, je n’ai pas pensé à le tuer ! Je dis la vérité ! La vérité vraie !

Puis, ayant crié ces quelques mots avec une telle force que la salle entière les entendit, elle se laissa retomber sur son banc, se couvrit le visage de ses deux mains, et éclata en bruyants sanglots.

Lorsque Simon et Euphémie se levèrent pour sortir, elle resta assise, toujours sanglotante ; un des gendarmes dut la secouer par le bras pour la forcer à se lever.

— Non, il est impossible de laisser les choses se passer ainsi ! — se dit Nekhludov, oubliant tout à fait la mauvaise pensée qu’il avait eue quelques instants auparavant. Et, sans réfléchir, poussé par une impulsion irrésistible, il s’élança vers le corridor afin de revoir, une fois encore, la jeune femme qu’on venait d’emmener.

Devant la porte se pressait la foule des jurés et des avocats, bavardant, gesticulant, de sorte que Nekhludov dut attendre assez longtemps avant de pouvoir sortir de la salle. Quand il se trouva enfin dans le corridor, la Maslova était déjà loin. Il courut vers elle, indifférent à l’attention qu’il provoquait, et il ne s’arrêta que quand il l’eut rejointe.

Elle ne pleurait plus, mais de gros sanglots saccadés soulevaient sa poitrine, par instants, pendant qu’elle essuyait, du bout de son fichu, les gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues. Elle passa devant Nekhludov sans le regarder. Et, lui non plus, il ne fit pas un geste pour attirer ses regards. Il la laissa passer devant lui, et, reprenant sa course dans le corridor, il se mit à la recherche du président du tribunal.

Celui-ci, lorsque Nekhludov parvint à le rencontrer, était déjà dans la loge du portier, s’apprêtant à partir. Il endossait un élégant pardessus de demi-saison, et le portier, en face de lui, lui tendait respectueusement sa canne à pommeau d’argent.

— Monsieur le président, — lui dit Nekhludov, — pourrais-je vous entretenir un moment ? C’est au sujet de l’affaire qui vient d’être jugée. Je fais partie du jury.

— Mais comment donc ? Le prince Nekhludov, n’est-ce pas ? Trop heureux de vous retrouver ! — ajouta le président en lui serrant la main.

Il se rappelait, avec une vive satisfaction, le bal où il l’avait rencontré, ce bal où il avait dansé avec plus de charme et d’entrain que tous les jeunes gens.

— En quoi pourrai-je vous servir ?

— Il y a eu un malentendu pour notre réponse concernant la fille Maslov ! Elle est innocente de l’empoisonnement et voilà qu’elle est condamnée aux travaux forcés ! — fit Nekhludov, dont le visage s’était subitement assombri.

— Mais c’est sur vos réponses que nous avons établi l’arrêt ! — dit le président en s’avançant vers la porte, — encore que, nous-mêmes, nous ayons trouvé ces réponses assez incohérentes.

Le président se souvint tout à coup que, dans son résumé, il avait été sur le point d’expliquer aux jurés la façon dont ils devaient formuler leurs réserves, au cas où ils auraient des réserves à faire ; et il se souvint que, pour gagner du temps, il avait renoncé à cette partie de son explication. Mais il n’eut garde d’en rien dire à son interlocuteur.

— Il y a eu une erreur, — poursuivit Nekhludov, — Est-ce qu’on ne pourrait pas réparer cette erreur ?

— Des motifs de cassation peuvent toujours se trouver ! Adressez-vous à un avocat ! — dit le président en étirant ses bras dans les manches de son pardessus, et en faisant, de nouveau, un pas vers la porte.

— Mais c’est une chose affreuse !

— Voyez-vous, il n’y avait pour nous que deux solutions possibles…

Le président était évidemment partagé entre son désir d’être agréable à Nekhludov et la crainte d’arriver trop tard à son rendez-vous. Dès qu’il eut achevé d’étaler ses favoris sur les deux revers de son pardessus, il prit légèrement le coude de Nekhludov, et, l’entraînant vers la porte :

— Voulez-vous que nous sortions d’ici ? — lui dit-il.

— Parfaitement ! — répondit Nekhludov.

Il mit en hâte son manteau et sortit avec le président. Au dehors un gai soleil brillait, les rues étaient pleines de bruit et de mouvement. Et le président dut élever la voix, à cause du cahot des roues sur le pavé.

— Voyez-vous, — reprit-il, — la situation est des plus simples. Comme je vous le disais, il n’y avait à cette affaire que deux solutions possibles. Ou bien cette créature, cette Maslova, pouvait être, pour ainsi dire, acquittée, condamnée simplement à quelques mois de prison, et sa détention préventive pouvait être admise en décompte, ce qui achevait de rendre la peine insignifiante ; ou bien c’étaient pour elle les travaux forcés. Nous étions dans la nécessité d’adopter l’une ou l’autre de ces deux situations : et notre choix était subordonné à votre réponse.

— Je n’ai point songé à faire ajouter la restriction qui aurait traduit notre pensée ! Je suis inexcusable de n’y avoir pas songé ! — dit Nekhludov.

— Eh bien ! toute l’affaire est là ! — répondit le président avec un sourire.

Il tira sa montre et regarda l’heure. À peine s’il avait trois petits quarts d’heure à passer avec sa Clara.

— Et maintenant, si vous le voulez bien, adressez-vous à un avocat ! Il s’agit de trouver un motif de cassation. Ce motif, d’ailleurs, se trouve toujours ! — répéta le président.

— Hôtel d’Italie ! — cria-t-il au cocher d’un fiacre qui passait. — Trente kopeks pour la course ! C’est le prix que je donne toujours.

— Que Son Excellence daigne monter !

— Toutes mes amitiés, — dit le président à Nekhludov en prenant congé de lui. — Et si je puis vous servir en quoi que ce soit : maison Dvornikov, rue Dvorianskaïa ; c’est aisé à retenir !

Et il s’éloigna, après avoir, une dernière fois, salué Nekhludov d’un léger signe de tête.


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 VII 


L’entretien avec le président du tribunal, et aussi l’air frais du dehors, avaient un peu calmé Nekhludov. Il se dit que l’émotion extraordinaire qu’il venait d’éprouver tenait surtout à sa fatigue, et que les circonstances anormales où il s’était trouvé depuis le matin avaient dû contribuer encore à l’exagérer. « Mais, tout de même, songea-t-il, quelle stupéfiante et incroyable rencontre ! Il faut absolument que je fasse tout mon possible pour adoucir le sort de cette malheureuse, et cela au plus vite ! Et dès maintenant, pendant que je suis ici, je vais en profiter pour demander l’adresse de Faïnitzin ou de Mikinin. » C’étaient deux avocats célèbres, dont le nom lui était revenu en mémoire.

Retournant sur ses pas, il rentra au Palais de Justice, ôta de nouveau son pardessus, et monta l’escalier. Dans l’entrée même du corridor, il rencontra Faïnitzin. Il l’aborda, lui dit qu’il avait à s’entretenir avec lui. L’avocat, qui le connaissait de vue et savait son nom, s'empressa de lui répondre qu’il serait trop heureux de pouvoir lui être agréable.

— Je suis malheureusement un peu fatigué, et j’ai encore à faire ; mais vous pouvez toujours m’expliquer, en deux mots, de quoi il s’agit. Voulez-vous que nous entrions ici, pour un instant ?

Et il fit entrer Nekhludov dans une petite pièce qui se trouvait ouverte, sans doute le cabinet de quelque employé du tribunal. Tous deux s’assirent près de la table.

— Eh bien ! de quoi s’agit-il ?

— Je vous demanderai avant tout, — dit Nekhludov, — de faire en sorte que personne ne sache la part que je prends dans l’affaire dont j’ai à vous parler.

— Mais certainement, cela va de soi. Et alors ?…

— J’ai été juré, aujourd’hui, et nous avons condamné une femme aux travaux forcés. Or cette femme n’est pas coupable ! Cela me tourmente.

Malgré lui, Nekhludov rougit et se troubla. Faïnitzin le dévisagea d’un coup d’œil rapide ; après quoi il baissa de nouveau les yeux, et se remit à considérer le tapis vert de la table.

— Et alors ? — demanda-t-il.

— Nous avons condamné une innocente. Et je voudrais faire casser le jugement et transporter l’affaire devant une juridiction supérieure.

— Devant le Sénat, — précisa l’avocat.

— Et je suis venu vous demander de prendre cette affaire en main.

Nekhludov avait hâte de régler un point qui lui était particulièrement pénible à toucher ; de sorte qu’il ajouta aussitôt, sans reprendre haleine :

— Vos honoraires, et tous les frais que l’affaire pourra occasionner, si élevés qu’ils soient, je me charge de tout cela, bien entendu.

Et, pour la seconde fois, il se sentit rougir.

— Oui, oui, nous nous arrangerons toujours ! — répondit l’avocat en souriant complaisamment de l’inexpérience de son aristocratique client.

Nekhludov lui raconta brièvement l’affaire.

— Voilà ! Et maintenant je voudrais savoir ce qu’il y a à faire, — conclut-il.

— Parfait ! Dès demain je vais demander le dossier, et me mettre en état de vous renseigner. Voyons ! après-demain… Non, mettons plutôt jeudi… Donc, jeudi, vers six heures du soir, si vous voulez bien venir chez moi, je vous donnerai une réponse. Convenu, n’est-ce pas ? Ainsi, à jeudi. Je vous prie de m’excuser, mais j’ai encore diverses choses à faire au Palais avant de rentrer.

Nekhludov prit congé de l’avocat et sortit du Palais de Justice.

Ce nouvel entretien l’avait calmé plus encore que le précédent ; il était tout heureux à la pensée d’avoir déjà commencé des démarches en faveur de la Maslova. Il jouissait du beau temps, il respirait avec délice le souffle de l’air printanier. Des cochers de fiacre, s’arrêtant devant lui, lui offraient leurs services : mais il était trop heureux de pouvoir marcher. Et aussitôt se mit à bourdonner en lui tout un essaim de pensées et de souvenirs sur Katucha, et sur la façon dont il s’était conduit envers elle. « Non, non, se dit-il, à tout cela je penserai plus tard ; maintenant je dois, avant tout, me distraire des pénibles impressions que je viens de traverser ! »

Il se rappela alors le dîner des Korchaguine et regarda sa montre. Le dîner ne devait pas être encore fini. Nekhludov courut vers une station de fiacres qu’il savait tout proche, examina les chevaux, choisit la meilleure voiture, et, dix minutes après, il se trouva devant le perron de la vaste et élégante maison des Korchaguine.

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CHAPITRE VII


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 I 


— Que Votre Excellence daigne entrer, on l’attend là-haut ! — dit à Nekhludov, avec un sourire complaisant, le gros portier de la maison des Korchaguine, en s’avançant vers lui jusque sur le perron. — On est à table. On prie Votre Excellence de monter à la salle à manger.

Le portier fit entrer Nekhludov dans le vestibule ; puis, allant vers l’escalier, il tira le cordon d’une sonnette.

— Est-ce qu’il y a du monde ? — demanda Nekhludov tout en ôtant son pardessus.

— Il y a M. Kolossoff et puis Michel Sergueievitch ; mais, sauf cela, personne, — répondit le portier.

Au haut de l’escalier se montra l’élégante figure d’un valet de chambre en habit, des gants blancs aux mains.

— Que Votre Excellence daigne monter ! On la prie d’entrer.

Nekhludov monta l’escalier, traversa l’immense et somptueuse antichambre, et entra dans la salle à manger. Autour de la grande table était assise toute la famille des Korchaguine, à l’exception de la mère de Missy, la princesse Sophie Vassilievna, qui prenait toujours ses repas dans sa chambre. Le vieux Korchaguine occupait le haut de la table : il avait à sa droite le médecin de la maison, à sa gauche son ami Ivan Ivanovitch Kolossof, ancien fonctionnaire, à présent membre du conseil d’administration d’une banque. Puis venaient, à gauche, Miss Redort, l’institutrice de la petite sœur de Missy, et cette sœur elle-même, une enfant de quatre ans ; à droite, en face d’elle, le frère de Missy, Petia, collégien de la septième classe, qui se préparait à passer ses examens, et un jeune étudiant, son répétiteur. Plus loin, vis-à-vis l’un de l’autre, étaient assis Michel Sergueievitch Téléguine ou Mitia, fils d’un premier mariage de la princesse Korchaguine, et une parente pauvre, Catherine Alexievna, vieille fille et slavophile ; et enfin, au bas de la table, Missy, avec une place vide entre elle et la vieille demoiselle.

— Ha ! voila qui est bien ! Arrivez vite, nous n’en sommes encore qu’au poisson ! — dit le vieux Korchaguine en levant sur Nekhludov ses yeux injectés de sang.

— Etienne ! — cria-t-il ensuite au majestueux maître d’hôtel ; et il lui fit signe d’avoir à conduire Nekhludov à la place qui lui était réservée.

Nekhludov connaissait depuis longtemps le vieux Korchaguine, et bien souvent déjà il l’avait vu à table : mais, ce soir-la, son visage rouge et congestionné, sa bouche sensuelle, son gros cou, l’ensemble de sa figure, et jusqu’à la façon dont il passait un coin de sa serviette dans le revers de son gilet, tout cela le frappa désagréablement. Il se rappela aussitôt, malgré lui, tout ce qu’on lui avait dit de la dureté de cet homme, qui, dans le temps où il était gouverneur de province, avait fait fusiller une foule de malheureux, et même en avait fait pendre un bon nombre.

— On va tout de suite s’occuper de servir Votre Excellence ! — dit Etienne en prenant dans un des tiroirs du buffet une grande cueiller[2] à soupe, pendant que l’élégant valet de chambre se plaçait derrière la chaise vide, et que Missy rarrangeait, sur l’assiette de Nekhludov, un des plis de la serviette artistement dressée en forme d’éventail.

Mais Nekhludov dut d’abord faire le tour de la table et serrer la main de chacun des convives. Chacun se leva de sa chaise pour lui tendre la main, à l’exception des dames et du vieux Korchaguine. Et cette promenade autour de la table, et ces poignées de main données à des personnes à quelques-unes desquelles il n’avait même jamais adressé la parole, tout cela lui parut, ce soir-là, particulièrement ridicule et désagréable.

Il s’excusa de venir si tard ; et déjà il s’apprêtait à s’asseoir à sa place, entre Missy et Catherine Alexievna, quand le vieux Korchaguine exigea que, à défaut d’un petit verre d’eau-de-vie, il prit au moins des hors-d’œuvre. Nekhludov dut s’approcher de la petite table où étaient les hors-d’œuvre, le homard, le caviar, le fromage, les anchois. Il s’imaginait n’avoir pas faim ; mais le fait est qu’ayant goûté au caviar il se mit à dévorer avec avidité.

— Hé bien ! avez-vous sapé les bases ? — lui demanda Kolossov, reprenant ironiquement l’expression employée peu de temps auparavant par un journal réactionnaire, dans un article destiné à montrer les dangers de l’institution du jury. — Vous avez acquitté des coupables, condamné des innocents, hein, n’est-ce pas ?

— Sapé les bases ! Sapé les bases ! — répéta le vieux prince en se tordant de rire. Il éprouvait une confiance illimitée dans l’esprit et la science de son ami, dont il partageait pleinement les opinions libérales.

Mais Nekhludov, au risque de paraître impoli, ne répondit rien. Il s’assit devant son assiette, se servit du potage, et continua de manger avec un extrême appétit.

— Laissez-le donc se rassasier ! — dit en souriant Missy avec une familiarité qui montrait le caractère particulièrement amical de leurs relations.

Kolossov, d’ailleurs, avait déjà oublié sa question. D’un ton violent et à très haute voix, il discutait l’article du journal réactionnaire sur l’institution du jury. Et Michel Sergueievitch, lui donnant la réplique, signalait les monstrueuses erreurs d’un autre article récent, publié dans le même journal.

Missy était, comme toujours, parfaitement distinguée. Elle avait une toilette d’une élégance discrète et sobre, mais irréprochable.

— Vous devez être épuisé de faim et de fatigue ! — dit-elle à Nekhludov quand il eut achevé d’avaler son potage.

— Mais non, pas trop ! Et vous ? Êtes-vous allée voir ces tableaux ?

— Non, nous avons remis la visite à plus tard. Nous sommes allés jouer au tennis chez les Salomonov. Et, vous savez, c’est vrai que Mister Crooks joue admirablement !

Nekhludov était venu chez les Korchaguine pour se distraire. Ses visites chez eux lui avaient, du reste, toujours été agréables, tant pour le ton de luxe et de richesse qui régnait dans la maison et qui charmait ses goûts de raffiné, que pour l’atmosphère de caressante flatterie dont, inconsciemment, il s’y sentait entouré. Mais, ce soir-la, par un hasard singulier, tout dans cette maison se trouva lui déplaire : tout, depuis le portier, l’énorme vestibule, les fleurs, les valets de chambre en habit, l’ornementation de la table, jusqu’à Missy elle-même, qu’il ne put s’empêcher de juger affectée et antipathique. Il était choqué et du ton suffisant et grossier de Kolossov, et de son libéralisme, et de la figure sensuelle et vicieuse du vieux Korchaguine, et des citations françaises de la vieille demoiselle slavophile, et des mines maussades de l’institutrice et du précepteur ; et tout spécialement l’avait choqué la façon familière dont Missy avait parlé de lui, au lieu de le désigner par ses prénoms comme le reste des convives.

Nekhludov était toujours ballotté entre deux sentiments contraires au sujet de Missy. Tantôt, la voyant, pour ainsi dire, dans une pénombre, il découvrait en elle toutes les perfections : elle lui paraissait franche, et belle, et intelligente, et pleine de naturel. Et tantôt, comme s’il passait tout d’un coup de la pénombre au grand jour, il était forcé de se rendre compte de ses imperfections. C’est dans cette dernière disposition qu’il se sentait ce soir-là. Il distinguait toutes les rides de son front, il distinguait les deux fausses dents qu’elle avait dans la bouche, il reconnaissait la trace du fer à friser dans les boucles de ses cheveux, il voyait saillir les os de ses coudes ; et surtout il était frappé de la largeur des ongles de ses doigts, qui lui rappelaient les doigts épais du vieux Korchaguine.

— Quel jeu assommant, ce tennis ! — dit Kolossov. — Le jeu de paume, de notre temps, était bien plus gai !

— Mais non, c’est que vous ne connaissez pas le tennis ! Il n’y a rien de plus follement entraînant ! — s’écria Missy.

Et Nekhludov eut l’impression qu’elle avait prononcé le mot « follement » avec une affectation insupportable.

Un débat s’engagea où prirent part aussi Michel Sergueievitch et la vieille demoiselle. Seuls le répétiteur, l’institutrice et les enfants se taisaient, et, manifestement, s’ennuyaient.

— Allons, disputez-vous une bonne fois ! — dit enfin, en riant aux éclats, le prince Korchaguine.

Sur quoi, prenant à pleine main sa serviette, il la posa toute fripée sur la table, et se leva, tandis qu’un valet de chambre s’empressait pour reculer sa chaise. Tout le monde se leva à sa suite et s’avança vers une petite table où étaient rangés des bols et des verres d’eau tiède parfumée. Les convives se rincèrent la bouche, tout en poursuivant leur discussion entre deux gorgées.

— N’est-ce pas que c’est moi qui ai raison ? — demanda Missy à Nekhludov, après avoir affirmé à Michel Sergueievitch que rien ne révélait le caractère des gens aussi bien que le jeu. Elle avait tout de suite reconnu sur le visage de son ami cette expression concentrée et sévère qui, plusieurs fois déjà, l’avait inquiétée chez lui ; et elle était résolue à en découvrir la cause.

— En vérité, je n’en sais rien : jamais encore je n’ai réfléchi à cette question, — répondit Nekhludov.

— Voulez-vous que nous mentions chez maman ? — dit alors la jeune fille.

— Mais parfaitement, très volontiers ! — répondit-il en allumant une cigarette ; mais le ton de sa réponse signifiait clairement qu’il se serait fort bien dispensé de cette corvée.

Elle se tut, jeta sur lui un regard interrogateur, et son inquiétude s’accentua encore.

« On dirait vraiment que je ne suis venu ici que pour y répandre l’ennui ! » se disait pendant ce temps Nehkludov ; et, s’efforçant d’être aimable, il se mit en devoir d’ajouter quelques mots sur le plaisir qu’il aurait à présenter ses hommages à la princesse, si toutefois sa visite ne la dérangeait pas.

— Mais non, au contraire, maman sera enchantée. Et vous pourrez fumer chez elle aussi bien qu’ici. Ivan Ivanovitch doit déjà y être monté.

La maîtresse de la maison, la princesse Sophie Vassilievna, passait sa vie couchée sur sa chaise-longue. Depuis huit ans déjà elle ne mangeait plus à table. Elle ne se plaisait que dans sa chambre, parmi les velours, les dorures, les bronzes, les laques, et les fleurs. Jamais elle ne sortait. Et elle ne voyait absolument, comme elle aimait à le répéter, que « ses amis », c’est-à-dire les personnes qui, pour une raison ou une autre, se distinguaient à ses yeux de l’ordinaire des hommes. Nekhludov faisait naturellement partie du nombre de ces « amis », à la fois parce qu’il passait pour un jeune homme intelligent, et parce que sa mère avait eu des relations avec les Korchaguine, et aussi, et surtout, parce que Sophie Vassilievna désirait lui faire épouser sa fille.

La chambre de la vieille princesse était précédée d’un grand et d’un petit salon. Dans le grand salon, Missy, qui marchait devant Nekhludov, s’arrêta brusquement, et, empoignant d’un geste nerveux le dossier d’une chaise, elle leva les yeux sur le jeune homme.

Missy avait le plus grand désir de se marier, et Nekhludov était pour elle un beau parti. En outre, il lui plaisait ; et puis elle s’était accoutumée à la pensée de l’avoir à elle, — non pas de lui appartenir, mais de l’avoir à elle. Et elle poursuivait ce dessein avec une ruse inconsciente, mais tenace. Elle dit donc à Nekhludov, à brûle-pourpoint, en le fixant dans les yeux, pour l’obliger à s’expliquer franchement :

— Je vois que quelque chose vous est arrivé. Dites-moi ce que c’est.

Nekhludov se rappela son aventure de la cour d’assises. Il fronça les sourcils et rougit.

— Oui, quelque chose m’est arrivé, — répondit-il, ne voulant pas mentir, — quelque chose d’étrange, d’imprévu, et de grave.

— Qu’est-ce que c’est ? vous ne voulez pas me le dire ?

— Je ne le puis pas à présent. Excusez-moi ! Il m’est arrivé une chose à laquelle j’ai encore besoin de réfléchir, — ajouta-t-il : et il rougit davantage.

— Ainsi, vous ne voulez pas me le dire ?

Un muscle de son visage tressaillit. Elle repoussa le dossier de la chaise où elle s’appuyait.

— Non, je ne le puis pas ! — répondit Nekhludov, tout en sentant que, par cette réponse, il accentuait encore, vis-à-vis de lui-même, l’extraordinaire gravité de ce qui venait de lui arriver.

— Soit ! Eh bien, allons vite chez maman !

Elle secoua la tête, comme pour chasser une pensée déplaisante, et reprit sa marche d’un pas plus rapide.

Nekhludov crut s’apercevoir qu’elle faisait un effort pour ne pas pleurer. Il eut honte et se reprocha de l’avoir chagrinée ; mais il savait que la moindre faiblesse le perdrait, c’est-à-dire le lierait à jamais, et c’est de quoi, ce soir-là, il avait peur plus que tout au monde. Il continua donc de se taire, et parvint ainsi, avec la jeune fille, jusqu’à la chambre de la princesse Korchaguine.


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 II 


La princesse Sophie Vassilievna venait d’achever son dîner, un dîner très délicat et très abondant, qu’elle mangeait toujours seule, afin que personne ne la vît dans cette occupation trop prosaïque. Près de sa chaise-longue, sur un petit guéridon, le café était servi ; elle le buvait par légères gorgées, en fumant des cigarettes parfumées.

La princesse Sophie Vassilievna était une vieille dame très maigre, très longue, avec de longues dents et de grands yeux noirs. Son âge ne l’empêchait pas de se donner encore les airs d’une jeune femme.

Toute sorte de bruits couraient sur ses relations avec son médecin. Et Nekhludov, qui jamais jusqu’alors n’avait fait attention à ces racontars, ne put se défendre de se les rappeler lorsque, en entrant dans la chambre, il aperçut, assis tout près de la vieille dame, le corpulent médecin, avec sa barbe huileuse élégamment taillée. Sa vue lui causa une impression de dégoût.

Au pied de la chaise-longue, sur un tabouret, était assis Kolossov. Il s’occupait à mêler son sucre dans son café. Un petit verre de liqueur était placé devant lui sur le guéridon.

Missy, qui était entrée dans la chambre avec Nekhludov, n’y resta qu’un instant.

— Quand maman sera fatiguée et vous mettra dehors, vous viendrez me rejoindre, n’est-ce pas ? — dit-elle à Kolossov et à Nekhludov, en souriant gaîment à ce dernier, comme si rien d’anormal ne s’était passé entre eux.

Après quoi elle sortit de la chambre, glissant légèrement sur le tapis moelleux.

— Hé ! bonjour, cher ami ! Asseyez-vous là et racontez ! — dit la princesse Sophie Vassilievna, avec son sourire apprête, artificiel, mais imitant à merveille le sourire naturel. Nous parlions précisément de vous. Ces messieurs disaient que vous étiez revenu de la cour d’assises en très mauvaise humeur. De telles séances doivent être si pénibles pour des hommes de cœur ! — ajouta-t-elle en français.

— Oui, certainement, — répondit Nekhludov. — On y sent bien souvent sa propre inf…, je veux dire qu’on sent qu’on n’a pas, soi-même, le droit de juger les fautes des autres…

— Comme c’est vrai ! — s’écria la vieille dame d’un ton destiné à laisser voir que la justesse de la réflexion de Nekhludov l’avait émerveillée ; car elle avait pour habitude de flatter toujours ses interlocuteurs.

— Eh bien ! et votre tableau, où en est-il ? — reprit-elle. Vous savez qu’il m’intéresse énormément ! Si j’étais plus forte, il y a longtemps déjà que je serais allée chez vous pour le voir.

— Je l’ai tout à fait abandonné ! — lui répondit sèchement Nekhludov, pour qui la fausseté de ses flatteries était aussi visible, ce soir-là, que sa vieillesse, soigneusement cachée. Et il avait beau s’efforcer d’être aimable, tous ses efforts restaient inutiles.

— Mais c’est un crime ! Savez-vous que Répine lui-même m’a dit qu’il y avait chez notre ami un vrai talent ? — dit-elle en se tournant vers Kolossov et en lui désignant Nekhludov.

« Comment n’a-t-elle pas honte de mentir ainsi ! » songeait Nekhludov.

Cependant la vieille dame, lorsqu’elle eut constaté que Nekhludov n’était vraiment pas en train, et qu’il n’y avait pas à espérer de pouvoir causer agréablement avec lui, se rejeta de nouveau sur Kolossov. Elle lui demanda son opinion sur une pièce nouvelle qu’on venait de jouer. Elle la lui demanda d’un ton qui semblait dire que son opinion trancherait aussitôt tous les doutes, et que chacune de ses paroles aurait la valeur d’un oracle.

Kolossov fut très dur pour la pièce nouvelle, et profita de cette occasion pour exposer toutes ses idées sur l’art. La princesse Sophie Vassilievna se montrait, comme toujours, effarée de la justesse de ses observations ; si parfois elle se risquait à défendre l’auteur de la pièce, ce n’était que pour s’avouer vaincue dès l’instant suivant, ou pour trouver un juste milieu. Et Nekhludov regardait et écoutait ; et ce qu’il voyait et ce qu’il entendait différait tout à fait de ce qui se passait devant lui.

Regardant et écoutant tour à tour la vieille dame et Kolossov, Nekhludov constatait d’abord que ces deux personnes n’avaient rien à faire avec la pièce dont elles parlaient, qu’elles n’avaient rien à faire l’une avec l’autre, et que leur conversation avait simplement pour objet de satisfaire un besoin physique : le besoin d’activer la digestion en remuant les muscles de la langue et du gosier. Il constatait ensuite que Kolossov, ayant bu de l’eau-de-vie, du vin, du café et de la liqueur, était un peu ivre : ivre non pas à la façon des gens qui n’ont pas l’habitude de boire, mais à la façon de ceux qui boivent régulièrement. Kolossov ne divaguait pas, ne disait pas de sottises ; mais il se trouvait dans un état anormal d’excitation et de contentement de soi-même. En troisième lieu, Nekhludov constatait que la vieille dame, au plus fort de l’entretien, ne cessait pas de jeter des regards inquiets vers la fenêtre, par où entrait à présent un rayon oblique de soleil couchant, qui risquait de laisser voir trop clairement les rides de son visage.

— Comme vous avez raison ! — répondit-elle à une observation de Kolossov, tout en pressant le timbre d’une sonnerie électrique.

Un moment après, le médecin se leva, et, sans rien dire, en familier de la maison, il sortit de la chambre. Et Nekhludov vit que Sophie Vassilievna, tout en continuant l’entretien, le suivait des yeux.

— Philippe, ayez la bonté de baisser ce rideau ! — dit-elle au beau valet de chambre qui était accouru à son coup de sonnette.

— Oui,vous avez raison, il manque de mysticisme ; et sans mysticisme il n’y a pas de poésie, — poursuivit-elle en s’adressant à Kolossov, pendant que ses yeux noirs épiaient les mouvements du valet de chambre occupé à baisser le rideau.

— Le mysticisme et la poésie, n’est-ce pas ? sont nécessaires l’un à l’autre. Le mysticisme sans poésie, c’est de la superstition ; la poésie sans mysticisme, c’est de la prose !

Mais brusquement elle s’interrompit dans sa dissertation :

— Mais non, Philippe ! vous voyez bien que c’est l’autre rideau !

Et elle s’affaissa sur la chaise-longue, comme épuisée de l’effort que lui avaient coûté ces paroles ; puis aussitôt, pour se calmer, portant à sa bouche sa main toute chargée de bagues, elle alluma une cigarette parfumée.

Le robuste et élégant valet inclina légèrement la tête, en signe de repentir. Mais Nekhludov crut apercevoir dans ses yeux un éclair qui ne dura qu’une seconde, et qui signifiait :

— Hé ! que le diable t’emporte, vieille folle, avec tes manières !

Et Philippe se mit respectueusement à remplir les ordres de la fragile et éthérée princesse Sophie Vassilievna.

— Quant à Darwin, — reprit alors Kolossov en s’agitant sur son tabouret, — j’avoue qu’il y a beaucoup de vrai dans sa doctrine ; mais parfois il va trop loin. Parfaitement !

— Et vous, est-ce que vous croyez à l’hérédité ? — demanda la princesse à Nekhludov, dont le silence lui était pénible.

— L’hérédité ? Non, je n’y crois pas ! — répondit-il au hasard, sans pouvoir se détacher des étranges images que lui présentait son imagination. Et, de nouveau, il se tut.

Sophie Vassilievna lui lança un regard perçant.

— Mais je vous retiens, et j’oublie que Missy vous attend ! — dit-elle. — Allez la rejoindre ; elle a l’intention de vous jouer un morceau qu’elle vient d’apprendre, du Schumann. Vous verrez, c’est très intéressant !

« Elle n’a l’intention de rien me jouer du tout ! Tout cela, ce sont des mensonges qu’elle invente on ne sait pas pourquoi ! » songea Nekhludov en se levant, et en déposant ses lèvres sur la main blanche, osseuse, et couverte de bagues, de Sophie Vassilievna.

Dans le salon, il rencontra Catherine Alexievna, la vieille demoiselle, qui l’arrêta au passage :

— C’est égal, je vois que les fonctions de juré ont sur vous une influence déprimante ! — lui dit-elle, parlant en français comme d’habitude.

— C’est vrai ! Excusez-moi ! Je ne me sens pas en train, ce soir, et je n’ai pas le droit d’infliger mon ennui aux autres, — répondit Nekhludov.

— Et pourquoi donc n’êtes-vous pas en train ?

— Cela, je vous demanderai la permission de ne pas vous le dire !

— Avez-vous donc oublié que vous nous avez déclaré, l’autre soir, qu’il fallait toujours dire la vérité, et que vous en avez même profité pour nous dire à tous des vérités cruelles ? Pourquoi ne voulez-vous pas dire la vérité aujourd’hui ?

— Tu te souviens, n’est-ce pas, Missy ? — ajouta Catherine Alexievna en se tournant vers la jeune fille, qui venait d’entrer.

— C’est que, ce soir-là, nous plaisantions, — répondit Nekhludov d’un ton sérieux. — En plaisantant, la chose est possible. Mais dans la réalité nous sommes si misérables… ou, du moins, je suis si misérable… qu’il n’y a pas à songer pour moi à dire la vérité.

— Vous avez tort de vous reprendre ! Dites plutôt que nous tous nous sommes des misérables, — reprit gaîment Catherine Alexievna, sans paraître remarquer le sérieux de Nekhludov.

— Rien n’est pire que de s’avouer qu’on n’est pas en train, — interrompit Missy. — Moi, jamais je ne me l’avoue à moi-même ; et c’est pour cela que je suis toujours en train. Allons, venez avec moi, nous allons essayer de dissiper votre mauvaise humeur !

Nekhludov éprouva un sentiment pareil à celui que doivent éprouver les chevaux quand on s’apprête à leur mettre le mors et à les atteler. Et jamais encore il n’avait eu une telle peur de se laisser atteler.

Il finit par s’excuser, en disant qu’il avait besoin de rentrer chez lui.

Missy, quand il lui tendit la main pour prendre congé, retint sa main plus longtemps qu’à l’ordinaire.

— N’oubliez pas que ce qui est grave pour vous l’est en même temps pour vos amis ! — dit-elle. — Vous viendrez demain ?

— J ’espère pouvoir venir, — répondit Nekhludov.

Il se sentait honteux, sans savoir si c’était pour lui ou pour elle. Et il s’empressa de sortir, voulant cacher sa honte.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Comme cela m’intrigue ! — dit Catherine Alexievna quand il eut quitté le salon. — Il est tout changé ! Quelque affaire d’amour propre ! Notre cher Dimitri est si susceptible !

— Bah ! nous avons, tous, nos bons et nos mauvais jours ! — répondit Missy d’un ton indifférent.

Mais son visage avait une expression tout autre que celle qu’elle avait fait voir à Nekhludov. Et, au-dedans de soi, elle se disait :

— Pourvu que celui-la aussi ne se dérobe pas ! Après tout ce qui s’est passé entre nous, ce serait bien mal de sa part !

Si l’on avait demandé à Missy ce qu’elle entendait par ces mots : « Tout ce qui s’est passé entre nous ! » elle n’aurait pu répondre rien de précis. Et cependant elle avait l’impression très nette que Nekhludov non seulement avait éveillé en elle des espérances, mais qu’il lui avait presque promis de l’épouser. Ce qui s’était passé entre eux, ce n’étaient pas des paroles précises, mais des regards, des sourires, des allusions, des silences. Et cela avait suffi pour qu’elle le considérât comme lui appartenant : et la pensée de le perdre lui était très cruelle.


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 III 


« Honte et dégoût, dégoût et honte ! » se disait au même instant Nekhludov, tandis qu’il revenait chez lui, à pied, refaisant un chemin qu’il avait fait bien souvent. L’impression pénible qu’avait éveillée en lui son entretien avec Missy ne parvenait toujours pas à se dissiper. Il sentait que, matériellement, il était libre vis-à-vis de la jeune fille, ne lui ayant jamais fait une déclaration formelle, ne lui ayant rien dit qui pût l’engager, mais que, en réalité, il ne s’en était pas moins engagé envers elle. Il sentait cela ; et il sentait aussi, de toute la force de son être, qu’il lui serait impossible de se marier avec elle.

« Honte et dégoût, dégoût et honte ! » se répétait-il, en pensant non seulement à ses relations avec Missy, mais à toute sa vie et à celle des autres. Ces mots revenaient sans cesse dans son âme, comme un refrain ; il se les répétait encore au moment où il rentra chez lui.

— Je ne souperai pas ce soir, — dit-il à son valet de chambre Kornéï, qui s’était avancé au-devant de lui. dans la salle à manger, et s’apprêtait à le servir. Allez-vous-en !

— À vos ordres ! — répondit le valet de chambre ; mais il ne s’en alla pas et se mit aussitôt à desservir la table. Et Nekhludov ne put s’empêcher de penser qu’il agissait ainsi pour le contrarier. Il aurait voulu que tout le monde le laissât en paix, et voilà que tout le monde, par un fait exprès, s’obstinait à l’importuner !

Enfin le valet de chambre sortit. Nekhludov s’approcha du samovar pour préparer son thé ; mais, en entendant dans l’antichambre les pas pesants d’Agrippine Petrovna, il s’enfuit précipitamment, par peur de la voir. Il passa dans son salon, et ferma la porte à clé derrière lui.

C’est dans ce salon que, cinq mois auparavant, était morte sa mère. Deux lampes à réflecteurs éclairaient la vaste pièce, mettant en lumière deux grands portraits suspendus au mur, les portraits du père et de la mère de Nekhludov. Et celui-ci, en revoyant ces portraits, se rappela les dernières relations qu’il avait eues avec sa mère. Il s’aperçut que celles-là aussi avaient été pleines de fausseté. Là encore, il ne trouvait que honte et dégoût. Il se rappelait comment, dans les derniers temps de la maladie de sa mère, il avait presque souhaité sa mort. Il s’était dit qu’il souhaitait cette mort pour voir la malheureuse délivrée de ses souffrances ; mais maintenant il sentait qu’il l’avait souhaitée pour être délivré, lui-même, de la vue de ces souffrances.

Voulant échapper à l’obsession de ces souvenirs, il s’approcha du portrait, œuvre d’un peintre célèbre, et qui avait jadis été payé 5.000 roubles. La princesse Nekhludov y était représentée en robe de velours noir, la gorge découverte. On voyait que l’artiste avait mis tout son soin à peindre la naissance des seins, l’intervalle qui les séparait, et le cou, et les épaules, que la dame avait fort belles. Et Nekhludov eut de nouveau une impression de dégoût et de honte. Il fut épouvanté de ce qu’il y avait de choquant dans cette façon de représenter sa mère sous l’aspect d’une beauté à demi nue. La chose était d’autant plus choquante que, cinq mois auparavant, dans cette même chambre, la même femme s’était étendue sur un divan, desséchée comme une momie, et répandant une odeur dont toute la maison était infectée. Et Nekhludov se souvint que, la veille de sa mort, elle avait pris sa main dans ses pauvres mains décharnées, l’avait regardé dans les yeux, et lui avait dit : « Ne me juge pas, Mitia, si j’ai péché ! » et que de ses yeux épouvantés avaient jailli des larmes.

— Quelle honte ! — se dit-il, en considérant de nouveau le portrait, où sa mère étalait l’ampleur de sa poitrine avec un sourire emprunté.

Et la nudité de cette poitrine le fit songer à une autre femme qu’il avait vue, quelque temps auparavant, décolletée de la même façon. C’était Missy qui, un soir de bal, l’avait invité à venir la voir dans une nouvelle robe. Et Nekhludov se rappela avec une véritable répugnance le plaisir qu’il avait eu à considérer les jolies épaules et les beaux bras de la jeune fille ; il se rappela que les parents de Missy assistaient à sa toilette : ce père grossier et sensuel, avec son passé de cruauté, et cette mère, de réputation suspecte ! Tout cela était répugnant, à la fois, et honteux. Honte et dégoût, dégoût et honte !

— Non, non, songea-t-il, cela ne peut pas durer. Il faut que je me délivre ! Il faut que je rompe toutes ces relations mensongères et avec les Korchaguine, et avec Marie Vassilievna, et avec les autres !… Oui, m’enfuir, respirer en paix ! M’en aller à l’étranger, à Rome, pour m’occuper de peinture !

Le souvenir lui revint, aussitôt, de ses doutes sur son talent.

— Bah ! qu’importe ! L’essentiel est que je respire en paix. J’irai d’abord à Constantinople, puis à Rome ! Je partirai dès que j’en aurai fini avec la cour d’assises et que j’aurai réglé cette affaire avec l’avocat.

De nouveau se dressa vivante, devant lui, l’image de la prisonnière, avec ses yeux noirs qui louchaient un peu. Comme elle avait pleuré, aux dernières paroles qu’elle avait dites ! Nekhludov, d’un mouvement brusque, jeta la cigarette qu’il venait d’allumer. Il en alluma une autre et se mit à marcher de long en large à travers le salon. Et, l’une après l’autre, il revit en imagination les minutes qu’il avait passées avec Katucha. Il revit la scène de la petite chambre, la passion sensuelle qui l’avait entraîné, et la désillusion qu’il avait éprouvée quand sa passion s’était assouvie. Il revit la robe blanche et le nœud rouge, il revit la messe de nuit.

« Oui, je l’ai aimée, je l’ai vraiment aimée d’un bel et pur amour, cette nuit-là ; et je l’ai aimée aussi avant cette nuit ! Combien je l’ai aimée pendant que je demeurais chez mes tantes pour écrire ma thèse ! »

Et Nekhludov se revit lui-même tel qu’il était alors. Il se sentit inondé d’un parfum de fraîcheur, de jeunesse, de vie pleine et libre ; et la tristesse qui l’accablait en fut encore aggravée.

La différence entre l’homme qu’il avait été alors et celui qu’il était maintenant, cette différence lui parut énorme : aussi grande, sinon davantage, que celle qui existait entre la Katucha de l’église, dans la nuit de Pâques, et la prostituée, la maîtresse du marchand sibérien, qu’il avait eu à juger tout à l’heure. Alors il était un homme courageux et libre, devant qui s’ouvraient des possibilités infinies ; maintenant il se voyait enveloppé de toutes parts dans les liens d’une vie inutile et stupide, à laquelle il n’apercevait aucune issue, ou plutôt de laquelle il n’avait plus la force de vouloir sortir. Il se rappela combien, alors, il était fier de sa franchise, comment il s’était donné pour principe de dire toujours la vérité, et comment, en effet, il la disait, tandis que maintenant il était tout entier plongé dans le mensonge, dans un bizarre et malheureux mensonge que le monde qui l’entourait feignait de prendre pour la vérité. Et à ce mensonge il n’apercevait aucune issue. Il s’y était enfoncé, il s’était accoutumé à lui, il s’en était imprégné.

Comment se délivrer de ses relations avec Marie Vassilievna ? comment arriver à pouvoir de nouveau regarder en face le mari de cette femme, et ses enfants ? Comment rompre son engagement avec Missy ? Comment trancher la contradiction qu’il y avait, pour lui, entre le fait d’avoir proclamé l’injustice de la propriété territoriale et l’exploitation par lui d’un domaine dont il savait que le revenu lui était indispensable pour vivre ? Comment effacer la faute commise contre Katucha ? Les choses, pourtant, ne pouvaient pas rester ou elles en étaient. « Je ne puis, se disait Nekhludov, abandonner une femme que j’ai aimée, en me bornant à payer un avocat pour l’arracher aux travaux forcés, à ces travaux forcés que, d’ailleurs, elle n’a pas mérites ! Vouloir effacer ma faute par de l’argent, c’est recommencer la faute que j’ai commise quand j’ai voulu m’acquitter envers Katucha en lui donnant cent roubles ! »

Et il revit aussitôt la minute où, dans le corridor de la maison de ses tantes, ayant réussi à rejoindre Katucha, il lui avait glissé l’argent et s’était enfui. « Ah ! cet argent ! se dit-il avec le même mélange de terreur et de honte qu’il avait ressenti durant cette minute. Aimer une femme, se faire aimer d’elle, la séduire, et puis l’abandonner en lui laissant un billet de cent roubles ! Mais c’est le fait d’un misérable ! Et moi, j’aurais été ce misérable ! — se dit-il encore. — Serait-ce possible ? Serais-je donc vraiment un misérable ? »

« Mais, sans doute ! — lui répondit une voix au dedans de lui. — Tes relations avec Marie Vassilievna, ton amitié avec son mari, tout cela n’est-il pas le fait d’un misérable ? Et ton attitude à l’égard de l’héritage de ta mère ? La façon dont tu profites d’une fortune que tu as toi-même proclamée immorale ? Et toute cette vie inutile et malpropre ? Et, par-dessus tout, ta conduite envers Katucha ? Un misérable, voilà ce que tu es ! Peu importe comment les autres te jugent ; tu peux tromper les autres, mais non te tromper toi-même ! »

Et Nekhludov comprit que l’aversion qu’il avait cru ressentir, depuis quelque temps, — et ce soir-là en particulier, — pour les hommes, pour le vieux prince, pour Sophie Vassilievna, pour Missy, pour sa gouvernante et son valet de chambre, que c’était, en réalité, pour lui-même qu’il la ressentait. Et, par un étrange phénomène, cet aveu de sa bassesse, tout en lui étant pénible, eut pour lui quelque chose de calmant et de consolant.

Plusieurs fois déjà, dans sa vie, il avait procédé à ce qu’il appelait des « nettoyages de conscience ». Il appelait ainsi des crises morales où, sentant comme un ralentissement et parfois même comme un arrêt de sa vie intérieure, il se décidait à balayer les ordures qui obstruaient son âme.

Au sortir de ces crises, Nekbludov ne manquait jamais de s’imposer des règles, qu’il se jurait de suivre toujours désormais. Il écrivait un journal, il recommençait une nouvelle vie, il « tournait une page », d’après son expression. Mais, toutes les fois, le contact du monde l’avait entraîné, et insensiblement il était retombé au même point, ou plus bas encore, qu’il n’avait été avant la crise.

Il avait procédé pour la première fois à un tel « nettoyage » l’été où il était venu passer ses vacances chez ses tantes. La crise avait été alors très vive, une crise d’exaltation juvénile ; et ses suites avaient duré assez longtemps. La seconde crise avait eu lieu lorsque, au moment de la guerre contre les Turcs, il avait rêvé de sacrifier sa vie et s’était fait envoyer sur le théâtre de la guerre. Mais, cette fois-là, les suites de la crise s’étaient effacées très vite. Enfin la dernière crise avait eu lieu lorsqu’il avait quitté l’armée pour se livrer tout entier à la peinture.

Jamais, depuis lors, il n’avait « nettoyé » sa conscience : et de là venait que jamais encore la différence n’avait été aussi grande entre ce que sa conscience lui ordonnait d’être et la vie qu’il menait. Il sentit cela et en fut épouvanté. L’abîme était si grand qu’il lui parut d’abord impossible à combler.

« Tu as déjà plus d’une fois essayé de te corriger et de devenir meilleur, et tu y as échoué ! — disait en lui une voix secrète. — À quoi bon recommencer une nouvelle tentative ? Et, d’ailleurs, tu n’es point seul dans ce cas, tout le monde est comme toi ! »

Mais l’être moral, l’être libre, actif, vivant, le seul être véritable qui soit en chacun de nous, cet être s’était, dès ce moment, révélé en lui. Et il l’écoutait, il ne pouvait se défendre de l’écouter et de croire en lui. Si énorme que fût la différence entre ce qu’il était et ce qu’il aurait voulu devenir, cet être intérieur lui affirmait que tout lui était encore possible.

« Je romprai les liens du mensonge où je suis plongé, quoi qu’il puisse m’en coûter, et j’avouerai tout, et je dirai et ferai la vérité ! décida-t-il. Je dirai la vérité à Missy : je lui dirai que je suis un débauché, que je ne puis me marier avec elle, et que je lui demande pardon de l’avoir troublée ! Je dirai à Marie Vassilievna… Ou plutôt, non, je ne lui dirai rien, mais je dirai à son mari que je suis un misérable, indigne de son amitié. Et à elle, à Katucha, je dirai aussi que je suis un misérable, que j’ai péché contre elle. Et je ferai tout pour adoucir son sort. Oui, je la reverrai, et je lui demanderai de me pardonner… Je lui demanderai pardon comme font les enfants… »

Il s’arrêta un instant et reprit : « Je me marierai avec elle, s’il le faut ! »

Il s’arrêta de nouveau. Son exaltation intérieure grandissait de minute en minute. Soudain, il joignit les mains, comme il faisait dans son enfance ; il leva les yeux et dit :

— Seigneur, viens à mon aide, instruis-moi, pénètre en moi pour me purifier !

Nekhludov priait. Il demandait à Dieu de pénétrer en lui pour le purifier : et cependant le miracle qu’il demandait dans sa prière s’était déjà accompli. Dieu, qui vivait en lui, avait repris possession de sa conscience. Et Nekhludov non seulement sentait la liberté, la bonté, la joie de la vie ; il sentait encore que tout était possible au bien. Tout le bien qu’un homme pouvait faire, il se sentait en état de le faire.

Et des larmes apparaissaient dans ses yeux, des larmes à la fois bonnes et mauvaises : bonnes, parce que c’étaient des larmes de bonheur, provoquées par l’éveil de cet être intérieur qui, durant des années, avait dormi en lui ; mais mauvaises aussi, parce que c’étaient des larmes d’orgueil, d’admiration pour lui-même et pour sa grandeur d’âme.

Il étouffait. Il s’avança vers la fenêtre et l’ouvrit. La fenêtre donnait sur le jardin. La nuit était fraîche, claire, silencieuse. Un bruit de roues résonna au loin, puis tout redevint muet. Sous la fenêtre, l’ombre d’un grand peuplier dénudé se dessinait sur le sable de l’allée et sur le gazon. À gauche, le toit de la remise paraissait tout blanc sous les rayons de la lune. Et Nekhludov considérait le jardin, rempli d’une douce lumière argentée, et la remise, et l’ombre du peuplier ; il aspirait le souffle vivifiant de la nuit.

— Comme il fait beau, mon Dieu ! comme il fait beau ! — disait-il.

Mais c’était dans son âme, surtout, qu’il faisait beau.

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CHAPITRE VIII


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 I 


La Maslova ne fut ramenée dans la prison que vers six heures. Elle se sentait complètement épuisée. La sévérité imprévue de l’arrêt porté contre elle l’avait comme assommée ; et le long trajet qu’elle avait dû faire ensuite à travers les rues mal pavées de la ville avait achevé de l’anéantir.

Et puis elle mourait de faim. Pendant une des suspensions d’audience, ses gardiens avaient dîné, sous ses yeux, avec du pain et des œufs durs : sa bouche s’était aussitôt remplie de salive, et elle s’était aperçue qu’elle avait faim ; mais elle n’avait rien voulu demander aux gardiens, par dignité. Et l’audience avait recommencé, avait duré plus de trois heures encore : de sorte que la Maslova avait fini par ne plus sentir sa faim, à force de fatigue et d’abrutissement. C’est dans cette disposition qu’elle avait entendu la lecture de l’arrêt.

En l’entendant, elle avait d’abord cru qu’elle rêvait. Elle n’avait pu se faire tout de suite à l’idée des travaux forcés. Cela lui semblait un cauchemar, et dont elle allait se réveiller d’un instant à l’autre. Mais à la façon toute naturelle dont magistrats, avocats, témoins, dont la salle entière avait accueilli la lecture de sa condamnation, elle s’était bientôt rendu compte que celle-ci était bien réelle. Un élan de passion, alors, l’avait saisie, et elle avait crié, de toutes ses forces, qu’elle était innocente. Puis elle avait vu que son cri, lui aussi, était accueilli comme une chose naturelle, attendue, incapable de rien changer à sa situation. Et elle avait fondu en larmes, pleinement résignée dès lors à subir jusqu’au bout l’étrange et cruelle injustice que sa mauvaise chance faisait peser sur elle.

Une chose l’étonnait surtout : c’était qu’une sentence aussi dure eût pu être portée contre elle par des hommes, — et des hommes dans la force de l’age, non des vieillards ; des hommes qui, tout le temps du procès, l’avaient dévisagée avec des yeux complaisants. Car, à l’exception du substitut du procureur, dont les regards lui avaient tout le temps paru pleins de malveillance, il n’y avait personne qui n’eût pris plaisir à la voir. Et voilà que ces mêmes hommes qui lui avaient jeté des coups d’œil aimables, voilà qu’ils avaient imaginé de la condamner aux travaux forcés, bien qu’elle fût innocente du crime qu’on lui reprochait ! Et elle avait pleuré toutes les larmes de son corps. Mais à la fin ses larmes avaient cessé de couler ; et, quand, après le procès, on l’avait enfermée dans une cellule du Palais de Justice, en attendant de la faire reconduire dans la prison, elle n’avait plus pensé qu’à deux choses : à fumer et à boire.

Elle était seule depuis quelque temps déjà dans la cellule, lorsque le gendarme chargé de la surveiller, entr’ouvrant la porte, lui avait remis trois roubles.

— Tiens, prends ça ! c’est une dame qui te l’envoie !

— Quelle dame ?

— Allons ! prends, je n’ai pas à faire la conversation avec toi.

L’argent était envoyé à la Maslova par Mme Kitaïev, la directrice de la maison de tolérance.

— En sortant de l’audience, cette dame avait demandé à l’huissier si elle pouvait donner un peu d’argent à la condamnée. Sur la réponse affirmative de l’huissier, ôtant avec précaution le gant à trois boutons qui recouvrait sa main gauche, elle avait pris, dans la poche de derrière de sa jupe de soie, une bourse remplie de billets et de menue monnaie, et elle avait remis à l’huissier un billet de deux roubles cinquante, en y joignant cinquante kopecks de cuivre, somme que l’huissier, sous ses yeux, avait aussitôt transmise au gendarme.

— Mais, vous savez, il ne faudra pas manquer de tout lui donner, et tout de suite ! — avait ajouté Mme Kitaïev.

Le gendarme s’était offense d’une telle recommandation : d’où sa mauvaise humeur contre la Maslova.

Mais celle-ci n’en avait pas moins été ravie à la vue de cet argent, qui allait lui permettre de réaliser son double désir.

— Pourvu seulement que je puisse me procurer vite de l’eau-de-vie et des cigarettes ! — se disait-elle ; et toutes ses pensées étaient concentrées dans cet unique souhait. Elle avait tellement envie de boire de l’eau-de-vie que l’idée même d’en boire lui en faisait venir le goût à la bouche. Et elle aspirait avec joie l’odeur de tabac qui, par bouffées, entrait dans sa cellule.

Elle dut, cependant, attendre longtemps encore la réalisation de son désir. Le greffier, qui devait s’occuper de la faire reconduire à la prison, l’avait en effet oubliée, et s’était attardé à parler politique avec le gros juge et un avocat. Mais enfin, vers cinq heures, après qu’on eut fait partir Kartymkine et la Botchkova, on était venu la chercher pour la remettre entre les mains des deux soldats qui l’avaient amenée le matin. Et tout de suite, en sortant du Palais de Justice, elle avait donné à l’un des soldats les cinquante kopecks, en le priant d’aller lui acheter des cigarettes, deux petits pains, et une demi-bouteille d’eau-de-vie.

Le soldat s’était mis à rire.

— Allons ! tu vas t’en payer ! — avait-il dit.

Et effectivement il était allé acheter les cigarettes et les petits pains ; mais, pour l’eau-de-vie il avait refusé d’en acheter. La Maslova avait, du moins, mangé l’un des pains, tout en marchant ; mais c’était comme s’il n’eût servi qu’à la creuser davantage.

Elle n’était arrivée à la prison qu’après le coucher du soleil. Et elle avait dû attendre longtemps encore dans le vestibule, parce que, au même moment, des gardiens venaient d’amener un convoi de cent prisonniers expédiés d’une ville voisine.

Il y avait là des hommes barbus et d’autres rasés, des vieux et des jeunes, des Russes et des étrangers. Quelques-uns avaient la moitié de la tête rasée et portaient des fers aux pieds. Et tous, en passant près de la Maslova, l’avaient considérée avec convoitise ; et plusieurs, le visage tout allumé de désir, lui avaient souri, s’étaient approchés d’elle, lui avaient pincé la taille.

— Hé ! hé ! la jolie fille ! Une garce de Moscou, bien sûr ! — avait dit l’un.

— Mademoiselle, tous mes hommages ! — avait dit un autre en clignant des yeux.

Et l’un d’eux, un brun, avec le dessus de la tête rasé et d’énormes moustaches, avait poussé la familiarité jusqu’à l’embrasser.

— Allons ! allons ! pas tant de manières ! — lui avait-il dit quand elle l’avait repoussé.

— Eh bien, cochon, qu’est-ce que tu fais là ? — s’était écrié un gardien, sortant tout à coup du bureau de la prison.

Le forçat aussitôt s’était retiré, tremblant de tous ses membres. Alors le gardien s’était tourné du côté de la Maslova :

— Et toi, qu’est-ce que tu viens faire ici ?

La Maslova avait voulu répondre qu’elle revenait de la cour d’assises ; mais elle était si fatiguée que la force de parler lui avait manqué.

— Elle arrive du tribunal, Monsieur le surveillant, — avait répondu l’un des deux soldats, en portant la main à son bonnet.

— Il faut la conduire au gardien-chef ! allons et plus vite que ça !

Le gardien-chef avait pris livraison de la prisonnière, l’avait secouée par le bras pour la réveiller, et avait daigné la conduire lui-même, à travers les longs corridors, jusqu’à la salle d’où elle était partie le matin.

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 II 


La salle où l’on ramenait la Maslova était une grande pièce de neuf archines de long sur sept de large, avec deux fenêtres ; elle n’était meublée que d’un vieux poêle tout déblanchi et d’une vingtaine de lits de planches mal jointes, qui occupaient les deux tiers de son étendue. Sur le mur, en face de la porte, était fixée une icône noire de crasse, devant laquelle brûlait une bougie, et sous laquelle pendait un vieux bouquet d’immortelles. Derrière la porte, à gauche, se dressait le cuveau à ordures.

On venait de faire l’appel du soir, dans cette salle, et d’enfermer les prisonnières pour la nuit.

La salle était habitée par quinze personnes : douze femmes et trois enfants.

On voyait clair encore : et deux femmes seulement étaient couchées. L’une, qui dormait, la tête couverte de son manteau, était une idiote, incarcérée pour cause de vagabondage : celle-là dormait toute la journée. L’autre, condamnée pour vol, était phtisique. Elle ne dormait pas, mais restait étendue, les yeux grands ouverts, la tête soulevée sur son manteau, qu’elle avait plié en forme d’oreiller. Pour ne pas tousser, elle retenait avec peine, dans sa gorge, un jet de salive qui suintait sur ses lèvres.

Quant aux autres femmes, dont la plupart étaient vêtues seulement de chemises de grosse toile, sept d’entre elles se tenaient debout devant les fenêtres, partagées en deux groupes, et regardaient passer dans la cour le convoi des prisonniers. Devant l’une des fenêtres, dans un groupe de trois femmes, était la vieille qui, le matin, avait parlé à la Maslova par le judas de la porte. On l’appelait la Korableva. C’était une créature de mine renfrognée, avec d’épais sourcils froncés, des replis de peau qui lui pendaient sous le menton, de rares cheveux roux grisonnant sur les tempes, et une verrue, toute couverte de poils, au milieu de la joue ; d’ailleurs, grande, robuste, et solidement bâtie. Cette vieille avait été condamnée à la prison pour avoir tué son mari, qu’elle avait un jour trouvé débauchant sa fille. Elle était la doyenne de la salle, et c’était elle qui avait le privilège de vendre de l’eau-de-vie. En ce moment, elle cousait, près de la fenêtre, tenant l’aiguille à la façon paysanne, avec trois doigts de sa forte main noire.

À côté d’elle se trouvait, également occupée à coudre, une petite femme noire, au nez camus, avec de bons petits yeux noirs toujours en mouvement. Celle-ci était une garde-barrière du chemin de fer. On l’avait condamnée à trois mois de prison parce qu’elle avait, une nuit, négligé d’agiter son drapeau au passage d’un train, et avait été ainsi cause d’un accident.

Enfin la troisième femme était Fédosia, — ou Fénitchka, comme l’appelaient ses compagnes, — toute jeune, toute blanche, toute rose, avec de clairs yeux d’enfant et deux longues nattes de cheveux blonds enroulées autour de sa petite tête. Elle était en prison pour avoir essayé d’empoisonner son mari. Et, en effet, elle avait essayé de l’empoisonner, le soir même de ses noces, sans trop savoir pourquoi. Elle avait alors à peine seize ans ; et l’homme avec qui on l’avait mariée lui était odieux. Mais, pendant les huit mois qui avaient précédé sa condamnation, non seulement elle s’était réconciliée avec son mari, elle avait même fini par en devenir amoureuse, de sorte que, au moment où on l’avait jugée, elle lui appartenait de toute son âme et de tout son corps, ce qui n’avait pas empêché le tribunal de la condamner, malgré les supplications de son mari et de ses beaux-parents, qui, durant ces huit mois, s’étaient pris pour elle d’une vraie tendresse. Bonne, gaie, toujours prête à sourire, cette Fédosia s’était trouvée la voisine de lit de la Maslova ; elle n’avait pas tardé à s’attacher à elle, et il n’y avait pas de soins ni d’égards dont elle ne la comblât.

Deux autres femmes étaient assises non loin de là, sur un lit. L’une, âgée d’une quarantaine d’années, était maigre et pâle, gardant toutefois encore quelques traces d’une ancienne beauté. Elle tenait dans ses bras un petit enfant à qui elle donnait le sein. C’était une paysanne qui avait été mise en prison pour crime de rébellion contre l’autorité. Un jour que la police était venue dans son village pour prendre et conduire au régiment un de ses neveux, les paysans, considérant la mesure comme illégale, s’étaient emparés du stanovoï et avaient délivré le jeune homme, et c’était cette femme qui, la première, s’était jetée à la tête du cheval sur lequel on avait fait monter son neveu. L’autre femme, assise près d’elle, était une petite vieille, bossue, aux cheveux déjà gris. Elle faisait semblant de vouloir attraper un gros garçon de quatre ans, rose et joufflu, qui courait autour d’elle en éclatant de rire. Et l’enfant, en chemise, courait, courait autour d’elle, ne s’interrompant de rire que pour répéter : « Kiss, kiss, m’attrapera pas ! »

Cette vieille femme avait été déclarée complice de son fils, condamné pour tentative d’incendie. Elle supportait son emprisonnement avec une résignation parfaite. Elle ne s’inquiétait que de son fils, et surtout de son mari, qui, en son absence, ne devait avoir personne pour le nettoyer et lui ôter ses poux.

Quatre autres femmes se tenaient debout devant la seconde fenêtre, la tête appuyée contre les barreaux de fer ; elles parlaient avec des prisonniers qui passaient dans la cour, ces mêmes prisonniers que la Maslova avait rencontrés, un instant auparavant, dans le couloir d’entrée de la prison. Une de ces femmes, — condamnée pour vol, — était une grande rousse au corps flasque, avec un visage jaune tout couvert de taches de rousseur. D’une voix enrouée, elle criait, par la fenêtre, toute sorte de mots orduriers. Près d’elle se tenait une petite femme brune, qui avait l’air d’une fillette de dix ans, avec sa longue taille et ses jambes courtes. Son visage était rouge et plein de taches, avec de grands yeux noirs et de grosses lèvres retroussées, qui découvraient une rangée de dents blanches saillantes. Elle riait, par accès, en écoutant le dialogue engagé entre sa voisine et les prisonniers de la cour. On l’appelait la Beauté, à cause de sa laideur. Derrière elle, une autre femme, maigre et osseuse et de mine pitoyable, une malheureuse condamnée pour recel d’objets volés, restait debout, sans rien dire, se bornant parfois à sourire d’un air approbateur aux grossièretés qu’elle entendait. Et il y avait là encore une quatrième détenue, condamnée pour vente frauduleuse d’eau-de-vie. C’était elle qui était la mère du petit garçon qui jouait avec la bossue, et aussi d’une petite fille de sept ans, qu’on avait autorisée également à vivre dans la prison avec sa mère, faute de savoir à qui la confier. La petite fille se tenait près de sa mère, et prêtait une attention recueillie aux propos obscènes qui s’échangeaient par la fenêtre. Elle était délicate et fine, avec des yeux bleus charmants, et deux nattes de cheveux presque blancs tombant sur son dos.

Enfin, la douzième des prisonnières était une fille de diacre, coupable d’avoir noyé dans un puits son enfant nouveau-né. C’était une grande et forte fille, blonde, avec des cheveux en désordre et des yeux ronds au regard immobile. Celle-là ne cessait pas de marcher de long en large, dans l’espace libre entre les lits, ne voyant personne, ne parlant à personne, et se bornant à pousser une sorte de grognement inarticulé chaque fois qu’elle arrivait auprès du mur et se retournait.


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 III 


Quand la porte s’ouvrit pour donner passage à la Maslova, la fille du diacre interrompit, pour une minute, sa promenade à travers la salle, et, relevant les sourcils, considéra la nouvelle venue ; après quoi, sans rien dire, elle se remit à marcher de son pas décidé. La Korableva piqua son aiguille dans le sac qu’elle cousait, et, regardant la Maslova par-dessus ses lunettes, d’un air interrogateur :

— La voilà ! — s’écria-t-elle de sa voix de basse. — Elle est revenue ! Et moi qui croyais toujours qu’on allait l’acquitter !

Elle ôta ses lunettes, les déposa sur son lit avec son ouvrage.

— Et nous qui, avec la petite tante, étions justement en train de dire qu’on l’avait peut-être tout de suite mise en liberté ! Cela arrive, à ce qu’il paraît ! On vous donne même de l’argent, des fois ! — reprit la garde-barrière d’une voix chantante.

— Et alors, ils t’ont condamnée ? — demanda Fenitchka, en levant timidement sur la Maslova ses clairs yeux enfantins.

Et son jeune et gai visage s’obscurcit, tout prêt à pleurer.

Mais la Maslova ne répondit rien. Elle s’approcha de son lit, voisin de celui de la Korableva, et s’assit.

— Jamais je ne me serais attendue à cela ! — dit Fenitchka en s’asseyant près d’elle.

La Maslova, après être restée quelques instants immobile, se releva, posa sur le rebord du mur le pain qui lui restait, ôta son sarrau, blanc de poussière, défit le fichu qui couvrait ses cheveux noirs bouclés, et se laissa de nouveau retomber sur le lit.

La vieille bossue, qui jouait avec le petit garçon à l’autre extrémité de la salle, s’approcha à son tour :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — fit-elle d’un ton plaintif en secouant la tête.

Le petit garçon accourut derrière elle. La bouche ouverte, les yeux tout grands, il resta en arrêt devant le pain que la Maslova avait apporté.

Celle-ci, en voyant tous ces visages pleins de sollicitude, avait eu tout de suite envie de pleurer. Elle était parvenue, pourtant, à se contenir jusqu’au moment où la vieille et le petit garçon étaient venus près d’elle. Mais quand elle entendit le cri désolé de la vieille, et surtout quand ses yeux rencontrèrent ceux de l’enfant, dont le regard sérieux s’était reporté sur elle, elle ne put se contenir davantage. Tous ses traits frémirent, et elle fondit en larmes.

— Je te l’avais toujours dit : choisis-toi un avocat habile ! — reprit la Korableva.

— Et alors, quoi ? La Sibérie ? — ajouta-t-elle.

La Maslova voulut répondre, mais ses larmes l’en empêchèrent. Elle prit sous sa chemise et tendit à la Korableva un petit paquet de cigarettes, sur l’enveloppe duquel était représentée une dame toute rose, avec un haut chignon et les seins découverts. La Korableva regarda l’image, hocha la tête d’un air de désapprobation, comme pour reprocher à la Maslova d’avoir si sottement dépensé son argent ; puis, tirant une cigarette du paquet, elle l’alluma à la bougie de l’icône, en aspira une bouffée, et la rendit à la Maslova, qui, sans s’interrompre de pleurer, se mit à fumer avec avidité.

— Les travaux forcés ! — dit-elle enfin entre deux sanglots.

— Ils ne craignent donc pas Dieu, ces bourreaux maudits ! — s’écria la Korableva. — Elle n’avait rien fait ! Pourquoi la condamner ?

Au même instant, les quatre femmes qui se trouvaient devant l’autre fenêtre partirent d’un gros rire. La fillette riait aussi : on entendait son petit rire frais mêlé aux rudes éclats de ses compagnes. Un des prisonniers, sans doute, venait de faire un geste qui avait provoqué ce redoublement de gaieté ordurière.

— Hein ! Le chien rasé ! Avez-vous vu ce qu’il a fait ? — dit la femme rousse avec un frémissement de tout son gros corps flasque.

— En voilà une peau de tambour ! Il y a bien de quoi rire ! — fit la Korableva en désignant la femme rousse. Puis, se retournant vers la Maslova:

— Et pour combien d’années ?

— Pour quatre ans ! — répondit la Maslova, avec un surcroît de larmes si abondant que la garde-barrière crut devoir de nouveau intervenir pour la consoler.

— Aussi vrai que je le dis, ce sont des brigands ! Et nous qui étions sûres qu’on allait te mettre en liberté ! La petite tante disait : « On va la mettre en liberté ! » Et moi, je répondais : « Mais, ma petite tante, croyez-moi, ils l’attraperont ! » Et voilà que j’avais raison ! — reprit-elle de sa voix chantante, s’écoutant parler avec complaisance.

Pendant qu’elle poursuivait ses lamentations, les prisonniers avaient fini de traverser la cour. Aussitôt qu’ils furent partis, les quatre femmes qui avaient échangé des gros mots avec eux s’écartèrent de la fenêtre, et s’approchèrent, elles aussi, de la Maslova.

— Eh bien ! ils t’ont condamnée ? — demanda la cabaretière en tenant sa fille par le bras.

— Ils l’ont condamnée parce qu’elle n’avait pas d’argent ! — répondit la Korableva. — Si elle avait eu de l’argent, elle aurait loué un avocat habile, un malin, qui l’aurait fait acquitter. Il y en a un, — je ne sais plus comment on l’appelle, — un renard qui n’a pas son pareil : celui-là, aussi vrai que je le dis, il vous retirerait du fond de l’eau, et sans vous mouiller ! C’était celui-là qu’il fallait prendre !

— Sans doute que c’est la destinée qui a voulu que cela fût ainsi ! — interrompit la bonne vieille, condamnée pour complicité d’incendie. — Croyez-vous, par exemple, que ce ne soit pas terrible de séparer un vieillard de sa femme et de son fils, de le laisser sans personne pour le nettoyer ; et moi, qu’on m’a mise ici, dans la vieillesse de mes ans !

Et, pour la centième fois, elle reprit le récit de ce qui lui était arrivé.

— Personne n’échappe à sa destinée ! — répétait-elle en hochant la tête.

La cabaretière s’était assise sur son lit, en face de la Maslova ; elle avait pris son petit garçon sur ses genoux, et tout en s’occupant de faire la chasse à ses poux :

— C’est toujours comme ça que ça se passe avec ces maudits juges ! — disait-elle. — « Pourquoi as-tu fait commerce d’eau-de-vie ? » — Et avec quoi aurais-je nourri mon enfant ?

Ces mots rappelèrent la Maslova au sentiment de la réalité.

— Je voudrais bien boire un verre ! — dit-elle à la Korableva, en essuyant ses larmes avec la manche de sa chemise.

Sa grande émotion s’était apaisée : et ce n’est plus que de temps à autre qu’on l’entendait sangloter.

— Tu veux de l’eau-de-vie ? — répondit la Korableva. — Allons ! donne ton argent, tu vas te régaler !


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 IV 


La Maslova prit, dans la poche de son sarrau, le billet que lui avait fait remettre Mme Kitaïev et le tendit à la Korableva. Celle-ci, bien qu’elle ne sût pas lire, reconnut cependant, à l’image, que c’était un billet de deux roubles cinquante ; mais, pour plus de sûreté, elle le montra à la Beauté, qui avait la réputation de tout savoir ; après quoi elle se traîna jusqu’au poêle, ouvrit la bouche de chaleur, et en tira une bouteille qui y était cachée, La Maslova, en attendant l’eau-de-vie, se releva, secoua la poussière de son sarrau et de son fichu, et se mit à manger son pain.

— Je t’avais préparé du thé, mais à présent il est froid, — lui dit Fenitchka.

Et la jeune femme alla prendre, sur une planche clouée au-dessus de son lit, une théière et un gobelet de fer blanc, enroulés dans une paire de bas.

Le thé était entièrement froid, en effet, et avait un goût de fer-blanc plutôt que de thé. Mais la Maslova n’en continua pas moins à le boire, en y trempant son pain.

— Fédia, tiens, c’est pour toi ! — cria-t-elle au petit garçon ; et, cassant le pain en deux, elle lui en donna la moitié.

Pendant ce temps, les femmes dont les lits étaient de l’autre côté de la salle s’étaient éloignées. La Maslova, dès qu’elle eut en main la bouteille, se versa une rasade, la but, puis offrit à boire à la Korableva et à la Beauté, qui constituaient, avec elle, l’aristocratie de l’endroit, étant les seules qui eussent parfois de l’argent.

Quelques minutes après, la Maslova se sentait déjà toute agaillardie, et c’est avec beaucoup d’entrain qu’elle raconta à ses deux compagnes tout ce qui lui était arrivé depuis le matin, imitant tour à tour la voix et les gestes du président, du substitut, et des avocats. Elle dit combien elle avait été frappée de l’empressement qu’avaient mis les hommes, toute la journée, à « lui courir après ». Au tribunal, tout le monde l’avait lorgnée, et on était encore venu la regarder, après le jugement, dans la cellule où elle était enfermée.

Elle racontait cela en souriant, avec un mélange d’étonnement et de vanité.

— C’est que c’est comme ça ! — déclara la garde-barrière qui s’était approchée de nouveau ; et elle recommença à discourir, de sa voix chantante. Les hommes, suivant elle, se pressaient autour des femmes « comme les mouches autour du sucre ».

— Ici encore, — l’interrompit en souriant la Maslova, — ici encore la même chose m’est arrivée. Au moment où je rentrais dans la prison, voilà qu’une troupe de prisonniers, arrivant de la gare, me barrent le passage. Et les voilà qui se mettent à me poursuivre avec tant d’insistance que je ne sais que devenir. Heureusement qu’un gardien est venu me délivrer ! Il y en avait un surtout qui était enragé : j’ai dû le frapper pour m’en délivrer !

— Et comment était-il ? — demanda la Beauté.

— Tout noir, la tête rasée, avec de grandes moustaches.

— Bien sûr que ce sera lui !

— Qui ça ?

— Eh bien, Cheglov ! Il vient de passer dans la cour.

— Quel Cheglov ?

— Comment ! tu ne connais pas Cheglov ? Il s’est enfui deux fois déjà des travaux forcés. Et maintenant on l’a rattrapé, mais il se sauvera encore. Les gardiens eux-mêmes ont peur de lui ! — ajouta la Beauté, qui, ayant souvent à faire des écritures pour le bureau, était au courant des moindres bruits de la prison. — Pour sûr, il se sauvera de nouveau !

— Il se sauvera peut-être ! mais, pour sûr, il ne nous prendra pas avec lui ! — dit la Korableva. — Écoute, poursuivit-elle en se retournant vers la Maslova, raconte-nous plutôt ce que t’a dit ton avocat au sujet de ton pourvoi. C’est maintenant qu’il faut que tu le signes !

La Maslova répondit qu’elle n’en avait point entendu parler au Palais de Justice. À ce moment la femme rousse, plongeant dans son épaisse toison ses bras tout couverts de taches de rousseur, et se grattant la tête de toute la force de ses ongles, s’approcha des trois femmes qui continuaient à siroter leur eau-de-vie.

— Je vais te dire ce qu’il faut faire, moi, Catherine ! — dit-elle à la Maslova. — Il faut que tu adresses d’abord une supplique aux juges, et puis ensuite au procureur.

— Qu’est-ce que tu viens nous raconter là ? — lui demanda la Korableva d’une voix irritée. — Voyez-vous cette espèce ! Elle a flairé l’eau-de-vie, et la voila qui vient nous apprendre des choses qu’elle ne sait pas elle-même ! On sait mieux que toi ce qu’il y a à faire ; va-t’en d’ici, on n’a pas besoin de toi !

— On ne te parle pas, à toi ! De quoi te mêles-tu ?

— C’est l’eau-de-vie qui t’a tentée, hein ? Mais elle n’est pas pour ta belle bouche !

— Allons ! verse-lui un verre, — dit la Maslova, toujours prête à distribuer tout ce qu’elle avait.

— Attends un peu ! Tu vas voir ce que je vais lui verser, si elle ne veut pas nous laisser tranquilles !

— Quoi ! quoi ! je n’ai pas peur de toi ! — répondit la femme rousse en s’avançant encore vers la Korableva.

— Voyez-vous ça, cette tripe molle !

— Moi, une tripe molle ! Tu as le front de m’injurier, toi, sale gibier de bagne ! — s’écria la femme rousse

— Allons ! va-t’en, je te dis ! — répondit la Korableva ; et, comme la femme rousse, au contraire, faisait un nouveau pas en avant, elle la frappa du poing sur sa poitrine nue.

La femme rousse, comme si elle n’avait attendu que cette provocation, abattit brusquement un de ses poings sur les côtes de son adversaire, tandis que, de l’autre main, elle essayait de l’atteindre au visage. La Maslova et la Beauté s’efforcèrent de la retenir, mais elle avait si fortement empoigné les cheveux de la vieille qu’il n’y eut pas moyen de les lui faire lâcher. La Korableva, la tête penchée, tapait au hasard sur le corps de son ennemie, et essayait de la mordre au bras. Toutes les autres femmes de la salle, amassées autour d’elles, s’agitaient et criaient. La phtisique elle-même s’était levée pour voir la bataille, mêlant aux cris de ses compagnes l’aboiement de sa toux. Les enfants pleuraient, en se serrant l’un contre l’autre. Et tel était le vacarme, que la surveillante de la section des femmes ne tarda pas à accourir.

On sépara les deux femmes. La Korableva dénoua sa natte grise pour secouer les poignées de cheveux que son adversaire lui avait arrachées. Celle-ci, de son côté, ramena sur sa poitrine jaune les morceaux de sa chemise déchirée. Et toutes deux se mirent à crier, hurlant des plaintes et des explications.

— Oui, oui, je sais, — dit la surveillante ; — tout cela, c’est l’effet de l’eau-de-vie. Demain matin, je le dirai au directeur : vous verrez comme il vous fera votre affaire. Allons ! qu’on se couche tout de suite ! ou, sans cela, gare à vous ! Tout le monde à sa place, et silence !

Mais le silence n’était pas si facile à obtenir. Longtemps encore les femmes se querellèrent entre elles, chacune racontant à sa façon comment les choses avaient commencé. Enfin la surveillante sortit, et les femmes s’apprêtèrent à se coucher pour la nuit. La vieille bossue vint se placer devant l’icône et se mit à réciter des prières.

— Hein ! croyez-vous ! ces deux gibiers du bagne qui voudraient nous faire la leçon ! — dit tout à coup, de son lit la femme rousse, en élevant la voix pour être entendue de la Maslova et de la Korableva, dont les lits étaient à l’autre extrémité de la salle.

— Toi, prends garde que je ne t’éborgne dès ce soir ! — répondit la Korableva.

Et de nouveau toutes deux se turent. Mais d’instant en instant un court échange de menaces et d’injures revenait entrecouper le silence de la salle endormie.

Toutes les prisonnières étaient couchées, quelques-unes ronflaient déjà. Seules la vieille bossue et la fille du diacre restaient sur leurs pieds. La vieille, qui priait toujours très longtemps, continuait à faire des salutations devant l’icône ; la fille du diacre, aussitôt après le départ de la surveillante, s’était relevée de son lit et avait repris sa marche de long en large, à travers la pièce.

La Maslova ne pouvait pas s’endormir. Elle pensait sans cesse à ce fait, qu’elle était maintenant un « gibier de bagne ». Deux fois déjà, depuis quelques heures, on l’avait appelée de ce nom : la Botchkova, au Palais de Justice, et, tantôt, la femme rousse ! Elle ne parvenait pas à se faire à cette pensée.

Le Korableva, qui d’abord lui avait tourné le dos pour dormir, se retourna brusquement.

— Et moi qui n’ai rien fait ! — dit tout bas la Maslova. — Les autres font le mal et on ne leur dit rien ; et moi, il faut que je sois perdue sans avoir rien fait !

— Ne te tourmente pas, ma fille ! En Sibérie aussi on vit ! Tu n’y périras pas ! — lui répondit la Korableva pour la consoler.

— Je sais bien que je n’y périrai pas ; mais c’est la honte qu’il y a ! Ce n’est pas à cette destinée-là que je m’étais attendue ! Et moi qui étais habituée à vivre dans le luxe !

— Contre Dieu, personne ne peut aller, — reprit la Korableva avec un soupir. — Contre lui, personne ne peut aller.

— Je le sais, petite tante, mais tout de même c’est dur !

Elles se turent.

La femme rousse, non plus, ne dormait pas.

— Écoute ! C’est cette ordure ! — reprit après un instant la Korableva, en signalant à sa voisine un bruit étrange, qui venait jusqu’à elles de l’autre extrémité de la salle.

C’était, en effet, la femme rousse qui pleurait dans son lit. Elle pleurait parce qu’on l’avait injuriée, frappée, parce qu’on lui avait refusé cette eau-de-vie qu’elle désirait tant ! Elle pleurait aussi à la pensée que, toute sa vie, elle n’avait trouvé autour d’elle qu’injures, railleries, humiliations et coups. Pour se consoler, elle avait voulu se rappeler son premier amour, les relations qu’elle avait eues jadis avec un jeune ouvrier ; mais, en même temps que les débuts de cet amour, elle s’était rappelée la manière dont il avait fini. Elle avait revu la terrible nuit où son amant, après boire, lui avait lancé du vitriol par plaisanterie, et s’était ensuite amusé avec des camarades à la regarder se tordre de souffrance. Et une grande tristesse l’avait envahie ; et, croyant que personne ne l’entendrait, elle s’était mise à pleurer. Elle pleurait comme les enfants, en reniflant et en avalant ses larmes salées.

— Elle souffre ! — dit la Maslova.

— À chacun sa peine ! — répliqua la vieille femme.

Et, de nouveau, elle se retourna pour dormir.

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CHAPITRE IX


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 I 


En se réveillant, le lendemain matin, Nekhludov eut tout de suite vaguement conscience que quelque chose lui était arrivé la veille, quelque chose de très beau et de très important. Puis ses souvenirs se précisèrent. « Katucha, la cour d’assises ! » Oui, et la résolution prise de cesser de mentir, et de dire désormais toute la vérité !

Et voici que, par une coïncidence étonnante, il trouva dans son courrier, en se levant, la lettre, si longtemps attendue, de Marie Vassilievna, la femme mariée dont il avait été l’amant. Elle lui rendait sa liberté, ajoutant qu’elle faisait des vœux de bonheur pour son prochain mariage.

— Mon mariage ! — se dit-il avec un sourire, — comme cela est loin !

Et il se rappela le projet qu’il avait fait, la veille, de tout dire au mari de sa maîtresse, de lui demander pardon, et de se mettre à sa disposition pour telle réparation qu’il exigerait de lui. Mais ce beau projet ne lui parut plus, le matin, aussi facile à exécuter que la veille. Et puis, pourquoi rendre un homme malheureux en lui révélant une vérité qui ne pouvait manquer de le faire souffrir ? « S’il me demande ce qui en est, je le lui dirai. Mais aller moi-même le lui dire, non, cela n’est pas nécessaire ! »

Non moins irréalisable lui parut, à la réflexion, son projet de dire toute la vérité à Missy. Là encore, il n’avait nul besoin de parler : c’était s’humilier inutilement. Mieux valait, avec elle, s’en tenir à des sous-entendus. Et Nekhludov décida, en fin de compte, ce matin-là, qu’il n’irait plus chez les Korchaguine, sauf à leur en expliquer le motif, s’ils désiraient le savoir.

Pour ce qui était de ses relations avec Katucha, en revanche, il jugea qu’il n’y avait lieu là à rien sous-entendre. « J’irai la voir dans sa prison, je lui dirai tout, je lui demanderai de me pardonner. Et, s’il le faut,… eh bien ! s’il le faut, je me marierai avec elle ! »

L’idée de tout sacrifier pour la satisfaction de sa conscience, et de se marier au besoin avec Katucha, cette idée continuait à lui sourire autant que la veille.

Enfin, quant à la question d’argent, il résolut de conformer décidément sa conduite aux principes proclamés par lui sur l’injustice de la propriété foncière. Que s’il n’avait pas la force de se priver de toute sa fortune, il se promit au moins de n’en garder qu’une partie, et de faire tout son possible pour être sincère vis-à-vis de lui-même et des autres.

Depuis longtemps il n’avait commencé une journée avec autant d’énergie. Agrippine Petrovna étant venue prendre ses ordres, dans la salle à manger, il lui déclara aussitôt, avec une fermeté dont il fut lui-même surpris, qu’il allait changer de logement et se voyait forcé de renoncer à ses services. Jamais encore, depuis la mort de sa mère, il ne s’était expliqué avec la gouvernante sur ce qu’il comptait faire de sa maison, trop grande et trop luxueuse pour un célibataire mais c’était chose convenue, par une entente tacite, qu’il continuerait à l’habiter, étant sur le point de se marier. Son projet de quitter la maison avait donc un sens particulier, qu’Agrippine Petrovna comprit tout de suite. Elle jeta sur Nekhludov un regard étonné.

— Je vous suis très reconnaissant de votre sollicitude pour moi : mais je n’ai plus besoin désormais d’un logement aussi grand, ni d’un service aussi nombreux. Si donc vous voulez bien encore me venir en aide, je vous demanderai d’avoir la bonté de tout préparer pour mon déménagement, et, en attendant, de faire emballer tous les meubles inutiles. Quand ma sœur viendra, elle verra ce qu’il convient d’en faire.

Agrippine Petrovna secoua la tête.

— Comment ? Ce qu’il convient d’en faire ? Mais vous aurez besoin de tout cela plus tard ! — dit-elle.

— Non, je n’en aurai pas besoin, Agrippine Petrovna, en vérité, je n’en aurai pas besoin ! — fit Nekhludov, répondant à l’intention qu’il devinait sous les paroles et le ton de la gouvernante. — Et puis, s’il vous plaît, ayez la bonté de dire à Korneï que je lui paierai deux mois d’avance, et que dès aujourd’hui il peut chercher à se placer ailleurs.

— Vous avez tort d’agir ainsi, Dimitri Ivanovitch ! Même si vous avez l’intention d’aller à l’étranger, il vous faudra toujours un local pour mettre vos meubles.

— Ce n’est pas cela que vous pensez, Agrippine Petrovna ! — répliqua Nekhludov avec un sourire. — Mais d’ailleurs je ne vais pas à l’étranger, ou, si je vais quelque part, c’est pour un tout autre voyage que celui que vous pourriez supposer !

À ces mots une rougeur subite envahit ses joues. « Allons, il faut tout lui dire ! — songea-t-il ; — je n’ai ici aucune raison pour me taire, et c’est tout de suite que je dois commencer à dire la vérité ! »

— J’ai eu hier une aventure très étrange et très grave, — reprit-il. — Vous souvenez-vous de Katucha, qui servait chez ma tante Marie Ivanovna ?

— Parfaitement ! c’est moi qui lui ai appris à coudre.

— Eh bien, voilà! On l’a condamnée hier en cour d’assises, où j’étais juré.

— Ah ! Seigneur, quelle pitié ! — dit Agrippine Petrovna. — Et pour quel crime l’a-t-on condamnée ?

— Pour meurtre !… Et c’est moi qui ai tout fait !

— Voilà, en effet, qui est bien étrange. Comment est-ce possible que vous ayez tout fait ?

— Oui, c’est moi qui suis cause de tout ! Et cet événement a bouleversé tous mes plans.

— Que dites-vous là ?

— Mais sans doute ! Puisque c’est moi qui suis cause qu’elle a pris ce chemin, c’est à moi de faire tout pour lui porter secours !

— Je reconnais bien là votre bon cœur, Dimitri Ivanovitch ! Mais de votre faute, dans tout cela, il n’en est pas question. La même aventure arrive à tout le monde : et quand une personne a du jugement, tout s’arrange, tout s’oublie, et la vie continue. Croyez-moi, ce serait folie à vous de vous en rendre responsable ! On m’a dit depuis longtemps que cette créature était sortie du droit chemin : c’est elle qui l’aura voulu, allez ! et la faute n’en est qu’à elle !

— Non, non, la faute en est à moi ! Et c’est à moi de la réparer.

— Comment la réparer ?

— Je verrai bien à le faire, cela me regarde. Mais, si vous êtes en peine pour vous-même, Agrippine Petrovna, je m’empresse de vous dire que ce que ma mère a décidé dans son testament…

— Oh ! non, pour moi je ne suis pas en peine ! La défunte m’a tellement comblée de ses bienfaits que je n’ai plus besoin de rien. J’ai une parente qui m’invite à venir auprès d’elle : j’irai, quand je serai tout à fait certaine de ne pouvoir plus vous servir. Mais je dois vous avertir que vous avez tort de vous mettre cette affaire sur le cœur ; il n’y a personne à qui de pareilles choses ne soient arrivées !

— Que voulez-vous ? Je ne pense pas comme vous sur ce sujet-là ! Et je vous prie encore de vouloir bien tout préparer pour mon départ d’ici. Et ne soyez pas fâchée contre moi ! Je vous suis très reconnaissant de tout ce que vous avez fait, Agrippine Petrovna !

Chose surprenante, dès l’instant où Nekhludov avait compris qu’il était lui-même un sot et un misérable, il avait cessé de mépriser et de haïr les autres. Tout au contraire, il éprouvait les sentiments les plus affectueux pour Agrippine Petrovna et pour Korneï, son valet de chambre. Et un désir le prit de s’humilier devant Korneï, comme il venait de le faire devant la gouvernante ; mais Korneï était d’une servilité si plate que, au dernier moment, Nekhludov ne se sentit pas le courage de s’humilier devant lui.

Pour se rendre au Palais de Justice, où il avait de nouveau à être juré, il prit la même voiture qu’il avait prise la veille, et le cocher le fit passer par les mêmes rues : ce qui l’amena à s’étonner de l’énorme changement accompli en lui, durant ces vingt-quatre heures. Il s’aperçut qu’il était vraiment devenu un autre homme.

Son mariage avec Missy, qui, la veille, lui avait paru si proche, lui semblait maintenant tout à fait impossible. La veille, il était convaincu qu’il ferait le bonheur de la jeune fille en se mariant avec elle : maintenant il se jugeait indigne non seulement de se marier avec elle, mais même de la fréquenter. « Si elle savait qui je suis, pour rien au monde elle ne consentirait à me recevoir ! Et moi qui poussais l’inconscience jusqu’à lui reprocher ses coquetteries avec Romanov ! Et puis, même si je m’étais marié avec elle, est-ce que je pourrais avoir un instant de bonheur, ou simplement de repos, en sachant que l’autre, la malheureuse, est en prison, et que demain ou après-demain elle partira, par étapes, pour les travaux forcés ? Cela pendant que moi, ici, j’aurais reçu des félicitations, ou fait des visites de noces avec ma jeune femme ! Ou bien pendant que, siégeant à côté d’un ami que j’ai indignement trompé, dans l’assemblée de la noblesse, j’aurais compté les votes sur la nouvelle loi scolaire, après quoi je serais allé rejoindre en secret la femme de ce même ami ! Ou bien encore pendant que j’aurais continué à m’escrimer contre mon tableau, ce maudit tableau que jamais je n’achèverai, car je vois bien que l’entreprise est au-dessus de mes forces ! — Non, rien de tout cela désormais ne m’est plus possible ! » se disait Nekhludov ; et il ne cessait point de se réjouir du changement intérieur qui s’était fait en lui.

— Avant tout, — se disait-il encore, — revoir l’avocat, connaître le résultat de son enquête ; et puis, après cela… après cela, aller la voir, et tout lui dire !

Et toutes les fois qu’en imagination il se représentait la façon dont il l’aborderait, dont il lui dirait tout, dont il étalerait devant elle l’aveu de sa faute, dont il lui déclarerait que c’était lui seul qui avait tout fait, — toutes les fois il s’attendrissait sur son héroïque bonté, et des larmes lui montaient aux yeux.


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 II 


Dans le corridor du Palais de Justice, Nekhludov rencontra l’huissier de la cour d’assises. Il lui demanda où l’on mettait les condamnés, après le jugement, et puis aussi à qui on devait s’adresser pour obtenir l’autorisation de les voir. L’huissier répondit que les condamnés étaient répartis en divers endroits, et que c’était le procureur qui, seul, pouvait donner l’autorisation de les voir.

— D’ailleurs, — ajouta-t-il, — je viendrai vous prendre, après la séance, et je vous conduirai moi-même chez le procureur. Mais, maintenant, je vous prie d’aller au plus vite dans la salle du jury. L’audience va commencer.

Nekhludov remercia l’huissier, et courut vers la salle du jury.

Au moment où il y entrait, les jurés s’apprêtaient déjà à passer dans la salle d’audience. Le marchand était d’humeur joviale, comme la veille, et l’on voyait que, de nouveau, il avait mangé et bu solidement avant de venir. Il accueillit Nekhludov comme un vieil ami. Et Pierre Gérassimovitch lui-même, malgré sa familiarité, ne fit plus du tout au jeune homme l’impression désagréable qu’il lui avait faite jusque-là.

Nekhludov se demanda s’il devait révéler aux jurés les relations qu’il avait eues avec la femme qu’ils avaient condamnée le jour précédent. « Dès hier, — songeait-il, — j’aurais dû me lever, au moment du verdict, et faire publiquement l’aveu de ma faute ! » Mais, lorsqu’il entra dans la salle d’audience, et qu’il vit se renouveler la procédure de la veille, — l’arrivée sur l’estrade des juges en uniforme, le silence, l’appel des jurés, les gendarmes, le portrait, le vieux prêtre, — il eut le sentiment que, même avec la meilleure volonté, il n’aurait pas trouvé la force, la veille, de déranger un ensemble aussi solennel.

Les préparatifs du jugement furent pareils à ceux de la première séance, à cela prés qu’on ne fit point prêter serment aux jurés et que le président leur épargna sa petite allocution préliminaire.

L’affaire jugée ce jour-la se trouvait être un vol avec effraction. L’accusé était un garçon de vingt ans, étroit d’épaules, maigre, jaune, et vêtu d’un sarrau gris. Il restait assis sur le banc des prévenus, entre deux gendarmes, et il toussait sans interruption. Ce garçon avait, avec un camarade, forcé la porte d’une remise, et s’était emparé d’un paquet de balais, valant ensemble trois roubles et demi. L’acte d’accusation racontait que les deux coupables avaient été arrêtés par un agent au moment ou ils s’enfuyaient, portant les balais sur leur dos. Tous deux avaient fait aussitôt les aveux les plus complets, et on les avait tous deux gardés en prison. L’un d’eux était mort dans la prison ; et c’est ainsi que l’autre comparaissait seul devant le jury. Les balais figuraient sur la table des pièces à conviction.

Le procès suivit le même cours que celui de la Maslova, avec le même appareil d’interrogatoires, de témoignages, d’expertises et de contre-expertises. L’agent qui avait arrêté l’accusé répondait à toutes les questions du président, du substitut, de l’avocat : « Parfaitement ! » où : « Je ne sais pas. » Mais, sous ces réponses machinales, et sous son respect de la discipline, on devinait qu’il plaignait l’accusé et n’était pas très fier de sa capture.

Un second témoin, un vieillard à la mine souffrante, était le propriétaire de la maison où s’était commis le vol. Quand on lui demanda s’il reconnaissait ses balais, il mit une mauvaise volonté évidente à les reconnaître. Et quand le substitut lui demanda si les balais lui étaient d’un grand usage, il répondit d’un ton irrité : « Que le diable les emporte, ces maudits balais ! Ils ne me servaient de rien. Je donnerais bien le double de ce qu’ils valent pour n’avoir pas les soucis que cette affaire m’a causés ! Rien qu’en fiacres, j’ai dépensé le double de ce qu’ils valent ! Et moi, je suis malade ! Il y a sept ans que j’ai la goutte ! »

Ainsi parlèrent les témoins. Quant à l’accusé, il avouait tout, racontait la chose telle qu’elle s’était passée ; il parlait d’une voix sans cesse interrompue par des accès de toux, et il tournait la tête dans tous les sens, le regard égaré comme une bête prise au piège.

Mais le substitut du procureur, de même que la veille, s’ingéniait à lui poser des questions subtiles, destinées à déjouer sa ruse et à la confondre.

Dans son réquisitoire, il établit que le vol avait été commis avec préméditation, qu’il avait été accompagné d’effraction, et que, par suite, l’accusé devait être frappé des peines les plus sévères.

Au contraire l’avocat, désigné d’office par le tribunal, établit que le vol avait été commis sans préméditation, qu’il n’avait pas été accompagné d’effraction, et que, malgré la gravité de sa faute, l’accusé n’était pas aussi dangereux pour la société que l’avait affirmé le substitut du procureur.

Enfin le président, avec le même effort d’impartialité que la veille, expliqua en détail aux jurés ce qu’ils savaient de l’affaire, ce qu’ils n’avaient pas le droit de ne pas en savoir. Comme la veille, il y eut des suspensions d’audience, les jurés fumèrent des cigarettes, l’huissier annonça : « Le tribunal ! » Comme la veille, les gendarmes qui gardaient le prévenu, sabre au clair, firent de leur mieux pour ne pas s’endormir.

Les débats révélèrent que l’accusé, à quinze ans, avait été placé par son père dans une fabrique de tabac, qu’il y était resté cinq ans, et qu’au mois de janvier il avait été congédié, à la suite d’une querelle qui s’était produite entre le directeur de la fabrique et ses ouvriers. Il s’était alors trouvé sans travail. Errant au hasard dans les rues, il avait lié connaissance avec un ouvrier serrurier qui avait, lui aussi, perdu sa place, et qui buvait. Ensemble, une nuit qu’ils étaient ivres tous deux, ils avaient enfoncé la porte d’une remise et y avaient pris le premier objet qui leur était tombé sous la main. Le serrurier était mort en prison ; et voici que son complice était déféré au jury comme un être dangereux, devant être mis hors d’état de nuire davantage à la société.

— Un être aussi dangereux que la condamnée d’hier ! songeait Nekhludov en voyant se dérouler devant lui les détails du procès. Tous deux sont des êtres dangereux ! Soit ! Mais nous, nous tous qui les jugeons ? Moi, par exemple, moi, le débauché, le menteur, l’imposteur ? Ainsi nous, nous ne sommes pas dangereux ?… Et puis, en admettant même que ce malheureux enfant soit le seul être dangereux qui se trouve dans cette salle, que devons-nous faire de lui, maintenant qu’il s’est laissé prendre ?

« C’est chose bien évidente que ce garçon n’est pas un criminel de profession, un malfaiteur extraordinaire, mais qu’il appartient, au contraire, à l’espèce la plus ordinaire. Cela, tout le monde le sait et le sent, comme aussi que, s’il est devenu ce qu’il est, c’est parce qu’il s’est trouvé dans des conditions qui, fatalement, devaient l’amener à le devenir. C’est donc chose non moins évidente, aux yeux de tout homme de bon sens, que, pour empêcher de tels êtres de se perdre, il faut, avant tout, s’efforcer de détruire les conditions qui ont pour effet inévitable de les conduire à leur perte. »

« Or, que faisons-nous ? Nous empoignons, au hasard, un de ces pauvres diables, tout en sachant fort bien que des milliers d’autres restent en liberté, nous le mettons en prison, nous le condamnons à une oisiveté complète, ou encore à un travail malsain et stupide, en compagnie d’autres pauvres diables de son espèce, et nous le faisons ensuite transporter, aux frais de l’État, du gouvernement de A… dans le gouvernement d’Irkoutsk, cette fois en compagnie des pires criminels.

« Mais pour détruire les conditions qui produisent de tels êtres, pour cela nous ne faisons rien. Que dis-je ? Nous faisons tout pour les développer, en multipliant les fabriques, les usines, les ateliers, les cabarets, les maisons de tolérance. Non seulement nous ne détruisons pas ces conditions, mais nous les tenons pour nécessaires, nous les encourageons, nous leur donnons l’appui de la loi.

« Nous formons ainsi non pas un malfaiteur, mais des milliers de malfaiteurs ; et après cela nous en empoignons un, au hasard, et nous nous figurons avoir sauvé la société et avoir rempli tout notre devoir, quand nous avons obtenu que le pauvre diable soit transporté du gouvernement de A… dans celui d’Irkoutsk ! »

Ainsi songeait Nekhludov, pendant que, assis sur son siège au haut dossier, à côté du président du jury, il écoutait les voix diverses du substitut, de l’avocat, et du président.

« Et quand je pense, — poursuivit-il en considérant le pâle visage de l’accusé, — quand je pense qu’il aurait suffi que quelqu’un se rencontrât qui eut pitié de ce misérable, au moment ou son père, sous la pression du besoin, l’envoyait à la ville pour y être ouvrier, ou plus tard, au moment où, après douze heures de travail, l’infortuné allait avec ses camarades chercher un peu de distraction dans les cabarets ! Si à ce moment un homme s’était rencontré qui eût pitié de lui et qui lui dît : « Ne va pas là, Vania, ce n’est pas bien ! » l’enfant n’y serait pas allé, il ne se serait pas perverti, il n’aurait pas fait le mal qu’il a fait !

« Mais pas un seul homme ne s’est rencontré qui eût pitié de lui durant tout le temps qu’il a passé à vivre comme un petit animal, dans sa fabrique. Et, au contraire, tout le monde, contremaîtres et camarades, tout le monde lui a appris, durant ces cinq ans, que la sagesse consistait, pour un garçon de son âge, à mentir, à boire, à dire des gros mots, à donner des coups, à courir les filles.

« Et quand ensuite, épuisé et dépravé par un travail malsain, par l’ivresse et la basse débauche, quand, après avoir erré, sans but, au long des rues, il se laisse entraîner à pénétrer dans une remise et à y dérober quelques vieux balais hors d’usage, alors nous, qui ne manquons de rien, nous, hommes riches et instruits, nous nous assemblons dans une salle pleine de solennité, et nous jugeons ce malheureux, qui est notre frère,et que nous avons contribué à perdre ! »

Ainsi songeait Nekhludov, sans plus faire attention à ce qui se passait autour de lui. Et il se demandait comment il avait pu ne pas s’apercevoir plus tôt de tout cela, comment les autres pouvaient ne pas s’en être encore aperçus.


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 III 


Quand, après le résumé du président, le jury se retira dans sa salle de délibération pour répondre aux questions posées, Nekhludov, au lieu de suivre ses collègues, se faufile dans le corridor, ayant pris tout d’un coup la résolution de se désintéresser de la suite du procès. « Qu’ils fassent ce qu’ils voudront de ce malheureux ! — se dit-il ; — je ne puis, quant à moi, prendre plus longtemps ma part d’une telle comédie ! »

Il demanda à un gardien de lui indiquer le cabinet du procureur et s’y rendit aussitôt. Là, le suisse refusa d’abord de le laisser entrer, affirmant que le procureur était occupé ; mais Nekhludov, sans l’écouter, ouvrit la porte de l’antichambre, aborda l’employé qui s’y tenait assis, et le pria de dire tout de suite au procureur qu’un juré désirait l’entretenir d’un sujet très urgent. Son titre de prince et l’élégance de sa mise en imposèrent à l’employé, qui insista auprès du procureur, et obtint que Nekhludov fût aussitôt admis.

Le procureur le reçut debout, visiblement mécontent de son insistance.

— En quoi puis-je vous servir ? — demanda-t-il d’un ton sévère.

— Je suis juré, je m’appelle Nekhludov, et j’ai absolument besoin de voir une femme qui est en prison, la Maslova, — répondit tout d’un trait Nekhludov en rougissant.

Il sentait qu’il faisait là une démarche qui aurait une influence décisive sur toute sa vie.

Le procureur était un petit homme maigre et sec, avec des cheveux courts grisonnants, des yeux très vifs, et une barbiche en pointe sur un menton saillant.

— La Maslova ? Oui, je la connais ! Accusée d’empoisonnement, n’est-ce pas ? Pourquoi donc avez-vous besoin de la voir ?

Puis, d’un ton plus aimable :

— Excusez ma question, mais il m’est impossible de vous accorder l’autorisation que vous demandez sans connaître d’abord le motif qui vous porte à la demander.

— J’ai besoin de voir cette femme ; c’est une chose de la plus haute importance pour moi ! — dit Nekhludov rougissant de nouveau.

— Ah ! vraiment ! — fit le procureur ; et, levant les yeux, il fixa sur Nekhludov un regard pénétrant. — Cette femme a été jugée hier, n’est-ce pas ?

— Elle a été condamnée à quatre ans de travaux forcés. Elle a été condamnée injustement ! Elle est innocente !

— Hier ? — reprit le procureur, sans prêter la moindre attention à ce que disait Nekhludov sur l’innocence de la Maslova. — Comme elle n’a été jugée qu’hier, elle doit se trouver encore dans la maison de détention préventive. On ne peut y voir les détenus qu’à de certains jours. Je vous engage à vous adresser là.

— C’est que j’ai besoin de la voir tout de suite, — dit Nekhludov.

Ses lèvres tremblaient. Il sentait l’approche de la minute décisive.

— Mais pourquoi donc avez-vous besoin de la voir ?

— demanda le procureur, fronçant les sourcils d’un air quelque peu inquiet.

— J’ai besoin de la voir parce qu’elle est innocente et qu’on l’a condamnée aux travaux forcés. C’est moi qui suis coupable, et non pas elle ! — ajouta Nekhludov d’une voix frémissante.

— Et comment cela ?

— C’est moi qui l’ai séduite, et mise dans l’état où elle se trouve ! Si je ne l’avais pas mise dans cet état, elle n’aurait pas été exposée à l’accusation portée contre elle hier !

— Tout cela ne me dit pas votre motif pour désirer la voir.

— Mon motif, c’est que je veux réparer ma faute et… me marier avec elle ! — déclara Nekhludov.

Et, tandis qu’il prononçait ces mots, des larmes d’attendrissement et d’admiration pour lui-même lui mouillaient les yeux.

— En vérité ! — fit le procureur. — Voilà en effet un cas assez curieux. C’est bien vous, n’est-ce pas, qui avez été membre du Zemstvo de Krasnopersk ? — ajouta-t-il, comme s’il s’était enfin rappelé à quelle occasion il avait entendu parler déjà, précédemment, de ce Nekhludov qui venait de lui faire part d’une résolution aussi imprévue.

— Parfaitement ! Mais, pardonnez-moi, je ne crois pas que cela ait le moindre rapport avec ma demande ! — répliqua Nekhludov d’un ton piqué.

— Non sans doute, — répondit le procureur avec un sourire légèrement ironique ; — mais le projet que vous m’annoncez est si bizarre et si éloigné des formes ordinaires…

— Mais enfin, puis-je obtenir cette autorisation ?

— l’autorisation ? Oui, certainement. Je vais vous la délivrer tout de suite. Prenez la peine de vous asseoir.

Il alla vers son bureau, s’assit et se mit à écrire.

— Asseyez-vous, je vous en prie !

Nekhludov resta debout.

Quand le procureur eut fini d’écrire, il se leva et tendit un papier à Nekhludov en l’observant avec curiosité.

— Il y a encore une chose que je dois vous dire, — reprit celui-ci, — c’est qu’il me sera désormais impossible de prendre part aux délibérations du jury.

— Vous aurez, comme vous savez, à vous en faire dispenser par le tribunal, après lui avoir présenté vos raisons.

— La raison est que je tiens tous ses jugements pour inutiles et pour immoraux.

— Bah ! — s’écria le procureur avec le même sourire ironique, signifiant que de tels principes lui étaient connus, et que ce n’était pas la première fois qu’il s’en amusait. — Vous comprendrez sans peine, n’est-ce pas ? que, en ma qualité de procureur, je ne puisse pas partager votre avis sur ce point. Mais allez expliquer tout cela au tribunal ! Le tribunal appréciera vos explications, les déclarera recevables ou non recevables, et, dans ce dernier cas, vous infligera une amende. Adressez-vous au tribunal !

— Comme je vous l’ai dit, je suis résolu à n’y pas retourner ! — déclara sèchement Nekhludov.

— Mes salutations ! — fit alors le magistrat, manifestement impatient de se débarrasser de son étrange visiteur.

— Qui est-ce donc que vous venez de recevoir ? — demanda au procureur, quelques instants après, un juge qui venait d’entrer dans son cabinet au moment où Nekhludov en sortait.

— C’est Nekhludov, vous savez bien, celui qui déjà autrefois, dans le Zemslvo de Krasnopersk, s’était fait remarquer par toute sorte de propositions excentriques ! Figurez-vous que, étant juré, il a retrouvé sur le banc des prévenus une fille publique qui, à ce qu’il prétend, a été séduite par lui. Et le voilà qui, maintenant, veut se marier avec elle !

— Est-ce possible ?

— C’est ce qu’il vient de me dire ! Et si vous saviez avec quelle exaltation extravagante !

— On dirait vraiment que quelque chose d’anormal se passe dans le cerveau des jeunes gens d’à présent !

— Mais c’est que celui-la n’a plus l’air tout jeune !… Dites donc, en a-t-il raconté, hein ? votre fameux Ivachenkov ? Cet animal-là a juré de nous faire mourir ! Il parle, parle à l’infini !

— On devrait simplement lui retirer la parole ! À ce degré-là, cela devient de l’obstructionnisme !

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 IV 


En sortant de chez le procureur, Nekhludov se rendit tout droit à la maison de détention préventive. Mais il n’y trouva point la Maslova. À la suite d’une effervescence politique qui s’était produite quatre mois auparavant, on avait dirigé vers d’autres prisons la plupart des détenus que contenait cet établissement, pour y installer à leur place une foule d’étudiants, d’étudiantes, d’employés et d’artisans. La Maslova avait été transférée dans la vieille prison du gouvernement. Nekhludov s’y fit aussitôt conduire.

Mais la vieille prison était située à l’autre extrémité de la ville, de sorte que Nekhludov n’y arriva qu’à la nuit tombante. Devant la porte, au moment où il s’apprêtait à entrer, un factionnaire l’arrêta. Le factionnaire sonna, la porte s’ouvrit, et un gardien sortit au-devant de Nekhludov. Il lut d’un bout à l’autre, très lentement, le papier que Nekhludov lui tendait, le relut, et finit par déclarer que, sans l’autorisation du directeur, il ne pouvait rien taire.

Nekhludov obtint du moins la permission de se rendre chez le directeur. Dans l’escalier qui conduisait à l’appartement de ce fonctionnaire, il entendit les sons étouffés d’un morceau de musique, joué sur un piano. Et, dès qu’une servante à la mine hargneuse, avec un bandeau sur un œil, lui eut ouvert la porte de l’appartement, ce fut comme si les sons du piano, s’échappant d’une chambre voisine, se fussent brusquement rués sur ses oreilles. C’était la plus rebattue des Rapsodies de Liszt, et fort bien jouée, mais avec cette singularité que la personne qui l’exécutait n’allait jamais que jusqu’à un certain endroit. Arrivée à cet endroit du morceau, elle s’arrêtait net et reprenait aussitôt le commencement, pour le jouer, de nouveau, jusqu’au même endroit. Nekhludov demanda à la servante borgne si le directeur était chez lui :

— Non, il n’y est pas.

— Et quand reviendra-t-il ?

— Je vais aller demander !

Et la servante rentra dans l’appartement, laissant Nekhludov debout dans l’antichambre.

Un instant après, la Rapsodie s’arrêta, sans être parvenue, cette fois, jusqu’à l’endroit magique. Et Nekhludov entendit une voix de femme, dans la pièce voisine, qui disait :

— Répondez que papa est sorti, qu’il dîne en ville. Impossible de le voir aujourd’hui ! Qu’on revienne une autre fois !

Et de nouveau la Rapsodie recommença ; mais elle s’interrompit après quelques mesures, et Nekhludov entendit le bruit d’une chaise qu’on remuait. Évidemment la pianiste s’était décidée à venir en personne congédier l’importun qui prenait la liberté de la déranger.

— Papa est sorti ! — déclara-t-elle en effet, d’un ton fâché, en entr’ouvrant la porte qui donnait sur l’antichambre. C’était une jeune fille pâle, avec des cheveux jaunes en désordre et de larges cercles bleus sous les yeux.

En apercevant un jeune homme, et de mise élégante, elle changea de ton.

— Prenez la peine d’entrer !… Vous auriez quelque chose à demander à mon père ?…

— Je voudrais voir une femme qui est détenue ici.

— Dans la section des détenus politiques, sans doute ?

— Non, pas dans cette section-la. J’ai l’autorisation écrite du procureur.

— Je suis désolée ! Mon père est sorti, je ne puis rien sans lui.

— Mais entrez, je vous en prie, asseyez-vous un moment ! — reprit-elle.

Et comme Nekhludov faisait mine de sortir :

— Vous pouvez vous adresser au sous-directeur. Il doit être au bureau. Il vous dira ce qui en est… Comment vous appelez-vous ?

— Je vous remercie beaucoup, — dit Nekhludov sans répondre à sa question.

Et il redescendit l’escalier, tandis que retentissaient de nouveau derrière lui les sons bruyants de la Rapsodie, aussi peu en harmonie avec le lieu où ils se faisaient entendre qu’avec l’aspect pitoyable de la créature qui les produisait.

Dans la cour, Nekhludov rencontra un jeune officier aux moustaches en croc et lui demanda où il pourrait trouver le sous-directeur. Ce jeune officier était précisément le sous-directeur. Il prit le permis, y jeta les yeux, et déclara que, le permis ne faisant mention que de la maison de détention préventive, il ne pouvait prendre sur lui de le considérer comme valable pour la prison du gouvernement. De toute façon, au reste, l’heure était trop avancée : l’appel du soir avait déjà été fait.

— Revenez demain ! C’est demain dimanche : dès dix heures du matin, tout le monde est admis à faire visite aux détenus. Le directeur sera là. Vous pourrez voir la femme Maslov dans le parloir des femmes, ou peut-être, si le directeur y consent, dans le bureau.

Déçu ainsi de son espérance de voir Katucha ce jour-là, Nekhludov reprit le chemin de sa maison. Tout frémissant d’émotion, il courait le long des rues ; et sans cesse lui revenaient en mémoire des détails de sa journée. Il se répétait qu’il avait cherché à revoir Katucha, qu’il l’avait demandée dans deux prisons, qu’il avait parlé au procureur de son projet de s’humilier devant elle. Et le sentiment d’avoir fait tout cela redoublait encore son exaltation.

En rentrant chez lui, il alla aussitôt prendre dans un tiroir le cahier où, autrefois, il écrivait le journal de ses actes et de ses pensées. Il en relut quelques passages, et, fiévreusement, il y ajouta les lignes suivantes :

« Il y a deux ans déjà que je n’ai plus rien écrit dans ce cahier, et je croyais bien que jamais plus je ne me livrerais à cet enfantillage. Mais en réalité ce n’était nullement un enfantillage. C’était au contraire un entretien avec moi-même, avec mon moi véritable et sacré. Depuis ces deux ans, ce moi s’était endormi au fond de mon cœur, de sorte que je n’avais personne avec qui m’entretenir. Mais il s’est brusquement réveillé, hier, le 28 avril, à la suite d’un événement extraordinaire qui s’est passé à la cour d’assises, où j’étais juré. Sur le banc des accusés, j’ai retrouvé cette Katucha que j’ai autrefois séduite et abandonnée. Un malentendu singulier, que j’aurais eu le devoir d’empêcher, a eu pour conséquence la condamnation de la malheureuse aux travaux forcés. Je suis allé aujourd’hui chez le procureur et à la prison où elle est détenue. Je n’ai pu être admis auprès d’elle, mais j’ai pris la ferme résolution de tout faire pour la voir, de lui demander pardon, et de réparer ma faute, dussé-je pour cela me marier avec elle. Seigneur, prête-moi ton aide ! Jamais je n’ai eu plus de repos ni plus de joie dans le cœur. »

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CHAPITRE X


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 I 


La nuit qui avait suivi sa condamnation, la Maslova, brisée de fatigue, avait dormi d’un sommeil de plomb ; mais la seconde nuit, au contraire, elle ne put dormir. Seule éveillée dans toute la salle, elle restait étendue sur son lit, les yeux grands ouverts, et songeant.

Elle songeait que, pour rien au monde, elle ne consentirait à se marier avec un forçat quand elle serait dans l’île de Sakhaline, où on lui avait dit qu’elle serait sans doute transportée. À tout prix elle s’arrangerait pour empêcher cela. Elle essaierait de se marier avec un inspecteur, ou un greffier, fût-ce même avec un gardien. « Tous ces gens-là sont faciles à séduire ! — se disait-elle. — Pourvu seulement que je ne maigrisse pas trop, car alors je serais perdue ! »

Elle se rappelait la façon dont l’avaient regardée les avocats, le président, les jurés, et comment, sur son passage à travers la ville, tous les hommes avaient eu pour elle des yeux pleins de désir. Elle se rappelait que son amie Claire, étant venue la voir en prison, lui avait raconté qu’un étudiant, son client préféré, avait été désolé de ne plus la retrouver chez Mme Kitaïev. Elle pensait à tous les hommes qui l’avaient aimée, à tous, sauf à Nekhludov.

À son enfance et à sa jeunesse, mais surtout à son amour pour Nekhludov, jamais elle ne pensait. C’étaient pour elle des souvenirs trop pénibles, qu’elle avait enfouis quelque part au fond de son cœur, pour n’y plus toucher. Même en rêve, jamais elle ne revoyait Nekhludov. Si elle ne l’avait pas reconnu à la cour d’assises, ce n’était pas seulement parce que l’âge l’avait changé, parce qu’il portait une barbe, parce que ses moustaches avaient poussé, et parce que ses cheveux étaient devenus plus rares : elle l’aurait reconnu malgré tout cela, si elle n’avait pas pris l’habitude de ne jamais penser à lui. Et cette habitude avait commencé dès la sombre et terrible nuit où Nekhludov, revenant de la guerre, avait passé tout près de la maison de ses tantes sans s’y arrêter.

Katucha savait déjà, à ce moment, qu’elle était enceinte. Mais aussi longtemps qu’elle avait espéré revoir Nekhludov, non seulement la pensée de l’enfant qui allait naître ne la chagrinait pas, elle en était parfois toute joyeuse et toute attendrie.

Les deux vieilles tantes, sachant que Nekhludov allait passer près de leur maison, l’avaient prié de s’arrêter chez elles : mais il avait répondu, par dépêche, qu’il ne pourrait s’arrêter, ayant besoin d’être au plus vite à Saint-Pétersbourg. Aussitôt Katucha avait formé le projet d’aller à la gare pour le revoir au passage.

Le train passait en gare la nuit, à deux heures du matin. Katucha, après avoir aidé ses maîtresses à se mettre au lit, avait chaussé de grosses bottines, s’était couvert la tête d’un fichu, et était partie en compagnie d’une fillette de dix ans, la fille de la cuisinière.

La nuit était noire et froide. La pluie tantôt commençait à tomber en gouttes pressées, et tantôt s’interrompait. À travers les champs, on pouvait encore distinguer le sentier devant soi, mais dans le bois l’obscurité était complète, de sorte que Katucha, tout en connaissant très bien le chemin, avait failli s’égarer, et n’était arrivée à la petite station que lorsque le train y était déjà.

S’élançant sur le quai, elle avait aussitôt reconnu Nekhludov, assis près de la fenêtre d’un wagon de première classe. Le wagon était vivement éclairé. Installés en face l’un de l’autre sur les banquettes de velours, deux officiers jouaient aux cartes ; et lui, tourné vers eux, il les regardait en souriant.

Dès qu’elle l’avait aperçu, la jeune femme avait voulu grimper sur la plate-forme du wagon, pour l’appeler. Mais au même instant la machine avait sifflé, et les wagons, lentement, s’étaient ébranlés. Le conducteur du train avait fait descendre Katucha avant de remonter lui-même dans le wagon ; et la jeune femme s’était retrouvée sur le quai, tandis que déjà le wagon de première classe l’avait dépassée. Elle s’était mise à courir pour le rattraper. Mais le train courait plus vite, elle voyait passer les wagons de seconde classe, puis ceux de troisième, enfin le dernier wagon avec sa lanterne rouge. Arrivée au bout du quai, elle avait continué à courir le long de la voie ; le vent, qui soufflait par rafales, avait fait tomber le fichu qu’elle portait sur la tête ; et elle courait, les cheveux en désordre, s’enfonçant à chaque pas dans des flaques de boue.

— Petite tante Katucha ! — lui avait crié la petite fille en accourant derrière elle, — votre fichu est tombé !

Réveillée par ce cri, Katucha s’était enfin arrêtée. Et aussitôt elle avait senti un vide terrible se creuser en elle.

« Ainsi il est là, dans ce Wagon bien chaud, assis dans un fauteuil de velours, et il sourit, et il s’amuse, — s’était-elle dit, — et moi je suis seule ici dans la nuit, sous la pluie et le vent ! » Elle s’était assise à terre et avait éclaté en des sanglots si forts que la petite fille, épouvantée, n’avait su que lui dire pour la consoler.

— Petite tante ! — suppliait la petite, — allons-nous en, rentrons bien vite !

Mais Katucha restait assise, sous la pluie et le vent. « Un train va passer : m’étendre sur les rails, et tout sera fini ! » Elle s’apprêtait déjà à exécuter ce projet, lorsque soudain l’enfant qui était en elle avait tressailli ; et aussitôt son désespoir s’était apaisé. Tout ce qui, l’instant d’auparavant, l’avait remplie d’angoisses, le sentiment de l’impossibilité pour elle de vivre, sa haine pour Nekhludov, son désir de se venger de lui en se tuant, toutes ces mauvaises pensées s’étaient effacées. Elle s’était levée, avait remis son fichu sur sa tête, et s’en était retournée.

C’est cette nuit-là que s’était fait le bouleversement complet de son âme, et qu’elle avait commencé à devenir ce qu’elle était désormais devenue. C’est cette nuit-là qu’elle avait cessé de croire en Dieu. Jusqu’alors elle avait cru en Dieu, et elle avait cru que les autres y croyaient ; mais, cette nuit-là, elle s’était dit qu’il n’y avait pas de Dieu, que personne n’y croyait, et que tous ceux qui parlaient de Dieu et de ses lois n’avaient d’autre objet que de la tromper. Cet homme qu’elle aimait, et qui l’avait aimée aussi, et qui l’avait séduite et abandonnée, elle savait qu’il était le meilleur de tous. Les autres étaient pires encore ! Et tout ce qui était arrivé dans la suite à Katucha avait fortifié en elle cette conviction. Les tantes de Nekhludov, ces vieilles dames confites en dévotion, l’avaient chassée le jour où elle n’avait plus été en état de travailler autant que par le passé. Des personnes diverses à qui elle avait eu affaire ensuite, les unes, — les femmes surtout, — n’avaient vu en elle que de l’argent à gagner, les autres, — les hommes, depuis le stanovoï jusqu’aux gardiens de la prison, — n’avaient vu en elle que la satisfaction de leurs instincts sensuels. Il n’y avait personne au monde qui s’inquiétât d’autre chose que de satisfaire ses instincts. C’est ce qu’avait achevé de faire comprendre à Katucha le vieil homme de lettres dont elle avait été autrefois la maîtresse : celui-là lui avait ouvertement déclaré que la satisfaction des instincts sensuels était l’unique sagesse, l’unique beauté de la vie.

Personne au monde ne vivait que pour soi, et tout ce qu’on disait de Dieu et du bien n’était que duperie ! Voilà ce que pensait la Maslova ; et quand, par aventure, la question se présentait à elle de savoir pourquoi tout, dans le monde, était si mal arrangé et pourquoi les hommes ne faisaient que se tourmenter les uns les autres au lieu de jouir en paix de la vie, elle se hâtait de repousser cette question importune. Une cigarette, un verre d’eau-de-vie, et de nouveau elle se sentait rassurée.

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 II 


Le jour suivant était un dimanche. À cinq heures du matin, aussitôt qu’eut retenti dans le corridor de la prison le coup de sifflet du garde, la Korableva éveilla sa voisine, qui n’avait pu s’endormir qu’à l’aube.

« Travaux forcés », se dit avec épouvante la Maslova en se frottant les yeux et en aspirant, malgré elle, l’infecte puanteur de la salle. Elle eut envie de se rendormir, pour se réfugier de nouveau dans l’inconscience ; mais l’habitude et la peur avaient chassé le sommeil, de sorte qu’elle se souleva, s’assit sur son lit, les jambes pendantes, et se mit à regarder autour d’elle.

Toutes les femmes étaient déjà éveillées : seuls le petit garçon et la fillette dormaient encore. Leur mère tirait avec précaution son sarrau, sur lequel ils étaient couchés. La femme condamnée pour révolte étendait, devant le poêle, des torchons qui servaient de langes au nouveau-né pendant que celui-ci, sur les bras de Fenitchka, s’agitait, pleurait, poussait des cris que les paroles caressantes de la jeune femme ne parvenaient pas à calmer. La phtisique, le visage tout injecté de sang, et tenant sa poitrine de ses deux mains, toussait sa quinte du matin, et, dans les intervalles de sa toux, exhalait de profonds soupirs pareils à des sanglots. La Rousse restait étendue sur le dos, étalant sur le lit ses grosses jambes nues : elle racontait, d’une voix haute et gaie, un rêve compliqué qu’elle venait d’avoir. La vieille femme, — la bossue, — debout devant l’icône, répétait infatigablement les mêmes paroles, faisait des signes de croix et des salutations. La fille du diacre s’était assise sur son lit et fixait devant elle ses grands yeux, épuisés d’insomnie. La Beauté frisait sur ses doigts ses cheveux noirs graisseux.

De lourds pas d’hommes se firent entendre dans le corridor, la porte s’ouvrit, et deux prisonniers entrèrent, deux hommes de mine maussade et hargneuse, vêtus de vestes de toile grise et de pantalons gris relevés jusqu’au-dessus des genoux. Ils soulevèrent le cuveau empesté, l’emportèrent sur leurs épaules. Les femmes, l’une après l’autre, sortirent, dans le corridor pour aller se laver au robinet. La femme rousse, en attendant son tour, eut une dispute avec une autre femme, sortie d’une salle voisine. De nouveau s’échangèrent des injures, des cris, des réclamations.

— Vous avez donc juré d’aller au cachot ! — s’écria le gardien ; après quoi, s’approchant de la Rousse, il lui appliqua sur le dos un coup si violent qu’on l’entendit résonner dans tout le corridor.

— Allons, que je n’entende plus ta voix ! — reprit-il en s’éloignant.

— Vrai ! le vieux à le poing solide ! — dit la Rousse sans se fâcher d’une caresse aussi rude.

— Et qu’on se hâte ! — reprit le gardien. Il est temps pour la messe !

La Maslova n’avait pas achevé de se coiffer lorsqu’arriva le sous-directeur avec un registre en main.

— En place pour l’appel ! — cria le gardien.

Des autres salles sortirent d’autres femmes ; et toutes les prisonnières se placèrent sur deux rangs, le long du corridor, celles du second rang ayant à tenir les deux mains sur les épaules des femmes placées devant elles. L’officier les compta, fit l’appel de leurs noms et s’éloigna avec son registre.

Quelques instants après, se montra la surveillante chargée de conduire les prisonnières à la messe. La Maslova et Fenitchka se trouvèrent placées au milieu de la colonne, formée de plus de cent femmes qui, toutes, portaient le costume blanc de la prison avec des fichus blancs sur leurs têtes. De loin en loin seulement on voyait quelques paysannes vêtues à la mode de leurs villages : c’étaient des femmes de condamnés aux travaux forcés, admises à partager le sort de leurs maris.

La longue colonne remplissait tout l’escalier. On entendait le bruit des souliers sur les dalles, un murmure de voix, et, par instants, des rires. À un tournant, la Maslova aperçut la méchante figure de son ennemie la Botchkova, qui marchait en tête de la colonne : elle la montra à Fenitchka.

Au bas des marches, toutes les femmes firent silence, et, avec des signes de croix et des salutations, entrèrent deux par deux dans la chapelle, encore vide, mais déjà étincelante de lumières. Elles allèrent se placer à droite et s’assirent sur une rangée de bancs, en troupe serrée. Aussitôt après, ce fut le tour des hommes, qui, tous vêtus de gris, vinrent s’installer sur la gauche et au centre de la chapelle. Quelques-uns furent conduits par un petit escalier à l’orgue, placé dans le haut de la nef.

La chapelle de la prison avait été récemment restaurée et remise à neuf par les soins d’un riche marchand, qui avait dépensé, à cet effet, plusieurs dizaines de milliers de roubles. Elle brillait de dorures et de couleurs vives.

Pendant quelque temps, la chapelle resta silencieuse : on n’entendait que des bruits de nez qui se mouchaient, des toux, des cris d’enfants, et, parfois, le son des chaînes remuées. Mais, bientôt, les prisonniers qui se tenaient au centre s’écartèrent pour laisser un passage libre, et par ce passage s’avança jusqu’au premier rang, solennellement, le directeur de la prison.

Aussitôt commença le service divin.

Debout au milieu de la foule des prisonnières, la Maslova ne pouvait rien voir que le dos des femmes qui étaient devant elle ; mais, quand tout le monde se mit en mouvement pour aller baiser la croix et la main du prêtre, elle eut une grande distraction à voir les assistants, le directeur, les gardiens, et à reconnaître derrière eux un homme à la barbiche et aux cheveux blonds, le mari de Fenitckha, tenant ses yeux tendrement fixés sur sa femme.

— La Maslova ! au parloir ! dit un gardien, au moment où les femmes sortaient de la chapelle.

— Oh ! quelle chance ! — se dit la Maslova, ravie de la distraction nouvelle qui lui arrivait.

Elle songea que c’était sans doute Berthe, ou plutôt encore son amie Claire, qui venait la voir. Et, d’un pas tout joyeux, elle suivit, le long des corridors, celles de ses compagnes qu’on venait, également, d’appeler au parloir.

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CHAPITRE XI


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 I 


Nekhludov, lui aussi, s’était levé de bonne heure. Quand il sortit de chez lui pour se rendre à la prison, tout le monde dans la ville semblait encore dormir. Seul un paysan allait de porte en porte avec sa charrette, en criant d’une voix sourde : « Du lait ! Du lait ! Du lait ! »

La première pluie chaude du printemps était tombée dans la nuit. Partout où les pavés ne l’écrasaient pas, l’herbe verdissait. Les bouleaux, dans les jardins, s’étaient ornés d’un duvet vert ; les merisiers et les peupliers étiraient leurs longues feuilles odorantes. Dans les rues, les portes s’ouvraient paresseusement. Mais sur le marché de friperie, que Nekhludov eut à traverser, il y avait foule déjà. Hommes et femmes, des bottes aux pieds, se pressaient auprès des tentes disposées par rangées, tâtant, mesurant, marchandant les vestes, les gilets, et les pantalons.

Dans les cabarets aussi, il y avait foule déjà. On y voyait entrer des ouvriers en vestes propres et en bottes luisantes, enchantés de pouvoir échapper pour un jour aux fatigues de l’usine ; et plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes, avec des fichus de soie voyante sur la tête et des vestes ornées de verroteries. Des sergents de ville en grande tenue, avec des pistolets attachés à leur ceinture par des cordons jaunes, se tenaient immobiles aux coins des rues, attendant quelque désordre qui vînt un peu les distraire de leur ennui. Dans les allées des boulevards et sur le gazon encore humide des pelouses, enfants et chiens couraient, jouaient, pendant que les nourrices, assises en groupes sur les bancs, bavardaient en riant aux éclats. Et de toutes parts dans les rues, se mêlant au bruit des charrettes sur le pavé, retentissaient le son et l’écho des cloches, convoquant la foule à assister à un service divin tout pareil à celui qui se célébrait dans la chapelle de la prison. Et de rares passants, endimanchés, prenaient le chemin de l’église de leur paroisse.

La prison, quand Nekhludov y arriva, était encore fermée.

Sur une petite place, à une centaine de pas de la porte, se tenait un groupe d’hommes et de femmes, la plupart portant des paquets à la main. À droite de la place s’étendait une construction basse en bois, à gauche se dressait un édifice à deux étages, avec une enseigne. Au fond se voyait l’énorme entrée de pierre de la prison, dont un soldat, le fusil sur l’épaule, défendait l’approche.

Devant le guichet de la baraque en bois, un gardien était assis, vêtu d’un uniforme galonné, et tenant un registre sur ses genoux. C’est à lui que s’adressaient les visiteurs pour faire inscrire les noms des prisonniers qu’ils désiraient voir.

Nekhludov s’approcha de lui et nomma : « La femme Catherine Maslov. »

— Pourquoi ne laisse-t-on pas entrer ? — demanda-t-il.

— On est en train de dire la messe, — répondit le gardien. — Aussitôt la messe finie, vous pourrez entrer.

Nekhludov se rapprocha du groupe des visiteurs. Au même instant se détacha de ce groupe et se glissa jusqu’à la porte de la prison un homme vêtu de haillons, les pieds nus, avec tout le visage rayé de sillons rouges.

— Dis donc, toi, où vas-tu ? — lui cria le soldat en portant la main à son fusil.

— Et toi, qu’est-ce que tu as à brailler comme ça ? — répondit l’homme en revenant lentement sur ses pas, sans s’émouvoir le moins du monde du cri du soldat. — Tu ne veux pas me laisser entrer ? C’est bon, j’attendrai ! Mais a-t-on vu brailler comme ça, comme si monsieur était un général ! Un rire approbateur accueillit cette plaisanterie. Les visiteurs étaient en grande partie de pauvres gens, maigrement vêtus, et quelques-uns tout à fait déguenillés ; mais il y en avait aussi quelques-uns, des hommes et des femmes, d’une mise plus élégante. Près de Nekhludov se tenait un homme en redingote, soigneusement rasé, gras et rose, portant dans la main un lourd paquet qui paraissait contenir du linge. Nekhludov lui demanda si c’était la première fois qu’il venait à la prison. Non, l’homme au paquet y était déjà venu bien souvent, il y venait chaque dimanche. Il raconta à Nekhludov toute son histoire. Il était portier dans une banque, et le prisonnier qu’il venait voir était son frère, condamné pour faux.

Au moment où le brave portier, ayant tout dit sur lui-même, s’apprêtait à interroger Nekhludov, leur attention fut attirée par l’arrivée d’une calèche de louage, d’où sortirent un jeune étudiant et une dame en robe claire. L’étudiant tenait en main un gros paquet. Il s’avança vers Nekhludov et lui demanda s’il croyait qu’on lui permettrait de donner aux prisonniers une ration de pain blanc, que contenait son paquet.

— C’est ma fiancée qui a eu cette idée. Cette jeune femme est ma fiancée. Ses parents nous ont autorisés à apporter cela aux prisonniers.

— C’est la première fois que je viens ici moi-même, et j’ignore les usages de l’endroit, mais je crois que vous feriez bien de vous adresser là ! — répondit Nekhludov en désignant du doigt le gardien galonné, assis devant son registre.

Soudain la porte de fer de la prison s’ouvrit, et l’on en vit sortir un officier en grand uniforme, accompagné d’un gardien qui, après avoir échangé tout bas quelques mots avec son chef, déclara que les visiteurs étaient admis à entrer.

Le factionnaire se rangea sur le côté, et tout le monde se pressa vers la porte de la prison, comme si l’on craignait d’arriver en retard.

Derrière la porte se tenait un gardien qui, à mesure que les visiteurs passaient devant lui, les comptait à haute voix. Et, quelques pas plus loin, au fond du premier corridor, il y avait encore un autre gardien qui, touchant au bras toutes les personnes qui passaient, avant de leur laisser franchir une petite porte, les comptait de nouveau, afin que, à la sortie, on pût s’assurer que pas un seul des visiteurs ne restait dans la prison, et que pas un seul des prisonniers n’en était sorti. Ce gardien, trop occupé de son calcul pour voir les figures à qui il avait affaire, secoua vivement au passage l’épaule de Nekhludov, ce dont celui-ci, malgré ses excellentes intentions, ne laissa pas de se sentir quelque peu irrité.

La petite porte donnait sur une grande pièce voûtée, avec des barreaux de fer aux fenêtres. Nekhludov la traversa d’un pas lent, laissant passer devant lui le flot pressé des visiteurs. Il éprouvait à la fois un sentiment de répugnance pour les malfaiteurs enfermés dans cette prison, un sentiment de compassion pour les innocents qui, comme l’accusé de la veille et comme Katucha, y étaient enfermés en leur compagnie, et un sentiment de joie et d’orgueil à la pensée de l’acte héroïque qu’il allait accomplir.

À l’autre extrémité de la grande salle, un gardien disait quelque chose aux visiteurs qui défilaient devant lui. Mais Nekhludov, plongé dans ses réflexions, ne l’entendit pas et continua à suivre le groupe qui marchait devant lui. Il se trouva ainsi amené au parloir des hommes, tandis que c’était au parloir des femmes qu’il aurait dû se rendre.

Quand il entra, le dernier de tous, dans le parloir, il fut tout d’abord frappé d’un bruit assourdissant, forme du mélange d’un grand nombre de voix qui criaient en même temps. Il ne comprit la cause de ce bruit que lorsqu’il fut parvenu au milieu de la salle, où la foule des visiteurs se tenait debout devant un grillage, pareille à un essaim de mouches sur un morceau de sucre.

La salle était divisée en deux moitiés par un double grillage, qui allait du plafond jusqu’à terre. Entre les deux grillages s’étendait un espace d’environ trois archines, où des soldats se promenaient de long en large. Et, d’un côté, se tenaient les prisonniers ; de l’autre, les visiteurs. Ils étaient séparés par deux grillages et par un espace vide de trois archines, de telle sorte que non seulement c’était chose impossible aux visiteurs de rien donner aux prisonniers, mais qu’il leur était même difficile de les voir. Et non moins difficile était de parler d’un groupe à l’autre : on était obligé de crier de toutes ses forces pour se faire entendre. Et comme chacun voulait se faire entendre, et que les voix se couvraient l’une l’autre, chacun se trouvait bientôt contraint à essayer de crier plus fort que les autres. De là provenait l’extraordinaire clameur qui avait frappé Nekhludov en entrant dans la salle.

À distinguer ce qui se disait, on n’y pouvait songer. On pouvait seulement, par les visages, deviner les sujets dont il était question, et les relations qui existaient entre les prisonniers et leurs visiteurs.

Tout près de Nekhludov était une petite vieille, un mouchoir sur la tête, qui, collée contre la grille, criait quelque chose à un jeune homme, un forçat, avec la moitié de la tête rasée : et le jeune homme, fronçant les sourcils, paraissait l’écouter avec une extrême attention. Venait ensuite l’homme en haillons qui, tout à l’heure, avait tant amusé la foule, devant la porte ; il causait avec un ami, faisait de grands gestes, criait et riait. Et, près de lui, Nekhludov vit, assise à terre, une jeune femme proprement vêtue qui, tenant un enfant sur les bras, pleurait et sanglotait, sans même avoir la force de lever les yeux sur le forçat qui se tenait en face d’elle, de l’autre côté de la grille, la tête rasée, les fers aux pieds.

Quand Nekhludov comprit que lui aussi aurait à s’entretenir avec Katucha dans les mêmes conditions, une haine le saisit contre les hommes qui avaient pu inventer et autoriser un tel supplice. Il fut stupéfait de penser qu’une institution aussi affreuse, un affront aussi cruel aux sentiment les plus sacrés, que cela n’eût, avant lui, indigné personne. Et il fut scandalisé de voir que les soldats et le gardien, et les prisonniers eux-mêmes, s’accommodaient de cette façon de s’entretenir comme d’une chose naturelle et inévitable.

Nekhludov resta ainsi immobile, durant plusieurs minutes, accablé d’une étrange impression de mélancolie, où se mêlaient un dégoût de toutes choses et la conscience de sa propre faiblesse.


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 II 


— Tout de même, se dit Nekhludov, il faut faire ce pour quoi je suis venu ! Mais à qui m’adresser ?

Il chercha des yeux le surveillant de la salle et finit par le découvrir, mêlé à la foule. C’était un petit homme sec, avec des épaulettes d’officier à son uniforme. Nekhludov s’avança vers lui :

— Pardon, monsieur, — lui dit-il avec une déférence contrainte, — ne pourriez-vous pas m’indiquer où se trouve la section des femmes, et où l’on peut s’adresser pour les voir ? »

— C’est au parloir des femmes que vous vouliez aller ?

— Oui. Je désirerais voir une femme qui est emprisonnée ici.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas dit tout à l’heure, dans la première salle, quand on vous l’a demandé ?

Puis se radoucissant :

— Et qui est-ce que vous désirez voir ?

— La femme Catherine Maslov.

— Une détenue politique ?

— Non, elle est simplement…

— Mais enfin quoi ? une prévenue ? une condamnée ?

— Oui, condamnée depuis avant-hier, — répondit doucement Nekhludov, craignant de détruire, par une parole trop vive, la bonne disposition qu’il croyait distinguer chez le surveillant.

Et le fait est que sa douceur parut toucher le terrible homme.

— Je vais vous faire conduire au parloir des femmes, bien qu’il me soit défendu de laisser sortir personne d’ici avant le signal. Mais, une autre fois, ne vous trompez plus !

— Sidorov ! — cria-t-il à un gardien tout couvert de médailles, arrive ici et conduis monsieur au parloir des femmes !

Le gardien ouvrit la porte, qui était fermée à double tour, fit sortir Nekhludov dans le corridor, le ramena dans la grande salle voûtée, puis, par un autre corridor, le conduisit au parloir des femmes.

Ce parloir, comme l’autre, était divisé en trois parties par deux grillages ; et, bien qu’il fût sensiblement plus petit, et que le nombre des visiteurs y fût moindre, les cris y étaient peut-être plus assourdissants encore. Là aussi, entre les deux grillages se tenait l’autorité, mais représentée cette fois par une surveillante également en uniforme, avec des galons sur les manches, des revers bleus et une ceinture de la même couleur. Et, tout comme dans l’autre parloir, d’un côté se cramponnaient au grillage des visiteurs libres, vêtus des façons les plus diverses ; de l’autre, se tenaient les prisonnières, la plupart en costume blanc, avec des fichus blancs sur leurs têtes. Pas une place libre sur toute la largeur du grillage. Et, du côté des visiteurs, l’encombrement était tel que plusieurs femmes étaient forcées de se dresser sur la pointe des pieds pour crier par-dessus la tête des personnes qui se trouvaient devant elles.

Lorsque Nekhludov se fut un peu accoutumé au vacarme de la salle, son attention fut attirée par la haute et maigre figure d’une bohémienne qui, au centre du grillage,du côté des prisonnières, expliquait quelque chose, avec des gestes rapides et d’une voix criarde à un visiteur en veste bleue, un bohémien aussi, debout de l’autre côté. Près de ce bohémien se tenait un jeune paysan à la barbiche blonde, qui, rougissant, semblait faire effort pour retenir ses larmes. Il écoutait ce que lui disait une jolie prisonnière en face de lui, et celle-ci, tout en parlant, le considérait tendrement de ses grands yeux bleus. C’était Fenitchka avec son mari.

Nekhludov examina, l’un après l’autre, les visages des prisonnières appuyées contre la grille : la Maslova n’était point dans le nombre. Mais, cachée derrière la rangée du premier plan, une femme se tenait debout, et Nekhludov devina que c’était elle. Aussitôt il sentit son souffle s’arrêter et redoubler les battements de son cœur. La minute décisive approchait.

Il s’avança jusqu’au grillage, parvint péniblement à se frayer une place, et fixa son regard sur la Maslova.

Elle s’était placée derrière la paysanne aux yeux bleus et paraissait écouter, en souriant, son entretien avec son mari. Au lieu du sarrau gris qu’elle portait l’avant veille, elle était toute vêtue de blanc. Sous son fichu apparaissaient les boucles charmantes de ses cheveux noirs.

— Allons ! il faut prendre parti ! — songea Nekhludov. — Mais comment l’appeler ? Si elle pouvait me voir et venir d’elle-même !

Elle, cependant, n’en eut point l’idée. Elle s’attendait toujours à voir arriver Berthe ou Claire, et ne soupçonnait pas que cet élégant visiteur pût être là pour elle.

— Qui désirez-vous voir ? — demanda à Nekhludov la surveillante, s’arrêtant devant lui.

— Catherine Maslov ! — répondit Nekhludov, parlant à grand’peine.

— Hé ! la Maslova ! — cria la surveillante, — du monde pour toi !


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 III 


La Maslova se retourna brusquement, et, levant la tête, la poitrine droite, avec cette expression d’empressement que lui avait autrefois connue Nekhludov, elle s’approcha de la grille, après s’être glissée entre deux prisonnières. Et elle se mit à regarder Nekhludov avec un mélange de surprise et d’interrogation. Elle ne le reconnaissait toujours pas. Mais elle eut vite fait de deviner en lui, à sa mise, un homme riche. Et elle lui sourit.

— Vous êtes venu pour moi ? — demanda-t-elle, collant contre le grillage ses yeux souriants, qui louchaient un peu.

— Oui, j’ai voulu…

Nekhludov s’arrêta, ne sachant pas s’il devait lui dire « vous » ou la tutoyer. Il se décida à employer le « vous ».

— J’ai voulu vous voir… je…

— Tu m’embêtes avec tes histoires ! — criait, près de lui, un visiteur en guenilles. — L’as-tu pris, oui ou non ?

— Tous les jours plus malade ! elle se meurt ! — criait-on de l’autre côté.

La Maslova ne put rien distinguer de ce que lui disait Nekhludov. Mais, à l’expression de son visage, pendant qu’il parlait, elle le reconnut. Ou plutôt elle crut le reconnaître, car dans l’instant d’après elle se dit qu’elle s’était trompée. Le sourire n’en disparut pas moins de ses lèvres, et son front resta serré d’un pli de souffrance.

— On n’entend pas ce que vous dites ! — cria-t-elle en clignant des yeux, tandis que son front se plissait de plus en plus.

— Je suis venu…

« Oui, je fais mon devoir, j’expie ! » songeait Nekhludov.

Et à peine cette pensée lui fut-elle venue que des larmes lui remplirent les yeux et la gorge, et que, s’accrochant des doigts à la grille, il se tut. Il sentait qu’au premier mot il éclaterait en sanglots.

— Aussi vrai que Dieu m’entend, je n’en sais rien ! — criait une prisonnière du fond de la salle.

L’émotion avait donné au visage de Nekhludov une expression que la Maslova reconnut aussitôt. Tous ses doutes s’effacèrent.

— Je ne suis pas bien sûre de vous reconnaître, — crut-elle cependant devoir dire, sans lever les yeux sur lui. Et une rougeur soudaine inonda ses joues, et l’expression de ses traits s’assombrit encore.

— Je suis venu te demander pardon ! — dit alors Nekhludov.

Il dit cela aussi haut qu’il put, d’une voix monotone, comme une leçon apprise.

Et quand il eut dit cela, une honte le prit, et il regarda autour de lui. Mais il songea que cette honte était bonne, et que c’était son devoir de s’exposer à la honte. Et, aussi haut qu’il put, il cria :

— Pardonne-moi ! Je suis lourdement coupable envers…

Elle se tenait immobile, derrière la grille, et ne le quittait pas des yeux.

Il n’eut pas la force d’achever sa phrase, et s’éloigna de la grille, faisant effort pour retenir les sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Le gardien qui l’avait amené était resté dans la salle ; et, sans doute, il avait suivi des yeux les détails de la scène. En voyant Nekhludov s’écarter du grillage, il s’avança vers lui, lui demanda pourquoi il ne continuait pas à s’entretenir avec la femme avec qui il avait affaire. Nekhludov se moucha, fit de son mieux pour reprendre contenance, et répondit :

— Il n’y a pas moyen de parler à travers ce grillage ! on ne s’entend pas !

Le gardien réfléchit un instant.

— Écoutez, — reprit-il, — je crois que, pour vous, on pourrait peut-être faire venir la prisonnière ici ! Mais une minute seulement !

— Maria Karlovna ! — cria-t-il à la surveillante, — faites venir ici la Maslova ! C’est pour une affaire très grave !

Eh bientôt, par une porte de côté, entra la Maslova. S’approchant doucement de Nekhludov, elle le regardait en dessous sans lever la tête. Son visage malsain, enflé, exsangue, pourtant toujours agréable à voir, semblait parfaitement calme ; mais les yeux noirs, sous les paupières gonflées, brillaient d’un éclat inaccoutumé.

— Vous pouvez vous entretenir ici, une minute ou deux ! — dit le gardien ; après quoi, d’une mine discrète, il s’écarta.

Nekhludov s’était assis sur un banc fixé dans le mur. La Maslova s’arrêta d’abord devant le gardien, d’un air respectueux, mais, quand il se fut écarté, elle se décida à rejoindre Nekhludov, et s’assit près de lui sur le banc, en relevant sa jupe.

— Je sais qu’il vous est difficile de me pardonner, — commença Nekhludov. Il s’arrêta de nouveau, comme pour reprendre courage, et poursuivit :

— Mais si ce n’est plus chose possible de réparer le passé, du moins je suis résolu à faire maintenant tout ce que je pourrai. Dites-moi…

— Comment avez-vous fait pour me trouver ? — demanda-t-elle, sans répondre à sa question. Et tantôt elle fixait sur lui, tantôt elle ramenait vers le sol le regard de ses yeux brillants.

« Mon Dieu ! viens à mon aide ! Enseigne-moi ce que je dois faire ! » se disait intérieurement Nekhludov, épouvanté de l’expression vicieuse et basse qu’il lisait sur ce visage blême.

— C’est avant-hier, à la cour d’assises, — dit-il, — quand on vous a jugée… J’étais juré… Vous ne m’avez pas reconnu ?

— Non, pas du tout ! Comment aurais-je pensé à vous reconnaître ? D’ailleurs, je n’ai regardé personne ! ajouta-t-elle.

— Ainsi, il y a eu un enfant ? — demanda Nekhludov ; et il se sentit rougir.

— Il est mort tout de suite, Dieu merci ! — répondit la Maslova d’une voix brève et méchante, en détournant les yeux.

— Et de quoi ? Et comment ?

— J ’étais malade moi-même, j’ai failli mourir ! — Elle continuait à parler sans lever les yeux.

— Et mes tantes, elles vous ont renvoyée ?

— Est-ce qu’on garde une femme de chambre qui va avoir un enfant ? Dès qu’elles se sont aperçues que j’étais enceinte, elles m’ont congédiée… Mais, d’ailleurs, à quoi bon parler de tout cela ? Je ne me souviens plus de rien, j ’ai tout oublié ! Tout cela est bien fini.

— Non, cela n’est pas fini ! Je ne puis admettre que cela soit fini ! Je veux à présent racheter ma faute.

— Il n’y a rien à racheter : ce qui est fait est fait, et tout cela est fini ! — reprit-elle.

Et de nouveau elle leva les yeux sur Nekhludov, avec un vilain sourire plaintif et caressant.

La Maslova ne s’était pas attendue à revoir jamais Nekhludov, ni surtout à le revoir à ce moment et dans cet endroit. De là venait que, d’abord, sa vue l’avait blessée et lui avait remis en mémoire des choses auxquelles elle avait résolu de ne jamais songer. Elle s’était d’abord rappelé, en revoyant Nekhludov, le monde merveilleux de sentiments et de rêves que lui avait jadis révélé son premier amour ; elle s’était rappelé comment elle avait aimé cet homme, et comment il l’avait aimée, et puis aussi elle s’était rappelé la cruauté de son abandon, et la longue série d’humiliations et de souffrances qui avait suivi ces instants de bonheur. Et tous ces souvenirs lui avaient fait peine. Mais, n’ayant pas la force de s’y appesantir, elle avait eu recours, une fois de plus, à son procédé habituel : elle avait refoulé ces souvenirs douloureux dans les ténèbres de son âme.

En revoyant Nekhludov, elle l’avait d’abord identifié avec le jeune homme qu’elle avait jadis aimé ; mais, dès l’instant d’après, la chose lui étant pénible, elle y avait renoncé. Et, dès lors, ce monsieur élégamment vêtu, avec sa belle barbe bien taillée, n’avait plus été pour elle qu’un de ces « clients » qui, lorsqu’ils en avaient besoin, se servaient de créatures comme elle, et dont les créatures comme elle avaient le devoir de se servir autant qu’elles pouvaient. De là venait que maintenant elle le regardait avec ce sourire caressant. Elle se taisait, réfléchissant à la manière dont elle pourrait le mieux se servir de lui.

— Oui, — dit-elle, — tout cela est fini. Et voici qu’on m’a condamnée aux travaux forcés !

Ses lèvres frémirent, quand elle eut à prononcer ces terribles mots.

— Je savais, j’étais certain que vous n’étiez pas coupable ! — dit Nekhludov.

— Bien sûr, je n’étais pas coupable ! Est-ce que je suis une voleuse ou une empoisonneuse ?

Elle se tut de nouveau un instant, puis reprit :

— On dit ici que tout est la faute de l’avocat. On dit qu’il faut signer un pourvoi. Mais on dit que cela coûte très cher… pour les frais… l’avocat…

— Oui, sans doute, — dit Nekhludov. — Je me suis déjà adressé à un avocat.

— Mais il faut en prendre un bon…, un cher…

— Je ferai tout ce qui sera possible.

De nouveau, un silence. Le sourire de la Maslova devenait de plus en plus caressant.

— Je voudrais vous demander… si cela ne vous gène pas… un peu d’argent. Pas beaucoup… dix roubles Mais seulement si cela ne vous gêne pas ! Je n’ai pas besoin de plus !

— Sans doute, sans doute, — répondit Nekhludov, tout confus ; et il tira son portefeuille.

La Maslova jeta un coup d’œil rapide sur le gardien qui se promenait de long en large dans le fond de la salle.

— Attendez qu’il ait le dos tourné, sans quoi on me prendrait l’argent !

Nekhludov prit dans son portefeuille un billet de dix roubles, mais, au moment où il allait le donner, le gardien se retourna. Il cacha le billet dans la paume de sa main.

« Mais c’est là une créature morte ! » songeait Nekhludov, en considérant ce visage blême et gonflé, qui, de ses yeux trop brillants, épiait tour à tour les mouvements du gardien et les gestes de la main tenant les dix roubles. Et le malheureux eut un instant de découragement.

Le tentateur qui lui avait parlé dans la nuit de l’avant-veille de nouveau éleva la voix au dedans de lui, pour le détourner de penser à ce qu’il devait faire, et pour le faire penser plutôt aux conséquences de ce qu’il voulait faire.

« Jamais tu ne feras rien de cette femme ! » disait le tentateur ; « tu ne réussiras qu’à t’attacher au cou une pierre qui te noiera et t’empêchera de te rendre utile aux autres ! Lui donner de l’argent, voilà ce qui est bien ! Tout l’argent que tu as dans ton portefeuille ! Et puis lui dire adieu, et en finir avec elle ! »

Mais aussitôt Nekhludov sentit que, dans cette minute même, une crise décisive s’accomplissait en lui, et que son âme se trouvait comme à la rencontre de deux routes, et que, ayant choisi l’une, jamais plus elle ne pourrait revenir à l’autre. Il sentit que c’était dans cet instant même qu’il devait faire l’effort d’où dépendrait toute sa vie. Et il fit cet effort, après avoir invoqué à son aide ce Dieu dont il avait, l’avant-veille, si clairement constaté la présence dans son cœur.

Il résolut de tout dire à la Maslova, et, sur-le-champ :

— Katucha ! Je suis venu vers toi pour te demander pardon ! Et toi, tu ne m’as pas répondu, tu ne m’as pas dit si tu me pardonnais, si jamais tu me pardonnerais !

Mais elle ne l’écoutait même pas, continuant à épier tour à tour les dix roubles et le gardien. Et, à un moment où le gardien se retournait, d’un geste rapide elle étendit la main, saisit le billet, et le cacha dans sa ceinture.

— C’est bien étrange, ce que vous me dites ! — reprit-elle avec un sourire dont Nekhludov fut tout écœuré.

Il eut l’impression qu’il y avait en elle, sous ce sourire, quelque chose comme de la haine pour lui, qui l’empêcherait toujours de pénétrer plus à fond dans son âme.

Et cette impression, sans qu’il sût comment, non seulement ne le détournait plus de la Maslova, mais le liait plus étroitement à elle. Il sentait qu’il avait le devoir de parvenir, malgré tout, à réveiller cette âme, que la tâche était affreusement difficile, mais que cette difficulté même l’attirait encore. Il éprouvait à l’égard de la Maslova un sentiment que jamais jusqu’alors il n’avait éprouvé à l’égard de personne ; il ne désirait d’elle rien pour lui-même, il désirait uniquement qu’elle cessât d’être telle qu’elle était à présent pour redevenir telle qu’elle avait été autrefois.

— Katucha, pourquoi me parles-tu ainsi ? Tu sais pourtant que je te connais, que je me souviens de ce que tu étais autrefois, à Panofka…

— Ce qui est vieux s’efface ! — répondit-elle sèchement.

— Je me souviens de tout cela pour réparer, pour racheter ma faute ! — reprit Nekhludov.

Et il allait lui dire qu’il était prêt à se marier avec elle : mais il leva les yeux sur elle, et il lut dans ses yeux quelque chose de si grossier et de si repoussant qu’il ne trouva pas la force de poursuivre son aveu.

En cet instant, on donna le signal du départ Le gardien, s’approchant de Nekhludov, lui dit que le moment était venu de finir l’entretien. La Maslova se leva, considérant Nekhludov d’un regard caressant, mais, au fond, ravie d’en être débarrassée.

— Au revoir, j’ai encore bien des choses à vous dire, fit Nekhludov en lui tendant la main.

La Maslova toucha sa main, mais sans la serrer.

— Je viendrai encore vous voir, et alors je vous dirai des choses très importantes qu’il faut que je vous dise ! — ajouta Nekhludov.

— C’est cela ! venez ! vous me ferez plaisir ! — répondit-elle, retrouvant pour lui le sourire qu’elle accordait à ses « clients » en pareille occasion.

— Vous êtes plus proche de moi qu’une sœur ! — dit encore Nekhludov.

— Que dites-vous là ? — fit-elle, sans s’étonner autrement ; et, avec un dernier sourire, elle courut vers la porte.


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 IV 


Nekhludov s’était figuré que Katucha, en le revoyant, en découvrant son repentir et son intention de lui venir en aide, se réjouirait, et s’attendrirait, et redeviendrait aussitôt l’ancienne Katucha. Il dut constater que Katucha n’existait plus et que seule désormais existait la Maslova. Et cette constatation le remplit d’étonnement.

Et ce qui l’étonnait surtout, c’était que la Katucha non seulement n’eût pas honte de son état — de son état de prostituée, car elle avait bien suffisamment honte, au contraire, de son état de prisonnière, — que non seulement elle n’eût pas honte d’être une prostituée, mais qu’elle en parût même heureuse et presque fière.

Or, la chose, en réalité, n’avait rien d’étonnant. Tous en effet, pour pouvoir agir, nous avons besoin de considérer notre mode d’activité comme important et beau : d’où résulte que, quelle que soit la condition d’un être humain, cet être se fait nécessairement de la vie une conception dans laquelle son mode particulier d’activité apparaît comme important et beau.

On s’imagine volontiers que le voleur, le traître, l’assassin, la prostituée rougissent de leur métier, ou, tout au moins, le tiennent pour mauvais. En réalité, rien de tel. Les hommes que leur destinée et leurs fautes ont placés dans une situation déterminée, si immorale qu’elle soit, s’arrangent toujours pour se faire une conception générale de la vie où leur situation particulière puisse leur apparaître comme légitime et considérable. Et, pour confirmer en eux cette exception, ils s’appuient instinctivement sur d’autres hommes qui se trouvent dans la même situation qu’eux, et qui conçoivent de la même façon qu’eux la vie en général et leur place dans cette vie en particulier.

Nous sommes étonnés de voir des voleurs s’enorgueillissant de leur adresse, des prostituées de leur corruption, des meurtriers de leur insensibilité. Mais nous nous en étonnons seulement parce que l’espèce de ces personnes est très restreinte, et parce que leur cercle, leur atmosphère se trouvent en dehors des nôtres. Et nous ne sommes pas surpris, par exemple, de voir des riches s’enorgueillissant de leur richesse, — c’est-à-dire de leur vol ou de leur recel, — ou encore de voir des puissants s’enorgueillissant de leur puissance, c’est-à-dire de leur violence et de leur cruauté. Nous ne nous apercevons pas de la façon dont ces personnes déforment et pervertissent leur conception naturelle de la vie, leur sens primitif du bien et du mal, afin de justifier leur situation à leurs propres yeux. Nous ne nous en apercevons pas, nous ne pensons pas à nous en étonner : et cela simplement parce que le cercle des personnes ayant cette conception pervertie est grand, et parce que nous-mêmes en faisons partie.

C’est une conception de ce genre que s’était faite la Maslova et de la vie en général, et de son propre rôle en particulier. Prostituée du plus bas degré, condamnée aux travaux forcés, elle ne s’en faisait pas moins une conception de la vie qui lui permettait de justifier sa conduite, et même de s’enorgueillir devant autrui de sa condition.

Cette conception reposait sur l’idée que le principal bonheur de tous les hommes, — tous sans exception, vieux et jeunes, riches et pauvres, instruits et illettrés, — était la possession corporelle de la femme. La Maslova admettait comme une chose certaine que tous les hommes, malgré les autres pensées qu’ils prétendaient avoir en tête, n’avaient en réalité que cette pensée-là. Et comme elle se savait une femme agréable, pouvant satisfaire ou non, à son gré, ce désir des hommes, elle se tenait en même temps pour un personnage infiniment important et nécessaire.

Telle était sa conception de la vie ; et en effet toute son expérience personnelle, passée et présente, était pleinement faite pour la confirmer.

Depuis dix ans, partout où elle avait été, elle avait vu tous les hommes remplis du désir de la posséder. Peut-être y avait-il eu, sur son chemin, des hommes qui n’avaient pas éprouvé ce désir : mais ceux-là, elle ne s’était jamais avisée de les remarquer. Et ainsi le monde entier lui apparaissait comme une réunion d’hommes épris de son corps, infatigables à le désirer, et s’efforçant de le posséder par quelque moyen que ce fût, par la séduction, la violence, la ruse, ou à prix d’argent.

Et à cette conception de la vie la Maslova s’était d’autant plus attachée qu’elle sentait bien qu’en la perdant elle aurait perdu, à ses propres yeux, l’importance qu’elle s’attribuait. Et c’est pour ne pas perdre cette conception de la vie qu’instinctivement elle s’accrochait au cercle des personnes qui concevaient la vie de la même façon. De là venait aussi le soin qu’elle mettait à chasser de son cœur les souvenirs de sa première jeunesse, qui ne concordaient pas avec sa conception présente de la vie ; et sans doute elle n’était point parvenue à les chasser tout à fait : mais, dans le recoin de son cœur où elle les avait refoulés, elle les avait effacés, murés de de son mieux, comme les abeilles bouchent l’entrée des nids de certains insectes qu’elles savent capables de détruire leur ruche. Et c’est pour cela qu’en Nekhludov, dès qu’elle l’avait revu, elle s’était refusée à voir l’homme jadis aimé par elle d’un amour innocent et chaste ; et c’est pour cela qu’elle n’avait voulu voir en lui qu’un « client » riche, un homme dont elle avait le droit et le devoir de tirer profit, et avec lequel elle avait à entretenir des relations du même genre qu’avec les autres hommes de sa « clientèle ».

« Non, je n’ai pas pu lui dire aujourd’hui ce que j’avais à lui dire de plus important ! Je n’ai rien pu lui dire ! » songeait Nekhludov en sortant du parloir avec la foule des visiteurs. « Mais, la prochaine fois, je lui dirai tout ! »

Dans la grande salle, les deux gardiens comptaient de nouveau les passants, afin que pas un prisonnier ne sortit et que pas un visiteur ne restât dans la prison. Et de nouveau on rudoya Nekhludov, on le frappa sur l’épaule ; mais il ne pensa même pas à s’en apercevoir.

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CHAPITRE XII


Dès le lendemain du jour ou il avait retrouvé Katucha sur les bancs de la cour d’assises, Nekhludov avait formé le projet de changer sa manière de vivre : il avait résolu de sous-louer sa maison, de renvoyer ses domestiques et d’aller vivre en chambre garnie comme un étudiant.

Mais Agrippine Petrovna lui démontra que c’eût été folie pour lui de changer son train de vie avant l’hiver ; car personne ne voudrait, l’été, louer la maison, ni acheter les meubles, et force était, jusqu’à l’hiver, de mettre ceux-ci quelque part. Ainsi les efforts de Nekhludov sur ce point et ses belles résolutions se trouvèrent sans effet.

Et non seulement tout, dans sa maison, continua à aller comme par le passé, mais on s’y mit en devoir de décrocher, d’inventorier et d’épouster les meubles, les fourrures, les vêtements et la literie : travail où prirent part le portier et son aide, et la cuisinière, et le valet Korneï. Nekhludov vit tirer des armoires et pendre sur des cordes une foule d’habits, de pantalons d’uniforme, de pelisses, dont personne désormais ne pouvait faire usage ; il vit déclouer les tapis, transporter les meubles d’une pièce dans une autre ; il assista à d’innombrables nettoyages ; il dut subir l’odeur de naphtaline qui s’était répandue à travers toutes les chambres. Et il s’étonna de découvrir quelle énorme quantité de choses inutiles il avait gardées, jusque-là, dans sa maison. « L’unique raison d’être et destination de tout cela, songeait-il, était sans doute de fournir à Agrippine Petrovna, à Korneï, au portier, à son aide et à la cuisinière, une occasion de tuer leur temps ! »

« Mais au reste, — se disait-il encore, — c’est vrai que je ne puis penser à changer mon train de vie aussi longtemps que le sort de la Maslova ne sera pas décidé. Tout va dépendre de ce qu’on fera d’elle, suivant qu’on lui rendra la liberté ou qu’on l’enverra en Sibérie : car, dans ce cas, j’irai avec elle ! »

Au jour fixé, Nekhludov se rendit chez l’avocat Faïnitzin. Ce personnage habitait une grande et somptueuse maison, ornée de plantes rares, avec de magnifiques rideaux aux fenêtres, et tout un ameublement cher et de mauvais goût, un de ces ameublements qu’on ne voit que chez les gens enrichis trop vite, sans effort, et par de bas moyens. Dans le salon d’attente, Nekhludov trouva une dizaine de clients qui attendaient leur tour, comme chez un dentiste, tristement assis autour des tables, et contraints à chercher quelque consolation dans la lecture de vieux journaux illustrés. Mais le secrétaire de l’avocat, qui siégeant au fond du salon devant un imposant bureau, reconnut aussitôt Nekhludov, s’avança vers lui, et lui dit qu’il allait informer son chef de son arrivée.

Au même instant, la porte du cabinet de Faïnitzin s’ouvrit, et l’on en vit sortir l’avocat lui-même, poursuivant un entretien des plus animés avec un jeune homme trapu, au visage rubicond, vêtu d’un beau costume neuf. Ses traits et ceux de Faïnitzin avaient cette expression particulière qu’on voit sur les traits d’hommes qui viennent de terminer une excellente affaire, pas très propre, mais tout à fait excellente.

— C’est votre faute, petit père ! — disait en souriant Faïnitzin.

— Je voudrais bien aller au ciel, mais mes péchés ne veulent pas me lâcher !

— C’est bon, c’est bon, vieux farceur ; on sait ce qui en est !

Et tous deux se mirent à rire, d’un air affecté.

— Ah ! prince, donnez-vous la peine d’entrer !… dit Faïnitzin en apercevant Nekhludov ; et il l’introduisit dans son cabinet de travail, qui, au contraire du salon, était d’une décoration éminemment austère.

— Ne vous gênez pas, je vous en prie, fumez à votre aise ! — poursuivit-il en s’asseyant en face de Nekhludov et en faisant effort pour cacher le sourire que provoquait en lui la pensée de l’excellente affaire qu’il y venait de conclure.

— Merci ! — répondit Nekhludov ; — je suis venu pour cette affaire de la Maslova…

— Oui, oui, parfaitement ! Hein ! quelle canaille que ces gros bourgeois ! Vous avez vu, tout à l’heure, le gaillard qui est sorti d’ici ? Figurez-vous qu’il a douze millions de capital ! Et s’il peut seulement vous soustraire un billet de vingt-cinq roubles, il vous l’arrachera avec les dents plutôt que de vous le laisser !

L’avocat débitait cela d’un ton familier et plaisant, comme pour rappeler à Nekhludov qu’avec lui, Nekhludov, il était du même bord, tandis qu’il n’avait rien de commun avec son précédent visiteur, ni avec ceux qui se morfondaient à l’attendre dans le salon.

— Je vous demande pardon, mais vraiment le misérable m’a trop agacé ! J’avais besoin de m’épancher un peu ! — reprit-il comme pour s’excuser de sa digression. — Et maintenant arrivons à notre affaire ! J’ai soigneusement étudié le dossier. Ce maudit avocaillon a été au-dessous de tout ! Il a laissé échapper tous les motifs de cassation.

— Et alors, que décidez-vous ?

— Je suis à vous, dans une minute. — Dites-lui, déclara-t-il à son secrétaire, qui venait d’entrer et de lui remettre une carte, — dites-lui que ce sera comme j’ai dit ! s’il a le moyen, c’est bien ; sinon, rien de fait !

— Mais il prétend qu’il ne peut pas accepter vos conditions !

— Alors, rien de fait ! — répliqua Faïnitzin ; et son visage, de joyeux et aimable qu’il était, devint, pour un moment, sombre et, malveillant.

— On dit que les avocats gagnent de l’argent sans rien faire ! — reprit-il en se tournant de nouveau vers Nekhludov avec un sourire empressé. — Imaginez-vous que je suis parvenu à tirer un débiteur malhonnête d’un procès qu’il avait toutes les chances de perdre, et voilà que maintenant tous ses pareils s’adressent à moi ! Et si vous saviez la peine que cela me donne ! Il faut pourtant que je gagne de quoi manger !

— Pour en revenir à votre affaire, ou plutôt à l’affaire qui vous intéresse, elle a été menée, comme je vous le disais, en dépit du sens commun. De bons motifs de cassation, je n’en ai guère trouvé ; mais enfin, on peut toujours essayer d’en découvrir quelques-uns. Tenez, voici un projet de pourvoi que j’ai préparé pour vous.

Il prit sur sa table un papier et se mit à lire tout haut, en passant très vite sur les formules de procédure, et en insistant, au contraire, sur d’autres endroits :

« Pourvoi devant la chambre de cassation criminelle du Sénat, etc., etc…, contre le verdict de la cour d’assises, etc…, condamnant la femme Catherine Maslova à la peine de, etc., etc…, travaux forcés, pour meurtre commis sur la personne de, etc…, en vertu des articles, etc… »

Ici l’avocat s’arrêta et leva les yeux sur Nekhludov. Évidemment, malgré sa longue habitude, il se plaisait à écouter le beau document qu’il venait de produire.

« Ce verdict, — reprit-il, — nous paraît avoir été précédé d’illégalités de procédure et d’erreurs si graves qu’il ne saurait être maintenu. En premier lieu, la lecture du procès-verbal d’autopsie du marchand Smielkov a été interrompue par le président avant la fin. »

— Mais c’était le ministère public qui réclamait cette lecture ! — dit Nekhludov tout surpris.

— Oh ! cela ne fait rien ! La défense pouvait aussi avoir à s’appuyer sur cette pièce.

— Mais cette pièce ne pouvait être d’aucun usage pour personne !

— Qu’importe ! c’est toujours un motif de cassation ! Continuons : « En second lieu, le défenseur de la femme Maslova été arrêté par le président au moment où, dans sa plaidoirie, voulant caractériser la personnalité de la prévenue, il exposait les raisons intimes de sa chute, ce que le président a déclaré être sans rapport avec l’affaire : or, dans les causes criminelles, ainsi que le Sénat l’a constaté tout récemment encore, la définition psychologique du caractère est d’une importance considérable pour l’évaluation du degré de la criminalité. » Et de deux ! — dit l’avocat en levant de nouveau les yeux sur Nekhludov.

— C’est que cet avocat parlait très mal, — observa celui-ci ; — on ne pouvait rien comprendre à ce qu’il disait.

— Je m’en doute bien ! c’est un petit serin qui ne pouvait dire que des sottises. Mais enfin, on peut toujours trouver là un motif de cassation. Et maintenant, écoutez la suite : « En troisième lieu, le président, dans son résumé, contrairement aux articles… du Code de procédure criminelle, n’a pas expliqué aux jurés qu’ils pouvaient déclarer que la femme Maslov, en versant le poison au marchand Smielkov, n’avait pas eu l’intention de lui donner la mort. D’où a pu résulter le verdict des jurés, tandis que, si le président les avait avertis de la possibilité d’une telle restriction, l’acte commis par la femme Maslov aurait eu des chances d’être traité non comme un meurtre, mais comme un homicide par imprudence. » Ceci est très important !

— Mais, cela, nous aurions bien pu le comprendre nous-mêmes, sans avoir besoin qu’on nous l’expliquât ! C’est nous seuls qui sommes responsables de l’erreur commise !

— « Enfin, en quatrième lieu, la réponse des jurés est rédigée sous une forme qui implique une contradiction. Les jurés ont reconnu la femme Maslov non coupable d’avoir voulu s’approprier les biens du marchand, tandis que, d’autre part, ils la déclaraient coupable de l’avoir empoisonné : d’où résulte que, dans leur pensée la prévenue a en effet donné la mort au marchand Smielkov, mais sans intention de la lui donner, le désir du vol pouvant seul expliquer, chez elle, une telle intention. En conséquence de quoi cette réponse du jury tombait sous le coup de l’article 817, etc., et le président aurait eu le devoir de signaler aux jurés l’erreur commise et de les renvoyer dans leur salle de délibération pour obtenir d’eux une nouvelle réponse. »

— Mais pourquoi le président n’a-t-il pas fait cela ?

— Ah ! ça, par exemple, c’est son affaire ! — répondit gaîment Faïnitzin.

— Et croyez-vous que le Sénat réparera l’erreur ?

— Cela dépendra des sénateurs entre les mains desquels tombera le pourvoi. Et maintenant, la conclusion !

Et l’avocat lut encore à Nekhludov un long passage où, en s’appuyant sur de nombreux articles du Code et sur divers précédents, il demandait que le jugement fût cassé, et l’affaire renvoyée devant un nouveau tribunal.

— Voilà ! — dit en terminant l’avocat. — Tout ce que l’on pouvait faire, je l’ai fait. Mais je vais vous dire franchement ma pensée : nous n’avons guère de chances de réussir. D’ailleurs, tout dépendra des sénateurs qui siègent à la chambre de cassation. Si vous en avez le moyen, voyez à chauffer l’affaire de ce côté-la !

— Oui, j’ai quelques relations au Sénat.

— Et hâtez-vous, car ces vénérables magistrats ne vont pas tarder à aller soigner leurs hémorroïdes, et alors il vous faudra attendre trois mois. Et puis, en cas d’insuccès, nous aurons la ressource d’un recours en grâce. C’est là que tout dépendra d’un travail dans la coulisse ! Et je n’ai pas besoin de vous dire que, dans ce cas encore, je suis prêt à vous servir, aussi bien pour manœuvrer dans la coulisse que pour rédiger la requête.

— Je vous remercie infiniment… Et pour les honoraires…

— Mon secrétaire vous donnera une copie de l’acte avec toutes les indications sur les démarches à faire.

— Il y a encore une chose que je voulais vous demander. Le procureur m’a donné une permission écrite de voir la condamnée dans sa prison ; mais je désirerais pouvoir m’entretenir avec elle en dehors des jours de visites, et ailleurs que dans le parloir commun. À qui dois-je m’adresser pour en obtenir l’autorisation ?

— Au gouverneur ! Mais il est absent pour le moment, et c’est le vice-gouverneur qui le remplace. Un idiot sans pareil : je doute que vous obteniez quelque chose de lui !

— Maslinnikov, n’est-ce pas ? je le connais beaucoup, — dit Nekhludov.

Et il, se leva pour prendre congé.

Pendant l’entretien de Nekhludov avec l’avocat, dans le salon d’attente était entrée, d’un pas rapide, une petite femme affreusement laide, toute jaune, toute osseuse, avec un nez camard. C’était la femme de Faïnitzin. Sans se laisser décourager par sa laideur, elle était mise avec un luxe extraordinaire. Elle avait sur elle et de la soie, et du velours, et des dentelles ; et ses cheveux clairsemés étaient entortillés de la façon la plus prétentieuse. Elle s’était élancée dans le salon, où s’était aussitôt précipité vers elle un homme grand et maigre, de teint terreux, vêtu d’une redingote à revers de soie. C’était un écrivain : Nekhludov le connaissait de vue.

— Anatole ! — dit la dame à son mari en entr’ouvrant la porte de son cabinet, — voici Sémen Ivanovitch ! Nous allons t’attendre dans le petit salon. Il apporte son poème, et toi, tu vas venir nous lire ton essai sur Garchine !

Nekhludov voulut prendre congé ; mais la dame, se tournant vers lui :

— Le prince Nekhludov, n’est-ce pas ? Je vous connais depuis longtemps de réputation. Faites-nous le plaisir d’assister à notre matinée littéraire ! Ce sera très intéressant ! Anatole lit dans la perfection.

— Vous voyez combien mes occupations sont diverses ! — dit Anatole en souriant et en désignant sa femme d’un geste qui signifiait qu’on ne pouvait rien refuser à une personne aussi séduisante.

Mais Nekhludov, très poliment, bien que d’un visage un peu froid, remercia Mme Faïnitzin de l’honneur qu’elle lui faisait, et dit qu’à son grand regret il ne pouvait accepter.

— Quel grimacier ! — dit de lui la dame dès qu’il fut sorti.

Dans le salon, le secrétaire remit à Nekhludov une copie du pourvoi en cassation ; et à sa demande touchant les honoraires il répondit qu’Anatole Petrovitch les avait fixés à mille roubles, s’empressant d’ajouter, en manière d’explication, qu’Anatole Petrovitch ne se chargeait jamais d’affaires de ce genre, et n’avait consenti à se charger de celle-là que par pure complaisance.

— Et qui devra signer ce papier ? — demanda Nekhludov.

— La condamnée pourra le signer elle-même, si elle est en état de le faire ; sinon, Anatole Petrovitch signera pour elle.

— Non, non, je vais porter le papier à la condamnée, et je le lui ferai signer ! — s’écria Nekhludov, trop heureux d’avoir un prétexte pour aller, dès le lendemain matin, s’expliquer de nouveau avec Katucha.

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CHAPITRE XIII


À l’heure habituelle, dans les corridors de la prison, résonnèrent les sifflets des gardiens ; les portes de fer des salles s’ouvrirent, des bruits de pas se firent entendre, les corridors furent remplis de la puanteur des cuveaux portés à l’égout : prisonniers et prisonnières se vêtirent, furent passés en revue et, après la revue, s’assirent sur leurs lits pour boire leur thé.

Dans toutes les salles, ce jour-là, les conversations furent particulièrement animées : elles roulaient sur l’événement du jour, la bastonnade qui devait être donnée à deux prisonniers.

L’un de ces prisonniers était un jeune homme intelligent et instruit, un commis, nommé Vassiliev, condamné pour avoir tué sa maîtresse dans un accès de jalousie. Tous ses camarades de chambrée l’aimaient pour sa gaîté, sa libéralité, et pour la façon dont il savait tenir tête aux gardiens : car il connaissait à fond le règlement et n’admettait pas qu’on y manquât jamais. Aussi les gardiens et les surveillants, au contraire, ne pouvaient-ils pas le souffrir.

Trois semaines auparavant, un gardien avait frappé un des prisonniers qui, en passant, avait renversé de la soupe sur son uniforme neuf. Vassiliev était intervenu pour son camarade, disant que le règlement défendait de frapper les prisonniers. « Le règlement ? Je vais te l’apprendre, moi, le règlement ! » avait répondu le gardien ; et il s’était mis à injurier Vassiliev. Celui-ci avait répliqué sur le même ton, le gardien avait voulu le frapper, mais Vassiliev lui avait pris les deux mains, l’avait tenu ainsi quelques instants, puis l’avait repoussé hors de la salle. Le gardien s’était plaint, et l’inspecteur avait condamné Vassiliev au cachot.

Les cachots étaient une rangée de cellules noires, fermées du dehors à double verrou. Dans ces noires et froides cellules, il n’y avait ni lit, ni table, ni chaise, de sorte que le prisonnier devait s’asseoir et coucher sur le plancher sale, où, tout autour de lui, et même sur lui, couraient des rats si nombreux et si hardis que le prisonnier ne pouvait pas garder un morceau de pain sans qu’ils vinssent le lui dérober des mains.

Vassiliev avait déclaré qu’il n’irait pas au cachot, n’étant pas coupable. On l’avait emmené de force. Il s’était débattu, et deux de ses camarades l’avaient aidé à s’échapper des mains des gardiens. Ceux-ci avaient alors demandé du renfort, et appelé notamment un certain Petrov, renommé pour sa force. Les trois prisonniers rebelles avaient été repris et remis au cachot. Un rapport avait été aussitôt adressé au gouverneur, où l’affaire était présentée comme un commencement de révolte. En réponse, était venu du palais du gouverneur un ordre condamnant les deux principaux coupables, Vassiliev et un rôdeur nommé Népomniak, à recevoir chacun trente coups de verge. La bastonnade devait avoir lieu ce matin-là même, dans le parloir des femmes. Depuis la veille, toute la prison savait la nouvelle ; et dans les diverses salles, à l’heure du thé, il n’était pas question d’autre chose.

La Korableva, la Beauté, Fenitchka et la Maslova étaient assises dans leur coin favori et bavardaient, toutes quatre rouges et animées, ayant déjà bu de l’eau-de-vie qui, à présent, grâce à l’argent de la Maslova, ne cessait plus de couler pour elles. Elles buvaient leur thé et s’entretenaient de la bastonnade.

— Comme s’il s’était révolté ! — disait la Korableva, mordillant de ses fortes dents un morceau de sucre. — Il n’a fait que prendre la défense d’un camarade. On n’a plus le droit aujourd’hui de frapper pour cela !

— On dit qu’il est jeune, et très brave, — ajouta Fenitchka, tout en continuant de surveiller la théière. — Tu devrais lui parler du pauvre garçon, Mikhaïlovna ! — dit à la Maslova la garde-barrière.

Par le mot lui, elle entendait Nekhludov.

— Bien sûr que je lui en parlerai. Il est prêt à tout faire pour moi ! — répondit la Maslova avec un sourire vaniteux.

— Mais Dieu sait quand il viendra, et on dit qu’on est déjà allé chercher Vassiliev, — dit Fenitchka. — C’est affreux ! — reprit-elle en soupirant.

— Moi, un jour, j’ai vu battre un homme, au bailliage. On m’avait envoyée chez le beau-père du chef de gare, et [[Catégorie:]]voilà qu’en arrivant au bailliage…

Et la garde-barrière entama une longue histoire. Mais son histoire fut brusquement interrompue par des bruits de pas et de voix, dans le corridor de l’étage supérieur.

Les femmes se turent, tendirent l’oreille.

— Ils l’ont emmené, les diables ! — déclara la Beauté. — Ils vont le tuer, maintenant ! Avec ça que les gardiens sont furieux contre lui, parce qu’il les empêche d’agir à leur tête !

Au-dessus, tout redevint silencieux. La garde-barrière reprit son histoire, racontant comment, devant elle, sous un hangar, on avait fouetté à mort un moujik, et comment, à cette vue, ses entrailles avaient sauté dans son ventre. La Beauté raconta comment on avait battu Chéglov sans qu’il fît entendre une plainte. Puis Fenitchka desservit le thé ; la Korableva et la garde-barrière reprirent leur couture ; et la Maslova s’étendit sur son lit, les genoux relevés. Elle s’apprêtait à faire un somme, pour se désennuyer, lorsque la surveillante vint lui dire d’avoir à se rendre au bureau, où il y avait une visite pour elle.

— Ne manque pas de lui parler de nous ! — dit la vieille dévote à la Maslova, pendant que celle-ci arrangeait ses cheveux devant une glace à demi dépolie. — Tu lui diras que ce n’est pas nous qui avons mis le feu, mais le cabaretier lui-même, ce brigand ; qu’un ouvrier l’a vu ! Tu lui diras qu’il fasse appeler Mitri ! Mitri lui expliquera tout, clair comme la paume de la main. Que nous, on nous a mis en prison, qui n’avons rien fait, tandis que lui, le brigand, il fait le tsar dans son cabaret avec la femme d’autrui, et que mon vieux n’a personne pour lui nettoyer ses poux !

— Je le lui dirai, sans faute je le lui dirai ! — répondit la Maslova.

— Allons ! — ajouta-t-elle, — buvons encore un coup pour nous donner de l’aplomb !

La Korableva lui versa un verre d’eau-de-vie. La Maslova le vida d’un trait, s’essuya la bouche, et, avec le même sourire joyeux avec lequel elle avait demandé à boire « pour se donner de l’aplomb », elle rejoignit la surveillante, qui l’attendait dans le corridor.

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CHAPITRE XIV


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 I 


Nekhludov était déjà depuis longtemps dans la prison.

Arrivé de très bonne heure, il avait montré au factionnaire, puis à un gardien, l’autorisation du procureur.

— Impossible en ce moment ! — déclara le gardien, — le directeur est occupé.

— Au bureau ? — demanda Nekhludov.

— Non, ici, au parloir ! — répondit le gardien avec un certain embarras.

— Est-ce que c’est jour de visite ?

— Oh ! non, c’est pour une autre affaire !

— Et comment ferai-je pour voir le directeur ?

— Vous n’avez qu’à l’attendre ici. Tout à l’heure, quand il passera, vous le verrez !

Quelques minutes après, Nekhludov vit entrer, dans la salle où il se trouvait, un jeune sous-officier aux galons étincelants, tout fringant et la moustache relevée, qui, en l’apercevant, se tourna sévèrement vers le gardien.

— Pourquoi avez-vous laissé entrer du monde ici ? Il fallait envoyer au bureau.

— On m’a dit que le directeur allait passer par ici : j’ai à lui parler ! — dit Nekhludov, surpris de découvrir sur le visage du sous-officier la même expression embarrassée qui l’avait frappé déjà chez le gardien.

À cet instant, la porte par laquelle était entré le sous-officier s’ouvrit de nouveau, et un gardien entra, un colosse, tout échauffé, le visage en sueur. C’était le fameux Petrov.

— Il se la rappellera, celle-là ! — déclara-t-il en s’adressant au sous-officier. Mais celui-ci lui fit remarquer, d’un signe de tête, la présence d’un étranger, et Petrov, sans ajouter un mot, sortit par une autre porte.

« Qui est-ce qui va se rappeler quelque chose ? Et pourquoi ont-ils tous l’air si gêné ? » se demandait Nekhludov.

— On n’attend pas ici ! Veuillez aller au bureau ! — lui dit le sous-officier.

Et déjà Nekhludov se préparait à sortir, lorsqu’il vit entrer, par la même porte que les deux autres, le directeur de la prison. Celui-là semblait plus gêné encore que ses subordonnés. Il avait le visage décomposé d’émotion.

Nekhludov l’aborda, lui montra le permis du procureur.

— Fédotov ! — cria aussitôt le directeur à un des gardiens, — allez tout de suite chercher la Maslova, cinquième salle des femmes ! Qu’on la conduise au parloir des avocats !

Puis se tournant vers Nekhludov :

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner ?

Ils montèrent un escalier tournant, et pénétrèrent dans une petite pièce meublée d’une table et de quelques chaises.

Le directeur s’assit.

— Quel dur métier ! quel dur métier ! — dit-il, avec un soupir, pendant qu’il tirait de son étui une grosse cigarette.

— Vous paraissez fatigué ? — demanda Nekhludov.

— Je suis fatigué de tout mon service. Ce sont, vraiment, des obligations trop dures ! On voudrait adoucir le sort de ces misérables, et tout ce qu’on fait tourne à plus mal encore. Si, du moins, je voyais un moyen de m’en aller d’ici ! Dur, dur métier !

Nekhludov ignorait en quoi consistaient les difficultés de la tâche du directeur ; mais, sans le connaître, il crut sentir en lui, ce jour-là, une souffrance exceptionnelle, une disposition particulièrement triste et découragée.

— Oui, je n’ai pas de peine à croire que c’est un dur métier, — lui dit-il. — Mais, s’il vous met dans un tel état, pourquoi n’y renoncez-vous pas ?

— Le manque de fortune, la famille…

Il s’arrêta un instant, puis reprit :

— Et ce n’est pas tout. Car enfin, dans la mesure de mes forces, je fais tout de même ce que je peux pour adoucir le sort des prisonniers, et sur certains points j’y parviens ; tandis qu’un autre, à ma place, aurait une tout autre façon de les traiter. Croyez-vous que ce soit peu de chose d’avoir à diriger près de deux mille personnes, et des personnes de cette espèce ? Il faut savoir comment les prendre. Ce sont des hommes, on ne peut s’empêcher de les plaindre. Mais si on les gâte, tout est perdu.

Et le directeur se mit à raconter une aventure récente : une lutte entre deux prisonniers, qui avait fini par la mort de l’un d’eux.

Son récit fut interrompu par l’entrée de la Maslova, en compagnie d’un gardien.

Nekhludov la vit dès le seuil, avant qu’elle-même s’aperçût de la présence du directeur. Son visage était rouge et enflammé. Elle marchait vivement derrière le gardien, sans cesser de sourire et de secouer la tête. En apercevant le directeur, elle s’arrêta un instant devant lui, d’un air effrayé, mais, aussitôt après, elle se tourna gaîment vers Nekhludov :

— Bonjour ! — lui dit-elle toute souriante ; et, au lieu de toucher simplement sa main, comme l’autre fois, elle la lui serra avec force.

— Je vous ai apporté à signer votre pourvoi en cassation ! — dit Nekhludov, étonné de la voir si animée. — C’est l’avocat qui a rédigé le pourvoi : vous n’avez qu’à le signer, et nous l’enverrons à Pétersbourg.

— Eh bien ! nous allons signer cela ! Rien de plus simple. Elle continuait à sourire, et un de ses yeux louchait plus qu’à l’ordinaire.

Nekhludov tira de sa poche la feuille de papier et s’approcha de la table.

— Est-ce qu’on peut signer cela ici ? — demanda-t-il au directeur.

— Allons, assieds-toi là ! — dit le directeur à la Maslova. — Voici une plume et de l’encre. Sais-tu écrire ?

— Je l’ai su autrefois ! — répondit-elle avec un sourire à l’adresse de Nekhludov.

Puis après avoir relevé sa jupe et retroussé ses manches, elle s’assit devant la table, prit énergiquement la plume, de sa petite main, et, se retournant vers Nekhludov avec un nouveau sourire, elle lui demanda ce qu’elle devait faire.

Il lui expliqua où et en quels termes elle devait signer.

— Et c’est tout ? — demanda-t-elle quand elle eut fini, en regardant tour à tour Nekhludov et le directeur.

— J’ai encore quelque chose à vous dire ! — répondit Nekhludov en lui ôtant la plume de la main.

— Eh bien, dites !

Et soudain son visage redevint sérieux, comme si une rêverie lui était passée par l’esprit, ou encore comme si elle s’était sentie prise d’une somnolence.

Le directeur se leva et sortit de la chambre. Nekhludov resta en tête-à-tête avec la Maslova.


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 II 


L’instant décisif était enfin venu pour Nekhludov. Il n’avait pas cessé de se reprocher que, dès sa première entrevue avec la Maslova, il n’eût pas osé lui dire la chose principale, qui était son intention d’expier sa faute en l’épousant. Mais cette fois, quoi qui pût arriver, il lui dirait tout !

Il en prit une fois de plus la résolution, en s’asseyant en face de la prisonnière, de l’autre côté de la table.

La pièce où ils se trouvaient était claire ; et Nekhludov put observer à loisir le visage de la Maslova : il vit les rides autour des yeux et de la bouche, le gonflement des paupières, l’aspect général d’usure précoce et de dégradation. Et il se sentit plus pénétré encore de tristesse, et sa pitié pour elle s’accrut encore.

Se plaçant devant la table de façon à ne pas être vu ni entendu du gardien qui avait amené la Maslova, et qui restait assis dans le recoin de la fenêtre, à l’autre extrémité de la pièce, Nekhludov se pencha vers la Maslova et lui dit :

— Si le pourvoi en cassation ne réussit pas, nous adresserons un recours en grâce à l’empereur. Nous ferons tout ce qui sera possible.

— Quel malheur que vous ne m’ayez pas retrouvée plus tôt ! vous m’auriez procuré un bon avocat ! Tandis que celui que j’ai eu, l’imbécile, est cause de tout ! Tout le monde me fait des compliments à votre sujet, — ajouta-t-elle, et elle se mit à rire. — Ah ! si on avait su, le jour du jugement, que vous me connaissiez, la chose aurait tourné tout autrement. Tandis que sans cela… Eh bien, se sont-ils dit, ce n’est rien qu’une voleuse !

« Comme elle est étrange, aujourd’hui ! » songea Nekhludov. Il allait cependant aborder le grand sujet, lorsque, de nouveau, elle prit la parole :

— Écoutez un peu ce que j’ai à vous dire… Il y a dans notre salle une vieille femme, que personne ne peut la voir sans en être émerveillé. Une petite vieille extraordinaire, comme vous n’en verrez pas deux ! Et voilà qu’on l’a condamnée, Dieu sait pourquoi, avec son fils ; et tout le monde sait qu’ils sont innocents ; et voila qu’on les a accusés d’avoir mis le feu ! Alors voilà qu’elle a entendu dire que je vous connaissais, et alors voilà qu’elle me dit : « Dis-lui, ma colombe, de parler à mon fils ; il lui expliquera tout ! » Menchov, c’est leur nom de famille. Si vous saviez, une petite vieille si extraordinaire ! On voit bien tout de suite qu’elle n’est pas coupable. N’est-ce pas, mon chéri, que vous vous en occuperez ? — dit-elle, en le regardant au fond des yeux avec un sourire familier.

— Fort bien ! je m’en occuperai, je m’informerai ! — répondit Nekhludov, de plus en plus surpris de la trouver si expansive. — Mais je voudrais m’entretenir avec vous d’une affaire personnelle. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit, l’autre jour ?

— Vous m’avez dit tant de choses, l’autre jour ! Qu’est-ce que vous m’avez dit ? — demanda-t-elle. Elle ne cessait pas de lui sourire, et penchait la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

— Je vous ai dit que j’étais venu vous prier de me pardonner, — dit-il.

— Mais oui, c’est parfait. Il n’y a rien à pardonner ! Vous feriez mieux…

— J ’ai encore à vous dire, — poursuivit Nekhludov — que je veux réparer ma faute, et la réparer non par des paroles, mais par des actes…… Je suis résolu à me marier avec vous !

À ces mots, le visage de la Maslova prit de nouveau une expression de frayeur. Ses yeux cessèrent de loucher et se fixèrent avec sévérité sur ceux de Nekhludov.

— Il ne manquait plus que cela ! — dit-elle d’un ton mauvais.

— J ’ai le sentiment que, devant Dieu, je dois le faire !

— Et le voilà encore qui parle de Dieu, par-dessus le marché ! Dieu ? Quel Dieu ? Vous auriez mieux fait de penser à Dieu autrefois, le jour où…

Et elle s’arrêta, la bouche ouverte.

Nekhludov sentit alors, pour la première fois, la forte odeur d’eau-de-vie qui s’exhalait de sa bouche ; et il comprit la cause de son animation.

— Calme-toi ! — dit-il.

— Je n’ai pas besoin de me calmer ! Tu crois que je suis ivre ? Eh bien ! oui, je suis ivre, mais je sais ce que je dis ! — répliqua-t-elle d’un seul trait, et tout son sang lui monta au visage. — Moi, je suis une fille publique, une condamnée au bagne, et vous un seigneur, un prince. Vous n’avez rien à faire avec moi. Va-t’en rejoindre tes princesses !

— Si cruellement que tu me parles, tes paroles ne sont rien auprès de ce que je sens moi-même, — répondit tout bas Nekhludov, en tremblant ; — tu ne peux pas te figurer à quel point j’ai conscience de ma faute envers toi !

— Conscience de ta faute ! — reprit-elle avec un rire méchant. — Tu n’en avais pas conscience, quand tu m’as glissé ces cent roubles !

— Je sais, je sais ; mais, à présent, que faire ? À présent, je me suis juré de ne pas t’abandonner. Et ce que j’ai dit, je le ferai.

— Et moi je te dis que tu ne le feras pas !

— Katucha ! — fit Nekhludov en essayant de lui prendre la main.

— Ne me touche pas ! Je suis une condamnée au bagne, toi tu es un prince : tu n’as rien à faire ici ! — cria-t-elle, folle de colère, en retirant sa main.

— Va-t’en d’ici ! — reprit-elle. — Je te déteste ; tout de toi me dégoûte, et ton lorgnon, et toute ta sale figure pleine de graisse ! Va-t’en ! Va-t’en d’ici !

Et, d’un mouvement rapide, elle sauta sur ses pieds.

Le gardien s’approcha d’elle.

— Qu’est-ce que tu as à faire du scandale ?

— Laissez-la, je vous prie ! — dit Nekhludov.

— Je t’apprendrai, moi, à t’oublier comme ça ! reprit le gardien.

— Je vous en prie, attendez une minute encore !

Le gardien s’éloigna, et alla de nouveau s’asseoir près de la fenêtre.

La Maslova se rassit. Elle baissa les yeux, et se mit à jouer fiévreusement avec les doigts repliés de ses petites mains.

Nekhludov se tenait debout près d’elle, ne sachant que faire.

— Tu ne me crois pas ? — demanda-t-il.

— Qu’est-ce que je ne crois pas ? Que vous voulez vous marier avec moi ? Non, non, jamais cela n’arrivera ! J’aimerais mieux me pendre ! Voilà pour vous !

— N’importe, je n’en continuerai pas moins à te servir !

— ça, c’est votre affaire. Seulement, je n’ai aucun besoin de vous. Aussi vrai que je vous le dis !

— Pourquoi ne suis-je pas morte dans ce temps-là ! — ajouta-t-elle.

Et elle fondit en larmes.

Nekhludov voulut lui parler, mais il ne put. La vue de ces larmes lui déchirait le cœur.

Au bout d’un instant, elle releva les yeux, jeta un coup d’œil sur lui, comme étonnée, et se mit à essuyer avec son fichu les larmes qui coulaient sur ses joues.

Le gardien, s’approchant de nouveau, déclara que le moment était venu de la reconduire.

— Vous êtes aujourd’hui tout agitée. Demain, si c’est possible, je reviendrai. Et vous, en attendant, vous réfléchirez ! — dit Nekhludov.

Elle ne répondit rien ; et, sans le regarder, elle sortit avec le gardien.


— Oh ! bien, ma petite, tu vas être tirée d’affaire maintenant ! — dit la Korableva à la Maslova, lorsque celle-ci entra dans la salle. — Il saura bien te faire sortir d’ici ! Aux gens riches, tout est possible !

— Ça, c’est bien vrai ! — reprit de sa voix chantante la garde-barrière. — L’homme riche, il n’a qu’à désirer une chose, tout arrive comme il le veut. Il y en avait un chez nous…

— Lui avez-vous parlé de moi ? — demanda la petite vieille.

Mais la Maslova, sans répondre à personne, s’étendit sur son lit, et, les yeux fixés devant elle, resta étendue jusqu’au soir.

Ce que lui avait dit Nekhludov avait réveillé en elle la vision d’un monde où elle avait souffert et dont elle était sortie, et qu’elle s’était mise à haïr, et qu’elle croyait avoir oublié à jamais. Maintenant cet oubli où elle avait vécu s’était dissipé ; mais, d’autre part, le clair souvenir du passé lui était insupportable. Vers le soir, elle acheta de nouveau une demi-bouteille d’eau-de-vie et la vida avec ses compagnes.


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 III 


« Voilà donc ce qui en est ! » se disait machinalement Nekhludov, en suivant les longs corridors de la prison.

C’était maintenant seulement que, pour la première fois, il se rendait compte de l’étendue de sa faute. S’il n’avait pas essayé de racheter sa faute, de la réparer, jamais il n’en aurait senti toute l’étendue ; et elle non plus, Katucha, jamais elle n’aurait senti l’immensité du mal qu’il lui avait fait ! Pour la première fois tout cela venait au jour, dans son horreur.

Jusque-là, Nekhludov s’était amusé à s’attendrir sur lui-même ; son expiation lui était apparue comme un jeu ; mais à présent il éprouvait une véritable épouvante. Abandonner cette femme, c’était désormais pour lui chose impossible ; mais ce qui pourrait sortir de ses relations avec elle, il ne parvenait pas à l’imaginer.

Devant la porte de la prison, il vit s’approcher de lui un gardien, un homme de mine sournoise et déplaisante, avec un type juif très marqué. Mystérieusement, le gardien lui glissa un papier dans la main.

— Voici pour Votre Excellence ! — murmura-t-il. — C’est une lettre d’une certaine personne…

— De quelle personne ?

— Que Votre Excellence prenne la peine de lire, elle verra ! Une prisonnière de la section de politique. C’est moi qui les garde. Alors voilà, elle m’a prié… c’est défendu, mais par humanité… ajouta le gardien d’un ton hypocrite.

Un peu surpris de voir un gardien se charger d’une pareille commission, Nekhludov mit le papier dans sa poche et, dès qu’il fut sorti de la prison, il s’empressa de le lire. On y avait écrit au crayon, à la hâte, les mots suivants :

« Ayant appris que vous venez dans la prison et que vous portez intérêt à une détenue de la section criminelle, je désirerais vivement m’entretenir avec vous. Demandez l’autorisation de me voir. On vous l’accordera, et je vous dirai bien des choses importantes et pour votre protégée et pour notre groupe. Votre reconnaissante : Véra Bogodouchovska. »

« Bogodouchovska ! Où ai-je déjà entendu ce nom-là ! » se demanda Nekhludov, encore tout remué du souvenir de son entretien avec Katucha. — Ah ! oui, je me rappelle ! La fille du diacre, pendant la chasse à l’ours ! »

Véra Bogodouchovska était institutrice dans un village du gouvernement de Novgorod lorsque Nekhludov était venu dans ce village, avec des amis, pour une chasse à l’ours. L’institutrice avait demandé au jeune homme de lui donner de l’argent pour qu’elle pût quitter son école et aller étudier à l’Université. Nekhludov lui avait donné la somme qu’elle voulait, et jamais, depuis lors, il n’en avait plus entendu parler. Voici maintenant que cette personne lui réapparaissait sous la forme d’une détenue politique, et qu’elle lui promettait de lui révéler des choses intéressantes sur la Maslova !

Comme tout était simple et léger, alors, et comme maintenant tout était lourd et compliqué ! Nekhludov eut un vrai soulagement à se rappeler le jour où il avait rencontré la Bogodouchovska.

C’était la veille du carnaval, dans un village perdu, à soixante verstes du chemin de fer. La chasse avait été très heureuse. On avait tué deux ours, on avait parfaitement dîné, et l’on s’apprêtait à repartir, lorsque le patron de la petite auberge était venu dire que la fille du diacre demandait à voir le prince Nekhludov.

— Jolie ? — avait demandé l’un des chasseurs.

— C’est ce que nous allons voir, — avait répondu Nekhludov. Puis, reprenant sa mine la plus sérieuse, il s’était levé de table, s’était essuyé la bouche, et était sorti, n’imaginant pas ce que pouvait lui vouloir une fille de diacre.

Dans la chambre voisine se tenait, vêtue d’une grossière pelisse de paysanne, mais la tête coiffée d’un chapeau de feutre, une jeune fille maigre et osseuse, avec un long visage sans grâce, où seuls les yeux avaient quelque beauté.

— Voici le prince, Véra Efremovna ! — avait dit l’aubergiste.

Et il les avait laissés seuls dans la chambre.

— En quoi puis-je vous servir ? — avait demandé Nekhludov.

— Je… Je… Voyez-vous, vous êtes riche, vous dépensez votre argent à vous amuser, à chasser ! Je sais cela, avait repris la jeune fille avec un peu d’embarras, et moi je ne désire qu’une chose, je ne désire que me rendre utile aux autres. Et je ne peux rien, parce que je ne sais rien !

Ses yeux étaient pleins de franchise ; et tout son visage exprimait un tel mélange de résolution et de timidité que Nekhludov, comme cela lui arrivait souvent, s’était tout de suite mis à sa place, l’avait comprise, et en avait eu pitié.

— Eh bien ! que puis-je faire pour vous ?

— Je suis institutrice ici ; je voudrais aller à l’Université, et on ne me laisse pas y aller. Ou plutôt ce n’est pas qu’on ne me laisse pas y aller, mais il faut de l’argent. Donnez-moi de l’argent ! Quand j’aurai fini mes cours, je vous le rendrai ! Je me dis : « Les gens riches tuent des ours, enivrent des moujiks, et tout cela est mal ; pourquoi ne feraient-ils pas aussi un peu de bien ? » Je n’ai besoin que de 80 roubles. Si vous ne voulez pas, peu importe !…

— Mais, au contraire, je vous suis reconnaissant de l’occasion que vous m’offrez. Tout de suite je vais vous apporter l’argent !

Nekhludov était rentré dans la salle à manger. Sans répondre aux plaisanteries de ses camarades, il était allé prendre son sac, en avait retiré quatre billets de vingt roubles, et les avait portés à l’institutrice.

— Je vous en prie, — lui avait-il encore répété, — ne me remerciez pas ; c’est moi seul qui vous dois des remerciements !

Nekhludov avait maintenant grand plaisir à se rappeler tout cela. Il avait grand plaisir à se rappeler comment il avait failli se prendre de querelle avec un de ses camarades qui avait voulu tourner l’aventure en plaisanterie, comment un autre de ses camarades l’avait approuvé, et comment toute la chasse avait été heureuse » et gaie, et comment il s’était senti joyeux, la nuit, en revenant du village à la station du chemin de fer. Les traîneaux glissaient par paires, sans bruit, le long de la route, entre les sapins tout couverts de neige. Dans l’obscurité brillaient, d’une jolie lumière rouge, les cigarettes allumées. Le garde-chasse Ossip courait d’un traîneau à l’autre, s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux ; il parlait aux chasseurs des élans qui, dans cette saison, erraient dans le bois, se nourrissant de l’écorce des trembles ; et il leur parlait aussi des ours qui, à cette heure, se reposaient au chaud dans leurs profondes tanières.

Nekhludov se rappelait tout cela, mais surtout il se rappelait la délicieuse impression qui lui venait alors de la conscience de sa santé, de sa force, et de son insouciance.

« Une légère pelisse, un air froid et sec, la neige fouettant le visage. Chaud au corps, frais au visage, et dans l’âme ni soucis, ni remords, ni craintes, ni désirs ! Comme c’était bon ! Et maintenant ! Dieu ! comme tout maintenant est difficile et pénible ! »

Évidemment Véra Efremovna était devenue une révolutionnaire et s’était fait mettre en prison pour ses opinions. Nekhludov décida qu’il demanderait à la voir. Peut-être lui dirait-elle, en effet, quelque chose d’intéressant sur les moyens d’adoucir le sort de la Maslova.

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CHAPITRE XV


À son réveil, le lendemain matin, Nekhludov revit d’un seul coup tout ce qui lui était arrivé le jour précédent ; et, de nouveau, l’épouvante s’empara de lui.

Mais il avait beau être épouvanté : il se sentait plus résolu que jamais à poursuivre l’œuvre entreprise, quelles qu’en fussent les conséquences.

C’est dans cette disposition que, vers neuf heures, il sortit de chez lui pour se rendre chez le vice-gouverneur Maslinnikov. Il voulait lui demander l’autorisation de s’entretenir, dans la prison, non seulement avec la Maslova, mais aussi avec le fils de cette vieille dont la Maslova lui avait parlé. Et puis, il y avait encore la créature qui lui avait écrit la veille, la Bogodouchovska : celle-là aussi, il essaierait d’obtenir l’autorisation de la voir.

Nekhludov connaissait depuis longtemps Maslinnikov. Il l’avait connu au régiment, où le futur vice-gouverneur était trésorier-payeur. C’était alors un honnête et consciencieux officier, ne voyant et ne voulant voir rien d’autre au monde que son régiment et la famille impériale. Il avait ensuite quitté l’armée pour l’administration, sur les instances de sa femme, personne très riche et très adroite, qui rêvait pour lui, dans le service civil, un avancement plus brillant.

Cette femme se moquait de son mari et le cajolait, le traitant comme un petit chien apprivoisé. Nekhludov était allé lui faire visite l’hiver précédent ; mais il l’avait jugée si dénuée d’intérêt que jamais, depuis, il n’était retourné chez elle.

Il retrouva Maslinnikov exactement pareil à ce qu’il l’avait toujours connu. C’était toujours le même visage gras et vide, la même corpulence, la même mise d’une élégance exagérée. Au régiment, Maslinnikov portait un uniforme militaire d’une propreté irréprochable, coupé à la dernière mode et lui sanglant le dos et la poitrine : il portait maintenant un uniforme civil d’une propreté irréprochable, coupé à la dernière mode, serrant son gros corps et faisant saillir sa large poitrine.

La vue de Nekhludov le remplit de joie.

— À la bonne heure ! voilà qui est gentil à toi, d’être venu ! Je vais te conduire chez ma femme. Cela se trouve à merveille, j’ai précisément dix minutes à moi avant la séance. Mon chef est absent. C’est moi qui fais fonction de gouverneur ! — dit-il en se rengorgeant, avec une satisfaction qu’il ne parvenait pas à cacher.

— C’est que… je suis venu te voir pour affaire.

— Hein ? — fit Maslinnikov, en prenant tout d’un coup une mine et un ton de voix plus sévères.

— Eh bien ! voici. Dans la vieille prison du gouvernement il y a une personne à qui je m’intéresse beaucoup (au mot de « prison » le visage de Maslinnikov se fit encore plus sévère) ; et je voudrais bien avoir l’autorisation de m’entretenir avec elle ailleurs qu’au parloir commun, et en dehors des heures de visite. On m’a dit que cela dépendait de toi.

— Naturellement, et il va sans dire, mon cher, que je n’ai rien à te refuser ! — répondit le gros homme en appuyant ses deux mains sur les genoux de Nekhludov, comme pour lui montrer sa condescendance. — Et ce que tu demandes n’a pour moi rien d’impossible, car, vois-tu ? je suis calife, pour l’instant !

— Ainsi, tu peux me donner un papier qui me permette de la voir à toute heure ?

— C’est une femme ?

— Oui.

— Et qui est-elle ?

— Condamnée aux travaux forcés. Mais elle a été condamnée injustement.

Ah ! voilà bien les jurés, ils n’en font pas d’autres[3] ! — dit Maslinnikov, se mettant tout d’un coup, sans l’ombre d’un motif, à parler français.

— Je sais, — reprit-il, — que nous ne sommes pas d’accord sur ce sujet : mais que faire, c’est mon opinion bien arrêtée ! Tandis que toi, sans doute, tu es toujours libéral ?

Nekhludov se demanda, une fois de plus, quel rapport pouvait exister entre une opinion politique, comme le libéralisme, et le fait d’exiger, pour un accusé, le droit de se défendre, ou le fait de ne pas admettre qu’on ait le droit de tourmenter et de battre même les pires criminels, ou encore le fait de préférer tel mode de jugement à tel autre.

— Je ne sais pas si je suis libéral ou non, — répondit-il à Maslinnikov, — mais je sais que notre justice d’à présent, avec tous ses défauts, vaut encore mieux que celle d’autrefois.

— T’es-tu adressé à un avocat ?

— Oui, à Faïnitzin !

À ce nom, Maslinnikov fit une grimace.

— Quelle fâcheuse idée de t’adresser à celui-là !

Le vice-gouverneur ne pouvait pas oublier que Faïnitzin, l’année précédente, l’avait forcé à comparaître dans un procès, en qualité de témoin, et que, durant une demi-heure, il avait très poliment amusé la salle à ses dépens.

— Je ne t’aurais pas conseillé d’avoir affaire à lui ! C’est un homme taré !

— J’ai encore quelque chose à te demander, — dit Nekhludov sans paraître l’entendre. — J’ai connu autrefois une jeune fille, une institutrice… La malheureuse se trouve, aujourd’hui, elle aussi, en prison, et m’a fait savoir qu’elle voudrait me parler. Peux-tu me donner également une autorisation pour elle ?

Maslinnikov pencha légèrement la tête sur le côté et réfléchit un instant.

— Dans quelle section, ton institutrice ?

— On m’a dit qu’elle était dans la section politique.

— C’est que, vois-tu, le droit de faire visite aux détenus politiques n’est accordé qu’aux parents ! Mais écoute ! Je vais te donner une autorisation générale. Je sais que tu n’en abuseras pas… Et comment est-elle, ta protégée ? Jolie ?

— Affreuse.

Maslinnikov secoua la tête d’un air de désapprobation ; puis il se retourna vers son bureau, prit une feuille à en-tête imprimé, et se mit à écrire.

— Tu verras le bel ordre qui règne dans la prison ! Et ce n’est pas chose commode d’y maintenir l’ordre, surtout maintenant où les salles sont encombrées, et où nous avons beaucoup de forçats ! Mais je veille sévèrement à tout ; cela m’intéresse beaucoup. Tu verras comme tout est bien arrangé, et comme tout le monde est content ! L’essentiel, avec ces gens-là, est de savoir les prendre. Ainsi, ces temps derniers, il y a eu un petit désagrément : un cas d’insoumission. Tout autre, à ma place, aurait considéré cela comme une révolte, et aurait fait du malheur. Tandis qu’avec moi tout s’est fort bien passé.

— Ce qu’il faut, — reprit-il en allongeant hors de sa manchette aux boutons dorés sa grosse main, où brillait l’énorme chaton bleu d’une bague, — ce qu’il faut, c’est d’avoir à la fois de l’indulgence et de l’autorité ! Oui, l’indulgence et l’autorité, tout est là !

— Je ne me connais guère à tout cela ! — répondit Nekhludov. — Je ne suis allé que deux fois dans la prison, et j’avoue que j’y ai eu une impression tout à fait lamentable.

— Sais-tu quoi ? Tu devrais aller voir la comtesse Passek. Vous vous entendriez à merveille. Elle s’est vouée tout entière à ce genre d’œuvres. Elle fait beaucoup de bien. Grâce à elle, — et aussi grâce à moi, je peux l’avouer sans fausse modestie, — tout le régime de nos prisons a été transformé. Rien n’y subsiste plus des horreurs du régime ancien ; et les prisonniers, désormais, sont vraiment très heureux. Tu verras cela… Mais quelle idée de t’adresser à ce Faïnitzin ! Je ne le connais pas personnellement ; nos situations sociales, à lui et à moi, ne sont pas faites pour nous mettre en rapport ; mais je sais de source sûre que c’est un sot. Sans compter qu’il se permet de dire, en plein tribunal, des choses…

— Je te remercie infiniment de ton obligeance ! — fit Nekhludov en prenant la feuille que venait d’écrire le vice-gouverneur.

Et il se leva pour sortir.

— Et maintenant, allons chez ma femme !

— Hélas ! Excuse-moi près d’elle, impossible aujourd’hui !

— Elle ne me pardonnerait pas de t’avoir laissé partir ! — répondit Maslinnikov, en reconduisant son ancien camarade jusqu’aux marches de l’escalier, honneur qu’il faisait non pas en vérité à ses visiteurs de première importance (car, pour ceux-là, il descendait jusqu’au bas des marches), mais à ceux qui venaient, au point de vue de l’importance, immédiatement après les premiers. — Allons, un bon mouvement ! Rien que pour une minute !

Mais Nekhludov resta inflexible. Et quand Maslinnikov le vit parvenu au bas de l’escalier, ou deux valets s’empressaient autour de lui, lui présentant son manteau et sa canne, il lui cria, familièrement :

— Hé ! bien, alors, viens sans faute jeudi ! C’est le jour de ma femme ; je lui annoncerai ta visite !

Et il rentra dans son cabinet.

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CHAPITRE XVI


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 I 


Au sortir de chez Maslinnikov, Nekhludov se fit conduire tout droit à la prison. Il dit aux gardiens qu’il voulait parler au directeur ; et en effet, aussitôt entré, il se dirigea vers l’appartement de ce fonctionnaire.

De nouveau, comme la première fois qu’il était venu dans la prison, il entendit, en s’approchant, les sons d’un mauvais piano. Au lieu de la Rapsodie de Liszt, on jouait à présent une Étude de Clementi ; mais c’était toujours le même excès de vigueur, la même précision mécanique, la même rapidité.

La servante qui vint ouvrir à Nekhludov dit que « le capitaine » était chez lui, et l’introduisit dans un petit salon meublé d’un divan, d’une table, de trois chaises, et d’une énorme lampe avec un abat-jour de carton rose. Un instant après, le directeur lui-même entra, avec son visage fatigué et chagrin.

— Tous mes respects, prince. En quoi puis-je vous servir ? — demanda-t-il en achevant de boutonner son uniforme.

— Je suis allé chez le vice-gouverneur, et voici l’autorisation qu’il m’a donnée ! — répondit Nekhludov. — Je voudrais voir la Maslova.

— La Markova ? — demanda le directeur, que la musique avait empêché de bien entendre le nom.

— La Maslova.

— Ah ! oui, je sais !

Le directeur se leva et s’avança vers la porte, d’où venaient les roulades de Clementi.

— Par pitié, Maroussia, arrête-toi au moins une minute — dit-il d’un ton qui signifiait assez clairement que cette musique était la croix de sa vie. — On ne s’entend pas !

Le piano se tut, des chaises furent remuées d’un mouvement de mauvaise humeur, et quelqu’un entr’ouvrit la porte pour jeter un coup d’œil dans le salon.

Visiblement soulagé par l’arrêt de la musique, le directeur tira d’un étui une grosse cigarette, et en offrit une à Nekhludov.

— Puis-je voir la Maslova ?

— Qu’est-ce que tu viens faire ici, toi ? — demanda le directeur à une fillette de cinq ou six ans qui s’était glissée dans le salon, et qui, sans quitter des yeux Nekhludov, s’efforçait de grimper sur les genoux de son père. — Prends garde, tu vas tomber ! — poursuivit-il, avec un sourire indulgent pour la manœuvre de l’enfant.

— Eh bien ! si c’est possible, je vous demanderai de me faire amener la Maslova ! — répéta Nekhludov.

— La Maslova ! C’est que, malheureusement, vous ne pourrez pas la voir aujourd’hui !

— Et pourquoi ?

— Écoutez, c’est bien sa faute ! — répondit le directeur avec un léger sourire. — Prince, croyez-moi, ne lui donnez plus d’argent ! Si vous voulez, remettez-moi de l’argent pour elle, tout ce que vous me remettrez sera à elle… Mais voilà ce que c’est : hier, sans doute, vous lui avez donné de l’argent, et voilà qu’elle s’est procuré de l’eau-de-vie, — jamais vous ne déracinerez ce mal-là ! — et aujourd’hui elle s’est trouvée tout à fait ivre, de sorte qu’elle a fait du tapage !

— Et alors ?

— Alors on a été forcé de la punir : on l’a transportée dans une autre salle. C’est d’ailleurs, en temps ordinaire, une détenue tranquille ; mais, je vous en prie, ne lui donnez plus d’argent en main ! Si vous connaissiez comme moi cette espèce !

Nekhludov revit en souvenir la scène de la veille, et toute son épouvante lui revint de nouveau.

— Et la Bogodouchovska, de la section des politiques, est-ce que je pourrais la voir ? — demanda-t-il après un silence.

— Parfaitement !

Le directeur prit par les bras sa petite fille, qui continuait à dévisager Nekhludov, la fit doucement sortir d’entre ses genoux, et se leva pour conduire Nekhludov vers la prison.

Il n’avait pas encore achevé de revêtir son manteau, dans l’antichambre, lorsque de nouveau se firent entendre, sèchement rythmées, les roulades de Clementi.

— Elle était au Conservatoire ; mais il y a en des désordres, on a congédié les élèves ! — dit le directeur en descendant l’escalier. — Elle a des dispositions ! Elle voudrait jouer dans les concerts !

Nekhludov et le directeur se dirigèrent vers le bureau. Toutes les portes, en un clin d’œil, s’ouvrirent sur leur passage. Dans le corridor, quatre forçats, qui portaient des seaux, les rencontrèrent ; et Nekhludov les vit trembler en apercevant le directeur. L’un d’eux, en particulier, baissa la tête et prit un air méchant, et ses yeux noirs s’allumèrent soudain.

— Évidemment le talent doit être encouragé, on n’a pas le droit de l’entraver ; mais, dans un petit appartement comme le nôtre, voyez-vous, ce piano qui n’arrête pas, c’est souvent pénible ! — poursuivit le directeur sans faire aucune attention à ses prisonniers.

Et, traînant ses jambes lasses, il conduisit Nekhludov dans la grande salle.

— Comment s’appelle la détenue que vous voulez voir ? — demanda-t-il.

— Bogodouchovska !

— Elle est dans l’autre bâtiment, avec les politiques. Il faudra que vous ayez l’obligeance d’attendre un peu. Je vais l’envoyer chercher.

— Ne pourrais-je pas, en attendant, voir le prisonnier Menchov, condamné pour incendie ?

— Celui-là est en cellule. Voulez-vous aller le voir dans sa cellule ?

— Mais oui, cela m’intéressera !

— Oh ! vous verrez, il n’y a la rien de bien intéressant ! Au même instant entra dans la salle l’élégant sous-directeur.

— Conduisez le prince dans la cellule de Menchov ! lui dit son chef, — puis vous le ramènerez au bureau. Et moi, pendant ce temps, je vais faire appeler la Bogodouchovska.

— Voudriez-vous avoir la bonté de me suivre ? — dit le sous-directeur à Nekhludov, avec un sourire aimable. — Vous vous intéressez à notre établissement ?

— Oui, mais je m’intéresse surtout à ce Menchov, qui, à ce qu’on m’a dit, est innocent du crime qu’on lui a reproché.

Le jeune blondin haussa les épaules.

— Cela arrive ! — dit-il tranquillement après s’être arrêté, par politesse, pour laisser Nekhludov entrer le premier dans un large corridor, d’une puanteur infecte. — Mais souvent aussi ils mentent…… Après vous !

Les portes des chambres étaient ouvertes, et plusieurs détenus se tenaient dans le corridor. Le sous-directeur, en passant, répondait distraitement au salut des gardiens et ne prenait pas même la peine de répondre à celui des détenus, dont quelques-uns, du reste, en le voyant, se glissaient dans leurs chambres, tandis que d’autres s’arrêtaient et restaient immobiles, respectueusement, les mains à la couture du pantalon.

Le sous-directeur fit traverser à Nekhludov tout le grand corridor, et, par une porte de fer, l’introduisit dans un second corridor, plus étroit, plus sombre, et d’une puanteur encore plus affreuse.

Sur ce corridor donnaient, des deux côtés, des portes formées à clé et percées de petits judas. Ce second corridor était vide ; seul un gardien s’y promenait de long en large, un vieux gardien au visage triste et hargneux.

— Menchov ? Dans quelle cellule ?

— La huitième à gauche.

— Et toutes ces cellules-ci sont occupées ? — demanda Nekhludov.

— Toutes, excepté une seule !

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 II 


Nekhludov s’approcha de l’une des portes.

— Puis-je regarder ? — demanda-t-il à son compagnon.

— À votre aise ! — répondit celui-ci avec son sourire aimable ; et il se mit à causer avec le gardien. Nekhludov tira le couvercle du judas et colla son œil contre la petite lucarne. Dans la cellule était enfermé un jeune homme de haute taille. Il marchait à travers la pièce, d’un pas rapide, vêtu seulement d’une chemise. En entendant du bruit, il leva la tête, jeta un coup d’œil sur la porte, fronça les sourcils ; puis il reprit sa marche.

Nekhludov s’arrêta devant une autre cellule. Son regard rencontra le regard étrange et inquiétant d’un grand œil noir collé au judas, de l’autre côté. Il se hâta de refermer le couvercle. Dans une troisième cellule, il vit un petit homme qui dormait sur un lit, les jambes repliées, la tête recouverte. Dans la cellule suivante, un prisonnier était assis, la tête baissée, les coudes appuyés sur les genoux. En entendant le judas s’ouvrir, cet homme releva la tête et la tourna machinalement vers la porte ; mais tout son pâle visage, et en particulier ses yeux caves, montrait clairement que peu lui importait de savoir qui venait regarder dans sa cellule. Qui que ce fût qui regardât le malheureux, évidemment celui-ci n’attendait plus aucun bien de personne.

La vue de ce visage désespéré fit peur à Nekhludov. Il n’eut plus le courage de regarder dans les autres cellules, et alla tout droit à celle de Menchov.

Le gardien ouvrit la porte, fermée à double tour. Nekhludov aperçut un jeune homme musculeux, avec un long cou, une petite barbiche, et de bons yeux ronds, qui, debout, près de sa couchette, s’empressait de revêtir sa veste d’un air effrayé. Ses bons yeux ronds, avec un mélange d’étonnement et d’inquiétude, couraient, sans s’arrêter, de Nekhludov au sous-directeur et inversement.

— Voici un Monsieur qui veut te questionner sur ton affaire !

— Oui, on m’a parlé de vous ! — dit Nekhludov, s’avançant au fond de la chambre et se plaçant près de la fenêtre grillée. — Je voudrais entendre de votre bouche le récit de ce qui vous est arrivé.

Menchov s’approcha, lui aussi, de la fenêtre, et commença aussitôt son récit. Il parlait d’abord avec timidité, en lançant des regards inquiets sur le sous-directeur ; mais peu à peu il s’enhardit, et quand le sous-directeur sortit de la cellule pour rejoindre le gardien dans le corridor, sa timidité disparut tout à fait.

Il avait le langage et les manières d’un honnête et simple paysan, et Nekhludov éprouvait une impression singulière à trouver ce brave petit moujik sous un costume de prison, dans une sombre cellule. Tout en l’écoutant, il considérait le lit de toile avec son matelas de paille, la fenêtre sale avec son lourd grillage de fer, les murs tachés d’humidité, et le misérable visage et les formes amaigries de cet homme, si évidemment né pour une libre vie de travail au plein air des champs ; et sans cesse il se sentait plus triste, et il se refusait à croire que ce que lui racontait le malheureux fût vrai, tant il avait d’horreur à penser qu’on eût pu vraiment arracher un homme, sans motif, à sa vie normale, l’accoutrer d’une veste de prisonnier, et l’enfermer dans ce sinistre endroit. Mais, d’autre part, il avait plus d’horreur encore à penser que ce naïf récit, fait de cette voix ! simple et franche, avec ce bon regard, pût être une invention et une tromperie.

Le prisonnier disait que, tout de suite après son mariage, le cabaretier de son village lui avait enlevé sa femme. Il s’était adressé partout pour obtenir justice ; mais partout le cabaretier avait soudoyé les autorités et avait été renvoyé indemne. Un jour, Menchov avait ramené sa femme chez lui, de force : dès le lendemain elle s’était enfuie. Alors il était retourné chez le cabaretier, il avait réclamé sa femme. Le cabaretier lui avait répondu que sa femme n’était pas chez lui, après quoi il lui avait ordonné de sortir. Il n’était pas sorti. Le cabaretier, avec l’aide d’un ouvrier, l’avait battu jusqu’au sang. Le lendemain la grange du cabaretier avait pris feu. On avait accusé Menchov et sa mère. Mais Menchov n’avait pas mis le feu : il était, ce jour-là, chez un ami.

— Et c’est vrai, bien vrai, que tu n’as pas mis le feu ?

— Je n’y ai pas même pensé, Excellence, pas même pensé ! C’est lui, le brigand, bien sûr, qui a mis le feu lui-même ! On a dit qu’il venait de faire assurer sa grange. Et nous, ma mère et moi, voilà qu’on nous a accusés de l’avoir menacé de l’incendie. Et c’est vrai que, ce jour-là, quand je suis allé lui réclamer ma femme, je l’ai injurié et menacé : mon cœur n’y tenait plus. Mais pour mettre le feu, non, je n’ai pas mis le feu ! Je n’étais pas là quand le feu a pris ! C’est lui qui a mis le feu exprès, et qui ensuite nous a accusés !

— C’est bien vrai ?

— Aussi vrai que je parle devant Dieu, Excellence ! Soyez mon père ! — poursuivit-il en s’efforçant de s’agenouiller devant Nekhludov, — ayez pitié de moi, empêchez que je périsse sans motif !

Et de nouveau ses lèvres tremblèrent, et il se mit à pleurer, et, retroussant sa veste, il essuya ses yeux avec la manche de sa chemise sale.

— Vous avez fini ? — demanda le sous-directeur.

— Oui ! — répondit Nekhludov. Puis, se tournant vers Menchov, avant de sortir :

— Allons ! ne te décourage pas, nous ferons tout ce qui sera possible !

Menchov se tenait près de l’entrée, de sorte que le gardien, en refermant la porte, le repoussa à l’intérieur. Mais, jusqu’à ce que la porte fût entièrement fermée, le malheureux s’obstina à regarder par la fente.

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 III 


Le sous-directeur fit de nouveau passer Nekhludov par le grand corridor. C’était l’heure du dîner, et toutes les portes des salles étaient ouvertes. En voyant autour de lui cette foule d’hommes, tous vêtus de la même façon, et qui tous le dévisageaient avec curiosité, Nekhludov éprouva un bizarre mélange de compassion pour ces prisonniers, et d’étonnement et d’horreur pour les hommes qui les tenaient ainsi enfermés, et de honte pour lui-même qui assistait à tout cela d’un regard tranquille. De l’une des salles, sur son passage, plusieurs prisonniers sortirent et vinrent se placer devant lui, avec de profonds saluts.

— Nous vous en supplions, Excellence, daigne ; faire en sorte qu’on décide quelque chose à notre égard !

— Je ne suis pas de l’administration, vous vous trompez, je ne puis rien pour vous.

— N’importe ! — reprit une voix mécontente. — Vous pouvez parler de nous à quelqu’un de l’administration. Nous n’avons rien fait, et voilà deux mois qu’on nous garde ici !

— Comment ? Pourquoi ? — demanda Nekhludov.

— Eh bien ! voilà ! on nous a fourrés en prison ! Il y a deux mois que nous sommes ici, et nous-mêmes ne savons pas pourquoi !

— C’est vrai, mais la chose est purement accidentelle, — dit le sous-directeur. — On a arrêté tous ces gens-là pour manque de passeports, et on devait les expédier ! dans leur gouvernement ; mais, dans leur gouvernement, la prison a brûlé, de sorte qu’on nous a demandé de ne pas les expédier. Tous ceux des autres gouvernements ont été renvoyés, mais ceux-là nous sommes forcés de les garder.

— Est-ce possible ? — demanda Nekhludov.

Il s’approcha de la porte et jeta un coup d’œil dans la salle.

Un groupe d’une quarantaine d’hommes, tous en tenue de prison, entourèrent Nekhludov et le sous-directeur. Plusieurs élevèrent la voix en même temps. Enfin, l’un d’eux, un robuste paysan déjà grisonnant, prit sur lui de parler au nom de ses compagnons. Il expliqua qu’on les avait mis en prison parce qu’ils n’avaient pas de passeports. En réalité, cependant, ils avaient des passeports, mais qui se trouvaient périmés depuis quinze jours. Cela arrivait tous les ans, d’avoir ainsi des passeports périmés, et jamais on ne disait rien, tandis que cette fois on les avait tous arrêtés, et depuis deux mois on les tenait en prison comme des criminels !

— Nous sommes tous carriers, et de la même équipe. Nous sommes venus tous ensemble travailler par ici. On dit que, dans notre gouvernement, la prison a brûlé. Mais nous n’en sommes pas cause, ce n’est pas nous qui l’avons brûlée. Pour l’amour de Dieu, faites quelque chose pour nous !

Nekhludov écoutait ce discours un peu distraitement, car son attention était attirée, malgré lui, par la vue d’un énorme pou gris qui, sorti des cheveux du brave carrier, lui courait sur la joue.

— Est-ce possible ? — demanda de nouveau Nekhludov au sous-directeur, en se détournant.

— Hé ! que voulez-vous ? La loi ordonne de les réexpédier dans leur gouvernement pour y être jugés ! Le sous-directeur avait à peine fini de parler quand un petit homme, se détachant du groupe, prit à son tour la parole pour se plaindre de la façon dont les gardiens les tourmentaient sans motifs.

— On nous traite plus mal que des chiens !… — déclara-t-il.

— Allons ! allons ! il ne faut pas non plus abuser de notre indulgence ! — dit le sous-directeur. — Tais-toi, ou, sans cela, tu sais…

— Qu’est-ce que j’ai à savoir ? — répliqua le petit homme d’un accent désespéré. — Est-ce que nous avons mérité d’être ici ?

— Silence ! cria un gardien.

Et le petit homme se tut.

— Est-ce possible ? — continuait à se demander à lui-même Nekhludov, en poursuivant son chemin le long du corridor, pendant que des centaines d’yeux l’épiaient sur son passage.

— Mais cela ne devrait pas être permis de garder ainsi en prison des innocents ! — dit-il à son compagnon quand ils furent sortis du corridor.

— Que voulez-vous faire ? Et puis, vous savez ces gens-là mentent beaucoup ! À les entendre, ils sont tous innocents !

— Mais enfin, ceux-là, ils sont vraiment innocents ?

— Oui, admettons-le pour ceux-là. Mais c’est une espèce extrêmement dépravée ; sans sévérité, on n’en ferait rien. C’est que nous en avons, ici, des vauriens terribles, qui ne demanderaient qu’à se jeter sur nous ! Ainsi, hier, on a été obligé d’en punir deux.

— Comment, de les punir ?

— En les fouettant de verges, par ordre supérieur !

— Je croyais que les punitions corporelles étaient défendues !

— Pas pour les prisonniers privés de leurs droits ! Pour ceux-là, on n’a pas pu les supprimer.

Nekhludov se rappela alors la scène à laquelle il avait assisté la veille, dans la grande salle. Il comprit que, pendant qu’il attendait l’inspecteur, on avait procédé à la « punition ». Et il éprouva plus vivement encore qu’il n’avait fait jusque-là ce mélange de curiosité, de tristesse, d’étonnement, de honte, et d’une répugnance qui allait presque jusqu’à la nausée.

Sans écouter le sous-directeur et sans regarder autour de lui, il courut vers le bureau. Le directeur s’y trouvait ; mais il avait été si occupé qu’il avait oublié de faire appeler la Bogodouchovska.

Il ne se souvint de sa promesse qu’en voyant entrer, Nekhludov.

— Mille excuses ! — lui dit-il. Je vais immédiatement faire appeler la détenue. — Prenez la peine de vous asseoir en attendant !


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 IV 


Le bureau était formé de deux pièces. Dans la première, éclairée de deux fenêtres sales, et ornée d’un poêle tout couvert de crasse, on voyait, sur l’un des murs, une règle noire servant à mesurer la taille des prisonniers, et sur l’autre mur un grand Christ en croix, — comme si, par dérision pour la doctrine du Sauveur, on se fût amusé à mettre son image dans tous les lieux de torture ! Cette première salle était presque vide : seuls, quelques gardiens s’y trouvaient.

La seconde pièce, plus grande, contenait une vingtaine de personnes des deux sexes, assises par groupes séparés, sur des bancs le long du mur, et qui s’entretenaient à voix basse. Près de l’une des deux fenêtres, dans un coin, était placée une table.

C’est devant cette table qu’était assis le directeur lorsque Nekhludov entra dans le bureau. Il le fit asseoir près de la table et se rendit un instant dans l’autre pièce, pour donner l’ordre d’appeler la Bogodouchovska. Nekhludov, de son coin, eut tout le loisir d’observer ce qui se passait autour de lui.

Son attention fut tout d’abord attirée par la vue d’un jeune homme en jaquette qui se tenait debout devant deux personnes assises, une jeune fille et un détenu, et leur racontait quelque chose,avec une mimique des plus animées.

Plus loin, Nekhludov vit un vieillard en lunettes bleues qui, tenant par la main une jeune détenue, écoutait avidement ce qu’elle lui disait. Un petit garçon au visage réfléchi et craintif, debout près du vieillard, ne le quittait pas des yeux.

Dans un coin, derrière eux, un couple d’amoureux chuchotait gaiement. La jeune femme, élégamment vêtue, était une jolie blonde, de tournure distinguée ; son amoureux, un détenu, avait un beau visage aux contours arrêtés.

À quelques pas de la table, le long d’un autre mur, Nekhludov aperçut une femme en cheveux gris, habillée de noir, évidemment une mère : elle regardait de tous ses yeux un jeune phtisique, vêtu d’une veste de caoutchouc, et essayait de lui parler, mais ne pouvait y réussir, étranglée par ses larmes ; elle commençait un mot, et de nouveau s’arrêtait. Le jeune homme, gêné, pliait et froissait machinalement un papier qu’il tenait en main. Et Nekhludov vit, à côté d’eux, une charmante jeune fille en robe grise, avec une pèlerine sur les épaules. Assise tout contre la mère qui pleurait, elle s’efforçait de la consoler en la caressant doucement sur le bras. Tout était beau dans cette jeune fille, et ses longues mains blanches, et ses cheveux ondulés, coupés court, et son nez droit, et sa petite bouche ; mais le principal charme de son beau visage lui venait de ses grands yeux bruns saillants, des yeux pleins de douceur, de franchise, et de bonté.

Pendant que Nekhludov, assis près du directeur, considérait ces groupes divers avec curiosité, le petit garçon s’approcha de lui et, d’une voix toute menue, lui demanda :

— Et vous, qui attendez-vous ?

Nekhludov fut d’abord stupéfait de la question ; mais le visage réfléchi de l’enfant, avec ses yeux vivants et mobiles, le toucha, et c’est le plus sérieusement du monde qu’il lui répondit qu’il attendait une dame.

— C’est votre sœur ? — demanda le petit.

— Non, ce n’est pas ma sœur. Mais toi, avec qui es tu ici ?

— Moi, avec maman ! Elle est de la section des politiques ! — répondit l’enfant avec une visible fierté.

— Maria Pavlovna, appelez Kolia ! — dit le directeur, qui jugeait sans doute illégal l’entretien de Nekhludov avec le petit garçon.

Maria Pavlovna, la belle jeune fille qui était assise à deux pas de Nekhludov, se leva et s’avança vers eux.

— Il vous demande, bien sûr, qui vous êtes ? — dit-elle à Nekhludov avec un léger sourire de sa jolie bouche, en le regardant bien en face de ses yeux saillants. Et son sourire, et son regard, et son accent étaient si simples, qu’on voyait tout de suite que toujours, avec tous, elle se sentait à l’aise, n’ayant elle-même pour tous que des sentiments affectueux et fraternels.

— Il est ainsi ! Il a toujours besoin de tout savoir ! — reprit-elle ; et elle sourit à l’enfant d’un sourire si doux et si tendre que l’enfant, et Nekhludov lui-même, tous deux involontairement, lui sourirent en réponse.

— Oui, il me demandait pour qui j’étais venu.

— Maria Pavlovna, vous n’avez pas le droit de parler à des étrangers. Vous le savez bien, pourtant ! — dit le directeur.

— Bon ! bon ! — fit-elle ; — et, prenant dans sa longue main blanche la petite main de Kolia, elle revint près de la mère du jeune phtisique.

— De qui est-il le fils ? — demanda Nekhludov au directeur.

— D’une détenue politique. Figurez-vous qu’il est né en prison.

— Vraiment !

— Oui, et maintenant il va en Sibérie avec sa mère.

— Et cette jeune fille ?

— Pardonnez-moi, mais je n’ai pas le droit de vous répondre sur tout cela ! Et, d’ailleurs, voici la Bogodouchovska !


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 V 


Nekhludov vit en effet entrer, de son pas agile, dans la pièce, la petite, maigre, jaune, Vera Bogodouohovskag ouvrant devant elle ses énormes yeux sans malice.

Ah ! comme c’est bien que vous soyez venu ! — dit-elle en tendant la main à Nekhludov. — Vous souvenez-vous encore de moi ? Asseyez-vous !

— Je ne m’attendais pas à vous revoir ici !

— Oh ! moi, je m’y trouve bien, si bien que je ne saurais rien souhaiter de mieux ! — dit Vera Efremovna.

Les années ne l’avaient pas changée. Elle fixait sur Nekhludov le regard de ses yeux ronds, et ne cessait point, tout en parlant, de tourner en tous sens son long cou, maigre et jaune, sortant du collet sale et chiffonné de sa veste.

Nekhludov lui ayant demandé pourquoi on l’avait mise en prison, elle commença, avec beaucoup d’animation, un récit des plus détaillés, où ses propres aventures tenaient infiniment moins de place que l’organisation et les entreprises de son « parti ». Son récit était d’ailleurs tout parsemé de mots étrangers ; elle parlait de propagande, d’organisation, de groupes, de sections, de sous-sections, et d’autres divisions révolutionnaires qu’elle était évidemment convaincue que tout le monde connaissait, mais dont Nekhludov, pour sa part, entendait [[Catégorie:]]le nom pour la première fois.

Elle lui racontait tout cela avec la certitude qu’il aurait le plus vif plaisir, et un intérêt extrême, à connaître cette organisation dans tous ses détails. Et Nekhludov, considérant son maigre cou, ses cheveux rares et mal peignés, et ses grands yeux ronds, se demandait pourquoi elle lui racontait tout cela, pourquoi elle-même s’intéressait à tout cela. Et il la plaignait, mais d’une tout autre façon qu’il plaignait le moujik Menchov, avec son visage et ses mains blêmes, enfermé sans aucun motif dans sa cellule empestée. Il ne la plaignait point du sort qu’elle s’était attiré, mais de l’évidente confusion qui régnait dans sa tête. La malheureuse, — c’était clair, — se croyait une héroïne, elle se posait devant lui en héroïne, et c’était de cela qu’il la plaignait le plus.

L’illusion lamentable qu’il découvrait chez elle, il la retrouvait aussi sur le visage de plusieurs des autres personnes qui étaient dans la salle. Il sentait que son arrivée avait attiré leur attention et qu’elles n’auraient pas eu les mêmes gestes, ni les mêmes attitudes, s’il n’avait pas été là pour en être témoin. Il sentait cela dans les attitudes et les gestes de la jeune femme en tenue de prison, et dans ceux même des deux amoureux. Il le sentait, en vérité, dans les attitudes et les gestes de tous, autour de lui, sauf dans ceux du vieillard, du phtisique, et de la belle jeune fille aux yeux bruns saillants.

L’affaire dont Vera Efremovna voulait entretenir Nekhludov ne laissait pas d’être assez compliquée. Une camarade de la jeune femme, nommée Choustov, avait été, cinq mois auparavant, arrêtée avec elle et emprisonnée, bien qu’elle ne fît partie d’aucune sous-section. On avait seulement trouvé chez elle des papiers et des livres, que ses camarades avaient mis en dépôt dans sa chambre. Et Vera Efremovna, se considérant comme responsable en partie de cet emprisonnement, désirait prier Nekhludov, « qui avait des relations », de faire tout son possible pour obtenir la mise en liberté de la Choustova.

Quant à sa propre histoire, elle raconta à Nekhludov que, après avoir achevé ses études de sage-femme, elle s’était affiliée à une section de « libérateurs du peuple », avait lu le Capital de Karl Marx, et avait pris la résolution de se consacrer tout entière au progrès de la « révolution ». Au début, tout avait parfaitement marché. On avait écrit des proclamations, fait de la propagande dans les mines ; mais un jour un des membres de la section avait été arrêté, la police avait saisi chez lui des papiers, et toute la section était en prison.

Nekhludov lui demanda qui était la belle jeune fille. C’était la fille d’un général. Affiliée depuis longtemps déjà au parti révolutionnaire, elle s’était déclarée coupable d’un coup de revolver tiré sur un gendarme. Lorsque la police s’était présentée devant l’appartement qui servait aux délibérations du parti, les membres qui se trouvaient là avaient barricadé les portes, de façon à avoir le temps de brûler ou de cacher les pièces compromettantes. Mais la police avait forcé les barricades et s’apprêtait à saisir les conspirateurs, lorsque l’un d’eux avait tiré un coup de revolver qui avait mortellement blessé un gendarme. On avait aussitôt fait une enquête pour découvrir le meurtrier, et la jeune fille avait pris la faute sur elle ; bien qu’elle n’eût jamais tenu un revolver en main, on avait dû admettre son aveu pour valable. Et maintenant, condamnée aux travaux forcés, elle était sur le point de partir pour la Sibérie.

— Une personnalité très intéressante, éminemment altruiste ! — dit Vera Efremovna en achevant son récit.

Elle avait manifestement plaisir à s’écouter parler, peut-être aussi à faire étalage de sa science et de son éloquence. Nekhludov se contentait de lui poser, de temps à autre, une question ; elle repartait et ne s’arrêtait plus. Il trouva cependant le moyen de lui dire que, pour l’affaire de la Choustova, il craignait bien de n’y rien pouvoir, n’ayant point l’influence que l’imagination de la jeune révolutionnaire s’était empressée de lui attribuer.

Restait à savoir ce que Vera Efremovna avait à lui apprendre touchant la Maslova. Il se hasarda enfin à le lui demander. La jeune femme, comme toute la prison, connaissait l’histoire de la Maslova, et était déjà au courant de l’intérêt que lui portait Nekhludov. Elle voulait donc conseiller à celui-ci d’obtenir que sa protégée fût transférée au service de l’infirmerie, où l’on avait besoin d’aides supplémentaires. Au point de vue moral comme à tous les points de vue, elle y serait beaucoup mieux que dans sa section.


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 VI 


L’entretien fut interrompu par le directeur qui, se levant, déclara que l’heure accordée pour les visites était écoulée, et que les visiteurs devaient s’en aller. Nekhludov prit congé de Vera Efremovna et se prépara à sortir : mais sur le seuil de la pièce il s’arrêta, curieux d’assister aux adieux des autres visiteurs.

L’avertissement du directeur n’avait eu pour effet que de rendre les conversations plus rapides et plus animées, sans que personne fît mine de vouloir s’en aller. Deux ou trois groupes seulement s’étaient levés et causaient debout. Mais bientôt commencèrent les adieux, et les sanglots, et les larmes. La mère du jeune phtisique, surtout, semblait bouleversée. Son fils continuait à chiffonner entre ses doigts la feuille de papier ; et Nekhludov vit que son visage prenait une expression presque méchante, dans le grand effort qu’il faisait pour résister à la contagion du désespoir de sa mère. Celle-ci, la tête appuyée sur l’épaule du jeune homme, fondait en larmes, comme un petit enfant.

La belle jeune fille, — le regard de Nekhludov, involontairement, revenait toujours à elle, — se tenait debout devant la mère éplorée et ne cessait point de lui parler pour la consoler. Le vieillard aux lunettes bleues continuait à garder dans ses deux mains la main de sa fille, en hochant la tête à ce qu’elle lui disait. Les deux amoureux s’étaient levés et restaient immobiles en face l’un de l’autre, sans rien se dire, les yeux dans les yeux.

— En voila, au moins, qui sont heureux ! — dit à Nekhludov, en les lui désignant du doigt, le jeune homme en jaquette qui, lui aussi, s’était arrêté sur le seuil et assistait à la scène.

— Ils se marient la semaine prochaine, ici, dans la prison, et dans un mois elle part avec lui pour la Sibérie ! — reprit le jeune homme en jaquette.

— Et lui, qui est-il ?

— Condamné aux travaux forcés ! Eux, du moins, ils sont gais : mais ceci est trop affreux à entendre ! — ajouta le jeune homme, en signalant à Nekhludov les forts sanglots qui, maintenant, sortaient de la gorge du vieillard aux lunettes bleues.

— Allons, Messieurs, je vous en prie, ne me forcez pas à sévir ! — s’écria le directeur, répétant deux fois chacune de ses phrases. — Allons ! allons ! — poursuivit-il d’un ton faible et irrésolu. — Qu’est-ce que cela signifie ? L’heure est passée depuis longtemps ! Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je vous le dis pour la dernière fois ! — fît-il après un instant.

Il se levait, se rasseyait, tirait une bouffée de sa cigarette, la laissait s’éteindre, la rallumait de nouveau.

On sentait que, si invétérés que fussent en lui les arguments spécieux qui permettent à un homme de faire souffrir d’autres hommes sans se croire responsable de cette souffrance, le directeur ne pouvait cependant s’empêcher d’avoir conscience qu’il était un des auteurs de l’épouvantable angoisse qui se trouvait répandue dans cette salle. Et l’on sentait que, lui aussi, il souffrait, et qu’un poids douloureux pesait sur son cœur.

Enfin prisonniers et visiteurs commencèrent à se séparer : les uns se dirigeant vers la porte de derrière, les autres vers la grande porte qui donnait sur la pièce voisine. Par la porte de derrière, Nekhludov vit sortir le phtisique, et la fille du vieillard aux lunettes bleues, et la jolie Marie Pavlovna, tenant par la main l’enfant qui était né en prison. Puis ce fut le tour des visiteurs : et Nekhludov sortit avec eux.

— Oui, ce sont là des séances bien extraordinaires ! — lui dit dans l’escalier le jeune homme en jaquette, qui, évidemment, aimait à causer. Heureusement encore que le « capitaine » est un brave homme, et qui ne s’en tient pas au règlement des prisons ! Ailleurs, c’est un vrai martyre ! Tout le monde le dit.

— Est-ce que, dans les autres prisons, ces visites ne se font pas de la même façon ?

— Bah ! rien de pareil ! Tout au plus si on peut voir les détenus politiques à travers deux grillages, comme les forçats de droit commun !

Au bas de l’escalier, Nekhludov se vit séparé de son compagnon par le directeur qui, l’ayant rejoint, le prit à part pour lui dire, de sa voix fatiguée :

— Ainsi, prince, vous pourrez voir la Maslova demain, si vous voulez !

On devinait qu’il avait particulièrement à cœur d’être aimable pour Nekhludov.

— Merci beaucoup ! — répondit celui-ci ; et il se hâta de sortir. Il éprouvait une impression de répugnance et d’effroi plus forte encore que celle qu’il avait éprouvée le dimanche précédent, en pénétrant pour la première fois dans les corridors de la prison.

Effroyables lui paraissaient les souffrances de Menchov, injustement condamné, — et non seulement ses souffrances physiques, mais ce doute, cette défiance à l’égard de Dieu et du bien, que ne pouvait manquer de ressentir le malheureux moujik en voyant la cruauté d’hommes qui, sans motif ; s’acharnaient à le tourmenter. Effroyables, la contrainte et la torture infligées à ces carriers qui n’avaient commis aucune faute, et qu’on gardait en prison, simplement, parce que leurs papiers n’étaient pas en règle. Effroyable, la folie de ces gardiens qui, uniquement occupés de faire souffrir d’autres hommes, leurs frères, s’imaginaient accomplir une œuvre utile et bonne. Mais plus effroyable encore, et plus répugnant, et plus pitoyable, apparaissait à Nekhludov le rôle de ce vieux directeur qui avait à séparer une mère de son fils, un frère de sa sœur, à martyriser des êtres semblables à lui-même et à ses enfants, et qui se résignait à le faire, malgré sa fatigue, sa vieillesse, et malgré la bonté naturelle de son cœur !

— Pourquoi tout cela ? — se demandait Nekhludov. Et il ne parvenait toujours pas à comprendre pourquoi.

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CHAPITRE XVII


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 I 


Le lendemain matin, Nekhludov se rendit chez l’avocat Faïnitzin, lui exposa la situation de Menchov et le pria de vouloir bien prendre l’affaire en main. L’avocat lui répondit qu’il allait examiner le dossier et que, si les choses s’étaient vraiment passées de la façon que disait Menchov, non seulement il consentirait sans doute à prendre l’affaire en main, mais s’en chargerait encore gratuitement, trop heureux d’une aussi belle occasion d’ennuyer la magistrature.

Nekhludov lui parla ensuite des cent trente malheureux carriers qu’on retenait en prison pour une erreur de passeport. Il voulait savoir de qui la chose dépendait, à qui en revenait la responsabilité. Faïnitzin réfléchit un instant, visiblement en peine de trouver une réponse précise.

— À qui revient la responsabilité ? — dit-il enfin. — À personne. Adressez-vous au procureur : il mettra tout sur le compte du gouverneur. Interrogez le gouverneur, il vous affirmera que c’est le procureur qui est seul responsable. Au total, personne ne sera en faute !

— J’irai aujourd’hui même chez Maslinnikov, pour le mettre au courant.

— Bah ! vous perdrez votre temps ! C’est, — mais, pardon ! il n’est ni votre parent ni votre ami, n’est-ce pas ? — c’est — passez-moi le mot — un tel crétin, et avec cela une telle canaille !…

Nekhludov se rappela en quels termes Maslinnikov lui avait parlé de l’avocat. Il ne répondit rien, et prit congé.

L’après-midi, il se fit conduire chez le vice-gouverneur. Il avait deux choses à lui demander : d’abord la permission pour la Maslova d’être transférée au service de l’infirmerie, puis, si c’était possible, la mise en liberté des cent trente carriers emprisonnés sans motif. Quelque répugnance qu’il eût à solliciter un homme qu’il méprisait, il se disait que c’était pour lui le seul moyen d’atteindre son but.

En approchant de la maison de Maslinnikov, il vit que la cour était pleine d’équipages, coupés, calèches, carrosses, et il se rappela avec épouvante que c’était le jour de Mme Maslinnikov, ce jour où le mari de la dame l’avait si instamment invité à venir lui faire visite. D’un carrosse arrêté devant le perron, un magnifique valet de pied en pèlerine de fourrure, la cocarde au chapeau, aidait à descendre une dame qui, relevant la queue de sa robe, montrait un maigre mollet recouvert d’un bas de soie noire. Et, parmi les voitures qui attendaient dans la cour, Nekhludov reconnut le landau des Korchaguine. Le vieux cocher, gras et rouge, en l’apercevant, ôta son chapeau et lui sourit, avec un mélange de déférence et de familiarité.

Nekhludov avait à peine fini de demander au portier si Michel Ivanovitch était chez lui, lorsque celui-ci apparut en personne au haut de l’escalier. Il reconduisait un hôte qui devait être un personnage d’une importance considérable, car il lui faisait l’honneur de l’accompagner jusqu’au bas des marches.

Nekhludov reconnut, en effet, un des plus hauts fonctionnaires du gouvernement. S’entretenant en français avec Maslinnikov, tandis qu’il descendait l’escalier, il parlait de tableaux vivants qu’on avait projeté d’organiser au bénéfice d’une œuvre charitable. Il exprimait l’avis que c’était là, pour les dames, une excellente occupation. « Elles s’amusent, et l’argent pleut. »

— Tiens ! voilà ce brave Nekhludov ! — s’écria-t-il, interrompant tout d’un coup la série de ses réflexions morales. — Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! Allez vite présenter vos devoirs à ces dames ! Les Korchaguine sont déjà là-haut ! Et Nadine Bucksheyden aussi ! Toutes les jolies femmes de la ville vous attendent, heureux gaillard ! — ajouta-t-il en tendant son large dos au valet galonné qui, respectueusement, lui remettait son manteau. — À revoir, mon cher !

Il serra une dernière fois la main de Maslinnikov.

— Montons vite au salon ! Comme je suis ravi de te voir ! — dit celui-ci à Nekhludov d’un air tout surexcité. Puis l’ayant empoigné par le bras, et courant avec l’agilité d’un jeune homme, malgré sa corpulence, il l’entraîna le long de l’escalier. Sa joyeuse surexcitation — Nekhludov le vit bien — avait pour cause principale la satisfaction qu’il avait eue des égards à lui témoignés par le haut fonctionnaire. La bienveillance avec laquelle celui-ci l’avait traité avait fait naître en lui un enthousiasme du même genre que celui qu’on remarque chez les petits chiens d’appartement, lorsque leur maître les a caressés, secoués, leur a tiré les oreilles. Les petits chiens remuent la queue, se tortillent ou se mettent à courir en rond, sans l’ombre d’un motif : tout cela, Maslinnikov était prêt à le faire. Il ne remarquait pas l’expression sérieuse du visage de Nekhludov, ne l’écoutait pas, et, joyeusement, l’entraînait vers le salon. Impossible de lui résister ni de s’excuser. Nekhludov dut le suivre.

— Nous parlerons d’affaires tout à l’heure ! Et puis, tu sais, tout ce que tu voudras, je le ferai ! — dit Maslinnikov en conduisant à travers l’antichambre ce visiteur malgré lui.

— Prévenez la générale que le prince Nekhludov est là, — dit-il à un valet, sur le seuil du salon. Après quoi, se retournant vers Nekhludov :

Vous n’aurez qu’à commander, je vous obéirai ! Mais que tu voies d’abord ma femme, cela est indispensable. J’ai déjà eu suffisamment sur les doigts, l’autre jour, pour t’avoir laissé partir sans que tu l’aies vue !

Quand ils entrèrent dans le salon, Anna Ignatievna,la femme du vice-gouverneur, la « générale », comme on l’appelait, fit à Nekhludov un petit signe d’yeux des plus aimables, par-dessus le cercle de têtes qui entourait son divan. À l’autre extrémité du salon, autour de la table à thé, des dames étaient assises, causant avec des hommes debout devant elles, et l’on entendait un bourdonnement ininterrompu de voix graves ou flûtées.

Enfin ! Vous ne voulez donc plus nous connaître ? Êtes-vous fâché ? Qu’est-ce que nous vous avons fait ?

C’est par ces mots, donnant à supposer entre elle et Nekhludov une intimité qui jamais n’avait existé, c’est par ces mots qu’Anna Ignatievna accueillit le nouveau venu.

— Vous vous connaissez, n’est-ce pas ? Madame Bielavskaïa, Michel Ivanovitch Chernov… Allons ! asseyez-vous là, tout près de moi !

— Missy, venez donc à notre table ! On vous apportera votre thé ! — reprit-elle en élevant la voix et en s’adressant à l’autre groupe. — Et vous, prince, un peu de thé ?

— Jamais vous n’arriverez à me le faire croire ! Elle ne l’aimait pas, voilà tout ! — dit une voix de femme.

— C’est excellent, ces gaufrettes, et si léger ! — dit une autre voix. — Donnez-m’en donc encore une.

— Et vous partez déjà pour la campagne ?

— Oui, demain. C’est pour cela que nous sommes venues aujourd’hui. Un si beau printemps ! Il doit faire si bon, sous les arbres !

Coiffée d’un petit chapeau de velours, vêtue d’une robe rayée qui dessinait merveilleusement sa taille fine, Missy était très belle. Elle rougit en apercevant Nekhludov.

— Je vous croyais parti ! — dit-elle.

— Je suis sur le point de partir, — répondit Nekhludov. Les affaires me prennent tout mon temps. Et je ne suis venu ici que pour affaire.

— Je vous en prie, venez voir maman avant de partir. Elle a absolument besoin de vous voir !

Elle sentit qu’elle mentait et qu’il le sentait aussi, et elle devint encore plus rouge.

— Je crains de n’avoir pas le temps ! — répliqua Nekhludov, d’un ton qu’il essayait de rendre indifférent.

Missy fronça les sourcils, haussa légèrement les épaules, et se retourna vers l’élégant officier avec qui elle causait au moment où Nekhludov était entré, et qui, cognant son sabre aux chaises, s’était précipité vers elle pour lui reprendre des mains sa tasse vide.

— Vous aussi, vous devez vous sacrifier pour notre refuge !

— Mais je ne m’y refuse pas ! Je veux seulement garder tous mes moyens pour les tableaux vivants ! Vous verrez comme j’y suis remarquable !

Le jour d’Anna Ignatievna était des plus brillants, et la dame était dans le ravissement.

— Mika m’a dit que vous vous intéressiez à nos prisons, — dit-elle à Nekhludov. — Comme je comprends cela ! Mika (c’était son gros mari, Maslinnikov) peut avoir ses défauts, mais vous savez combien il est bon ! Tous ces malheureux prisonniers, ce sont ses enfants. Toujours il me le dit lui-même. Il est d’une bonté…

Elle s’arrêta, faute de trouver un mot assez expressif pour définir la « bonté » de son mari ; et soudain, avec un sourire, elle se tourna vers une vieille dame au visage renfrogné, une dame toute en rubans lilas, qui venait d’entrer.

Après être resté assis quelques instants et avoir échangé quelques paroles insignifiantes, telles qu’il les fallait pour ne pas troubler le charme de cette causerie, Nekhludov se leva et rejoignit Maslinnikov.

— Eh bien ! peux-tu m’accorder un instant ?

— Mais parfaitement. Qu’y a-t-il ?

— Ne pourrions-nous pas nous asseoir dans quelque autre pièce ?

Maslinnikov le fit passer dans un petit cabinet japonais attenant au salon. Tous deux s’assirent près de la fenêtre.

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 II 


— Et maintenant, je suis à toi ! Veux-tu fumer ? Mais attends une seconde, je vais aller chercher un cendrier. Inutile de salir le tapis, n’est-ce pas ?

Maslinnikov se mit à la recherche d’un cendrier, puis, se rasseyant en face de Nekhludov :

— Je t’écoute !

— Eh bien, voilà ! Je suis venu pour affaire. J’ai à te parler de deux choses.

— Va, je t’écoute !

Le visage de Maslinuikov, au mot d’affaires, se rembrunit. Aucune trace n’y resta plus de la joyeuse animation du petit chien à qui son maître a fait la faveur de le caresser.

Du salon arrivaient des bruits de voix. Une voix de femme disait : « Jamais, jamais vous ne me le ferez croire ! » Une voix d’homme, plus loin, racontait une histoire où revenaient sans cesse les noms de « la comtesse Voronzov » et de « Victor Apraxine ». Tout cela accompagné de murmures confus et d’éclats de rire. Et Maslinnikov, écoutant d’une oreille ce qui se disait dans le salon, prêtait distraitement son autre oreille aux explications de Nekhludov.

— D’abord, — dit celui-ci, — j’ai de nouveau à te demander quelque chose pour cette femme dont…

— Ah ! oui, celle qui a été condamnée injustement ! Je sais, je sais !

— Je voudrais te prier de la faire transférer au service de l’infirmerie. On m’a dit que c’était possible. Maslinnikov serra les lèvres et réfléchit un moment.

— Je ne sais pas trop si c’est possible ! — répondit-il d’un air important. — D’ailleurs, je vais m’informer. Demain je te télégraphierai ce qui en est.

— On m’a dit qu’il y avait beaucoup de malades, et qu’on avait besoin de gardes supplémentaires.

— Nous verrons cela, nous verrons cela ! De toute façon je te télégraphierai la réponse.

— Je t’en serai bien reconnaissant ! — dit Nekhludov. Du salon, soudain, s’éleva un grand rire.

— Je parie que c’est encore ce farceur de Victor ! — dit Maslinnikov avec un sourire. Tu ne peux pas te figurer comme il est drôle, une fois en train !

— Quant à l’autre chose dont j’ai à te parler, — reprit Nekhludov, — voici ce que c’est ! Il y a en ce moment dans la prison du gouvernement une équipe de cent trente ouvriers qu’on tient sous clé, simplement, parce que leurs passeports se sont trouvés périmés. Ils sont là depuis plus d’un mois.

Et il exposa le détail de l’affaire.

— Comment donc as-tu appris cela ? — demanda Maslinnikov. — Son visage, tout d’un coup, avait pris une expression d’inquiétude et de mécontentement.

— J ’allais voir un condamné ; et, comme je passais dans le corridor, ces malheureux m’ont arrête pour me prier…

— Et qui était ce condamné que tu allais voir ?

— Un paysan faussement accusé d’incendie, et à qui je me suis occupé de trouver un défenseur. Mais cela n’a rien à faire avec l’objet de ma visite. Ce que je veux savoir de toi, c’est si, effectivement, ces cent trente ouvriers n’ont pas commis d’autre faute que de n’avoir pas leurs passeports en règle, et, dans ce cas…

— Cela regarde le procureur ! — interrompit Maslinnikov d’un ton dépité. — Ah ! ces magistrats, tu peux en parler ! C’est au procureur de visiter les prisons et de voir si les détentions sont légales. On le paie pour cela ! Et lui, il ne fait rien, il joue au whist !

— De sorte que tu ne peux rien y faire ? — demanda Nekhludov, se rappelant que l’avocat l’avait prévenu que gouverneur et procureur se rejetteraient l’un sur l’autre toutes les responsabilités.

— Comment ! si je ne peux rien y faire ? Mais si, parfaitement ! Je vais aussitôt commencer une enquête !

— Tant pis pour elle ! C’est un souffre-douleur ! — s’écria une voix de femme, dans le salon.

Et, de nouveau, il y eut un rire général.

— C’est entendu, mon cher, je ferai ce qu’il y aura à faire ! — reprit Maslinnikov en éteignant sa cigarette entre les gros doigts de sa main. — Et maintenant, hein ? si nous retournions auprès de ces dames ? Mais Nekhludov l’arrêta sur le seuil du salon :

— On m’a dit que, l’autre jour, dans la prison, deux détenus ont été punis du fouet. Est-ce vrai ?

Maslinnikov devint tout rouge.

— Ah ! on t’a dit cela ? Non, mon cher, décidément, il ne faut plus qu’on te laisse ainsi fourrer ton nez partout ! Tout cela, vois-tu, ce ne sont pas tes affaires. Allons, viens, Annette nous appelle, — dit-il.

Et, le prenant par le bras, il l’entraîna dans le salon.

Mais Nekhludov se dégagea de son étreinte ; sans parler à personne, sans paraître voir personne, il traversa le salon et descendit l’escalier.

— Qu’est-ce qu’il a ? — demanda Annette à son mari.

— Bah ! c’est un original, il a toujours été comme ça !

Quelqu’un se leva pour sortir, quelqu’un entra, et les papotages reprirent leurs cours. Tout le monde était ravi du sujet de conversation que venait de fournir, si à propos, la visite de Nekhludov. Grâce à elle, le jour de Mme Maslinnikov s’acheva brillamment.


Le lendemain, Nekhludov reçut du vice-gouverneur une lettre, écrite sur une épaisse feuille de papier glacé, avec un superbe en-tête armorié. Maslinnikov s’était informé de la possibilité pour la femme Maslov d’être transférée au service de l’infirmerie : suivant toute vraisemblance, la chose pouvait se faire. Au-dessus de la signature, ornée d’un paraphe des plus compliqués, Maslinnikov avait mis : « Ton vieux camarade, qui t’aime bien quand même. »

« Quel sot ! » ne put s’empêcher de se dire Nekhludov, écœuré du ton de condescendance de ce fâcheux « camarade ».

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CHAPITRE XVIII


Un des préjugés les plus enracinés et les plus répandus consiste à croire que tout homme a en propre certaines qualités définies, qu’il est bon ou méchant, intelligent ou sot, énergique ou apathique, et ainsi de suite. Rien de tel, en réalité. Nous pouvons dire d’un homme qu’il est plus souvent bon que méchant, plus souvent intelligent que sot, plus souvent énergique qu’apathique, ou inversement : mais dire d’un homme, comme nous le faisons tous les jours, qu’il est bon ou intelligent, d’un autre qu’il est méchant ou sot, c’est méconnaître le vrai caractère de la nature humaine. Les hommes sont pareils aux rivières qui, toutes, sont faites de la même eau, mais dont chacune est tantôt large, tantôt resserrée, tantôt lente et tantôt rapide, tantôt tiède et tantôt glacée. Les hommes, eux aussi, portent en eux le germe de toutes les qualités humaines, et tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, se montrant souvent différents d’eux-mêmes, c’est-à-dire de ce qu’ils ont l’habitude de paraître. Mais chez certains hommes ces changements sont plus rares, et mettent plus de temps à se préparer, tandis que chez d’autres ils sont plus rapides et se succèdent avec plus de fréquence.

À cette seconde classe d’hommes appartenait Nekhludov. Sans cesse, sous l’influence de causes diverses, physiques ou morales, de brusques et complets changements se produisaient chez lui. Et c’était un de ces changements qui venait de s’y produire.

L’impression de joyeux enthousiasme, la conscience comme d’un rajeunissement de tout son être, tous les sentiments qu’il avait éprouvés à la suite de la séance de la cour d’assises et de son premier entretien avec Katucha, tout cela avait désormais disparu, et son dernier entretien avec la jeune femme avait changé tout cela en une profonde épouvante, ou se mêlait, de plus en plus, une répugnance cruelle. Il avait cependant résolu de ne pas abandonner son ancienne maîtresse, et il continuait à se dire qu’au besoin il se marierait avec elle, si, revenant sur son premier mouvement, elle y consentait : mais cette perspective ne lui apparaissait plus que comme un dur et douloureux sacrifice.

Le lendemain de sa visite à Maslinnikov, il retourna à la prison pour revoir Katucha.

Le directeur lui accorda l’autorisation de la voir, mais dans le parloir des femmes, et non plus au bureau, ni dans la petite salle des avocats où avait eu lieu leur dernière entrevue. Malgré toute sa bonté naturelle, le directeur avait, ce jour-là, vis-à-vis de Nekhludov, un ton et des manières tout autres que les jours précédents : évidemment la visite de Nekhludov à Maslinnikov avait eu pour conséquence de faire prescrire au personnel de la prison une attitude plus réservée à l’endroit d’un visiteur aussi indiscret.

— Oui, vous pourrez la voir un instant, — dit le directeur, — mais, n’est-ce pas ? pour l’argent, vous vous rappellerez ce dont je vous ai prié ?… Quant à son transfert au service de l’infirmerie, — Son Excellence le vice-gouverneur m’a fait l’honneur de m’écrire à ce sujet, — eh bien ! la chose est possible, et le médecin y consent. Mais c’est elle-même qui n’y consent pas ! Elle dit qu’elle « n’a pas besoin d’aller vider les pots de chambre des galeux ». Ah ! prince, on voit bien que vous ne connaissez pas cette engeance-là !

Nekhludov ne répondit rien, et se dirigea vers le parloir des femmes. Le directeur donna ordre à un gardien d’aller chercher la Maslova.

Le parloir était vide quand Nekhludov y entra. Mais à peine y était-il depuis quelques minutes que la porte du fond s’ouvrit et que la Maslova s’avança vers lui, silencieuse et timide. Elle lui serra la main, s’assit près de lui ; et, sans le regarder, elle dit, presque tout bas :

— Pardonnez-moi, Dimitri Ivanovitch ! Je vous ai mal parlé il y a trois jours.

— Ce n’est pas à moi de vous pardonner… — commença Nekhludov.

— N’importe, mais tout de même il faut que vous me quittiez ! — reprit-elle.

Et dans ses yeux, plus louches qu’à l’ordinaire, Nekhludov lut de nouveau une expression hostile.

— Et pourquoi dois-je vous quitter ?

— Il le faut, voilà tout !

— Comment ! voilà tout ?

Elle ne répondit rien et leva encore sur lui un regard méchant.

— Eh bien, — dit-elle enfin, — voila ce qui en est ! Il faut que vous cessiez de vous occuper de moi, je vous le dis comme je le pense ! Je ne puis le supporter ! Vous cesserez de vous occuper de moi ! — répéta-t-elle, les lèvres tremblantes. — C’est la vérité vraie ! J’aimerais mieux me pendre !

Nekhludov sentait que dans cette défense entrait une part de haine pour lui, d’impossibilité de lui pardonner l’inoubliable offense ; mais il sentait qu’autre chose encore y entrait, quelque chose de noble et de beau. Et la façon assurée et tranquille dont la jeune femme lui renouvelait sa défense de s’occuper d’elle eut aussitôt pour effet de détruire tous ses doutes, et de le remettre dans la disposition enthousiaste où il s’était trouvé trois jours auparavant.

— Katucha, ce que je t’ai dit, je le maintiens ! — dit-il d’un ton grave et ferme. — Je te prie de consentir à te marier avec moi ! Et, si tu t’y refuses, aussi longtemps que tu t’y refuseras je resterai près de toi, je te suivrai, j’irai avec toi où l’on te conduira !

— Cela, c’est votre affaire, je ne dirai pas un mot de plus ! — répondit-elle.

Et, de nouveau, ses lèvres tremblèrent.

Il se taisait, lui aussi. Il ne se sentait pas la force de parler. Enfin, s’enhardissant :

— Katucha, — lui dit-il, — je vais maintenant aller à la campagne pour régler certaines affaires ; et ensuite j’irai à Saint-Pétersbourg, où je m’occuperai de votre pourvoi ; et, si Dieu le veut, je ferai casser votre condamnation.

— Qu’on la casse ou non, tout m’est égal ! Qu’une chose m’arrive ou une autre, le résultat sera toujours le même !… Elle s’arrêta, et Nekhludov crut voir qu’elle avait peine à retenir ses larmes.

— Eh bien ! — dit-elle après un assez long silence, parlant très vite comme pour cacher son émoi, — eh bien ! avez-vous vu Menchov ? N’est-ce pas que ces gens-là sont innocents ? N’est-ce pas ? C’est évident ! J’en mettrais ma main au feu !

— Oui, je crois bien qu’ils sont innocents !

— Si vous saviez quelle admirable vieille femme !

Il lui raconta en détail tout ce qu’il avait appris au sujet de Menchov. Puis, revenant à elle, il lui demanda si elle n’avait besoin de rien. — Non de rien, absolument ! Il y eut, de nouveau, un silence…

— Ah ! et pour ce qui est de l’infirmerie, — reprit-elle en lui lançant un regard de ses yeux qui louchaient, — eh bien ! si vous le désirez, j’irai ! Et pour l’eau-de-vie aussi, eh bien ! j’essaierai de ne plus en boire !…

Nekhludov, sans rien dire, la regarda dans les yeux. Il vit que ses yeux souriaient.

— Cela est bien, très bien !

Il ne trouva la force de rien dire de plus.

« Oui, oui, elle pourra changer ! » songeait-il. Après les doutes des journées précédentes, il éprouvait à présent un sentiment tout nouveau pour lui, un sentiment de foi dans la toute-puissance de l’amour.


En rentrant dans la chambrée puante, au retour de cette visite, la Maslova ôta sa veste et s’assit sur son lit, les mains appuyées sur les genoux.

La chambrée était presque vide. Seules s’y trouvaient la phtisique, la mère allaitant son enfant, la vieille Menchova et la garde-barrière. La fille du diacre avait été, la veille, reconnue folle et transportée à l’infirmerie. Les autres femmes étaient au lavoir.

La vieille dormait, étendue sur son lit ; les enfants jouaient dans le corridor ; on entendait leurs rires et leurs éclats de voix. La garde-barrière, sans s’interrompre de tricoter le bas qu’elle tenait en main, s’avança vers la Maslova.

— Eh ! bien, tu l’as vu ? — demanda-t-elle.

La Maslova ne répondit rien. Assise sur son lit, elle remuait machinalement ses jambes pendantes.

— Allons, allons, ne pleurniche pas ! — reprit la garde-barrière. — L’essentiel est de ne pas se décourager. Eh ! Katiouchka, allons !

La Maslova continuait à ne pas répondre.

— Les autres sont allées au lavoir. On dit que la quantité de linge à laver est énorme, aujourd’hui.

Au même instant on entendit dans le corridor un grand bruit de pas et de voix, et les habitantes de la chambrée se montrèrent sur le seuil, les pieds nus, chacune portant un pain sous le bras.

Fédosia accourut auprès de la Maslova.

— Eh bien ! quoi, quelque chose de mauvais ? — demanda-t-elle, en levant sur son amie ses clairs yeux bleus d’enfant. — Attends, je vais te préparer ton thé !

— Et alors, — dit la Korableva — il a changé d’avis ? Il ne veut plus se marier ?

— Non, il n’a pas changé d’avis ! C’est moi qui ne veux pas ! Je lui ai déclaré que je ne voulais pas !

— En voilà une sotte ! — déclara la Korableva, de sa voix de basse.

— Elle a bien raison ! — dit Fédosia — Quand on ne peut pas vivre ensemble, à quoi bon se marier ?

— Mais toi-même, ton mari ne va-t-il pas au bagne avec toi ? — demanda la garde-barrière.

— Mon mari, c’est autre chose. Nous étions mariés quand on m’a prise, la loi nous unit. Tandis que lui, à quoi bon se marier, s’il ne vit pas avec elle ?

— Tais-toi, idiote ! À quoi bon ? Mais, s’il se mariait avec elle, il la couvrirait d’or !

— Il m’a dit : « Où l’on t’enverra, j’irai avec toi ! » — dit la Maslova. Il ira, bien sûr ! Mais qu’il vienne, qu’il ne vienne pas, peu m’importe. Ce n’est pas moi, en tout cas, qui le lui aurai demandé !

— Il part à présent pour Saint-Pétersbourg, — reprit-elle après un silence. — Il va s’occuper de mes affaires. Il est parent, là-bas, avec tous les ministres.

Puis se ravisant encore :

— Mais tout de même je n’ai pas besoin de lui ! Il ferait mieux de me laisser tranquille !

— Voilà une drôle d’histoire ! — dit la Korableva d’un ton distrait. — Et maintenant, hein ! un peu d’eau-de-vie ?

— Non, merci ! répondit la Maslova. — Mais vous, buvez-en, c’est moi qui paierai !

Fin de la première partie

  1. C’est l’usage, dans le peuple russe, d’échanger des œufs le jour de Pâques en se baisant trois fois sur la bouche.
  2. Mot de vieux français pour « cuillère ».
  3. Les mots en italiques sont en français dans le texte.
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