Résurrection/Partie II
DEUXIÈME PARTIE
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CHAPITRE I
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I
Ayant appris que le pourvoi en cassation de la Maslova serait sans doute examiné au Sénat dans une quinzaine de jours, Nekhludov avait formé le projet d’aller, vers ce moment, à Saint-Pétersbourg, pour y faire les démarches nécessaires, et aussi, en cas de rejet du pourvoi, pour s’occuper de présenter le recours en grâce, ainsi que le lui avait recommandé l’avocat. Mais celui-ci lui avait encore répété que le succès de ce double recours lui paraissait des plus improbables, vu le peu de valeur des motifs invoqués, de sorte que très vraisemblablement la Maslova serait comprise, dans un convoi de forçats qui devait quitter la prison dès les premiers jours de juin. Et comme Nekhludov persistait toujours dans son intention de la suivre partout, fût-ce en Sibérie, il avait résolu d’employer ces quinze jours d’attente à visiter l’une après l’autre ses diverses propriétés, pour mettre ordre, une bonne fois, à toutes ses affaires.
Il se rendit d’abord à Kouzminskoïe. C’était, de toutes ses propriétés, la plus voisine, et aussi la plus grande, celle dont il tirait le plus gros revenu. Il y avait vécu dans sa jeunesse, et à maintes reprises, plus tard, il y était retourné. Il y avait un jour, à la demande de sa mère, amené lui-même l’économe allemand qui maintenant encore y était son gérant, et il avait fait avec lui l’inventaire de la propriété : si bien qu’il connaissait à fond la situation de celle-ci et les rapports qu’y avaient les paysans avec « le bureau », c’est-à-dire avec les propriétaires et leurs représentants, — rapports qui constituaient, au total, une dépendance absolue des paysans vis-a-vis du « bureau ». Nekhludov connaissait tout cela, durant son séjour à l’Université, dans le temps où il professait et proclamait la doctrine d’Henri George ; et c’était précisément sa connaissance de l’état des choses à Kouzminskoïc qui l’avait déterminé à faire don aux paysans du petit bien de son père, la seule propriété qu’alors il possédât. Plus tard, en vérité, quand, au sortir de l’armée, il s’était mis à dépenser 20.000 roubles par an, cette connaissance de l’origine de sa richesse lui était devenue importune, et il avait fait de son mieux non seulement pour n’y plus penser, mais pour l’oublier. Il prenait l’argent et le dépensait, sans s’inquiéter de savoir d’où il le tenait. Mais la mort de sa mère, le règlement de sa succession, la nécessité d’adopter un régime nouveau pour la gestion de ses biens, tout cela avait réveillé en lui la question de ses droits et devoirs de propriétaire. Depuis un mois déjà, il s’en préoccupait, s’avouant d’ailleurs, en manière de conclusion, que jamais il n’aurait la force de changer l’ordre des choses établi, puisque aussi bien ce n’était pas lui qui gérait ses propriétés, puisqu’il vivait hors de ses terres, et n’avait qu’à en toucher tranquillement les rentes.
Cependant, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, la rencontre qu’il avait faite de la Maslova l’avait soudain converti à des sentiments nouveaux. Il ne se dissimulait pas que, s’il accompagnait la Maslova en Sibérie, il aurait à entretenir des relations compliquées et difficiles avec tout un monde de fonctionnaires, vis-à-vis desquels ce serait chose précieuse pour lui de garder une haute position sociale, et, surtout, d’avoir de l’argent. Mais il n’en avait pas moins conscience de l’impossibilité où il était, vis-à-vis de lui-même, de se résigner au maintien d’une situation qu’il jugeait immorale. Et c’est ainsi qu’il s’était arrêté à une sorte de compromis. Il avait résolu de se défaire de ses biens, non pas en les donnant aux paysans, mais en les leur louant à bas prix. Ce n’était point, sans doute, la solution qu’en théorie il voyait au problème : mais c’était du moins un pas vers cette solution : c’était le passage d’une forme d’oppression plus grossière à une forme plus douce. Et c’était, en tout cas, la seule mesure que les circonstances lui permissent de prendre.
Il arriva à Kouzminskoïe vers midi. Sa conception générale de la vie s’était, à son insu, si profondément simplifiée qu’il n’avait pas même eu la pensée de télégraphier à son gérant pour lui annoncer sa visite. En descendant du wagon, il avait loué une carriole et s’était fait conduire à sa propriété. Le cocher, un jeune paysan, vêtu d’une camisole de nankin, se tenait assis de côté sur son siège, ce qui lui rendait encore plus facile de causer avec le barine : et il causait d’autant plus volontiers que ses chevaux, deux bêtes vigoureuses et pleines de santé, couraient le long de la route avec un entrain endiablé, sans qu’il eût besoin de les stimuler.
Le cocher parlait du gérant de Kouzminskoïe. Il en parlait librement, ne se doutant pas qu’il avait affaire au seigneur du village.
— Il se met bien, le rusé Allemand ! — disait-il, en se retournant sur son siège et en jouant avec son long fouet. — Il vient de se payer une troïka avec des chevaux superbes ; et il va se promener avec sa bourgeoise, où bon lui semble ! L’hiver, pour la Noël, il y avait chez lui un bel arbre, orné comme vous n’en trouverez pas d’autre dans tout le gouvernement ! Ah ! il en a ramassé de l’argent, le gaillard ! Et pourquoi pas ? Il peut tout faire ! On dit qu’il vient d’acheter une propriété !
Nekhludov tenait pour indifférent de savoir comment son gérant administrait son bien ; mais le récit du cocher ne lui en fit pas moins une impression désagréable. Il jouissait de la beauté du jour, du mouvement des nuages gris qui par instants recouvraient le soleil et puis le découvraient de nouveau ; il jouissait du spectacle des champs, au-dessus desquels s’élevaient des troupes d’alouettes, et du spectacle des bois, que déjà revêtait, du haut en bas, une fraîche verdure, et du spectacle des prairies, où l’on venait de lâcher les chevaux et les bœufs ; mais il ne jouissait pas de tout cela aussi pleinement qu’il aurait voulu. Quelque chose le gênait. Et quand il se demandait ce que c’était, les paroles du cocher lui revenaient en mémoire, sur la façon dont son gérant administrait son bien.
Cette impression ne s’effaça que lorsque, arrivé à Kouzminskoïe, il se mit à s’occuper du règlement de ses affaires.
L’examen des registres du « bureau » et les explications d’un commis qui, naïvement, exposait les avantages qui résultaient, pour la propriété, de ce que les paysans avaient fort peu de terres à eux, et enclavées dans les terres seigneuriales, tout cela ne fit que confirmer davantage Nekhludov dans sa résolution de renoncer à exploiter son bien pour son propre compte et de céder toutes ses terres aux paysans. Cet examen des registres et les explications du commis lui prouvèrent, en effet, que, comme par le passé, les deux tiers de ses champs étaient cultivés par ses garçons de ferme avec des appareils perfectionnés, tandis que le troisième tiers était cultivé par les paysans, à qui l’on donnait cinq roubles par arpent. En d’autres termes, moyennant cinq roubles, le paysan s’engageait à labourer et à semer un arpent, puis à faucher, à lier, à battre, à transporter dans les greniers, c’est-à-dire à faire un travail pour lequel un ouvrier demanderait, au plus bas prix, dix roubles par arpent. On faisait, en outre, payer aux paysans tout ce que leur fournissait le bureau, et en leur comptant tout à un prix fort élevé. Ils travaillaient pour payer le fourrage, le bois, les pommes de terre ; et tout ce dont ils avaient besoin pour vivre, ils l’achetaient au bureau : de sorte que ce n’était pas deux fois, mais environ quatre fois trop peu qu’ils étaient payés.
Rien de tout cela n’était nouveau pour Nekhludov ; mais tout lui semblait nouveau. et il s’étonnait d’être resté si longtemps sans comprendre ce qu’il y avait d’anormal dans un tel état de choses. Le gérant, de son côté, lui démontrait complaisamment les inconvénients et les dangers du projet qu’il avait formé. Il lui disait qu’on serait forcé de donner pour rien tout le matériel de la ferme, dont personne n’offrirait le quart de sa valeur ; il lui affirmait que les paysans gâcheraient la terre, sans profit pour eux-mêmes ni pour les autres. Mais Nekhludov n’en restait que plus convaincu de la beauté de l’acte qu’il allait accomplir en cédant ses terres aux paysans et en se privant de la plus grande partie de son revenu. Aussi décida-t-il de terminer l’affaire immédiatement, avant de repartir. De la vente des semailles, des bêtes et de tout le matériel, il en chargea le gérant, qui eut ordre de l’informer au fur et à mesure. Mais il pria le gérant de rassembler tout de suite, dès le lendemain, les paysans de Kouzminskoïe et des villages voisins, afin qu’il pût leur faire part lui-même de sa résolution. et s’entendre avec eux sur le prix du bail.
Enchanté de l’énergie avec laquelle il avait résisté aux arguments du gérant, et de l’abnégation qu’il mettait à son sacrifice en faveur des paysans, Nekhludov sortit du bureau et alla se promener autour de la maison. Il longea les parterres où l’on avait cessé d’entretenir des fleurs ; il traversa le tennis, envahi par les ronces et la chicorée sauvage ; il s’enfonça dans l’allée de tilleuls où, jadis, il avait l’habitude d’aller fumer son cigare, et où, trois ans auparavant, il avait eu un petit roman de coquetterie avec la jolie Mme Kirimov, en visite chez sa mère. Ainsi se passèrent les dernières heures du jour. Quand il eut arrêté le plan du discours qu’il se proposait d’adresser le lendemain aux paysans, il rentra, prit le thé avec le gérant, acheva de régler avec lui les apprêts de la liquidation de sa propriété et enfin, tout à fait tranquille, satisfait, et fier de lui-même, il monta, pour la nuit, dans la chambre à coucher qu’on lui avait destinée, une chambre toujours réservée aux hôtes de passage.
C’était une petite pièce d’une propreté admirable. Aux murs étaient pendues des vues de Venise ; une glace se dressait entre les deux fenêtres ; et, dans un coin, près du lit à ressorts, on avait mis sur une table une carafe d’eau avec son verre, une bougie, et une paire de mouchettes. Sur la grande table, devant la glace, s’étalait la valise de Nekhludov, dont une des poches contenait, avec le nécessaire de toilette, une demi-douzaine de volumes : des ouvrages de droit et de criminologie russes, allemands, italiens, et un roman anglais. Nekhludov s’était promis de lire ces volumes dans les instants de loisir que lui laisserait l’examen de ses propriétés. Mais quand il les vit, en entrant dans la chambre, il sentit qu’il était à mille lieues d’eux et des questions qu’ils traitaient. C’était tout autre chose qu’il avait en tête.
Au pied du lit était une vieille chaise de bois rouge, avec des incrustations. Cette chaise avait été autrefois dans la chambre de la mère de Nekhludov : sa vue éveilla dans l’âme du jeune homme un sentiment des plus inattendus. Il se surprit à regretter cette maison, qu’on allait démolir, et ce jardin, qu’on ne planterait plus, et ces bois, qu’on couperait, et toutes ces dépendances, ces écuries, ces étables, ces greniers, ces chevaux, ces vaches, qui, bien qu’il n’eût jamais l’occasion de s’en servir lui-même, avaient coûté tant d’efforts et constituaient tant de vie. L’instant d’auparavant encore, il croyait facile et léger de renoncer à tout cela ; mais à présent il le regrettait, et il regrettait aussi les terres, et ce revenu qui aurait pu bientôt lui être si précieux. Et peu à peu s’élevèrent en lui toutes sortes d’arguments dont la conséquence était que ce serait pour lui une folie sans profit de céder ses terres aux paysans, et d’abandonner la gestion de ses biens.
« Ces terres, — disait une voix en lui, — je ne puis les cultiver moi-même ; et, ne pouvant les cultiver moi-même, je ne puis continuer à les exploiter comme je fais. Et puis, je vais sans doute devoir aller en Sibérie, de sorte que je n’ai besoin ni d’une maison, ni de terres. » — « Tout cela est bel et bon, — répondait une autre voix, — mais, d’abord, tu ne vas point passer toute ta vie en Sibérie. Si tu te maries, il peut te venir des enfants. Tu as reçu tes propriétés en bon ordre ; tu dois les laisser de même. On a des obligations envers la terre. De céder, de détruire tout cela est très facile ; mais de fonder, cela est très difficile. Mais surtout tu dois bien réfléchir à tout l’avenir de ta vie, décider ce que tu feras de toi, et régler en conséquence la question de tes biens. Et il y a encore autre chose que tu dois te demander. Tu dois te demander si c’est vraiment pour la satisfaction de ta conscience que tu agis comme tu agis, ou si ce n’est pas plutôt pour les autres hommes, pour pouvoir te vanter devant eux et te croire supérieur à eux. »
Et Nekhludov se demandait cela ; et il était contraint de s’avouer que l’opinion des autres, la pensée de ce que les autres diraient de lui, avaient une grande influence sur ses résolutions. Et plus il réfléchissait, plus s’augmentait le nombre des questions qui s’offraient à lui ; et plus il avait de peine aussi à y trouver des réponses.
Pour échapper à ses pensées, il se coucha entre les draps frais et essaya de s’endormir, se disant que le lendemain, à tête reposée, il résoudrait ces problèmes dont maintenant il ne parvenait pas à sortir. Mais il resta très longtemps à attendre le sommeil. Par les fenêtres entr’ouvertes, avec l’air vif de la nuit et les rayons de la lune, parvenait jusqu’à lui le croassement des grenouilles, mêlé au chant plaintif des rossignols, au loin dans le parc ; il y avait même un rossignol qui chantait tout prés de lui, sous ses fenêtres, dans un bouquet de sureaux. Et le chant de cet oiseau le fit penser à la musique de la fille du directeur ; et il se rappela ensuite le directeur lui-même, et ensuite la Maslova. Il revit la façon dont ses lèvres tremblaient, pendant qu’elle lui disait : « Il faut que vous me quittiez ! » Soudain il eut l’impression que l’Allemand, son gérant, tombait dans la mare aux grenouilles. Il sentait qu’il avait le devoir de le repêcher ; mais, au lieu de cela, il était tout d’un coup devenu la Maslova, et il criait : « Je suis une condamnée aux travaux forcés, et toi tu es un prince ! »
Il se secoua, releva la tête : « Non, se dit-il, je ne céderai pas ! » Puis il se demanda : « Est-ce bien ou mal, ce que je fais ? Bah ! je le saurai demain ! » Et c’est là-dessus qu’enfin il s’endormit.
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II
Le lendemain matin, Nekhludov ne se réveilla qu’à neuf heures. Le jeune commis chargé de le servir, dès qu’il l’entendit remuer, lui apporta ses bottines, plus luisantes qu’elles n’avaient jamais été, posa près de son lit une cruche d’eau de source, fraîche et limpide, et lui annonça que les paysans commençaient à se réunir.
Nekhludov sauta en bas de son lit, et le souvenir lui revint des événements de la veille. Ses sentiments de regret à la pensée de céder ses terres avaient de nouveau disparu sans laisser de trace. Il se trouva même tout surpris d’avoir pu éprouver de tels sentiments. Tout en s’habillant, il se réjouissait de l’acte qu’il allait accomplir, et à sa joie se mêlait, malgré lui, une certaine fierté.
Il voyait, de sa fenêtre, la pelouse du tennis envahie par les chicorées sauvages, sur laquelle se rassemblaient les paysans. Ce n’était pas en vain que les grenouilles avaient croassé la veille : car le temps avait changé dans la nuit. Une petite pluie fine et tiède, sans ombre de vent, tombait depuis le matin, accrochant ses gouttes aux feuilles et aux herbes. L’air qui pénétrait dans la chambre était imprégné à la fois de l’odeur des verdures et de celle de la terre détrempée par la pluie. Nekhludov regardait venir les paysans sur la pelouse. L’un après l’autre ils arrivaient, se saluaient, se plaçaient en cercle, et causaient, appuyés sur leurs bâtons.
Le gérant, un gros homme trapu, vêtu d’une redingote courte avec un collet vert et d’énormes boutons, entra dans la chambre. Il dit à Nekhludov que tout le monde était réuni, mais qu’on pouvait attendre ; et il lui demanda s’il préférait prendre, pour son déjeuner, du café ou du thé.
— Non, merci, allons plutôt arranger l’affaire ! — répondit Nekhludov. Il éprouvait un sentiment plus imprévu encore pour lui que celui qu’il avait éprouvé le soir précédent : un sentiment de timidité et de honte devant la perspective de son entretien avec les paysans.
Il se préparait à réaliser le désir le plus cher des paysans, un désir dont ils n’osaient pas même rêver la réalisation. Il se préparait à leur céder à bas prix toutes les terres du village, à leur offrir ce précieux bienfait. Et cependant, sans qu’il sût pourquoi, il se sentait gêné. Quand il se fut approché des paysans, et qu’il les vit tous se découvrir devant lui, mettant à nu leurs têtes blondes, noires, grises, et frisées, et chauves, son trouble devint tel que longtemps il ne put parler. La petite pluie continuait à tomber. mouillant doucement les cheveux, les barbes, les poils des caftans. Mais les paysans, sans même y prendre garde, tenaient les yeux fixés sur le barine, attendant ce qu’il allait leur dire ; et lui, il restait immobile au milieux d’eux, embarrassé, ne pouvant parler.
Le pénible silence fut enfin rompu par le gérant, type d’Allemand placide et sûr de lui-même, qui, d’ailleurs, parlait fort bien le russe et se considérait comme un parfait connaisseur du paysan russe. Ce gros homme bien nourri, et Nekhludov, debout près de lui, formaient un contraste saisissant avec les visages ridés et les maigres corps du reste de l’assemblée.
— Écoutez, — dit le gérant, — voici que le prince veut vous faire du bien ! Il veut vous céder les terres, quoique vous ne les méritiez pas !
— Comment ne le méritons-nous pas, Basile Carlitch ? Est-ce que nous ne travaillons pas pour toi ? — répondit un petit paysan roux, beau parleur. — Nous étions très contents de la princesse défunte, — que le Seigneur lui donne le royaume des cieux ! — et le jeune prince, à ce que nous voyons, daigne aussi ne pas nous abandonner !
— Nous sommes pleins de respect pour les maîtres ; seulement la vie est dure, — reprit un autre paysan, un homme au visage épaté, avec une grande barbe.
— Je vous ai convoqués pour vous faire savoir que, si vous le voulez, je vous cède toutes mes terres ! — déclara Nekhludov.
Les paysans restèrent muets comme s’ils ne comprenaient pas les paroles du barine, ou ne pouvaient se décider à y croire. Enfin l’un d’eux s’enhardit à demander :
— Et de quelle façon, s’il vous plaît, nous céder les terres ?
— Je voudrais vous les louer, pour que vous puissiez les avoir à bon marché et en tirer profit.
— Bonne affaire ! — dit un vieux.
— Pourvu seulement que le prix soit dans nos moyens ! — dit un autre.
— Et pourquoi n’accepterions-nous pas la terre ?
— C’est notre métier ! c’est la terre qui nous nourrit !
— Tout cela est commode à dire ! Mais encore nous faudrait-il de l’argent pour payer ! — fit une voix.
— C’est votre faute si vous n’en avez pas ! — déclara l’Allemand. — Vous n’aviez qu’à travailler et à garder votre argent.
— Vous n’avez pas à nous accuser, Basile Carlitch ! — répondit un maigre paysan au nez pointu. — Vous nous demandez pourquoi ? « Pourquoi as-tu lâché ton cheval dans le blé ? » Et nous, nous travaillons, ou bien nous sommeillons après l’ouvrage, et le cheval se sauve dans le blé, et toi tu nous mets à l’amende, tu nous arraches la peau !
— C’est à vous d’avoir plus d’ordre.
— Cela vous est facile à dire, de l’ordre ! Mais nous ne pouvons pas faire plus que nous ne pouvons.
— Mais, je vous le dis toujours, mettez des barrières à vos champs !
— Et vous, donnez-nous du bois ! — dit un petit homme sec qui se cachait derrière un groupe ; — l’été passé, j’ai voulu faire une barrière, j’ai coupé un arbre, et vous m’avez envoyé, pendant trois mois, nourrir mes poux en prison ! Les voilà vos barrières !
— Que dit-il ? — demanda Nekhludov.
— Le premier voleur du village ! — lui répondit, en allemand, le gérant. — Tous les ans il abat nos arbres ! Puis se tournant vers le paysan :
— Cela t’apprendra à respecter le bien d’autrui !
— Avec ça que nous ne vous respectons pas ! — fit un vieillard. — Nous sommes bien forcés de vous respecter, parce que nous sommes dans vos mains, vous nous tirez les boyaux !
— Allons, frère, on ne t’insulte pas, n’insulte pas non plus !
— Comment ! il ne m’insulte pas ? Il m’a cassé la gueule, l’autre année, et la chose en est restée là ! Au riche on ne fait pas de procès, c’est connu !
— Tu n’as qu’à vivre selon la loi !
Ainsi se poursuivait un tournoi de paroles, imprévu et inutile, ou chacun parlait sans but, et sans même savoir pourquoi il parlait. Nekhludov, impatienté, essaya de ramener l’entretien sur le sujet qu’il avait à cœur :
— Eh bien ! que décidez-vous pour cette cession de mes terres ? Y consentez-vous ? Et quel prix m’offrez-vous pour la location ?
— C’est vous qui êtes le marchand : à vous de fixer le prix !
Nekhludov indiqua un prix. Ce prix était infiniment inférieur à celui qui se payait d’ordinaire ; mais les paysans, naturellement, ne s’en mirent pas moins à marchander et à le trouver trop élevé. Nekhludov s’était attendu à ce que sa proposition fût accueillie avec enthousiasme : mais il s’était trompé, et la satisfaction des paysans, si elle existait, ne se laissait pas voir. Elle devait exister, cependant, et Nekhludov put reconnaître, à un signe certain, que sa proposition était pour les paysans une excellente aubaine, car, lorsque la discussion s’engagea sur la question de savoir qui louerait les terres, si c’était la collectivité entière des paysans ou seulement une société, très peu s’en fallut qu’on ne se battît, Les uns voulaient exclure de l’affaire les paysans indigents, pour être moins nombreux à se partager les profits ; les autres, ceux qu’on voulait exclure, protestaient et se débattaient. Enfin, grâce à l’intervention du gérant, le prix fut arrêté ; on convint des dates du paiement ; les paysans se dispersèrent avec force cris et gestes, et Nekhludov revint au bureau, pour rédiger avec le gérant le projet de contrat.
Tout se trouvait donc arrangé comme l’avait désiré et espéré Nekhludov. Les paysans avaient la terre à trente pour cent de moins qu’on ne la leur faisait payer habituellement, et, si le revenu de Nekhludov était réduit de moitié, il restait encore assez considérable, surtout avec le supplément qu’allait rapporter la vente des bois, de la ferme et du matériel de culture. Ainsi tout semblait parfait, et cependant Nekhludov éprouvait, de plus en plus, un sentiment d’ennui, de tristesse et de gène. Il avait cru voir que les paysans, en dépit des remerciements que quelques-uns d’entre eux lui avaient adressés, n’étaient pas aussi satisfaits qu’il l’avait espéré : c’était comme s’ils eussent attendu quelque chose de plus. Et il se disait que, en fin de compte, il s’était privé d’un grand profit sans avoir fait aux paysans un bien équivalent.
Le lendemain matin, après avoir tout réglé avec le gérant, Nekhludov repartit vers la gare, dans la troïka dont lui avait parlé, en termes si émus, son cocher de l’avant-veille. Les paysans qu’il rencontrait continuaient à discuter, à se quereller, à hocher la tête d’un air mécontent. Et il était, lui aussi, mécontent de lui-même. Il était mécontent sans savoir pourquoi ; il avait l’impression d’avoir échoué dans son entreprise, où il avait pourtant pleinement réussi ; et malgré lui il se sentait triste, et un peu honteux.
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III
De Kouzminskoïe, Nekhludov se rendit dans la propriété qui lui venait de ses tantes, celle-là même ou, jadis, il avait connu Katucha. Là aussi, comme à Kouzminskoïe, il voulait s’entendre avec les paysans pour la cession de ses terres : et il comptait, par la même occasion, recueillir tous les renseignements qu’il pourrait trouver au sujet de Katucha et de son enfant. Ce dernier était-il vraiment mort, ou sa mère ne l’avait-elle pas abandonné ?
Il arriva d’assez bonne heure au village où était la propriété. Il fut d’abord frappé de voir, en entrant dans la cour, l’état de délabrement de toutes les constructions, et en particulier de la vieille maison seigneuriale. Le toit de fer, autrefois peint en vert, avait rougi sous la rouille, et en plusieurs endroits le vent l’avait soulevé. Les planches qui recouvraient les murs avaient été dérobées sur beaucoup de points, évidemment dans les parties ou elles étaient les plus faciles à enlever ; et l’on voyait sortir du mur des gros clous tout rouillés. Les marches de bois et les auvents des deux perrons avaient pourri et s’étaient brisés ; un grand nombre de vitres, aux fenêtres, avaient été remplacées par des planches ; et tout, à l’intérieur, était sale et humide, depuis l’aile où demeurait l’économe jusqu’aux cuisines et aux écuries. Seul le jardin non seulement ne s’était pas délabré, mais au contraire avait poussé librement ; il était tout en fleurs. Derrière la clôture, comme de grands nuages blancs, Nekhludov voyait s’étaler les branches fleuries des cerisiers, des pommiers et des pruniers. Le bouquet de sureaux était en fleurs aussi, de la même façon qu’il l’était quatorze ans auparavant, lorsque Nekhludov, jouant aux courses avec la jeune Katucha devant ce bouquet, était tombé et s’était piqué aux orties du fossé. Un mélèze, planté près de la maison par Sophie Ivanovna, et que Nekhludov avait vu pousser, était maintenant devenu un grand arbre et avait pris un air ancien, tapissé du haut en bas d’une mousse verte et jaune. La rivière coulait librement, écumant avec bruit à l’écluse du moulin. Et dans la prairie, sur l’autre rive, paissait le troupeau commun du village.
L’économe, un séminariste manqué, s’avança en souriant au-devant de Nekhludov ; en souriant, il l’invita à entrer, et c’est en souriant qu’il le fit s’asseoir dans le bureau, comme si, par son sourire, il voulait exprimer quelque chose de particulier.
Le cocher qui avait amené Nekhludov repartit, après avoir reçu son pourboire. Un grand silence se répandit autour de la maison. Rapidement passa devant la fenêtre, en courant, une jeune fille aux pieds nus, vêtue d’une chemise brodée ; et derrière elle passa, courant aussi, un paysan chaussé de grosses bottes.
Nekhludov s’assit près de la fenêtre. Le souffle frais du printemps, soulevant ses cheveux sur son front en sueur, lui apportait une bonne odeur de terre nouvellement remuée. De la rivière venait à lui, mêlé aux fracas de l’eau dans l’écluse, le bruit régulier des battoirs frappant le linge. Et Nekhludov se rappelait comment, autrefois, quand il n’était encore qu’un jeune garçon innocent et naïf, il aimait à entendre ce bruit de battoirs sur le linge mouillé, et ce fracas de l’écluse, et comment le souffle printanier venait soulever ses cheveux sur son front ; et non seulement il revoyait en pensée le jeune garçon qu’il avait été, mais il se sentait redevenir ce jeune garçon, avec toute la fraîcheur, toute la pureté, tout le généreux enthousiasme de ses dix-huit ans ; et en même temps, comme cela arrive dans les rêves, il savait que c’était une illusion, il sentait que ce jeune garçon n’existait plus, et une profonde tristesse lui montait au cœur.
— À quelle heure ordonnez-vous qu’on vous serve le dîner ? — demanda l’économe avec un sourire.
— Quand vous voudrez ! Je n’ai pas faim. Je vais maintenant aller faire un tour au village.
— Ne voudriez-vous pas entrer d’abord chez moi ? Tout y est en ordre. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, si à l’extérieur…
— Plus tard, pas maintenant. Mais dites-moi, savez-vous s’il y a ici une femme du nom de Matrena Charina ?
C’était le nom de la tante de Katucha, chez qui celle-ci avait accouché.
— La Charina ? Mais oui, elle est ici, dans le village. Ah ! que d’ennuis elle me donne ! C’est elle qui tient le cabaret. Je la gronde, je la menace de la renvoyer si elle ne me paie pas ; mais, au dernier moment, c’est plus fort que moi, j’ai pitié d’elle. La pauvre vieille ! Et puis elle a de la marmaille avec elle ! — dit l’économe, souriant de cet éternel sourire qui exprimait à la fois son désir d’être aimable envers son maître et sa certitude que celui-ci devait, sur toute chose, être de son avis.
— Et ou demeure-t-elle ? Je voudrais aller la voir.
— Au bout du village, de l’autre côté, la troisième maison avant la dernière. À votre gauche vous verrez une maison de briques ; tout de suite après, c’est son cabaret. Mais, du reste, si vous voulez, je vais vous conduire !
— Non, merci, je trouverai bien ! Et vous, pendant ce temps, je vous prierai de rassembler les paysans devant la maison, parce que j’ai à m’entendre avec eux au sujet des terres.
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IV
Dans le sentier qui traversait la prairie, Nekhludov rencontra la même jeune paysanne qu’il avait vue, tout à l’heure, passer en courant devant la maison. Elle revenait du village et continuait à courir, remuant très vite ses gros pieds nus. Sa main gauche, pendante, rythmait sa course ; de sa main droite, elle tenait étroitement serré contre sa poitrine un petit coq rouge qui, balançant sa crête pourpre, et gardant une parfaite apparence de tranquillité, s’amusait tantôt à étendre, tantôt à ramener vers lui une de ses pattes noires. En s’approchant du barine, la jeune fille ralentit son pas ; quand il passa près d’elle, elle s’arrêta, le salua respectueusement ; et puis elle reprit sa course en compagnie de son coq.
Près du puits, Nekhludov dépassa une vieille femme qui marchait, toute courbée, portant un énorme seau d’eau. La vieille, dès qu’elle le vit, déposa son seau et lui fit, elle aussi, un profond salut.
Derrière le puits commençait le village. La journée était claire et chaude, trop chaude même pour la saison ; les nuages s’amassaient et, par moments, couvraient le soleil. La longue rue montante qui formait le village était toute remplie d’une aigre, piquante, mais non déplaisante odeur de fumier, se dégageant à la fois et des chariots qui grimpaient le long de la rue, et des tas de fumier amassés dans les cours, dont les portes étaient grandes ouvertes. Les paysans qui marchaient derrière les chariots, pieds nus, avec des taches de fumier sur leurs chemises et leurs pantalons, considéraient d’un œil curieux le grand et robuste barine, en costume de drap gris doublé de soie, se promenant dans le village avec sa belle canne au pommeau d’argent. Les femmes, pour le regarder, sortaient de leurs maisons ; se le désignant l’une à l’autre, elles le suivaient des yeux. Devant une des portes, Nekhludov fut arrêté, au passage, par un grand chariot qui sortait d’une cour, chargé jusqu’en haut de fumier entassé. Un jeune paysan chaussé de laptis, et très haut sur jambes, s’occupait de faire sortir les chevaux dans la rue. Un poulain gris bleu, déjà, franchissait la porte, lorsque, s’effrayant de Nekhludov, il se rejeta sur sa mère, qui fit un mouvement d’inquiétude et hennit un instant. Tout cela sous les yeux d’un vieux paysan maigre et sec, nu-pieds lui aussi, vêtu d’un pantalon à raies et d’une longue blouse où se dessinaient, par derrière, les os pointus de son épine dorsale. Quand enfin le chariot se trouva dans la rue, le vieillard s’avança sur la porte et s’inclina devant Nekhludov.
— Le parent de nos deux dames défuntes, peut-être ?
— Oui, parfaitement.
— Heureuse arrivée ! Eh bien ! on est venu nous voir ? — poursuivit le paysan, qui aimait à parler.
— Oui… Et vous, comment vivez-vous ? — demanda Nekhludov, ne sachant que dire.
— Comment nous vivons ? Hélas ! tout à fait misérable, notre vie ! — répondit le vieux, visiblement enchanté de cette occasion de causer.
— Misérable ! Et pourquoi ? — fit Nekhludov en s’approchant de la porte.
— Ah ! une triste vie !
Le vieillard, tout en parlant, refoulait Nekhludov à l’intérieur de la cour.
— Vois-tu, j’ai douze personnes dans ma maison ! — poursuivait-il. Et il montrait du doigt deux femmes qui, les manches de leurs chemises retroussées, les jupes relevées jusqu’au-dessus des genoux, se tenaient debout, des fourches en main, sur ce qui restait du tas de fumier.
— Tous les mois, il me faut acheter six livres de farine : et où les prendre ?
— Mais n’as-tu pas ta farine à toi ?
— Ma farine à moi ? — s’écria le vieillard avec un sourire dédaigneux. — Ce que j’ai de terre suffit tout juste pour trois personnes ! À Noël, toute la provision est épuisée !
— Mais alors, comment faites-vous ?
— Il faut bien s’arranger ! Voilà : un de mes fils est en service ; et puis nous empruntons chez Votre Excellence. Si au moins on avait de quoi payer les impôts !
— Combien, les impôts ?
— Dix-sept roubles, rien que pour nous seuls ! Ah ! mon Dieu, je me demande comment je m’en tirerai !
— Ne pourrais-je pas entrer dans ta maison ? — demanda Nekhludov en s’avançant dans la cour, le long du tas de fumier dont la forte odeur lui remplissait les narines.
— Mais sans doute ! — répondit le vieillard.
Puis, d’un mouvement rapide de ses pieds nus, il devança Nekhludov et lui ouvrit la porte de la maison.
Les deux femmes, tout en rajustant leurs fichus sur leurs têtes et en abaissant leurs jupes, regardaient avec une certaine frayeur cet élégant barine, si propre, avec ses boutons de manchettes dorés, et qui faisait mine de vouloir entrer dans leur maison !
Dans la maison, Nekhludov traversa un petit corridor et arriva à l’isba, étroite et sombre, imprégnée d’une forte odeur de mauvaise cuisine ! Près du poêle se tenait une vieille femme dont les manches retroussées mettaient à nu les bras maigres et les mains noires aux veines saillantes.
— C’est notre barine, qui est entré nous faire visite en passant ! — lui dit le vieux.
— Mon humble salut ! — Et la vieille femme, en s’inclinant, ramenait sur ses bras les manches de sa chemise.
— J’ai voulu voir un peu comment vous viviez ! — dit Nekhludov.
— Eh bien ! tu peux le voir, comment nous vivons ! — répondit hardiment la vieille femme, en secouant la tête d’un geste expressif. — L’isba menace de s’écrouler : bien sûr, elle tuera quelqu’un. Mais le vieux trouve que c’est bien ainsi ! Et alors nous vivons, nous menons grand train ! Tu vois, je m’occupe à faire le dîner. Toute la maison, c’est moi qui la nourris !
— Et qu’est-ce que vous allez manger pour dîner ?
— Ce que nous allons manger ? Oh ! nous allons nous en payer ! Premier plat : du pain et du kvass ; deuxième plat, du kvass et du pain !
Et la vieille se mit à rire, ouvrant toute grande sa bouche édentée.
— Non, mais, sans plaisanterie, montrez-moi ce que vous allez manger aujourd’hui !
— Eh bien ! la mère, — dit le vieux, — montre-le-lui ! Sa femme secoua de nouveau la tête.
— Ha ! ha ! on a eu l’idée de venir voir notre nourriture de moujiks ! Ah ! tu es un drôle de barine, je n’en ai jamais vu comme toi ! Tout, il veut tout connaître. Eh bien ! nous allons avoir du pain et du kvass, et puis de la soupe aux choux, et puis encore des pommes de terre.
— Et c’est tout ?
— Qu’est-ce que tu voudrais encore de plus ? — répondit la vieille femme en souriant d’un air fin, les yeux tournés vers la porte.
Par la porte, restée ouverte, Nekhludov vit que le corridor était plein de monde. Il y avait là des enfants, des jeunes filles, des femmes avec des nouveau-nés sur leur sein ; et toute cette foule, se pressant devant la porte, considérait le singulier barine qui venait s’informer de la nourriture des moujiks. De la venait, sans doute, le sourire malin de la vieille femme, évidemment très fière de la façon dont elle savait se comporter avec un barine.
— Oui, une bien triste vie que la nôtre, on peut le dire ! — reprit le vieux. — Hé ! dites donc, qu’est-ce que vous voulez ici ? — s’écria-t-il, se tournant vers les curieux qui faisaient mine d’entrer.
— Et maintenant, adieu, je vous remercie ! — dit Nekhludov éprouvant un mélange de malaise et de honte dont il préférait ne pas approfondir la cause.
— Merci humblement d’être venu nous voir ! — dit le vieux.
Dans le corridor, la foule, s’écartant vivement devant Nekhludov, le laissa passer, bouchées béantes. Mais dans la rue, tandis qu’il se préparait à poursuivre sa promenade, il aperçut deux petits garçons nu pieds qui marchaient derrière lui. L’un, l’aîné, portait une chemise sale, mais qu’on devinait avoir été blanche ; l’autre avait une chemise rose toute rapiécée. Nekhludov se retourna vers eux.
— Et maintenant où vas-tu ? — lui demanda le petit à la chemise blanche.
— Je vais chez Matrena Charina ! — répondit Nekhludov. — La connaissez-vous ?
Le plus petit des deux garçons se mit à rire. L’autre répondit très sérieusement :
— Quelle Matrena ? Elle est vieille ?
— Oui, une vieille !
— Alors, ça sera, bien sûr, la Séménicha ! C’est à l’autre bout du village ! Nous allons t’y conduire. N’est-ce pas, Fédka, que nous allons le conduire ?
— Et les chevaux ?
— Bah ! ça ne fait rien !
Fédka en convint ; et tous trois ils montèrent la longue rue du village.
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V
Nekhludov se sentait très à l’aise avec les deux gamins qui, d’ailleurs, tout le long de la route, le divertissaient de leur bavardage. Le plus petit, l’enfant en chemise rose, ne riait plus, et parlait avec autant d’intelligence et de sérieux que son compagnon.
— Eh bien ! et qui est-ce qui est le plus pauvre, dans le village ? — demanda Nekhludov.
— Le plus pauvre ? Mikail est pauvre, et puis Sémène ! Makarov, mais c’est encore Marthe qui est la plus pauvre !
— Et Anissia, celle-là est encore plus pauvre ! Anissia n’a pas même de vache ! Elle mendie !
— C’est vrai qu’elle n’a pas de vache, — dit l’aîné des deux gamins, — mais chez elle ils ne sont que trois, et chez Marthe ils sont cinq !
— Oui, mais Anissia est veuve !
— Tu dis qu’Anissia est veuve ; mais Marthe, c’est comme si elle était veuve aussi ! Elle n’a tout de même pas son mari !
— Et où est-il, son mari ? — demanda Nekhludov.
— Il nourrit ses poux en prison ! — répondit l’aîné des enfants.
— L’année passée, — interrompit le plus petit, — il avait coupé deux bouleaux : alors on l’a mis en prison. Il y a plus de six mois de ça ; alors sa femme mendie. Elle a trois enfants, et puis sa mère qu’elle nourrit !
— Et où demeure-t-elle ?
— Tiens, voila sa maison ! — dit le gamin en désignant du doigt une maison devant laquelle se traînait avec effort, sur deux jambes arquées, un tout petit garçon à la tête blanche.
— Vasska, méchant polisson, veux-tu rentrer bien vite ! — cria, de la maison, une femme encore jeune, vêtue d’une chemise et d’une jupe si sales qu’on les aurait dites toutes couvertes de cendres.
Et s’élançant dans la rue d’un air épouvanté, sans oser lever les yeux sur Nekhludov, elle saisit son enfant et l’emporta dans la maison.
C’était cette même femme dont le mari était en prison, depuis six mois, pour avoir coupé deux bouleaux dans les bois de Nekhludov.
— Eh bien ! et Matrena, est-ce qu’elle est pauvre aussi ? — demanda Nekhludov, comme ils approchaient de l’extrémité du village.
— Comment serait-elle pauvre ? elle vend à boire ! — répliqua d’un ton décidé le petit garçon à la chemise rose.
Devant la porte de Matrena, Nekhludov prit congé de ses deux compagnons. La maison de la vieille femme était petite et ne contenait qu’une seule pièce. Lorsque Nekhludov y pénétra, Matrena était en train de tout mettre en ordre, avec l’aide de l’aînée de ses petites-filles. Deux autres enfants sortirent d’un coin en apercevant le nouveau venu, et vinrent se placer devant la porte, en s’appuyant au linteau d’un air à la fois effrayé et curieux.
— Qu’est-ce qu’il vous faut ? — demanda, d’une voix aigre, la vieille femme, ennuyée d’être dérangée dans son travail, et qui, de plus, comme cabaretière, était tenue à se méfier des figures inconnues.
— Je suis… de la ville… je veux vous parler. La vieille, sans répondre, l’examinait de ses petits yeux. Soudain l’expression de son visage se transfigura.
— Ah ! c’est toi, mon agneau ! Et moi, vieille bête, qui ne te reconnaissais pas ! Et je me disais : C’est, bien sûr, un passant qui va me demander quelque chose ! Pardonne-moi, au nom du Christ !
Elle parlait d’une voix caressante et flûtée.
— Ne pourrais-je pas vous dire quelques mots en particulier ? — demanda Nekhludov, en désignant des yeux la porte, restée ouverte, où se tenaient les enfants, et où venait d’apparaître une maigre jeune femme, portant sur son bras un enfant vêtu de chiffons rapiécés, un malheureux petit être blême et souffreteux, mais qui n’en gardait pas moins un sourire aux lèvres.
— Qu’est-ce que vous avez à voir ici ? Attendez un peu que je prenne mon bâton ! — cria Matrena, se tournant vers la porte. — Filez bien vite et fermez la porte !
Les trois enfants s’enfuirent. La jeune femme s’éloigna aussi, fermant la porte derrière elle.
— Et moi qui me demandais qui était là ! Et c’était mon jeune barine lui-même, mon oiseau d’or, mon bijou qu’on ne se lasse pas de voir ! Assieds-toi, Votre Excellence, assieds-toi là sur le banc ! — poursuivit-elle, après avoir soigneusement essuyé le banc qu’elle lui indiquait. — Et moi qui pensais que c’était le diable qui venait me tourmenter, et voilà que c’était mon barine, mon bienfaiteur, mon nourricier ! Pardonne-moi, c’est l’âge qui me rend aveugle !
Nekhludov s’assit. La vieille resta debout devant lui, tenant son menton dans sa main droite, et supportant de la main gauche le coude de son bras droit. Et elle poursuivit, de sa voix flûtée :
— Et voilà les années qui passent, Votre Excellence ! Mais beau tu étais, et tu es devenu encore plus beau !…
— Voici ce que c’est ! Je suis venu vous demander un renseignement. Vous souvenez-vous encore de Katucha ?
— Catherine, qui était au château ? — Comment ne m’en souviendrais-je pas ? Elle était ma nièce ! Comment ne m’en souviendrais-je pas ? Ah ! elle m’en a fait verser des larmes, celle-là. ! C’est que, voyez-vous, je sais tout ce qui s’est passé. Hé ! petit père, qui est-ce qui n’a pas péché contre Dieu et contre le tsar ? C’est la jeunesse qui est cause de tout ! Que faire ? Et puis il y en a bien d’autres qui, à ta place, l’auraient abandonnée, tandis que toi, comme tu l’as récompensée ! Cent roubles, que tu lui as donnés ! Et elle, qu’est-ce qu’elle a fait ? Impossible de lui faire entendre raison ! Ah ! si elle m’avait écoutée, elle serait si heureuse ! Elle a beau être ma parente, vois-tu, je suis bien forcée d’avouer qu’elle n’a pas de tête ! Elle aurait si bien pu rester dans une bonne place que je lui avais moi-même procurée ! Mais non, elle n’a pas voulu s’humilier, elle a insulté son maître ! Est-ce que nous avons le droit d’insulter nos maîtres ? Et alors on l’a renvoyée ! Et dans une autre place, qu’elle a eue ensuite, chez un forestier, une belle place aussi, là non plus elle n’a pas voulu rester.
— Je voulais vous demander si vous aviez entendu parler de son enfant.
— Si j’en ai entendu parler ? Mais c’est ici qu’il est né ! Un beau petit garçon que c’était ! Mais très difficile ! Il ne laissait pas à sa mère un moment de repos ! Alors je l’ai fait baptiser, comme de juste ; et puis, je l’ai envoyé dans un asile. Hé ! quoi ! le petit ange, que serait-il devenu si sa mère était morte ? D’autres font autrement : ils gardent l’enfant, ne le nourrissent pas, et Dieu le reprend. Mais moi je me suis dit : Non, mieux vaut qu’il vive ! Alors, comme on avait de l’argent, je l’ai fait conduire à l’asile.
— Et savez-vous le numéro sous lequel on l’a inscrit ?
— Oui, il y avait bien un numéro. Mais le pauvre petit ange est mort tout de suite en arrivant. Elle me l’a bien dit : « J ’étais à peine arrivée à l’asile qu’il est mort ! »
— Qui ça, elle ?
— Mais la femme qui a porté l’enfant ! Elle demeurait à Skorodno. C’était une femme qui faisait toute sorte de commissions de ce genre. On l’appelait Mélanie. Elle est morte à présent. Une femme bien intelligente ! Voici comment elle faisait. Quand on lui apportait un enfant, au lieu de le conduire tout de suite à l’asile, elle le gardait chez elle. Et puis elle le nourrissait ; et, quand on lui en apportait un autre, elle le gardait aussi. Elle attendait d’en avoir trois ou quatre, pour les conduire tous ensemble à l’asile. Mais l’enfant de Catherine, elle ne l’a pas gardé plus de huit jours.
— Et comment était-il ? Un bel enfant ? — demanda Nekhludov d’une voix tremblante.
— Oh ! un enfant trop beau ! Il ne pouvait pas vivre. C’était tout ton portrait ! — ajouta la vieille avec un clignement de ses petits yeux.
— Et de quoi est-il mort ? Sans doute on l’aura mal nourri ?
— Hé ! petit père, comment l’aurait-on bien nourri ? Bien sûr, ce n’était pas son enfant, à cette Mélanie. Le tout était de le conduire en vie jusqu’à l’asile. Et puis, tu sais, elle a rapporté des certificats ! Tout était bien en règle. Voilà une femme qui en avait, de la tête !
À cela se borna tout ce que Nekhludov put apprendre de son enfant.
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VI
Quand Nekhludov, après avoir dit adieu à la vieille Matrena, sortit de chez elle, il aperçut les deux gamins, le blanc et le rose, qui l’attendaient dans la rue. D’autres enfants étaient venus se joindre à eux, et aussi quelques femmes, parmi lesquelles il reconnut la malheureuse créature qui portait sur son bras le petit garçon blême vêtu de loques rapiécées.
Le petit continuait à sourire, d’un étrange sourire de ses traits vieillots.
Nekhludov demanda qui était cette femme.
— C’est Anissia, celle dont je t’ai parlé ! — dit un des gamins. — J’ai été la chercher pour que tu la voies. Nekhludov se tourna vers Anissia.
— Comment vivez-vous ? De quoi ? — demanda-t-il.
— De quoi je vis ? De ce qu’on me donne, — répondit Anissia.
Et elle se mit à pleurer.
L’enfant vieillot continuait à sourire, en remuant ses petites jambes, maigres comme des bâtons.
Nekhludov tira son portefeuille de sa poche et donna dix roubles à la mère. Il n’avait pas fait deux pas lorsque vint l’aborder une autre femme avec un enfant au sein : puis une vieille, puis encore une autre. Toutes parlaient de leur misère et demandaient un secours. Nekhludov distribua entre elles une cinquantaine de roubles qu’il avait sur lui ; et c’est avec un profond sentiment de tristesse qu’il s’en retourna vers le bureau de l’économe.
Celui-ci, venant à sa rencontre avec son éternel sourire, lui annonça que les paysans se rassembleraient à la tombée du soir. Nekhludov, en attendant, alla se promener dans le jardin, par les vieux sentiers que l’herbe avait envahis, et que jonchaient les fleurs blanches et roses des pommiers. Il marchait, et toujours reparaissait devant lui le souvenir de ce qu’il avait vu. Et il songeait, tristement :
« Ces malheureux périssent, faute d’avoir de la terre qui puisse les nourrir, cette terre sans laquelle personne ne peut vivre, cette terre qu’eux-mêmes cultivent pour que d’autres en vendent le produit à l’étranger et s’achètent, en échange, des pelisses, des cannes, des calèches, des bronzes, etc. Quand des chevaux, enfermés dans un pré, ont mangé toute l’herbe qui s’y trouvait, ils maigrissent, et ils meurent de faim si on ne leur donne pas la possibilité de profiter de l’herbe qui se trouve dans le pré voisin : de même il en est de ces malheureux. Et ils meurent sans même s’en apercevoir, accoutumés qu’ils sont à une organisation qui a précisément pour objet de les faire mourir : une organisation qui compte parmi ses principaux éléments le meurtre des enfants, le surmenage des femmes, l’insuffisance de nourriture pour les jeunes et les vieux. Ainsi, peu à peu, ils en viennent à perdre tout à fait de vue le mal qui pèse sur eux. Et alors nous, les auteurs de ce mal, nous en venons à le considérer comme naturel et nécessaire : de sorte que, dans nos facultés, dans nos administrations, et dans nos journaux, nous dissertons à loisir sur les causes de la misère des paysans et sur les divers moyens d’y remédier, tandis que nous laissons subsister, sans y faire jamais la moindre allusion, l’unique cause de cette misère, en continuant à priver les paysans de la terre dont ils ont besoin. »
Tout cela était maintenant si clair pour Nekhludov que, de plus en plus, il s’étonnait d’avoir pu longtemps ne pas le comprendre. Il comprenait avec une évidence parfaite que le seul remède à la misère des paysans était de leur rendre la terre, pour qu’ils s’en nourrissent. Il comprenait que les enfants, en particulier, mouraient parce qu’ils manquaient de lait, et qu’ils manquaient de lait parce que leurs parents n’avaient point de prés pour faire paître leurs vaches.
Et il se rappela tout à coup les théories d’Henry George et l’enthousiasme qu’il avait eu pour elles ; et il s’étonna d’avoir pu oublier tout cela. « La terre ne saurait être un objet de propriété particulière ; elle ne saurait être un objet de vente et d’achat, pas plus que l’eau, pas plus que l’air, pas plus que les rayons du soleil. Tous les hommes ont un droit égal à la terre, et à tous les biens qu’elle produit. »
Et Nekhludov comprit alors d’où lui venait la honte qu’il éprouvait au souvenir de ses arrangements à Kouzminskoïe. C’est qu’il avait voulu se duper soi-même. Sachant que l’homme n’a aucun droit de posséder la terre, il s’était cependant reconnu ce droit, et il avait fait remise aux paysans d’une partie d’un bien que, dans le fond de son âme, il savait qu’il n’avait pas le droit de posséder.
« Aujourd’hui du moins je ferai autrement, et je déferai ensuite ce que j’ai fait à Kouzminskoïe ! » Et il arrêta aussitôt, dans sa pensée, un nouveau projet, qui consistait à louer ses terres aux paysans, mais de telle façon que le prix qu’ils paieraient pour la location ne serait point pour lui, mais pour eux-mêmes, et leur servirait à payer leurs impôts, comme aussi à défrayer d’autres dépenses d’utilité générale. Ce n’était pas encore l’idéal qu’il avait rêvé ; mais il ne voyait, dans les circonstances présentes, aucune autre combinaison qui s’en approchât davantage. Et puis l’essentiel était qu’il renonçât, pour sa part, à user de son droit légal de possession de la terre.
Quand il revint au logement de l’économe, celui-ci avec un sourire particulièrement empressé, lui annonça que le dîner était prêt, ajoutant qu’il craignait seulement qu’il ne fût un peu brûlé, malgré tous les soins qu’avait apportés à sa préparation sa femme, avec l’aide de la jeune fille qui faisait leur ménage.
La table était couverte d’une nappe grossière ; et sur la table, dans une soupière en vieux Saxe aux anses brisées (dernier vestige de l’ancien luxe du château), fumait une soupe de pommes de terre, faite avec la viande de ce même coq que Nekhludov avait vu. quelques heures auparavant, étendant tantôt l’une, tantôt l’autre de ses pattes noires. Maintenant le coq était dépecé, et Nekhludov voyait ces mêmes pattes nager dans la soupe. Et après la soupe, ce fut encore le coq qui reparut sur la table, entouré d’une sauce au beurre et au sucre. Et, pour médiocre que fût tout cela, Nekhludov mangeait avec appétit ; à peine s’il faisait attention à ce qu’il mangeait, tout entier à la pensée du nouveau projet qu’il avait formé et qui, aussitôt, avait dissipé son ennui et sa mauvaise humeur.
La femme de l’économe, par la porte entre-bâillée, suivait des yeux la façon dont la jeune fille servait Nekhludov. l’économe, fier des talents culinaires de sa femme, Souriait d’un sourire de plus en plus épanoui.
Après le dîner, Nekhludov força l’économe à s’asseoir à la table. Il éprouvait le besoin de parler, de faire part à quelqu’un, à n’importe qui, des grandes pensées qui agitaient son cœur. Et il exposa à l’économe son projet d’abandonner ses terres aux paysans ; après quoi il lui demanda ce qu’il en pensait. L’économe sourit d’un sourire qui signifiait que lui-même, depuis longtemps, pensait tout cela, et qu’il était bien aise de l’entendre dire ; mais, en réalité, il n’avait absolument rien compris. Et ce n’était point que Nekhludov se fût mal exprimé ; mais le projet de Nekhludov partait d’un désir de renoncer à son intérêt personnel pour l’intérêt des autres ; et, d’autre part, l’économe était profondément convaincu de l’impossibilité qu’il y avait, pour tout homme, à s’occuper d’autre chose que de son propre intérêt. De telle sorte qu’il s’imaginait n’avoir pas bien entendu, en entendant Nekhludov lui dire sa résolution de consacrer tout le revenu de ses terres à constituer un capital commun pour les paysans.
— C’est parfait ! — répondit-il. — Ainsi, vous voulez louer vos terres et en toucher la rente ?
— Mais pas du tout ! Comprenez-moi bien. Je veux leur faire complètement don de mes terres !
— Mais alors, — s’écria l’économe, cessant de sourire, — mais alors vous ne toucherez pas de revenu ?
— Eh bien ! non ! J’y renonce !
L’économe soupira profondément ; mais dès l’instant d’après il se remit à sourire. Maintenant il avait compris. Il avait compris que Nekhludov était un peu fou ; et aussitôt il n’avait plus songé, dans son projet, qu’aux moyens qu’il y aurait pour lui d’en tirer quelque profit. Désormais le projet de Nekhludov était pour lui une chose admise, une excentricité dont il ne pensait plus même à s’étonner ; et il s’ingéniait à chercher les profits qu’il en pourrait tirer.
Mais quand il découvrit, au bout d’un moment, que le projet de Nokhludov ne pourrait lui être d’aucun profit, il se sentit de nouveau plein de malveillance. Il continua cependant à sourire, pour être agréable à Nekhludov, qui était son maître.
Nekhludov, voyant que l’économe ne le comprenait pas, le laissa, et alla dans le bureau, où, sur une table ancienne toute tachée d’encre et tout entaillée de coups de canif, il écrivit le plan de sa combinaison.
Cependant le soleil s’était couché, tandis que la lune venait d’apparaître. Une nuée de cousins avait envahi la chambre et tournait, bourdonnante, autour du jeune homme. Celui-ci, tout en écrivant, entendait par la fenêtre le bruit des troupeaux qui rentraient, le grincement des portes qui s’ouvraient dans les cours, les voix de paysans qui se rendaient au bureau. Il se hâta d’achever d’écrire et, appelant l’économe, il lui déclara qu’il ne voulait pas que les paysans vinssent au bureau, mais que lui-même irait leur parler dans le village, en tel ou tel endroit qui leur conviendrait ; après quoi, ayant avalé au galop le verre de thé que venait de lui servir l’économe, il prit de nouveau le chemin du village.
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VII
Réunis en foule dans la cour du staroste, les paysans s’entretenaient bruyamment ; mais, dès qu’ils aperçurent Nekhludov, ils firent silence, et, comme ceux de Kouzminskoïe, les uns après les autres ils ôtèrent leurs casquettes. Ces paysans étaient beaucoup moins civilisés que ceux de Kouzminskoïe ; presque tous étaient vêtus de caftans cousus par leurs femmes, et portaient des laptis aux pieds. Quelques-uns étaient même pieds nus ; d’autres étaient en bras de chemise, tels qu’ils venaient de rentrer des champs.
Faisant un effort sur lui-même pour vaincre sa timidité, Nekhludov, dès le début de son discours, leur annonça qu’il avait formé le projet de leur abandonner ses terres. Les paysans écoutaient en silence, et sans que leur visage manifestât aucune émotion.
— J’estime en effet, — poursuivit Nekhludov en rougissant, — que tout homme a le droit de profiter de la terre !
— Cela est vrai ! Cela est tout à fait vrai ! — firent quelques voix.
Continuant son discours, Nekhludov leur dit que le revenu de la terre devait être partagé entre tous, et que, par conséquent, il se proposait de leur céder ses terres moyennant une rente qu’ils fixeraient eux-mêmes, et qui servirait à leur constituer un capital social, destiné à leur usage commun.
De nouveau s’élevèrent quelques paroles d’approbation ; mais les visages sérieux des paysans devenaient de plus en plus sérieux, et leurs regards, d’abord fixés sur leur barine, se baissaient vers le sol, comme s’ils eussent craint de faire honte à Nekhludov en lui laissant voir qu’ils avaient pénétré sa ruse et que personne d’entre eux ne serait sa dupe.
Nekhludov parlait cependant aussi clairement qu’il pouvait, et les paysans étaient loin d’être inintelligents ; mais ils ne le comprenaient pas, ni ne pouvaient le comprendre ; et cela pour la même raison qui avait longtemps empêché l’économe de le comprendre. Ils étaient profondément convaincus que tout homme avait pour unique souci de chercher son propre avantage, Pour ce qui était des économes, en particulier, les paysans savaient par expérience, depuis plusieurs générations, que tout économe cherchait toujours son avantage propre aux dépens du leur : et, en conséquence, lorsque l’économe les ressemblait et leur soumettait quelque proposition nouvelle, ils savaient d’avance que ce devait être, uniquement, pour les entortiller dans quelque nouvelle ruse.
— Eh bien, quel prix offrez-vous pour la terre ? — demanda Nekhludov.
— Comment offririons-nous un prix ? Cela nous est impossible ! La terre est à vous, c’est vous qui pouvez tout ! — répondirent des voix dans la foule.
— Mais puisque je vous dis que c’est vous-mêmes qui profiterez de cet argent pour vos besoins communs !
— Nous ne pouvons pas faire cela !
— Tâchez donc de comprendre ! — s’écria l’économe qui était venu derrière Nekhludov, et qui croyait devoir s’entremettre pour aplanir l’affaire. — Vous n’entendez donc pas que le prince vous propose de louer la terre pour de l’argent, mais pour que cet argent vous appartienne, pour qu’il vous constitue un capital dont vous profitiez tous ?
— Nous comprenons parfaitement le prince ! — dit, sans relever les yeux, un petit vieillard édenté, à la mine hargneuse. — C’est comme si cet argent était mis dans une banque, quoi ! Mais nous, en attendant, nous devrons payer à l’échéance ! Et c’est ce que nous ne voulons pas ! Nous avons déjà assez de peine à nous tirer d’affaire sans cela ! Ce serait, pour le coup, notre ruine complète !
— Il a raison ! C’est bien certain ! Nous aimons mieux rester comme par le passé ! — s’écrièrent des voix mécontentes, voire même fâchées.
Mais le mécontentement s’accrut encore, et la résistance, lorsque Nekhludov dit qu’il laisserait, dans le bureau de l’économe, un contrat signé par lui, et que les paysans devraient signer aussi.
— Signer ! Pourquoi irions-nous signer ? Comme nous travaillons maintenant, nous continuerons à travailler ! À quoi bon tout cela ? Nous ne sommes pas des greffiers, nous sommes ignorants !
— Nous ne pouvons pas consentir à cela, parce que nous n’avons pas l’habitude de ces sortes d’affaires ! Que les choses restent plutôt comme elles étaient ! Voilà ce que nous demandons ! Qu’on nous change seulement les semences ! — criaient des voix.
« Changer les semences » signifiait que, jusque-là, c’étaient les paysans eux-mêmes qui devaient fournir le grain dans les champs où ils travaillaient, et qu’ils demandaient maintenant que le grain leur fût fourni par le propriétaire.
— Ainsi, vous refusez ? Vous ne voulez pas que je vous abandonne mes terres ? — demanda Nekhludov, s’adressant à une jeune paysan à la figure luisante, vêtu d’un caftan rapiécé, et pieds nus, qui tenait dans sa main gauche sa casquette déchirée, avec le geste particulier des soldats quand leurs chefs leur commandent de se découvrir.
— Parfaitement, Excellence ! — répondit le paysan, non déshabitué encore de la discipline militaire.
— C’est donc que vous avez assez de terre ? — reprit Nekhludov.
— Quelle terre ? Nous n’avons pas de terre ! — répliqua l’ancien soldat d’un ton d’amabilité contrainte.
— N’importe ? Vous réfléchirez à ce que je vous ai dit ! — déclara Nekhludov, stupéfait.
Et il leur répéta, une fois de plus, sa proposition.
— C’est tout réfléchi ! Il en sera comme nous l’avons dit ! — répondit le vieillard édenté, la mine toujours hargneuse.
— Je resterai ici jusqu’à demain. Si vous changez d’avis, vous viendrez me le dire !
Les paysans ne répondirent pas.
S’étant convaincu qu’il ne pourrait en rien tirer ce soir-là, Nekhludov revint tristement au château.
— Voyez-vous, prince, — lui dit l’économe avec son sourire empressé, — jamais vous n’arriverez à vous entendre avec eux : cette espèce-là est têtue comme des mulets. Quand elle s’est mis quelque chose en tête, rien au monde ne la fera changer. Et puis ils ont toujours peur de tout. Et pourtant ils ne sont pas bêtes ! Il y en a même là-dedans qui, pour des moujiks, sont très intelligents, par exemple ce vieux qui criait si fort, le plus enragé de tous pour repousser vos offres ! Quand il vient au bureau, et que je l’invite à prendre du thé, il comprend tout, il parle de tout ; c’est un plaisir de causer avec lui. Mais, en assemblée, vous l’avez vu, il devient un autre homme ! Impossible de lui faire entrer une idée dans la cervelle.
— Mais alors ne pourrait-on pas faire venir ici quelques-uns d’entre eux, les plus intelligents ? — demanda Nekhludov. — Je leur expliquerais l’affaire en détail.
— Oui, cela se peut fort bien ! — répondit l’économe.
— Eh bien ! s’il vous plaît, faites-les venir demain matin.
— Rien de plus facile ! Demain matin ils seront ici.
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VIII
Au sortir du bureau, Nekhludov se rendit dans la chambre qu’on lui avait préparée pour la nuit. Il y trouva un grand lit très haut, avec un édredon, deux oreillers, et une belle couverture de soie rouge piquée, évidemment prêtée par la femme de l’économe. Celui-ci, après avoir conduit Nekhludov dans la chambre, lui demanda s’il ne voudrait pas, avant de se coucher, finir ce qui restait du dîner. Nekhludov le remercia ; et l’économe le laissa seul, non sans s’être encore excusé de la pauvre façon dont il l’avait reçu.
Le refus opposé par les paysans, qui avait un instant attristé Nekhludov, ne l’attristait plus. Au contraire, et bien que, à Kouzminskoïe, les paysans l’eussent en fin de compte remercié, tandis qu’ici ils lui avaient montré du mécontentement et même de l’hostilité, il se sentait étrangement tranquille et joyeux.
Trouvant étouffante l’atmosphère de la chambre, il sortit dans la cour avec l’intention d’aller vers le jardin ; mais il se souvint de la terrible nuit, de la fenêtre éclairée de l’office, du perron de derrière la maison, et il ne se sentit pas le courage de revoir des lieux qui étaient pour lui trop pleins de ces souvenirs. Il s’assit sur le perron de devant ; et, aspirant le fort parfum des jeunes pousses de bouleaux dont l’air tiède de la nuit était imprégné, longtemps il regarda les taches sombres des arbres, écouta le bruit du moulin et le chant d’un oiseau qui sifflait, tout près, dans un buisson. La lumière s’éteignit aux fenêtres de l’appartement de l’économe ; le croissant de la lune caché sous les nuages reparut, à l’ouest, derrière les granges ; et d’instant en instant des éclairs de chaleur vinrent illuminer le jardin fleuri. Puis se fit entendre un tonnerre lointain ; et une masse sombre, peu à peu, envahit tout un coin du ciel. L’oiseau qui sifflait se tut. Au bruit de l’eau écumant dans l’écluse se mêla le cri effaré des oies ; et bientôt, dans le village et dans la basse-cour, retentit le chant des coqs, ce chant qu’ils ont l’habitude de faire entendre bien avant l’aube, dans les nuits d’orage.
Un proverbe dit que les coqs chantent de bonne heure dans les nuits joyeuses ; et en effet cette nuit était joyeuse pour Nekhludov : ou plutôt elle était mieux que joyeuse, pleine de bonheur et de ravissement. Son imagination faisait renaître en lui les impressions éprouvées jadis, durant cet été adorable que, jeune et innocent, il avait passé dans ce même endroit ; et il se sentait redevenu pareil à ce qu’alors il avait été. Il se sentait redevenu pareil à ce qu’il avait été pendant toute la partie heureuse et belle de sa vie, quand, à quatorze ans, il priait pour que Dieu lui découvrit la vérité, ou quand, pleurant sur les genoux de sa mère, il lui jurait d’être toujours bon et de ne jamais lui faire de peine. Il se sentait redevenu pareil à ce qu’il avait été quand, avec son ami Nicolas Irtenev, ils avaient résolu de se prêter toujours assistance l’un à l’autre dans la voie du bien, et de consacrer toute leur vie au bonheur des hommes.
Il se rappela ensuite comment, à Kouzminskoïe, une mauvaise tentation lui était venue, qui l’avait porté à regretter sa maison, et ses bois, et sa ferme et ses terres. Et il se demanda si, dans le secret de son cœur, il conservait encore quelque regret de tout cela. Non seulement il n’en conservait plus, mais il ne comprenait plus qu’il eût pu en avoir. Et il revit aussitôt ce qu’il avait vu dans le village, en allant chez Matrena. Il revit la jeune mère sans mari, dont le mari était en prison pour avoir coupé un arbre dans son bois, à lui Nekhludov ; il revit l’affreuse Matrena, qui avait été jusqu’à lui dire que c’était le devoir des jeunes filles de sa classe de se prêter aux amours de leurs maîtres. Il se rappela ce que la vieille lui avait dit de la façon dont les enfants étaient conduits à l’asile, et devant ses yeux reparut l’effrayant enfant vieillot, avec son sourire et ses maigres jambes. Et de cet enfant sa pensée se transporta vers la prison, les têtes rasées, les cellules, la puanteur des corridors, les chaînes ; et en regard de toutes ces misères il vit le luxe stupide de sa propre vie, de la vie des villes.
Le croissant de la lune, cependant, s’était de nouveau dégagé, derrière les granges, et des ombres noires s’allongeaient dans la cour, et le fer des toits brillait doucement.
Et, comme s’il n’avait pu se résigner à ne pas saluer cette lumière, l’oiseau dans le buisson siffla de nouveau, avec un petit claquement de son bec.
Nekhludov se rappela comment, à Kouzminskoïe, il s’était mis en peine de réfléchir sur sa vie, de penser à ce qu’il ferait et à ce qu’il deviendrait. Il s’était posé des questions qu’il n’avait pu résoudre, tant il voyait de motifs pour et contre, tant la vie lui paraissait compliquée et difficile. Il se posa de nouveau les mêmes questions et s’étonna de les trouver fort simples. Or elles étaient simples pour lui, maintenant, parce qu’il avait cessé de penser à ce qui lui arriverait, ou même de s’y intéresser, pour penser seulement à ce qu’il devait faire. Et, chose surprenante, autant il avait eu de peine à décider ce qu’il devait faire pour lui-même, autant il voyait clairement ce qu’il devait faire pour les autres. Il voyait clairement qu’il devait donner ses terres aux paysans, parce que les paysans en avaient besoin, et parce que lui-même n’avait pas le droit de les posséder. Il voyait clairement qu’il devait ne pas abandonner Katucha, mais au contraire l’aider à persévérer dans les dispositions où il l’avait trouvée la dernière fois : car il avait commis envers elle une faute qu’il devait racheter. Quant à ce qui sortirait de tout cela, il l’ignorait ; mais il savait qu’il avait absolument le devoir d’agir ainsi. Et cette conviction profonde le remplissait de joie.
La masse noire, soudain, avait envahi tout le ciel ; aux éclairs de chaleur avaient succédé de vrais éclairs, illuminant la cour et la maison dévastée ; et un fort éclat de tonnerre retentit au-dessus du jardin. Les oiseaux s’étaient tus ; mais, en revanche, les feuilles des arbres avaient commencé à bruire, et un vent frais s’était élevé qui venait agiter les cheveux de Nekhludov. Une goutte, une seconde tambourinèrent sur le fer du toit ; le vent s’arrêta brusquement, un grand silence se fit, et Nekhludov entendit, au-dessus de sa tête, le roulement prolongé d’un nouvel éclat de tonnerre.
Il rentra dans la maison, le cœur toujours joyeux.
« Oui, oui, — songeait-il, — cela est ainsi ! L’utilité de ma vie, le sens profond de cette vie, le but supérieur en vue duquel nous sommes dans ce monde, je ne les comprends pas ni ne puis les comprendre. Pourquoi ont existé mes tantes ? Pourquoi Nicolas Irtenev est-il mort, et moi suis-je en vie ? Pourquoi ai-je rencontré Katucha ? Pourquoi ai-je été fou et aveugle si longtemps ? De tout cela je ne puis rien savoir : comprendre l’œuvre du Maître n’est pas en ma puissance. Mais accomplir sa volonté, telle qu’elle est écrite dans mon cœur, cela est dans ma puissance, et je sais que je le dois. Et il n’y aura de repos pour moi que quand je l’aurai accomplie. »
La pluie tombait à verse, battant le toit, gouttant sur les vitres ; de minute en minute, des éclairs illuminaient la cour. Nekhludov rentra dans sa chambre, se déshabilla et se mit au lit, non sans inquiétude au sujet des punaises, car le papier des murs, sale et déchiré, lui en avait fait, dès le premier coup d’œil, soupçonner la présence.
« Oui, me sentir non pas maître, mais serviteur ! » songeait-il : et cette pensée le remplissait de joie. Ses inquiétudes, cependant, n’étaient que trop fondées. À peine eut-il éteint la chandelle que déjà des bêtes lui couraient sur le corps.
« Donner mes terres, aller en Sibérie, — les puces, les punaises, la saleté ! Soit ; puisqu’il faut supporter tout cela, je le supporterai. »
Mais, en dépit de ses belles résolutions, il ne le supporta pas, cette nuit-là. Il se leva, s’assit près de la fenêtre ouverte, et très longtemps il s’attarda à considérer les nuages noirs qui se dissipaient, et le croissant de la lune qui émergeait de nouveau.
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IX
Nekhludov ne s’endormit que vers le matin, de sorte que, le lendemain, il se réveilla très tard.
À midi, les sept paysans choisis par l’économe arrivèrent dans le verger, où, sous les pommiers, se trouvaient une table et deux bancs faits de planches posées sur des pieux. Nekhludov eut fort à faire pour décider les sept délégués à remettre leurs casquettes et à s’asseoir sur les bancs.
L’ancien soldat, surtout, s’obstinait à rester debout, tenant devant lui sa casquette rapiécée, avec le geste particulier des soldats pendant un enterrement.
Mais quand le plus âgé de la troupe, un large vieillardÆ d’aspect vénérable, avec une grande barbe grise frisée, dans le genre de celle du Moise de Michel-Ange, et d’épais cheveux gris couronnant un front jaune tout brûlé de soleil, quand celui-là remit son ample casquette, et, après avoir boutonné son cafetan neuf, entra dans un des bancs et s’assit, personne n’hésita plus à suivre son exemple.
Cette formalité achevée, Nekhludov s’assit en face des paysans, sur l’autre banc, et, prenant en main le papier où il avait écrit son projet, il commença à le lire et à l’expliquer.
Soit parce que le nombre de ses auditeurs était moindre, ou parce que la pensée de son entreprise l’empêchait de penser à lui-même, Nekhludov, cette fois-là, n’éprouvait plus aucun embarras. Et, involontairement, il s’adressait de préférence au vieillard à la barbe enroulée, comme s’il eût attendu de lui, plus que des autres, l’approbation ou le blâme. Mais la haute idée qu’il se faisait de lui était, malheureusement, une illusion. Le vénérable vieillard, en vérité, tantôt baissait, d’un air approbateur, sa belle tête de patriarche, tantôt la secouait en signe de méfiance, lorsqu’il voyait ses voisins se comporter de même ; au fond il avait une peine extrême à comprendre non seulement la pensée de Nekhludov, mais jusqu’au sens des mots qu’il disait.
Son voisin comprenait beaucoup mieux les paroles de Nekhludov. C’était un petit vieillard borgne et boiteux, vêtu d’une camisole de nankin reprisée, et ayant aux pieds de vieilles bottes. Il était poêlier de son métier, il le dit à Nekhludov au cours de l’entretien. Ce petit vieux remuait constamment les sourcils, comme s’il se fût efforcé de bien comprendre ; et, au fur et à mesure, il traduisait à sa manière, tout haut, ce qu’il entendait.
Près de lui était assis un autre petit vieillard, musculeux et trapu, avec une barbe blanche et des yeux brillants : celui-là profitait de toutes les occasions pour placer des observations ironiques ou plaisantes : c’était évidemment le bel esprit du village.
L’ancien soldat, lui aussi, semblait comprendre de quoi il s’agissait : mais ses réflexions se bornaient en quelques formules banales, sans doute rapportées de son service militaire, L’auditeur le plus sérieux du groupe était, à beaucoup près, un grand paysan avec un long nez et une petite barbe, vêtu d’une veste propre et ayant aux pieds des laptis neufs, Il comprenait tout et ne parlait que quand il avait quelque chose à dire.
Quant aux deux autres assistants, l’un d’eux était ce petit vieux sans dents qui, la veille, s’était montré plus opposé à toutes les propositions de Nekhludov ; l’autre était un homme de haute taille, tout blanc, avec de bons yeux. Tous deux, ce jour là, se taisaient, se contentant d’écouter avec grande attention.
Nekhludov commença par exposer ses idées sur la propriété territoriale.
— Je suis d’avis, — dit-il, — qu’on n’a le droit ni de vendre ni d’acheter la terre, parce que, si on en avait le droit, ceux qui ont de l’argent achèteraient toutes les terres et enlèveraient ainsi aux autres le moyen d’en profiter.
— Cela est bien vrai ! — dit, de sa profonde voix de basse, l’homme au long nez.
— Parfaitement ! — déclara l’ancien soldat.
— Ma vieille a pris un peu d’herbe pour nos vaches : on l’a empoignée, et ouste ! en prison ! — dit le bel esprit à la barbe blanche.
— La terre qu’on a est grande comme ce jardin ; et d’en louer d’autre, impossible ! — poursuivit-il. On a élevé les prix de telle façon qu’il n’y a pas à penser à regagner son argent.
— Oui ! — s’écria un autre, — on nous écorche comme on veut. C’est bien pis que du temps des défuntes demoiselles !
— Je pense comme vous sur tout cela ! — dit Nekhludov ; et je considère comme un péché de posséder la terre. Et c’est pour cela que j’ai résolu de me défaire de mes terres !
— Si la chose est possible, nous ne disons pas non ! — fit le vieillard à la barbe frisée, qui, évidemment, avait compris que Nekhludov voulait leur louer ses terres.
— Oui, c’est pour cela que je suis venu. Je ne veux plus profiter de mes terres. Mais encore devons-nous nous entendre sur la façon dont je pourrai vous en faire profiter.
— Tu n’as qu’à donner les terres aux paysans, et voilà tout ! — s’écria tout à coup le petit vieillard édenté.
Nekhludov, en l’entendant, eut un moment de trouble ; car il sentait dans ses paroles un soupçon sur la loyauté de ses intentions. Mais aussitôt il redevint maître de lui, se rappelant sa résolution de dire jusqu’au bout ce qu’il avait à dire.
— Je vous donnerais bien mes terres, — reprit-il, — mais à qui et comment ?
Personne ne répondit. Seul l’ancien soldat fit entendre un : « Parfaitement ! »
— Écoutez-moi ! — poursuivit Nekhludov. — Si vous étiez à ma place, comment feriez-vous ?
— Comment nous ferions ? C’est bien simple ! Nous partagerions tout entre les paysans.
— Mais c’est certain ! Nous partagerions tout entre les paysans ! — répéta le bon vieillard à la barbe blanche. Et tous, l’un après l’autre, donnèrent leur approbation à cette réponse, qui leur parut pleinement satisfaisante.
— Mais comment faire ce partage ? — demanda Nekhludov. — Aux domestiques, à ceux qui ne cultivent pas, faudra-t-il aussi donner de la terre ?
— Ah ! non, bien sûr ! — déclare l’esprit fort. Mais le grand paysan au long nez ne fut pas de son avis :
— Il faut partager également entre tous ! — déclara-t-il de sa voix de basse, après avoir réfléchi un moment.
— Non ! cela n’est pas possible ! — reprit Nekhludov. Si je partageais également entre tous, tous ceux qui ne travaillent pas pour eux-mêmes, qui ne cultivent pas, ceux-là prendraient leur lot et le vendraient aux riches. Et de nouveau la terre s’accumulerait chez les riches. Et quant à ceux qui cultivent, de nouveau leur famille se multiplierait, et leur terre serait morcelée. De nouveau les riches reprendraient leur pouvoir Sur ceux qui ont besoin de la terre pour vivre.
— Parfaitement ! — s’empressa de déclarer l’ancien soldat.
— Défendre que personne ne vende la terre ! Obliger chacun à la cultiver lui-même ! — fit le poêlier en lançant devant lui un regard irrité.
Mais Nekhludov avait prévu aussi cette objection-là. Il répondit que c’était chose impossible à vérifier si quelqu’un cultivait pour son propre compte ou pour le compte d’autrui. Et, d’ailleurs, le partage égal était impossible.
— L’un de vous aurait de la bonne terre, un autre de l’argile ou du sable. Tous vous voudriez avoir la bonne terre.
Alors le grand moujik au long nez, le plus intelligent des sept, proposa de faire en sorte que tous eussent à cultiver en commun.
— Et celui qui cultivera aura sa part. Et celui qui ne cultivera pas, celui-là n’aura rien ! — déclara-t-il de sa voix de basse nette et résolue.
Nekhludov répondit qu’à cela aussi il avait pensé, mais que, pour que ce projet fût exécutable, tout le monde devrait avoir les mêmes charrues et les mêmes chevaux, ou bien encore que chevaux, charrues, fléaux, et tout ce qu’ils avaient, devrait être commun. Et il ajouta que, pour que cela se fît, il y avait nécessité à ce que tous se missent d’accord.
— Jamais les gens de chez nous ne se mettront d’accord là-dessus, — déclara le petit vieux à la mine hargneuse.
— C’est du coup qu’il y aurait une bataille ! — dit le vieillard à la barbe blanche, avec un rire dans ses yeux. — Les femmes elles-mêmes se flanqueraient des coups.
— Vous voyez bien que la chose n’est pas aussi simple qu’elle paraît d’abord ! — dit Nekhludov. — Et nous ne sommes pas les seuls pour réfléchir à ces questions. Ainsi, il y a un Américain, un nommé George. Eh bien ! voici ce qu’il a inventé, et moi je pense, là-dessus, comme lui.
— Tu es le maître, tu peux faire à ta guise ! Nous serons bien forcés d’en passer par où tu voudras ! — dit le vieillard édenté.
Cette interruption fit peine à Nekhludov, Mais il découvrit, à son grand contentement, qu’il n’était pas le seul à la déplorer.
— Pardon, oncle Sémène, laisse-le d’abord nous expliquer ses idées ! — dit de sa voix de basse le paysan au long nez, qui était décidément le sage de la troupe.
Nekhludov, rasséréné, commença à leur expliquer la doctrine d’Henry George.
— La terre n’est à personne. Elle n’est qu’à Dieu ! — fit-il.
— C’est bien cela ! Parfaitement ! Voilà qui est bien dit ! — déclarèrent plusieurs voix.
— Toute la terre doit être possédée en commun. Tous ont sur elle un droit égal. Mais il y a de bonne terre et de moins bonne. Et chacun voudrait avoir de la bonne. Comment faire pour égaliser les parts ? Il faut que celui qui exploite une bonne terre partage son surplus avec celui qui en exploite une moins bonne. Et comme c’est chose difficile de déterminer ceux qui doivent payer et à qui ils doivent payer, et comme, dans notre vie de maintenant, l’argent est indispensable, le parti le plus sage est de décider que tout homme qui exploite une terre paiera à la communauté, pour les besoins communs, en proportion de ce que vaut sa terre. De cette façon l’égalité se trouvera obtenue. Si quelqu’un veut exploiter une terre, il paiera plus pour une bonne terre, moins pour une moins bonne. Et s’il ne veut pas exploiter de terre, il ne paiera rien ; et ce sont ceux qui exploitent la terre qui paieront pour lui l’impôt nécessaire aux besoins communs.
— En voilà une forte tête, ce Georgeât ! — s’écria le vieillard représentatif à la barbe enroulée.
— Voilà qui est suivant la justice ! — déclara le poêlier en remuant les sourcils. — Celui qui a la meilleure terre, c’est lui qui paie le plus !
— Pourvu seulement que le prix soit dans nos moyens ! — dit l’homme au long nez.
— Quant au prix, il doit être calculé de façon à n’être ni trop haut ni trop bas. S’il est trop haut, on ne le paie pas, et des vides se produisent ; s’il est trop bas, chacun se met à acheter de la terre aux autres, et de nouveau on recommence à trafiquer de la terre. Voilà ce que dit ce George ; et c’est sur ces principes que je voudrais m’arranger avec vous.
— Parfaitement ! C’est très juste ! Nous le voulons aussi ! — répondirent les paysans.
— Voilà une tête ! — répéta le vieillard qui ressemblait au Moïse. — Georgeât ! Et de penser qu’il a inventé tout cela !
— Et si, moi, je veux prendre aussi de la terre ? — demanda, en souriant, l’économe.
— La participation est libre : prenez et travaillez ! — répondit Nekhludov.
— Quel besoin as-tu d’avoir de la terre ? Tu es déjà assez repu comme ça ! — dit le bel esprit.
Ainsi se termina la discussion.
Nekhludov répéta une fois encore l’exposé de son projet, en ajoutant qu’il ne demandait pas de réponse immédiate, mais qu’il conseillait aux délégués de s’entendre avec les autres paysans et de venir ensuite lui rapporter la réponse.
Tous les sept en prirent l’engagement, après quoi, se levant du banc, ils s’en retournèrent au village. Longtemps Nekhludov entendit, sur la route, le son de leurs voix animées et vibrantes. Et, jusqu’au soir, des échos lointains de cris et de discussions parvinrent jusqu’à lui, mêlés au fracas monotone de l’écluse du moulin.
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X
Le lendemain, les paysans chômèrent : on passa la journée à délibérer sur la proposition du barine. Mais les délibérations restèrent sans résultat, la communauté étant partagée en deux camps : les uns tenaient les propositions du barine pour avantageuses et sans danger ; les autres s’obstinaient à y voir une ruse dont ils ne pouvaient d’ailleurs pénétrer l’objet, mais qui ne leur en semblait que plus dangereuse.
Cependant, le surlendemain, tous se mirent enfin d’accord pour accepter les conditions de Nekhludov ; et les sept délégués revinrent faire part à celui-ci de cette décision de la communauté. Ce qu’ils ne dirent pas à Nekhludov, c’est que c’est eux-mêmes qui avaient amené l’accord des paysans et avaient achevé de leur ôter toute crainte d’une ruse : ces braves gens avaient cru deviner, et ne s’étaient pas fait faute de proclamer, que le barine agissait ainsi pour le salut de son âme, s’étant mis en tête d’expier ses péchés.
Cette explication fut d’autant plus volontiers admise que les paysans, depuis l’arrivée de Nekhludov, étaient témoins des grandes charités qu’il faisait à tout venant. Nekhludov, en effet, distribuait beaucoup d’argent. C’était la première fois qu’il avait l’occasion de voir de près la misère des paysans, et l’extrême difficulté qu’ils avaient à vivre, dans les conditions nouvelles où ils se trouvaient. Et, tout en sachant qu’il y avait imprudence pour lui à se dessaisir de son argent, il ne pouvait s’empêcher de le donner, ayant précisément touché à Kouzminskoïe une somme assez forte, pour la vente d’un bois et l’arriéré de son revenu.
Et dès qu’on avait dit que le barine donnait de l’argent à tous ceux qui lui en demandaient, une foule de pauvres gens, surtout des femmes, avaient commencé à venir le trouver, de toute la région, pour le supplier de les secourir. Nekhludov était fort en peine, craignant de ne pouvoir donner indéfiniment, et, d’autre part, n’ayant aucun moyen de décider à qui il devait donner, et à qui refuser. Il ne se sentait pas la force de refuser de l’argent à des gens qui lui en demandaient, et qui, tout au moins, lui paraissaient en avoir tous également besoin. Et son argent s’épuisait, et les mendiants continuaient d’affluer. Un seul moyen s’offrait à lui pour sortir de cette situation : c’était de partir. Aussi résolut-il de le faire le plus vite possible.
Le dernier jour de son séjour, il monta dans les appartements de ses tantes défuntes, pour passer en revue les objets qui y restaient. Dans le tiroir inférieur d’un chiffonnier en bois de rose, orné d’appliques et d’entrées de serrures en bronze ciselé, il découvrit un paquet de vieilles lettres, et, mêlée à elles, une photographie, ou était représenté un groupe debout devant la maison : il y avait là Sophie Ivanovna, Marie Ivanovna, Nekhludov en tenue d’étudiant, et Katucha.
De tous les objets que contenait la maison, Nekhludov ne prit que les lettres et cette photographie. Le reste, meubles, tableaux, tentures et tapis, il le céda au meunier, qui avait des goûts de luxe, et qui avait promis à l’économe une forte commission s’il parvenait à lui faire avoir tout cela à très bon marché. Il l’eut à meilleur marché encore qu’il ne l’avait espéré.
Et Nekhludov, se rappelant de nouveau le sentiment de regret qu’il avait éprouvé, à Kouzminskoïe, devant la pensée de devoir renoncer à ses propriétés, de nouveau se demanda avec stupeur comment il avait pu éprouver un pareil sentiment. Il n’éprouvait plus maintenant qu’une délicieuse impression de délivrance, où se joignait pour lui le charme de la nouveauté ; une impression semblable à celle que doit éprouver l’explorateur lorsque, au sortir de cruelles épreuves, il entrevoit enfin une terre nouvelle !
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CHAPITRE II
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I
Lorsque Nekhludov revint de la campagne, la ville lui fit une impression particulièrement déplaisante. Il y arriva le soir, et se rendit aussitôt dans sa maison. Toutes les chambres étaient imprégnées d’une forte odeur de naphtaline, et Agrippine Petrovna et Korneï, tous deux, paraissaient à la fois fatigués et mécontents ; ils s’étaient même querellés, dans l’après-midi, au sujet de leur travail qui, du reste, consistait simplement à étendre, à faire sécher, et à serrer de nouveau les tapis et les vêtements.
La chambre à coucher de Nekhludov n’était pas, relativement, trop en désordre ; mais on avait négligé de la mettre en état pour la nuit, et des coffres se trouvaient placés devant la porte, qui gênaient le passage. Évidemment, Nekhludov, en revenant à l’improviste, avait dérangé la grande entreprise de nettoyage qui, depuis des semaines, se poursuivait dans la maison avec une lenteur extraordinaire.
Et tout cela parut à Nekhludov si stupide et si ridicule, en comparaison de la misère qu’il venait de voir chez les paysans, qu’il résolut de quitter la maison dès le lendemain matin pour s’installer à l’hôtel, laissant Agrippine Petrovna procéder à ses arrangements comme bon lui semblerait.
En effet, le lendemain, il sortit de bonne heure, se choisit deux petites chambres meublées, de l’aspect le plus modeste, dans la première auberge qu’il trouva sur le chemin de la prison ; et, après avoir donné l’ordre d’y faire transporter une malle qu’il avait préparée dès la veille, il se mit en route pour aller chez l’avocat.
La matinée était très froide. Aux orages et aux pluies avaient succédé les gelées qui, d’ordinaire, surviennent au début du printemps. La température était si fraîche et le vent si pénétrant que Nekhludov, vêtu d’un pardessus trop léger, grelottait, et pressait le pas pour se réchauffer.
Sa mémoire était hantée de ce qu’il avait vu au village : il revoyait ces femmes, ces enfants, ces vieillards, cette misère et cette fatigue qu’il venait de découvrir pour la première fois ; il revoyait, en particulier, le misérable enfant vieillot qui, sur les bras de sa mère, lui avait souri d’un lamentable sourire, en agitant sans cesse ses jambes décharnées ; et, involontairement, il comparaît à ces souvenirs ce qu’il voyait autour de lui. Passant devant les boutiques des épiciers, des bouchers, des marchands de poisson et des marchands de confections, il était frappé de la mine repue de la plupart de ces petits bourgeois, et de la différence de cette mine avec celle des paysans. Également repus lui paraissaient les cochers des voitures de maître, avec leurs énormes cuisses où s’étalaient d’énormes boutons dorés, les portiers en livrée galonnée, les femmes de chambre en tabliers blancs et en cheveux bouclés, et jusqu’aux cochers de fiacre de première classe, étalés sur les coussins de leurs voitures, et occupés à dévisager distraitement les passants. Mais, sous cette mine repue, Nekhludov reconnaissait à présent en eux la même espèce d’hommes qu’il venait de voir à la campagne. Chassés de leur village par le manque de terre, ceux-là avaient su s’adapter aux conditions de la vie des villes ; ils étaient devenus des bourgeois, et jouissaient et s’enorgueillissaient de leur situation ; mais combien d’autres il y en avait qui, chassés pareillement de leur village par le manque de terre, avaient eu moins de chance et se trouvaient dans une condition infiniment plus misérable que celle qu’ils n’avaient pu supporter chez eux ! Tels, par exemple, ces cordonniers que Nekhludov voyait occupés à battre le cuir devant les fenêtres d’un sous-sol ; telles ces maigres et pâles blanchisseuses, aux cheveux en désordre, occupées à repasser le linge devant des fenêtres ouvertes d’où se dégageait une asphyxiante vapeur d’eau de savon ; tels encore deux peintres en bâtiment que Nekhludov croisa dans la rue, marchant pieds nus, et barbouillés de couleur de la tête aux talons. Les manches relevées jusqu’au-dessus des coudes, ils portaient un grand seau tout rempli de couleur et ne cessaient pas de se crier des injures. Leurs visages exprimaient un mélange de lassitude et de mauvaise humeur. Et la même expression se lisait sur les visages des cochers de fiacre de deuxième classe, tremblant de froid sur leurs sièges ; la même expression se lisait sur les visages des hommes, des femmes et des enfants déguenillés qui, debout au coin des rues, demandaient l’aumône. Mais, nulle part, cette expression n’était aussi frappante que sur les visages qu’apercevait Nekhludov aux fenêtres des cabarets devant lesquels il passait. Autour des tables sales, encombrées de bouteilles et de verres, des groupes d’hommes étaient assis qui criaient ou chantaient, la face mouillée de sueur, les pommettes enflammées. Devant une fenêtre, Nekhludov vit un de ces malheureux qui, les sourcils relevés et la bouche ouverte, regardait fixement devant lui, comme s’il se fût efforcé de se rappeler quelque chose.
« Mais pourquoi sont-ils tous venus se réunir dans la ville ? » — se demandait Nekhludov, tandis qu’il aspirait, malgré lui, avec la fraîcheur du vent, une écœurante odeur de badigeon à l’huile, se dégageant de maisons qu’on venait de bâtir.
Dans une rue, il rencontra des charretiers qui conduisaient des barres de fer et qui faisaient trembler le pavé d’un bruit de ferraille. Ce bruit assourdissant lui donna mal à la tête. Il courait pour dépasser le camion des charretiers, quand, soudain, il entendit son nom, mêlé au fracas des barres de fer.
Il s’arrêta et aperçut devant lui un gros homme élégamment vêtu, au visage luisant et aux moustaches en pointe, qui, assis dans un fiacre de première classe, lui faisait amicalement signe de la main et lui souriait, découvrant des dents d’une blancheur anormale.
— Nekhludov ! C’est toi ?
La première impression de Nekhludov fut toute de plaisir.
— Tiens ! Chembok ! — s’écria-t-il joyeusement. Mais, dès l’instant d’après, il comprit qu’il n’y avait là pour lui aucun motif de se tant réjouir.
C’était ce même Chembok qui était venu le rejoindre chez ses tantes, le lendemain du jour où il avait séduit Katucha. Nekhludov l’avait perdu de vue depuis longtemps ; mais on lui avait dit que Chembok, lui aussi, avait quitté le régiment, et que, malgré son manque de fortune et ses dettes, il continuait, on ne savait comment, à vivre dans la société des gens riches. L’élégance de sa mise et l’expression satisfaite de ses traits prouvèrent à Nekhludov qu’on ne l’avait pas trompé.
— En voila une chance, de t’avoir rencontré ! Ma parole, il n’y a plus personne en ville! Eh ! mon cher, tu as vieilli ! — dit l’ancien officier, descendant du fiacre et déployant ses épaules. Figure-toi que je ne t’ai reconnu qu’à ta démarche ! Nous dînons ensemble, n’est-ce pas ? Où peut-on manger convenablement, dans ce pays ?
— Je crains de ne pouvoir pas accepter ! — répondit Nekhludov qui pensait seulement à trouver quelque moyen de prendre congé de son compagnon sans le fâcher. — Et toi, que fais-tu ici ? — reprit-il.
— Moi, mon cher, j’y suis pour affaire ! Pour l’affaire de ma tutelle. Car tu sais que je suis tuteur ? Je gère les biens de Samanov, Tu le connais, Samanov, le richard ? Figure-toi qu’il est ramolli ! Et cinquante-quatre mille déciatines de terre ! — ajouta Chembok avec une fierté toute particulière. — Tout cela était dans un désordre lamentable ! Les paysans s’étaient approprié les terres. Ils ne payaient pas, le déficit était énorme. Eh bien ! moi, en un an de tutelle, j’ai tout remis en état et fait rapporter aux terres 70 % de plus. Hein ! qu’en dis-tu ? — demanda-t-il avec une fierté encore plus marquée.[[Catégorie:]]
Nekhludov se rappela qu’on lui avait en effet raconté cette histoire. Chembok, précisément parce qu’il avait mangé toute sa fortune et se trouvait plongé dans les dettes jusqu’au cou, avait été désigné pour gérer, en qualité de tuteur, la fortune d’un vieux millionnaire devenu gâteux.
« Comment prendre congé de lui sans l’offenser ? » — songeait Nekhludov, en considérant ce visage luisant et bouffi, où s’étalaient de superbes moustaches brillantes de cosmétique.
— Eh bien ! où allons-nous dîner ?
— Impossible aujourd’hui, vraiment, — dit Nekhludov en tirant sa montre.
— C’est bien vrai ? Alors, écoute ! Il y a des courses, ce soir. Tu viendras ?
— Non, impossible !
— Mais si, mais si, il faut que tu viennes ! Je n’ai plus de chevaux à moi, mais Grichine me prête un des siens. Sais-tu qu’il y a une écurie superbe ! Ainsi, c’est convenu, tu viendras, et nous souperons ensemble !
— Cela non plus, je ne puis te le promettre ! — répondit Nekhludov avec un sourire.
— Allons ! ce sera pour une autre fois ! Et ou vas-tu maintenant ? Veux-tu que je te conduise ?
— Merci ! Je vais chez un avocat, tout près d’ici.
— Ah ! oui, tu passes à présent ta vie dans les prisons ! Tu fais des commissions pour les prisonniers ! Oui, je sais, les Korchaguine m’ont dit cela, — fit Chembok en éclatant de rire. — Tu sais qu’ils sont déjà partis ? Allons ! raconte-moi cette affaire-là !
— Oui, oui, tout cela est vrai ! — répondit Nekhludov. — Mais c’est une affaire assez compliquée et qui ne se raconte pas comme ça dans la rue !
— Ah ! mon vieux, tu resteras donc toujours un original ? Mais n’importe, je t’attends ce soir, après les courses !
— Impossible, vraiment impossible ! Tu ne vas pas m’en vouloir, au moins ?
— Quelle idée ! Et voilà le temps qui s’est mis au froid, n’est-ce pas ?
— Oui, oui !
— Allons ! puisque c’est ainsi, au plaisir de te revoir ! J’ai été bien aise de te rencontrer ! — dit Chembok.
Après quoi, ayant vigoureusement serré la main de Nekhludov, il sauta dans sa voiture d’où il agita avec affectation sa large main gantée de blanc, tandis qu’un sourire amical découvrait de nouveau ses longues dents trop blanches.
« Ai-je donc été ainsi ? » — se demandait Nekhludov, en poursuivant son chemin vers la maison de l’avocat. — « Hélas ! c’est pis encore : car jamais je ne suis parvenu à être ainsi, et j’ai rêvé d’y parvenir, et je me suis imaginé que je passerais ma vie entière de cette même façon. »
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II
L’avocat était chez lui ; et, bien que ce ne fut point jour de consultation, il s’empressa de recevoir Nekhludov.
Il lui parla d’abord de l’affaire des Menchov. Il avait étudié le dossier : effectivement l’accusation n’était guère fondée.
— L’affaire n’en est pas moins assez compliquée ! — ajouta-t-il. — Suivant toute probabilité, c’est le cabaretier lui-même qui aura mis le feu à sa grange, afin de toucher sa prime d’assurance. Le fait est qu’il n’y a pas l’ombre de preuves matérielles. La condamnation résulte simplement de l’excès de zèle du juge d’instruction, et de la négligence du substitut du procureur. Mais voilà, le mal est fait, la chose sera difficile à changer ! N’importe ! Si l’on peut seulement obtenir que l’affaire soit jugée à nouveau, et ici, je suis tout à fait sûr de la gagner : et je plaiderai sans demander d’honoraires. Je me suis occupé aussi de cette Fédosia Vergoumov, dont vous m’avez parlé. Tenez, voici son recours en grâce ; si vous allez à Pétersbourg pour la Maslova, vous pourrez emporter ce recours et vous occuper vous-même de le recommander. Faute de quoi, si nous nous en remettons à l’administration, la pièce restera enfouis dans les bureaux et nous aurons perdu notre temps. Faites votre possible, puisque l’affaire vous tient si à cœur, pour trouver accès auprès de personnes ayant de l’influence dans la commission des grâces. Et voilà ! Puis-je vous servir en quelque autre chose ?
— Eh bien ! oui. On m’a raconté…
— Ha ! ha ! à ce que je vois, vous êtes devenu le porte-voix par lequel s’expriment les réclamations de la prison ! — dit l’avocat avec un gros rire. — Mais je vous en préviens, jamais vous ne parviendrez à les recueillir toutes : il y en a trop !
— Non, mais vraiment c’est une affaire monstrueuse ! — reprit Nekhludov ; et il répéta à l’avocat un récit qu’on lui avait fait l’avant-veille, au village.
Un paysan instruit s’était mis à lire tout haut l’Évangile et à l’expliquer à ses camarades. Le pope avait vu là un délit, et l’avait dénoncé. D’où était résultée une enquête : et le substitut du procureur avait rédigé un acte d’accusation que le tribunal correctionnel avait confirmé.
— N’est-ce pas affreux ? — demanda Nekhludov. — N’est-ce pas monstrueux ?
— Et qu’y a-t-il là qui vous étonne si fort ?
— Mais, tout ! Ou plutôt non : je comprends la conduite du pope, et celle des employés de la police ceux-là n’ont fait que ce qui leur était ordonné. Mais ce substitut qui a rédigé l’acte d’accusation, celui-là était libre de conclure autrement ; et puis, enfin, c’est un homme cultivé !
— Bah ! on voit bien que vous ne le connaissez pas ! On s’imagine couramment que les procureurs, les substituts et tous les magistrats en général sont des hommes d’esprit cultivé et de sentiments libéraux. Oui, ils étaient cela autrefois ; mais maintenant les choses ont bien changé. Les magistrats, désormais, ne sont plus que des fonctionnaires ; uniquement préoccupés de leur avancement. Ils touchent leur paie, ils en désirent une plus forte : et voilà à quoi se bornent leurs principes ! Après cela, ils sont prêts à accuser, à juger, à condamner qui vous voudrez !
— Mais, enfin, il y a des lois ! Ils n’ont pas le droit de déporter un homme simplement parce qu’il lit l’Évangile avec ses amis ?
— Ils ont le droit, non seulement, de le déporter, mais de l’envoyer aux travaux forcés, pour peu que la fantaisie leur vienne de déclarer que cet homme, en commentant l’Évangile, s’est éloigné de l’explication qui lui était imposée, et, par là, à publiquement offensé l’Église. Outrage à la foi orthodoxe, — les travaux forcés !
— Est-ce possible ?
— C’est comme je vous l’affirme ! Je dis toujours aux magistrats, — poursuivit l’avocat, — que je ne puis les voir sans me sentir le cœur plein de reconnaissance pour eux, attendu que, si je ne suis pas en prison, et vous aussi, et tout le monde, c’est par un pur effet de leur complaisance.
— Mais si tout dépend du caprice du procureur et d’autres personnes pouvant, comme lui, suivre la loi ou ne pas la suivre, en quoi donc consiste l’autorité de la justice ?
L’avocat accueillit cette question par un joyeux éclat de rire :
— Voila bien des problèmes dignes de vous ! Mais, cher Monsieur, tout cela, c’est de la philosophie ! Savez-vous ? venez passer la soirée avec nous un samedi ! Vous rencontrerez chez nous des savants, des hommes de lettres, des artistes. Alors nous pourrons discuter à notre aise ces questions générales. Venez sans faute ! Ma femme sera enchantée de vous revoir !
— Certainement, je ferai mon possible… — répondit Nekhludov, tout en sentant qu’il mentait, et qu’il ferait au contraire son possible pour ne jamais venir aux samedis de l’avocat, et pour ne jamais se trouver dans ce cercle de savants, d’hommes de lettres, et d’artistes.
Le rire de Faïnitzine, en réponse à sa demande, et le ton ironique avec lequel il avait prononcé les mots de « questions générales », achevèrent de faire comprendre à Nekhludov combien sa manière de penser et de sentir différait de celle de l’avocat, et sans doute aussi de celle de ses amis. Malgré le changement qui s’était opéré en lui, il avait l’impression que Chembok lui restait, lui resterait toujours moins profondément étranger que ce Faïnitzin, et tous les « intellectuels » de son entourage.
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III
En apercevant les murs de la prison, Nekhludov eut un serrement de cœur. Il se demandait avec effroi dans quelle disposition il allait trouver la Maslova ; mais davantage encore l’effrayait le mystère qu’il sentait en elle, le mystère dont la prison tout entière lui semblait remplie.
Il sonna à la porte principale ; et, lorsqu’un gardien vint au-devant de lui, il lui demanda à voir la Maslova. Le gardien, qui l’avait reconnu, s’empressa de le laisser entrer : il lui dit que la Maslova avait été transférée au service de l’infirmerie.
C’est donc du côté de l’infirmerie que se dirigea Nekhludov. Il trouva là un bon vieux gardien qui, aussitôt, le fit entrer, et le conduisit lui-même à la section des enfants, où la Maslova était employée.
Un jeune interne, exhalant une forte odeur d’acide carbonique, vint à la rencontre de Nekhludov, dans le corridor, et lui demanda, d’un ton sévère, l’objet de sa visite. Ce jeune interne avait toutes sortes de complaisances pour les malades, ce qui l’exposait sans cesse à des explications désagréables avec les employés de la prison et avec son chef lui-même, le médecin principal. Craignant que Nekhludov sollicitât de lui quelque faveur illégale et, peut-être, désirant montrer qu’il ne faisait d’exception pour personne, il se contraignit à prendre son air le plus sévère.
— Il n’y a pas de femmes ici ; c’est la section des enfants ! — déclara-t-il.
— Je sais : mais on m’a dit qu’il y avait ici une détenue nouvellement transférée en qualité d’infirmière.
— Nous avons, en effet, deux infirmières. Que leur voulez-vous ?
— Je suis en rapports avec l’une d’elles, la femme Maslov, — dit Nekhludov, — et c’est elle que je voudrais voir. Je pars dès demain pour Pétersbourg, où je vais m’occuper de faire casser son jugement. Et puis je serais heureux de pouvoir lui remettre ceci : ce n’est qu’une photographie ! — ajouta-t-il, en tirant de sa poche une enveloppe blanche.
— Soit ! je vais l’appeler ! — fit l’interne, déjà radouci.
Puis, se tournant vers une vieille infirmière en tablier blanc, il lui dit de faire venir la femme Maslov.
— Ne voulez-vous pas vous asseoir ? ou bien passer dans le parloir de l’infirmerie ?
— Merci ! — répondit Nekhludov.
Et, profitant du changement qu’il constatait dans l’accueil de l’interne, il lui demanda s’il était satisfait du travail de la Maslova.
— Mais oui ! elle ne travaille pas trop mal, surtout si l’on songe à l’endroit d’où elle sort ! — répondit l’interne. — Mais, d’ailleurs, la voici !
La Maslova venait, en effet, d’entrer dans le corridor, amenée par la vieille infirmière. Elle portait, elle aussi, un tablier blanc sur sa robe de toile rayée, elle avait sur la tête un fichu qui cachait ses cheveux. En apercevant Nekhludov, elle rougit, s’arrêta un instant, comme si elle hésitait, puis fronça les sourcils, baissa les yeux et, d’un pas rapide, s’avança vers lui. Elle ne voulut point, d’abord, lui tendre la main ; elle finit par la lui tendre, et elle rougit plus vivement encore.
Nekhludov ne l’avait plus revue depuis le jour où elle s’était excusée de son emportement contre lui : il espérait la retrouver dans les mêmes sentiments. Mais elle était, cette fois, dans des sentiments tout autres, réservée, renfermée, et, à ce que crut deviner Nekhludov, hostile à son égard.
Il lui répéta ce qu’il venait de dire à l’interne : qu’il partait pour Pétersbourg, qu’il avait tenu à la revoir avant son départ, et qu’il avait apporté quelque chose pour elle.
— Tenez, — poursuivit-il, — j’ai découvert ceci, dans la maison de mes tantes : c’est une vieille photographie. Peut-être aurez-vous plaisir à la revoir. Prenez-la !
Elle releva ses sourcils, noirs, et ses yeux un peu louches se fixèrent sur Nekhludov avec une expression de surprise, comme si elle se demandait : « Pourquoi me donne-t-il cela ? » Puis, sans dire un mot, elle prit l’enveloppe et la cacha sous son tablier.
— J’ai aussi vu votre tante, au village ! — ajouta Nekhludov.
— Ah ! — fit-elle d’une voix indifférente.
— Et comment vous trouvez-vous ici ?
— Très bien, je n’ai pas à me plaindre !
— Le travail n’est pas trop dur ?
— Mais non, pas trop ! Je ne suis pas encore habituée, voila tout !
— Cela vaut toujours mieux, — n’est-ce pas ? — que votre vie de là-bas ?
— D’où cela, de là-bas ? — s’écria-t-elle, et un flot de sang inonda ses joues.
— Je veux dire là-bas, dans la prison ! — s’empressa de dire Nekhludov.
— Et pourquoi cela vaut-il mieux ?
— J’imagine que les gens, ici, sont meilleurs. Ce ne sont point les mêmes gens que là-bas !
— Là-bas aussi, il y a beaucoup de braves gens ! — reprit-elle sèchement.
— À propos, je me suis occupé de l’affaire des Menchov ! J’ai l’espoir qu’on les relâchera.
— Dieu le veuille ! c’est une vieille femme si extraordinaire ! — dit-elle, répétant sa définition de la vieille détenue ; et son visage s’éclaira d’un léger sourire.
— J’espère aussi qu’à Pétersbourg votre affaire sera examinée bientôt, et que le jugement sera cassé.
— Qu’il le soit, qu’il ne le soit pas, à présent : tout m’est égal !
— Pourquoi dites-vous « à présent » ?
— Pour rien ! — répondit-elle.
Et il crut lire dans ses yeux une interrogation.
Nekhludov s’imagina qu’elle voulait savoir s’il persistait dans ses résolutions, ou s’il avait admis le refus qu’elle lui avait signifié.
— Pourquoi cela vous est égal, — dit-il, — je ne le sais pas : mais pour moi, effectivement, cela ne changera rien à ce que je compte faire. Quoi qu’il vous arrive, je serai toujours prêt à tenir ce que je vous ai promis !
Elle leva de nouveau sur lui ses yeux noirs qui louchaient : et, malgré elle, une joie profonde s’y lisait clairement. Mais seuls ses yeux exprimaient cette joie.
— Vous perdez votre temps à me parler ainsi ! — dit-elle.
— Je vous parle ainsi pour que vous sachiez ce qui est.
— Ce qui a été dit a été dit, je n’ajouterai rien de plus ! — déclara-t-elle avec des traces d’un effort dans sa voix.
À ce moment, un bruit se fit entendre dans la pièce voisine, suivi d’un cri d’enfant.
— On m’appelle ! — dit la Maslova en jetant autour d’elle un regard inquiet.
— Eh bien, adieu !
Elle feignit de ne pas voir la main qu’il lui tendait et, sans se retourner, elle s’enfuit en essayant de contenir la joie profonde qui débordait de son cœur.
« Que se passe-t-il en elle ? Que pense-t-elle ? Que sent-elle ? Veut-elle seulement m’éprouver ? Ou bien ne peut-elle pas, en effet, parvenir à me pardonner ? Ne peut-elle pas me dire ce qu’elle pense et sent, ou bien ne le veut-elle pas ? Est-elle mieux disposée pour moi, ou plus mal, que la dernière fois ? » — se demandait Nekhludov ; et en vain il s’efforçait de répondre à ces questions. Une seule chose lui apparaissait clairement : c’est qu’un grand changement s’opérait en elle, et que, par ce changement, lui-même se trouvait rapproché et d’elle et de Celui au nom de qui il avait agi. Et la pensée de ce rapprochement le remplissait d’un tendre plaisir.
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IV
Cependant la Maslova était rentrée dans la salle où elle travaillait, une petite salle avec huit lits d’enfants. Sur l’ordre de la religieuse, elle s’était mise à faire les lits. Tout à coup, ayant trop levé les bras et s’étant trop penchée en arrière, elle fit un faux pas et faillit tomber. Un petit garçon convalescent, assis sur l’un des lits, avec la tête bandée, remarqua son mouvement et éclata de rire : sur quoi la Maslova, impuissante à se retenir davantage, partit, elle aussi, d’un éclat de rire, et si joyeux, si contagieux, que tous les autres enfants y joignirent le leur. La religieuse crut devoir se fâcher.
— Qu’as-tu à rire ainsi ? — dit-elle à la Maslova, — Te crois-tu encore là-bas, d’où tu viens ? Va à la cuisine chercher les portions !
La Maslova cessa de rire, et alla où on l’envoyait. Mais les dures paroles de l’infirmière n’avaient pu, elles-mêmes, réprimer l’élan de sa joie. Plusieurs fois dans la suite de la journée, se trouvant seule, elle tira de l’enveloppe la photographie que lui avait apportée Nekhludov et y jeta un rapide coup d’œil. Et quand enfin, le soir, après l’appel, elle put rentrer dans la petite chambre où elle couchait avec une autre détenue, elle saisit la photographie et la considéra longuement, s’arrêtant aux moindres détails des visages, des vêtements, des marches du perron. Elle trouvait à cette photographie fanée et jaunie un charme extraordinaire : mais en particulier elle se plaisait à y voir sa propre image, l’image de sa jeune et fraîche figure d’alors, avec des boucles de ses cheveux flottant sur son front. Elle était si profondément plongée dans sa contemplation, qu’elle ne s’aperçut pas même du moment ou sa compagne entra dans la chambre.
— Qu’est-ce que tu regardes là ? C’est lui qui t’a donné cela ? — lui demanda la grosse fille qui venait d’entrer, se penchant par-dessus son épaule. — Tiens, on dirait ton portrait !
— Vraiment, on me reconnaît encore ? — fit la Maslova, souriant de plaisir.
— Et ça, c’est lui ? Et ça, c’est sa mère ?
— Non, c’est sa tante ! Mais, vraiment, est-ce qu’on me reconnaît encore !
— Le fait est que tu es bien changée ! Tu n’as plus du tout la même figure. On voit bien qu’il s’est passé bien des années, depuis ce temps-là !
— Ce n’est point les années qui m’ont changée, c’est autre chose ! — répondit la Maslova ; et du même coup son animation joyeuse s’éteignit tout à fait. Son visage s’assombrit, et une ride parut sur son front.
— Quelle autre chose ? l’a vie n’a pourtant pas été bien dure !
— Non, pas bien dure, — répondit la Maslova en détournant la tête. — Mais, tout de même, le bagne vaut encore mieux.
— Que dis-tu là ?
— C’est ainsi ! Depuis huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin ! Et cela tous les jours !
— Tu n’avais qu’à t’en aller !
— Je l’ai voulu plus d’une fois, jamais je n’ai pu. Mais à quoi bon parler ? — s’écria la Maslova.
Elle se releva en sursaut, cacha la photographie au fond d’un tiroir, et sortit de la chambre, s’efforçant de retenir des larmes de colère.
En considérant la photographie, elle s’était crue redevenue telle qu’elle avait été autrefois : elle pensait à tout le bonheur qu’elle avait eu et à celui qu’elle aurait pu avoir encore. Et voilà que les paroles de sa compagne lui avaient rappelé ce qu’elle était maintenant ! Voilà qu’elle revoyait toute l’horreur de cette vie dont elle avait toujours éprouvé une honte vague, sans vouloir se l’avouer à elle-même !
Le souvenir d’une nuit, en particulier, se dressa vivant devant elle. C’était une nuit de carnaval. La Maslova, vêtue d’une robe de soie rouge très ouverte et toute salie de taches de vin, avec un ruban rouge dans ses cheveux défrisés, fatiguée, abrutie, à demi ivre, à deux heures du matin, après avoir reconduit un visiteur, et avant de se remettre à danser, était venue s’asseoir un instant auprès de la pianiste, une maigre et osseuse créature couverte de boutons. Et la Maslova, tout d’un coup, s’était senti un gros poids sur le cœur : elle avait avoué à la pianiste que la vie qu’elle menait lui était pénible, qu’elle n’avait plus la force de la supporter davantage. La pianiste avait répondu qu’elle aussi était lasse de la vie qu’elle menait ; et comme Claire, s’étant approchée, avait joint ses doléances à celles des deux femmes, toutes trois décidèrent de s’en aller et de changer de vie dès qu’elles le pourraient. La Maslova, renonçant à la danse, allait sortir du salon et remonter dans sa chambre, lorsque de nouveau s’étaient fait entendre, dans le corridor, des voix avinées de clients. Le violoniste avait entamé une ritournelle, la pianiste s’était hâtée de l’accompagner : un petit homme ivre, en habit noir et cravate blanche, avait empoigné la Maslova par la taille ; un gros homme barbu avait empoigné Claire, et longtemps on avait tourné, chanté, bu, crié ! Ainsi s’était passée une année, puis une autre ! Comment changer de vie ?
Et de tout cela l’unique cause était lui, Nekhludov ! Plus forte que jamais, elle sentait s’éveiller sa haine pour lui. Elle aurait voulu pouvoir l’insulter, le frapper. Elle regretta d’avoir, ce jour-là, laissé échapper l’occasion de lui signifier de nouveau qu’elle le connaissait bien, qu’elle ne lui céderait pas, qu’elle ne lui permettrait pas d’abuser d’elle une seconde fois !
Et sa passion était si vive, elle se sentait si exaspérée de douleur et de colère, qu’un désir la saisit de boire de l’eau-de-vie pour se calmer et pour oublier. Malgré le serment qu’elle s’était fait de n’en plus boire, sûrement elle en aurait bu, si elle avait eu le moyen de s’en procurer. Mais l’eau-de-vie était sous la garde de l’infirmier-chef : et de l’infirmier-chef la Maslova avait peur, parce qu’elle savait qu’il avait envie de la posséder.
De sorte qu’elle resta assise sur un banc, dans le corridor ; après quoi, elle rentra dans sa chambre et, sans répondre aux paroles de sa compagne, longtemps elle pleura sur sa vie perdue.
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CHAPITRE III
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I
Outre le pourvoi en cassation de la Maslova, qui était l’objet principal de son voyage à Saint-Pétersbourg, Nekhludov avait encore à s’y occuper de trois autres affaires, dont deux lui avaient été signalées par Vera Bogodouchovska. Il devait tenter de faire admettre par la commission des grâces le recours en grâce de Fédosia, la jeune prisonnière condamnée pour avoir voulu tuer son mari, et à qui son mari avait pardonné ; au directeur de la gendarmerie, il devait demander la mise en liberté de l’étudiante Choustova ; et il voulait obtenir aussi la permission, pour la mère d’un détenu politique, de voir son fils, gardé au secret.
Depuis sa dernière visite à Maslinnikov et son séjour à la campagne, il se sentait pénétré d’une répugnance profonde pour la société dont il avait fait partie jusqu’alors : il ne pouvait s’empêcher de penser que, pour le bien-être et le divertissement de cette société, des millions d’êtres humains souffraient, et que leur souffrance passait inaperçue aux yeux de cette société qui, du même coup, évitait de se rendre compte de tout ce qu’il y avait, dans sa propre vie, de misérable et de criminel. Mais c’est parmi cette société qu’il avait ses habitudes ; parmi elle se trouvaient ses parents et ses amis ; et puis surtout il songeait que, pour venir en aide à la Maslova et aux autres malheureux dont il avait entrepris de défendre la cause, force lui était de demander l’appui et les services de personnes de cette société, quelque aversion qu’il éprouvât pour elle en général et pour ces personnes-là en particulier.
Ce fut cette dernière considération qui le décida, en arrivant à Pétersbourg, à aller demeurer chez sa tante, la princesse Tcharska, femme d’un ancien ministre. Il savait qu’il s’y retrouverait plongé au centre même de ce monde aristocratique qui lui était devenu si cruellement étranger : et cette pensée le désolait ; mais il n’ignorait pas non plus qu’il aurait offensé sa tante en n’allant pas demeurer chez elle, et qu’il se serait ainsi privé, pour ses entreprises, d’un concours qui pouvait lui être extrêmement précieux.
— Eh bien ! qu’est-ce qu’on m’a raconté de toi ? — lui demanda la comtesse Catherine Ivanovna, le matin même de son arrivée, tout en s’occupant de lui faire boire son café au lait. — Te voilà devenu un original ! Monsieur pose pour le philanthrope ! Il secourt les criminels ! Il visite les prisonniers ! Ainsi tu fais des enquêtes ?
— Ma foi non, je n’y songe pas !
— Ah ! tant mieux ! Mais alors, ce sera quelque aventure romanesque ? Allons, raconte !
Nekhludov raconta ses relations avec la Maslova, telles exactement qu’elles avaient été.
— Oui, oui, je me rappelle ! Ta pauvre mère m’a vaguement parlé de tout cela, après ton séjour chez les vieilles demoiselles : elles avaient imaginé — n’est-ce pas ? — de te marier avec leur pupille ! Comment donc s’appelait-elle ? Et elle est encore jolie ?
La comtesse Catherine Ivanovna Tcharska était une femme d’une soixantaine d’années, bien portante, gaie, énergique, bavarde. De haute taille et très corpulente, elle avait une petite moustache noire nettement dessinée sur sa lèvre supérieure. Nekhludov l’aimait beaucoup. Depuis l’enfance, il s’était habitué à venir chercher auprès d’elle de l’énergie et de la gaieté.
— Non, ma tante, tout cela est fini ! Je désire seulement lui venir en aide, parce qu’elle a été condamnée injustement, et que c’est moi qui suis coupable de toute sa misère Je me sens tenu de faire pour elle tout ce que je puis.
— Figure-toi qu’on m’a dit que tu voudrais te marier avec elle ?
— Oui, je l’ai voulu, je le veux encore, et c’est elle qui ne le veut pas !
Catherine Ivanovna, qui considérait son neveu d’un air désolé, à ces derniers mots se rasséréna et reprit son sourire.
— Eh bien ! elle est plus sage que toi ! Ah ! mon pauvre enfant, quel nigaud tu fais ! Et tu te marierais vraiment avec elle ?
— Sans aucun doute !
— Après tout ce qu’elle a été ?
— Surtout après cela ! N’est-ce pas moi qui en suis cause ?
— Écoute, tu es un vrai nigaud ! — déclara la tante en continuant de sourire, — un vrai nigaud, mais c’est pour cela que je t’aime, parce que tu es un vrai nigaud ! — Elle répétait le mot avec insistance, enchantée sans doute d’avoir trouvé un terme qui définît si parfaitement l’idée qu’elle se faisait de son neveu. — Mais, au fait, cela tombe à merveille ! Justement Aline a ouvert un asile de Madeleines repenties ! J’y suis allée, un jour. Quelle horreur ! J’ai dû prendre un bain en rentrant de ma visite ! Mais Aline s’est dévouée à son asile, corps et âme ! Nous la lui confierons, ta protégée ! Si quelqu’un au monde peut la ramener au bien, c’est certainement Aline.
— Mais c’est que, — voyez-vous, — cette malheureuse est en prison, en attendant de partir pour le bagne ! Et précisément je suis venu ici pour essayer de faire casser sa condamnation. C’est une des nombreuses affaires ou j’aurai besoin de votre concours.
— De qui cela dépend-il, son affaire ?
— Du Sénat !
— Du Sénat ? Mais mon cher cousin Léon y est, au Sénat ! Au fait, j’oubliais qu’il est dans la section héraldique. Et, sauf lui, je ne connais personne au Sénat. On n’y trouve que des gens qui viennent Dieu sait d’où, — ou bien encore des Allemands. Des gens de l’autre monde, quoi ! Mais n’importe, j’en parlerai à mon mari. Lui, il les connaît tous. Il connaît tout le monde. Je lui en parlerai. Mais il faudra que tu lui expliques l’affaire toi-même ; moi, jamais il ne me comprend. Quoi que je lui dise, il me répond qu’il ne comprend pas ! C’est un parti-pris, mais qu’y puis-je faire ?
La comtesse fut interrompue dans ses confidences par l’entrée d’un valet de chambre en livrée, qui vint apporter une lettre sur un plateau d’argent.
— Comme cela se trouve ! une lettre d’Aline ! Tu entendras aussi Kiesewetter !
— Qui est-ce, Kiesewetter ?
— Kiesewetter ! Viens chez nous ce soir, tu verras qui c’est ! Il parle si bien que les criminels les plus pervertis se jettent à ses genoux, et pleurent, et se repentent. Ah ! si ta Madeleine pouvait l’entendre, elle se convertirait aussitôt ! Mais toi, viens sans faute ce soir, tu l’entendras ! C’est un homme étonnant !
— C’est que, ma tante, ces choses-là ne m’intéressent pas beaucoup.
— Mais si, je te dis que cela t’intéressera ! Et tu viendras, je le veux, entends-tu ? Et maintenant dis encore ce que tu désires de moi ! Allons, vide ton sac !
— J’ai aussi à m’occuper de l’affaire d’un jeune homme enfermé à la forteresse !
— À la forteresse ! Oh ! là, je puis te donner une lettre pour le baron Kriegsmuth. C’est un très brave homme ! D’ailleurs tu le connais bien ! Il a été camarade de ton père. Il a versé dans le spiritisme ; mais, tout de même, c’est un brave homme ! Que veux-tu demander ?
— Je veux demander qu’on permette à la mère de ce jeune homme de voir son fils. Et j’ai aussi à présenter une requête à Cherviansky, ce qui m’ennuie fort.
— Cherviansky ? Ah ! le vilain homme ! Mais c’est le mari de Mariette. Je puis toujours m’adresser à elle. Elle fera tout pour moi. Elle est si gentille !
— J’ai à réclamer la mise en liberté d’une jeune fille, une étudiante, qui est en prison depuis plusieurs mois sans que personne sache pourquoi.
— Oh ! elle-même doit bien le savoir, pourquoi ! Ces cheveux courts, c’est pain bénit quand elles sont sous clé !
— Je ne sais pas si c’est vraiment pain bénit : mais je sais qu’elles souffrent, comme nous souffririons à leur place. Comment vous, chrétienne, vous qui croyez dans l’Évangile, comment pouvez-vous être ainsi sans pitié ?
— Que dis-tu là ? Cela n’a aucun sens ! L’Évangile est l’Évangile, et ce qui est mauvais est mauvais. Voudrais-tu donc que je fasse profession d’aimer les nihilistes, et surtout les femmes nihilistes, avec leurs cheveux courts, quand en réalité je ne puis les souffrir ?
— Et pourquoi ne pouvez-vous pas les souffrir ?
— Quel besoin ont-elles de se mêler de ce qui n’est point leur affaire ?
— Mais voici, par exemple, Mariette : vous admettez, vous-même, qu’elle ait le droit de s’occuper des affaires de son mari !
— Mariette, c’est autre chose. Mais qu’une Dieu sait quoi, une fille de pope quelconque, veuille nous faire la leçon à tous !
— Non pas nous faire la leçon, mais secourir le peuple !
— On n’a pas besoin d’elles pour savoir les besoins du peuple !
— Hé bien ! ma tante, vous vous trompez ! Les besoins du peuple augmentent, et la vérité est que nous ne les connaissons pas. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même, car je reviens de la campagne. Trouvez-vous cela juste, que les paysans peinent jusqu’au-delà de leurs forces et n’aient pas de quoi se nourrir à leur faim, tandis que nous vivons dans l’oisiveté et le luxe ? — poursuivit Nekhludov, que la bienveillance de sa tante entraînait peu à peu à vouloir lui faire part de toutes ses pensées.
— Que souhaites-tu donc ? Souhaites-tu que je travaille et me prive de manger ? Mon cher, tu finiras mal !
— Et pourquoi ?
Cependant un haut et robuste vieillard venait d’entrer dans la salle à manger. C’était le mari de la comtesse Tcharska, l’ancien ministre.
Il baisa galamment la main de sa femme.
— Ah ! Dimitri, bonjour ! — dit le vieux général en tendant à Nekhludov sa joue fraîchement rasée. — Depuis quand es-tu arrivé ?
— Non, il est impayable ! — dit à son mari la vieille comtesse. — Il veut que j’aille à la rivière battre mon linge, et que je ne me nourrisse que de pommes de terre ! Tu n’imagines pas quel nigaud il est devenu ! Mais tu feras bien, tout de même, de faire tout ce qu’il te demandera. À propos, on dit que Mme Kamenska est si désespérée qu’on craint pour sa vie : tu devrais aller lui faire une visite !
— Oui, c’est affreux ! — répondit le mari.
— Et maintenant, allez causer de vos affaires dans le fumoir. Moi, j’ai à écrire des lettres.
À peine Nekhludov était-il sorti de la salle à manger qu’elle lui cria d’y revenir auprès d’elle.
— Et à Mariette, veux-tu que je lui écrive ?
— Oui, s’il vous plaît, ma tante !
— Mais je laisserai en blanc l’explication de ce que tu as à demander à son mari au sujet de ta nihiliste. Et elle ordonnera à son mari de faire ce que tu lui demanderas, et il le fera. Mais, tu sais, ne crois pas que je sois sans pitié ! Elles sont toutes des monstres, tes protégées : mais je ne leur veux pas de mal. Que Dieu les garde ! Et maintenant, à ce soir. Ce soir, sans faute, tu viendras ! Tu entendras Kiesewetter ! Et puis, tu prieras avec nous ! Cela te fera beaucoup de bien. À ce soir, n’est-ce pas ?
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II
Le comte Ivan Mikaïlovitch Tcharsky, l’ancien ministre, était un homme de convictions rigoureuses.
Ses convictions avaient consisté, dès la jeunesse, en ceci : il était convaincu que, de même que l’oiseau se nourrit de vers, est vêtu de plumes, et vole dans l’espace, de même lui, naturellement, il devait se nourrir des mets les plus raffinés, être vêtu de la façon la plus élégante, rouler dans les calèches les plus chères et attelées des chevaux les plus rapides. Tout cela, le comte Ivan Mikaïlovitch le considérait comme lui étant dû et comme devant toujours être prêt pour lui. Et il avait encore une autre conviction : il était convaincu que, plus il toucherait d’argent au Trésor public, plus il aurait de décorations et de titres, plus il serait admis dans la familiarité de personnes d’un rang supérieur au sien, et mieux cela vaudrait pour lui et pour l’univers entier.
En comparaison de ces dogmes fondamentaux, tout le reste apparaissait au comte Ivan Mikaïlovitch comme nul et sans intérêt. Que le reste allât d’une façon ou de l’autre, cela lui importait peu. Et c’est en se conformant à ces convictions que le comte Ivan Mikaïlovitch avait vécu à Pétersbourg pendant quarante ans, au bout desquels il avait été placé à la tête d’un ministère.
Il avait dû cet honneur aux qualités que voici : d’abord il savait comprendre le sens des règlements et autres actes officiels, et il savait aussi rédiger lui-même de tels actes, sans y mettre en vérité de pensée ni de style, mais sans y mettre non plus de fautes d’orthographe ; en second lieu, il était éminemment représentatif, pouvant à la fois, suivant les circonstances, donner l’impression de la dignité, de la hauteur et de l’inaccessibilité, ou celle de la bienveillance et de l’humilité ; en troisième lieu, il avait l’avantage d’être absolument affranchi de tous principes étrangers à ses fonctions, tant moraux que politiques, ce qui lui permettait de tout approuver lorsque cela était convenable, et, lorsque cela était convenable, de tout désapprouver. Encore devons-nous ajouter que, en changeant d’opinion d’après le cours des convenances, il savait s’arranger de façon à ne pas se mettre en contradiction trop manifeste avec lui-même, et cela parce que, dans toutes ses opinions, il se préoccupait uniquement du bon plaisir de ses supérieurs, sans jamais s’inquiéter de ses conséquences pour le bien de la Russie ou de l’humanité.
Quand il avait été placé a la tête d’un ministère, tous ses subordonnés, et la plupart des autres personnes qui le connaissaient, et lui-même plus encore, avaient eu la certitude qu’il se montrerait un homme politique tout à fait remarquable. Mais lorsque, après un certain temps, on dut constater qu’il n’avait rien changé, rien amélioré, et lorsque, d’après les lois de la lutte pour la vie, d’autres hommes tels que lui, sachant comprendre et rédiger des actes officiels, lui marchèrent sur les talons et se trouvèrent prêts à le remplacer, on fut unanime à s’apercevoir que, loin d’être un homme d’une intelligence exceptionnelle, c’était au contraire un homme des plus bornés, en dépit de sa vanité. On s’aperçut qu’il n’y avait rien en lui qui le distinguât des autres médiocrités vaniteuses et bornées qui aspiraient à le remplacer. Mais lui, après comme avant son ministère, il garda toujours la conviction qu’il avait le droit de toucher, d’année en année, un traitement plus fort, de recevoir plus de titres et de décorations, et de voir s’élever sa situation sociale. Cette conviction était en lui si profonde, que personne n’avait le courage de la contrarier ; et le fait est que, d’année en année, le comte Ivan Mikaïlovitch touchait un traitement plus fort, sous prétexte de faire partie de conseils, commissions, comités, comme aussi à titre de récompense pour ses services passés ; d’année en année, il avait le droit de faire coudre à ses habits de nouveaux galons, et d’y attacher de nouvelles croix ou étoiles d’émail ; et personne peut-être, à Pétersbourg, n’avait des relations aussi étendues.
Il écouta les explications de Nekhludov avec la même gravité et la même attention qu’il mettait autrefois à écouter les rapports de ses chefs de bureau. Les explications entendues, il dit à son neveu qu’il allait lui donner deux lettres de recommandation. Une de ces lettres serait pour le sénateur Wolff, de la section de cassation. « On dit bien des choses sur son compte, — ajouta Ivan Mikaïlovitch, — mais, dans tous les cas, c’est un homme très comme il faut. Il m’a de l’obligation et fera ce qu’il pourra. » La seconde lettre serait pour un membre influent de la commission des grâces, devant laquelle allait être présenté le recours de Fédosia. L’histoire de cette dernière, telle que la raconta Nehkludov, parut intéresser très vivement l’ancien ministre. « Si Sa Majesté me fait l’honneur de m’inviter à une de ses prochaines petites réunions du jeudi, déclara-t-il, peut-être trouverai-je l’occasion de glisser un mot sur cette affaire. »
Ayant reçu de son oncle ces deux lettres, et de sa tante un billet pour Mariette Chervianska, Nekhludov se mit aussitôt en route pour commencer ses démarches.
Il se rendit tout d’abord chez Mariette. Il l’avait connue jeune fille, et savait que, après une enfance assez pauvre, elle s’était mariée avec un fonctionnaire très actif et très ambitieux, qui avait su se créer déjà une haute situation. Il savait en outre que ce mari de Mariette avait une réputation des plus suspectes ; et son embarras était extrême à la pensée de devoir solliciter l’appui d’un homme qu’il méprisait. Cet embarras se doublait encore, pour lui, d’un sentiment plus personnel. Il craignait que, au contact de ce monde dont il avait résolu de sortir, le goût, ou tout au moins l’habitude ne lui revînt d’une vie facile et superficielle. Il avait éprouvé ce sentiment, déjà, en arrivant chez sa tante. Il se rappelait comment, dans son entretien avec elle, il s’était laissé aller à traiter les questions les plus graves sur un ton ironique et, badin.
D’une façon générale, au reste, Pétersbourg faisait de nouveau sur lui l’impression amollissante et grisante qu’il en avait ressentie autrefois. Tout y était si propre, si commode, on y sentait une telle absence de scrupules intellectuels et moraux, que la vie y semblait plus légère que partout ailleurs.
Un cocher d’une propreté admirable le conduisit, dans une voiture d’une propreté admirable, sur un pavé propre et poli, à travers des rues élégantes et propres, jusqu’à la maison où demeurait Mariette.
Devant le perron, il vit une paire de chevaux anglais attelés à un landau sur le siège duquel était assis, d’un air digne et grave, un cocher qui ressemblait à un Anglais, avec des favoris sur la moitié des joues. Un portier vêtu d’une livrée éclatante ouvrit la porte du corridor ; Nekhludov aperçut, debout, au pied de l’escalier, un valet de pied également en somptueuse livrée, avec des favoris soigneusement peignés. Ce valet resta immobile, sans paraître remarquer l’arrivée de Nekhludov ; mais un valet de chambre s’avança et dit, d’une voix solennelle :
— Le général ne reçoit pas. La générale ne reçoit pas non plus. La générale vient de donner des ordres pour sortir.
Nekhludov, tirant de son portefeuille une carte de visite, s’était approché d’une petite table, dans l’antichambre, et s’apprêtait à écrire quelques mots au crayon, lorsque soudain le valet de pied fit un mouvement, le suisse se précipita vers le perron en criant : « Avances ! » et le valet de chambre, se redressant, les mains à la couture de son pantalon, suivit des yeux une jeune femme, mince et de petite taille, qui descendait l’escalier d’un pas rapide, sans paraître se préoccuper beaucoup des exigences de sa dignité.
Mariette était coiffée d’un grand chapeau orné d’une plume noire ; elle portait une pèlerine noire sur une robe noire, et, tout en marchant, achevait de boutonner une paire de gants noirs. Son visage était caché sous une voilette.
En apercevant Nekhludov, elle souleva sa voilette, découvrant un très joli visage avec de grands yeux brillants. Et, après avoir un instant considéré le visiteur :
— Ah ! le prince Dimitri Ivanovitch ! — s’écria-t-elle d’une voix familière et gaie.
— Comment ! vous vous souvenez encore de mon nom ?
— Et vous, avez-vous donc oublié que ma sœur et moi nous avons été amoureuses de vous pendant tout un été ? — répondit-elle en riant. — Mais comme vous êtes changé ! Quel dommage que je sois obligée de sortir ! Du reste, nous pouvons toujours entrer un moment dans le petit salon… fit-elle d’un ton hésitant.
Elle leva les yeux sur l’horloge de l’antichambre.
— Hélas ! non. c’est impossible ! Je vais chez les Kamensky, pour le service funèbre. Quelle horrible chose, n’est-ce pas ?
— Qu’est-il donc arrivé à ces Kamensky ?
— Comment ! vous ne savez pas ? Leur fils vient d’être tué en duel. Une dispute avec Posen. Leur fils unique ! C’est affreux ! La mère est folle de désespoir. Non, impossible de rester ici : mais venez demain, ou ce soir ! — reprit-elle ; et, de son pas léger, elle se dirigea vers la porte.
— Ce soir, malheureusement, je ne pourrai pas ! Mais voilà, je venais vous voir pour une affaire ! — dit Nekhludov en s’avançant avec elle sur le perron.
— Pour une affaire ? Et laquelle ?
— Voici une lettre de ma tante à ce sujet !
Et Nekhludov lui tendit la petite enveloppe, cachetée d’un énorme sceau.
— Oui, je sais, la comtesse Catherine Ivanovna s’imagine que j’ai de l’influence sur mon mari ! Comme elle se trompe ! Je ne puis rien sur lui et ne veux pas me mêler de ses affaires. Mais, naturellement, pour la comtesse et pour vous, je suis prête à me départir de mes principes. Eh bien ! de quoi s’agit-il ?
— D’une jeune fille enfermée à la forteresse ! Elle est malade, et on l’a arrêtée par erreur.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Choustov, Lydie Choustov. Vous trouverez tous les renseignements dans la note que j’ai jointe à la lettre.
— Allons ! je vais essayer de m’en occuper ! — dit Mariette, pendant qu’elle mettait le pied sur le marchepied de l’élégante voiture neuve, dont le vernis étincelait au soleil. Elle s’assit, ouvrit son parasol. Le valet de pied monta sur le siège et fit signe au cocher qu’on était prêt. La voiture s’ébranla ; mais au même instant, Mariette, de la pointe de son parasol brusquement refermé, toucha le dos du cocher ; les chevaux, après avoir redressé la tête sous la pression du mors, s’arrêtèrent, soulevant sur place leurs jambes fines.
— Mais vous reviendrez me voir, et, cette fois, d’une façon désintéressée ? — dit-elle, en souriant d’un sourire dont elle connaissait la puissance. Après quoi, comme si elle jugeait la représentation terminée, elle rouvrit son parasol, abaissa la voilette, et de nouveau fit un signe au cocher.
Nekhludov ôta poliment son chapeau pour prendre congé. Les chevaux frappèrent le pavé de leurs sabots nerveux ; et la voiture s’éloigna d’un pas rapide, glissant légèrement sur ses roues silencieuses.
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III
Se rappelant le sourire qu’il venait d’échanger avec Mariette, Nekhludov faisait toute sorte de réflexions intérieures : « Tu n’auras pas encore tourné la tête, se disait-il, que déjà cette vie t’aura repris tout entier ! » Et il songeait de nouveau aux difficultés et aux dangers qu’offraient pour lui ses démarches auprès de personnes d’un monde qui, désormais, ne pouvait plus être le sien.
Au sortir de chez Mariette, il se rendit d’abord au Sénat. On l’introduisit dans une grande pièce où se tenaient une foule d’employés, tous extrêmement propres et polis. Ces employés lui apprirent que le recours de la Maslova avait été envoyé, pour être examiné, à ce même sénateur Wolff pour qui il avait une lettre de son oncle.
— Il y aura séance du Sénat cette semaine, mercredi prochain, — lui dit-on ; — mais l’ordre du jour est si chargé que l’affaire de la Maslova sera sans doute remise à une séance suivante. Cependant vous pouvez toujours demander qu’on en avance la discussion.
Dans ce bureau du Sénat, pendant que Nekhludov attendait quelques renseignements, il entendit parler, de nouveau, du malheureux duel ou avait succombé le jeune Kamensky. Ce fut là que, pour la première fois, il connut les détails d’une histoire qui faisait alors l’occupation de toute la ville. La chose avait pris naissance dans un restaurant où les officiers mangeaient des huîtres et, suivant leur habitude, buvaient beaucoup. L’un d’eux s’étant permis quelques appréciations blessantes sur le régiment où servait Kamensky, celui-ci l’avait traité de menteur : l’officier ainsi traité l’avait souffleté ; et, le lendemain, le duel avait eu lieu. Kamensky avait reçu une balle dans le ventre ; il était mort deux heures après. Son adversaire et les témoins avaient été arrêtés, et mis en prison pour plusieurs semaines.
Du Sénat, Nekhludov se fit conduire à la commission des grâces, où il espérait voir un haut fonctionnaire, le baron Vorobiev, pour qui son oncle lui avait donné une lettre. Mais le portier lui fit savoir, d’un ton sévère, qu’on ne pouvait voir le baron qu’à de certains jours. Nekhludov laissa la lettre qu’il avait pour lui, et se rendit chez le sénateur Wolff.
Celui-ci venait de finir son déjeuner. Suivant sa coutume, il stimulait sa digestion en fumant des cigares et en marchant de long en large dans son cabinet. Nekhludov le trouva occupé à ces deux exercices. Vladimir Efimovitch Wolff était effectivement un homme « très comme il faut » ; il mettait cette qualité au-dessus de toutes les autres, et rien n’était plus légitime de sa part, car c’est uniquement à cette qualité qu’il devait sa brillante carrière et l’accomplissement de ses ambitions. C’était elle qui lui avait permis de faire un riche mariage, lequel lui avait valu, à son tour, le titre de sénateur, et un emploi de dix-huit mille roubles. Cependant, non content d’être un homme « très comme il faut », il se considérait aussi comme un type de droiture chevaleresque. Mais cette droiture ne consistait pas, suivant lui, à ne pas rançonner en secret les particuliers. Il ne croyait nullement déroger à sa droiture en recevant, et en sollicitant au besoin, toute sorte de cadeaux, de commissions et de pots-de-vin. Il ne croyait pas non plus déroger à sa droiture en trompant la femme qu’il avait épousée pour son argent, et qu’il savait amoureuse de lui. Personne, au contraire, n’était plus fier de la sage organisation de sa vie de famille. La famille de Wolff était formée de sa femme, de la sœur de celle-ci, dont il s’était approprié la fortune, sous prétexte d’en devenir l’administrateur, et d’une fille, personne peu jolie, timide, douce, menant une vie isolée et triste, et dont les seules distractions étaient d’assister à des réunions pieuses chez Aline et chez la vieille comtesse Tcharska.
Le sénateur Wolff avait aussi un fils, un fort garçon qui, à quinze ans, avait déjà de la barbe comme un homme, et qui, vers le même âge, avait commencé à boire et à courir les filles. À vingt ans, son père l’avait chassé de chez lui parce qu’il n’arrivait pas à terminer ses études et parce que le bruit de son inconduite devenait compromettant. Plus tard, il avait payé pour son fils une dette de 230 roubles ; et il en avait encore payé une de 600 roubles, mais, cette fois, en lui déclarant que ce serait la dernière. Le fils, loin de s’amender, avait fait de nouveau une dette de mille roubles : son père lui avait alors fait savoir qu’il cessait tout à fait de le considérer comme son fils. Et depuis ce moment il vivait comme s’il n’avait pas eu de fils ; et personne, chez lui, n’osait lui parler de son fils. Et cela ne l’empêchait pas d’être pleinement convaincu que personne ne savait comme lui s’organiser une vie de famille.
Wolff reçut Nekhludov avec le sourire aimable et un peu moqueur qui était sa façon habituelle d’exprimer ses sentiments d’homme « comme il faut » à l’égard du reste de l’humanité.
— Je vous en prie, — dit-il après avoir lu la lettre du comte Ivan Mikaïlovitch, — prenez la peine de vous asseoir. Quant à moi, je vous demanderai la permission de continuera à marcher. Trop heureux de faire connaissance avec vous, et, naturellement, aussi de pouvoir être agréable au comte Ivan Mikaïlovitch, — poursuivit-il après avoir exhalé une épaisse colonne de fumée bleue, et tout en ayant soin de bien tenir son cigare, pour empêcher la cendre de tomber sur le tapis.
— Je voudrais vous prier seulement de faire hâter l’examen du pourvoi, — dit Nekliludov, — pour que, si la femme Maslov doit aller en Sibérie, son départ puisse se faire le plus tôt possible.
— Oui, oui, par les premiers paquebots de Nijni-Novgorod, oui, je sais — déclara Wolff avec son éternel sourire, en homme sachant toujours d’avance ce dont on voulait lui parler. — Vous dites que la condamnée s’appelle…?
— Catherine Maslov.
Wolff s’approcha de son bureau et ouvrit un carton plein de papiers.
— La Maslova, c’est bien cela ! Parfaitement, j’en parlerai à mes collègues. Nous discuterons l’affaire mercredi.
— Puis-je le télégraphier à mon avocat ?
— Comment ! vous avez un avocat pour cette affaire ? C’est bien inutile ! Mais enfin, oui, vous pouvez lui télégraphier.
— Je crains que les motifs de cassation ne soient insuffisants — dit Nekhludov ; — mais le procès-verbal même des débats prouve assez que la condamnation est le résultat d’un malentendu.
— Oui, oui, cela est possible ; mais le Sénat n’a pas à s’occuper du fond de l’affaire, — répondit sévèrement Wolff, en surveillant la cendre de son cigare. — Le Sénat doit se borner à examiner la légalité de la procédure.
— Mais ici le cas est, me semble-t-il, si exceptionnel…
— Sans doute, sans doute ! Tous les cas sont exceptionnels. Enfin, nous ferons ce qu’il y aura à faire. Voilà tout !
La cendre tenait toujours, mais commençait à trembler au bout du cigare.
— Et vous ne venez que rarement à Pétersbourg ? — poursuivit Wolff en allant déposer la cendre dans le cendrier. — Quelle horrible chose que cette mort du jeune Kamensky, un garçon charmant ! Fils unique ! La mère est folle de désespoir, — ajouta-t-il, répétant presque mot pour mot ce que disait alors la ville entière.
Nekhludov se leva pour prendre congé.
— Si cela vous convient, venez déjeuner avec moi un de ces jours ! — lui dit Wolff en lui tendant la main.
L’heure était déjà si avancée que Nekhludov, remettant au lendemain la suite de ses démarches, rentra chez lui, c’est-à-dire chez sa tante.
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IV
Il y avait, ce soir-là, six personnes à table chez la comtesse Catherine Ivanovna : le comte, la comtesse, leur fils, — un jeune officier de la garde, maussade, hargneux, et qui mangeait avec les coudes sur la table, — Nekhludov, la lectrice française, et l’intendant du comte.
La conversation, naturellement, tomba tout de suite sur la mort du jeune Kamensky, Tout le monde excusait Posen, qui avait défendu l’honneur de l’uniforme. Seule, la comtesse Catherine Ivanovna, avec sa façon de parler libre et irréfléchie, se montra sévère pour le meurtrier.
— S’enivrer, et puis tuer de charmants jeunes gens, jamais je n’excuserai cela ! — déclara-t-elle.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire ! — fit son mari.
— Oui, je sais ! Toi, jamais tu ne comprends ce que je veux dire ! — répondit la comtesse, se tournant vers Nekhludov comme pour le prendre à témoin. — Tout le monde me comprend, excepté mon mari. Je dis que je plains la mère de celui qu’il a tué, et que je ne puis admettre que, ayant tué Kamensky, cet homme ne tire de là, par la suite, que des agréments.
À ce moment le fils de la comtesse, qui jusqu’alors n’avait rien dit, intervint pour prendre la défense de Posen. Assez grossièrement, il s’attaqua aux paroles de sa mère, et se mit en devoir de lui démontrer qu’un officier était tenu d’agir comme avait agi Posen, ajoutant que, s’il eût agi d’une autre façon, le conseil des officiers l’aurait exclu du régiment.
Nekhludov, sans prendre part à l’entretien, écoutait ces divers propos. En sa qualité d’ancien officier, il comprenait — et trouvait plus naturelles qu’il n’osait se l’avouer — les affirmations du jeune Tcharsky ; mais, d’autre part, il ne pouvait se défendre, devant le cas de cet officier ayant tué un de ses camarades, de songer à celui d’un jeune homme qu’il avait vu dans la prison, et qui était condamné aux travaux forcés pour un meurtre commis au cours d’une querelle.
Dans les deux cas, la cause première du crime avait été l’ivresse. Le jeune paysan avait tué sous l’effet d’une surexcitation anormale : et pour l’en punir, on l’avait séparé de sa femme et de ses enfants, on lui avait mis les fers aux pieds, on lui avait rasé la moité de la tête, on s’apprêtait à l’envoyer aux travaux forcés ; tandis que l’officier qui, dans des conditions analogues, avait commis le même crime, celui-là était aux arrêts dans une jolie chambre, mangeait de bons dîners, buvait de bons vins, lisait librement tous les livres qu’il voulait lire, et très prochainement serait mis en liberté et reprendrait son ancienne vie, où il avait chance de rencontrer désormais plus d’égards que par le passé.
Nekhludov ne résista pas à dire tout ce qu’il pensait. La comtesse Catherine Ivanovna, d’abord, fit mine de l’approuver ; mais au bout d’un instant elle se tut, comme les autres convives ; et Nekhludov eut l’impression que, en parlant comme il avait parlé, il avait fait quelque chose comme une inconvenance.
Après le dîner, les convives passèrent dans le grand salon, à qui l’on avait, pour la circonstance, donné l’aspect d’une salle d’école. On y avait placé des rangées de bancs et de chaises ; au fond de la salle, sur une petite estrade, on avait mis une chaise et une table destinées au conférencier. Et déjà les invités arrivaient en grand nombre, ravis de pouvoir entendre le fameux Kiesewetter.
La rue, devant la maison, se remplissait d’équipages somptueux. Dans le salon, richement orné, des dames entraient, vêtues de soie, de velours, de dentelles, avec des coiffures apprêtées et des tailles artificiellement amincies. Avec elles arrivaient quelques hommes, militaires et civils, en grande tenue ; et Nekhludov vit avec stupeur, parmi cette brillante assistance, cinq hommes du peuple : deux domestiques, un boutiquier, un artisan et un cocher.
Kiesewetter, un petit homme trapu et grisonnant, monta sur l’estrade et commença son discours. Il parlait en allemand, et une jeune fille maigre, avec un lorgnon sur le nez, traduisait ses paroles au fur et à mesure.
Il disait que nos péchés sont si grands, et que le châtiment en est si grand et si inévitable, que c’est pour nous chose impossible de vivre tranquilles dans l’attente de ce châtiment.
« Chères sœurs et chers frères, pensons un moment à nous-mêmes, à notre vie, à la façon dont nous agissons, à la façon dont nous irritons la colère de Dieu, dont nous ajoutons à la souffrance du Christ : et nous comprendrons qu’il n’y a pas pour nous de pardon, pas d’issue, pas de salut, que nous sommes infailliblement perdus. La perdition la plus terrible, des tourments éternels nous sont réservés, — ajoutait-il d’une voix tremblante. — Comment nous sauver ? Mes frères, comment nous sauver de cet incendie effroyable ? Il a déjà embrasé notre maison, et toute issue nous manque ! »
Il se tut, et de véritables larmes coulèrent le long de ses joues. Depuis huit ans déjà, invariablement, toutes les fois qu’il arrivait à ce passage de celui de ses discours qui lui plaisait le plus, il éprouvait un spasme dans la gorge, et des larmes coulaient sur ses joues. Dans la salle, des sanglots se firent entendre. Les grasses épaules nues de la comtesse Catherine Ivanovna étaient secouées d’un frisson saccadé. Le cocher considérait l’orateur avec un mélange d’étonnement et d’épouvante, comme il aurait considéré un homme que ses chevaux auraient, par accident, écrasé. La fille de Wolff, vêtue avec un luxe voyant, s’était précipitée à genoux et se cachait le visage dans les mains.
Cependant l’orateur releva la tête et fit apparaître sur ses lèvres un sourire pareil à ceux qui servent aux acteurs pour exprimer le retour de l’espérance. Et, d’une voix humble et douce, il reprit :
« Mais le salut existe. Il est à notre portée, sûr, léger, joyeux. Ce salut, c’est le sang du Fils de Dieu répandu pour nous. Son martyre, son sang répandu nous sauvent de la perdition. Mes frères et mes sœurs, remercions Dieu qui a daigné sacrifier son fils unique à la rédemption des péchés de l’homme ! Son sang trois fois béni… »
Pendant ce discours la gêne de Nekhludov était devenue si intolérable que, à ce moment, profitant de l’émotion générale, il sortit sur la pointe des pieds et remonta dans sa chambre.
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CHAPITRE IV
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I
Le lendemain matin, Nekhludov achevait à peine de s’habiller, quand le valet de chambre lui apporta la carte de l’avocat Faïnitzine. Celui-ci s’était mis en route aussitôt après avoir reçu son télégramme. Il demanda à Nekhludov le nom des sénateurs devant lesquels l’affaire serait portée.
— On dirait vraiment qu’on les a choisis exprès pour représenter les types différents du sénateur ! — s’écria-t-il. — Wolff, c’est le fonctionnaire pétersbourgeois ; Skovorodnikov, c’est le juriste savant ; et Bé, c’est le juriste pratique. C’est sur lui que nous pouvons le plus compter. Eh ! bien, et à la commission des grâces ?
— Je vais précisément, de ce pas, chez le baron Verobiev. Hier, je n’ai pas pu réussir à être reçu.
— Savez-vous pourquoi ce Vorobiev est baron ? — demanda l’avocat, en réponse à l’intonation ironique avec laquelle Nekhludov avait prononcé ce titre étranger de « baron », accouplé à un nom de famille aussi foncièrement russe. — C’est l’empereur Paul qui a donné ce titre à son grand-père, qui le servait comme valet de chambre. Ce valet lui ayant rendu quelques petits services d’ordre intime, l’empereur l’a nommé baron, faute d’oser lui donner un titre russe, ce qui aurait risqué de faire crier. Et depuis lors nous avons des barons Vorobiev ! Et il faut voir comme le gaillard est fier de son titre ! D’ailleurs un aigrefin sans pareil. J’ai une voiture à la porte : voulez-vous que je vous conduise ?
Sur le perron, le portier remit à Nekbludov un billet qu’un valet de chambre venait d’apporter pour lui. Le billet était de Mariette, qui écrivait ceci :
« Pour vous faire plaisir, j’ai agi tout à fait contre mes principes : j’ai intercédé auprès de mon mari pour votre protégée. Il se trouve que cette personne peut être relâchée immédiatement. Mon mari a écrit au commandant. Venez donc maintenant me faire une visite désintéressée. Je vous attends. — M. »
— Comment ? s’écria Nekhludov. — voilà une femme qu’ils tiennent enfermée au secret depuis sept mois ; et ils découvrent à présent qu’elle n’a rien fait ! Et il a suffit d’un mot pour la faire mettre en liberté !
— Mais il n’y a pas là de quoi vous étonner ! — dit en souriant l’avocat. — Vous devriez plutôt vous réjouir d’avoir déjà réussi dans cette démarche !
— Eh bien ! non, j’ai beau faire, ce succès me remplit d’amertume. Est-ce possible que les choses se passent ainsi ? Pourquoi la tenait-on en prison ?
— Si vous vous mettez à approfondir les choses, vous ne parviendrez qu’à vous faire souffrir.
Le baron Vorobiev, cette fois, recevait. Dans la première pièce où entra Nekhludov, se tenait un jeune employé en petite tenue, avec un cou d’une longueur excessive et une pomme d’Adam très saillante.
— Votre nom ? — demanda-t-il à Nekhludov. Nekhludov se nomma.
— Ah ! parfaitement ! Le baron vient de parler de vous. Vous allez être reçu aussitôt.
L’employé entra dans la pièce du fond et en sortit au bout d’un instant, en compagnie d’une vieille dame toute vêtue de noir, qui pleurait sans pouvoir s’arrêter.
— Prenez la peine d’entrer ! — dit le jeune employé à Nekhludov en lui désignant la porte du cabinet du baron.
Celui-ci était un homme de taille moyenne, maigre et musculeux, les cheveux blancs coupés court. Assis dans son fauteuil devant un énorme bureau, il regardait devant lui d’un air satisfait. Son visage rouge s’éclaira d’un sourire bienveillant en apercevant Nekhludov.
— Ravi de vous voir ! Votre mère et moi avons été d’excellents amis. Je vous ai vu tout enfant, et, plus tard, officier. Allons, asseyez-vous, dites-moi en quoi je puis vous servir !
Nekhludov lui raconta l’histoire de Fédossia.
— Fort bien, fort bien ! Je vois ce que c’est ! — dit le vieillard. — C’est en effet bien touchant. Avez-vous rédigé un recours en grâce ?
— Oui, j'en ai préparé un ! — répondit Nekhludov en tirant le papier de sa poche. — Mais j’ai voulu vous voir pour vous prier d’accorder à cette affaire une attention spéciale.
— Et vous avez fort bien fait ! Je m’occuperai de l’affaire moi-même. L’histoire est vraiment très touchante, — poursuivit le baron en gardant sa mine la plus épanouie. — Je vois la chose. Cette malheureuse était une enfant, son mari l’aura affolée par sa grossièreté ; et puis tous les deux se seront repentis et pris d’amour l’un pour l’autre. Oui, je m’occuperai moi-même de l’affaire.
— Le comte Ivan Mikaïlovitch m’a d’ailleurs promis que, de son côté, il demanderait…
Mais à peine Nekhludov eut-il prononcé ces mots que le visage du baron changea d’expression.
— Au reste, — déclara-t-il froidement à Nekhludov, — déposez votre recours dans les bureaux, et je ferai ce que je pourrai !
Nekhludov sortit et se rendit dans les bureaux, pour déposer la requête. Là encore, comme au Sénat, il vit une foule de fonctionnaires, d’employés, de gardiens, tous remarquablement propres et polis.
« Combien il y en a, et comme ils ont l’air bien nourris, et comme ils sont luisants, et cirés, et vernis ! Mais à quoi peuvent-ils bien servir ? » — se demandait Nekhludov en les considérant.
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II
L’homme entre les mains duquel était placé le sort des prisonniers détenus à la forteresse était un vieux général qu’on disait un peu abruti, mais qui n'en avait pas moins derrière lui des états de service des plus brillants : il possédait une quantité innombrable de décorations, dont il dédaignait d’ailleurs de porter les insignes, à l’exception d’une petite croix blanche attachée à sa boutonnière. Il avait gagné cette croix au Caucase, pour avoir forcé de jeunes paysans russes, placés sous ses ordres, à tuer des milliers de gens du pays, qui défendaient leurs libertés, leurs maisons, et leurs familles. Il avait ensuite servi en Pologne, où il avait de nouveau forcé de jeunes paysans russes à commettre les mêmes actes, ce qui lui avait valu de nouveaux honneurs ; et puis il avait encore servi quelque part ailleurs, où il s’était distingué de la même façon. Maintenant, vieux et fatigué, il occupait cet emploi d’inspecteur de la forteresse. Il remplissait les devoirs de sa charge avec une rigueur inflexible, les considérant comme la chose la plus sacrée qu’il y eût au monde.
Les devoirs de sa charge consistaient à maintenir au secret, dans de sombres cellules, des détenus politiques des deux sexes, et à les y maintenir de telle façon que, dans l’espace de dix ans, la moitié d’entre eux mouraient infailliblement : quelques-uns perdaient la raison, d’autres devenaient phtisiques, et un grand nombre se tuaient, en se laissant mourir de faim, ou en s’ouvrant les veines avec un morceau de verre, ou bien en se pendant aux barreaux d’une fenêtre.
Le vieux général savait tout cela, et tout cela se passait sous ses yeux ; mais tous ces accidents ne l’émouvaient pas plus que ceux que produisaient la foudre, les inondations, etc. La seule chose qui l’intéressât était d’obéir au règlement qui lui était imposé. Ce règlement devait, avant tout, être exécuté : peu importaient, dès lors, les conséquences qui en résultaient. Une fois par semaine, pour se conformer au règlement, le vieux général faisait le tour de toutes les cellules, et demandait aux prisonniers s’ils n’avaient pas quelque requête à lui présenter. Les prisonniers, souvent, lui présentaient des requêtes : il les écoutait tranquillement, sans rien répondre ; et jamais il n’en tenait aucun compte, sachant d'avance que toutes ces requêtes demandaient des choses qui n'étaient pas d’accord avec le règlement.
Au moment où Nekhludov se présenta chez le vieux général, celui-ci était assis dans un petit salon dont toutes les fenêtres avaient leurs rideaux baissés, de façon qu’on s’y trouvait en pleine obscurité. Il était occupé à faire tourner un guéridon, en compagnie d’un jeune peintre, frère d’un de ses subordonnés. Les doigts minces et frêles du jeune artiste s’entremêlaient aux doigts épais, ridés, en partie ossifiés, du vieux général. Le guéridon était en train de répondre à une question posée par le général, et qui consistait à savoir si les âmes se reconnaissaient l’une l’autre, après la mort.
C’était l’âme de Jeanne d’Arc qui parlait, ce jour-là, par l’intermédiaire du guéridon. Elle venait déjà de dire : « Les âmes se reconnaissent », et elle avait commencé à dicter le mot suivant lorsque, soudain, elle s’était arrêtée. Elle avait dicté, du mot suivant, les trois premières lettres, un p, un o, et un s. Et elle s’était arrêtée, en réalité, parce que le général aurait voulu que la lettre suivante fût un l, tandis que l’artiste désirait que ce fût un v. Le général voulait que Jeanne d’Arc dît que les âmes se reconnaissaient après (posl) leur purification ; l’artiste désirait faire dire par Jeanne d’Arc que les âmes se reconnaissaient d’après la lumière (po svitu) qui se dégageait d’elles.
Le général, fronçant d’un air maussade ses énormes sourcils blancs, considérait fixement ses mains, espérant toujours que le guéridon allait se décider à écrire un l ; l’artiste, le visage tourné vers le coin de la pièce imprimait machinalement à ses lèvres le mouvement nécessaire pour prononcer la lettre v. C’est sur ces entrefaites qu’un soldat, servant de valet de chambre au vieux général, vint remettre à celui-ci la carte de Nekhludov. Le général fronça encore davantage les sourcils, fort ennuyé d’être dérangé ; puis, après une minute de silence, il mit son lorgnon sur son nez, lut la carte en la tenant au bout de son bras étendu, se leva avec un douloureux effort, et se frotta lentement les reins et les jambes.
— Fais entrer dans mon cabinet !
— Que Votre Excellence ne s’inquiète pas ! Je finirai. seul ! — dit l’artiste. — Je sens que le fluide revient !
— C’est cela, finissez seul ! — répondit le général, de son ton sévère ; et il passa dans son cabinet, traînant avec peine ses vieilles jambes enflées.
— Heureux de vous voir ! — dit-il à Nekhludov en lui désignant une chaise près de son bureau. — Il y a longtemps que vous êtes à Pétersbourg ?
Nekhludov répondit qu’il venait d’arriver.
— Et la princesse, votre mère, va toujours bien ?
— Ma mère est morte, Votre Excellence.
— Pardonnez-moi ! J’en suis bien désolé ! Savez-vous que j’ai servi avec votre défunt père ? Nous avons été des amis, des frères. Et vous, êtes-vous au service ?
— Non, pas en ce moment !
Le général hocha la tête en signe de désapprobation.
— J’ai une prière à vous adresser, général, — reprit Nekhludov.
— Ah ! très bien ! En quoi puis-je vous servir ?
— Si ma prière ne vous paraît pas recevable, je vous demanderai de m’excuser. Mais je me crois tenu à vous la présenter.
— Hé bien ! qu’est-ce que vous désirez ?
— Parmi les détenus confiés à votre garde, se trouve un certain Gourkevitch : or sa mère demande l’autorisation de le voir ; et, si cela est impossible, elle demande tout au moins l’autorisation de lui envoyer des livres.
Le général avait écouté cette requête sans donner le moindre signe de satisfaction ni de mécontentement : il s’était borné à pencher la tête, et à prendre l’attitude de la réflexion. En réalité, cependant, il ne réfléchissait pas le moins du monde et ne s’intéressait nullement aux paroles du Nekhludov, sachant d’avance que le règlement lui défendait d’en tenir aucun compte. Il n’écoutait que par politesse.
— C’est que tout cela, voyez-vous, ne dépend pas de moi ! — répondit-il. — Pour ce qui est des visites, un décret impérial en règle les conditions. Et pour ce qui est des livres, nous avons ici une bibliothèque, et les prisonniers ont le droit d’être autorisés, s’il y a lieu, à y prendre des livres.
— Oui, mais ce Gourkevitch voudrait avoir des ouvrages scientifiques : il voudrait s’occuper.
— Ne croyez pas cela ! Ce n’est pas du tout pour s’occuper ! C’est par insubordination, voilà tout !
— Mais cependant ces malheureux doivent désirer s’occuper, dans leur triste situation…, — fit Nekhludov.
— Ils se plaignent toujours ! — répondit le général. — C’est que nous les connaissons bien, allez !
Il parlait toujours d’eux comme d’une race d’hommes tout à fait spéciale.
— Et la vérité est qu’ils ont ici des commodités que vous chercheriez vainement dans d’autres forteresses, — poursuivit-il.
Sur quoi il se mit à décrire en détail ces « commodités » ; on aurait pu croire, à l’entendre, que le principal objet de la détention des prisonniers dans la forteresse était de leur procurer un séjour agréable.
— Autrefois, c’est vrai, on les traitait d’une façon assez rigoureuse : mais à présent ils sont traités aussi bien que possible. Ils ont à manger de trois plats, et toujours un plat de viande : des côtelettes ou du hachis. Le dimanche, nous leur donnons encore un plat de plus : un entremets. Fasse Dieu qu’un jour toute la Russie puisse se nourrir comme eux !
Suivant l’habitude des vieillards, le général, une fois lancé sur son sujet, ne s’arrêta plus avant d’avoir répété jusqu’au bout ce qu’il répétait sans cesse.
— Quant aux livres, — disait-il, — nous mettons à leur disposition des ouvrages religieux, et puis aussi de vieux journaux. Nous avons une bibliothèque fort bien fournie. Mais ils ne lisent que rarement. D’abord, souvent, ils font mine de s’intéresser à la lecture : mais au bout de peu de temps ils rendent les livres sans y avoir touché. Écrire, aussi, ils le peuvent. Nous leur donnons des ardoises pour qu’ils puissent s’amuser à écrire dessus. Ils peuvent écrire, effacer, et écrire de nouveau. Mais cela non plus, ils ne le font pas. Non, ce n’est que dans les premiers temps qu’ils rêvent de « s’occuper » ; plus tard ils engraissent et deviennent de plus en plus inertes.
Nekhludov écoutait cette voix éraillée, considérait ces membres engourdis, ces yeux aux paupières enflées sous les énormes sourcils, ce crâne dégarni, cette petite croix blanche à la boutonnière ; et sans cesse il comprenait davantage l’inutilité de rien expliquer à un tel homme.
Il se leva, ayant grand’peine à cacher le mélange de répulsion et de pitié que lui inspirait cet affreux vieillard. Et celui-ci, de son côté, n’était pas fâché de pouvoir faire un peu la leçon au fils de son ancien camarade.
— Adieu, mon enfant ! — poursuivit-il. — Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, je ne vous le dis que par pure amitié : mais ne vous mêlez pas des affaires de nos prisonniers ! Ne vous imaginez pas qu’il y en ait, parmi eux, d’innocents ! Tous, les uns comme les autres, ce sont des misérables ; et nous les connaissons bien, nous savons ce qu’ils valent… Et puis, croyez-moi, reprenez du service ! L’empereur a besoin de tous les hommes de valeur… la patrie aussi. Songez un peu à ce qui arriverait si moi, si tous les hommes de notre espèce, nous ne servions pas ?
Nekhludov poussa un soupir, s’inclina très bas, serra la grosse main ossifiée du vieillard, et sortit de la chambre.
Le général, reste seul, se frotta longuement les reins et se traîna dans le petit salon où, pendant son absence, le jeune artiste avait écrit la réponse dictée par l’esprit de Jeanne d’Arc. Le général lut, à travers son lorgnon : « se reconnaissent l’une l’autre d’après la lumière qui se dégage de leur corps astral ».
— Ha ! — s’écria le général, clignant des yeux avec satisfaction. Mais soudain un doute le saisit.
— Cette lumière n’est donc pas la même pour tous ? — demanda-t-il ; et, de nouveau, entremêlant ses doigts avec ceux de l’artiste, il s’installa auprès du guéridon.
Devant le perron, en sortant, Nekhludov appela son cocher.
— Ah ! patron, ce qu’on s’ennuie ici ! — dit le cocher. — Pour un peu je serais parti sans vous attendre.
— Oui, vraiment, on s’y ennuie ! — répondit Nekhludov en soupirant. Après quoi, assis dans la voiture, il essaya de se distraire en observant le jeu des nuages gris, sur le ciel, et les eaux étincelantes de la Néva, sillonnée de barques et de bateaux à vapeur.
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III
Le lendemain, mercredi, était le jour où devait être examinée l’affaire de la Maslova. Nekhludov arriva de bonne heure au Sénat. Devant l’entrée, il se rencontra avec l’avocat, qui venait également d’arriver. Ils montèrent ensemble l’énorme et solennel escalier jusqu’au second étage. Dans la première pièce où ils entrèrent, un suisse, tout en les débarrassant de leurs cannes et de leurs manteaux, leur dit que les quatre sénateurs étaient déjà là : le dernier était arrivé une minute avant eux. Faïnitzine, — qui s’était mis en habit et en cravate blanche, — fit passer Nekhludov dans une pièce voisine, contre les murs de laquelle étaient rangées de grandes armoires d’une forme quelque peu extraordinaire, Un vieillard d’aspect patriarcal se trouvait là à ce moment, un grand vieillard aux longs cheveux blancs : deux valets, respectueusement, l’aidaient à se défaire de son manteau et à se diriger vers l’une des armoires, où, soudain, Nekhludov le vit s’engouffrer.
Faïnitzine, cependant, ayant aperçu un de ses collègues, également en habit et en cravate blanche, courut à lui, laissant à Nekhludov tout le loisir d’examiner les autres personnes qui remplissaient la salle. Il y avait là une quinzaine d’hommes, et deux dames, dont une toute jeune, avec un lorgnon, l’autre déjà grisonnante. On devait examiner, ce jour-là, une affaire de diffamation par voie de la presse : de là venait cette affluence d’un public qui, d’ordinaire, ne se dérangeait guère pour assister aux séances de la section de cassation.
L’huissier, un bel homme rubicond, vêtu d’un imposant uniforme, s’approcha de Faïnitzine pour lui demander dans quelle affaire il allait plaider. Pendant qu’il notait sur un papier la réponse de l’avocat, la porte de l’armoire s’ouvrit, et Nékhludov en vit sortir le vieillard à l’aspect patriarcal, mais non plus en veston et en pantalon gris, comme il y était entré : il avait échangé ses vêtements habituels contre un uniforme bariolé qui lui donnait l’air d’un gigantesque oiseau.
Lui-même, d’ailleurs, était sans doute gêné de ce déguisement, car c’est presque en courant qu’il sortit de la salle.
— C’est Bé, un homme respectable ! — dit l’avocat à Nékhludov en le rejoignant. Et il se mit à lui expliquer l’affaire qu’on allait juger.
Cependant la séance ne tarda pas à s’ouvrir. Avec le reste du public, Nekhludov, pénétra dans la salle d’audience, une salle moins grande et d’une ornementation plus simple que celle de la cour d’assises où avait siégé Nekhludov, mais d’ailleurs disposée de la même façon. Même séparation entre le public et les juges ; mêmes tableaux sur les murs ; et quand l’huissier annonça : « La Cour ! » tous se levèrent pour saluer les sénateurs en grand uniforme, qui, s’asseyant devant la table, firent de leur mieux pour se donner une mine sérieuse et solennelle.
Ces sénateurs étaient au nombre de quatre. Il y avait d’abord celui qui faisait fonction de président, Nikitine, un grand homme glabre, avec un visage mince et des yeux d’acier ; puis Wolff, rasé de frais, et montrant ses belles mains blanches ; puis Skovorodnikov, un petit vieux gros et lourd, le visage tout grêlé de petite vérole ; enfin Bé, le vieillard à la mine patriarcale. Derrière, les sénateurs entrèrent, sur l’estrade, le greffier et le substitut du procureur, — ce dernier un homme encore jeune, maigre, sec, avec un teint sombre et une profonde expression de tristesse dans les yeux. En dépit de l’étrange costume qu’il portait, Nekhludov reconnut en lui, aussitôt, un de ses meilleurs amis de l’Université.
— Ce substitut ne s’appelle-t-il pas Sélénine ? — demanda-t-il à son avocat, qui était venu s’asseoir près de lui sur les bancs du public.
— Oui, eh bien ?
— Je le connais beaucoup, c’est un homme de haute valeur.
— Et un substitut extrêmement remarquable, très actif, déjà très influent. C’est à lui que vous auriez dû vous adresser, — dit l’avocat.
— Oh ! celui-là agira toujours uniquement d’après sa conscience ! — dit Nekhludov, se rappelant les éminentes qualités de piété, de probité, de noblesse de son ancien condisciple.
— D’ailleurs, ce serait trop tard, maintenant ! — répondit Faïnitzine ; après quoi il se remit à écouter religieusement la discussion de l’affaire.
Nekhludov se mit à l’écouter aussi ; et de toutes ses forces il essaya de comprendre ce qui se passait devant lui. Mais, de nouveau, il en était empêché par ce fait que, au lieu de discuter le fonds du procès, on faisait porter tout le débat sur des incidents accessoires. Le procès avait pour cause un article de journal dénonçant les escroqueries du président d’une société d’actionnaires. L’important, en bonne justice, eût été de savoir si vraiment ce président volait ses mandataires, et, dans ce cas, comment on pouvait mettre fin à ses vols. Mais de tout cela, dans la discussion, pas un mot ne fut dit. On débattit uniquement la question de savoir si, d’après un certain paragraphe du code, le directeur du journal avait eu le droit d’imprimer l’article, et si, n’en ayant pas le droit, il avait commis, en l’imprimant, une diffamation, ou une calomnie, ou encore une calomnie doublée de diffamation.
Deux choses seulement frappèrent Nekhludov : il observa d’abord que Wolff, qui, quelques jours auparavant, lui avait déclaré que le Sénat ne s’occupait jamais que des vices de procédure, mettait au contraire une grande chaleur à invoquer des arguments de fonds pour faire casser la condamnation du directeur du journal ; et il observa aussi que Sélénine, d’ordinaire si froid, mettait une égale chaleur à soutenir la thèse contraire. Il crut même remarquer, dans cette chaleur du substitut, comme une certaine hostilité à l’égard de Wolff qui, lui-même, finit sans doute par éprouver une impression analogue, car, sur une réplique de Sélénine, il rougit, tressaillit, fit un geste de dépit et n’ajouta plus rien.
La discussion se trouvant ainsi terminée, les sénateurs se retirèrent pour délibérer. L’huissier vint prévenir Faïnitzine que l’affaire de la Maslova allait être jugée dans quelques instants.
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IV
Dès que les quatre sénateurs se furent assis dans leur salle de délibérations, Wolff, avec beaucoup de chaleur, se mit à exposer les motifs qui devaient faire casser le jugement porté contre le directeur du journal.
Le président, homme fort peu bienveillant en général, était encore, ce jour-là, particulièrement mal disposé. Déjà pendant que l’affaire était discutée en séance publique, il avait arrêté son opinion, et maintenant, sans écouter Wolff, il restait plongé dans ses pensées. Ses pensées tournaient autour du fait que, la veille, il avait raconté dans ses mémoires la façon dont c’était Velianov, et non pas lui, qui avait été nommé à un poste depuis longtemps convoité par lui. Ce président Nikitine était en effet très profondément convaincu de ce que son opinion sur les divers hauts fonctionnaires qu’il avait eu l’occasion de connaître constituerait, pour l’histoire, un document des plus importants. Dans le chapitre qu’il avait écrit la veille, il appréciait avec une extrême sévérité la conduite de quelques-uns de ces hauts fonctionnaires qui l’avaient, suivant son expression, empêché de sauver la Russie de la ruine, ce qui voulait dire simplement qu’ils l’avaient empêché de toucher un plus gros traitement ; et il se demandait à présent s’il s’était assez clairement expliqué pour que la postérité pût voir tout cela, grâce à lui, sous un jour tout à fait nouveau.
— Sans doute, sans doute ! — répondait-il à Wolff quand celui-ci avait l’air de s’adresser à lui : mais il n’entendait pas un mot de ce qu’il disait.
Bé, non plus, n’entendait rien de ce que disait Wolff. La mine absorbée, il dessinait des armoiries sur un papier placé devant lui. Ce Bé était un libéral de la vieille espèce. Il conservait pieusement les traditions de l’école de 1860 ; seules ses opinions politiques parvenaient à le faire dévier de son impartialité. Et c’est ainsi que, dans l’affaire de diffamation, il refusait de voir autre chose qu’une atteinte à la liberté de la presse. Quand Wolff eut fini de parler, le vieillard releva un instant la tête, développa sa manière de voir en quelques mots très nets, et, abaissant de nouveau sa tête blanche, se remit à dessiner des armoiries.
Skovorodnikov, assis en face de Wolff, et qui passait tout son temps à mettre dans sa bouche les poils de sa moustache et de sa barbe, s’interrompit un moment dans cette opération pour déclarer, d’une voix haute et grinçante, que, en l’absence de tout vice de procédure, le jugement ne lui paraissait pas pouvoir être cassé. Le président se rangea du même avis ; et le jugement fut proclamé valable.
Wolff était furieux, d’autant plus furieux qu’à diverses allusions il avait bien senti, chez ses collègues comme chez le substitut, des doutes sur son désintéressement. Mais, en homme « comme il faut », il sut à merveille cacher sa mauvaise humeur, et prenant tout de suite un autre dossier, il se mit à lire les pièces de l’affaire de la Maslova. Ses trois collègues, après avoir sonné pour demander du thé, engagèrent la conversation sur un événement qui, alors, partageait avec le duel de Kamensky l’attention de tout Pétersbourg. Un fonctionnaire des plus importants, chef de section dans un ministère, avait été arrêté comme coupable d’attentats à la pudeur particulièrement monstrueux.
— Quelle horreur ! — disait Bé d’un ton de dégoût !
— Que trouvez-vous là de si horrible ? — demanda Skovorodnikov, tout en mouillant avec sa langue le papier d’une cigarette qu’il venait de rouler. — Je viens de lire, ces jours-ci, une étude d’un auteur allemand qui demande que le mariage d’un homme avec un autre homme puisse être considéré comme légal.
— Impossible ! — dit Bé.
— Je vous apporterai l’article la prochaine fois ! — répondit Skovorodnikov ; et, sans broncher, il cita des phrases entières de l’article, dont il indiqua aussi le titre, la date, et le lieu de publication.
— On dit qu’il va être envoyé, en qualité de gouverneur, quelque part dans le fond de la Sibérie ! — dit, Nikitine.
— Ce sera parfait ! Je vois déjà l’archiprêtre venant au-devant de lui avec tout son clergé ! — fit Skovorodnikov, qui, après avoir tiré quelques bouffées de sa cigarette, s’était remis à mâcher le poil de sa barbe et de sa moustache.
C’est alors que l’huissier, entrant dans la salle de délibérations, vint dire aux sénateurs que l’avocat Faïnitzine désirait assister à l’examen du pourvoi de la Maslova.
— Voici en quoi consiste cette affaire de la Maslova, c’est tout un roman ! — dit Wolff ; et il raconta à ses collègues ce qu’il savait des relations de Nekhludov avec la Maslova.
Les sénateurs, qui avaient hâte de s’en aller, auraient infiniment préféré régler cette affaire entre eux, en un tour de main. Mais la demande de l’avocat ne pouvait pas, décemment, être repoussée ; ils se résignèrent donc à quitter leur salle de délibérations pour revenir en séance publique.
Ce fut encore Wolff qui, de sa voix fluette, développa les motifs de cassation du jugement de la Maslova ; et de nouveau il le fit avec une partialité visible, en laissant voir son désir que le jugement fût cassé.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ? — demanda le président en se tournant vers Faïnitzine.
Faïnitzine se leva, et, après avoir redressé le plastron blanc de sa chemise, il se mit à prouver, point par point, avec une précision et une clarté remarquables, que les débats de la cour d’assises avaient présenté six détails contraires à la loi ; puis, en quelques mots, il se permit de toucher au fonds de l’affaire, pour établir l’incohérence et l’injustice manifestes du verdict de la cour d’assises. À la suite de ce discours, débité d’un ton à la fois respectueux et ferme, la cassation du jugement paraissait inévitable ; et Nekhludov fut d’autant plus convaincu du gain de sa cause que l’avocat, se tournant vers lui pendant qu’il parlait, lui avait adressé un sourire de satisfaction. Mais un coup d’œil jeté ensuite sur le visage des sénateurs lui montra que Faïnitzine était seul à sourire et à être enchanté. Les sénateurs et le substitut, en effet, étaient loin de sourire et d’être enchantés : ils avaient la mine ennuyée d’hommes qui perdaient leur temps, et tous semblaient dire à l’avocat : « Parle toujours ! Nous en avons entendu bien d’autres que toi ! »
Aussitôt que Faïnitzine eut achevé de parler, le président donna la parole au substitut du procureur : mais celui-ci se borna à déclarer, en quelques mots, que les divers motifs de cassation invoqués n’étaient pas sérieux, et que le jugement devait être maintenu : sur quoi les sénateurs se levèrent et passèrent dans leur salle de délibérations.
Là, de nouveau, les avis se partagèrent. Wolff insistait pour la cassation ; Bé, qui seul s’était pleinement rendu compte de la nature de l’affaire, insistait dans le même sens, présentant à ses collègues un vivant tableau de l’inintelligence des jurés et de la négligence des magistrats. Nikitine, au contraire, toujours partisan de la stricte légalité, était opposé à la cassation. Tout dépendait donc de la voix de Skovorodnikov. Or celui-ci se déclara opposé à la cassation, et cela, simplement, parce que la résolution de Nekhludov de se marier, par devoir, avec la Maslova, l’avait choqué au plus haut degré.
Ce Skovorodnikov était matérialiste, darwiniste ; toute manifestation du sentiment du devoir, et plus encore du sentiment religieux, lui faisait l’effet non seulement d’une absurdité révoltante, mais aussi de quelque chose comme une injure personnelle. Et voilà pourquoi, sans même s’interrompre de fourrer sa barbe entre ses dents, il déclara ne rien voir dans l’affaire que la légalité du jugement, et l’insuffisance des motifs invoqués pour la cassation.
Le pourvoi de la Maslova fut donc rejeté.
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V
— Mais c’est horrible ! — s’écria Nekhludov en s’avançant vers l’avocat, après la lecture de l’arrêt. Une condamnation d’une injustice évidente ! Et eux qui la confirment, sous prétexte qu’elle ne contient pas de vice de forme !
— C’est un parti-pris chez eux ! — répondit l’avocat.
— Et Sélénine aussi, opposé à la cassation ! C’est horrible ! — répéta Nekhludov. — Que faire, maintenant ?
— Présenter un recours en grâce ! Présentez-le vous-même pendant que vous êtes ici ! Je vais vous le rédiger.
À ce moment le sénateur Wolff, avec toutes ses croix sur son uniforme, entra dans la salle et s’approcha de Nekhludov :
— Que faire, mon cher prince ? Les motifs de cassation étaient insuffisants ! — dit-il en soulevant ses étroites épaules. Après quoi il se hâta d’entrer dans une des armoires, pour se dévêtir.
Derrière Wolff arriva Sélénine : il reconnut aussitôt son ancien ami.
— Je ne m’attendais pas à te rencontrer ici ! — lui dit-il en lui souriant des lèvres, tandis que ses yeux gardaient leur expression de tristesse.
— Je ne savais pas que tu étais procureur général !
— Substitut du procureur, — rectifia Sélénine. Et que fais-tu ici ?
— Ici ? J’y suis venu dans l’espoir d’y trouver de la justice et de la pitié pour une malheureuse femme injustement condamnée.
— Quelle femme ?
— Mais celle que vous venez de condamner de nouveau !
— Ah ! oui, la Maslova ! — se rappela Sélénine. — Son pourvoi n’avait aucun fondement.
— Ce n’était pas de son pourvoi qu’il s’agissait, mais d’elle-même. Elle est innocente, et on la punit sans raison.
Sélénine soupira.
— Oui, c’est possible, mais…
— Ce n’est pas seulement possible, c’est tout à fait certain !
— Comment le sais-tu ?
— Je faisais partie du jury qui l’a condamnée. Je sais que nous avons commis une erreur dans notre verdict. Sélénine réfléchit un instant.
— Tu aurais dû signaler l’erreur tout de suite ! — reprit-il.
— Je l’ai signalée.
— On aurait dû l’inscrire dans le procès-verbal ! C’eût été un motif de cassation.
— Mais l’examen de l’affaire elle-même suffisait pour montrer que le verdict du jury était incohérent ! — fit Nekhludov.
— Oh ! le Sénat n’a pas à s’occuper de cela ! S’il se permettait de casser un jugement au nom de la justice, non seulement il risquerait bientôt d’accroître la part de l’injustice, — répondit Sélénine, en songeant à Wolff et à l’affaire jugée précédemment, — mais les décisions des jurés perdraient toute leur raison d’être.
— Je sais seulement que cette femme est innocente, et qu’elle vient de perdre tout espoir d’échapper à son monstrueux châtiment. La justice suprême à confirmé l’injustice !
— Mais non, elle ne l’a pas confirmée, puisqu’elle n’avait pas à s’en occuper ! — répéta Sélénine avec une ombre d’impatience dans la voix. Puis, évidemment désireux de changer de sujet : — On m’a dit hier que tu étais ici. La comtesse Catherine Ivanovna m’avait invité, l’autre soir, à venir entendre chez elle le nouveau prophète. J’y serais allé si j’avais pu penser que tu y serais !
— J’y étais, en effet, mais j’en suis parti écœuré !
— Pourquoi écœuré ? C’est, en tout cas, la manifestation d’un sentiment religieux, si étrange et si pervertie qu’elle soit !
— Allons donc ! Une monstrueuse folie ! — déclara Nekhludov.
— Mais non, mais non ! La seule chose bizarre et fâcheuse, c’est que nous soyons assez ignorants des enseignements de l’Église pour considérer comme une nouveauté ce qui n’est que l’exposition des dogmes fondamentaux de notre foi ! — fit Sélénine, d’un ton embarrassé, se rappelant qu’il avait jadis émis devant Nekhludov de tout autres idées.
Nekhludov le considéra avec une attention mêlée de surprise. Sélénine soutint son regard. Mais Nekhludov crut sentir, au fond de ses yeux tristes, comme une malveillance.
— D’ailleurs, nous reparlerons de tout cela ! — ajouta Sélénine, après avoir fait signe à l’huissier qu’il allait avoir à lui parler. — Car nous nous reverrons, il le faut absolument ! Mais où te rencontrer ? Moi, tu me trouveras toujours chez moi à l’heure du dîner.
Il indiqua son adresse à Nekhludov et lui serra affectueusement la main :
— Hein ! combien d’eau à coulé sous les ponts depuis notre dernier entretien ! — ajouta-t-il avant de s’éloigner.
— Oui, je viendrai te voir, si je puis ! — répondit Nekhludov. Mais au fond de son cœur il sentait que, de l’un des hommes qu’il chérissait et estimait le plus au monde, cette brève rencontre avait fait à jamais pour lui un étranger, sinon un ennemi.
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CHAPITRE V
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I
En sortant du Sénat, Nekhludov et l’avocat marchèrent ensemble le long du trottoir. L’avocat raconta à Nekhludov l’aventure de ce haut fonctionnaire dont avaient parlé entre eux les sénateurs ; il lui dit comment, au lieu d’être envoyé au bagne, comme il aurait dû l’être suivant le code, ce haut fonctionnaire allait être mis à la tête d’un gouvernement. Puis, en passant devant une place, il expliqua à Nekhludov qu’une souscription avait été organisée pour élever, sur cette place, un certain monument, mais que le monument n’était toujours pas là, et que les éminents personnages qui présidaient à la souscription avaient mis dans leurs poches tout l’argent recueilli. Il ajouta, à propos de l’un de ces personnages, que sa maîtresse avait perdu des millions aux courses. Tel autre, toujours suivant l’avocat, aurait vendu sa femme pour une forte somme ; et innombrables auraient été les escroqueries commises par telles et telles personnes, qui, bien loin d’être en prison, continuaient à occuper des situations très en vue. Ces récits, — dont la source était évidemment inépuisable, — semblaient procurer à l’avocat une satisfaction personnelle : ils lui permettaient, en effet, de croire lui-même et de faire croire que les moyens employés par lui pour gagner de l’argent étaient pleinement légitimes et innocents, en comparaison des moyens employés par les plus hauts représentants de l’aristocratie et des pouvoirs publics. Aussi sa surprise fut-elle extrême quand il vit que Nekhludov, sans écouter la fin d’une de ses anecdotes, prit congé de lui et sauta dans un fiacre pour retourner chez sa tante.
Mais c’est que Nekhludov était plein de tristesse. Sa tristesse venait, avant tout, de ce que la décision du Sénat eût confirmé la peine monstrueuse infligée à la Maslova. Tristement aussi il songeait que cette décision du Sénat allait rendre plus dure, pour lui, la réalisation de son projet d’unir sa destinée à celle de la Maslova. Et toutes ces histoires que l’avocat lui débitait si complaisamment achevaient encore de le désoler, en lui montrant partout le triomphe du mal, sans compter que, malgré lui, il revoyait toujours le froid et malveillant regard de ce Sélénine, jadis si franc, si affectueux, et si bon.
Quand il arriva chez sa tante, le portier lui remit avec une nuance de dédain une lettre qu’une « femme », — comme disait le portier, — était venue apporter pour lui. Cette lettre était de la mère de la Choustova. Cette personne remerciait en termes émus le « bienfaiteur », le « sauveur » de sa fille, et elle le suppliait de ne pas quitter Pétersbourg sans venir la voir. C’était, ajoutait-elle, dans l’intérêt de Vera Bogodouchovska.
Après toutes les déceptions éprouvées durant son séjour à Pétersbourg, Nekhludov se sentait profondément découragé. Les projets qu’il avait formés quelques jours auparavant lui paraissaient à présent aussi irréalisables que ces rêves de jeunesse où, jadis, il s’était plu à s’abandonner. En rentrant dans sa chambre, il tira des papiers de son portefeuille ; et il était en train de dresser une liste de ce qui lui restait à faire avant de repartir, lorsqu’un valet de chambre vint lui dire que la comtesse le priait de descendre au salon pour prendre le thé.
Nekhludov replaça ses papiers dans son portefeuille et descendit au salon. Par la fenêtre de l’escalier, sur son chemin, il aperçut le landau de Mariette, arrêté devant la maison : et soudain il eut l’impression que son cœur s’égayait. Un désir le prit d’être jeune, et de sourire.
Mariette, coiffée cette fois d’un chapeau clair, et vêtue d’une robe claire, était assise sur une chaise près du fauteuil de la comtesse, une tasse de thé en main, et parlait à demi-voix, tout illuminée de l’éclat de ses beaux yeux rieurs. Au moment où Nekhludov entra dans le salon, elle venait de dire quelque chose de si comique, et d’un comique si inconvenant, — Nekhludov le reconnut à la nature de son rire, — que l’excellente comtesse Catherine Ivanovna avait été prise d’une joie folle, qui secouait son gros corps des pieds à la tête, tandis que Mariette, avec une délicieuse expression de malice, la considérait, penchant un peu sur le côté son charmant visage énergique et léger.
— Tu me feras mourir de rire ! — s’écriait la vieille comtesse entre deux éclats.
Nekhludov, après les avoir saluées, s’assit près d’elles. Et aussitôt Mariette, ayant remarqué l’expression sérieuse de ses traits, et désirant lui plaire, — ce qu’elle désirait, sans trop savoir pourquoi, depuis le premier moment où elle l’avait revu, — changea tout à fait non seulement son expression extérieure, mais aussi toute sa disposition intérieure. Elle devint aussitôt sérieuse, mélancolique, mécontente de sa vie, pleine d’aspirations vagues, et tout cela très sincèrement, sans la moindre hypocrisie comme sans le moindre effort. D’instinct, pour plaire à Nekhludov, elle se mit dans une disposition intérieure pareille à celle où, d’instinct, elle sentait que Nekhludov se trouvait à ce moment.
Elle l’interrogea sur le succès de ses démarches. Il lui dit comment ses efforts avaient échoué au Sénat, et mentionna, à ce propos, sa rencontre avec Sélénine.
— Ah ! quelle âme pure ! Voilà vraiment un chevalier sans peur et sans reproche ! Quelle âme pure ! — s’écrièrent les deux dames, se plaisant à employer une épithète que tout Pétersbourg, évidemment, avait admise pour désigner le jeune substitut.
— Il est marié : comment est sa femme ? — demanda Nekhludov.
— Sa femme ? Oh ! c’est… mais ne jugeons personne. Le malheur est qu’elle ne comprend pas son mari. Et ainsi, lui aussi a été pour le rejet du pourvoi ? — poursuivit Mariette avec une sincère compassion. — Mais c’est affreux ! Comme je plains cette malheureuse !
Et, du fond de son cœur, elle poussa un soupir.
Nekhludov, ému de son chagrin, se hâta de changer de conversation. Il parla à Mariette de la Choustova qui, par son entremise, venait enfin de sortir de la forteresse. Après l’avoir remerciée de cette entremise, il s’apprêtait à dire combien c’était chose horrible de penser que cette pauvre fille et toute sa famille eussent souffert si longtemps, et cela simplement parce que personne n’avait élevé la voix pour eux : mais Mariette ne le laissa point poursuivre, et elle-même, dans des termes semblables à ceux dont il allait se servir, elle exprima toute son indignation.
La comtesse Catherine Ivanovna vit tout de suite que Mariette coquetait avec son neveu, ce qui, du reste, l’amusa fort.
— Sais-tu quoi ? — demanda-t-elle à Nekhludov. — Viens avec nous demain soir, chez Aline ! Kieswetter y sera. Et toi, ne manque pas de venir aussi ! — ajouta-t-elle en se tournant vers Mariette.
— Figure-toi que Kieswetter t’a remarqué ! — poursuivit-elle en s’adressant de nouveau à Nekhludov. — Il m’a dit que toutes les idées que tu m’avais exposées, et dont je lui faisais part, étaient à ses yeux un excellent signe, et que certainement tu ne tarderais pas à venir au Christ. Je compte sur toi pour demain soir ! Mariette, dis-lui, toi aussi, que tu viendras et que tu comptes sur lui !
— C’est que d’abord, chère comtesse, je n’ai aucun droit de donner des conseils à Dimitri Ivanovitch, — répondit Mariette, en lançant à Nekhludov un regard qui signifiait qu’elle était pleinement d’accord avec lui sur la manie évangélique de la bonne vieille dame. — Et puis aussi c’est que, vous savez, je n’aime pas beaucoup…
— Oui, je sais que tu es toujours différente des autres, et que tu as une façon à toi de penser sur tout.
— Comment, une façon à moi ? Mais j’ai la foi la plus simple et la plus banale, la foi de la paysanne la plus ignorante ! — fit-elle, en souriant. — Mais surtout, c’est que, demain, je suis forcée d’aller au Théâtre-Français !
— Ah ! — Et toi, à propos, la connais-tu, cette fameuse… comment donc ? — demanda la comtesse à Nekhludov.
Mariette lui souffla le nom d’une célèbre actrice française.
— Il faut absolument que tu ailles la voir. Elle est étonnante !
— Qui dois-je aller voir d’abord, à votre avis : l’actrice, ou le prophète ? — demanda Nekhludov avec un sourire.
— Tu es méchant d’interpréter si mal mes paroles !
— Je crois que mieux vaut aller voir d’abord le prophète, et ensuite l’actrice ; sans quoi on risquerait de perdre toute confiance dans les prophéties ! — reprit Nekhludov.
— Riez, moquez-vous ! vous ne me ferez pas changer de sentiment. Autre chose est Kiesewetter, autre chose le théâtre. Point n’est besoin, pour faire son salut, d’avoir la mine lugubre et de pleurer tout le temps. Avoir la foi, cela suffit ; et l’on n’en est que plus à l’aise pour jouir de la vie.
— Mais, ma tante, savez-vous que vous prophétisez mieux que le meilleur prophète ?
— Et vous, — demanda Mariette, — savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous devriez venir demain soir me voir dans ma loge !
— Je crains bien de n’avoir pas le temps…
La conversation fut interrompue par l’entrée du valet de chambre, annonçant à la comtesse la visite du secrétaire d’une œuvre de bienfaisance dont elle était présidente.
— Oh ! c’est le plus ennuyeux des hommes ! Je vais aller le recevoir un instant dans le petit salon, et je reviendrai aussitôt bavarder encore avec vous. Et toi, Mariette, en attendant, bourre-le de thé ! — Sur quoi, de son pas viril, la comtesse sortit du salon.
Mariette ôta un de ses gants, mettant à nu une petite main assez plate, mais toute chargée de bagues.
— Puis-je vous servir ? — demanda-t-elle à Nekhludov en mettant la main sur la théière d’argent. Son visage avait pris une expression encore plus grave et plus triste.
— Je vais vous faire un aveu ! — dit-elle. — Rien au monde ne m’est plus pénible que de penser que des personnes à l’estime desquelles je tiens me confondent avec la position où je suis forcée de vivre.
Peu s’en fallut qu’elle ne pleurât, en prononçant ces mots. Et bien que ces mots, à les considérer de près, n’eussent qu’une signification assez vague, ils parurent à Nekhludov pleins de profondeur, de franchise, et de bonté, — tant avait d’empire sur lui le regard qui accompagnait les paroles de la fraîche, jolie, et élégante jeune femme !
Nekhludov, sans lui répondre, la regardait, ne pouvant détacher ses yeux de son visage.
— Vous croyez peut-être que je ne vous comprends pas, et ce qui se passe en vous ? Car, naturellement, je sais ce qui vous est arrivé. Tout le monde le sait ici. Mais personne ne vous comprend, et moi je vous comprends, et je vous approuve, et je vous admire !
— En vérité, il n’y a pas lieu de m’admirer : je n’ai encore rien fait !
— N’importe ! Je comprends vos sentiments et ceux de cette personne… C’est bien, c’est bien, je ne vous en parlerai plus ! — interrompit-elle, croyant apercevoir un léger mécontentement dans les traits de Nekhludov. — Et ce que je comprends aussi, — reprit-elle, avec la seule pensée de se conquérir le cœur du jeune homme, — c’est que, ayant vu toute l’horreur et toutes les souffrances de la vie des prisons, vous ayez eu le désir de venir en aide à ces malheureux, victimes de l’égoïsme et de l’indifférence des hommes… Je comprends que vous ayez projeté de donner votre vie pour ces malheureux. Moi-même, j’aurais volontiers donné la mienne. Mais à chacun sa destinée !
— N’êtes-vous donc pas satisfaite de votre destinée ?
— Moi ? — s’écria-t-elle, comme stupéfaite de ce qu’on pût lui faire une telle question. — Oui, j’ai le devoir d’en être satisfaite. et je le suis. Mais il y a toujours en moi un ver rongeur, et je suis forcée de faire un effort pour le recouvrir de terre.
— Il ne faut pas le recouvrir ! Il faut croire à cette voix qui parle en vous ! — dit Nekhludov, complètement subjugué.
Bien souvent, dans la suite, Nekhludov se rappela avec honte tout cet entretien ; bien souvent il souffrit en revoyant l’air de respectueuse attention avec lequel Mariette l’avait écouté, quand il lui avait ensuite raconté ses visites dans la prison et ses impressions au contact des paysans.
Lorsque la comtesse revint au salon, Mariette et Nekhludov causaient comme des amis intimes, seuls à se comprendre l’un l’autre parmi une foule étrangère ou hostile.
Ils s’entretenaient de l’injustice des puissants, des souffrances des faibles, de la misère du peuple ; mais, en réalité, leurs yeux, sous le murmure des paroles, ne cessaient de s’entretenir d’un tout autre sujet. « Pourras-tu m’aimer ? » demandaient les yeux de Mariette. « Je le pourrai ! » répondaient les yeux du jeune homme. Et, tout au long des nobles pensées qu’exprimaient leurs lèvres, le désir physique les attirait l’un vers l’autre.
Mariette, avant de partir, dit encore à Nekhludov combien elle aurait toujours de plaisir à le servir dans ses projets : elle lui demanda de venir, sans faute, la voir dans sa loge au théâtre, le lendemain soir, lui assurant qu’elle aurait à lui parler « d’une affaire des plus importantes ».
— Qui sait, ensuite, quand nous nous reverrons ! — dit-elle en soupirant, et en baissant les yeux sur sa main couverte de bagues. — C’est entendu, n’est-ce pas, vous viendrez ?
Nekhludov promit qu’il viendrait.
Cette nuit-là, Nekhludov resta très longtemps sur son lit sans pouvoir s’endormir. Toutes les fois qu’il se rappelait la Maslova, et le rejet de son pourvoi, et son projet de la suivre partout, et la façon dont il avait renoncé à ses terres, il voyait se dresser devant lui, comme une réponse à ces pensées, la fine et délicieuse figure de Mariette. Il l’entendait lui dire en soupirant : « Dieu sait quand nous nous reverrons ! » Et il revoyait son sourire, il le revoyait si nettement, si vivement que lui-même, dans la nuit, se surprenait à sourire. Et il se demandait, malgré lui, s’il avait eu raison de s’engager à partir pour la Sibérie, s’il avait eu raison de se priver de toute sa fortune.
Il se le demandait ; et les réponses qui lui venaient à l’esprit, dans cette claire nuit de Pétersbourg, étaient étrangement vagues et confuses. Tout s’embrouillait dans sa tête. Il évoquait ses anciens sentiments, ressuscitait devant lui ses anciennes pensées : mais ces sentiments, ces pensées, avaient perdu sur lui leur ancien pouvoir.
— « Je me suis encore forgé là des rêves avec lesquels je ne pourrai pas vivre ! » — songeait-il. Et, se sentant pressé de questions auxquelles il n’était pas en état de répondre, il éprouvait une impression de tristesse et de découragement telle que depuis longtemps il n’en avait pas éprouvé. Et quand, à l’aube, il put enfin s’endormir, ce fut de ce lourd et lugubre sommeil dont, jadis, il s’endormait après des nuits passées à jouer aux cartes.
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II
Le premier sentiment de Nekhludov, quand il se réveilla le lendemain matin, fut une vague impression d’avoir, la veille, commis quelque vilaine action.
Il rassembla ses souvenirs : non, de vilaine action il n’en avait point commis, mais il avait eu de vilaines pensées, ce qui, à ses yeux, était pire encore. Et Nekhludov se demanda avec effroi comment il avait pu, même pour quelques instants, prêter l’oreille à de telles pensées. Si nouveau, si pénible que lui fût ce qu’il avait résolu de faire, il savait que la vie qui en résulterait était désormais la seule possible pour lui ; et si facile que lui fût de revenir à son ancienne vie, il savait que ce serait, pour lui, cesser de vivre. Ses hésitations de la veille ne lui firent plus l’effet que de ces derniers mouvements de paresse de l’homme qui, s’éveillant, s’étire encore dans son lit et se renfonce sous les couvertures, tout en sachant que le moment est venu où il doit se lever pour une affaire très importante et très bonne.
Il se leva en hâte, et se rendit dans le faubourg qu’habitait la mère de la Choustova.
Le logement des Choustov était au second étage. Suivant les indications du concierge, Nekhludov traversa de sombres couloirs, grimpa un escalier sombre et fatigant, et pénétra dans une cuisine trop chauffée, que remplissait une insupportable odeur de mauvaise graisse. Une vieille femme, les manches retroussées, en tablier et avec des lunettes sur le nez, se tenait debout près du fourneau et mêlait quelque chose dans une casserole.
— Que désirez-vous ? — demanda-t-elle d’une voix méfiante, en regardant par-dessus ses lunettes.
Mais Nekhludov n’avait pas fini de se nommer que déjà le visage de la vieille femme avait pris une expression de plaisir un peu intimidé.
— Ah ! prince ! — s’écria-t-elle, tandis qu’elle essuyait ses mains sur son tablier, — quelle honte de vous avoir fait monter ce sombre escalier ! Vous, notre bienfaiteur ! Je suis sa mère ! Vous êtes notre sauveur ! — poursuivit-elle, s’efforçant d’approcher de ses lèvres la main de Nekhludov, qu’elle avait saisie dans les siennes. — Je me suis permis d’aller chez vous hier. C’est ma sœur qui a insisté pour que je le fasse. Ma fille est ici ! Par ici, daignez prendre la peine de me suivre !
Elle conduisit Nekhludov, par une porte étroite, dans un petit corridor mal éclairé, et sans cesse elle essayait de rajuster ses cheveux dénoués, ou de réparer le désordre de sa mise.
— Ma sœur, la Kornilova…, — disait-elle, — sans doute vous aurez entendu parler d’elle. Elle a été impliquée dans une affaire… Une personne très intelligente.
Ouvrant une porte qui donnait sur le corridor, la mère de la Choustova fit entrer Nekhludov dans une petite chambre où, devant une table, était assise sur un divan une jeune fille courte et trapue, vêtue d’une veste d’indienne rayée, avec des cheveux blonds légèrement bouclés qui entouraient un visage rond, d’une pâleur extrême. En face d’elle était assis un jeune homme à la moustache naissante, vêtu d’une blouse russe aux rebords brodés. Le jeune homme, plié en deux sur sa chaise, parlait avec tant d’animation que ni lui ni la jeune fille ne s’aperçurent d’abord de l’arrivée de Nekhludov.
— Lydie ! C’est le prince Nekhludov, qui a daigné…
La pâle jeune fille eut un tressaillement nerveux. Rejetant derrière son oreille, d’un geste machinal, une boucle de ses cheveux blonds, craintivement elle fixa ses yeux gris sur le nouveau venu.
— Enfin vous voici libre ! — dit Nekhludov, en lui souriant et en lui tendant la main.
— Oui, enfin ! — répondit la jeune fille. Et, découvrant toute une rangée de dents blanches, sa bouche s’ouvrit en un bon sourire d’enfant. — C’est ma tante qui a désiré vous voir. Petite tante ! — s’écria-t-elle en se tournant vers une porte.
— Vera Efremovna a été bien tourmentée de votre arrestation ! — dit Nekhludov.
— Ici, asseyez-vous plutôt ici ! — interrompit Lydie, en désignant du doigt la chaise de paille d’où venait de se lever le jeune homme. Mon frère ! — ajouta-t-elle, en réponse au regard jeté par Nekhludov sur son compagnon.
Celui-ci serra la main du nouveau venu avec le même bon sourire qui avait éclairé le visage de sa sœur ; puis il s’assit près de la fenêtre, où vint le rejoindre un collégien de quinze ou seize ans.
— Vera Efremovna est très amie avec ma tante ; mais moi, je ne la connais presque pas ! — dit la jeune fille.
En cet instant sortit de la chambre voisine une femme d’une quarantaine d’années, au visage agréable et intelligent.
— Comme vous êtes bon d’être venu ! — s’écria-t-elle en s’asseyant sur le divan près de sa nièce. — Eh ! bien, et Verotchka ? Vous l’avez vue ? Comment supporte-t-elle sa situation ?
— Elle ne se plaint pas, — répondit Nekhludov.
— Ah ! je la reconnais bien là ! Quelle grande âme ! Tout pour les autres, rien pour elle !
— Le fait est qu’elle ne m’a rien demandé pour elle : elle ne s’est occupée que de votre nièce. Elle s’affligeait surtout, m’a-t-elle dit, de l’injustice monstrueuse de cette arrestation.
— Une injustice monstrueuse, en effet ! La malheureuse a souffert pour moi.
— Mais pas du tout, petite tante ! — s’écria Lydie. J’aurais pris ces papiers sans vous !
— Permets-moi de savoir mieux que toi ce qui en est ! — poursuivit la tante. — Voyez-vous, — dit-elle à Nekhludov, — tout cela est venu de ce qu’une certaine personne m’a priée de prendre en dépôt ses papiers, et de ce que moi, n’ayant pas de logement à moi, je les ai laissés à ma nièce. Et voila que, cette même nuit, la police est venue ici, a pris les papiers, l’a prise aussi ; et on l’a gardée jusqu’à maintenant, parce qu’elle ne voulait pas dire de qui elle tenait ces papiers.
— Et je ne l’ai pas dit ! — déclara vivement Lydie, portant la main sur une boucle de ses cheveux, qui, pourtant, ne s’était pas dérangée.
— Mais je ne dis pas que tu l’aies dit ! — fit la tante.
— Si on a pris Mitine, ce n’est pas à cause de moi ! — reprit Lydie en rougissant et en promenant autour d’elle un regard inquiet.
— Mais tu n’as pas besoin de nous dire cela, Lydotchka ! — dit la mère.
— Et pourquoi ? Je veux en parler, au contraire ! — déclara Lydie. Elle ne souriait plus. Elle était toute rouge et enroulait ses cheveux autour de son doigt, tout en continuant à lancer de divers côtés des coups d’œil inquiets.
— Je ne l’ai pas dit ! — reprit-elle, — je me suis bornée à me taire. Quand ils m’ont interrogée sur ma tante et sur Mitine, je n’ai rien répondu, et j’ai déclaré que je ne répondrais rien. Alors ce… Kirilov…
— Kirilov, c’est un gendarme, — fit la tante, s’adressant à Nekhludov.
— Alors ce Kirilov, — reprit Lydie en s’agitant et en soupirant, — se mit à me raisonner. « Tout le monde est sûr que vous parlerez ! » me dit-il. « Et cela ne pourra nuire à personne, au contraire. Si vous parlez, vous délivrerez des innocents qui, sans cela, risquent de souffrir injustement. » Mais moi, tout de même, je n’ai rien dit. Alors il m’a dit: « Eh bien ! soit, ne dites rien, mais au moins ne niez pas ce que je dirai ! » Et il s’est mis à citer des noms, et il a cité le nom de Mitine. Et figurez-vous que, le lendemain, j’apprends que Mitine est pris ! « Voilà, — me dis-je, — c’est moi qui l’ai livré ! » Et cette pensée m’a tellement torturée, tellement torturée, que j’ai bien cru que je deviendrais folle.
— Mais c’est prouvé, que tu n’es pour rien dans son arrestation ! — dit la tante.
— Oui, mais moi je ne le savais pas. Et toujours je pensais : je l’ai livré ! J’allais de long en large, dans la cellule, et je pensais : je l’ai livré ! je l’ai livré ! Je me couchais, je me couvrais la tête, et une voix me criait à l’oreille : tu l’as livré ! tu as livré Mitine ! Et j’avais beau savoir que c’était de l’imagination, impossible de ne pas écouter. C’était affreux ! — s’écria Lydie, de plus en plus animée, tout en continuant à enrouler autour de son doigt et puis à dérouler une boucle de ses cheveux blonds.
— Lydotchka, calme-toi ! — répétait la mère, en lui touchant le bras.
Mais Lydotchka ne parvenait pas à se calmer.
— Et ce qu’il y a de plus affreux… — commença-t-elle.
Elle poussa un soupir, se leva du divan sans achever sa phrase, et s’enfuit hors de la chambre. Sa mère la suivit.
— Pour les jeunes gens, cet emprisonnement cellulaire est une chose terrible, — dit la tante, en allumant une cigarette.
— Pour tout le monde , j’imagine ? — répondit Nekhludov.
— Non, pas pour tout le monde ! Pour les véritables révolutionnaires, plusieurs me l’ont dit, c’est au contraire un repos, une sécurité. Les malheureux vivent dans l’angoisse, dans la privation, dans la crainte, craignant à la fois et pour eux, et pour les autres, et pour l’œuvre. Et puis, un beau jour, on les prend, et tout est fini, toute responsabilité cesse, ils n’ont plus qu’a rester étendus et à se reposer. J ’en connais qui, en se voyant pris, ont éprouvé une joie réelle. Mais pour les jeunes, comme Lydotchka, surtout pour les innocents, le premier choc est terrible. La suite, en comparaison, n’est rien. La privation de la liberté, les mauvais traitements, le manque d’air et de nourriture, tout cela n’aurait aucune importance et se supporterait facilement s’il n’y avait pas ce choc moral qu’on ressent quand on se trouve emprisonné pour la première fois.
La mère de Lydie, revenant près de Nekhludov, lui annonça que sa fille était souffrante et avait dû se mettre au lit.
— Sans motif aucun, ils ont perdu cette jeune vie ! — dit la tante. — Et je souffre plus encore à la pensée que, malgré moi, j’ai été la cause de cet affreux malheur.
— Mais non, rien n’est perdu ! l’air de la campagne la remettra.
— Sans vous, en tout cas, elle aurait certainement péri ! — reprit la tante en se tournant vers Nekhludov, — Mais, au fait, j’oublie de vous dire une des raisons pour lesquelles je désirais vous voir. C’était pour vous prier de remettre cette lettre à Vera Efremovna ! L’enveloppe n’est pas fermée, vous pourrez lire la lettre, et la déchirer si vos opinions ne vous permettent pas d’en approuver le contenu. Mais je n’y ai rien écrit de compromettant.
Nekhludov prit la lettre, et, ayant dit adieu aux deux dames, il sortit. Dans la rue, avant de serrer la lettre dans son portefeuille, il cacheta l’enveloppe, bien résolu à faire la commission dont l’avait chargé la tante de Lydie Choustova.
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III
Nekhludov aurait bien volontiers quitté Pétersbourg ce soir-là : mais il avait promis à Mariette d’aller la voir au théâtre ; et, bien qu’il se rendît compte que son devoir était de ne pas y aller, il résolut d’y aller, se mentant à soi-même, c’est-à-dire se disant que son devoir était de tenir la promesse donnée. Et il se disait encore que, une dernière fois, il aurait là l’occasion de revoir ce monde qui, naguère, avait été le sien et qui désormais lui serait étranger. « Je veux affronter une dernière fois ses séductions, le regarder en face une dernière fois ! » songeait-il, tout en sentant que cette pensée n’était pas chez lui tout à fait sincère.
Se levant de table aussitôt le dîner fini, il mit son habit et se rendit au théâtre, où il arriva longtemps après le lever du rideau. On jouait l’éternelle Dame aux Camélias, où la fameuse actrice française venait montrer au public, une fois de plus, la façon dont doivent mourir les femmes poitrinaires.
Les contrôleurs, à la porte du théâtre, accueillirent Nekhludov avec des égards tout particuliers quand ils surent par quelle haute personnalité il avait été invité, et ils s’empressèrent de le faire conduire à la loge de Mariette. Le valet de chambre de celle-ci, debout devant la loge en livrée de gala, salua Nekhludov d’un air de connaissance et l’introduisit.
Tous les yeux, dans la salle, étaient fixés sur une actrice osseuse, laide, et déjà âgée, qui, vêtue de soie et de dentelles, déclamait un monologue d’une voix heurtée et affectée. Lorsque Nekhludov entra dans la loge, et pendant que deux souffles d’air, l’un chaud, l’autre frais, le frappaient au visage, un des spectateurs se retourna vers lui et fit un « chut » indigné pour réclamer contre le bruit de la porte, qui troublait son recueillement. Dans la loge, Mariette avait près d’elle deux hommes et une dame, une grosse dame en robe rouge avec un énorme chignon. Des deux hommes, l’un était le mari de Mariette, que Nekhludov voyait pour la première fois. Il était grand et bien fait, la poitrine bombée, avec un visage froid et dur au grand nez busqué. L’autre homme était un petit blondin trapu, avec une moustache grise entre deux favoris. Gracieuse, fine, élégante, dans un décolleté qui laissait voir très bas ses solides et musculeuses épaules, Mariette était assise sur le devant de la loge. Elle se retourna, elle aussi, au bruit de la porte, et, désignant à Nekhludov une chaise placée derrière elle, elle lui sourit d’un sourire familier qui lui parut plein de signification. Son mari, avec le calme qu’il apportait à toutes ses actions, fit au nouveau venu un léger signe de tête : après quoi il jeta sur sa femme un coup d’œil satisfait, le coup d’œil du possesseur d’une belle et élégante jeune femme.
Quand le monologue s’acheva, le théâtre s’ébranla sous la fureur des applaudissements. Aussitôt Mariette se leva, et, retenant d’une main sa jupe de soie, elle passa dans le fond de la loge pour présenter Nekhludov à son mari. Celui-ci, sans cesser de sourire des yeux à sa femme, tendit la main au jeune homme, lui dit avec calme qu’il était ravi de le connaître ; et ce fut la fin de leur entretien.
— J’aurais dû partir ce soir ; et sans la promesse que je vous avais faite je serais parti ! — dit Nekhludov en se tournant vers Mariette.
— Si vous n’avez pas de plaisir à me voir, — répondit celle-ci, devinant de nouveau sa pensée, — vous aurez du moins le plaisir de voir et d’entendre une actrice sublime. Comme elle était belle, n’est-ce pas, dans cette dernière scène ? — demanda-t-elle en se retournant vers son mari.
— Je vous avouerai que tout cela ne m’émeut pas beaucoup, — fit Nekhludov ; — j’ai vu aujourd’hui tant de vraie misère que…
— Allons, asseyez-vous là et racontez-moi tout ! Le mari écoutait distraitement la conversation, en souriant d’un sourire de plus en plus ironique.
— Je suis allé chez la malheureuse créature qu’on a enfin mise en liberté, après l’avoir si longtemps tenue en prison. Une créature à jamais anéantie !
— C’est la femme dont je t’ai parlé ! — dit Mariette à son mari.
— Ah ! oui, j’ai été bien heureux de pouvoir la faire relâcher ! — répondit le mari, tout en se levant pour aller fumer une cigarette au foyer.
Nekhludov restait assis, attendant toujours que Mariette lui dît ce « quelque chose » qu’elle avait à lui dire. Mais elle ne lui disait rien, ne cherchait pas à lui rien dire, et elle plaisantait, elle parlait de la pièce qui, croyait-elle, devait tout particulièrement intéresser Nekhludov.
Et celui-ci vit bientôt qu’en réalité elle n’avait eu rien à lui dire, mais qu’elle avait simplement désiré se montrer à lui dans tout l’éclat de sa toilette de soirée, avec ses épaules nues et le grain de beauté qu’elle avait sur l’une d’elles. Et cette découverte lui inspira un mélange de plaisir et de répugnance. Le plaisir venait du charme extérieur répandu sur tout cela ; mais Nekhludov apercevait en même temps ce qui se trouvait sous ce charme extérieur, et c’était cela qui le répugnait. Il jouissait du spectacle de Mariette ; mais en même temps il se disait que cette jolie femme était une menteuse, qu’elle s’accommodait à merveille de vivre avec son coquin de mari, et que tout ce qu’elle lui avait dit la veille était faux, et que tout ce qu’elle voulait était de le forcer à s’éprendre d’elle. Et cela même lui était à la fois odieux et agréable. À plusieurs reprises il se leva de sa chaise pour prendre congé, et se rassit de nouveau. Mais quand enfin le mari revint dans la loge, avec une forte odeur de tabac dans ses épaisses moustaches, quand il jeta sur Nekhludov son regard ironique, le jeune homme n’y tint plus, et, profitant de ce que la porte était restée ouverte, il s’élança dans le corridor.
Comme il passait par la Perspective Newsky, pour rentrer chez sa tante, il aperçut devant lui une femme de haute taille, très bien faite, et vêtue avec une élégance voyante. Tous ceux qui passaient se retournaient vers elle et la regardaient : Nekhludov, pressant le pas, l’atteignit et la regarda à son tour. C’était une créature toute fardée, mais avec de beaux traits. Elle sourit à Nekhludov, et ses yeux brillèrent. Et aussitôt, irrésistiblement, Nekhludov se rappela Mariette : la vue de cette créature lui produisit le même mélange de séduction et de répulsion qu’il venait d’éprouver tout à l’heure, dans la loge.
Il s’enfuit, furieux contre lui-même, et courut jusqu’à la Morskaïa, où, sur le quai, il se mit à marcher de long en large, au grand étonnement des sergents de ville.
« C’est le même sourire que m’a adressé Mariette quand je suis entré dans la loge, — se disait-il, — et les deux sourires ont la même signification. La seule différence est que cette femme-ci parle franchement et ouvertement, tandis que l’autre feint d’avoir d’autres pensées, d’éprouver des sentiments supérieurs et plus raffinés. Le fond est le même : mais celle-ci dit vrai, tandis que l’autre ment ! »
Nekhludov se rappela ses relations avec la femme de son ami, et une foule de souvenirs honteux s’offrirent à lui. « Terrible, se dit-il, cette persistance de la bête dans l’homme ! Mais quand elle est à découvert, et que tu la reconnais pour ce qu’elle est, tu restes le même que tu étais avant, soit que tu y cèdes ou que tu y résistes ; tandis que quand cette animalité se cache sous des dehors soi-disant poétiques, quand, au lieu de t’apparaître dans sa bassesse, elle prétend t’inspirer du respect, c’en est fait de toi tout entier ! La bête, en toi, supprime l’homme, et tu cesses de pouvoir distinguer le bien du mal. Voila ce qui est plus affreux que tout le reste ! »
Nekhludov, à présent, voyait cela aussi clairement qu’il voyait, devant lui, les palais, la forteresse,le fleuve, les bateaux, les fiacres. Et de même que, cette nuit-là, il n’y avait point de ténèbres sur la ville, mais que tout y était éclairé d’une triste et confuse lumière, de même Nekludov avait l’impression que toutes les ténèbres de l’inconscience s’étaient dissipées dans son âme, cédant la place à une lumière décolorée et triste. Il comprenait que tout ce qui passait pour important et pour bon n’était en réalité, que néant ou que honte, et que tout cet éclat, tout ce luxe de la vie moderne recouvrait des vices vieux comme le monde, des vices qui provenaient du fonds le plus bestial de la nature humaine.
Nekhludov aurait voulu oublier, ne plus voir cette découverte : mais il ne le pouvait plus. Et un étrange sentiment naissait en lui, où la joie de la certitude s’accompagnait d’une crainte douloureuse.
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CHAPITRE VI
Aussitôt rentré dans la ville qu’il habitait, Nekhludov se rendit à la prison pour annoncer à la Maslova que son pourvoi avait été rejeté, et qu’elle avait à se préparer au départ pour la Sibérie. Il avait dans sa poche le recours en grâce qu’il s’apprêtait à lui faire signer.
Mais il ne comptait guère sur cette grâce, et même, — chose étrange à dire, — il avait cessé de la désirer. Sa pensée s’était déjà accoutumée à l’idée du départ pour la Sibérie, de la vie parmi les forçats et les déportés ; et il avait peine à se représenter ce qu’il ferait de lui-même et de la Maslova si le recours en grâce se trouvait adopté. Il se rappelait une phrase de l’auteur américain Thoreau disant que, dans un pays où régnait l’esclavage, le seul endroit convenant à l’honnête homme était la prison. Tout ce qu’il avait vu à Pétersbourg était bien fait pour lui remettre cette phrase en mémoire.
Le gardien de l’infirmerie, l’ayant aussitôt reconnu, vint au-devant et lui déclara que la Maslova ne se trouvait plus là.
— Et où est-elle ?
— De nouveau dans la section de femmes !
— Mais pourquoi l’y a-t-on ramenée ?
— Bah ! vous savez, Excellence, c’est une espèce comme ça ! — répondit le gardien avec un sourire méprisant. — Elle a fait des siennes avec un infirmier ! Alors le médecin chef l’a mise à la porte !
Jamais Nekhludov n’aurait cru que la Maslova, et ses propres sentiments pour elle, lui tinssent si à cœur. Mais le fait est que les paroles du gardien furent pour lui comme un coup de massue. Il éprouva un sentiment pareil à celui qu’on éprouve en recevant la nouvelle d’un grand malheur survenu à l’improviste. Une cruelle souffrance l’envahit, qui lui ôta d’abord toute réflexion.
Lorsque, peu à peu, il reprit conscience, il s’aperçut que ce qui dominait en lui était la honte. Il rougit de ce qu’avait eu de ridicule sa joie à la pensée d’un soi-disant changement dans l’âme de la Maslova. Toutes les belles paroles qu’elle lui avait dites pour repousser son sacrifice, ses reproches, ses larmes, tout cela n’avait donc été qu’une comédie, jouée par une misérable créature pour l’abuser et se faire valoir près de lui ! Il avait maintenant l’impression que, déjà dans son dernier entretien avec elle, il avait aperçu en elle le signe de cette perversité, dont, désormais, il ne pouvait plus douter. Et toutes ces pensées et tous ces souvenirs se pressaient en lui pendant qu’il s’éloignait de l’infirmerie.
« Mais que dois-je faire maintenant ? se demandait-il. Suis-je encore lié à elle ? Ou bien plutôt sa conduite ne m’a-t-elle pas délivré de tout lien ? »
Mais, à peine s’était-il posé cette question, qu’il comprit que, en abandonnant de nouveau la Maslova, ce n’était pas elle, c’était lui-même qu’il punirait. Et cette idée l’épouvanta.
« Non ! ce qui est arrivé, loin de pouvoir modifier ma résolution, ne peut avoir d’effet que de la renforcer. Cette femme, en agissant de la sorte, s’est conformée au caractère que lui ont donné les circonstances de sa vie. Qu’elle ait « fait des siennes » avec un infirmier, c’est affaire à elle ! Mais mon affaire, à moi, est d’accomplir ce qu’exige de moi ma conscience. Et ma conscience exige que je sacrifie ma liberté pour racheter mon péché. Quoi qu’il arrive, je me marierai avec elle, et je la suivrai partout où elle ira ! » Il se répétait cela avec une obstination mêlée de malveillance, tout en marchant à grands pas le long des corridors.
Parvenu à la porte de la grande salle, il pria le gardien de faction de dire au directeur qu’il désirait voir la Maslova. Le gardien, qui plusieurs fois déjà lui avait parlé, lui fit part, en réponse, d’une grande nouvelle : le « capitaine » avait été mis à la retraite, et venait d’être remplacé par un autre directeur, infiniment plus sévère.
— Ah ! la vie va devenir bien plus dure, maintenant ! — ajouta le gardien. Et il courut prévenir le nouveau directeur.
Celui-ci ne tarda pas à rejoindre Nekhludov. C’était un homme grand et maigre, avec un visage maussade aux pommettes saillantes.
— On ne peut pas voir les détenus en dehors des heures de visite réglementaires ! — dit-il à Nekhludov sans le regarder.
— C’est que je voudrais faire signer un recours en grâce !
— Vous n’avez qu’à me le remettre !
— J’ai absolument besoin de voir un instant la détenue Maslova. On me laissait toujours la voir, jusqu’ici !
— Bien des choses qui se sont faites jusqu’ici ne se feront plus ! — dit le directeur, en levant brusquement les yeux sur Nekhludov.
— Mais j’ai une autorisation du gouverneur ! — insista Nekhludov, tirant son portefeuille.
— Permettez ! — dit alors le directeur. Il prit la feuille dans ses longues mains osseuses, et la lut lentement.
— Veuillez passer au bureau ! — fit-il.
Le bureau était vide. Le directeur s’assit devant une table et se mit à feuilleter des papiers qui s’y trouvaient : évidemment, il se proposait d’assister à l’entretien. Nekhludov lui ayant demandé s’il pourrait voir aussi une détenue politique, la Bogodouchovska, le directeur répondit d’un ton bref que c’était impossible. « Les visites aux détenus politiques sont interdites ! » déclara-t-il ; et de nouveau il se plongea dans la lecture de ses papiers. Nekhludov, qui avait dans sa poche une lettre pour la Bogodouchovska se sentit dans la situation d’un suspect, pouvant être fouillé et retenu en prison.
Lorsque la Maslova entra dans le bureau, le directeur releva la tête, et, sans regarder Nekhludov ni elle, se borna à dire : « Vous pouvez causer ! » Après quoi il se replongea dans ses papiers.
La Maslova était vêtue de son ancien costume de prison, avec sa veste blanche et son fichu sur la tête. En apercevant l’expression froide et hostile du visage de Nekhludov, elle rougit, et, saisissant un pli de sa veste, elle baissa les yeux. Son attitude confirma, pour Nekhludov, le récit du gardien.
Il voulait, de tout son cœur, la traiter de la même façon que les fois précédentes. Mais quand il essaya de lui tendre la main, la chose lui fut impossible, tant il avait, désormais, d’aversion pour elle.
— Je vous apporte une mauvaise nouvelle ! — lui dit-il d’une voix calme, mais sans la regarder ni lui tendre la main. — Votre pourvoi est rejeté.
— Je le savais d’avance ! — répondit-elle tout bas.
En toute autre circonstance, Nekhludov lui aurait demandé pourquoi elle disait cela ; mais cette fois il se borna à la regarder. Et il vit que ses yeux étaient pleins de larmes.
Et, loin de l’attendrir, cette vue ne fit que l’irriter contre elle.
Le directeur se leva, se mit à marcher de long en large.
Nekhludov, malgré son irritation, crut devoir exprimer à la Maslova le regret que lui inspirait le rejet du pourvoi.
— Ne vous désespérez pas ! — dit-il. — On peut encore compter sur le recours en grâce, et…
— Oh ! ce n’est pas cela qui… — répondit-elle, en fixant sur lui, plaintivement, ses yeux mouillés de larmes.
— Et qu’est-ce donc ?
— Vous êtes allé à l’infirmerie, et on vous a dit…
— Bah ! cela ne regarde que vous ! — répliqua Nekhludov, d’un ton sec, en fronçant les sourcils. La mention qu’elle venait de faire de l’infirmerie avait réveillé en lui le misérable sentiment de son orgueil offensé. « Moi, un homme du monde, avec qui la jeune fille la plus aristocratique aurait été heureuse de se marier, je me suis offert à épouser cette créature, et elle, ne pouvant attendre, s’est amusée à faire des siennes avec un infirmier ! » Il se disait cela ; et il la regardait avec des yeux méchants.
— Tenez, il faut que vous signiez ceci ! — fit-il, en posant sur la table une grande feuille de papier qu’il venait de tirer de son portefeuille. La Maslova essuya ses larmes avec le bout de son fichu, et, s’asseyant près de la table, lui demanda où elle devait signer.
Il lui indiqua l’endroit ; pendant qu’elle écrivait, il se tint debout devant elle, considérant son dos penché sur la table, et que secouaient par instants des sanglots contenus.
Et dans son âme recommença la lutte des bons et des mauvais sentiments, de son orgueil offensé et de sa pitié pour elle, qu’il voyait souffrir. Et ce dernier sentiment finit par l’emporter.
Songea-t-il d’abord à la plaindre, ou bien se rappela-t-il d’abord ses propres fautes, et notamment des fautes du genre de celle qu’il reprochait à la malheureuse ? Le fait est que, à la fois, il se sentit coupable, et il la plaignit.
Elle cependant, ayant achevé d’écrire, et après avoir frotté sur sa jupe ses doigts tachés d’encre, elle se leva et le regarda.
— Quoi qu’il vous arrive et quoi que vous fassiez, rien ne changera ma résolution ! — lui dit Nekhludov.
La pensée qu’il lui pardonnait renforçait encore en lui sa pitié pour elle ; et il éprouvait un impérieux besoin de la consoler.
— Ce que j’ai dit, je le ferai ! Où qu’on vous envoie, j’irai avec vous !
— Inutile ! — l’interrompit-elle ; et elle rougit de nouveau.
— Et pensez bien à ce dont vous aurez besoin pour la route !
— Je n’ai besoin de rien. Merci !
Le directeur s’approcha d’eux. Nekhludov, sans attendre son observation, prit congé de la Maslova et sortit, éprouvant un sentiment que jamais encore il n’avait éprouvé, un sentiment de calme profond et de profond amour pour l’humanité. « Je le vois désormais, se disait-il fièrement, rien de ce que fera la Maslova ne pourra changer mon attachement pour elle ; Qu’elle fasse des siennes avec les infirmiers, cela est son affaire : la mienne est de l’aimer, et non pas pour moi-même, mais pour elle et pour Dieu ! »
Or voici comment, en réalité, la Maslova avait « fait des siennes » avec l’infirmier. Un jour que l’infirmière l’avait envoyée chercher du thé pectoral à la pharmacie, située à l’extrémité d’un corridor, elle avait rencontré là l’infirmier Oustinov, un homme de haute taille, au visage bourgeonné, et qui depuis longtemps la poursuivait de ses galanteries. Cet homme l’avait empoignée : elle s’était défendue ; et elle s’était arrachée à lui d’une façon si vive qu’il était allé se cogner contre une étagère, brisant deux des bouteilles qui s’y trouvaient. Au même instant le médecin chef passait dans le corridor. Entendant le bruit du verre brisé, et voyant la Maslova qui s’enfuyait, toute rouge et les cheveux en désordre :
— Eh bien ! la petite mère, si tu te mets à faire du tapage ici, j’aurai vite fait de te faire partir. De quoi s’agit-il ? — demanda-t-il à l’infirmier en le regardant sévèrement par-dessus ses lunettes. L’infirmier, avec un sourire plat, commença un long récit, où il rejetait tous les torts sur la Maslova. Le médecin, d’ailleurs, ne le laissa pas achever ; et le soir même, sur sa demande, la Maslova fut renvoyée de l’infirmerie.
Le fait de ce renvoi la chagrinait assez peu : mais la raison alléguée pour la renvoyer l’agitait au contraire d’autant plus que, désormais, la pensée de tout contact charnel avec un homme lui faisait horreur. Rien au monde ne l’humiliait ni ne la désolait aussi fort que de se dire que, en raison de son passé, tout homme pouvait se croire en droit de la posséder, Et lorsqu’elle s’était approchée de Nekhludov, dans le bureau, elle avait eu le ferme dessein de se justifier devant lui de l’injuste accusation portée contre elle. Mais, dès les premiers mots qu’elle lui avait dits, elle avait senti qu’il ne la croirait pas, que toutes les excuses ne serviraient qu’à confirmer ses soupçons ; et ses larmes lui étaient descendues dans la gorge, et elle s’était tue.
La Maslova continuait à s’imaginer que, comme elle l’avait dit à Nekhludov lors de sa seconde visite, elle ne lui pardonnait pas, et le haïssait. Mais en réalité, et dès cette seconde visite, elle s’était remise à l’aimer. Et elle l’aimait d’un tel amour que, inconsciemment, elle faisait tout ce qu’elle devinait qu’il désirait qu’elle fît : elle avait cessé de boire, de fumer, de penser aux hommes ; et c’était encore pour plaire à Nekhludov qu’elle avait consenti à prendre du service à l’infirmerie. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait uniquement parce qu’elle devinait qu’il le désirait. Et si, toutes les fois, elle lui déclarait ne pas vouloir de son sacrifice, cela provenait d’abord de ce que, ayant été très fière de la façon dont elle avait repoussé son offre la première fois, elle trouvait un plaisir d’amour-propre à persévérer dans son attitude ; mais cela provenait aussi, cela provenait de plus en plus de ce qu’elle sentait que son mariage avec Nekhludov serait pour celui-ci une source de souffrance. Et de toutes ses forces elle se jurait qu’elle n’accepterait pas son sacrifice ; mais en même temps le cœur lui saignait à la pensée qu’il la méprisait, qu’il la croyait destinée à rester toujours telle qu’elle avait été, et que jamais il ne se rendrait compte du changement qui s’était fait en elle. L’idée que Nekhludov la soupçonnait d’avoir eu des rapports avec l’infirmier la tourmentait infiniment davantage que la nouvelle du rejet de son pourvoi, ou que la perspective de son prochain départ pour la Sibérie.
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CHAPITRE VII
La Maslova pouvait être désignée pour faire partie du premier convoi, de telle sorte que Nekhludov n’avait pas de temps à perdre pour régler ses affaires avant son départ. Mais les affaires qu’il avait à régler étaient en si grand nombre qu’il sentait bien que, quelque temps qui lui restât encore pour s’en occuper, jamais il ne pourrait en finir avec elles.
Sa situation, à ce point de vue, était tout autre que par le passé. Auparavant, en effet, il était en peine de trouver à s’occuper ; et toutes ses occupations avaient toujours un seul et unique objet, qui était Dimitri Ivanovitch Nekhludov ; ce qui n’empêchait pas toutes ses occupations de lui paraître alors mortellement ennuyeuses. Maintenant, au contraire, ses occupations n’avaient plus pour objet lui-même, mais autrui ; et cependant elles l’intéressaient et le passionnaient, et leur nombre était infini. Les affaires qui l’occupaient à ce moment se divisaient en quatre catégories : c’était lui-même, avec ses habitudes d’ordre un peu pédantesques, qui les avait ainsi divisées, et qui, en conséquence, avait classé dans quatre portefeuilles différents les papiers qui s’y rapportaient.
La première catégorie comprenait toutes les affaires relatives à la Maslova. De ce côté, Nekhludov se voyait provisoirement dans l’impossibilité d’agir, tout étant subordonné à l’accueil que devait recevoir le recours en grâce.
La seconde catégorie comprenait les diverses affaires relatives à la fortune de Nekhludov. Dans le village qui lui venait de ses tantes, et dans un autre village plus petit, Nekhludov avait fait don de ses terres aux paysans, n’exigeant d’eux, en échange, que le paiement d’une rente destinée à leurs propres besoins généraux. Mais, à Kouzminskoïe il avait laissé les choses dans l’état où elles étaient quand il en était parti, c’est-à-dire que la rente de la terre devait y être payée à lui-même. Restait seulement, pour lui, à fixer les termes du paiement de cette rente, et à savoir quelle partie de la somme il devait garder pour lui, et quelle partie il devait remettre aux paysans. Là encore, Nekhludov se voyait forcé d’attendre, ignorant à combien de frais allait l’entraîner son voyage en Sibérie, dont l’hypothèse lui semblait tous les jours plus probable.
La troisième catégorie comprenait les secours aux prisonniers qui, sans cesse en plus grand nombre, s’adressaient à lui. Le nombre de ces malheureux était devenu si grand que Nekhludov avait une difficulté extrême à pouvoir s’occuper de chacun d’eux en particulier, sans compter que le peu de succès de ses premières démarches n’était pas pour l’encourager à les continuer. Et, de plus en plus, il se trouvait amené à se préoccuper d’une question plus générale qui, dès son entrée dans la prison, avait commencé à frapper son esprit.
Cette question était de savoir pourquoi et comment avait pu être créée l’étonnante institution qu’on appelait le tribunal criminel, et qui avait pour conséquences les prisons, les bagnes, les forteresses, le sacrifice de milliers d’êtres humains.
De ses relations personnelles avec les prisonniers, des renseignements fournis par l’avocat et par l’aumônier de la prison, et aussi de statistiques judiciaires patiemment consultées, Nekhludov avait tiré la conclusion que l’ensemble des détenus appelés « criminels » pouvait se repartir en cinq espèces d’hommes.
À la première espèce appartenaient des détenus tout à fait innocents, victimes d’erreurs judiciaires : tel le faux incendiaire Menchov, telle la Maslova, et d’autres. Au dire de l’aumônier, le nombre de ces hommes était assez restreint, environ sept pour cent ; mais leur situation était, en revanche, particulièrement digne d’intérêt.
La seconde espèce comprenait des hommes condamnés pour des crimes qu’ils avaient commis dans des circonstances exceptionnelles, telles que la fureur, la jalousie, l’ivresse, etc., pour des crimes que les juges de ces hommes, très vraisemblablement, auraient commis comme eux dans les mêmes circonstances. Ces détenus-là étaient, en proportion, très nombreux : la moitié environ du total des détenus, d’après ce que Nekhludov avait pu calculer.
Dans le troisième groupe se trouvaient des hommes condamnés pour avoir accompli des actes qui, à leurs yeux, n’avaient rien de coupable, mais qui passaient pour des crimes aux yeux des hommes chargés de rédiger et d’appliquer les lois. Tels des détenus accusés de vente prohibée d’eau-de-vie de contrebande, de vol d’herbe ou de bois dans les propriétés privées ou publiques, etc.
La quatrième classe de criminels comprenait tous ceux qui avaient été condamnés, simplement, parce qu’ils étaient d’une valeur morale supérieure à la moyenne de la société. Tels les membres de diverses sectes religieuses, tels aussi les Polonais, les Tcherkesses, condamnés pour avoir défendu leur indépendance ; tels les détenus politiques, condamnés pour insubordination à l’autorité.
Enfin la cinquième espèce d’hommes était faite de malheureux à l’égard desquels la société était infiniment plus coupable qu’ils n’étaient eux-mêmes coupables à l’égard de la société. C’étaient des hommes que la société avait abandonnés, qu’avait abrutis une incessante oppression, des hommes du genre du jeune garçon aux balais, et de cent autres misérables que les conditions de leur vie avaient conduits, pour ainsi dire systématiquement, à commettre l’acte considéré comme criminel. Il y avait dans la prison beaucoup de voleurs et de meurtriers qui appartenaient à cette catégorie, Nekhludov rattachait aussi à la même catégorie ces hommes foncièrement et naturellement pervertis qu’une nouvelle école nomme les « criminels-nés », et dont l’existence constitue le plus fort argument de ceux qui soutiennent la nécessité des codes et des châtiments. Ces représentants du soi-disant « type criminel » étaient, eux aussi, pour Nekhludov, des malheureux envers qui la société avait plus de torts qu’ils n’en avaient envers elle ; mais, au lieu d’être coupable envers eux seuls, la société l’avait été aussi envers leurs parents et leurs grands-parents, ce qui rendait sa responsabilité envers eux encore plus lourde.
Nekhludov eut, par exemple, l’occasion de connaître, dans la prison, un voleur récidiviste nommé Ochotin. Fils naturel d’une prostituée, élevé dans les asiles de jour et de nuit, et n’ayant certainement jamais rencontré, jusqu’à trente ans, aucun homme doué de sentiments moraux, cet Ochotin avait fini par s’affilier à une bande de voleurs, et le vol était devenu son unique métier. Mais il avait, avec cela, une sorte de génie comique qui lui attirait la sympathie de tous ceux qui le rencontraient. Tout en demandant des secours à Nekhludov, il ne pouvait s’empêcher de railler et lui-même, et ses compagnons, et les juges, et toutes les lois humaines et divines.
Un autre détenu, un certain Fédorov, avait tué et enfoui en terre un vieillard, pour lui voler quelques roubles. Celui-là était un paysan dont le père, contre toute justice, avait été ruiné par un riche voisin. Lui-même, d’une nature ardente et passionnée, toujours avide de jouissances, pas une seule fois dans sa vie il n’avait vu des hommes s’occupant d’autre chose que de jouir, et pas une fois il n’avait entendu dire qu’il y eût, pour l’homme, un autre objet au monde que le plaisir.
Ces deux détenus frappèrent vivement Nekhludov. Il eut l’impression que l’un et l’autre auraient pu être utilisés pour le bien, et que leur criminalité provenait simplement de ce que la société avait toujours refusé de s’occuper d’eux. Et si ceux-là, avec tous leurs vices, lui étaient sympathiques, plusieurs autres, parmi les détenus, le dégoûtaient par leur abrutissement ou par leur cruauté. Mais dans ceux-là non plus il ne parvenait pas à reconnaître le fameux « type criminel » dont parlait l’école italienne ; il ne voyait en eux que des êtres qui lui étaient personnellement antipathiques, pareils en cela à bien d’autres personnes qu’il avait eu l’occasion de rencontrer non pas dans les prisons, mais dans les salons, en habit, en grand uniforme, ou en robe de dentelles.
Telles étaient les différentes espèces d’hommes dont l’ensemble constituait la masse des criminels. Et la quatrième des affaires qui préoccupaient Nekhludov était d’arriver à savoir pourquoi tous ces hommes étaient mis en prison et torturés en toute manière, tandis que d’autres hommes semblables à eux, et même très inférieurs à quelques-uns d’entre eux, étaient laissés en liberté et chargés de les juger et de les condamner. Nekhludov avait eu d’abord l’espoir de trouver une réponse à ces questions dans les livres ; et il s’était empressé d’acheter tous les ouvrages qui traitaient du sujet. Avec la plus grande attention, il avait lu les écrits de Lombroso, de Garofalo, de Ferri, de Maudsley, de Tarde, et de leurs confrères en criminologie. Mais cette lecture n’avait été pour lui qu’une source d’amères déceptions. La même chose lui était arrivée qui arrive d’ordinaire à tout homme se mettant à étudier une science non pas afin de jouer un rôle parmi les savants, non pas afin de pouvoir écrire, discuter, enseigner, mais afin de trouver une réponse à certaines questions simples, pratiques et vitales : la science qu’il s’était mis à étudier répondait à mille questions diverses extrêmement subtiles et savantes, mais à la question qui l’occupait elle ne donnait point de réponse. Cette question était cependant la plus simple de toutes. Il se demandait comment et de quel droit quelques hommes enfermaient, torturaient, déportaient, battaient, tuaient d’autres hommes, alors qu’ils étaient eux-mêmes pareils à ces hommes qu’ils torturaient, battaient et tuaient. Mais au lieu de répondre à cette question, les savants dont il consultait les ouvrages se demandaient, les uns, si la volonté humaine est libre ou non, d’autres, si un homme peut être déclaré criminel, simplement, sur le vu de la forme de son crâne, d’autres si l’instinct de l’imitation ne joue pas un grand rôle dans la criminalité. Et les savants se demandaient encore ce que c’était que la moralité, ce que c’était que la dégénérescence, ce que c’était que le tempérament, ce que c’était que la société, etc. Et ils étudiaient aussi l’influence exercée sur la criminalité par le climat, par l’alimentation, par l’ignorance, par l’hypnotisme, par la passion, etc.
Tous ces ouvrages rappelaient à Nekhludov la réponse que lui avait faite, autrefois, un petit garçon qui revenait de l’école. Nekhludov lui avait demandé s’il savait épeler : « Parfaitement ! avait répondu l’enfant. — Eh bien ! épelle-moi le mot museau ! — Mais quel museau ? Un museau de chien ou un museau de bœuf ? » s’était écrié le petit garçon d’un air entendu. C’était de la même façon que les auteurs consultés par Nekhludov répondaient à l’unique question qui le préoccupait.
Il continuait à les lire, mais en désespérant de plus en plus d’y trouver profit. Il n’attribuait cependant encore cette absence de réponse qu’au caractère superficiel de la science criminologique ; et il s’interdisait, jusque-là, d’admettre pleinement pour son compte une réponse plus radicale, qui toutefois, dans les derniers temps, s’offrait à son esprit avec plus en plus d’évidence.
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CHAPITRE VIII
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I
Le départ du convoi de forçats dont faisait partie la Maslova ayant été définitivement fixé au 5 juillet, Nekhludov résolut de partir le même jour. Il en avertit sa sœur, qui, la veille du départ de son frère, vint en ville avec son mari. La sœur de Nekhludov, Nathalie Ivanovna Ragojinska, était plus âgée que lui de dix ans et avait eu une grande influence sur son éducation. Enfant, elle l’avait beaucoup aimé ; et plus tard, jusqu’à son mariage, une parfaite égalité de sentiments et d’idées les avait encore plus fortement liés l’un à l’autre. La jeune fille était alors amoureuse de Nicolas Irtenev, l’ami et confident favori de son frère.
Puis le frère et la sœur s’étaient tous deux dépravés. Nekhludov avait été dépravé par sa vie mondaine ; sa sœur l’avait été par son mariage. Elle avait épousé un homme qu’elle aimait d’un amour tout sensuel, mais qui n’avait aucun goût pour ce que son frère et elle avaient jadis considéré comme l’idéal du bien et du beau. Et non seulement son mari n’avait aucun goût pour cet idéal, mais il était même incapable de le comprendre. Cette aspiration vers la perfection morale, ce désir de se rendre utile aux hommes, tout ce qui avait rempli le cœur de Nathalie, son mari interprétait tout cela de la seule façon qui fût à sa portée, en le mettant sur le compte d’un raffinement d’égoïsme joint à un désir maladif d’étonner et de se faire admirer.
Ragojinski était un homme sans fortune et de petite naissance ; mais sa platitude naturelle, son esprit d’intrigue, et surtout le don qu’il avait de plaire aux femmes, lui avaient permis de faire, dans la magistrature, une assez brillante carrière. Il avait déjà près de quarante ans lorsque, à l’étranger, il avait fait la connaissance de Nekhludov, était parvenu à se faire aimer de Nathalie, et s’était marié avec elle, presque contre le consentement de la mère, qui regardait ce mariage comme une mésalliance.
Nekhludov, bien qu’il essayât de se dissimuler à soi-même ce sentiment, détestait son beau-frère. Il le détestait pour la vulgarité de son âme, pour son étroitesse d’esprit et sa suffisance ; mais, plus encore, il détestait en lui le fait que sa sœur eût pu se prendre d’un amour aussi égoïste pour cette basse nature, et que cet amour eût pu étouffer tout ce qu’il y avait en elle de noble et de beau. Jamais Nekhludov ne pouvait se rappeler sans souffrir que Natacha était devenue la femme de ce gros homme au crâne luisant. Les enfants même qu’elle en avait eus, il ne pouvait se contraindre à les aimer tout à fait. Et toutes les fois qu’il apprenait que de nouveau elle était enceinte, il avait malgré lui l’impression que de nouveau elle s’était contaminée de quelque vilaine maladie, au contact de cet homme qui le dégoûtait.
Cette fois-là, les Ragojinski étaient venus en ville sans leurs enfants. Lorsqu’ils se furent installés dans les meilleures chambres du meilleur hôtel, Nathalie Ivanovna sortit et se fît conduire dans l’ancienne maison de sa mère ; puis, n’y ayant pas trouvé Dimitri, et ayant appris d’Agrippine Petrovna que Dimitri n’y demeurait plus, elle se rendit aussitôt à l’auberge où il s’était logé. Mais là non plus elle ne put le trouver. Un domestique crasseux, venant au-devant d’elle dans un lugubre corridor, éclairé au gaz toute la journée, lui déclara que « le prince » n’était pas chez lui.
Nathalie Ivanovna dit au domestique qu’elle était la sœur de Nekhludov et lui demanda de la laisser entrer dans l’appartement qu’il occupait, pour lui écrire un mot.
Avant de se mettre à écrire, cependant, elle ne put s’empêcher d’examiner avec curiosité les deux petites pièces habitées par son frère. Partout elle retrouvait la propreté et l’ordre méticuleux qu’elle avait jadis connus chez lui : mais la simplicité de l’installation l’étonnait et lui faisait peine. Elle fut enchantée de revoir du moins sur le bureau, surmontant une liasse de papiers, le vieux presse-papier de marbre orné d’un chien de bronze ; et, d’un gros volume à couverture verte elle eut plaisir à voir sortir les deux extrémités d’un coupe-papier d’ivoire qu’elle-même, jadis, avait donné à son frère.
L’inspection achevée, elle écrivit un billet à Nekbludov, le priant de venir la voir le plus tôt possible. Après quoi, elle regagna sa voiture et se fit ramener chez elle.
Deux choses intéressaient particulièrement Nathalie Ivanovna au sujet de son frère. Elle voulait savoir ce que c’était au juste que ce mariage avec Katucha, dont tout le monde parlait jusque dans la petite ville où elle demeurait. Et elle voulait aussi avoir des renseignements exacts sur cet abandon de terres aux paysans, dont on parlait peut-être plus encore, et que, volontiers, on représentait comme ayant un caractère politique des plus dangereux.
Le mariage avec Katucha, par certains côtés, plaisait assez à Nathalie. Elle goûtait la résolution montrée par son frère en cette circonstance, le retrouvant là tout entier et s’y retrouvant elle-même, tels qu’ils avaient été pendant leur jeunesse. Mais, d’autre part, elle ne pouvait penser sans effroi que son frère allait épouser une créature aussi abominable ; et ce second sentiment avait même fini par prendre le pas, en elle, sur le premier, de sorte qu’elle était décidée à faire tout son possible pour détourner son frère de son projet de mariage, sans se dissimuler d’ailleurs que la chose serait des plus difficiles.
Quant à la seconde affaire, la remise des terres aux paysans, celle-là lui était au fond plus indifférente ; mais son mari, au contraire, s’en était fort ému, et avait exigé qu’elle insistât auprès de Nekhludov pour le faire revenir sur sa décision. Ignace Nicéphorovitch Ragojinski disait que cette décision de Nekhludov était le comble de l’illégalité, de la légèreté, et aussi de la vanité, car elle ne pouvait s’expliquer que par une véritable manie de se singulariser et d’attirer sur soi l’attention du monde.
— Quel sens y a-t-il à donner des terres aux paysans en les forçant à payer pour eux-mêmes ? — répétait-il. — Si Dimitri tenait absolument à se débarrasser de ses terres, il pouvait les vendre par l’entremise de la Banque des Paysans. Cela, du moins, aurait eu un sens ! Mais, au reste, l’ensemble de sa conduite dénote un état d’esprit anormal ! — ajoutait le gros finaud, se plaisant déjà à entrevoir la possibilité d’une interdiction, qui lui aurait livré la tutelle des biens de son beau-frère.
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II
Ayant trouvé sur sa table le billet de sa sœur, Nekhludov s’empressa de se rendre chez elle. Elle était seule, dans une grande pièce servant de salon ; son mari faisait la sieste dans la chambre à coucher. Nathalie Ivanovna était vêtue d’une robe de soie noire serrée à la taille, avec un ruban rouge autour du col ; ses cheveux noirs, relevés, étaient coiffés à la dernière mode. On voyait qu’elle faisait tout au monde pour se rajeunir et pour plaire ainsi à son mari.
En apercevant son frère, elle courut à sa rencontre, d’un pas rapide qui faisait siffler sa jupe de soie. Le frère et la sœur s’embrassèrent, puis, en souriant, se regardèrent dans les yeux. Ce mystérieux échange de regards se fit entre eux, où les âmes se laissent voir dans toute leur vérité ; mais, dès l’instant suivant, à cet échange de regards succéda un échange de paroles, où déjà la vérité ne se retrouvait plus.
Nekhludov n’avait plus revu sa sœur depuis la mort de sa mère.
— Tu as engraissé et rajeuni ! — lui dit-il.
Les lèvres de Nathalie frémirent de plaisir.
— Et toi, tu as maigri !
— Ignace Nicéphorovitch n’est pas là ? — demanda Nekhludov.
— il se repose un peu. Il n’a pas dormi cette nuit… Tu sais que je suis allée chez toi ?
— Oui, j’ai trouvé ta lettre. J’ai été forcé de quitter notre maison. C’était trop grand, j’y étais trop seul, je m’ennuyais. Tous les meubles, tout ce qui est dans la maison, m’est désormais inutile : prends tout cela pour toi, tu en feras ce que tu voudras !
— Oui, Agrippine Petrovna m’en a déjà parlé. Je te remercie infiniment. Mais…
En cet instant, le valet de chambre de l’hôtel apporta le service à thé, sur un plateau d’argent. Nekhludov et sa sœur se turent jusqu’à ce qu’il fût reparti.
— Eh bien ! Dimitri, je sais tout ! — reprit Nathalie en levant brusquement les yeux sur son frère.
Nekhludov ne répondit pas.
— Mais est-ce que vraiment tu peux avoir l’espoir de ramener cette créature au bien, après la vie qu’elle a menée ? — lui demanda sa sœur.
Il ne disait toujours rien, songeant à la façon dont il pourrait lui expliquer sa conduite sans la mécontenter. Il se sentait l’âme plus remplie que jamais d’une joie tranquille, et d’un désir de vivre en paix avec tous les hommes.
— Je n’ai pas à la ramener au bien, mais à y revenir moi-même ! — dit-il enfin.
Nathalie Ivanovna poussa un soupir.
— Mais tu as pour cela d’autres moyens que de te marier !
— Sans doute, mais je crois que celui-là est le meilleur, sans compter qu’il m’ouvre l’accès d’un monde où je puis me rendre utile.
— Je suis sûre que ce mariage fera ton malheur ! — dit Nathalie.
— Je n’ai pas non plus à m’occuper de mon bonheur,
— Oui, je comprends ! Mais elle, si elle a du cœur, un tel mariage ne peut pas la rendre heureuse : elle ne peut pas le souhaiter.
— Aussi, ne le souhaite-t-elle pas !
— Mais enfin… la vie…
— Eh bien ?
— La vie exige autre chose.
— La vie n’exige rien, sinon que nous fassions notre devoir ! — répondit Nekhludov, en considérant le beau visage de sa sœur où les années commençaient à tracer des rides autour des yeux et de la bouche.
— Je ne te comprends pas ! — fit-elle.
« La pauvre chérie, comme elle a changé ! » songeait Nekhludov ; et mille souvenirs d’enfance lui revenaient à l’esprit, et un grand flot de tendresse lui inondait le cœur.
C’est à ce moment qu’il vit sortir de la pièce voisine, portant comme toujours la tête haute et la poitrine en avant, son beau-frère Ignace Nicéphorovitch. Le gros homme souriait complaisamment ; et Nekhludov voyait luire à la fois les verres de son lorgnon, son crâne chauve, et sa barbe noire. — Comme je suis heureux de vous voir ! — s’écria-t-il d’un ton affecté. Il avait d’abord essayé de tutoyer son beau-frère, mais, devant le peu de succès de sa tentative, s’était trouvé forcé de revenir au « vous ».
Les deux hommes se serrèrent la main, et Ignace Nicéphorovitch se laissa doucement tomber sur une chaise.
— Je n’interromps pas votre entretien ?
— Pas du tout ! — je ne cache à personne ce que je dis ni ce que je fais !
Dès que Nekhludov avait revu ce visage vulgaire, ces mains poilues, dès qu’il avait entendu ce ton de voix suffisant et protecteur, son sentiment d’universelle douceur s’en était allé d’un seul coup.
— Oui, nous parlons de son projet, — dit Nathalie. — Veux-tu du thé ?
— Je veux bien, avec plaisir ! Et de quel projet s’agit-il ?
— De mon projet d’aller eu Sibérie, en compagnie d’une femme condamnée aux travaux forcés et devant laquelle je suis coupable ! — déclara Nekhludov.
— J’ai même entendu dire que, non content de l’accompagner, vous étiez encore décidé à faire davantage pour elle !
— Parfaitement ! À l’épouser, si seulement elle consent !
— En vérité ! Eh bien ! je vous serais fort obligé de m’expliquer un peu les motifs de votre conduite. J’avoue ne pas les comprendre.
— Les motifs, c’est que cette femme… c’est que son premier pas dans la voie du vice…
Nekhludov ne parvenait pas à trouver d’expression convenable ; et il n’en était que plus irrité.
— Le motif de ma conduite, — dit-il enfin, — c’est que je suis le coupable, et que c’est elle qui est condamnée !
— Oh ! si on l’a condamnée, allez, il y a toute probabilité qu’elle-même n’est pas non plus innocente !
— Pardon ! Elle l’est, et complètement !
Et Nekhludov, avec une agitation inutile, raconta toute l’histoire du procès de la Maslova.
— Oui, je vois ce que c’est ! Tout vient de la négligence du président et de l’irréflexion des jurés. Mais, pour ce genre de choses, il y a le Sénat.
— Le Sénat a rejeté le pourvoi.
— C’est, alors, que les motifs de cassation n’étaient pas suffisants ! — répondit Ignace Nicéphorovitch. — Le Sénat, évidemment, n’a pas à examiner les affaires au fond. Mais si vraiment il y a eu erreur judiciaire, on aurait dû présenter un recours en grâce.
— Nous l’avons présenté déjà, mais sans aucun espoir de succès. On fera une enquête au ministère, le ministère s’adressera au Sénat, le Sénat répondra par un refus. Et, suivant l’usage, l’innocent sera condamné !
— Permettez ! permettez ! — fit Ignace Nicéphorovitch avec un sourire condescendant. — En premier lieu, le ministère ne s’adressera nullement au Sénat. Il demandera le dossier de l’affaire, et, s’il constate une erreur, il donnera ses conclusions en conséquence. Et puis, en second lieu, ce n’est nullement l’usage que l’innocent soit condamné. Ce sont les coupables qui sont condamnés, — poursuivit le gros homme de son ton tranquille, avec son éternel sourire satisfait.
— Eh bien ! moi, je me suis convaincu du contraire ! — affirma Nekhludov, de plus en plus malveillant pour son beau-frère. Je me suis convaincu que près de la moitié des gens que condamnent les tribunaux sont innocents.
— Et dans quel sens entendez-vous cela ?
— Ils sont innocents dans le sens le plus ordinaire du mot, comme cette femme est innocente d’avoir empoisonné le marchand ; comme est innocent un homme que j’ai vu ces jours-ci, et qui est condamné pour un meurtre qu’il n’a pas commis ; comme sont innocents un fils et une mère accusés d’un incendie dont le seul auteur est l’incendié lui-même !
— Oui, sans doute, il y a toujours eu et il y aura toujours des erreurs judiciaires. La justice humaine ne saurait prétendre à être infaillible.
— Mais la grande majorité des condamnés sont innocents parce que, ayant été élevés dans de certains milieux, ils n’ont pas considéré comme criminels les actes qu’ils ont commis.
— Permettez ! Tout voleur sait que le vol n’est pas une bonne action, qu’il ne doit pas voler, que c’est chose immorale de voler ! — fit Ignace Nicéphorovitch, avec un sourire légèrement ironique qui acheva d’exaspérer Nekhludov.
— Pas du tout, il ne le sait pas ! On lui dit de ne pas voler ; mais il voit que son patron lui vole son travail, que les fonctionnaires lui volent son argent…
— Savez-vous que ce que vous dites est tout simplement de l’anarchisme ! — interrompit, de son ton le plus calme, Ignace Nicéphorovitch.
— Peu m’importe comment s’appelle ce que je dis, mais je dis ce qui est ! — poursuivit Nekhludov. — Cet homme sait que les fonctionnaires le volent ; il sait que nous, les propriétaires, nous le volons en exploitant pour notre profit ce qui devrait être la propriété commune. Et quand, ensuite, cet homme prend dans nos forêts quelques branches de bois mort pour allumer son feu, nous le mettons en prison et nous lui faisons croire qu’il est un voleur.
— Je ne vous comprends pas, ou plutôt, si je vous comprends, j’ai le regret de ne pouvoir pas être d’accord avec vous ! La terre doit forcément appartenir à un maître. Si vous la partagez aujourd’hui en parties égales, demain elle reviendra de nouveau aux plus laborieux et aux mieux doués…
— Mais aussi personne ne vous parle de partager la terre en parties égales ! La terre ne doit appartenir à personne, elle ne doit pas être un objet de vente et d’achat.
— Le droit de propriété est naturel à l’homme. Sans lui, personne n’aurait de goût à cultiver la terre. Supprimez le droit de propriété, et nous retournons aussitôt à l’état sauvage ! — dit avec autorité Ignace Nicéphorovitch.
— C’est absolument le contraire qui est vrai ! Alors seulement la terre cessera d’être inutile, comme elle l’est maintenant.
— Écoutez, Dimitri Ivanovitch, ce que vous dites est tout à fait insensé. Est-ce que c’est chose possible, à notre époque, de supprimer le droit de propriété ? Je sais que, depuis très longtemps, vous avez ce dada ! Mais, permettez-moi de vous le dire franchement…
Le visage d’Ignace Nicéphorovitch, soudain, avait pâli, et sa voix s’était mise à trembler. Évidemment cette question, au contraire des précédentes, le touchait de près.
— Je vous conseillerais, en toute sincérité, de réfléchir encore un peu à cette affaire avant de mettre en pratique vos idées là-dessus !
— Vous voulez parler de mon affaire personnelle ?
— Oui, j’estime que nous tous, qui occupons une certaine situation, nous devons admettre la responsabilité qui résulte pour nous de cette situation. Nous devons maintenir les conditions de vie où nous sommes nés, que nous avons reçues de nos parents, et que nous avons le devoir de transmettre à nos descendants…
— Je considère comme étant de mon obligation…
— Permettez ! — fit Ignace Nicéphorovitch sans se laisser interrompre. Ni mon intérêt ni celui de mes enfants n’entrent pour rien dans ce que je vous dis. Le sort de mes enfants est assuré, et, quant à moi, j’espère bien pouvoir gagner ma vie tant que je vivrai. C’est donc sans aucune arrière-pensée égoïste, et d’une façon toute théorique, par pure conviction, que je vous engage à réfléchir encore, à lire, par exemple…
— De grâce, laissez-moi donc m’occuper moi-même de mes affaires, et ne vous mêlez pas non plus de m’indiquer ce que je dois lire ! — s’écria Nekhludov, pâlissant à son tour. Il sentit que ses mains devenaient froides, qu’il n’était plus du tout maître de lui. Il se tut, et se mit à boire sa tasse de thé.
— Mais où sont tes enfants ? — demanda Nekhludov à sa sœur, après s’être un peu calmé.
Nathalie répondit que les enfants étaient restés avec leur grand’mère ; et, ravie de voir que la querelle de Nekhludov avec son mari avait tourné court, elle se mit à raconter comment ses enfants jouaient au voyage, avec leurs poupées, tout à fait de la même façon que Nekhludov, dans son enfance, avait joué avec son nègre et cette grande poupée qu’il appelait la « Française »
— Tu te souviens encore de cela ? — dit Nekhludov avec un sourire.
— Oui, et figure-toi qu’ils jouent tout à fait de la même façon !
L’impression pénible s’était effacée. Nathalie, rassurée, mais ne voulant pas parler, devant son mari, de choses qu’elle et son frère étaient seuls à comprendre, transporta la conversation sur le grand événement de Pétersbourg, le duel où avait été tué le jeune Kamensky.
Ignace Nicéphorovitch désapprouva très vivement le préjugé qui empêchait de traiter le duel comme un meurtre ordinaire. Cette désapprobation suffit, de nouveau, pour indigner Nekhludov, et la querelle recommença sur cet autre terrain.
Ignace Nicéphorovitch sentait que Nekhludov le méprisait ; et il avait à cœur de lui prouver l’injustice de ce mépris. Nekhludov, de son côté, était exaspéré de ce que son beau-frère se mêlât de ses affaires, tout en reconnaissant, du reste, au fond de son cœur, qu’il en avait le droit, en sa qualité de proche parent. Mais surtout il était agacé de l’assurance et de la suffisance avec lesquelles son beau-frère admettait comme raisonnables des principes qui lui paraissaient maintenant, à lui Nekhludov, le dernier mot de l’absurdité.
— Alors, qu’auriez-vous voulu que l’on fît ? — demanda-t-il.
— Mais que l’on condamnât le meurtrier de Kamensky aux travaux forcés, comme un assassin ordinaire !
— Et quel avantage y auriez-vous trouvé ?
— Cela aurait été juste !
— Comme si l’organisation judiciaire d’à présent avait rien à voir avec la justice ! — fit Nekhludov.
— Et quel autre objet croyez-vous qu’elle ait ?
— Elle a pour unique objet de maintenir un ordre de choses favorable à une certaine classe sociale.
— Voilà qui est nouveau pour moi ! — répondit en souriant Ignace Nicéphorovitch. — Ce n’est point là le rôle qu’on attribue d’ordinaire à la justice !
— En théorie, non ; mais en pratique cela est ainsi, j’ai pu m’en convaincre par moi-même. Nos tribunaux ne servent qu’à maintenir la société dans son état présent ; et de la vient qu’ils persécutent et punissent également ceux qui sont au-dessous du niveau commun et ceux aussi qui sont au-dessus, et qui essaient d’élever la société à leur niveau.
— Je ne puis vous laisser dire que les magistrats condamnent des hommes supérieurs au niveau commun ! Les hommes que nous condamnons sont, pour la plupart, le rebut de la société !
— Et moi, je connais des forçats qui sont incomparablement supérieurs à leurs juges !
Mais Ignace Nicéphorovitch, en homme qui n’avait pas l’habitude de se laisser couper la parole, continuait de parler, sans écouter Nekhludov, à la grande indignation de celui-ci.
— Et puis je ne peux pas non plus vous laisser dire, — poursuivait-il, — que les tribunaux aient pour objet de maintenir l’état de choses présent. Les tribunaux ont un double objet : d’abord de corriger…
— Jolie, la correction qui résulte du régime des prisons ! — s’écria Nekhludov.
— En second lieu, de mettre hors d’état de nuire ces êtres dépravés et abrutis qui sont une menace pour la vie sociale.
— Et je vous dis, moi, que les tribunaux ne remplissent ni l’un ni l’autre de ces deux objets ! De punitions raisonnables, il n’y en a que deux, les deux seules qu’on employait autrefois : le fouet et la mort !
— En vérité, voilà ce que je ne me serais pas attendu à vous entendre dire !
— Mais parfaitement ! De faire souffrir un homme pour l’empêcher de recommencer une action qui lui a valu de souffrir, cela est raisonnable ; et de couper la tête à un homme qui est dangereux pour les autres hommes, cela aussi a un sens. Mais quel sens y a-t-il à s’emparer d’un homme déjà dépravé par la paresse et le mauvais exemple, pour l’enfermer dans une prison où la paresse devient pour lui une obligation, et où les mauvais exemples l’entourent de toutes parts ? Ou bien quel sens y a-t-il à le transporter aux frais de l’État — on m’a dit que cela ne coûtait pas moins de cinq cents roubles par homme, — du gouvernement de Toula dans celui d’Irkoutsk, ou de celui de Koursk…
— N’empêche que les hommes redoutent ces voyages aux frais de l’État, et que sans ces voyages et sans les prisons nous ne serions pas tranquillement assis ici, comme nous le faisons aujourd’hui !
— N’empêche que, avec vos prisons, vous ne sauriez prétendre à protéger la société ; car ces hommes que vous mettez en prison en sortent, tôt ou tard ; et le régime auquel vous les soumettez n’a pour effet que de les rendre plus dangereux.
— Vous voulez dire que notre système pénitentiaire a besoin d’être perfectionné ?
— Mais pas du tout ! ce serait peine inutile. À vouloir perfectionner les prisons, on perdrait encore plus d’argent qu’on en perd aujourd’hui à répandre l’instruction publique, et ce serait encore les pauvres gens qui seraient forcés de payer.
— Mais alors que voulez-vous qu’on fasse ? Qu’on tue tout le monde ? Ou bien que, comme l’a proposé récemment un homme d’état éminent, on crève les yeux auxcriminels ? — demanda Ignace Nicéphorovitch avec un sourire contraint.
— Ce serait cruel, mais au moins cela aurait un sens ! Tandis que ce que l’on fait à présent est cruel et n’a aucun sens.
— Mais c’est que je fais partie moi-même de ces tribunaux dont vous parlez ainsi ! — dit en pâlissant Ignace Nicéphorovitch.
— Cela, c’est affaire à vous ! Je me borne à signaler ce que je ne comprends pas.
— Il y a bien des choses que vous ne comprenez pas ! — fit Ignace Nicéphorovitch d’une voix tremblante.
— J’ai vu, à la cour d’assises, comment un substituts’est évertué à faire condamner un malheureux garçon qui, chez tout homme un peu honnête, n’aurait provoqué que de la pitié.
— Je ne ferais pas le métier que je fais, si je n’étais pas convaincu de sa légitimité ! — répondit Ignace Nicéphorovitch, et il se leva.
Nekhludov crut voir que quelque chose brillait sous le lorgnon de son beau-frère. « Mon Dieu, j’espère que ce ne sont pas des larmes ! » songea-t-il. Or, effectivement, c’étaient des larmes, des larmes de dépit et d’humiliation. S’approchant de la fenêtre, Ignace Nicéphorovitch tira son mouchoir, essuya son lorgnon, et, du même coup, s’essuya les yeux. Puis il s’assit sur le divan, alluma un cigare, et ne dit plus rien.
Nekhludov se sentit tout triste et tout honteux à la pensée d’avoir, à ce point, blessé son beau-frère et sa sœur ; et d’autant plus, que, partant le lendemain, il savait qu’il n’aurait plus l’occasion de les revoir. Il prit congé d’eux après quelques paroles banales et rentra chez lui.
« Ce que je lui ai dit est peut-être vrai, — se dit-il ; — mais en tout cas je n’aurais pas dû lui parler ainsi. Décidément, le changement qui s’est fait en moi n’est pas encore bien profond pour que j’aie pu m’irriter si fort, et humilier à ce point Ignace Nicéphorovitch, et faire tant de peine à ma pauvre Natacha ! »
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CHAPITRE IX
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I
Le convoi des déportés devait partir de la gare le lendemain à trois heures. Nekhludov se promit de se trouver devant la porte de la prison dès midi, pour le voir sortir, et pour l’accompagner jusqu’au chemin de fer.
En rangeant ses papiers, avant de se coucher, il mit la main sur son journal, et ne put s’empêcher d’en relire les dernières phrases. Au moment de son départ pour Pétersbourg, il avait écrit : « Katucha ne veut pas de mon sacrifice, mais s’obstine dans le sien. Elle m’enchante par ce changement intérieur qui me paraît — j’ai peur de trop le croire — s’accomplir en elle. J’ai peur de le croire, mais j’ai l’impression qu’elle ressuscite. » Au-dessous, la fois suivante, Nekhludov avait écrit : « J’ai eu aujourd’hui à supporter un grand coup ; j’ai appris que Katucha s’était mal conduite à l’infirmerie. Et sur-le-champ j’ai ressenti une souffrance terrible ; jamais je n’aurais pensé que la chose dût me faire tant souffrir. J’ai traité la malheureuse avec haine et dégoût, et puis je me suis rappelé combien de fois moi-même avais commis, fût-ce en pensée, le péché pour lequel je la haïssais ; et dès cet instant je me suis haï moi-même, et je l’ai plainte, et j’ai éprouvé une impression de bien-être. » Nekhludov prit sa plume et ajouta, à la date du jour : « J’ai vu Katucha ce matin, et de nouveau, par égoïsme, j’ai été dur et méchant pour elle. Pour Natacha aussi j’ai été méchant et j’ai parlé à son mari comme en aucun cas je n’aurais dû lui parler. De tout cela me reste un grand poids sur le cœur. Mais que faire ? Demain commence pour moi une vie nouvelle. Adieu, mon ancienne vie, et pour toujours ! »
À son réveil, le lendemain matin, son premier sentiment fut un vif repentir de sa conduite à l’égard de son beau-frère. « Impossible de laisser les choses dans cet état ! — se dit-il ; — je vais retourner chez lui, et lui faire mes excuses. »
Mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’en aurait pas le temps, s’il voulait assister à la sortie du convoi. Ayant achevé, en grande hâte, d’emballer ses effets, et les ayant fait porter à la gare par le garçon de l’hôtel, il sauta dans un fiacre pour se rendre à la prison.
On était au plus fort des chaleurs de juillet. Les pavés, les pierres des maisons, le fer des toits, n’ayant pu se refroidir pendant la nuit brûlante, mêlaient leur rayonnement à l’éclat du soleil, et achevaient de rendre l’air presque irrespirable. Aucun souffle de vent, sauf par instants de soudaines bouffées qui lançaient dans les yeux des nuages de poussière. La plupart des rues étaient désertes ; ça et là de rares passants rasaient les murs, en quête d’un peu d’ombre. Dans une rue, cependant, Nekhludov vit un groupe d’ouvriers paveurs assis en plein soleil, au milieu de la chaussée,et travaillant à enfoncer des pavés dans le sable chaud.
Quand Nekhludov arriva devant la prison, il en trouva la porte encore fermée. À l’intérieur, depuis quatre heures du matin, on s’occupait de compter et de passer en revue les déportés qui allaient partir. Il y avait là 623 hommes et 64 femmes qui se tenaient debout, rangés deux par deux, et non pas à l’ombre, mais en plein soleil. Devant la porte, comme toujours, un factionnaire, l’arme au bras. Sur la petite place, Nekhludov vit une vingtaine de chariots, destinés à porter les effets des détenus, comme aussi à conduire à la gare les quelques détenus infirmes ou malades. Il vit encore, dans un coin un groupe de pauvres gens, des parents et des amis, attendant la sortie des déportés pour les revoir une dernière fois, et, si possible, leur donner des vivres ou de l’argent.
Nekhludov se joignit à ce groupe et resta devant la porte pendant près d’une heure. Enfin il entendit, à l’intérieur de la prison, des bruits de chaînes, des ordres donnés à voix haute, des toussaillements, et le murmure confus d’une foule piétinant sur place. Cela dura cinq minutes, pendant lesquelles sans cesse des gardiens se montraient sur la porte et rentraient de nouveau.
Puis, soudain, les deux battants de la porte s’ouvrirent, le bruit des chaînes devint plus fort, et un détachement de soldats, vêtus de sarraux blancs, vint former un large demi-cercle des deux côtés de la place. Puis, sur un nouvel ordre, deux par deux, commencèrent à sortir les déportés. D’abord, ce furent les condamnés aux travaux forcés, tous uniformément vêtus de blouses grises, coiffés de bonnets plats sur leurs têtes rasées, chacun avec un sac sur le dos : ils traînaient leurs jambes chargées de fers et, de leur seule main libre, tenaient l’extrémité du sac qui pendait sur leur dos. Ils sortirent en agitant le bras, d’un pas ferme et décidé, comme s’ils s’entraînaient pour une longue marche ; mais, après avoir fait une dizaine de pas, ils s’arrêtèrent et doublèrent leurs rangs. À leur suite venaient d’autres hommes vêtus de blouses pareilles et également rasés, mais n’ayant pas de fers aux pieds, et retenus par une chaîne qui reliait leurs menottes. C’étaient les condamnés à la déportation. Puis, dans le même ordre, venaient les femmes : d’abord les condamnées aux travaux forcés, en blouses grises avec des fichus sur la tête ; en second lieu, les déportées ; et enfin les femmes qui partaient de leur plein gré, pour suivre leurs maris, — celles-là vêtues de leurs robes de paysannes. Plusieurs des femmes portaient des enfants sur leurs bras.
D’autres enfants marchaient à pied, disséminés entre les rangs, comme de jeunes poulains dans un troupeau de chevaux. Les hommes s’avançaient en silence, échangeant à peine une parole de loin en loin. Des rangs des femmes, au contraire, s’élevait un bruit de voix ininterrompu.
Nekhludov crut bien reconnaître la Maslova, au moment où elle sortait : mais il ne tarda pas à la perdre de vue de nouveau ; il ne vit rien qu’une masse confuse de créatures vêtues de gris, toutes pareilles, toutes également privées d’apparence humaine.
On avait déjà compté les déportés dans la cour de la prison ; mais on les compta une seconde fois à mesure qu’ils sortaient et doublaient leurs rangs. Quand le recensement fut achevé, l’officier qui dirigeait le convoi cria un ordre : et un certain tumulte se produisit dans la foule. Les malades, hommes et femmes, sortirent des rangs et se précipitèrent vers les chariots, ou ils s’installèrent à côté de leurs sacs. Nekhludov aperçut, dans ces chariots, pêle-mêle, des mères allaitant leurs enfants, des petits garçons et des petites filles, et quelques détenus malades, à la mine hargneuse et sombre.
Quelques autres détenus vinrent, tête nue, demander à l’officier du convoi la permission de monter dans les chariots. l’officier fit mine d’abord de ne pas entendre ; se détournant, il s’occupait de rouler une cigarette ; mais soudain Nekhludov le vit se retourner, la main levée, vers un des détenus qui s’approchaient de lui.
— Je t’en donnerai, moi, des voitures ! Tu feras la route à pied ! — cria l’officier.
Seul, un long vieillard tout tremblant, un forçat, fut admis à faire la route en voiture. Il ôta son bonnet, fit le signe de la croix, déposa son sac sur l’un des chariots, et longtemps il essaya vainement d’y grimper lui-même, ne parvenant pas à lever assez haut ses maigres jambes chargées de fers, jusqu’à ce qu’enfin une vieille femme, du chariot, l’aida à monter en lui prenant les bras.
Quand tous les chariots furent remplis, l’officier se découvrit, essuya avec son mouchoir son front, son crâne chauve et son gros cou rouge, et fit le signe de la croix.
— En avant ! marche ! — commanda-t-il.
Les soldats mirent le fusil sur l’épaule ; les détenus, ôtant leurs bonnets, se signèrent ; un cri s’éleva des rangs des femmes ; et le cortège, entouré de soldats en sarraux blancs, s’ébranla, soulevant la poussière à chaque mouvement des jambes enchaînées. En tête, derrière les soldats, s’avançaient les condamnés aux travaux forcés, puis venaient les déportés, puis les femmes. Et derrière le cortège des piétons, rangés quatre à quatre, se traînaient lentement les chariots, sur l’un desquels Nekhludov vit assise une femme tout emmitouflée, qui, sans arrêt, hurlait et sanglotait.
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II
Le cortège était si long que, quand les chariots se mirent en mouvement, les premiers rangs avaient déjà tourné le coin de la rue. Après avoir attendu quelques instants encore, Nekhludov remonta dans sa voiture et ordonna au cocher d’avancer lentement, de façon à pouvoir retrouver la Maslova et lui demander si elle avait reçu les effets qu’il lui avait envoyés. La chaleur s’était encore accrue. Les déportés marchaient d’un pas très rapide, soulevant un nuage de poussière qui planait autour d’eux. En arrivant en face des rangs des femmes, Nekhludov reconnut tout de suite la Maslova. Elle se trouvait dans la seconde rangée, en compagnie de la Beauté, de Fédosia et d’une femme enceinte qui semblait avancer avec beaucoup de peine. La Maslova, elle, s’avançait d’un pas alerte, portant son sac sur son dos, et regardant droit devant elle, d’un air à la fois calme et résolu. Nekhludov descendit du fiacre et s’approcha d’elle, pour lui parler ; mais un sous-officier, qui marchait de ce côté du convoi, accourut vers lui :
— Défense de s’approcher des prisonniers ! — cria-t-il.
Puis, en reconnaissant Nekhludov, que tout le monde connaissait dans la prison, le sous-officier porta la main à son képi, et, d’un ton plus respectueux :
— Vraiment, Excellence, cela nous est défendu de la façon la plus formelle. À la gare, vous pourrez leur parler, mais ici c’est impossible !
Nekhludov s’écarta, et, après avoir ordonné au cocher de le suivre, se mit à marcher sur le trottoir en vue du convoi. Partout, sur son passage, celui-ci était l’objet d’une attention mêlée de crainte et de sympathie. Des voitures, les têtes se penchaient pour considérer curieusement les déportés. Les passants s’arrêtaient, et regardaient de tous leurs yeux l’effrayant spectacle. Quelques-uns s’approchaient et donnaient des aumônes, que recevaient les gardiens du convoi. D’autres, comme hypnotisés, suivaient les prisonniers aussi loin qu’ils pouvaient.
Nekhludov marchait du même pas rapide dont marchaient les détenus ; et, bien qu’il fût légèrement vêtu, sans cesse la chaleur lui devenait plus pénible. Enfin il n’y tint plus ; après un quart d’heure de marche, il rejoignit sa voiture, y monta et dit au cocher d’aller en avant. Mais, dans la voiture, la chaleur lui parut plus insupportable encore. Il s’efforça de penser à son entretien de la veille avec son beau-frère, mais ce souvenir, qui l’avait tant agité quelques heures auparavant, ne parvenait même plus à l’intéresser. Toute sa pensée restait sous le coup du terrible spectacle auquel il venait d’assister. Et, surtout, il étouffait de chaleur.
Sur une petite place, à l’ombre des arbres, il vit deux collégiens debout auprès d’un marchand de glaces ambulant : l’un d’eux, ayant déjà vidé son verre, léchait avidement la petite cuiller de corne ; l’autre épiait les mouvements du marchand, occupé à remplir de glace jaune le verre qu’il tenait en main.
— Savez-vous où l’on pourrait boire quelque chose, près d’ici ? — demanda Nekhludov au cocher, se sentant pris soudain d’une soif cruelle.
— À deux pas, il y a un café, un beau café ! — répondit le cocher ; et, tournant le coin d’une rue, il conduisit Nekhludov devant une maison ornée d’une grande enseigne.
Le patron du café, debout près du comptoir, en manches de chemise, et deux garçons vêtus de blouses sales, après avoir examiné avec curiosité ce client inconnu, lui offrirent leurs services. Nekhludov demanda de l’eau de seltz et s’assit dans le fond de la salle, devant une petite table recouverte d’une nappe graisseuse.
Deux hommes étaient assis à une table voisine, buvant du thé. L’un d’eux était brun et trapu, avec une nuque grasse et couverte de cheveux noirs qui ressemblait à celle d’Ignace Nicéphorovitch. Cette ressemblance fit de nouveau songer Nekhludov à son entretien de la veille et à son désir de revoir encore son beau-frère et sa sœur avant son départ. « Si j’y allais ? — se dit-il. — Mais non, je manquerais le train. Mieux vaut écrire une lettre ! » Il demanda une plume, de l’encre, et du papier, et, tout en buvant à petites gorgées l’eau fraîche et pétillante, il se mit à penser à ce qu’il allait écrire. Mais ses idées se brouillaient, sans qu’il pût arriver à trouver une phrase.
« Chère Natacha, je ne puis te quitter sous la pénible impression de mon entretien d’hier avec Ignace Nicéphorovitch… » — commença-t-il. Mais que dire ensuite ? Demander pardon pour ses paroles de la veille ? Mais ces paroles étaient l’expression de sa pensée, et son beau-frère serait capable de croire qu’il se rétractait. Et puis, vraiment, cette façon de se mêler de ses affaires ! Non, impossible d’écrire ! Et, sentant une fois de plus se raviver sa haine pour cet étranger, incapable de le comprendre, Nekhludov mit dans sa poche la lettre commencée, paya, et remonta dans le fiacre pour rejoindre le convoi.
La chaleur était si atroce que les pavés et les murs des maisons semblaient exhaler un souffle torride. En mettant la main sur le rebord verni de la voiture, Nekhludov ressentit une réelle impression de brûlure.
Le cheval se traînait d’un pas lourd sur le pavé poussiéreux ; le cocher somnolait ; et Nekhludov lui-même, assommé par la chaleur, regardait devant lui sans penser à rien. À un tournant de rue, en face d’une porte cochère, il aperçut soudain un groupe d’hommes debout, parmi lesquels se trouvait un des soldats du convoi, le fusil au bras. Il fit signe au cocher de s’arrêter.
— Qu’y a-t-il ? — demanda-t-il au portier de la maison.
— C’est un des prisonniers !
Nekhludov descendit de voiture et s’approcha du groupe. Sur les pierres inégales des pavés, tout contre le trottoir, gisait, la tête plus bas que les pieds, un détenu, un petit homme au visage rouge avec une barbe rousse. Étendu sur le dos, les paumes des mains grandes ouvertes, il soulevait par saccades sa large poitrine, soupirait, et semblait regarder le ciel de ses yeux immobiles, tout injectés de sang. Autour de lui se tenaient un sergent de ville à la mine soucieuse, un colporteur, un postillon, un commis de boutique, une vieille femme avec une ombrelle, et un petit garçon portant un panier vide.
— Ils les ont affaiblis en les tenant emprisonnés, et voilà qu’ils les font marcher en pleine chaleur ! — dit le commis, en se tournant vers Nekhludov.
— Il va mourir, bien sûr ! — disait la vieille femme, d’une voix plaintive.
— Vite, lui découvrir la poitrine ! — criait le postillon. De ses gros doigts tremblants, le sergent de ville se mit en devoir de dénouer le ruban qui fermait la chemise, de façon à découvrir le cou veineux et rouge du détenu. Il était évidemment ému et attristé, mais il n’en jugea pas moins indispensable de gourmander l’assistance.
— Allons, circulez ! Qu’est-ce que vous faites là ? Vous empêchez l’air de venir jusqu’ici !
— Le médecin est tenu de les passer tous en revue avant le départ de la prison, et les prisonniers malades doivent être mis en voiture ! Et voilà qu’ils l’ont forcé à faire la route à pied ! — poursuivait le commis, enchanté de pouvoir montrer sa connaissance du règlement.
Le sergent de ville, ayant achevé de découvrir la poitrine du détenu, se redressa et promena les yeux autour de lui.
— Allons, je vous dis, circulez ! Ce n’est pas votre affaire, vous n’y pouvez rien ! — dit-il, se tournant vers le soldat, comme s’il faisait appel à son approbation.
Mais le soldat restait à l’écart, considérant ses bottes, et paraissait tout à fait indifférent à l’émoi du sergent de ville.
— Ceux dont c’est l’affaire ne font pas leur devoir ! De laisser périr les gens, est-ce que c’est dans la loi ?
— Un détenu, oui, mais c’est toujours un homme ! — disaient des voix dans le groupe, sans cesse plus nombreux.
— Relevez-lui la tête et donnez-lui de l’eau ! — dit Nekhludov.
— J ’ai déjà envoyé chercher de l’eau ! — répondit le sergent de ville.
Puis, soulevant le détenu par les bras, il parvint avec effort à lui mettre la tête sur le rebord du trottoir.
— Qu’est-ce que cela signifie ? — cria tout à coup une voix impérieuse et rude. Et l’on vit accourir, d’un air irrité, un officier de paix, vêtu d’un uniforme tout brillant, et chaussé de hautes bottes plus brillantes encore. — Qu’on circule, hein ! tout de suite ! — reprit-il en s’adressant à la foule, avant même de voir ce qui se passait.
Quand il aperçut, gisant sur les pierres, le malheureux détenu, il fit un signe de tête comme pour exprimer qu’il en avait vu bien d’autres, et, s’adressant au sergent de ville, il lui demanda comment l’accident était arrivé.
Le sergent de ville raconta que, au passage du convoi, ce détenu était tombé, et que l’officier avait donné l’ordre de le laisser là.
— Hé bien, voilà tout ! Il faut le porter au poste ! Qu’on aille chercher un fiacre !
— Tout de suite, dès que le portier sera revenu ! — dit le sergent de ville en portant la main à son képi.
Cependant le commis avait de nouveau commencé à parler de la chaleur…
— Est-ce ton affaire, à toi ? Passe ton chemin ! — déclara l’officier de paix, en jetant sur lui un regard si sévère que le commis se tut aussitôt.
— Il faut lui faire boire de l’eau ! — répéta Nekhludov.
Sur lui aussi l’officier de paix jeta un regard sévère ; mais, reconnaissant un homme bien mis, il n’osa rien dire. Lorsque le portier revint avec un seau d’eau, l’ officier de paix ordonna au sergent de ville de faire boire le détenu. Le sergent de ville releva de nouveau la tête du malheureux et s’efforça de lui verser de l’eau dans la bouche ; mais le mourant refusa d’avaler l’eau, et celle-ci se répandit sur sa barbe, mouillant sa veste et sa chemise tout imprégnée de poussière.
— Verse-lui le seau sur la tête ! — ordonna l’officier de paix.
Le sergent de ville ôta au détenu son bonnet et renversa l’eau du seau sur son crâne chauve, entouré d’épais cheveux roux.
Les yeux du malheureux s’agrandirent, comme épouvantés, mais son corps demeura immobile. Le long de son visage l’eau coulait, mêlée de poussière ; mais sa bouche continuait à pousser de pénibles soupirs, et soudain un grand frisson le secoua des pieds à la tête.
— Voici justement un fiacre ! Qu’on l’y mette ! — cria l’officier de paix, en désignant la voiture de Nekhludov. — Allons, toi, hé ! approche !
— Je ne suis pas libre ! — répondit le cocher.
— C’est mon fiacre, — dit Nekhludov, — mais vous pouvez le prendre. Je paierai pour le tout ! — ajouta-t-il en s’adressant au cocher.
— Allons, ouf ! et plus vite que ça !
Le sergent de ville, le portier et le soldat soulevèrent le mourant, le portèrent dans le fiacre, et l’installèrent sur les coussins. Mais il était hors d’état de se tenir assis : sa tête se renversa en arrière et tout son corps roula sur la banquette.
— Qu’on l’étende ! — ordonna l’officier de paix.
— Soyez tranquille, Votre Noblesse, je le conduirai comme ça ! — déclara le sergent de ville. Il s’assit dans la voiture et empoigna sous les bras le détenu, que le soldat lui allongeait les jambes.
L’officier de paix aperçut, sur le pavé, le bonnet du détenu ; il le ramassa et en coiffa la tête mouillée, qui sans cesse retombait d’une épaule sur l’autre.
— Marche ! — commanda-t-il.
Le cocher fouette son cheval et, en compagnie du soldat, rebroussa chemin dans la direction du poste de police. Le sergent de ville, dans la voiture, essayait vainement de redresser la tête du détenu, qui retombait aussitôt sur l’une des épaules. Nekhludov, à pied, suivit la voiture.
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III
Dès que la voiture se fut arrêtée devant la porte du poste de police, plusieurs sergents de ville l’entourèrent et empoignèrent par les bras et les jambes le détenu, qui était mort durant le trajet. Dix minutes après, quand Nekhludov arriva, on était en train de monter le cadavre à l’infirmerie.
Celle-ci était une petite pièce malpropre, meublée de quatre lits, sur deux desquels des malades se trouvaient couchés : un phtisique, et un homme qui avait la tête et le cou bandés. Sur l’un des deux autres lits on déposa le mort. Un petit homme, avec des yeux brillants, et des sourcils sans cesse en mouvement, d’un pas rapide s’approcha du lit, examina le mort, puis Nekhludov, et éclata de rire. C’était un fou, gardé là en attendant d’être transféré dans une maison de santé.
— Ils veulent me faire peur ! — dit-il. — Mais non, ils n’y parviendront pas !
Après un instant, Nekhludov vit entrer un officier de paix et un infirmier.
L’infirmier, s’approchant à son tour du lit, saisit la main jaune, encore tiède et molle, du mort, la souleva et la laissa retomber.
— Il a son compte ! — déclara-t-il avec un signe de tête ; ce qui ne l’empêcha pas, pour se conformer au règlement, de mettre à nu la poitrine, encore mouillée, du mort et d’y appliquer scrupuleusement son oreille. Tous se taisaient. L’infirmier se redressa, fit de nouveau un signe de tête et, l’une après l’autre, ramena les deux paupières sur les yeux bleus du mort, restés grands ouverts.
— Vous ne me faites pas peur, non, vous ne me faites pas peur ! — répétait pendant tout ce temps le fou, en crachant à terre.
— Eh bien ? — demanda l’officier de paix.
— Eh bien, il faut le conduire dans la salle des morts ! — déclara l’infirmier.
— Qu’on le descende à la salle des morts ! — ordonna l’officier. — Et toi, viens au bureau pour faire ton rapport ! — dit-il au soldat qui n’avait pas cessé de se tenir debout, près du dépôt confié à sa garde.
Quatre sergents de ville prirent le mort et le redescendirent au rez-de-chaussée. Nekhludov se préparait à les suivre, lorsque le fou l’arrêta.
— Vous n’êtes pas de connivence avec eux, n’est-ce pas ? Eh bien ! donnez-moi une cigarette !
Nekhludov lui donna une cigarette. Le fou, tout en remuant sans cesse les sourcils, se mit à lui raconter toutes les persécutions qu’on lui faisait subir.
— Ils sont tous contre moi, et, par l’intermédiaire de leurs médiums, ils me torturent jour et nuit !
— Excusez-moi ! — dit Nekhludov et, sans attendre la fin du récit, il sortit de la chambre, désirant voir ce que l’on faisait du mort.
Les sergents de ville avaient déjà traversé toute la cour et s’étaient arrêtés devant la porte d’une cave. Nekhludov voulut les rejoindre, mais l’officier de paix l’en empêcha.
— Que demandez-vous ?
— Rien, — répondit Nekhludov.
— Vous ne demandez rien ? Eh bien ! allez-vous-en !
Nekhludov rebroussa chemin et rejoignit son fiacre. Le cocher dormait sur le siège : Nekhludov le réveilla et lui dit d’aller à la gare.
Mais il n’avait pas fait cent pas quand il rencontra, accompagnée de nouveau par un soldat du convoi, une télègue sur laquelle était entendu un autre détenu, déjà mort. Le détenu gisait sur le dos : Nekhludov put l’examiner à loisir. Autant le premier mort avait une figure insignifiante, autant celui-ci était beau de corps et de visage. C’était un homme dans toute la fleur de ses forces. Sous son crâne, rasé par moitié, il avait un petit front énergique qui bombait au-dessus de la racine du nez. Ses lèvres, déjà bleues, souriaient à l’ombre d’une fine moustache, et, sur le côté rasé de sa tête, apparaissait une oreille d’un dessin très pur. L’expression du visage était à la fois calme, austère, et bonne. Et non seulement ce visage montrait quelles possibilités de vie morale avaient été perdues dans cet homme, mais les fines attaches de ses mains et de ses pieds enchaînés, l’harmonie générale et la vigueur des membres, tout cela montrait aussi quelle belle et forte et précieuse créature humaine il avait été. Et voila qu’on l’avait tué, et non seulement personne ne le regrettait comme homme, mais personne ne regrettait même un aussi admirable instrument de travail, vainement perdu ! Car Nekhludov voyait bien, dans les yeux des sergents de ville qui l’accompagnaient, que l’unique sentiment provoqué en eux par cette mort était l’ennui de la fatigue et des tracas qu’elle allait leur valoir.
Il poussa un grand soupir, et poursuivit tristement son chemin vers la gare.
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IV
Quand Nekhludov arriva à la gare, tous les prisonniers étaient déjà installés dans des wagons aux fenêtres grillées. Sur le quai se tenaient une vingtaine de personnes venues pour dire adieu à des parents ou à des amis ; elles attendaient qu'on leur permît de s’approcher des wagons.
Les gardiens du convoi couraient en tous sens, d’un air préoccupé. Dans le trajet à travers la ville, cinq prisonniers étaient morts de chaleur : trois avaient succombé en route, et les deux autres étaient morts dans la gare[1]. Mais ce qui préoccupait les gardiens du convoi, ce n’était pas que ces cinq hommes confiés à leurs soins fussent morts, tandis que la moindre précaution aurait suffi pour les maintenir en vie. De cela, ils ne s’inquiétaient point : ils s’inquiétaient d’avoir à remplir toutes les formalités exigées par les règlements en pareille circonstance, d’avoir à déposer ces morts entre les mains des autorités compétentes, d’avoir à mettre de coté les objets qui leur appartenaient, d’avoir à rayer leurs noms sur la liste des prisonniers conduits à Novgorod ; et tout cela leur causait de grands embarras, que l’écrasante chaleur rendait plus pénibles encore.
Ils couraient donc de droite et de gauche, l’air préoccupé, et ils avaient décidé de ne laisser personne s’approcher des wagons avant qu’ils eussent fini de tout mettre en règle. Nekhludov obtint cependant la permission de s’approcher : il l’obtint en donnant un rouble à l’un des sous-officiers du convoi, qui lui demanda seulement de ne pas rester trop longtemps, de façon à n’être pas vu par l’officier principal.
Le train était formé de dix-huit wagons, qui tous, à l’exception du wagon réservé aux officiers, étaient absolument bondés de prisonniers. En passant devant les fenêtres de ces wagons, Nekhludov entendit partout des bruits de chaînes, des querelles, des conversations mêlées de gros mots ; mais nulle part on ne parlait des compagnons tombés au cours du trajet. Les conversations et les querelles portaient surtout sur les sacs des prisonniers, sur le choix des places, sur la possibilité de trouver à boire.
Nekhludov eut la curiosité de jeter un coup d’œil à l’intérieur d’un des wagons. Il vit debout, dans le passage central, deux gardiens occupés à débarrasser les prisonniers de leurs menottes. À tour de rôle, les prisonniers tendaient leurs mains ; l’un des gardiens ouvrait, avec une clé, le cadenas qui retenait les menottes, l’autre ôtait les menottes et les emportait.
Après les wagons réservés aux hommes, Nekhludov arriva devant ceux où étaient enfermées les femmes. Dans le premier de ces wagons, il entendit une voix éraillée qui gémissait, sur un rythme monotone : « Oh ! petit père ! Oh ! petit père ! »
Le sous-officier avait dit que la Maslova devait se trouver dans le troisième wagon. À peine Nekhludov se fut-il approché de la fenêtre de ce wagon qu’il sentit venir à lui une épaisse odeur de transpiration qui l’obligea, un moment, à détourner la tête. Le wagon bourdonnait de voix criardes et perçantes. Sur tous les bancs, des femmes étaient assises, les cheveux à nu, les vestes déboutonnées, le visage rouge et inondé de sueur : elles bavardaient, vociféraient, avec force gestes. L’approche de Nekhludov eut vite fait, cependant, d’attirer leur attention. Celles qui étaient assises le plus près de la fenêtre se turent, brusquement, puis appelèrent la Maslova qui se trouvait placée de l’autre côté du wagon, ayant près d’elle la blonde et souriante Fédosia. Dès qu’elle eut aperçu Nekhludov, la Maslova se leva, replaça sur ses cheveux noirs le fichu qu’elle venait d’ôter, et, souriant de tout son visage rouge et animé, elle courut à la fenêtre, dont elle saisit dans ses mains les gros barreaux de fer.
— Voilà une chaleur ! — dit-elle d’un air tout joyeux.
— Avez-vous reçu les effets ?
— Oui, je vous remercie !
— Vous n’avez besoin de rien ? — demanda Nekhludov, à demi assommé par l’épouvantable chaleur qui venait du wagon.
— Non, merci, je n’ai besoin de rien !
— Demande donc si on ne pourrait pas avoir à boire ! — murmura timidement Fédosia.
— Ah ! oui, nous boirions volontiers ! — répéta la Maslova.
— Est-ce qu’on ne vous a pas donné d’eau ?
— Si, une cruche pleine, mais nous avons tout bu !
— J’en parlerai tout à l’heure au gardien, — dit Nekhludov. — Et maintenant nous ne nous reverrons plus qu’à Nijni-Novgorod !
— Est-ce que vous y allez aussi ? — s’écria la Maslova, feignant de n’en rien savoir. Et ses yeux se fixèrent sur Nekhludov avec une joie profonde.
— Oui, je vais partir par le train suivant !
La Maslova ne répondit rien ; elle soupira et baissa les yeux.
— Est-ce que c’est vrai, barine, que douze prisonniers sont morts en chemin ? — demanda une des détenues, une vieille paysanne aux traits accentués.
— Je n’ai pas entendu dire qu’il y en eût douze ; mais moi-même j’en ai vu emporter deux, — répondit Nekhludov.
— Oui, on dit qu’il y en a douze. Est-ce qu’on ne va rien leur faire, à ces bourreaux ?
— Et parmi les femmes, il n’y a pas eu d’accident ? — demanda Nekhludov.
— Nous autres femmes, nous avons la vie plus dure ! — répondit en riant une autre détenue. — Mais voilà qu’il y a une femme qui a imaginé d’accoucher, en arrivant ici. Tenez, l’entendez-vous gémir ? — ajouta-t-elle en désignant du doigt le wagon voisin.
— Vous m’avez demandé si je n’avais besoin de rien, — dit la Maslova en s’efforçant de contenir son sourire joyeux. — Eh bien ! ne vous occupez pas de nous faire avoir de quoi boire ; mais peut-être pourriez-vous dire aux chefs du convoi qu’on transporte cette malheureuse à l’hôpital, car elle est sûre de mourir si on la force à continuer la route !
— Oui, je vais en parler !
Et Nekhludov s’éloigna, pour céder la place au mari de Fédosia, qui venait enfin d’être admis à s’approcher du wagon. Mais longtemps il dut courir sur le quai sans trouver personne à qui s’adresser. Les gardiens du convoi semblaient plus affairés d’instant en instant. Les uns s’occupaient de placer des prisonniers, d’autres d’acheter des provisions pour la route ou d’installer leurs effets dans les wagons ; d’autres encore s’empressaient auprès d’une dame, la femme d’un officier, qui s’apprêtait à partir avec son mari. Pas un n’avait le loisir d’écouter Nekhludov.
Le second coup de cloche était sonné déjà quand Nekhludov aperçut enfin le chef du convoi. Le gros officier, essuyant la sueur qui lui coulait du front, donnait des ordres à un adjudant.
— Vous avez besoin de quelque chose ? — demanda-t-il à Nekhludov.
— Il y a une femme qui accouche, dans un des wagons ; et j’ai pensé que…
— Elle accouche ? Fort bien ! laissez-la faire ! — dit l’officier, en courant rejoindre son wagon, de ses grosses jambes courtes.
Au même instant le conducteur du train mit son sifflet à la bouche. Un dernier coup de cloche suivit le coup de sifflet, et l’on entendit de grands cris d’adieu s’élever à la fois des wagons et du quai. Nekhludov, debout sur le quai, vit se traîner devant lui, l’un après l’autre, les lourds wagons, aux fenêtres desquels s’écrasaient entre les barreaux les crânes rasés des prisonniers. Puis apparut le premier wagon des femmes, puis un autre, puis le wagon où se trouvait la Maslova. La jeune femme était encore debout devant la fenêtre. Elle jeta à Nekhludov un dernier regard, accompagné d’un triste sourire dont il fut tout remué.
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CHAPITRE X
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I
Nekhludov avait encore deux heures à attendre jusqu’au départ du train qui devait le conduire à Nijni-Novgorod. La pensée lui vint tout d’abord de profiter de ce temps pour aller revoir sa sœur ; mais les impressions de la matinée l’avaient tant ému et fatigué qu’il ne se sentait plus la force de bouger. Il entra dans la salle d’attente, s’assit sur un canapé, et là, au bout d’un instant, il s’endormit, la tête appuyée sur un coussin.
Il dormait depuis plus d’une heure lorsqu’un bruit de chaises le réveilla en sursaut.
Il se redressa, se frotta les yeux, se rappela où il était, et revit les scènes diverses auxquelles il venait d’assister.
Il revit le convoi des déportés, les deux hommes morts, les wagons aux fenêtres grillées, et les femmes enfermées dans ces wagons, et le triste sourire que lui avait adressé Katucha à travers les barreaux. Le spectacle qu’il avait en face de lui était bien différent de ces souvenirs : une table chargée de bouteilles, de vases, de flambeaux et de fleurs, des garçons en habit sommeillant autour de la table, et, dans le fond de la salle, devant un comptoir également encombré de bouteilles et de vases, des dos de voyageurs achetant des provisions.
Quand il eut achevé de reprendre ses sens, Nekhludov observa que toutes les personnes assises dans la salle considéraient avec curiosité quelque chose qui était en train de se passer devant la porte d’entrée. Tournant les yeux de ce côté, il vit un groupe d’hommes qui portaient sur une chaise une dame toute couverte de châles.
Le premier des porteurs était un valet de chambre : Nekhludov se souvint aussitôt de l’avoir déjà vu. Et il reconnut également l’homme qui marchait derrière la chaise, un portier en livrée, avec une casquette galonnée. Près de la chaise se tenait une élégante femme de chambre portant un sac de voyage, un certain objet rond dans un étui de cuir, et plusieurs ombrelles. Et Nekhludov aperçut de l’autre côté, en tenue de voyage, le vieux prince Korchaguine, avec ses lèvres épaisses et son cou d’apoplectique. Missy était là aussi, et son frère Mitia, et un jeune diplomate bien connu de Nekhludov, le comte Osten, possesseur d’un cou interminable et d’un petit visage toujours souriant. Osten causait avec Missy, qui semblait s’amuser beaucoup de ses plaisanteries. Et Nekhludov vit aussi le médecin, fumant sa cigarette avec son air habituel de mauvaise humeur.
Cet imposant cortège ne faisait que traverser la grande salle, pour se rendre dans le petit salon réservé aux dames ; il s’attira, sur son passage, une curiosité mêlée de respect. Mais, dès l’instant suivant, le vieux prince revint dans la salle, s’assit devant la table, appela un garçon et lui donna des ordres. Puis Missy et Osten arrivèrent à leur tour, et tous deux allaient également s’asseoir près de la table lorsque Missy aperçut, à l’entrée, une personne de connaissance et courut à sa rencontre.
Cette personne était Nathalie Ivanovna, la sœur de Nekhludov. S’avançant en compagnie d’Agrippine Petrovna, elle tournait les yeux de tous côtés, en quête de quelqu’un. Elle vit en même temps son frère et Missy. Et, comme Nekhludov s’était approché d’elle, elle lui dit, après avoir serré la main de la jeune fille :
— Enfin, je te trouve ! Je commençais à me décourager !
Nekhludov serra les mains de Missy et d’Osten, embrassa sa sœur, et l’on se mit à causer. Missy raconta que leur maison de campagne avait brûlé, ce qui les obligeait à aller passer quelques semaines chez une tante qui demeurait sur la ligne de Nijni-Novgorod. Osten, à ce propos, raconta gaiement des histoires d’incendies.
Mais Nekhludov, sans l’écouter, se tourna vers sa sœur :
— Comme je suis heureux que tu sois venue !
— Je te cherche depuis deux heures, — dit-elle. — Avec Agrippine Petrovna, nous avons exploré toute la ville sans pouvoir mettre la main sur toi.
Elle désigna, d’un mouvement de tête, la grosse gouvernante qui, vêtue d’un waterproof et coiffée d’un chapeau à fleurs, se tenait modestement un peu à l’écart, pour ne pas gêner la conversation.
— Figure-toi que je me suis endormi, ici, sur un canapé ! Comme je suis heureux que tu sois venue ! — répéta-t-il. — J’avais précisément commencé une lettre pour toi !
— Vraiment ? — demanda-t-elle d’un air inquiet. — Et que m’écrivais-tu ?
Missy, voyant que le frère et la sœur commençaient un entretien intime, crut devoir s’éloigner avec son cavalier. Nekhludov conduisit sa sœur près de la fenêtre ; ils s’assirent sur un banc de velours vert, où se trouvaient déposés une valise, un plaid et un carton à chapeau.
— Eh bien ! oui, hier, en sortant de chez vous, j’ai pensé à revenir sur mes pas pour faire des excuses à ton mari, — dit Nekhludov ; — mais j’ai craint qu’il ne prît mal la chose. J’ai été méchant, hier, pour ton mari ; et cela me tourmente.
— Je savais, j’étais sûre que tu n’avais pas eu de mauvaise intention ! — répondit Nathalie Ivanovna. — Tu sais que…
Et des larmes lui montèrent aux yeux, et elle étreignit fiévreusement la main de son frère. Nekhludov comprit aussitôt le sens de la phrase qu’elle n’avait pas achevée. Elle voulait dire que, tout en aimant son mari plus que le monde entier, elle l’aimait bien aussi, lui, son frère, et que toute division entre eux la faisait cruellement souffrir.
— Merci, je te remercie ! Ah ! si tu savais ce que j’ai vu aujourd’hui ! — reprit-il, se rappelant soudain les deux prisonniers morts. — Deux hommes tués !
— Comment cela, tués ?
— Tués, oui, certainement. On leur a fait traverser toute la ville, par cette chaleur, et deux d’entre eux sont morts d’insolation.
— Impossible ! Comment ? Aujourd’hui ? Tout à l’heure ?
— Oui, tout à l’heure ! J’ai vu leurs cadavres.
— Mais pourquoi les a-t-on tués ? Qui les a tués ? demanda Nathalie Ivanovna.
— Qui ? Ceux-là qui les ont fait marcher de force, sous ce soleil ! — répliqua Nekhludov d’un ton agacé, sentant que sa sœur considérait tout cela d’un autre œil que lui.
— Seigneur Dieu ! est-ce possible ? — demanda Agrippine Petrovna, qui n’avait pu s’empêcher d’écouter.
— Oui, nous n’avons pas la moindre idée de ce que l’on fait subir à ces malheureux ; et cependant nous aurions le devoir de nous en informer ! — poursuivit Nekhludov en tournant involontairement les yeux sur le vieux prince qui, une serviette au cou, se bourrait de jambon sans penser à rien d’autre. Mais soudain le vieillard releva la tête et aperçut Nekhludov.
— Nekhludov ! — cria-t-il. — Vous ne voulez pas vous rafraîchir ? Pour le voyage, c’est indispensable !
Nekhludov remercia d’un signe de tête.
— Eh bien, que vas-tu faire ? — reprit Nathalie Ivanovna.
— Ce que je pourrai ! Je sens en tout cas que je dois faire quelque chose. Et ce que je pourrai, je le ferai !
— Oui, oui, je te comprends. Et avec eux, — dit-elle, en désignant Korchaguine, — est-ce que tout est fini ?
— Tout, et, à ce que j’imagine, sans regret de part ni d’autre.
— C’est dommage, grand dommage ! J’aime tant Missy ! Enfin, je n’ai rien à dire ! Mais pourquoi veux-tu te lier de nouveau ? — demanda-t-elle timidement ; — pourquoi pars-tu ?
— Je pars parce que je le dois ! — répondit Nekhludov d’un ton sérieux et sec, comme s’il eût voulu couper court à l’entretien.
Mais aussitôt il se reprocha cette attitude à l’égard de sa sœur. « Pourquoi ne pas lui dire tout ce que je pense ? — songea-t-il. — Je sais bien qu’Agrippine Petrovna nous écoute ; mais, bah ! qu’elle entende aussi ! »
— Tu me parles de mon projet de mariage avec Katucha ! — s’écria-t-il d’une voix frémissante. — Eh bien ! c’est vrai que j’ai formé ce projet, et dès le premier jour où je l’ai retrouvée ; mais elle, nettement et résolument, elle a refusé de se marier avec moi ! Elle ne veut pas de mon sacrifice ! Elle préfère se sacrifier elle-même ; car son mariage, dans la situation où elle est, aurait pour elle bien des avantages. Mais moi, je ne puis pas admettre qu’elle se sacrifie ! Et maintenant je pars avec elle ; et où elle ira, j’irai ; et de toutes mes forces j’essaierai de l’aider, d’adoucir son sort !
Nathalie Ivanovna ne répondit rien. La vieille gouvernante, hochant la tête d’un air désolé, regardait tour à tour Nekhludov et sa sœur.
En cet instant, sur la porte du salon des dames, se montra de nouveau le solennel cortège. Le beau valet de chambre Philippe et le portier à la casquette galonnée emportaient la vieille princesse pour la mettre dans son wagon. Parvenue au milieu de la salle, la vieille dame arrêta les porteurs, fit signe à Nekhludov de s’approcher d’elle, et lui tendit craintivement sa main blanche chargée de bagues, comme pour l’inviter à ne la serrer qu’avec précaution.
— Quelle épouvantable chaleur ! — dit-elle. — C’est un supplice pour moi ! ce climat me tue.
Quand elle eut fini de se plaindre du climat et de sa santé, elle lit signe aux porteurs de se remettre en route.
— Vous viendrez nous voir à la campagne, sans faute, n’est-ce pas ? — dit-elle encore à Nekhludov, en retournant vers lui son long visage, avec un sourire de ses fausses dents.
Nekhludov s’avança sur le quai. Le cortège de la princesse se dirigeait à droite, vers les wagons de première classe. Nekhludov alla de l’autre côté, en compagnie de Tarass, le mari de Fédosia, portant son sac sur l’épaule. Un commissionnaire les suivait, tenant en main le bagage de Nekhludov.
— Tiens, voici mon compagnon de route ! — dit Nekhludov à sa sœur en lui désignant Tarass, dont il venait de lui raconter l’histoire.
— Comment ? Est-ce que tu vas voyager la-dedans ? — demanda Nathalie Ivanovna en voyant son frère s’arrêter devant une voiture de troisième classe, et faire signe au commissionnaire d’y monter ses valises.
— Mais oui, cela m’est plus agréable, et puis je tiens à être avec ce brave homme ! — répondit-il. — Écoute encore ceci ! — reprit-il après un instant de silence. — Mes terres de Kouzminskoïe, je ne les ai pas données aux paysans ; de telle sorte que, si je meurs, elles reviendront à tes enfants.
— Dimitri, par grâce, ne me parle pas de cela ! — dit Nathalie Ivanovna.
— Et si je me marie… eh ! bien, tout de même… comme je n’aurai pas d’enfants…
— Je t’en supplie, ne me parle pas de cela ! — répéta Nathalie Ivanovna. Mais Nekhludov vit dans ses yeux que ce qu’il venait de lui dire lui avait fait plaisir.
À l’autre extrémité du wagon, un groupe de curieux s’était formé devant le coupé où venait d’entrer la princesse Korchaguine. Mais presque tous les voyageurs s’étaient déjà installés à leurs places ; quelques attardés couraient, enjambaient les marches ; les conducteurs fermaient les portières. Nekhludov entra dans le wagon et se mit à la fenêtre.
Nathalie Ivanovna restait debout sur le quai, en compagnie d’Agrippine Petrovna. Gênée de se trouver là avec son élégante toilette et son chapeau à la dernière mode, elle cherchait évidemment un sujet de conversation, et ne le trouvait pas. Elle ne pouvait pas demander à son frère de lui écrire, car depuis longtemps déjà toute correspondance régulière avait cessé entre eux. Et puis c’était comme si l’entretien sur la question d’argent et d’héritage avait achevé de rompre ce qui restait entre eux de relations fraternelles. Ils se sentaient désormais, définitivement, étrangers l’un à l’autre.
Et ainsi Nathalie Ivanovna fut heureuse, au fond de son cœur, quand le train s’ébranla et qu’elle put dire à son frère, avec un signe de tête et un sourire : « Adieu, adieu, Dimitri ! » Et, dès que le train se fut éloigné, elle ne pensa plus qu’a la façon dont elle raconterait à son mari tous les détails de sa conversation.
Nekhludov, lui aussi, bien qu’il n’éprouvât pour sa sœur que de bons sentiments, bien qu’il n’eût absolument rien à lui cacher, s’était senti gêné devant elle et avait eu hâte d’en être séparé. Il avait conscience que rien ne subsistait plus de cette Natacha qui lui avait jadis été proche. Sa sœur, désormais, ne pouvait plus lui apparaître que comme l’esclave d’un gros homme noir qui le dégoûtait. Il avait vu trop clairement que le visage de la jeune femme ne s’était animé et illuminé que quand il lui avait parlé de ce qui intéressait son mari, de la remise de ses terres aux paysans, de sa succession. Et une profonde tristesse lui remplissait le cœur.
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II
Dans le grand wagon de troisième classe, plein de voyageurs et exposé au soleil depuis le matin, la chaleur était si insupportable que Nekhludov, à peine assis, dut se relever et se tenir debout sur la plate-forme extérieure. Mais, là encore, on étouffait ; et Nekhludov ne put respirer librement que lorsque le train eut fini de se pousser parmi les maisons et fut parvenu au plein air des champs.
— Assassins ! assassins ! — se disait-il, se rappelant son entretien avec sa sœur au sujet des prisonniers. Et, de toutes les impressions qu’il avait éprouvées depuis le matin, une seule le hantait : il revoyait, avec une précision et une intensité extraordinaires, le beau visage du second mort, avec ses lèvres souriantes, son front sévère, et sa petite oreille finement dessinée, apparaissant sous le crâne rasé d’un côté.
« Mais ce qui est particulièrement affreux, — se dit-il, — c’est que ces infortunés ont été tués sans que l’on puisse savoir qui les a tués. Ils ont été conduits à la gare, comme tous les autres prisonniers, sur un ordre écrit de Maslinnikov. Mais Maslinnikov, évidemment, s’est borné à remplir une formalité ; on lui a apporté à signer une pièce rédigée dans les bureaux ; l’imbécile y a apposé son plus beau paraphe, sans même s’inquiéter de ce qui y était écrit ; et, pour rien au monde, il ne consentirait à se croire responsable des accidents qui viennent d’arriver. Encore moins pourra-t-on en rendre responsable le médecin de la prison, qui a passé en revue les déportés avant leur départ. Celui-là a ponctuellement rempli ses obligations professionnelles ; il a mis à part et fait monter en voiture les prisonniers malades, et, sans doute, il n’a point prévu qu’on ferait marcher le convoi en plein midi, par cette chaleur, en foule compacte. Le directeur ? Le directeur n’a fait, lui aussi, qu’exécuter les ordres de ses chefs ; comme ceux-ci le lui ordonnaient, il a fait partir, à la date fixée, un nombre déterminé de prisonniers : tant d’hommes, tant de femmes. Impossible, également, d’accuser le chef du convoi : on lui a ordonné d’aller chercher des prisonniers dans un certain endroit et de les conduire dans un certain autre : c’est ce qu’il a fait, du mieux qu’il a pu. Il a dirigé le convoi aujourd’hui comme la fois dernière ; et lui non plus ne pouvait guère prévoir que des hommes robustes et valides, comme les deux que j’ai vus, ne supporteraient pas la fatigue et mourraient en chemin. Personne n’est coupable ; et cependant ces infortunés ont été tués, et tués par ces mêmes hommes qui ne sont point coupables de leur mort !
« Et cela provient, — se dit ensuite Nekhludov, — de ce que tous ces hommes, gouverneurs, directeurs, officiers de paix, sergents de ville, tous ils estiment qu’il y a des situations dans la vie où la relation directe d’homme à homme n’est pas obligatoire. Car tous ces hommes, depuis Maslinnikov jusqu’au chef du convoi, s’ils n’étaient pas fonctionnaires, auraient eu vingt fois l’idée que ce n’était pas chose possible de faire marcher un convoi par une telle chaleur ; vingt fois en chemin ils auraient arrêté le convoi ; et, voyant qu’un prisonnier se sent mal, perd le souffle, ils l’auraient fait sortir des rangs, l’auraient conduit à l’ombre, lui auraient donné de l’eau ; et, en cas d’accident, ils lui auraient témoigné de la compassion. Mais ils n’ont rien fait de tout cela, ils n’ont pas même permis à d’autres de le faire : et cela parce qu’ils ne voyaient pas devant eux des hommes, et leurs propres obligations d’hommes à leur égard, mais seulement leur service, c’est-à-dire des obligations qui, à leurs yeux, les dispensaient de tout rapport direct d’homme à homme. »
Nekhludov était si plongé dans ses réflexions qu’il ne s’était pas aperçu que le temps avait changé : le soleil s’était couvert d’épais nuages bas ; et du fond de l’horizon, à l’ouest, arrivait peu à peu une nuée grise qui déjà se répandait, sur les champs et les bois, en une pluie pressée. Un souffle de pluie, déjà, remplissait l’air. Par instants, la nuée se sillonnait d’un éclair, et au fracas des wagons en marche se mêlait le fracas d’un tonnerre lointain. Et sans cesse la nuée se rapprochait, et de larges gouttes de pluie, chassées par le vent, venaient s’étaler sur le veston de Nekhludov. Il passa de l’autre côté de la plate-forme, et, aspirant de tous ses poumons la fraîcheur du vent et l’odeur bienfaisante de la terre avide de pluie, il considéra les jardins, les bois, les champs de seigle jaunes, les champs d’avoine encore verts, et les taches noires de plants de pommes de terre. Tout, subitement, s’était comme garni d’une couche de laque, le vert était devenu plus vert, le jaune plus jaune, le noir plus noir.
— Encore ! encore ! — s’écriait involontairement Nekhludov, partageant l’allégresse des champs et des jardins au contact de la pluie.
Et en effet la pluie se fit plus forte, mais elle dura peu. La nuée sombre, après s’être en partie déversée, se transporta plus loin. Et sur le sol mouillé ne tombèrent plus que de petites gouttes molles et espacées. Le soleil reparut, tout s’illumina de nouveau ; et à l’horizon, du côté de l’ouest, se montra un petit arc-en-ciel où dominaient les teintes violettes.
« À quoi donc pensais-je tout à l’heure ? — se dit Nekhludov, quand tous ces changements eurent pris fin et que le train se fut enfoncé dans une profonde tranchée, ne permettant plus de contempler les champs. — Ah ! oui, je pensais à la façon dont ce directeur, ce chef du convoi, dont tous ces fonctionnaires, hommes pour la plupart bons ou inoffensifs, se trouvaient transformés en des hommes méchants ! »
Et Nekhludov se rappela l’indifférence avec laquelle Maslinnikov avait écouté le récit de ce qui se passait dans la prison ; il se rappela la sévérité du directeur, la dureté du chef du convoi, qui laissait souffrir sans assistance une femme en couches.
« Tous ces hommes sont évidemment impénétrables au sentiment de l’humanité, comme sont impénétrables à la pluie les pierres de cette tranchée, — songeait-il en considérant les revêtements de pierre le long desquels l’eau gouttait jusqu’aux rails du wagon. — Et peut-être est-ce chose indispensable de creuser des tranchées et de les revêtir de pierres, mais on souffre à voir cette terre privée de la pluie qu’elle attend, cette terre qui aurait si bien pu, elle aussi, produire du blé, de l’herbe, des buissons et des arbres ! Et de même il en est avec les hommes ! Tout le mal vient de ce que les hommes croient que certaines situations existent où l’on peut agir sans amour envers les hommes, tandis que de telles situations n’existent pas. Envers les choses, on peut agir sans amour : on peut, sans amour, fendre le bois, battre le fer, cuire des briques ; mais dans les rapports d’homme à homme l’amour est aussi indispensable que l’est par exemple la prudence dans les rapports de l’homme avec les abeilles. La nature le veut ainsi, c’est une nécessité de l’ordre des choses. Si l’on voulait laisser de côté la prudence quand on a affaire aux abeilles, on nuirait aux abeilles et on se nuirait à soi-même. Et pareillement il n’y a pas à songer à laisser de côté l’amour quand on a affaire aux hommes. Et cela n’est que juste, car l’amour réciproque entre hommes est l’unique fondement possible de la vie de l’humanité. Sans doute un homme ne peut pas se contraindre à aimer, comme il peut se contraindre à travailler ; mais de là ne résulte point que quelqu’un puisse agir envers les hommes sans amour, surtout si lui-même a besoin des autres hommes. L’homme qui ne se sent pas d’amour pour les autres hommes, qu’un tel homme s’occupe de soi, de choses inanimées, de tout ce qui lui plaira, excepté des hommes ! De même que l’on se saurait manger sans dommage et avec profit que si l’on éprouve le désir de manger, de même on ne peut agir envers les hommes sans dommage et avec profit si l’on ne commence point par aimer les hommes. Permets-toi seulement d’agir envers les hommes sans les aimer, comme tu as fait hier envers ton beau-frère, et il n’y a point de limite à ce que ta dureté pourra faire de mal. Oui, oui, c’est ainsi ! Oui, cela est vrai ! » — se répétait Nekhludov, joyeux à la fois d’avoir retrouvé un peu de fraîcheur après l’épouvantable chaleur qui l’avait accablé, et d’avoir fait un pas de plus vers la solution du problème moral qui le préoccupait.
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CHAPITRE XI
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I
Le wagon où se trouvait Nekhludov était aux trois quarts rempli de voyageurs. Il y avait là des domestiques, des artisans, des ouvriers de fabrique, des bouchers, des juifs, des employés, des femmes du peuple ; il y avait aussi un soldat, et aussi deux dames, une mère et sa fille. La mère portait un énorme bracelet à chacun de ses poignets nus : elle était accompagnée d’un homme au visage dur, vêtu comme un bourgeois riche.
Toute cette population, après s’être fort agitée, au départ, pour se placer et se mettre à l’aise, se tenait maintenant tranquillement assise. Les uns mangeaient, d’autres fumaient, et des conversations animées s’engageaient entre voisins.
Tarass, le mari de Fédosia, était assis à droite, vers le milieu du wagon, gardant en face de lui une place pour Nekhludov. Le visage rayonnant de bonheur, il causait avec un autre paysan, assis sur le même banc, un homme, vêtu d’une large camisole de drap et qui était — Nekhludov l’apprit ensuite — un jardinier revenant d’un congé. Nekhludov s’apprêtait à aller reprendre sa place, lorsque, dans le couloir central, ses yeux tombèrent sur un vieillard à barbe blanche qui s’entretenait avec une jeune femme en costume de paysanne. Cette jeune femme avait près d’elle une petite fille de sept ans, vêtue d’une chemisette neuve, avec deux nattes de cheveux presque blancs, et qui, en balançant ses jambes, trop courtes pour atteindre jusqu’au plancher, ne cessait pas de remuer les lèvres. Involontairement Nekhludov s’arrêta devant ce groupe, et aussitôt le vieillard, après avoir relevé les pans de sa blouse, qui traînaient sur le banc, lui dit, d’une voix engageante :
— Je vous en prie, asseyez-vous !
Nekhludov le remercie et s’assit près de lui. La paysanne, après s’être tue un moment, reprit le récit qu’elle venait d’interrompre. Elle racontait la façon dont elle avait été reçue, en ville, par son mari, à qui elle était allée tenir compagnie pendant quelques semaines.
— Je suis arrivée le samedi saint, et maintenant voici que je m’en retourne au village ! — disait-elle. — À la Noël, si Dieu le permet, nous nous reverrons de nouveau !
— Voilà qui est heureux ! — fit le vieillard en se retournant vers Nekhludov. — C’est fort heureux qu’ils puissent se revoir de temps à autre, car sans cela, jeune comme il est et vivant seul en ville, le mari courrait bien des risques de se débaucher.
— Oh ! mon petit père, mon mari n’est pas de cette espèce-là ! Ce n’est pas lui qui fera jamais des bêtises ! Il est innocent et doux comme une jeune fille ! Tout son argent, jusqu’au dernier sou, il l’envoie au pays. Et de voir sa fille, ce qu’il en a eu de bonheur, impossible de vous dire ce qu’il en a eu de bonheur !
La petite fille, qui écoutait l’entretien sans cesser de balancer les jambes et de remuer les lèvres, promena sur le vieillard et sur Nekhludov ses calmes yeux bleus, comme pour confirmer les paroles de sa mère.
— Il est sage, et Dieu le récompensera ! — reprit le vieillard. — Et cela non plus, il ne l’aime pas ? — ajouta-t-il en désignant des yeux un couple d’ouvriers assis de l’autre côté du couloir. Le mari, renversant la tête en arrière, avait approché de ses lèvres une bouteille d’eau-de-vie et buvait à grosses gorgées, pendant que sa femme le regardait faire, tenant en main le sac d’où elle venait de tirer la bouteille.
— Non, mon homme ne boit jamais ! — répondit la paysanne, heureuse d’avoir une nouvelle occasion de faire l’éloge de son mari. — Des hommes comme lui, petit père, la terre n’en produit pas beaucoup ! Si vous saviez comme il est bon ! — dit-elle encore, en s’adressant à Nekhludov.
— Voilà qui est parfait ! — répondit le vieillard, mais sans pouvoir s’empêcher d’accorder toute son attention à la scène qui se passait de l’autre côté du couloir. L’ouvrier, après avoir bu, avait passé la bouteille à sa femme qui, tout heureuse, s’était, à son tour, mise à boire de l’eau-de-vie. Et soudain le mari, voyant fixée sur lui l’attention de Nekhludov et du vieillard, se tourna vers eux :
— Eh bien ! quoi ! messieurs ? C’est parce que nous buvons ? Comment nous travaillons, personne ne le voit : mais quand nous buvons, tout le monde nous voit ! J’ai travaillé mon compte, et maintenant je bois, et ma femme fait comme moi. Et ce que pensent les autres de cela, je ne m’en soucie pas !
— Oui, oui, sans doute, — disait Nekhludov, ne sachant que répondre.
— C’est comme je le dis ! Ma femme est une forte tête ! Je suis content d’elle, et elle aussi de moi. Est-ce vrai, ce que je dis, Marie ?
— Tiens, reprends la bouteille, j’ai assez bu ! — répliqua la femme. — Tu es encore là à dire des sottises !
— Voyez-vous comment elle est ? — reprit l’ouvrier. — Une forte tête, mais quand elle commence à geindre, elle grince comme une charrette dont on a oublié de graisser les roues ! Marie, est-ce vrai ce que je dis ?
La femme haussa les épaules, avec un gros rire.
— Tenez, voilà comment elle est ! Une tête sans pareille ! Mais quand une puce la mord, impossible de la retenir ! C’est vrai, ce que je dis ! Vous, monsieur, je vois bien que vous me prenez pour un ivrogne ! Eh bien ! quoi ? — j’ai bu un coup de trop, que voulez-vous que j’y fasse ?
Sur quoi l’ouvrier allongea ses jambes, mit sa tête sur l’épaule de sa femme, et s’endormit.
Nekhludov resta quelque temps encore avec le vieillard, qui lui raconta sa propre histoire. Il lui dit que, de son état, il était poêlier, qu’il travaillait depuis cinquante-trois ans, qu’il avait réparé une quantité innombrable de poêles, et que maintenant il se préparait à prendre un peu de repos. Il avait laissé ses enfants à l’ouvrage ; et lui, il s’en allait au pays pour revoir ses frères.
Quand il eut fini son récit, Nekhludov se leva et se dirigea vers la place que le mari de Fédossia lui avait gardée.
— Eh bien ! barine, vous ne voulez donc pas vous asseoir ? Tenez, nous allons retirer ce sac pour vous mettre plus à l’aise ! — dit le jardinier assis en face de Tarass, en fixant sur Nekhludov un bon regard souriant.
— Pour être à l’étroit, on n’en est que plus proche ! — reprit Tarass de sa voix flûtée ; et, soulevant comme une plume son énorme sac, il le posa à terre entre ses jambes.
L’excellent homme aimait à dire de lui-même que, quand il n’avait pas bu, il ne savait pas parler, mais que, quand il avait pris un verre, il trouvait tout de suite un flot de paroles. Et en effet Tarass était à l’ordinaire très silencieux ; mais dès qu’il avait bu, — ce qui ne lui arrivait d’ailleurs que rarement, — il devenait volontiers bavard. Il parlait alors avec facilité et même avec élégance, et tout ce qu’il disait s’imprégnait de cette charmante douceur qu’exprimaient aussi ses bons yeux bleus et le sourire toujours attaché à ses lèvres.
Ce jour-là, ayant un peu bu avant de se mettre en route, il était particulièrement en verve. L’approche de Nekhludov, d’abord, avait interrompu son discours ; mais, après qu’il se fût bien installé, avec le sac entre ses jambes, et qu’il eût mis ses deux grosses mains sur ses genoux, il continua de raconter au jardinier tous les détails de l’histoire de sa femme, et pourquoi on l’avait condamnée, et pourquoi il se rendait en Sibérie. Son récit intéressait vivement Nekhludov, qui ne connaissait de cette histoire que ce que la Maslova lui en avait rapporté. Tarass, malheureusement, se trouvait déjà trop loin du début pour que Nekhludov pût décemment l’inviter à recommencer. Il apprit du moins de quelle façon les choses s’étaient passées après l’empoisonnement, quand les parents de Tarass avaient découvert le crime de Fédosia.
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II
— Toute la faute vient de moi, et c’est pour mon châtiment que je raconte la chose ! — dit Tarass, en se tournant vers Nekhludov d’un air repentant. — Le malheur vient d’avoir trop parlé ! Donc, mon frère, tout s’est tout de suite trouvé découvert. Alors voilà que la vieille dit à mon père : « Va, — qu’elle lui dit, — chez le chef de police ! » Mais mon père, voyez-vous, est un vieux qui craint Dieu. « Fais plutôt la paix, vieille ! — qu’il dit. — La pauvre femme n’est encore qu’un enfant. Elle-même n’a pas su ce qu’elle faisait. Avoir pitié d’elle, voilà ce qu’il faut faire ! Peut-être qu’elle se repentira ! » Mais, bah ! ma mère n’a rien voulu entendre. — « C’est cela, — qu’elle a dit, — tu veux que nous la gardions ici pour qu’elle nous empoisonne, nous aussi, comme des araignées ! » Et alors elle alla s’habiller, mon frère, et la voilà partie pour chez le chef de police. Et celui-là, tout de suite, a flairé une bonne affaire ! Il est arrivé chez nous et a emmené Fédosia !
— Eh bien ! — Et toi ? — demanda le jardinier.
— Moi, vois-tu, j’étais là à avoir des coliques, et à vomir ! Tout mon ventre était sens dessus dessous, impossible de dire un seul mot. Et tout de suite on a attelé la télègue, pour conduire Fédosia au bureau de police. Et elle, mon frère, elle a aussitôt tout avoué ! Elle a dit et où elle s’était procuré le poison, et comment elle avait préparé les beignets. « Mais, — qu’on lui dit, — pourquoi as-tu fait cela ? — Mais, — qu’elle répond, — pour me débarrasser de lui ! J’aime mieux là Sibérie que de vivre avec lui ! » — Elle voulait dire : « avec moi ! » — ajouta le paysan avec un sourire. — Enfin, la voila qui s’accuse de tout. L’affaire était claire : en prison ! Et puis voilà qu’arrive le temps de la moisson. Ma mère est toute seule chez nous, et puis bien vieille, à peine capable de faire la cuisine. Alors, voilà que mon père s’en va chez l’ispravnik : rien à faire ! Il va chez un autre fonctionnaire, il va en trouver cinq l’un après l’autre : tous refusent de l’écouter. Nous allions déjà renoncer, quand nous tombons sur un employé, un finaud sans pareil. « Donnez-moi cinq roubles ! — qu’il nous dit, — moi, je vous la ferai sortir de prison ! »
Nous nous sommes entendus pour trois roubles. Eh bien, mon frère, il a fait comme il le disait ! Je commençais déjà à aller mieux ; je suis parti moi-même la chercher à la ville ; je mets les chevaux à l’auberge, je prends le papier, je cours à la prison. — « Qu’est-ce qu’il te faut ? — Voilà, que je dis, ma femme est ici enfermée chez vous ! — As-tu un papier ? » — qu’on me dit. Je donne le papier. On le regarde. — « Allons, qu’on me dit, entre ! » — Je m’assois sur un banc. Et puis, voilà qu’arrive un supérieur : — « C’est toi, qu’il me dit, qui t’appelle Vergounov ? — C’est moi. — Eh bien, attends encore un peu ! » — Au bout d’une heure, une porte s’ouvre ; on m’amène Fédosia, avec ses habits de chez nous. — « Eh bien ! que je lui dis, partons ! — Tu es venu à pied ? — Non, les chevaux sont à l’auberge. » — Nous retournons à l’auberge, je paie pour le fourrage, je mets dans la voiture l’avoine qui restait. Elle s’assied, tout enveloppée de son grand fichu, et nous voilà en route. Elle ne dit rien, je ne dis rien non plus. Mais, en approchant de la maison, la voilà qui me dit : — « Et ta mère, est-elle toujours en vie ? — Oui ! que je lui réponds. — Et ton père, est-il toujours en vie ? — Oui ! — Tarass, qu’elle me dit alors, pardonne-moi ! Je n’ai pas su moi-même ce que je faisais ! » — Et moi je lui réponds : — « Il n’y a pas de quoi parler, il y a longtemps que j’ai tout pardonné. » — Et puis nous ne nous sommes plus rien dit. En arrivant à la maison, la voilà qui se jette aux pieds de ma mère. — « Dieu te pardonne ! » — que dit la vieille. Mon père l’embrasse et dit : « Ce qui est passé est passé. Vis maintenant comme tu le dois. Tu viens à temps pour nous aider. Le blé, Dieu merci, a bien poussé ! mais à présent il faut faire la moisson. Demain matin, avec Tarass, tu iras faucher ! » Et depuis ce moment-là, mon frère, elle s’est mise au travail. Et ce qu’elle travaillait, ce n’est pas croyable ! Nous avions alors trois arpents de terre que nous louions. Et le blé et l’avoine, grâce à Dieu, avaient poussé en abondance. Moi je fauche, elle fait les gerbes. Et la voilà qui devient si adroite à l’ouvrage que toute la maison en est étonnée. Et un courage ! Nous rentrons à la maison, les doigts sont engourdis, les bras sont fatigués ; moi je pense à respirer : mais elle, avant la soupe, la voilà qui court à la grange, pour faire des liens pour le lendemain. Tu l’aurais vue, que tu aurais eu de la peine à y croire !
— Et pour toi, est-ce qu’elle est devenue plus douce ? — demanda le jardinier.
— Ne m’en parle pas ! Elle s’est tellement attachée à moi que nous étions tous les deux comme une seule âme. Tout ce que je pense, elle le pense aussi ! La vieille mère elle-même, qui n’est pourtant pas commode, elle dit aussi : « Notre Fédosia, on nous l’a changée, ce n’est plus du tout la même femme ! » Un jour, en allant tous les deux chercher les gerbes, je lui demande : « Dis-moi, Fédosia, comment une telle idée a-t-elle pu te venir ? — Eh bien ! voila, qu’elle me dit : je m’étais mis en tête que je ne pourrais pas vivre avec toi. Plutôt mourir, que je me disais ! — Et maintenant ? — Maintenant, qu’elle me dit, c’est toi qui es mon cœur ! »
Tarass s’arrêta et hocha la tête avec un sourire joyeux.
— Et puis, voila qu’un jour, — reprit-il en soupirant, nous revenons des champs, je trouve l’ispravnik qui nous attend devant la porte. Il vient chercher Fédosia pour le jugement. Et nous, nous ne pensions même pas qu’on allait la juger !
— Bien sûr, ce sera le diable qui l’aura tentée ! — fit le jardinier. — L’homme, à lui seul, n’aurait pas l’idée de perdre ainsi son âme ! C’est comme chez nous, il y a un garçon…
Et le jardinier commença un récit, mais au même instant le train ralentit sa marche.
— On s’arrête, — dit le jardinier — Allons nous rafraîchir !
Ainsi l’entretien se trouva coupé. Nekhludov, suivant Tarass et le jardinier, sortit du wagon, pour se promener de long en large sur les planches mouillées du quai de la petite gare.
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III
Au moment où il descendait du wagon, Nekhludov aperçut, dans la cour de la gare, plusieurs équipages de luxe, attelés de magnifiques chevaux ; et quand il fut descendu sur le quai, il vit qu’un rassemblement s’était formé devant un des wagons de première classe. Au centre du rassemblement apparaissait une haute et corpulente vieille dame, vêtue d’un Waterproof, avec un chapeau garni d’énormes plumes ; elle était accompagnée d’un long jeune homme aux jambes trop maigres, en costume de cycliste, et d’un grand chien tenu en laisse. Autour d’eux s’empressaient un valet de pied portant des manteaux sur le bras, une femme de chambre, et un cocher. Tout ce groupe, depuis la grosse dame jusqu’au cocher, exprimait un mélange extraordinaire de confiance en soi et de satisfaction. On sentait aussitôt des personnes repues, bien portantes, ravies d’être au monde. Et autour du groupe n’avait pas tardé à s’amasser un cercle de curieux, respectueusement attirés par le spectacle de la richesse. Il y avait là le chef de gare en casquette rouge, un gendarme, une jeune paysanne qui vendait des petits pains, un employé du télégraphe, une dizaine de voyageurs sortis de leurs wagons.
Dans le jeune homme en costume de cycliste, Nekhludov reconnut le plus jeune frère de Missy. Et la grosse dame, non plus, ne lui était pas inconnue : c’était la tante de Missy, chez qui les Korchaguine venaient passer l’été. Le conducteur du train ouvrit la porte du wagon et, avec mille signes de déférence, la tint ouverte jusqu’à ce que le valet de chambre Philippe et un employé de la gare eussent achevé de faire descendre la vieille princesse, dans sa chaise de malade. Les deux sœurs s’embrassèrent ; Nekhludov entendit échanger plusieurs phrases, en français, sur la question de savoir si l’on ferait monter la princesse dans la calèche ou dans le coupé ; et le cortège se mit en marche, avec les deux dames en tête, et, en queue, les deux femmes de chambre, toutes chargées d’ombrelles, de châles, et de porte-manteaux.
Effrayé à la pensée de devoir de nouveau rencontrer les Korchaguine et de nouveau leur faire ses adieux, Nekhludov s’abrita derrière un poteau jusqu’à ce que le cortège fut sorti de la gare. La vieille comtesse, son fils, Missy et le médecin allaient maintenant en tête ; le prince marchait au second rang avec sa belle-sœur. Et, parmi des fragments de phrases en français, qui parvenaient aux oreilles de Nekhludov, il y en eut un qui, ainsi que cela arrive souvent, se trouva le frapper sans qu’il sût pourquoi, et longtemps resta fixé dans son souvenir, avec l’intonation de voix qui l’accompagnait. C’était une phrase du prince parlant de quelqu’un à sa belle-sœur :
— Oh ! il est du grand monde, du vrai grand monde ! — disait le vieux Korchaguine, de sa voix sonore et pleine de suffisance, au moment où il passait devant la porte de sortie, respectueusement salué par une double rangée d’employés et de commissionnaires.
Au même moment apparut sur le quai, venant de l’extrémité opposée de la gare, un groupe d’ouvriers en sabots, avec des sacs sur le dos. D’un pas égal et décidé, les ouvriers s’avancèrent vers le premier wagon qui se trouva devant eux, et s’apprêtèrent à y pénétrer ; mais aussitôt un conducteur accourut pour les en empêcher. Les ouvriers reprirent leur marche et, non sans s’être cette fois un peu bousculés, parvinrent, à monter dans le deuxième wagon ; mais là encore, sans doute, il n’y avait point de place pour eux, car de nouveau le conducteur leur ordonna de descendre, en leur distribuant toute sorte d’injures. Alors les ouvriers se dirigèrent sur un troisième wagon, celui-là même ou se trouvait Nekhludov. De nouveau le conducteur vint leur dire qu’ils eussent à chercher ailleurs ; mais Nekhludov, qui avait assisté à la scène, leur dit qu’ils trouveraient parfaitement à se caser dans le wagon. Ils y montèrent donc, et Nekhludov y monta à leur suite.
Dans le wagon, les ouvriers s’avançaient le long du couloir, en quête de places où ils pussent s’installer, lorsque le bourgeois et les deux dames qui l’accompagnaient, considérant sans doute l’entrée de ces ouvriers comme un affront personnel, s’opposèrent violemment à leur admission et leur intimèrent l’ordre de décamper au plus vite. Aussitôt les ouvriers se remirent en marche le long du couloir, cognant leurs sacs aux banquettes, aux cloisons, et aux portes. On voyait que, très sincèrement, ils se sentaient coupables, et qu’ils étaient prêts à errer ainsi de wagon en wagon jusqu’au bout du monde, en quête de places où ils pussent s’installer. Ils étaient au nombre de vingt : parmi eux se trouvaient des vieillards et des adolescents ; mais tous avaient le même visage desséché et tanné, tous portaient, dans le regard de leurs yeux creusés, le même mélange de fatigue et de résignation.
— Où courez-vous, tas de crapule ? Vous êtes montés ici, arrangez-vous pour y rester ! — leur cria le conducteur, s’avançant à leur rencontre de l’autre extrémité du wagon.
— Voilà encore des nouvelles ! — dit en français la jeune dame, bien convaincue que son élégant français lui vaudrait l’attention et l’estime de Nekhludov. Quant à la vieille dame aux bracelets, sa mère, celle-là se bornait à renifler, à se boucher le nez, à froncer les sourcils, et à émettre de rapides exclamations sur le désagrément d’avoir à voyager en compagnie d’affreux moujiks qui sentaient mauvais.
Cependant les ouvriers, avec le soulagement et la joie d’hommes venant de sortir sains et saufs d’un terrible danger, s’étaient décidément arrêtés dans le couloir et commençaient à se caser, secouant d’un mouvement d’épaules, pour les faire tomber sur les bancs, les lourds sacs qu’ils portaient sur le dos.
Le jardinier, qui venait de rencontrer un ami dans un autre wagon, avait quitté la place qu’il occupait d’abord en face de Tarass, de sorte que, tant à côté de Tarass qu’en face de lui, trois places se trouvaient libres dans le compartiment. Aussi trois des ouvriers se hâtèrent-ils de s’y asseoir ; mais, quand Nekhludov s’approcha d’eux, la vue de son élégant costume les troubla si fort que tous trois, instinctivement, se levèrent pour chercher place ailleurs. Nekhludov dut insister beaucoup pour qu’ils consentissent à se rasseoir : lui-même resta debout, appuyé au rebord de l’une des banquettes.
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IV
L’un des trois ouvriers, — un homme grand et sec, âgé d’une cinquantaine d’années, — après s’être rassis, échangea un regard méfiant avec un camarade plus jeune, assis en face de lui. Tous deux étaient évidemment surpris et quelque peu inquiets de ce que Nekhludov, au lieu de les insulter et de les chasser, ainsi que cela convenait à un barine, leur eût cédé sa propre place. Ils ne parvenaient pas à s’ôter de l’esprit que quelque chose de mauvais allait sans doute en résulter pour eux.
Mais quand ils s’aperçurent qu’il n’y avait là aucun dessein de leur nuire, et que Nekhludov s’entretenait le plus simplement du monde avec Tarass, ils se rassurèrent, et celui d’entre eux qui était assis près de Tarass tint absolument à se transporter sur l’autre banquette, pour permettre à Nekhludov de s’asseoir aussi. Et d’abord le vieil ouvrier parut fort embarrassé, renfonçant aussi loin qu’il pouvait, sous la banquette, ses pieds chaussés de sabots, de façon à ne pas gêner le barine ; mais bientôt il s’enhardit et se mit à causer si familièrement avec Nekhludov que plusieurs fois, pour marquer l’importance de ce qu’il disait, il lui appuya sur le genou sa grosse main calleuse.
Il dit à Nekhludov comment il s’appelait, de quel village il était ; il lui raconta que ses compagnons et lui rentraient chez eux après avoir travaillé pendant deux mois et demi dans une tourbière. Il rapportait une somme de dix roubles et avait déjà touché cinq roubles le mois précédent. Pour ces quinze roubles, il avait fait un travail qui consistait à entrer tous les jours dans l’eau jusqu’aux genoux et à y rester, sans interruption, depuis le matin jusqu’à l’heure du repas.
— Ceux qui ne sont pas habitués, ceux-là ont d’abord quelque peine à s’y faire, — disait-il, — mais une fois que tu t’y es endurci, fini de souffrir ! Si seulement la nourriture était mangeable ! Dans les premiers temps, pas moyen de rien avaler ! Mais ensuite les gens ont eu pitié de nous, et la nourriture est devenue excellente, et le travail alors est devenu léger.
Il raconta encore qu’il travaillait ainsi à la journée depuis plus de vingt ans, et que toujours il avait donné chez lui l’argent qu’il gagnait : d’abord à son père, puis à son frère aîné ; maintenant, il le donnait à un cousin chargé de famille et qui avait beaucoup de peine à se tirer d’affaire. Cependant, sur les soixante roubles qu’il gagnait par an, il s’en réservait deux ou trois, pour « s’amuser », pour acheter du tabac et des allumettes.
— Et puis, vous savez, on est pécheur, et à l’occasion on ne se refuse pas un petit verre d’eau-de-vie ! — ajouta-t-il en souriant d’un air familier.
L’ouvrier parla aussi de ses compagnons mariés, dont les femmes restaient au village et vivaient de l’argent qu’ils leur envoyaient. Il dit comment, ce jour-là, avant de les congédier, le contremaître leur avait à tous payé la goutte ; il dit qu’un de leurs compagnons était mort et qu’ils en ramenaient un autre qui était très malade.
Le malade dont il parlait était assis dans le compartiment voisin. C’était un tout jeune homme, maigre et pâle, avec des lèvres bleues. Évidemment il avait pris les fièvres en travaillant dans l’eau. Nekhludov s’approcha de lui ; mais le jeune homme leva sur lui un regard à la fois si sévère et si plein de souffrance que Nekhludov, n’ayant pas le courage de le fatiguer de ses questions, engagea simplement le vieil ouvrier à acheter, pour lui, un peu de quinine. Il écrivit sur un papier le nom de ce remède. Il voulait aussi donner de l’argent ; mais l’ouvrier s’y refusa avec énergie.
— J’ai vu bien des barines, — dit-il en s’adressant à Tarass, pendant que Nekhludov avait le dos tourné, — mais un barine comme celui-là, je n’en ai pas encore vu ! Non seulement il ne cherche pas à vous tourmenter, mais il se met debout pour vous céder sa place ! Ça prouve bien, mon frère, que, des barines, aussi, il y en a de toutes les espèces !
Et Nekhludov, pendant ce temps, considérait les membres secs et musculeux de ces hommes, leurs grossiers vêtements, leurs visages fatigués ; et de toutes parts il se sentait entouré d’une humanité nouvelle, ayant des intérêts sérieux, des joies et des souffrances sérieuses. Il se sentait en présence d’une vraie vie humaine. — Le voici, le grand monde, le vrai grand monde ! — se disait-il, en se rappelant la phrase française du prince Korchaguine, et tout le misérable monde de ces Korchaguine, avec la vanité et la bassesse de leurs intérêts. Et, plus profondément que jamais, Nekhludov éprouvait le sentiment joyeux du voyageur qui vient de découvrir une terre nouvelle, une terre fertile en fleurs et en fruits.
- ↑ À Moscou, il y a quelques années, cinq prisonniers sont morts de l’excès de la chaleur, dans le trajet entre leur prison et la Gare de Novgorod. (Note de l’auteur.)