Résurrection/Partie III
| ◄ Deuxième partie | ► |
COMTE LÉON TOLSTOÏ
TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
TRADUIT DU RUSSE
PAR
TEODOR DE WYZEWA
Alors Pierre, s’avançant vers Jésus, lui dit : Maître, combien de fois devrai-je pardonner à mon frère qui m’aura offensé ? Devrai-je lui pardonner jusqu’à sept fois ?
Et Jésus lui répondit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois !
Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre !
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1900
TROISIÈME PARTIE
[modifier]
CHAPITRE I
Le convoi de prisonniers dont faisait partie la Maslova avait traversé plus de cinq mille verstes. Jusqu’à Perm, le convoi avait voyagé en chemin de fer et en bateau à vapeur ; et la Maslova était restée en compagnie des criminels de droit commun. Mais, à Perm, Nekhludov avait pu obtenir qu’elle fût admise dans la section des condamnés politiques. L’idée de ce transfert lui avait été suggérée par Véra Bogodouchovska, qui faisait partie du même convoi.
Le voyage, jusqu’à Perm, avait été très pénible pour la Maslova, aussi bien au point de vue physique qu’au point de vue moral. Physiquement, elle avait eu à souffrir du manque d’air, de la saleté, de la puanteur, et de la persécution que lui avaient fait subir toute sorte de répugnants insectes, acharnés contre elle ; moralement, elle avait souffert, peut-être plus encore, de la persécution que lui avaient fait subir des hommes non moins répugnants que ces insectes, et non moins acharnés contre elle. À toutes les étapes, elle avait eu à repousser d’ignobles instances qui ne lui avaient pas laissé un moment de repos, et dont le souvenir maintenant lui soulevait le cœur. Entre les prisonniers et les prisonnières, et les gardiens du convoi, et même les chefs, s’étaient établies, suivant l’usage, des relations d’un cynisme si éhonté, que toute femme, en particulier toute jeune femme, avait à se tenir jour et nuit sur ses gardes, pour peu qu’elle ne fût point disposée à se mettre au ton de la corruption générale, et à en profiter.
Rien n’était plus fatigant que cet état continu d’alarme et de résistance, sans compter que la Maslova était infiniment plus exposée encore que ses compagnes aux propositions galantes des prisonniers et des gardiens, tant à cause du charme extérieur de toute sa personne qu’à cause de ce qu’on savait de sa vie passée. Et le refus obstiné qu’elle opposait à ces propositions était volontiers considéré comme un affront, de sorte que, tous les jours, elle avait senti la malveillance grandir autour d’elle. Sa situation aurait même fini par devenir intolérable, si elle n’avait pas eu, pour se consoler, la société de l’excellente Fédosia, et aussi celle de Tarass, le mari de Fédosia, qui, en apprenant la façon dont se trouvait mise à l’épreuve la vertu de sa femme, pour pouvoir la mieux protéger, avait renoncé à sa liberté, et, depuis Nijni-Novgorod, s’était fait admettre parmi les prisonniers.
La situation de la Maslova s’était heureusement fort améliorée, et en toute façon, lorsque la jeune femme avait obtenu d’être transférée dans la section des condamnés politiques. Non seulement, en effet, les condamnés politiques étaient mieux logés et mieux nourris que les condamnés de droit commun, non seulement la Maslova trouvait chez ses nouveaux compagnons moins de rudesse et de grossièreté, mais son transfert parmi eux l’avait délivrée de toute agression galante, et lui avait permis de recommencer à oublier ce passé que sans cesse, jusque-là, on avait pris soin de lui remettre en mémoire. Et ce n’était pas tout. Son transfert avait eu encore pour elle un autre avantage précieux : il lui avait fourni l’occasion de faire connaissance avec certaines personnes qui n’avaient point tardé à exercer sur elle une influence décisive.
La faveur sollicitée pour elle par Nekhludov consistait d’ailleurs simplement à loger, durant les étapes, avec les condamnés politiques ; d’une étape à l’autre, elle continuait à faire la route à pied, comme le reste des condamnés de droit commun. Et c’est ainsi que, depuis Tomsk, elle avait fait toute la route à pied. Avec elle marchaient deux condamnés politiques : Marie Pavlovna Chétinin, la belle jeune fille aux yeux bleus que Nekhludov avait vue dans le parloir de la prison, le jour de sa visite à Véra Bogodouchovska, et un nommé Simonson, un petit homme noir, avec de grands yeux profondément creusés. Marie Pavlovna faisait la route à pied parce qu’elle avait cédé sa place, dans la voiture, à une condamnée de droit commun qui était enceinte ; Simonson faisait la route à pied parce qu’il considérait comme injuste, pour lui, de profiter d’un privilège fondé sur la distinction des castes sociales. Ces trois prisonniers avaient à se lever plus tôt que les autres condamnés politiques et, sitôt levés, à rejoindre le cortège des condamnés de droit commun. Ainsi ils étaient arrivés jusqu’à une étape où un nouvel officier de police avait pris la direction du convoi.
La matinée de septembre était humide et sombre. La neige alternait avec la pluie ; par instants soufflait une bise glacée. Tous les prisonniers du convoi qui devaient marcher à pied, quatre cents hommes et une cinquantaine de femmes, remplissaient la cour de l’étape. Les uns se pressaient autour du chef du convoi, qui leur distribuait la paye de la journée ; les autres achetaient des provisions aux marchandes qu’on avait autorisées à pénétrer dans la cour. Celle-ci était toute bourdonnante du bruit des voix ; les prisonniers comptaient leur argent, bavardaient, se querellaient entre eux ou avec les marchandes.
La Maslova et Marie Pavlovna, — toutes deux vêtues de courtes pelisses et chaussées de bottes, avec un fichu sur la tête, — sortirent de la pièce où elles avaient passé la nuit et se dirigèrent vers l’endroit de la cour où, à l’abri du vent, s’étaient rangées les marchandes, étalant devant elles leurs diverses denrées : des pains frais, des poissons, des pâtés, des tranches de bœuf, des œufs, du lait ; l’une d’elles avait même apporté un petit porc rôti.
Simonson, vêtu d’une veste de caoutchouc et chaussé de galoches, — car il était végétarien et n’admettait point qu’on pût utiliser ni la chair ni le cuir des animaux, — était dans la cour de l’étape, lui aussi, attendant l’ordre du départ. Debout près de la porte de sortie, il inscrivait sur son calepin une réflexion qui lui était venue. Voici cette réflexion :
« Si un microbe pouvait observer et étudier un ongle humain, il en tirerait la conclusion que cet ongle fait partie d’un ensemble inorganique. Et de même nous raisonnons quand, après avoir étudié l’écorce extérieure du globe, nous affirmons que la terre est un être inorganique. »
La Maslova s’occupait à caser dans son sac les œufs, le hareng et le petit pain qu’elle venait d’acheter, et Marie Pavlovna s’occupait à en régler le paiement avec la marchande, lorsqu’un mouvement soudain se produisit dans la cour. Les gardiens venaient de se ranger près de l’officier, et l’on allait procéder aux formalités qui, tous les matins, précédaient le départ.
Suivant l’usage quotidien, les prisonniers furent comptés ; on examina l’état de leurs chaînes, on mit les menottes à ceux qui devaient marcher deux par deux. Mais, tout à coup, rompant la monotonie habituelle de ces formalités, un cri de colère se fit entendre, poussé par l’officier, et aussitôt suivi des pleurs d’un enfant. Puis, dans toute la cour, un profond silence ; et, des l’instant suivant, un murmure confus se répandait à travers la foule. La Maslova et Marie Pavlovna coururent s’informer de ce qui se passait.
[modifier]
CHAPITRE II
Dès qu’elles se furent approchées du groupe formé au milieu de la cour, elles virent ceci : l’officier, un gros homme aux longues moustaches blondes, essuyait de la main gauche son poing droit, tout rouge de sang et, la mine furieuse, ne cessait pas de crier des injures à un prisonnier qui, debout devant lui, couvrait, d’une main, son visage meurtri et sanglant, tandis que de l’autre main il serrait contre lui une petite fille enveloppée dans un châle, et pleurant et hurlant de toutes ses forces. Le prisonnier avait la moitié de la tête rasée : c’était un homme long et maigre, vêtu d’une veste trop courte et d’un pantalon qui lui découvrait les chevilles.
— Je l’apprendrai à raisonner ! — disait l’officier entremêlant d’injures chacun de ses mots. — Allons ! mets l’enfant par terre ! et hâte-toi de reprendre tes menottes !
Ce forçat avait obtenu d’avoir les mains libres, les jours précédents, pour pouvoir porter sa petite fille, dont la mère était morte du typhus à l’une des étapes. Mais ce jour-là le nouvel officier, qui se trouvait être de mauvaise humeur, avait exigé qu’on lui remît les menottes. Le forçat avait protesté : l’officier, agacé, lui avait asséné un coup de poing sur l’œil.
De l’autre côté de l’officier se tenait un énorme forçat à barbe noire, qui, avec une menotte à une de ses mains, regardait d’un air maussade tour à tour l’officier et son malheureux compagnon. l’officier, cependant, tout en continuant à vociférer des injures, répétait aux gardiens l’ordre d’emmener l’enfant et de mettre les menottes au père. Dans la foule, le murmure devenait sans cesse plus fort.
— On lui a laissé les mains libres depuis Tomsk ! — disait une voix enrouée aux derniers rangs. — Ce n’est pas un petit chien, c’est un enfant.
— La petite fille va périr ! — disait une autre voix. — Ce n’est pas dans la loi.
— Quoi ? Quoi ? — cria l’officier, se retournant comme si une bête l’avait mordu. — Je t’apprendrai, moi, à parler de la loi. Qui a parlé ? Est-ce toi ? Est-ce toi ?
— Tout le monde a parlé, parce que… — dit un prisonnier debout au premier rang.
— Quoi ?… Alors c’est toi ?
Et l’officier se mit à frapper devant lui, au hasard des coups.
— Ah ! vous vous révoltez ? Je vais vous montrer, moi, comment on se révolte. Je vous tuerai comme des chiens, et les chefs me remercieront d’avoir réglé votre compte ! Allons, qu’on emmène l’enfant !
La foule se tut. Un des gardiens saisit l’enfant, qui hurlait sans interruption ; un autre mit les menottes au prisonnier, qui, humblement, tendait sa main.
— Qu’on donne cette enfant à garder aux femmes ! — dit l’officier au gardien, fort embarrassé de l’encombrant fardeau.
La petite fille, le visage tout rouge sous ses larmes, se débattait furieusement, essayant de retirer ses mains du châle qui l’enveloppait. À ce moment, Marie Pavlovna traversa la foule et s’approcha de l’officier.
— Monsieur, — dit-elle, — si vous me le permettez, je porterai l’enfant.
— Qui es-tu, toi ? — demanda l’officier.
— Je suis de la section des condamnés politiques.
Le joli visage de Marie Pavlovna, avec ses yeux bleus et ses cheveux noirs, agit évidemment sur l’officier, qui avait déjà remarqué la jeune fille l’instant d’auparavant. Il la regarda encore, puis baissa les yeux d’un air gêné.
— Cela m’est égal, portez-la tant que vous voudrez ! Vous avez beau jeu, vous autres, à plaindre ces misérables. S’ils se sauvent, ce n’est pas vous qui aurez à en répondre !
— Comment voulez-vous qu’on se sauve, avec un enfant dans les bras ? — demanda Marie Pavlovna.
— Je n’ai pas à discuter avec vous ! Prenez l’enfant, si vous voulez, et en route !
— Puis-je donner l’enfant ? — demanda le gardien.
— Oui ! et plus vite que ça !
— Viens sur mon bras ! — dit Marie Pavlovna à l’enfant, en essayant de la prendre des mains du gardien.
Mais la petite fille ne voulait pas aller sur d’autres bras que ceux de son père. Elle continuait à se débattre et à pousser des cris.
— Attendez, Marie Pavlovna ! Moi, elle me connaît, et peut-être consentira-t-elle à ce que je la prenne ! — dit la Maslova, en tirant de son sac le petit pain blanc.
L’enfant, en effet, connaissait la Maslova, Dès qu’elle l’aperçut, elle cessa de crier et se laissa prendre.
Il y eut de nouveau un silence. Les portes de la cour s’ouvrirent, le convoi sortit et, devant les portes, se mit en rangs. On compta, une seconde fois, les prisonniers. La Maslova, tenant l’enfant sur son bras, échangea quelques mots avec Fédosia, placée à quelques rangs devant elle.
Soudain Simonson, qui avait assisté sans rien dire à toute la scène, s’avança, d’un pas décidé, vers l’officier, déjà installé dans sa voiture.
— Vous avez mal agi, Monsieur l’officier ! — lui dit Simonson.
— Rejoignez votre rang ! Ce n’est pas votre affaire !
— Mon affaire est de vous dire ce qui est ; et je vous répète que vous avez mal agi ! — reprit Simonson, en regardant fixement l’officier sous ses épais sourcils noirs
— On est prêt ? En avant, marche ! — cria l’officier, après s’être détourné de Simonson avec un haussement d’épaules. Le convoi s’ébranla et se mit en marche, le long de la route boueuse, que bordait sur les deux côtés un fossé rempli d’eau.
[modifier]
CHAPITRE III
Après la vie corrompue et honteuse que la Maslova avait menée depuis huit ans, d’abord en compagnie des prostituées, puis en compagnie des criminels, la vie qu’elle menait à présent en compagnie des condamnés politiques ne pouvait manquer de lui paraître agréable, malgré tout ce qu’avaient de pénible les conditions spéciales où elle se trouvait. Les vingt verstes qu’elle faisait à pied les jours de marche, les fréquents repos (car le convoi avait un jour de repos après deux jours de marche), la bonne nourriture, la possibilité de dormir dans un bon lit, tout cela lui rendait des forces et la rajeunissait, tandis que, d’autre part, la société de ses nouveaux compagnons lui révélait des sources d’intérêt et de plaisir dont elle n’avait, jusqu’alors, jamais soupçonné l’existence.
Non seulement, en effet, elle n’avait point connu jusque-là de personnes aussi « extraordinaires » (suivant son expression) que ces révolutionnaires dont elle partageait à présent la vie, mais elle ne s’était pas même douté qu’il y eût au monde de semblables personnes. Et, d’abord, elle avait trouvé étranges les motifs qui faisaient agir ces personnes ; mais très vite elle les avait compris, et, avec sa nature de paysanne, elle s’était mise de tout son cœur à les admirer. Elle avait senti, tout au moins, que ces personnes avaient pris le parti du peuple contre l’autorité ; et, comme elle savait que ces personnes appartenaient elles-mêmes à la classe qui constituait l’autorité, l’idée qu’elles avaient sacrifié, pour le peuple, leurs privilèges, leur liberté, et leur vie, rendait plus vive encore son admiration pour elles.
Elle admirait tous ses nouveaux compagnons. Mais plus que tous les autres elle admirait Marie Pavlovna ; et non seulement elle l’admirait, mais elle s’était prise pour elle d’une véritable passion, où le respect se mêlait à l’enthousiasme. Elle avait été frappée, dès le premier jour, de voir comment cette belle jeune femme, riche, instruite, noble, fille d’un général, se donnait l’apparence d’une simple paysanne, distribuant à d’autres tout l’argent et tous les effets que lui envoyait son père, et s’habillant non seulement sans aucun luxe, mais d’une façon qui semblait destinée à cacher le plus possible sa beauté naturelle. Et plus tard encore, lorsqu’il n’y avait pas une seule des qualités de Marie Pavlovna dont la Maslova ne fût émerveillée, aucune de ces qualités ne l’émerveillait autant que l’absence complète de toute coquetterie. Non que Marie Pavlovna ne se rendît pas compte de sa beauté ; elle s’en rendait compte, et la Maslova crut même deviner que la conscience d’être belle lui faisait plaisir ; mais, loin de se réjouir de l’impression que sa beauté faisait sur les hommes, elle la redoutait, éprouvant une véritable répulsion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à de l’amour.
C’est ce que savaient ses compagnons ; et ceux même qui se sentaient attirés vers elle faisaient en sorte de n’en rien laisser voir ; la coutume était, dans le parti, de se comporter envers elle comme si elle eût été un homme, au lieu d’être la charmante jeune fille qu’elle était ; mais, en dehors de son parti, maintes fois des hommes l’avaient poursuivie de leurs galanteries, et maintes fois elle avait dû recourir à la force de ses deux poings pour se mettre à l’abri de leur insistance.
— Un jour, — racontait-elle en riant à la Maslova, — voilà qu’un monsieur m’aborde dans la rue, me saisit par le bras, et à aucun prix ne veut me lâcher. Alors je l’ai secoué, et de telle façon qu’il a eu peur, et qu’il s’est sauvé de toutes ses jambes !
Elle raconta également à la Maslova comment elle était devenue révolutionnaire. Depuis l’enfance, elle s’était senti peu de goût pour la vie des riches, et au contraire un goût très fort pour la vie des petites gens ; toujours on l’avait grondée parce qu’elle passait ses journées à l’office, à la cuisine, à l’écurie, au lieu de rester au salon.
« Et moi, je m’amusais avec la cuisinière, et avec les dames je m’ennuyais ! Et tous les jours je découvrais davantage combien était stupide la vie qu’on voulait me faire mener. Ma mère était morte pendant que j’étais encore toute petite ; mon père ne s’occupait pas de moi. À dix-neuf ans je me suis enfuie de la maison, avec une amie, et nous nous sommes engagées comme ouvrières dans une fabrique. »
Elle n’était restée dans cette fabrique, d’ailleurs, que quelques semaines ; elle était allée ensuite demeurer à la campagne, puis était revenue en ville, s’était occupée de propagande, et avait fini par être arrêtée et condamnée aux travaux forcés. Marie Pavlovna n’ajoutait pas, mais la Maslova n’avait pas tardé à apprendre d’autre part qu’elle avait été condamnée aux travaux forcés pour s’être déclarée l’auteur d’un meurtre que, en réalité, elle n’avait point commis.
Où qu’elle fût, dans quelque condition qu’elle se trouvât, Marie Pavlovna ne pensait jamais à elle-même, et jamais ne pensait qu’aux moyens de rendre service à autrui. Un des révolutionnaires qui faisaient partie du convoi, Novodvorov, disait d’elle, en plaisantant, qu’elle s’était consacrée tout entière au « sport de la bienfaisance ». Et c’était vrai. De même que l’unique préoccupation du chasseur est de lever du gibier, de même l’unique objet de la vie de cette jeune fille était de découvrir l’occasion de rendre service. Et ce « sport » était devenu pour elle une habitude, était devenu le fond de sa nature. Et elle le pratiquait si simplement que tous ceux qui la connaissaient avaient fini par ne plus s’en étonner, et par en profiter comme d’une chose toute simple.
Quand la Maslova s’était jointe au groupe des condamnés politiques, Marie Pavlovna avait d’abord éprouvé pour elle un certain dégoût. Et la Maslova, qui s’en était tout de suite aperçue, s’était aussi aperçue que la jeune fille, faisant effort sur soi, lui témoignait encore plus d’égards qu’aux autres. Ces égards, que lui témoignait une créature qui lui paraissait supérieure non seulement à elle-même, mais au reste des hommes, ces égards avaient si profondément touché la Maslova que de toute son âme elle s’était livrée à la jeune fille, adoptant aveuglément toutes ses idées, et à son insu, ne rêvant plus rien que de lui ressembler.
Et cette affection passionnée avait touché Marie Pavlovna ; et elle aussi s’était prise d’amitié pour la Maslova. Elles avaient, au reste, pour les unir, un sentiment commun : toutes deux éprouvaient la même aversion pour l’amour sexuel. La seule différence était que la Maslova éprouvait cette aversion parce qu’elle avait mesuré toute l’horreur de l’amour sexuel, tandis que Marie Pavlovna l’éprouvait parce que, sans connaître l’amour sexuel, elle le considérait comme une chose à la fois incompréhensible et laide, un obstacle à la réalisation du haut idéal humain qu’elle s’était formé.
[modifier]
CHAPITRE IV
La profonde influence exercée par Marie Pavlovna sur la Maslova provenait, ainsi, de ce que la Maslova aimait Marie Pavlovna. Mais une autre influence s’exerçait en même temps sur la jeune femme, l’influence de Simonson. Et celle-là provenait de ce que Simonson était amoureux de la Maslova.
Tous les hommes vivent et agissent en partie d’après leurs propres idées, en partie d’après les idées d’autrui. Et une des principales différences entre les hommes consiste dans la mesure différente où ils s’inspirent de leurs propres idées et de celles d’autrui. Les uns se bornent, le plus souvent, à ne se servir de leurs propres pensées que par manière de jeu ; ils emploient leur raison comme on fait tourner les roues d’une machine, quand on a ôté la courroie qui les relie l’une à l’autre ; et dans les circonstances importantes de la vie, et même dans le détail de leurs actes les plus ordinaires, ils s’en remettent à la pensée d’autrui, qu’ils nomment « l’usage », la « tradition », les « convenances », la « loi ». D’autres, au contraire, en plus petit nombre, considèrent leur propre pensée comme le principal guide de leur conduite et s’efforcent, autant qu’ils peuvent, de n’agir que d’après les avis de leur raison à eux. C’est à cette seconde espèce d’hommes qu’appartenait Simonson. Il ne prenait jamais conseil que de sa propre pensée ; et, ce qu’il avait décidé qu’il devait faire, il le faisait.
Sa raison lui avait affirmé, pendant qu’il était encore au collège, que la fortune possédée par son père, riche magistrat, était acquise injustement ; et aussitôt il avait déclaré à son père que cette fortune devait être restituée au peuple. Puis, comme son père, loin de vouloir l’écouter, l’avait grondé, il avait quitté la maison paternelle et renoncé à jouir jamais d’aucun des avantages de sa condition.
Il avait ensuite décidé, toujours en ne s’inspirant que de sa raison, que tout le mal qui existait en Russie avait pour unique cause l’ignorance du peuple ; et en conséquence, sitôt sorti de l’Université, il s’était fait nommer maître d’école dans un village et s’était mis à expliquer, aussi bien à ses élèves qu’à tous les paysans, ce qu’il estimait qu’ils devaient savoir.
Il avait été arrêté et jugé.
Au moment de comparaître devant le tribunal, il avait décidé que les juges n’avaient pas le droit de le juger ; et tout de suite il leur avait dit. Et comme les juges, sans admettre sa thèse, continuaient à vouloir le juger, il avait pris le parti de ne pas leur répondre ; en effet il n’avait plus dit un mot jusqu’à la fin du procès. Reconnu coupable, il avait été condamné à la déportation dans une petite ville du gouvernement d’Archangelsk.
Là, il s’était constitué une doctrine religieuse, qui depuis lors, le dirigeait dans toute sa conduite. Cette doctrine consistait à admettre que tout, dans l’univers, était vivant, que la mort n’existait pas, que tous les objets qui nous paraissent inanimés n’étaient que des parties d’un grand ensemble organique ; et que, par suite, le devoir de l’homme était d’entretenir la vie de ce grand organisme dans toutes ses parties.
Il en concluait que c’était chose criminelle d’attenter à la vie sous quelque forme que ce fût : il n’admettait donc ni la guerre, ni les prisons, ni le meurtre des animaux.
Il avait aussi une théorie à lui sur le mariage et les relations sexuelles. Il considérait ces relations comme inférieures, et disait que la préoccupation de faire des enfants (l’amour, pour lui, se réduisait à cela) avait pour effet de nous détourner d’un objet autrement utile et digne de nos soins, qui était de secourir les êtres déjà vivants, et de rendre ainsi plus parfaite la vie de l’univers. Les hommes supérieurs, d’après lui, en évitant les relations sexuelles, devenaient pareils à ces globules du sang dont la destination est de venir en aide aux parties faibles, malades de l’organisme. Et, depuis qu’il s’était avisé de cette théorie, il y conformait ses actes, après avoir agi tout autrement durant sa jeunesse.
L’amour qu’il éprouvait à présent pour la Maslova aurait eu de quoi le mettre en désaccord avec ses principes ; mais il avait décidé que ce n’était pas là un désaccord véritable, car il entendait bien n’aimer jamais la Maslova que d’un amour tout fraternel ; et il se disait même qu’un tel amour, loin de l’entraver dans sa mission de bienfaiteur de l’humanité, ne pourrait, au contraire, que l’y encourager.
Et non seulement il ne s’en remettait qu’à sa propre raison pour trancher toutes les questions théoriques, mais en pratique aussi il ne prenait jamais conseil que de lui-même. Sur tous les détails de la vie pratique, il avait des théories à lui, qu’il suivait obstinément ; il en avait sur le nombre d’heures qu’on devait consacrer au travail et sur le nombre d’heures, qu’on devait consacrer au repos, et sur la façon dont on devait se nourrir, et sur la façon dont on devait se vêtir, et sur le meilleur mode d’éclairage, de chauffage, etc.
Avec tout cela ce Simonson était, par nature, d’une timidité extrême. Jamais il ne cherchait à se mettre en vue, à se faire valoir, à imposer ses opinions à autrui. Mais, quand il avait décidé qu’il devait faire certaine chose, personne au monde ne pouvait l’empêcher de la faire.
Tel était l’homme qui, de tout son cœur, était devenu amoureux de la Maslova. Celle-ci, avec son flair de femme, avait tout de suite deviné chez lui ce sentiment ; et l’idée qu’elle avait pu inspirer de l’amour à un homme aussi « extraordinaire » l’avait rehaussée à ses propres yeux. Quand Nekhludov lui avait offert de se marier avec elle, elle avait bien compris que c’était par grandeur d’âme, et pour réparer sa faute passée : tandis que Simonson l’aimait telle qu’elle était maintenant, et l’aimait simplement parce qu’il l’aimait.
Et elle se disait que, pour l’aimer ainsi, Simonson devait la considérer comme une femme différente des autres, ayant des qualités morales que les autres n’avaient pas. Ce qu’étaient ces qualités morales qu’il pouvait lui attribuer, elle ne parvenait pas à le deviner ; mais afin de justifier la haute opinion qu’il devait avoir d’elle, elle s’efforçait, par tous les moyens, de faire naître en elle les sentiments les meilleurs qu’elle était capable d’imaginer : de sorte que, sous l’influence de Simonson, elle s’efforçait de devenir aussi parfaite que sa nature le lui permettait.
La chose avait commencé depuis longtemps déjà. Dans la cour de la prison, la Maslova avait été frappée de l’insistance avec laquelle la fixaient les bons et naïfs yeux bleus de ce prisonnier en veste de caoutchouc. Et dès lors elle avait compris que cet homme, qui la regardait d’une façon aussi bizarre, devait être lui-même un personnage bizarre ; et elle avait remarqué l’extraordinaire contraste, dans un même visage, de l’austère sévérité qu’exprimaient les sourcils froncés avec la douceur enfantine qui se lisait dans les yeux.
Plus tard, à Tomsk, quand elle avait obtenu d’être transférée parmi les condamnés politiques, elle avait revu son étrange amoureux. Et, bien que pas une parole n’eût été échangée entre eux à ce moment, la façon dont ils s’étaient regardés l’un l’autre avait suffi pour les unir, dès lors, d’une amitié spéciale. Aussi bien n’y avait-il pas eu entre eux, les jours suivants non plus, d’entretien intime ; mais la Maslova sentait que, lorsque Simonson parlait en sa présence, ses discours s’adressaient à elle, et que c’était pour elle qu’il s’efforçait de parler aussi lentement, aussi clairement que possible. Et elle l’écoutait avec joie ; et lui, il ne se lassait pas de parler pour elle, surtout pendant les longues marches qu’ils faisaient à pied, derrière le convoi des condamnés criminels.
[modifier]
CHAPITRE V
Dans le long trajet du convoi depuis son départ de la prison jusqu’à Perm, Nekhludov n’avait pu voir la Maslova que deux fois ; il l’avait vue d’abord à Nijni-Novgorod, dans le parloir de la prison, à travers une grille, et une seconde fois à Perm, également dans un parloir de prison. Les deux fois, il l’avait trouvée silencieuse et froide. Quand il lui avait demandé si elle n’avait besoin de rien, elle lui avait répondu d’un ton sec et contraint, qui lui avait rappelé la façon malveillante dont elle l’avait accueilli naguère dans la prison. Et il s’était fort affligé de cette disposition hostile, ne sachant pas qu’elle provenait surtout de l’irritation produite chez la Maslova par les continuelles instances dont elle était l’objet de la part des prisonniers et des gardiens du convoi. Il craignait que, sous l’influence des conditions pénibles et immorales où elle se trouvait, elle ne retombât dans son ancien état de découragement, comme aussi de haine pour elle-même et les autres. Il craignait que de nouveau elle ne se remît à le détester, que de nouveau, elle ne cherchât l’oubli dans le tabac et l’eau-de-vie. Mais il n’avait rien pu faire pour lui venir en aide, les chefs du convoi s’étant strictement opposés à ce qu’il la vît. Et c’est seulement lorsqu’il avait obtenu le transfert de la Maslova dans la section des condamnés politiques, alors seulement il avait pu découvrir combien ses craintes étaient peu fondées. Car, dès la première entrevue en tête à tête qu’il avait eue avec elle, à Tomsk, il l’avait retrouvée telle qu’elle était lors de ses dernières visites à la prison. Loin de paraître gênée en l’apercevant, ou de prendre devant lui une attitude contrainte et sournoise, elle l’avait accueilli avec une joie sincère, le remerciant avec insistance de tout ce qu’il avait fait et faisait pour elle.
Nekhludov avait même constaté que le changement qui s’était produit en elle commençait à se refléter jusque dans son apparence extérieure. Au bout de deux mois de marche, elle avait maigri, sa peau s’était hâlée, les rides sur ses tempes et autour de sa bouche s’étaient accentuées ; et ni dans son vêtement, ni dans sa coiffure, ni dans ses attitudes, aucune trace ne restait plus de son ancienne coquetterie. Et la vue de ce changement causait à Nekhludov un plaisir sans cesse plus vif.
Il éprouvait maintenant pour la Maslova un sentiment que jamais encore il n’avait éprouvé. Ce sentiment n’avait rien de commun avec son premier enthousiasme juvénile, ni avec le grossier désir sensuel qu’il avait ressenti plus tard, ni non plus avec le sentiment à la fois noble et égoïste qu’il avait éprouvé lorsque, en retrouvant Katucha, il avait résolu de réparer sa faute envers elle et de l’épouser. Ce sentiment était le même mélange de pitié et de tendresse que, à plusieurs reprises, il avait éprouvé dans la prison : mais avec cette différence que, jusque-là, il n’avait éprouvé ce sentiment que par intervalles, et en s’y efforçant, tandis qu’à présent il l’éprouvait d’une façon naturelle et constante. À quoi qu’il pensât désormais, quoi qu’il fît, son cœur était rempli de ce mélange de tendresse et de pitié pour la Maslova.
Et ce sentiment nouveau, comme jadis son premier amour, avait ouvert dans l’âme de Nekhludov les sources de pitié et de tendresse que la nature y avait mises, mais dont l’issue s’était trouvée fermée pendant de longues années.
Depuis le commencement de son voyage à la suite du convoi, en effet, Nekhludov se sentait dans un état d’exaltation sentimentale qui le contraignait, en quelque sorte malgré lui, à s’intéresser aux pensées et aux émotions de toutes les personnes qu’il voyait, depuis les cochers et les gardiens du convoi jusqu’aux directeurs de prisons et aux officiers de police.
Le transfert de la Maslova dans la section des condamnés politiques avait fourni à Nekhludov l’occasion de faire connaissance avec bon nombre de ces condamnés, et notamment avec les cinq hommes et les quatre femmes qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova. Et ces relations de Nekhludov avec les condamnés politiques avaient complètement modifié son opinion sur eux, comme aussi sur le parti révolutionnaire russe pris en général.
Depuis le début du mouvement révolutionnaire en Russie, Nekhludov avait éprouvé pour les représentants de ce mouvement un sentiment d’aversion et de malveillance. Il avait détesté, surtout, la cruauté et la dissimulation des moyens employés par eux dans leur lutte contre l’autorité, leurs conspirations, leurs attentats criminels ; et il avait été indigné aussi de la suffisance, du contentement de soi, de l’insupportable vanité qu’il savait être autant de traits communs à la plupart des révolutionnaires. Mais, lorsqu’il connut ces révolutionnaires de plus près, lorsqu’il apprit la façon dont ils étaient traités par l’autorité, il comprit que ces hommes ne pouvaient pas être différents de ce qu’ils étaient.
Car pour affreuses et absurdes que fussent les tortures infligées à ceux qu’on est convenu d’appeler les criminels de droit commun, ces tortures, avant et après le jugement, gardaient du moins une apparence de légalité ; tandis que, dans la façon dont on traitait les détenus politiques, cette apparence même faisait défaut. Nekhludov, au reste, l’avait bien vu déjà à Pétersbourg, dans l’aventure de la Choustova ; mais mieux encore il le voyait à présent, en écoutant les récits des compagnons de Katucha. Il voyait que la façon dont on traitait ces malheureux ressemblait tout à fait à la façon dont on pêche le poisson dans les étangs ; après avoir tiré le filet, on jette sur le bord tout le poisson qu’on a pu attraper ; et puis on garde les grosses pièces, sans s’inquiéter du fretin, qu’on laisse mourir sur le sable. De même on procédait dans la pêche aux révolutionnaires ; on empoignait au hasard, par centaines, des personnes dont beaucoup étaient manifestement innocentes et hors d’état de nuire à l’autorité ; on les gardait, souvent pendant des années, dans les prisons, où elles devenaient phtisiques, ou perdaient la raison, ou se tuaient ; et on les gardait ainsi, simplement, parce qu’on n’avait pas de motif pour les relâcher, ou parce qu’on trouvait plus commode de les avoir sous la main, en vue de certains témoignages qu’elles pouvaient fournir. Le sort de ces personnes, innocentes même au point de vue strictement légal, dépendait du caprice, du loisir, de l’humeur d’un officier de police, ou d’un procureur, ou d’un juge d’instruction, ou d’un gouverneur, ou d’un ministre. Suivant qu’un de ces fonctionnaires voulait « faire du zèle », ou bien préférait vivre tranquille, il arrêtait en masse les jeunes gens suspects de s’occuper de politique, ou bien il les laissait tous libres ; et, les ayant fait arrêter, il les gardait en prison ou les relâchait. Et pareillement, c’était l’arbitraire seul des gouverneurs et des ministres qui décidait ce qui devait advenir ensuite de ces détenus ; pour les mêmes délits, les uns étaient déportés au bout du monde, d’autres tenus en cellule, d’autres envoyés aux travaux forcés, d’autres condamnés à mort, et d’autres encore relâchés, lorsqu’une dame élégante leur faisait la grâce de s’occuper d’eux.
On agissait envers ces malheureux comme on agit envers des ennemis, en temps de guerre ; et eux, de leur côté, ils employaient dans leur lutte les mêmes procédés qu’on employait contre eux. Et de même que, en temps de guerre, officiers et soldats se sentent autorisés par l’opinion générale à commettre des actes qui, en temps de paix, sont tenus pour criminels, de même les révolutionnaires, dans leur lutte, se regardaient comme couverts par l’opinion de leur cercle, en vertu de laquelle les actes de cruauté qu’ils commettaient étaient nobles et moraux, étant commis par eux au prix de leur liberté, de leur vie, de tout ce qui est cher à la plupart des hommes. Ainsi s’expliquait, pour Nekhludov, ce phénomène extraordinaire que des personnes excellentes, incapables non seulement de causer une souffrance, mais même d’en supporter la vue, pussent se préparer tranquillement à la violence et au meurtre, et professer la sainteté de tels actes, considérés comme moyens de défense, ou encore comme instrument utile à la réalisation d’un idéal de bonheur pour l’humanité. Et quant à la haute idée que les révolutionnaires se faisaient de leur œuvre, et, par suite, d’eux-mêmes, cette idée découlait tout naturellement de l’importance que leur attribuaient leurs adversaires et de la cruauté exceptionnelle qu’ils apportaient à les combattre : sans compter que les malheureux étaient obligés d’avoir d’eux-mêmes cette haute idée, et qu’elle contribuait à leur donner la force de supporter la vie de souffrance qui leur était faite.
À les connaître de plus près, Nekhludov s’était convaincu qu’ils n’étaient ni de ténébreux malfaiteurs, comme le croyaient certaines personnes, ni non plus de parfaits héros, comme l’imaginaient d’autres personnes, mais simplement des hommes ordinaires, parmi lesquels se trouvaient, de même que partout, des hommes bons, d’autres méchants, et une majorité d’hommes médiocres. Des hommes se trouvaient parmi eux qui étaient devenus révolutionnaires parce que, très sincèrement, ils se regardaient comme tenus de lutter contre le mal ; d’autres s’y trouvaient qui étaient devenus révolutionnaires pour des motifs égoïstes, par ambition ou par vanité ; mais la plupart étaient devenus révolutionnaires sous l’effet d’un sentiment que Nekhludov comprenait bien et avait lui-même éprouvé, pendant qu’il faisait la guerre contre le Turcs, le sentiment qui pousse les jeunes gens à désirer le danger, à s’exposer à des risques, à varier de la fièvre d’un jeu la monotonie de leur vie.
La principale différence que Nekhludov découvrait entre les condamnés politiques et l’ordinaire des hommes consistait en ce que l’obligation morale, telle que l’ entendaient ces condamnés, était plus haute qu’elle ne l’est pour l’ordinaire des hommes. Pour eux, en effet, le devoir n’impliquait pas seulement la résistance aux fatigues et aux privations, et la franchise, et le désintéressement, mais aussi le sacrifice de tous les biens, et de la vie même, au profit de l’œuvre commune. De là venait que, parmi les révolutionnaires, ceux qui étaient naturellement supérieurs au niveau moyen représentaient des types très remarquables d’élévation morale ; tandis que, chez ceux d’entre eux qui étaient naturellement inférieurs au niveau moyen, cette infériorité s’accusait avec un relief tout particulier, par son contraste avec l’idéal moral que ces hommes professaient. Et c’est ainsi que Nekhludov s’était pris d’une très vive affection pour quelques-uns des déportés qui faisaient route avec la Maslova, tandis que pour quelques autres, au contraire, il éprouvait une indifférence mêlée d’antipathie.
[modifier]
CHAPITRE VI
De tous les condamnés politiques qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova, aucun ne plaisait autant à Nekhludov qu’un jeune phtisique nommé Kriltzov. Nekhludov avait fait connaissance avec lui dès Ekatherinenbourg ; et très souvent, depuis lors, il avait eu l’occasion de s’entretenir avec lui. Un jour même, pendant un repos du convoi, il avait passé la journée presque tout entière en sa compagnie, et Kriltzov, mis en humeur de causer, lui avait raconté toute son histoire.
Son histoire était, d’ailleurs, fort courte, du moins jusqu’au moment de son arrestation. Il avait perdu de très bonne heure son père, riche propriétaire des environs de Kiev, et avait été élevé par sa mère, dont il était l’unique enfant. Au collège, puis à l’université, il avait fait de brillantes études ; il avait eu le premier rang dans tous les concours, et passait, dès l’âge de vingt ans, pour un mathématicien d’une haute valeur. Ses professeurs l’engageaient à aller encore suivre des cours à l’étranger, pour devenir professeur d’université. Mais Kriltzov hésitait. Il aimait une jeune fille, voisine de campagne de sa mère. Il songeait à se marier avec elle et à vivre dans ses terres. Or, pendant qu’il se demandait ainsi ce qu’il devait faire, ses camarades de l’université l’avaient prié de leur donner de l’argent pour ce qu’ils appelaient « l’œuvre commune ». Et lui, il n’ignorait pas que « cette œuvre commune » était une œuvre révolutionnaire ; et cette œuvre ne l’intéressait en aucune façon ; mais il n’en avait pas moins donné l’argent, par un sentiment de camaraderie, et un peu aussi par fierté, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait eu peur. L’argent avait été saisi par la police ; on avait trouvé un papier indiquant que c’était Kriltzov qui l’avait donné ; et celui-ci avait été arrêté et mis en prison.
Il racontait tout cela à Nekhludov, assis sur sa haute couchette, une couverture sur les genoux, fixant dans le vide, devant lui, le regard fiévreux de ses grands yeux noirs.
— Dans la prison où l’on m’avait mis, — disait-il, — le régime était relativement peu sévère. Non seulement nous pouvions nous faire des signaux, mais nous pouvions même nous rencontrer dans les corridors, bavarder, partager entre nous nos provisions et notre tabac, et, le soir, chanter en chœur. J’avais une belle voix, et ces chants du soir me plaisaient beaucoup. Sans la pensée du chagrin de ma mère, que mon arrestation désespérait, j’aurais été parfaitement heureux. J’avais fait connaissance de plusieurs figures très intéressantes, et notamment du célèbre Petrov, qui, plus tard, s’est tranché la gorge avec un morceau de verre. Mais je n’étais toujours pas révolutionnaire, et ne me sentais nullement disposé à le devenir.
« Un jour, on amena dans la prison et l’on me donna pour voisins deux jeunes gens qui, envoyés en Sibérie pour avoir distribué des proclamations polonaises, avaient essayé de s’enfuir durant le trajet du convoi. L’un d’eux était un Polonais, Lozinski ; l’autre, nommé Rosenberg, était d’origine juive. Ce Rosenberg n’était encore qu’un enfant. Il prétendait avoir dix-sept ans, mais on voyait bien qu’il en avait à peine quinze. Petit, maigre, avec des yeux noirs pleins de feu, remuant, bavard, et, comme tous les Juifs, très bon musicien. Sa voix n’avait pas encore mue, et c’était un bonheur de l’entendre chanter.
« Tous deux passèrent en jugement quelques jours après leur arrivée à la prison. On vint les prendre le matin ; le soir, en rentrant, ils nous apprirent qu’on les avait condamnés à mort. Personne ne s’était attendu à cela. Ils avaient bien essayé de résister, quand on les avait rattrapés, mais ils n’avaient blessé personne. Et puis jamais l’idée ne nous serait venue que l’on pût condamner à mort un enfant, comme était ce Rosenberg. Aussi fûmes-nous d’avis, dans toute la prison, que la condamnation n’avait eu pour objet que de les effrayer et ne recevrait pas son exécution. L’émotion que nous avait causé cet événement finit donc par se calmer, et notre vie recommença comme par le passé.
« Mais voilà qu’un soir le gardien s’approche de moi et m’annonce, en grand mystère, que les ouvriers sont venus préparer la potence. Je restai d’abord sans comprendre. La potence ? Quelle potence ? Et le vieux gardien paraissait si ému que, en relevant les yeux sur lui, je compris tout. J’aurais voulu faire des signaux, prévenir mes camarades, mais je craignis que mes deux voisins ne m’entendissent. D’ailleurs mes camarades devaient être prévenus, eux aussi, car, dans les corridors et les cellules, un silence de mort s’était fait tout à coup. Personne n’eut l’idée, ce soir-là, de chanter, ni même de parler.
« Vers dix heures, le vieux gardien vint de nouveau à moi et m’apprit que le bourreau allait arriver de Moscou. Il me dit cela, et s’éloigna. Je le rappelais, pour lui demander d’autres renseignements, lorsque j’entendis Rosenberg me crier de sa cellule : « — Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi l’appelez-vous ? » Je lui répondis que c’était pour avoir du tabac ; mais évidemment Rosenberg se doutait de quelque chose, car il me demanda ensuite, d’une voix agitée, pourquoi on n’avait pas chanté et pourquoi on ne disait rien. Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis, mais je sais que je fis semblant de m’endormir, pour couper court à cet entretien.
« Je ne dormis point, cependant, de toute la nuit. Une nuit épouvantable ! Jamais je ne pourrai en oublier l’horreur. Je restai immobile sur mon lit, guettant le moindre bruit, tremblant comme si c’était moi-même qui dusse être pendu. Au petit jour, j’entendis s’ouvrir les portes du corridor, et des pas nombreux se rapprocher de nous. Je me levai, je courus au judas de ma cellule. Le corrridor n’était éclairé que d’une petite lampe. Je vis passer, d’abord, le directeur de la prison. C’était un gros homme toujours content de lui, et portant la tête haute ; mais, ce jour-là, il était pâle, sombre, et marchait les yeux baissés. Derrière lui venait un officier de police, suivi de deux gendarmes. Ces quatre personnes passèrent devant ma cellule, pour s’arrêter quelques pas plus loin. Et j’entends l’officier qui s’écrie, d’une voix singulière : « Lozinski, levez-vous, mettez une chemise blanche ! » Puis, un grand silence ; puis j’entends une porte s’ouvrir, j’entends les pas de Lozinski sortant de sa cellule. Par mon judas, je ne pouvais voir que le directeur. Il se tenait là, pâle et défait, tirant ses moustaches sans relever la tête. Et tout d’un coup je le vois qui recule, comme épouvanté. C’était Lozinski qui venait de passer devant lui pour s’approcher de la porte de ma cellule. Un beau jeune homme, ce Lozinski ! Vous savez, de ce charmant type polonais : un front large et droit, de fins cheveux blonds sortant de la casquette, et de beaux yeux bleus comme des yeux d’enfant. Un garçon plein de santé et de vie, une vraie fleur humaine ! Il s’était arrêté devant mon judas, de telle sorte que je pouvais voir son visage tout entier. Un visage terrible à voir, à la fois souriant et sombre ! « Kriltzov, avez-vous une cigarette ? » Je voulais lui passer une cigarette, lorsque le directeur, avec un empressement fébrile, tira son étui et le lui présenta. Lozinski prit une cigarette, l’officier lui donna du feu ; et il se mit à fumer, la mine pensive. Et soudain, relevant la tête, comme s’il s’était rappelé quelque chose : « C’est injuste ! je n’ai rien fait de mal. Je… » Un frémissement secoua sa jeune gorge blanche, de laquelle je ne pouvais détacher mes yeux ; et il se tut.
« Au même instant, j’entends Rosenberg qui, dans sa cellule, se mettait à crier de sa voix perçante de juif. Lozinski jeta sa cigarette et s’écarta de ma porte. Et ce fut Rosenberg qui se plaça devant elle. Son visage d’enfant, avec ses petits yeux noirs, était rouge et couvert de sueur. Il avait revêtu, lui aussi, une chemise propre. Son pantalon était trop large : il ne cessait pas de le relever, de ses deux mains : et tout son corps ne cessait pas de trembler.
« Il approcha de mon judas son visage hagard : « Anatole Petrovitch, n’est-ce pas que c’est vrai, que le médecin m’a ordonné de la tisane ? Je suis malade, je veux encore boire de la tisane ! » Personne ne lui répondait ; et lui, il jetait des regards suppliants tantôt sur moi, tantôt sur le directeur. Ce qu’il voulait dire, avec sa tisane, jamais je ne l’ai su.
« De nouveau, l’officier éleva la voix, cette fois d’un ton sévère : « Allons, pas de plaisanteries ! en avant ! » Mais Rosenberg, évidemment, était hors d’état de comprendre ce qu’on voulait de lui. Il se mit d’abord à courir dans le corridor. Puis il s’arrêta, et j’entendis ses supplications entremêlées de sanglots. Puis les sons devinrent plus lointains, toujours plus lointains ; la porte du corridor se referma, et je n’entendis plus que, par instants, les cris de détresse du petit Rosenberg.
« Et on les pendit. Un gardien, qui avait assisté à la scène, me raconta que Lozinski s’était fort bien laissé faire, mais que Rosenberg s’était longtemps débattu, de sorte qu’on avait dû le porter sur l’échafaud et lui mettre de force la tête dans le nœud coulant. Ce gardien était un petit homme, abruti par la boisson. « On m’avait dit que c’était terrible à voir, barine ! Eh bien ! pas du tout ! Aussitôt qu’ils ont eu le cou dans le nœud, ils ont fait deux fois un mouvement d’épaules. Alors le bourreau a resserre le nœud, et tout a été fini ! Rien de terrible, je vous assure ! »
Longtemps Kriltzov resta silencieux, après avoir achevé ce récit. Nekhludov voyait que ses mains tremblaient, et qu’il faisait effort pour retenir ses sanglots.
— C’est depuis ce jour-la que je suis devenu révolutionnaire ! — reprit-il quand il se fut calmé. Et il raconta en quelques mots la fin de son histoire.
Il s’était affilié au parti des « populistes », et était devenu le chef d’un groupe qui se proposait pour objet de terroriser le gouvernement, de façon à ce que celui-ci renonçât au pouvoir et fît appel au peuple. Au nom de son groupe, il s’était rendu à Pétersbourg, avait voyagé à l’étranger, était revenu à Kiev, puis à Odessa, et partout avait pu agir sans être inquiété. Un homme en qui il avait toute confiance l’avait dénoncé ; on l’avait arrêté, tenu en prison pendant deux ans, et enfin condamné à mort ; mais sa peine avait été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Dans la prison, il était devenu phtisique. Et maintenant, dans les conditions ou il se trouvait, c’est à peine s’il avait encore quelques mois à vivre. Il le savait, et n’en montrait nul chagrin. Il disait à Nekhludov que, si on lui avait rendu une seconde vie, il l’aurait employée de la même façon, pour travailler à renverser un ordre de choses qui permettait tant d’injustice et de cruauté.
Et l’histoire de ce malheureux, et toute sa personne, avaient achevé d’expliquer à Nekhludov bien des choses que, jusque-là, il ne comprenait pas.
[modifier]
CHAPITRE VII
Le matin où, dans la cour de l’étape, avait eu lieu la querelle entre l’officier de police et le père de la petite fille, Nekhludov, qui avait couché à l’auberge, s’était éveillé moins tôt que d’ordinaire : et il avait eu encore, sitôt levé, à écrire de nombreuses lettres, de sorte qu’il était parti trop tard pour pouvoir rejoindre le convoi en chemin, comme il l’avait fait les jours précédents. Quand il était arrivé au village où se trouvait l’étape suivante du convoi, déjà le soir commençait à tomber.
Nekhludov se fit d’abord conduire à l’auberge du village. Après avoir changé de linge et de vêtement, — car le brouillard l’avait trempé jusqu’aux os, — il s’assit dans une grande salle propre et avenante, toute décorée d’images pieuses et de portraits de la famille impériale. Il but, coup sur coup, plusieurs verres de thé, subit sans trop d’impatience le bavardage de l’hôtesse, une grosse veuve à la gorge débordante, et se prépare à sortir pour aller demander à l’officier du convoi la permission de s’entretenir avec la Maslova.
Pendant les six derniers jours, cette permission lui avait été refusée. Il avait pu échanger quelques paroles avec la Maslova et ses compagnons sur la route, mais pas une fois on ne l’avait laissé entrer dans l’étape, Cette sévérité provenait de ce qu’on attendait la visite d’un haut fonctionnaire, un inspecteur des prisons. Mais l’inspecteur était enfin venu, ou plutôt il avait passé près du convoi, sans même daigner s’arrêter au passage. Et Nekhludov espérait que l’officier qui avait pris la direction du convoi ce jour-là l’autoriserait, comme ses prédécesseurs, à pénétrer dans la chambrée des condamnés politiques.
L’hôtesse offrit à Nekhludov de le faire conduire en voiture jusqu’à l’étape, qui était située à l’autre bout du village : mais Nekhludov préféra s’y rendre à pied. Un jeune garçon d’auberge aux larges épaules, chaussé d’énormes bottes fraîchement goudronnées, fut chargé de lui tenir compagnie pour lui montrer le chemin. Le brouillard était devenu si épais, à la tombée de la nuit, que Nekhludov ne voyait pas son guide, qui cependant marchait à deux pas de lui : il entendait seulement le clapotis de ses grosses bottes s’enfonçant dans la boue gluante et profonde. Au sortir de la longue rue du village, où par endroits des lumières brillaient aux fenêtres, l’obscurité se fit plus complète encore : mais bientôt Nekhludov aperçut, devant lui, les feux des lanternes attachées à la porte de l’étape. Et les deux taches rouges sans cesse se rapprochèrent, apparurent plus nettes, jusqu’à ce qu’enfin Nekhludov pût distinguer les poteaux qui formaient l’enceinte, et la guérite du factionnaire, et la sombre figure de ce factionnaire lui-même, debout près de la porte, le fusil au bras.
Le factionnaire lança dans les ténèbres son réglementaire : « Qui vive ? » et, en découvrant que les nouveaux venus n’appartenaient pas au convoi, il leur cria, d’un ton sévère, qu’aucun étranger n’était admis dans l’étape, ni même n’avait le droit de s’arrêter le long de l’enceinte. Mais le guide de Nekhludov ne s’alarma point de cette sévérité :
— Eh ! bien, vrai, en voilà un ogre ! — dit-il. — Fais donc signe à ton caporal, nous allons l’attendre ici !
Le soldat, se retournant vers la porte, appela quelqu’un ; et puis il se remit en faction, considérant la façon dont le jeune garçon d’auberge essuyait, avec une poignée de feuilles, les bottes de Nekhludov, où la boue s’était déposée en couches épaisses. Derrière le mur d’enceinte, on entendait un bourdonnement confus de voix entremêlées de rires.
Après trois minutes d’attente, Nekhludov vit un guichet s’ouvrir dans la porte : et des ténèbres surgit, pleinement éclairé par le reflet des lanternes, un vieux sous-officier en uniforme, qui demanda ce qu’on lui voulait. Nekhludov lui remit sa carte de visite, qu’il tenait en main, et le pria d’aller dire au chef de convoi qu’il désirait lui parler pour affaire personnelle.
Le vieux sous-officier était moins sévère que son subordonné ; mais il était, en revanche, extrêmement curieux. Il tint à savoir pourquoi Nekhludov désirait parler à l’officier, et d’où il venait, et qui il était : encore que, sans doute, il flairât simplement la possibilité d’un pourboire, en échange de sa complaisance. Il ne se décida à aller porter la carte que lorsque Nekhludov lui eût promis de le récompenser s’il parvenait à le faire admettre auprès de l’officier de convoi. Alors il hocha la tête, et partit en courant.
Pendant que Nekhludov et son guide continuaient à attendre, devant la porte, le guichet s’ouvrit de nouveau, pour livrer passage à toute une troupe de femmes portant des paniers, des sacs, des cruches et des bouteilles. Elles parlaient, sans arrêt, et très vite, avec leur sombre accent sibérien. Toutes étaient vêtues de pelisses courtes, qui leur donnaient un air de petites bourgeoises de la ville plutôt que de paysannes ; mais elles avaient des fichus sur la tête, et leurs jupes étaient relevées très haut, découvrant leurs mollets jusqu’au niveau des genoux. À la lumière des lanternes, elles examinèrent avec curiosité Nekhludov et son guide. Et l’une d’elles, visiblement ravie de retrouver là le garçon d’auberge aux larges épaules, se mit tout de suite à l’accabler d’injures, par manière de plaisanterie, à la sibérienne.
— Hé toi, cochon, qu’est-ce que tu fais là, vilaine bête ! — lui dit-elle.
— Je conduis un étranger ! — répondit, le jeune homme. — Et toi, qu’est-ce que tu es venue apporter !
— Du fromage blanc. Et on m’a encore dit de revenir demain matin.
— Et on ne t’a pas gardée à coucher ! — demanda malicieusement le garçon d’auberge.
— Qu’est-ce qui te prend, tête de porc ! — répondit en riant la jeune femme. — Allons, rentre au village avec nous, tu nous tiendras compagnie !
Le garçon dit alors quelque chose qui fit rire non seulement toutes les femmes, mais jusqu’au solennel factionnaire lui-même. Puis, se retournant vers Nekhludov :
— Vous croyez que vous trouverez votre chemin sans moi, pour revenir ? Vous ne vous égarerez pas ?
— Mais non, mais non, sois tranquille !
— Quand vous aurez dépassé l’église, la troisième porte à droite après la grande maison à deux étages ! Et puis, tenez, voici mon fouet !
Et il remit à Nekhludov un long et mince bâton qu’il tenait en main ; après quoi, il s’enfonça dans les ténèbres en compagnie des femmes, avec un bruyant clapotis de ses énormes bottes.
Nekhludov entendait encore les rires et les voix des femmes, lorsque le vieux sous-officier, avec un sourire caressant, vint lui annoncer que l’officier consentait à le recevoir.
[modifier]
CHAPITRE VIII
L’étape était disposée comme le sont presque toutes les étapes, sur le chemin de la Sibérie. Au centre d’une cour entourée de piquets, se dressaient trois bâtiments tout en rez-de-chaussée ; dans l’un, le plus grand, — avec des fenêtres grillées, — logeaient les prisonniers ; dans l’autre, les gardiens ; dans le troisième étaient installés les bureaux, et c’est lui aussi qui servait de demeure au chef du convoi.
Les fenêtres des trois bâtiments étaient, ce soir-là, vivement éclairées ; et ces lumières, vues du dehors, suggéraient l’idée qu’à l’intérieur, autour d’elles, devait régner un chaud et tranquille bien-être. Deux lanternes étaient en outre allumées devant chaque perron : et il y avait encore cinq lanternes allumées dans la cour.
Le sous-officier conduisit Nekhludov, par un sentier fait de planches enfoncées dans la boue, jusqu’au perron du plus petit des trois bâtiments. Là, il lui fit monter trois marches, et entra avec lui dans une antichambre toute remplie d’une étouffante odeur de charbon. Près du poêle, un soldat en chemise de grosse toile, penché en deux, soufflait de toutes ses forces dans un samovar. En apercevant Nekhludov, il se redressa et courut jusqu’à la porte de la pièce voisine.
— Le voici, Votre Excellence !
— Eh bien, fais entrer ! — répondit une voix irritée.
— Veuillez prendre la peine d’entrer ! — dit le soldat à Nekhludov ; et, tout de suite, il se remit à souffler dans le samovar.
Dans la pièce où entra Nekhludov, une grande salle à manger qu’éclairait une lampe suspendue au plafond, le chef du convoi était assis devant une table déjà à demi desservie. C’était le même gros homme rouge à la longue moustache blonde, qui, le matin, avait démoli d’un coup de poing le visage du forçat. Pour se mettre à l’aise, il avait déboutonné sa veste à brandebourgs, et, sous sa chemise déboutonnée, montrait à découvert son cou et sa poitrine. La salle à manger, trop chauffée, était remplie d’une insupportable odeur de tabac et d’eau-de-vie.
En apercevant Nekhludov, l’officier se souleva de sa chaise.
— Qu’y a-t-il à votre service ? — demanda-t-il.
Et, sans attendre la réponse, il cria vers l’antichambre :
— Bernov ! Eh ! bien, et ce samovar, est-ce pour aujourd’hui ?
— Tout de suite, Votre Excellence !
— Attends un peu, je t’en donnerai, moi, des tout de suite !
— Voici, Votre Excellence ! — dit humblement le soldat en apportant le samovar.
Quand l’officier eut mis le thé dans le samovar, il tira du buffet un flacon de cognac et une boîte de biscuits. Puis, se retournant de nouveau vers Nekhludov :
— En quoi puis-je vous servir ?
— Je voudrais vous demander l’autorisation de m’entretenir avec une prisonnière, — dit Nekhludov, toujours debout.
— Une « politique » ? C’est défendu par la loi ! — déclara l’officier.
— Cette femme n’est pas une condamnée politique, — dit Nekhludov.
— Mais, je vous en prie, asseyez-vous donc !
Nekhludov s’assit.
— Elle n’est pas une condamnée politique, — reprit-il ; — mais, sur ma demande, l’autorité supérieure lui a permis de loger avec les « politiques ».
— Ah ! oui, je sais ! — fit l’officier. — Une petite, brune ? Très gentille, ma foi ! Eh ! bien, soit, vous pourrez la voir. Voulez-vous fumer ?
Il tendit à Nekhludov un paquet de cigarettes et poussa vers lui un verre qu’il remplit de thé :
— Merci ! Je voudrais…
— La soirée est longue, vous aurez bien le temps ! Je vais la faire appeler.
— Est-ce que, au lieu de la faire appeler, je ne pourrais pas la voir dans sa chambrée ? — demanda Nekhludov.
— Dans la section des politiques ? C’est défendu !
— On m’a déjà plusieurs fois laissé y entrer. Si l’on craint que j’apporte quelque chose d’interdit, on n’a qu’à me fouiller, on verra que je n’ai rien.
— C’est bon, c’est bon, je m’en fie à vous ! — dit l’officier, tout en versant du cognac dans le verre de Nekhludov. — Vous ne voulez pas de cognac ? À votre aise ! Quand on vit dans cette maudite Sibérie, c’est un vrai plaisir de rencontrer un homme du monde. Notre service, voyez-vous, est bien dur. Et le plus malheureux, c’est que, pour la plupart des gens, un officier de police est toujours un personnage grossier, mal élevé, ignorant ! On ne se doute pas qu’il y a parmi nous des hommes d’une toute autre espèce !
Le visage rouge de l’officier, son haleine d’ivrogne, l’énorme chaton de sa bague, et surtout son mauvais rire, causaient à Nekhludov un profond dégoût. Mais, ce soir-là, comme durant tout le temps de son voyage, il se trouvait dans cette situation d’esprit sérieuse et recueillie où il ne se permettait point de juger à la légère qui que ce fût, et où il croyait devoir parler à chacun de ce qu’il jugeait qu’il avait à lui dire. Quand il eut fini d’entendre les doléances de l’officier, il lui dit, gravement :
— J’estime que, dans votre service, vous pouvez trouver une consolation en travaillant à adoucir les souffrances des prisonniers.
— Quelles souffrances ? Ah ! on voit bien que vous ne connaissez pas cette espèce-là !
— Est-ce donc une espèce différente des autres ? — demanda Nekhludov. — Ce sont des gens pareils à nous. Et quelques-uns, parmi eux, sont condamnés injustement.
— Sans doute, il s’en trouve de toutes les sortes. Et je les plains bien, croyez-moi ! D’autres ne leur passent rien, tandis que moi, je fais tout mon possible pour adoucir leur sort. Souvent je m’expose à souffrir moi-même pour leur épargner une souffrance. Encore du thé ? — demanda-t-il, en s’en versant un verre. — Qu’est-ce que c’est, au juste, cette femme que vous voulez voir ?
— C’est une malheureuse créature ! On l’a condamnée injustement pour meurtre. Une femme pleine des plus hautes qualités !
L’officier secoua la tête.
— Oui, il y en a de très gentilles. À Kazan, laissez-moi vous raconter ça, j’en ai connu une, une nommée Emma. Elle était Hongroise d’origine, mais elle avait des yeux de Persane, — poursuivit-il, en souriant à ce souvenir. — Et du chic, comme une vraie comtesse…
Nekhludov l’interrompit pour revenir à son sujet.
— J’estime que vous avez le pouvoir d’améliorer beaucoup la situation de ces malheureux. Et j’ai la conviction que vous trouveriez une grande source de plaisir…
L’officier considérait Nekhludov de ses yeux luisants. Il attendait avec impatience qu’il eût fini son sermon, pour reprendre, à son tour, l’histoire de sa Hongroise aux yeux de Persane.
— Oui, c’est bien vrai, vous avez bien raison, — interrompit-il. — Et je ne me fais pas faute de les plaindre, je vous assure. Mais, pour en revenir à cette Emma, dont je vous parlais, savez-vous ce qu’elle a fait ?
— Je n’ai aucune envie de le savoir ! — déclara Nekhludov d’un ton cassant. — Et je vous dirai, en toute franchise, que, après avoir jadis mené une vie fort immorale, j’en suis arrivé aujourd’hui à éprouver une véritable horreur pour ce genre d’aventures galantes avec des femmes !
L’officier considéra Nekhludov avec inquiétude.
— Alors, vraiment, vous ne voulez plus de thé ?
— Non, merci !
— Bernov ! — cria l’officier, — conduis ce Monsieur à Vakoulov, et dis-lui de le laisser entrer dans la chambre des « politiques ». Il pourra y rester jusqu’au couvre-feu !
[modifier]
CHAPITRE IX
Accompagné par le soldat, Nekhludov se retrouva de nouveau dans la sombre cour, où luisaient, de place en place, les feux rouges des lanternes.
— Où vas-tu ? demanda un gardien, debout sur le perron du bâtiment central.
— Dans la cinquième salle, — répondit le soldat.
— On ne passe pas par ici, c’est fermé ! Il faut faire le tour.
— Et pourquoi est-ce fermé ?
— Le gardien-chef est sorti et a emporté la clef.
— Eh ! bien, faisons le tour ! Venez par ici !
Le soldat conduisit Nekhludov vers un autre perron, à travers un véritable marécage de boue. On entendait toujours, à l’intérieur du bâtiment, le même bruit continu de voix et de rires. Et à peine Nekhludov fut-il entré qu’à ce bruit se mêla pour lui le son des chaînes remuées, en même temps qu’une lourde puanteur emplissait ses narines.
Ces deux sensations, le son des chaînes et la puanteur, étaient devenues familières à Nekhludov depuis qu’il fréquentait le monde des détenus ; mais, ce soir-là comme dès le premier jour, elles agissaient sur lui d’une façon irrésistible, lui donnant une étrange impression d’étouffement à la fois physique et moral.
Dans le corridor du bâtiment central, le premier spectacle qui s’offrit aux yeux de Nekhludov fut celui d’une femme qui, les jupes relevées, était assise sur le cuveau à ordures. Sans la moindre gêne, cette créature s’entretenait avec un homme debout devant elle, un forçat à tête rasée, une chaîne au pied. Le forçat, en apercevant Nekhludov, cligna de l’œil, et dit :
— Le tsar lui-même ne peut pas s’empêcher d’en faire autant, quand l’envie lui vient !
La femme, tranquillement, se redressa et rajusta sa jupe.
Sur le corridor donnaient les portes des chambrées. D’abord se trouvait la chambre des condamnés accompagnés de leur famille ; puis c’était la chambre des célibataires ; et, à l’extrémité du corridor, deux petites salles servaient de logement aux condamnés politiques. Cette étape, construite pour loger cent cinquante personnes, en contenait, ce soir-là,près de quatre cents. Les prisonniers y étaient si à l’étroit qu’ils encombraient tout le corridor. Les uns étaient assis ou couchés par terre ; d’autres marchaient de long en large, tenant en main des verres de thé.
De ce nombre était Tarass, le mari de Fédosia. Il vint au-devant de Nekhludov et le salua affectueusement. Son bon visage était tout couvert de taches bleues ; et un bandeau cachait l’un de ses yeux.
— Que t’est-il arrivé ? — lui demanda Nekhludov.
— Eh bien, voilà ! j’ai eu une affaire ! — dit Tarass en souriant.
— Ils sont tous enragés pour se battre ! — dit le gardien qui accompagnait Nekhludov.
— Et tout cela pour ces rosses de femmes ! — ajouta un prisonnier qui s’était arrêté au passage. — Encore bienheureux de garder un œil, le mari de Fedka !
— Et Fédosia n’a pas eu de mal ? — demanda Nekhludov.
— Oh ! pas du tout, elle va très bien ! C’est pour elle que je porte ce thé ! — dit Tarass ; et il entra dans la salle.
Nekhludov jeta un coup d’œil dans cette salle par la porte entr’ouverte. Elle était pleine d’hommes et de femmes, couchés sur les lits, et sur le plancher, entre les lits. Mais la salle suivante, celle des célibataires, était plus remplie encore, au point que les prisonniers s’y tenaient couchés à plusieurs sur un même lit. Au milieu de la salle, un groupe entourait un vieux forçat, qui paraissait distribuer quelque chose autour de lui. Le gardien expliqua à Nekhludov que c’était l’ancien du convoi, qui répartissait entre les prisonniers les sommes gagnées par eux aux cartes. Et, en effet, à peine le groupe eut-il aperçu le gardien que toutes les voix se turent, toutes les mains se baissèrent, tous les yeux prirent une expression mêlée de crainte et de malveillance.
Nekhludov reconnut, dans ce groupe, le forçat Fedorov, qui l’avait autrefois particulièrement intéressé dans la prison ; le forçat avait passé son bras autour du cou d’un jeune prisonnier blond, imberbe, et comme enflé, un petit être vicieux et répugnant, en compagnie duquel on le voyait toujours. Un autre forçat, qui se tenait la aussi, chauve et sans nez, avait été présenté à Nekhludov comme une des illustrations du convoi ; on racontait que, s’étant enfui du bagne, il avait tué son compagnon pour le manger. Ce misérable, debout à l’entrée du corridor, regardait Nekhludov d’un air hardi et moqueur, sans le saluer, comme faisaient la plupart des autres prisonniers.
Si familier que lui fût devenu ce spectacle, depuis plusieurs mois, Nekhludov ne pouvait jamais se trouver en présence de cette foule des condamnés sans éprouver, comme ce soir-là, un cruel sentiment de honte et presque de remords, le sentiment de sa propre culpabilité à l’égard de ces malheureux. Et cette honte et ce remords lui étaient d’autant plus cruels qu’ils s’accompagnaient, chez lui, d’un sentiment non moins invincible d’horreur et de répulsion. Il savait que, dans les conditions où ces malheureux s’étaient trouvés placés dès l’enfance, ils avaient dû fatalement devenir ce qu’ils étaient ; et cependant il ne pouvait s’empêcher de les mépriser et de les haïr, et de ressentir pour eux un dégoût profond.
— En voilà un dont les poches seraient bonnes à fouiller ! — dit une voix éraillée derrière Nekhludov, au moment où celui-ci s’approchait déjà de la porte de la salle voisine.
Et la foule des condamnés éclata de rire.
[modifier]
CHAPITRE X
Devant la porte des chambres réservées aux condamnés politiques, le gardien qui avait accompagné Nekhludov le quitta, en lui promettant de venir le chercher au moment du couvre-feu. À peine s’était-il éloigné que Nekhludov vit accourir vers lui, aussi vite que le lui permettait la chaîne qu’il traînait au pied, un forçat qui, se penchant à son oreille, lui dit, d’un air mystérieux :
— Il faut que vous interveniez, barine ! Ils ont tout à fait entortillé le petit. Ils l’ont soûlé. Aujourd’hui déjà, à l’appel, il s’est présenté sous le nom de Karmanov. Vous seul pouvez intervenir ! Nous, si nous essayions, ils nous tueraient !
Et, après avoir rapidement murmuré ces paroles en lançant autour de lui des regards effrayés, le forçat s’enfuit, se perdit dans la foule qui remplissait le corridor.
L’affaire dont il parlait consistait en ceci : un forçat nommé Karmanov avait décidé un jeune déporté, qui lui ressemblait de visage, à changer de nom avec lui, de telle sorte que c’était le forçat qui allait subir la déportation, et seulement pendant deux ans, tandis que le jeune garçon le remplacerait au bagne, sa vie durant.
Déjà, la semaine précédente, le même prisonnier avait prévenu Nekhludov des préparatifs de cette substitution, en lui demandant d’intervenir, s’il le pouvait, pour empêcher un crime aussi monstrueux. Ce prisonnier était d’ailleurs, pour Nekhludov, qui l’avait remarqué depuis le départ de Tomsk, une des figures les plus curieuses du convoi. C’était un paysan d’une trentaine d’années, grand et robuste, avec un nez épaté et de petits yeux ; il était condamné aux travaux forcés pour tentative de vol et d’assassinat. Il s’appelait Macaire Diévkin. Il avait raconté à Nekhludov que le crime pour lequel il était condamné était bien réel, mais n’avait pas été accompli par lui, Macaire : le crime avait été accompli par quelqu’un qu’il ne désignait que du nom de Lui, mais qui était évidemment le diable en personne.
Un jour, certain étranger était venu chez le père de Macaire et avait loué, moyennant deux roubles, un traîneau pour se rendre à un village situé à quarante verstes de là. Le père avait chargé son fils de conduire le traîneau. Et Macaire avait attelé son cheval, il s’était habillé et s’était mis en route. On s’était arrête dans une auberge, à mi-chemin, pour boire du thé. L’étranger avait appris à Macaire qu’il allait se marier avec une jeune fille du village où il se rendait, et qu’il portait sur lui, dans un portefeuille, cinq cents roubles, toute sa fortune. Dès qu’il avait appris cela, Macaire était sorti dans la cour de l’auberge, avait pris une hache et l’avait cachée sous la paille, au fond du traîneau.
« Aussi vrai que je crois en Dieu, barine, — racontait-il, — je ne sais pas pourquoi j’ai pris cette hache. C’est Lui qui m’a dit : prends la hache ! et moi je l’ai prise. On remonte en traîneau, on repart ; rien de mauvais ! À la hache, je n’y pensais plus. Nous approchons du village : encore six verstes. Il y a une côte à monter, à travers un bois ; je descends, pour ne pas fatiguer le cheval ; et voilà que Lui, il me murmure de nouveau à l’oreille : « Hé bien, à quoi penses-tu ? Au haut de la côte, une fois sorti du bois, il y aura du monde ; c’est le village qui commence. Et il emportera son argent ! Allons, pas de temps à perdre, c’est le moment ! » Je me penche vers le traîneau, comme pour arranger la paille, et la hache me saute, d’elle-même, dans la main. Et voila que l’homme se retourne : « Qu’est-ce que tu fais ? » qu’il me dit. Alors je lève la hache ; mais l’homme, un gaillard solide, s’élance à terre et me saisit la main. « Misérable, qu’il me dit, qu’est-ce que tu fais là ? » Et il me jette dans la neige ; et moi, je ne résiste pas, je me laisse faire. Il me lie les mains avec son mouchoir, me met dans le traîneau, me conduit tout droit chez le staroste. On me fourre en prison. On me juge. Tout le village me donne un certificat, comme quoi je suis un honnête homme, et qu’on n’a jamais rien eu à me reprocher. Le patron chez qui je servais me donne, lui aussi, un bon témoignage. Mais je n’avais pas les moyens de m’offrir un avocat ; j’en ai eu pour quatre ans de travaux forcés. »
Et voici que ce même homme, pour sauver un de ses compagnons, venait, à deux reprises, de révéler à Nekhludov un secret qui lui pesait sur la conscience : s’exposant ainsi à perdre la vie, car il savait que les prisonniers, s’ils découvraient son indiscrétion, l’étrangleraient infailliblement !
[modifier]
CHAPITRE XI
Les condamnés politiques occupaient deux petites salles, précédées d’une antichambre qui donnait sur le corridor. Dans cette antichambre, Nekhludov trouva Simonson, qui, accroupi près du poêle avec une bûche de sapin dans la main, paraissait très préoccupé d’allumer le feu.
En apercevant Nekhludov, il déposa un instant sa bûche pour lui tendre la main, sans se relever de sa position accroupie.
— Je suis heureux de ce que vous soyez venu, j’ai précisément besoin de causer avec vous ! — dit-il, avec sa mine sérieuse, regardant Nekhludov droit dans les yeux.
— Qu’y a-t-il donc ? — demanda Nekhludov.
— Je vous le dirai plus tard. En ce moment, je suis occupé !
Et Simonson, reprenant sa bûche, se remit à surveiller le feu, qu’il s’était chargé d’allumer d’après une méthode rationnelle de son invention.
Nekhludov allait entrer dans la première des deux chambres, lorsqu’il vit sortir, de l’autre chambre, la Maslova, portant dans un torchon un énorme paquet d’ordures et de poussière, qu’elle se préparait à jeter dans le poêle. Elle avait sa veste blanche, et des sabots aux pieds. Sa tête était couverte d’un fichu blanc, qui lui cachait la moitié du visage ; et, pour balayer plus à l’aise, elle s’était retroussée en relevant très haut les bords de sa jupe. Quand elle vit Nekhludov, elle rougit ; puis aussitôt elle mit à terre son paquet, s’essuya les mains en les frottant à sa jupe, et s’avança vers Nekhludov d’un air très animé.
— Vous faites le ménage ? — lui dit Nekhludov en lui serrant la main.
— Oui, j’ai repris mon ancien métier, — répondit-elle avec un sourire. — Et ce qu’il y a de saleté, ici, vous ne pouvez pas vous en faire l’idée ! Voilà plus d’une heure que nous balayons !
Elle se tourna vers Simonson.
— Eh bien, et le plaid, est-il sec ?
— Presque sec ! — répondit Simonson, en jetant sur la Maslova un regard qui frappa Nekhludov.
— Je viendrai le chercher dans un instant, et je vous apporterai encore d’autres choses à sécher, — lui dit la Maslova. Puis, s’adressant à Nekhludov :
— Tout le monde est réuni là ! — dit-elle, en lui désignant la première chambre.
Nekhludov ouvrit la porte de cette chambre et entra.
C’était une petite pièce oblongue, éclairée par une lampe de métal. Il y faisait plutôt froid, au contraire des autres salles ; mais on y respirait une insupportable odeur de poussière, de tabac et d’humidité. La lampe éclairait vivement le milieu de la pièce, laissant dans l’ombre les couchettes disposées le long des murs ; et c’est à peine si l’on distinguait les figures des condamnés assis sur ces couchettes.
Dans cette chambre se trouvaient réunis tous les condamnés politiques du convoi, à l’exception de Simonson et de deux autres hommes, qui avaient la charge de l’approvisionnement, et qui étaient allés chercher le souper.
Il y avait là Véra Efremovna Bogodouchovska, encore plus maigre et plus jaune qu’elle n’était dans la prison, avec ses énormes yeux effrayés et sa veine gonflée sur le front. Vêtue d’une veste grise, elle était assise devant un journal déplié, et s’occupait à entonner du tabac dans des tubes de papier à cigarettes.
Il y avait là une autre condamnée politique que Nekhludov connaissait, et qu’il aimait beaucoup, Émilie Rantzev. Préposée aux soins domestiques de la chambrée, elle excellait à revêtir celle-ci d’un charme tout particulier de douceur et d’intimité, même dans les conditions les plus difficiles. Assise, sous la lampe, les manches relevées, elle travaillait, de ses belles mains fines et légères, à laver et à essuyer les tasses et les soucoupes. Jeune encore, mais sans être jolie, son visage intelligent et bon avait le privilège de se transfigurer complètement quand elle souriait, et de prendre alors une expression joyeuse, vaillante, vraiment belle. C’est avec un de ces aimables sourires qu’elle accueillit Nekhludov.
— Nous vous croyions reparti pour la Russie ! — lui dit-elle.
Dans un coin, Nekhludov entrevit Marie Pavlovna, tenant sur ses genoux une fillette blonde qui ne cessait point de marmotter quelque chose, de sa douce voix d’enfant.
— Comme c’est bien que vous soyez venu ! Avez-vous vu Katia ? — demanda la jeune fille à Nekhludov. — Voici que notre petite famille s’est accrue d’un membre nouveau ! — ajouta-t-elle en montrant la fillette.
Anatole Kriltzov était là aussi. Maigre et pâle, il se tenait assis sur sa couchette, les jambes repliées sous lui, les mains enfoncées dans les manches de sa pelisse. De ses grands yeux creusés de phtisique, il regardait Nekhludov. Celui-ci allait s’approcher de lui, lorsque, sur son chemin, il rencontra un jeune homme roux et crépu, qui, tout en fouillant dans son sac, causait avec une jolie jeune femme qui lui souriait de toutes ses dents. Nekhludov s’empressa d’aller, d’abord, serrer la main de ce jeune homme ; non point qu’il eût pour lui une affection spéciale, mais au contraire parce que c’était le seul des condamnés politiques du convoi qui lui fût profondément et invinciblement antipathique : et il considérait la nécessité de le saluer comme un devoir pénible, dont il avait toujours hâte de se délivrer. Le jeune homme, Novodvorov, leva sur lui ses petits yeux, qui brillaient sous les verres de son lorgnon, et lui tendit sa main étroite et longue.
— Eh ! bien, êtes-vous toujours content de votre voyage ? — demanda-t-il avec une nuance visible d’ironie.
— Mais oui, cela m’intéresse beaucoup ! — répondit Nekhludov, affectant de n’avoir pas senti l’intention blessante que révélait la question de Novodvorov. Et il s’empressa de rejoindre Kriltzov.
Il affectait une mine indifférente ; mais la vérité est que les paroles de Novodvorov, et son évident désir de lui être désagréable, avaient brusquement détruit la disposition optimiste où il s’était senti depuis plusieurs jours. Il éprouvait maintenant une impression de gêne mêlée de tristesse ; et peu s’en fallait qu’il ne regrettât d’être venu.
— Et la santé ? — demanda-t-il à Kriltzov, en serrant sa main glacée et tremblante de fièvre.
— Merci, je vais assez bien. Mais je suis tout mouillé, et pas moyen de me réchauffer ! — dit Kriltzov, s’empressant de cacher sa main dans la manche de sa pelisse. — Sans compter que, dans cette chambre, il fait un froid de chien ! Deux carreaux sont cassés ; on aurait bien dû prendre la peine de les remplacer ! Et il désignait du doigt à Nekhludov deux vitres qui manquaient, dans la fenêtre grillée.
— Et vous, — reprit-i|, — pourquoi n’êtes-vous pas venu, tous ces jours passés ?
— On ne m’a pas laissé entrer. C’est aujourd’hui seulement que le nouvel officier s’est montré plus traitable.
— Traitable ? Ah ! bien oui, vous pouvez en parler ! Demandez donc à Macha ce qu’il a fait ce matin !
Marie Pavlovna, sans se lever de sa place, à l’autre extrémité de la salle, raconta à Nekhludov la scène qui avait eu lieu au sujet de la petite fille.
— Je suis d’avis que nous avons le devoir de signer une protestation collective, — s’écria, de sa voix tranchante, Véra Efremovna, en promenant de l’un à l’autre de ses compagnons son regard effrayé. — Déjà Vladimir Simonson à dit son fait à cette brute, mais j’estime que cela ne suffit pas.
— À quoi bon protester ? — dit Kriltzov, avec une grimace ennuyée. On sentait que, depuis longtemps déjà, le manque de simplicité de Véra Bogodouchovska l’agaçait, lui causait une véritable souffrance nerveuse.
— Vous cherchez Katia ? — poursuivit-il en se retournant vers Nekhludov. — Elle est toujours à travailler ! Elle a déjà fini de nettoyer nos effets, elle brosse maintenant les manteaux des femmes. Il n’y a que les puces dont elle n’arrivera jamais à nous débarrasser : les sales bêtes nous mangent, que c’est une pitié ! Et Macha, que fait-elle là-bas, dans son coin ? — demanda-t-il en essayant de se redresser pour regarder du côté de Marie Pavlovna.
— Elle est en train de peigner sa fille ! — dit Émilie Bantzev.
— Pourvu au moins qu’elle ne répartisse pas entre nous les poux qu’elle lui aura enlevés ! — reprit Kriltzov.
— Non, non, n’ayez pas peur,je fais les choses consciencieusement. D’ailleurs, la voici tout à fait propre ! — dit Marie Pavlovna. — Tenez, Émilie, prenez-la près de vous ! moi, je vais aller maintenant aider Katia.
La Rantzeva prit l’enfant, l’attira sur ses genoux avec une sollicitude maternelle, et lui donna un morceau de sucre.
Marie Pavlovna sortit ; et, au même instant, les deux condamnés qui étaient allés chercher le souper rentrèrent dans la salle.
[modifier]
CHAPITRE XII
Un des deux condamnés qui venaient d’entrer était un homme encore jeune, petit et sec, avec une pelisse courte et de hautes bottes. Il marchait d’un pas léger et rapide, portant à chaque main une grande théière pleine d’eau bouillante, et tenant sous chaque bras un pain enroulé dans une serviette.
— Ah ! et voici que notre prince lui-même a reparu ! — dit-il en posant les théières près des tasses soigneusement préparées par la Rantzeva. — Nous avons acheté des choses extraordinaires ! — poursuivit-il, après avoir ôté sa pelisse et l’avoir lancée, par-dessus les têtes, dans le coin de la pièce où était son lit. — Markel vous rapporte du lait et des œufs. Un vrai régal, quoi ! Et Émilie va nous servir tout cela, en l’embellissant encore de son esthétique propreté ! — ajouta-t-il avec un sourire à l’adresse de la Rantzeva.
Toute l’apparence extérieure de cet homme, ses mouvements, le son de sa voix, ses regards, tout chez lui exprimait un mélange de courage et de gaîté. Et, au contraire, son compagnon avait un aspect sombre et triste. C’était, lui aussi, un homme de petite taille, mais osseux, avec un visage gris aux mâchoires saillantes. Il était vêtu d’un vieux manteau ouaté et portait des galoches par-dessus ses bottes. Quand il se fut débarrassé du panier et du pot qu’il tenait en main, il salua froidement Nekhludov d’un signe de tête, en fixant sur lui ses larges yeux verts.
Tous deux, ces condamnés politiques, étaient sortis du peuple. Le premier, Nabatov, était un paysan ; le second, Markel, un ouvrier de fabrique. Mais, tandis que Markel n’était devenu révolutionnaire qu’à trente-cinq ans, Nabatov l’était presque depuis son enfance. À l’école de son village, il avait montré de telles dispositions qu’on l’avait envoyé au collège ; et là encore il avait toujours occupé les premières places. Il en était sorti avec une médaille d’or ; mais, au lieu d’entrer ensuite à l’université, il avait résolu de revenir dans le peuple, estimant que son devoir était de partager avec ses frères ce qu’il avait appris. Il s’était fait nommer greffier dans un grand village, avait prêté aux paysans ou leur avait lu toute sorte de livres, avait organisé chez eux une société de secours mutuels, et n’avait point tardé à être arrêté. On l’avait relâché, après huit mois de prison, mais dès lors la police avait eu l’œil sur lui. Lui, cependant, à peine remis en liberté, était allé dans un autre gouvernement, s’était fait nommer maître d’école dans un village, et avait recommencé son apostolat. Arrêté de nouveau, condamné à deux ans de prison, il n’avait fait que se fortifier dans ses convictions.
Au sortir de son second emprisonnement, il avait été déporté dans le gouvernement de Perm. Il y était resté sept mois, au bout desquels, pour avoir refusé de prêter serment au nouvel empereur, il avait été mis en prison de nouveau, et condamné à la déportation dans le gouvernement de Iakoutsk, au fond de la Sibérie. Ainsi il avait passé la moitié de sa vie dans les prisons ou l’exil. Mais toutes ces épreuves, loin de l’aigrir, lui avaient donné sans cesse plus d’entrain et plus d’énergie.
C’était un homme d’une résistance extrême, plein de santé physique et morale. En quelque lieu qu’il se trouvât, toujours il était également actif, vaillant, et gai. Jamais il ne regrettait le passé, jamais il ne cherchait à prévoir l’avenir : toutes les forces de son intelligence, de son habileté, de son sens pratique, il les appliquait au moment présent. Quand il était en liberté, il s’employait à poursuivre l’objet qu’il s’était proposé, c’est-à-dire l’instruction des paysans. Quand sa liberté lui était enlevée, il s’employait tout entier à améliorer, dans la mesure du possible, les conditions de la vie, aussi bien pour lui que pour son entourage.
Vivre pour autrui était d’ailleurs, chez lui, une nécessité naturelle. N’ayant pour son propre compte aucun besoin, pouvant parfaitement se passer de manger comme de dormir, c’était au profit des autres qu’il dépensait, d’instinct, son activité de robuste paysan. Et en toutes choses il était resté un vrai paysan : aisé, adroit de ses mains, infatigable, honnête sans effort, attentif aux sentiments et aux pensées de chacun.
Sa vieille mère, paysanne illettrée et superstitieuse, vivait encore ; et Nabatov, toutes les fois qu’il était remis en liberté, allait la voir. Il l’aidait dans tous les soins domestiques, il allait au cabaret avec ses anciens condisciples de l’école du village, il les accompagnait aux champs, il fumait avec eux des cigarettes, il se battait à coups de poings avec eux, sauf à leur expliquer, entre deux parties, comment ils étaient dupes de leur ignorance et de leur faiblesse.
Tout en rêvant de toute son âme une révolution au profit du peuple, il n’admettait point que cette révolution transformât le peuple en autre chose que ce qu’il était, ni même qu’elle modifiât beaucoup les conditions de sa vie : il espérait simplement que la révolution rendrait les paysans maîtres du sol, qu’elle les débarrasserait des propriétaires et des fonctionnaires. La révolution, suivant lui, et en cela il différait absolument d’avis avec Novodvorov, — la révolution ne devait point rompre complètement avec le passé, renouveler de fond en comble les mœurs et les habitudes, mais seulement mieux répartir le vénérable et précieux trésor des traditions nationales.
Paysan, il l’était jusque dans son attitude à l’égard de la religion. Jamais il ne s’inquiétait des problèmes métaphysiques, des principes premiers, de la vie future. Il répétait volontiers que Dieu était pour lui, comme pour Laplace, une hypothèse dont il ne voyait pas la nécessité. Peu lui importait de savoir de quelle façon l’univers avait commencé ; et le darwinisme, que la plupart de ses compagnons prenaient fort au sérieux, n’était à ses yeux qu’une fantaisie aussi gratuite que la création du monde en six jours.
Quant à la vie future, jamais non plus il n’y pensait : mais au fond de son cœur il portait une croyance qu’il avait héritée de ses parents, une croyance commune à tous les hommes qui vivent en contact avec la terre. Il croyait que de même que, dans le monde animal et végétal, rien ne périt et tout se transforme, de même l’homme ne périt point ; il ne fait que changer de vie. Il croyait cela, et de là venait qu’il regardait toujours la mort sans crainte ni colère. Mais il n’aimait pas à réfléchir sur cette croyance, et moins encore à en parler. Il n’aimait qu’à travailler ; et toujours il s’occupait de questions pratiques, et s’efforçait d’amener ses compagnons à faire comme lui.
D’une toute autre espèce était son compagnon, l’ouvrier Markel. Celui-là était entré dans une usine dès l’âge de quinze ans ; et dès l’âge de quinze ans il avait commencé à fumer et à boire pour étouffer le sentiment d’humiliation qui était en lui. Ce sentiment était né en lui certain soir de Noël, où la femme du maître de l’usine l’avait invité à une fête offerte aux enfants de ses ouvriers. Markel et ses camarades avaient eu, en cadeau, qui un sifflet, qui une pomme, qui une noix dorée, tandis qu’on avait donné aux enfants du maître de l’usine des jouets merveilleux, qui devaient coûter au moins cinquante roubles chacun.
Markel avait cependant continué, pendant vingt ans, à mener la vie ordinaire de l’ouvrier. Il avait trente-cinq ans lorsqu’il avait fait connaissance avec une étudiante révolutionnaire, qui s’était engagée comme ouvrière pour se livrer à la propagande. Cette jeune femme lui avait prêté des brochures et des livres, s’était mise à discuter avec lui, lui avait ouvert les yeux sur sa position, et sur les causes de cette position, et sur les moyens de l’améliorer.
Quand Markel avait vu la possibilité de s’affranchir lui-même et d’affranchir les autres de la cruelle oppression dont il souffrait depuis l’enfance, l’injustice de cette oppression lui était apparue encore plus vivement ; et, à son désir d’affranchissement s’était joint un profond désir de vengeance contre ceux qui l’avaient injustement opprimé.
La possibilité de l’affranchissement pour lui-même et les autres, on lui avait assuré qu’elle viendrait de la science. Et Markel s’était passionnément évertué à acquérir la science. La science ne lui avait-elle pas déjà révélé l’injustice de la position où il se trouvait ? Elle seule, évidemment, lui permettrait maintenant de faire cesser cette injustice. Et la science, en outre, avait à ses yeux pour avantage de l’élever au-dessus des autres hommes, ce qui avait toujours été sa secrète ambition. Aussi avait-il cessé de fumer et de boire, pour consacrer à l’étude tous ses instants de loisir.
La révolutionnaire continuait à correspondre avec lui et admirait de plus en plus l’étonnante ardeur avec laquelle il se repaissait des connaissances les plus diverses. Et le fait est qu’en deux ans Markel avait appris la géométrie, l’algèbre, l’histoire, avait lu toute sorte d’ouvrages de critique et de philosophie, mais surtout s’était assimilé toute la littérature socialiste contemporaine.
La-dessus, la révolutionnaire avait été arrêtée : on avait trouvé chez elle des lettres de Markel, et celui-ci, à son tour, avait été arrêté. Dans le gouvernement de Vologda, où il avait été déporté, il avait fait connaissance avec Novodvorov, avait lu encore une foule de livres, avait appris une foule de choses, qu’il avait oubliées au fur et à mesure, et était devenu sans cesse plus ardent dans son socialisme. Autorisé, après quelques mois, à revenir dans son pays, il s’était mis à la tête d’une grève qui avait abouti à l’incendie d’une usine et à l’assassinat du directeur. De nouveau il avait été arrêté ; et il allait maintenant en Sibérie, condamné à la déportation pour le reste de sa vie.
En matière de religion, il se montrait aussi radical qu’en matière d’économie politique. S’étant convaincu de la fausseté des croyances où il avait été élevé, et étant parvenu à s’en affranchir, d’abord avec crainte, puis avec enthousiasme, il éprouvait comme un désir de se venger de tous ceux qui l’avaient tenu dans l’erreur. Il ne cessait point de parler avec haine des popes, et de railler amèrement les dogmes religieux.
Il avait des habitudes d’ascète ; et, comme tous ceux qui ont été entraînés au travail depuis l’enfance, il était adroit de ses mains et infatigable aux exercices physiques ; mais, au contraire de Nabatov, il méprisait ces exercices, et le travail manuel sous toutes ses formes. À l’étape comme en prison, il cherchait à se créer le plus de loisirs possible, afin de pouvoir continuer à s’instruire, ce qui lui paraissait sans cesse davantage la seule occupation honorable et utile. Il était en train d’étudier, en ce moment, le premier tome du Capital de Marx ; il cachait le volume, au fond de son sac, et veillait sur lui comme sur le plus précieux des trésors.
Pour ses compagnons, il se montrait indifférent et réservé, sauf pour Novodvorov, à qui il s’était passionnément attaché, et dont il tenait toutes les opinions, sur tous les sujets, comme l’essence même de la vérité.
La femme lui apparaissait comme le principal obstacle à l’œuvre d’émancipation sociale, et au libre développement de l’intelligence : aussi éprouvait-il pour les femmes un mépris absolu. Il faisait cependant exception pour la Maslova, en qui il voyait un exemple typique de l’exploitation des classes inférieures par les supérieures. Il lui témoignait, en toutes circonstances, beaucoup d’égards ; et c’est pour le même motif qu’il ne manquait pas une occasion de faire voir à Nekhludov toute l’antipathie qu’il avait pour lui.
[modifier]
CHAPITRE XIII
Le poêle avait fini par s’allumer tout à fait, la salle s’était réchauffée, le thé était versé dans les verres et les tasses, et l’on avait étalé, près du thé, toutes les friandises du souper : du pain blanc et du pain de seigle, des œufs durs, du beurre, de la tête de veau et des pieds de veau. Tout le monde s’était rapproché de la couchette qui servait de table, et l’on buvait et l’on mangeait, et l’on bavardait. Assise sur un coffre, la Rantzeva remplissait son emploi de dame de la maison. Seul Kriltzov ne s’était point mêlé au groupe ; il avait ôté sa pelisse mouillée pour s’envelopper dans un plaid qu’on venait de lui faire sécher ; et, étendu sur sa couchette, il causait amicalement avec Nekhludov.
Après le froid et l’humidité de la route, après la saleté et le désordre qu’on avait trouvés en arrivant à l’étape, après la peine qu’on avait dû se donner pour tout mettre en ordre et pour préparer le souper, ce souper, et le thé chaud, et la bonne chaleur de la salle mettaient tous les condamnés dans une disposition d’esprit joyeuse et bienveillante.
Les cris, les injures, le grossier vacarme des condamnés de droit commun, qu’ils entendaient de l’autre côté du mur, fortifiaient encore en eux, par contraste, cette agréable sensation de bien-être et d’intimité. Ils avaient l’impression d’être comme isolés sur une île, au milieu de l’océan ; et cette impression les exaltait, leur causait une sorte d’ivresse intellectuelle, où ils oubliaient tout à fait l’horreur de leur situation pour se laisser aller librement à leurs rêves.
Et puis, ainsi que cela arrive toujours entre de jeunes hommes et de jeunes femmes, surtout quand ils se trouvent forcés de vivre en commun, toute sorte de liaisons sentimentales s’étaient établies entre eux, conscientes ou inconscientes, ouvertes ou cachées. Tous, ou du moins presque tous, ils étaient amoureux. Novodvorov était amoureux de la jolie et souriante Grabetz. C’était une jeune étudiante, d’humeur fort peu réfléchie, et parfaitement indifférente aux problèmes révolutionnaires. Mais elle avait cédé à l’influence de son temps, s’était compromise dans certain complot, et avait été condamnée à la déportation. Et de même que, à l’université, sa principale préoccupation avait été de se faire faire la cour par les étudiants, de même elle ne s’était point préoccupée d’autre chose depuis son emprisonnement. À présent elle était toute heureuse, parce que Novodvorov s’était épris d’elle, et qu’elle même était devenue amoureuse de lui.
Véra Efremovna Bogodouchovska, très sentimentale, et qui avait passé toute sa vie à aimer sans espoir, soupirait secrètement tantôt pour Nabatov, tantôt pour Novodvorov. Et c’était aussi quelque chose comme de l’amour qu’éprouvait Kriltzov à l’égard de Marie Pavlovna ; ou plutôt il l’aimait très réellement, à la façon dont les hommes aiment les femmes ; mais, connaissant ses opinions au sujet de l’amour, il s’ingéniait à cacher son sentiment sous des dehors d’amitié et de reconnaissance.
Nabatov, lui aussi, était amoureux. Une étrange liaison s’était formée entre lui et Émilie Bantzev : une liaison d’ailleurs tout innocente, car, de même que Marie Pavlovna était, de toute son âme, une véritable jeune fille, de même la Rantzeva était le type de la femme, de l’épouse parfaite.
À seize ans, encore en pension, elle s’était éprise de Rantzev, qui était alors étudiant à l’université de Pétersbourg. Trois ans après, elle s’était mariée avec lui. Puis Rantzev, pour avoir pris part à des troubles universitaires, avait été déporté ; elle avait interrompu ses études de médecine pour le suivre ; et, comme il était devenu révolutionnaire, elle l’était tout de suite devenue aussi. Si son mari n’avait pas été à ses yeux le plus beau, le plus intelligent et le meilleur de tous les hommes, elle ne l’aurait pas aimé et ne se serait pas mariée avec lui. Mais l’ayant aimé et s’étant mariée avec lui parce qu’il était, à ses yeux, le plus beau, le plus intelligent et le meilleur des hommes, elle eût jugé monstrueux de concevoir la vie autrement que lui. Et lui, d’abord, il avait conçu la vie comme devant être consacrée à l’étude : de sorte que, elle aussi, elle avait considéré l’étude comme l’occupation idéale, et s’était mise à étudier la médecine. Puis son mari était devenu révolutionnaire : elle était devenue révolutionnaire. Elle était aussi capable que chacun de ses compagnons d’expliquer comment le régime social actuel était injuste, et comment tout homme avait le devoir de lutter contre lui, pour le remplacer par un régime nouveau, où la personnalité humaine pourrait se développer librement, etc. Et elle croyait de tout son cœur que c’étaient là ses propres sentiments et pensées ; mais, en réalité, elle pensait seulement que ce que pensait son mari était la vérité ; et son unique rêve, son unique plaisir, était de s’unir pleinement à l’âme de son mari.
À la suite de nouveaux troubles où elle avait pris part, on l’avait séparée de son mari et de son enfant ; et cette séparation lui avait été très cruelle. Mais elle la supportait avec fermeté, sachant qu’elle la supportait et pour son mari, et pour cette œuvre qui était certainement digne de tous les sacrifices, puisque son mari se sacrifiait pour elle. En pensée, elle restait toujours avec son mari ; et de même qu’elle n’avait aimé personne avant lui, elle ne pouvait aimer désormais personne autre que lui. Mais l’affection pure et dévouée de Nabatov la touchait et lui faisait plaisir. Lui, homme essentiellement moral, et habitué à vaincre ses désirs, il s’efforçait de traiter Émilie comme une sœur ; et cependant dans ses rapports avec elle, transparaissait par instants quelque chose de plus que l’affection d’un frère pour une sœur ; et ce quelque chose les inquiétait tous deux et leur faisait secrètement plaisir.
Ainsi personne, dans le groupe, n’était affranchi des préoccupations amoureuses, à l’exception de Marie Pavlovna et de l’ouvrier Markel.
[modifier]
CHAPITRE XIV
Attendant le moment où, après le souper, il pourrait s’entretenir en particulier avec Katucha, comme il faisait toujours quand il venait passer la soirée à l’étape, Nekhludov restait assis près de Kriltzov et causait avec lui.
Il lui raconta, entre autre chose, la façon dont il avait été abordé par le forçat Macaire, et tout ce qu’il savait de l’histoire de ce malheureux. Kriltzov l’écoutait avec attention, fixant obstinément sur lui ses grands yeux brillants.
— Oui, c’est ainsi ! — dit-il tout à coup. — Je pense souvent à ce qu’il y a d’étrange dans notre situation. Nous allons en Sibérie avec ces gens-là : que dis-je ? c’est pour ces gens-là que nous y allons. Et cependant non seulement nous ne les connaissons pas, mais nous ne cherchons même pas à les connaître. Et eux, pour comble, ils nous détestent et nous considèrent comme leurs ennemis. N’est-ce pas affreux ?
— Il n’y a là rien d’affreux ! — déclara Novodvorov, qui s’était rapproché du lit de Kriltzov. — Les masses sont toujours grossières et incultes, elles n’ont jamais de respect que pour la force ! — poursuivit-il de sa voix sonore. — Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui détient la force : ces gens-la respectent le gouvernement et nous détestent. Demain, si c’est nous qui prenons le pouvoir, ce sera nous qu’ils respecteront…
Au même instant on entendit, dans la salle voisine, des coups frappés sur le mur, des bruits de chaînes, des cris et des hurlements. On battait quelqu’un, qui appelait au secours.
— Les entendez-vous, ces bêtes féroces ? Quel rapport voudriez-vous qu’il y eût entre elles et nous ? — dit tranquillement Novodvorov.
— Des bêtes féroces, dis-tu ? — Or, voici justement que Nekhludov vient de me raconter ce qu’a fait un de ces hommes !
Et Kriltzov, d’un ton irrite, répéta le récit de Nekhludov, disant comment le forçat Macaire avait risqué sa vie pour sauver un de ses compagnons.
— Est-ce là le fait d’une bête féroce ? — demanda-t-il ?
— Sentimentalité ! — fit Novodvorov avec son sourire ironique. — Comme si nous pouvions comprendre les pensées de ces gens-là et les motifs de leurs actes ! Ce que tu prends pour de l’héroïsme, c’est peut-être simplement de la haine pour un autre forçat !
— Et toi, jamais tu ne veux voir rien de bien chez les autres ! — s’écria Marie Pavlovna, qui tutoyait tous ses compagnons.
— Pourquoi verrais-je ce qui n’existe pas ?
— Comment ne pas admirer un homme qui s’expose volontairement à une mort affreuse ?
— J’estime, — déclara sèchement Novodvorov, — que, si nous voulons accomplir notre œuvre, la première condition doit être de ne pas rêver et de voir toujours les choses comme elles sont.
Markel, fermant le livre qu’il lisait sous la lampe, s’était rapproché, lui aussi, et recueillait pieusement toutes les paroles de l’homme qu’il avait pris pour son maître. Et Novodvorov poursuivait, d’un ton résolu et solennel, comme s’il faisait une conférence.
— Notre devoir, — disait-il, — est de tout faire pour le peuple, mais de ne rien attendre de lui. Le peuple doit être l’objet de nos efforts, mais il ne saurait collaborer avec nous, aussi longtemps du moins qu’il restera dans son état présent d’inertie. Rien ne serait plus illusoire que d’espérer du peuple le moindre concours, jusqu’au jour où s’accomplira son évolution intellectuelle, l’évolution à laquelle nous le préparons.
— Quelle évolution ? — demanda Kriltzov, se relevant sur sa couchette. — Nous faisons profession de lutter contre le despotisme ; mais est-ce qu’une telle façon d’agir n’est pas un despotisme aussi révoltant que celui que nous prétendons détruire ?
— Où vois-tu là du despotisme ? — répondit, sans s’émouvoir, Novodvorov. — Je dis seulement que je connais la voie que doit suivre le peuple pour se développer, et que je puis lui indiquer cette voie.
— Mais qui te permet d’affirmer que cette voie que tu lui indiques est la bonne ? — N’est-ce pas au nom des mêmes principes qu’a été organisée l’Inquisition ? N’est-ce pas au nom des mêmes principes que la Révolution Française a commis ses crimes ? Elle aussi, elle croyait avoir trouvé dans la science l’indication de la seule voie qui fût bonne à suivre.
— Le fait que d’autres se sont trompés ne prouve pas nécessairement que je doive me tromper aussi. Et puis il n’y a pas d’analogie à établir entre les niaiseries des idéologues et les données positives de la science économique…
La forte voix de Novodvorov remplissait toute la salle. Personne n’osait l’interrompre.
— À quoi bon toujours se quereller ? — dit Marie Pavlovna quand il eut fini.
— Et vous, quel est votre avis là-dessus ? — demanda Nekhludov à la jeune fille.
— Je suis d’avis qu’Anatole a raison, et que nous n’avons pas le droit d’imposer nos idées au peuple !
— Voilà une singulière façon de comprendre notre rôle ! — fît Novodvorov. Et, allumant une cigarette, il s’éloigna, d’un air fâché.
— C’est plus fort que moi, je ne puis pas causer avec lui sans me mettre hors de moi ! — murmura Kriltzov à l’oreille de Nekhludov.
Et Nekhludov ne put se défendre de penser qu’il éprouvait, lui aussi, le même sentiment.
[modifier]
CHAPITRE XV
Malgré la considération qu’avaient pour Novodvorov tous ses compagnons, malgré toute sa science et la haute opinion qu’il avait de lui-même, Nekhludov le regardait précisément comme le type de ces révolutionnaires qui, étant naturellement au-dessous du niveau moyen, ne pouvaient que perdre à se trouver dans le milieu où ils se trouvaient. Il reconnaissait que, au point de vue intellectuel, Novodvorov était bien mieux doué que la moyenne des révolutionnaires ; mais il sentait que sa vanité et son égoïsme, devenus excessifs sous l’effet des circonstances de sa vie, avaient depuis longtemps stérilisé son intelligence.
Toute l’activité révolutionnaire de Novodvorov, — et bien que celui-ci sût toujours la justifier éloquemment, en lui prêtant les motifs les plus admirables, — apparaissait à Nekhludov comme uniquement fondée sur l’ambition, le désir de dominer et de se faire valoir. Doué d’une aptitude extraordinaire à s’assimiler et à exprimer clairement les idées d’autrui, Novodvorov, d’abord, s’était sans peine imposé à l’admiration de tous, dans les milieux où cette aptitude est particulièrement appréciée. Au collège, puis à l’université, ses maîtres et ses condisciples avaient rendu hommage à sa supériorité ; et il s’était senti parfaitement satisfait. Mais quand, ses études achevées, cette situation avait pris fin, il n’avait pu se résigner à y renoncer ; et c’est pour dominer de nouveau, dans une autre sphère, qu’il avait brusquement changé d’opinions : de libéral progressiste qu’il avait été jusque-là, il était devenu ardent révolutionnaire.
L’absence complète, en lui, des qualités morales et esthétiques qui produisent le doute et l’hésitation lui avait permis de prendre vite, dans le parti révolutionnaire, cette place de chef qu’il convoitait par-dessus toute chose. Dès qu’il avait arrêté une résolution, jamais il ne doutait, jamais il n’hésitait ; et, par suite, il avait toujours la certitude de ne pas se tromper. Tout lui paraissait simple, clair, incontestable. Et, avec l’étroitesse de ses vues, le fait est que toutes ses idées étaient simples et claires, car, comme il aimait à le répéter, on n’avait qu’à être logique pour discerner infailliblement le vrai du faux.
Sa confiance en lui-même était si grande que personne ne pouvait l’approcher sans subir sa domination ou sans être forcé de lui résister. Et, comme il avait affaire surtout à des jeunes gens, qui prenaient sa confiance en lui-même pour de la profondeur de pensée, la plupart de ses compagnons s’étaient soumis à sa domination, de sorte qu’il n’avait point tardé à obtenir une énorme popularité dans les cercles révolutionnaires.
Il prêchait la nécessité de préparer par tous les moyens une révolution qui devait lui permettre de s’emparer du pouvoir et de convoquer une Assemblée Constituante. Il avait déjà rédigé le programme de réformes qu’il dicterait à cette assemblée ; et il était pleinement convaincu que ce programme résoudrait définitivement toutes les questions, et que rien ne pourrait s’opposer à sa réalisation.
Ses compagnons le craignaient, ils estimaient sa hardiesse et sa décision ; mais ils ne l’aimaient pas. Et lui, de son côté, il n’aimait personne. Tout homme qui avait quelque qualité personnelle lui apparaissait comme un rival ; et volontiers, s’il l’avait pu, il aurait ôté aux autres hommes toutes leurs qualités, simplement pour les empêcher de détourner de son propre mérite l’attention publique. Il n’avait de complaisance que pour ceux qui s’inclinaient devant lui. C’est ainsi que, dans le trajet du convoi, il ne faisait bonne mine qu’à l’ouvrier Markel, qui avait aveuglément adopté toutes ses idées, et à deux femmes qu’il devinait éprises de lui, Véra Efremovna et la jolie Grabetz.
En principe, Novodvorov était partisan de l’émancipation de la femme ; mais, en fait, il regardait toutes les femmes comme des créatures stupides et ridicules, à l’exception de celles dont il était amoureux, et qu’il tenait alors pour des êtres extraordinaires dont lui seul avait su juger la perfection. Il avait ainsi aimé, tour à tour, un grand nombre de femmes ; et deux fois même il avait vécu maritalement avec des maîtresses : mais, les deux fois, il avait quitté ses maîtresses, ayant constaté que ce qu’il éprouvait pour elles n’était pas le véritable amour. Il se préparait, maintenant, à contracter une nouvelle union avec la Grabetz.
Il méprisait Nekhludov, parce que celui-ci, suivant son expression, « faisait des manières » avec la Maslova ; mais, en réalité, il le méprisait et le haïssait parce que, loin de partager ses idées sur les moyens de remédier aux défauts de la société, Nekhludov avait sur ce point une idée à lui, traitant les questions sociales « en prince », c’est-à-dire en imbécile. Et Nekhludov se rendait compte de ces sentiments de Novodvorov à son égard ; et il sentait, à son grand chagrin, que, malgré les dispositions bienveillantes où il se trouvait pour le moment, rien au monde ne pouvait l’empêcher d’éprouver, lui aussi, à l’égard de cet homme, un mélange de mépris et de malveillance.
[modifier]
CHAPITRE XVI
On avait fini de souper et de prendre le thé. Nekhludov s’apprêtait à aborder la Maslova, lorsqu’il entendit, dans la salle voisine, la voix du gardien-chef. Puis un grand silence se fit, dans la salle et dans le corridor. La porte s’ouvrit, et le gardien-chef entra avec deux gardiens pour procéder à l’appel du soir. Il compta, un à un, tous les condamnés politiques, lisant leurs noms sur une liste, tandis que l’un des gardiens les touchait du doigt.
L’appel achevé, le gardien-chef se tourna vers Nekhludov et lui dit, avec un mélange de respect et de familiarité :
— Maintenant, prince, vous devez vous en aller. On n’a pas le droit de rester ici après le couvre-feu.
Mais Nekhludov, qui savait ce que ces paroles signifiaient, s’approcha du vieillard et lui glissa dans la main un billet de trois roubles, qu’il tenait tout prêt.
— Allons, je ne peux pas vous forcer ! Restez encore un moment !
Le gardien-chef allait sortir, lorsque entra dans la salle un autre gardien, en compagnie d’un prisonnier, grand et maigre, avec une large tache bleue sur l’œil.
— Je viens chercher la petite ! — dit le prisonnier.
— Ah ! voilà papa ! — s’écria une légère voix d’enfant, et une petite tête blonde apparut derrière le groupe formé par la Rantzeva, Marie Pavlovna et Katucha, qui toutes trois travaillaient à coudre une robe neuve pour la fillette, avec l’étoffe d’un jupon de la Rantzeva. — Viens, petite, viens te coucher ! — disait doucement le forçat.
— Elle se trouve bien ici ! — répondit Marie Pavlovna, considérant avec pitié le visage meurtri du pauvre homme. — Laissez-la-nous !
— La dame me fait une robe neuve, une belle robe rouge, papa ! — fit l’enfant, en montrant à son père l’ouvrage d’Émilie Rantzev.
— Veux-tu dormir chez nous ? — lui demanda celle-ci en la caressant.
— Je veux bien. Mais je veux que papa dorme aussi avec moi.
La Hantzeva sourit, d’un de ces bons sourires qui la rendaient belle.
— Ton père est forcé d’aller dormir dans l’autre salle ! Mais il nous permettra bien de te garder prés de nous, n’est-ce pas ? — dit-elle en se tournant vers le père.
— Arrangez-vous comme vous voudrez ! — déclara le gardien-chef ; et il sortit avec les trois gardiens.
À peine les gardiens étaient-ils sortis que Nabatov s’approcha du père de la petite fille et lui dit, en lui posant sa forte main sur l’épaule :
— Dis donc, frère, est-ce vrai que Karmanov veut changer de nom avec un déporté ?
Le tranquille visage du forçat prit soudain une expression sombre, et ses yeux s’abaissèrent.
— Nous n’avons entendu parler de rien ! Dieu sait quels mensonges on invente ! — répondit-il. Puis, sans relever les yeux : — Eh bien, Aniutka, reste donc à faire la princesse avec les belles dames ! — ajouta-t-il ; et il sortit précipitamment.
— Il sait tout : ce que vous a dit ce Macaire est certainement vrai ! — dit Nabatov en s’adressant à Nekhludov.
Et là-dessus tous se turent, craignant de voir recommencer les querelles.
Simonson, qui de toute la soirée n’avait rien dit et était resté étendu sur sa couchette, se leva tout à coup, d’un mouvement décidé. Se frayant un chemin à travers les groupes, il s’approcha de Nekhludov.
— Pouvez-vous, maintenant, m’accorder un instant d’entretien ?
— Mais, sans doute ! — lui répondit Nekhludov ; et il se leva pour le suivre.
En voyant Nekhludov se lever, la Maslova rougit. Brusquement elle détourna la tête.
— Voici de quelle affaire j’ai à vous parler ! — commença Simonson, après avoir conduit Nekhludov dans la petite antichambre. Cette antichambre était, à ce moment, toute remplie de l’effrayant vacarme que faisaient les condamnés de droit commun, dans le corridor et dans la salle voisine. Nekhludov, assourdi, fronça les sourcils ; mais Simonson, évidemment, n’entendait rien.
— Connaissant vos rapports avec Catherine Mikaïlovna, — poursuivit-il, en fixant ses bons yeux ronds droit dans les yeux de Nekhludov, — je me crois tenu…
Mais, ayant dit cela, il dut s’interrompre, parce qu’au même moment, tout contre la porte, deux voix se mirent à crier ensemble, se disputant :
— On te dit que ce n’est pas moi, cochon ! — criait l’une d’elles.
— Rends-le moi, sale bête ! — criait l’autre. Tout à coup Marie Pavlovna se montra dans l’antichambre.
— Est-ce que cela a le sens commun, de venir causer ici ? — dit-elle. — Entrez plutôt dans notre chambre, je crois qu’elle est vide.
Elle introduisit Simonson et Nekhludov dans la seconde des deux salles, une petite pièce carrée, ou couchaient les femmes de la section. La pièce, cependant, n’était pas vide : la Bogodouchovska s’y trouvait, étendue sur son lit, la tête tournée contre le mur.
— Elle a la migraine ; elle dort, et ne vous entendra pas ! Moi, je m’en vais, — dit Marie Pavlovna.
— Au contraire, tu me feras plaisir en restant, — fit Simonson. — Je n’ai de secrets pour personne, mais surtout je n’en ai pas pour toi !
— Soit, comme tu voudras, — fit Marie Pavlovna, et, s’asseyant sur un des lits, avec ses mouvements d’une grâce enfantine, elle s’apprêta à écouter l’entretien des deux hommes.
— Voici en quoi consiste l’affaire dont je veux vous parler, — répéta Simonson. — Connaissant vos rapports avec Catherine Mikaïlovna, je me crois tenu de vous mettre au courant de mes propres rapports avec elle.
— Qu’est-ce à dire ? — demanda Nekhludov, saisi d’une brusque frayeur.
— Le fait est que je voudrais me marier avec Catherine Mikaïlovna…
— Vraiment ? — s’écria Marie Pavlovna en levant sur Simonson ses beaux yeux bleus.
— Et j’ai résolu de lui demander si elle consentirait à devenir ma femme, — poursuivit Simonson.
— Que puis-je y faire ? Cela ne dépend que d’elle ! — déclara sèchement Nekhludov.
— Oui, mais je sais qu’elle ne me répondra pas sans votre permission.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que, aussi longtemps que ne sera pas tranchée la question de vos rapports avec elle, Catherine Mikaïlovna ne voudra prendre aucun parti.
— Pour ce qui me touche, — dit Nekhludov, — la question est toute tranchée. l’ai voulu faire ce que je croyais mon devoir ; et puis j’ai essayé aussi d’adoucir autant que possible la situation de la Maslova ; mais, à aucun prix, je ne voudrais m’imposer à elle, ni la gêner dans ses décisions.
— Sans doute, mais elle ne veut pas de votre sacrifice !
— Il n’y a là nul sacrifice !
— Je sais que sa résolution sur ce point est inébranlable !
— Mais alors, à quoi bon vouloir vous entretenir avec moi ? — demanda Nekhludov.
— Il faut que, vous aussi, vous reconnaissiez que vous renoncez à vous occuper d’elle !
— Comment pourrais-je reconnaître que je ne dois pas faire ce que j’estime être mon devoir ? La seule chose que je puisse lui dire, c’est que, bien que moi-même je ne sois pas libre vis-à-vis d’elle, elle est tout à fait libre, elle, vis-à-vis de moi !
Simonson resta quelques minutes sans répondre, réfléchissant.
— Soit, — reprit-il — je lui dirai cela. Mais, au moins, ne croyez pas que je sois amoureux d’elle ! Je l’aime comme j’aimerais une sœur, une amie qui aurait beaucoup souffert et que je voudrais consoler. Je ne désire rien d’elle, rien que de pouvoir lui venir en aide, adoucir sa posi…
Malgré l’émotion qui l’étreignait lui-même, Nekhludov ne put s’empêcher de sentir que la voix de Simonson était toute tremblante.
— Adoucir sa position, — reprenait Simonson. — Elle ne veut pas accepter votre aide, mais peut-être consentira-t-elle à accepter la mienne. Si elle y consent, je demanderai à être envoyé dans la ville où elle fera sa peine. Quatre ans, c’est vite passé ! Je vivrai près d’elle, et peut-être parviendrai-je à lui rendre la vie moins dure…
De nouveau il s’arrêta, tout prêt à sangloter.
— Que puis-je vous dire ? — fit Nekhludov. — Je suis heureux qu’elle ait trouvé un protecteur tel que vous…
— Ah ! voilà ce que je voulais savoir ! — s’écria Simonson. — Je voulais savoir si, connaissant mes sentiments pour Catherine Mikaïlovna, connaissant à quel point je souhaite son bien, vous regarderiez comme un bien pour elle son mariage avec moi ?
— Eh bien, oui ! — répondit Nekhludov d’un ton résolu.
— C’est à elle seule que je pense ! Je désire seulement que cette âme souffrants trouve un peu de repos ! — dit alors Simonson, en regardant Nekhludov d’un regard si humble, si suppliant, si enfantin, que jamais personne aurait pu s’attendre à trouver un tel regard chez un homme d’ordinaire aussi sombre et aussi réservé.
Puis, soudain, il se rapprocha de Nekhludov, lui saisit la main, lui sourit timidement, et le baisa sur les joues.
— Je vais lui dire tout cela, je vais lui dire tout cela ! — lui dit-il ; et il sortit de la chambre.
[modifier]
CHAPITRE XVII
— Hé bien ! — dit Marie Pavlovna quand Simonson fut sorti, — hé bien voilà ! Il est amoureux, follement amoureux ! Qui se serait attendu à cela, à ce que Vladimir Simonson devint amoureux, tout comme le plus banal des collégiens ? C’est stupéfiant ! Et je dois même dire que j’en suis un peu fâchée ! — ajouta-t-elle à demi sérieusement.
— Mais elle, Katia ? Que croyez-vous qu’elle pense de tout cela ? — demanda Nekhludov.
— Elle ?
Et Marie Pavlovna s’arrêta pour réfléchir un instant, comme si elle cherchait à formuler sa réponse le plus clairement possible.
— Elle ? Voyez-vous, son passé ne l’empêche pas de garder une des natures les plus droites que je connaisse… Elle a des sentiments plus délicats que nous toutes… Elle vous aime, elle vous aime beaucoup ; et elle serait très heureuse de pouvoir vous rendre au moins un service négatif, en vous empêchant de vous embarrasser d’elle. À ses yeux, son mariage avec vous serait une chute affreuse, pire que tout son passé ; et je suis convaincue que, par suite, jamais elle n’y consentira. Votre présence ici est pour elle une cause continue d’épouvante.
— Mais alors que me conseillez-vous ? De disparaître ? — demanda Nekhludov.
Marie Pavlovna sourit de son doux sourire.
— Eh bien, oui, en partie !
— Et comment pourrais-je disparaître en partie ?
— Je m’aperçois que je n’ai pas répondu à votre première question, — reprit-elle, cherchant évidemment à détourner l’entretien. — Je voulais vous dire que Katia doit certainement s’être rendu compte de cet amour exalté que Simonson éprouve pour elle, bien que lui, jamais, ne lui en ait parlé. Comme vous savez, je ne m’entends pas beaucoup à ces questions-là ; mais j’ai l’impression que ce sentiment n’est rien d’autre que l’amour le plus ordinaire, malgré tous les beaux semblants dont il est revêtu. Vladimir prétend que son amour est tout platonique, qu’il a pour effet de relever en lui l’énergie, au lieu de la rabaisser. Mais, moi, je sens bien que, au fond, ce n’est rien de tout cela, que c’est simplement un désir physique, comme celui qui attire Novodvorov vers Lubka Grabetz…
Et Marie Pavlovna allait s’étendre sur ce thème, qui lui était cher ; mais Nekhludov l’interrompit.
— Enfin, que me conseillez-vous de faire ? — demanda-t-il.
— Je crois que vous devriez tout d’abord parler de tout cela avec Katia. S’expliquer à fond, c’est toujours la meilleure méthode. Entendez-vous avec Katia ! Voulez-vous que je vous l’envoie ici ?
— Oui, je vous en prie ! — dit Nekhludov.
Et Marie Pavlovna sortit.
D’étranges sentiments agitaient l’âme de Nekhludov, — pendant qu’il restait seul dans la petite chambre, entendant près de lui le souffle régulier de Vera Efremovna, et, plus loin, le vacarme incessant des condamnés de droit commun. Ce que venait de lui dire Simonson avait pour avantage de l’affranchir de l’obligation qu’il avait prise sur lui, et qui, bien souvent, dans les derniers temps encore, lui avait semblé effrayante et lourde. Et cependant ce que venait de lui dire Simonson non seulement lui était désagréable, mais le faisait souffrir comme jamais peut-être il n’avait souffert.
Et sa souffrance provenait de mille causes diverses dont lui-même n’avait que vaguement conscience. Elle provenait, par exemple, de ce que la proposition de Simonson avait enlevé à sa conduite envers Katucha le caractère exceptionnel qu’elle avait eu jusqu’alors à ses propres yeux et aux yeux du monde. Car, si un autre homme, et un homme tel que celui-là, n’ayant aucune obligation vis-à-vis de la jeune femme, consentait à unir sa destinée à la sienne, c’était donc que le sacrifice accompli par lui, Nekhludov, n’avait rien eu de si héroïque ! Et la souffrance de Nekhludov avait aussi pour cause la simple jalousie : il s’était tant accoutumé à la pensée d’être aimé de Katucha que la possibilité qu’elle aimât un autre homme le torturait comme une déception. Et Nekhludov souffrait aussi de voir détruits ses projets et ses plans : il avait longuement préparé la façon dont il vivrait près de Katucha, dont il lui tiendrait compagnie et veillerait sur elle jusqu’à l’expiration de sa peine ; si maintenant elle se mariait avec Simonson, sa présence auprès d’elle deviendrait inutile, et il aurait à donner à sa vie un nouvel objet. Ainsi toute sorte de tristes pensées se pressaient en lui, lorsque la porte s’ouvrit, et que Katucha entra dans la chambre. Le vacarme, dans la salle voisine, devenait sans cesse plus assourdissant : évidemment quelque chose d’anormal devait s’y passer.
D’un pas rapide, sans lever les yeux, Katucha s’avança près de Nekhludov.
— Marie Pavlovna m’a dit que vous aviez à me parler ! — murmura-t-elle d’un air embarrassé.
— Oui, Katucha, j’ai à te parler ! Assieds-toi ! Vladimir Ivanovitch vient d’avoir avec moi un entretien à ton sujet.
Elle s’était assise, avait posé ses mains sur ses genoux, et était parvenue à se donner une apparence de calme ; mais aussitôt que Nekhludov eut nommé Simonson, elle tressaillit, et devint toute rouge.
— Et que vous a-t-il dit ? — demanda-t-elle.
— Il m’a dit qu’il voulait se marier avec toi.
Le visage de la jeune femme se contracta, comme sous l’effet d’une vive souffrance. Mais elle ne dit rien, et se contenta de baisser de nouveau les yeux.
— Il me demande mon consentement, ou tout au moins mon avis, — reprit Nekhludov. — Et moi je lui ai dit que tout dépendait de toi, que toi seule devais décider.
— Eh ! pourquoi tout cela ? — s’écria-t-elle en fixant sur Nekhludov ce pénétrant regard de ses yeux un peu louches, qui, de tout temps, avait fait sur lui une impression profonde.
Tous deux restèrent ainsi, une courte minute, à se regarder dans les yeux. Et ce regard leur apprit plus de choses à l’un et à l’autre que bien des paroles.
— C’est toi seule qui dois décider ! — répéta Nekhludov.
— Qu’ai-je à décider ? — s’écria-t-elle. — Tout est décidé depuis longtemps !
— Non non, Katucha, tu dois décider si tu acceptes la proposition de Vladimir Ivanovitch !
— Est-ce que je puis me marier, moi, un gibier de bagne ? Pourquoi irais-je encore perdre la vie de Vladimir Ivanovitch ? — dit la jeune femme d’une voix frémissante.
— Mais, si tu l’aimes ? — fit Nekhludov.
— Eh ! laissez-moi, mieux vaut ne pas parler ! — répondit-elle ; sur quoi, se levant, elle s’enfuit hors de la chambre.
[modifier]
CHAPITRE XVIII
Rentrant dans la grande salle, après son entretien avec Katucha, Nekhludov trouva tout le monde en émoi. Nabatov, qui allait partout, observait tout, s’informait de tout, venait de faire une découverte extrêmement intéressante pour ses compagnons. Il avait découvert, sur un mur, une inscription provenant du révolutionnaire Petline, qui avait été condamné, deux ans auparavant, aux travaux forcés à perpétuité. On croyait que ce Petline était déjà depuis longtemps en Sibérie ; et voici que l’inscription laissée par lui sur le mur prouvait qu’il avait fait partie d’un convoi tout récent.
L’inscription était rédigée ainsi :
« Je suis passé par ici le 17 août 18…, avec un convoi de condamnés de droit commun. Nevierov devait partir avec moi ; mais il s’est pendu à Kasan, dans un accès de folie. Moi, je vais bien, de corps et d’esprit, et suis plein d’espoir dans l’avenir de notre cause. — Petline. »
On échangeait des conjectures sur les motifs du retard apporté au départ de Petline, et surtout sur les motifs du suicide de Nevierov. Seul Kriltzov se taisait, avec une mine recueillie, fixant dans le vide, devant lui, ses yeux enfiévrés.
— Mon mari m’a dit que déjà, dans la forteresse, Nevierov commençait à voir des fantômes ! — dit la Rantzeva.
— Oui, un poète, un fantaisiste ! Ces gens-là ne supportent pas le régime de la solitude ! — déclara Novodvorov d’un ton méprisant. — Moi, quand on m’a mis en cellule, je me suis sévèrement interdit de laisser travailler mon imagination ! Je me suis fixé un emploi du temps, que j’ai suivi avec une précision ponctuelle. Aussi ai-je très bien supporté la cellule !
— Supporter la cellule ? La chose ne vaut même pas qu’on s’en vante ! Moi, bien souvent, je me suis senti heureux quand on m’a fourré en cellule ! — s’écria Nabatov avec un bon sourire, s’efforçant évidemment de faire diversion et de chasser le souffle de tristesse qu’il voyait répandu autour de lui. — En liberté, on s’inquiète de tout, on se demande si on ne va pas se faire du tort à soi-même, et en faire aux autres, et compromettre le succès de l’œuvre ; tandis que, une fois en cellule, on ne se sent plus responsable de rien : on peut respirer librement. On n’a plus qu’à rester assis et à fumer des cigarettes.
— Tu as connu intimement Nevierov ? — demanda Marie Pavlovna à Kriltzov, dont le visage s’était de nouveau contracté, et dont les mains avaient recommencé à trembler, depuis les paroles de Novodvorov.
— Nevierov, un fantaisiste ? — fit Kriltzov, élevant autant qu’il pouvait sa voix essoufflée. — Nevierov, vois-tu, c’était un de ces hommes dont on dit que la terre en produit peu de pareils ! C’était un homme admirable, un homme transparent à force de franchise ! incapable non seulement de mentir, mais de cacher la moindre de ses pensées. Et une peau si fine que la moindre égratignure le blessait jusqu’à l’âme. Tous les nerfs à fleur de peau… Oui, une nature délicate, riche, une belle nature. Ah ! celui-là n’était pas comme… Mais à quoi bon parler !
Il se tut un moment, mais on voyait que l’irritation grandissait en lui.
— Les hommes de l’espèce de Nevierov, — reprit-il sur un ton amer et malveillant, — se demandent avec angoisse ce qui vaut le mieux, si mieux vaut instruire d’abord le peuple et ne changer qu’ensuite les formes de sa vie, ou si mieux vaut changer d’abord les formes de sa vie ; ils se demandent par quel moyen ils doivent lutter, si c’est par la propagande pacifique ou par le terrorisme. Et voilà pourquoi on les appelle des « fantaisistes » ! Tandis que ceux qui les appellent ainsi, ceux-la ne se demandent rien, ils ne discutent rien, ils ne s’inquiètent pas de savoir si leur action ne va pas coûter la vie à des dizaines, des centaines d’hommes, et de quels hommes ! Au contraire, que les meilleurs périssent, c’est ce qu’ils désirent ! Et en effet les meilleurs périssent ! Herzen disait que la proscription des Décabristes avait eu pour effet d’abaisser le niveau social de la Russie. Et ensuite on a proscrit Herzen, et ceux de son temps. Maintenant ce sont les Nevierov qu’on excommunie.
— On ne parviendra pourtant pas à supprimer tout le monde ! — dit Nabatov. — Quelques-uns se trouveront toujours encore là, pour le règlement final !
— Non, pas un seul ne restera si nous laissons faire ces gens-là ! — s’écria Kriltzov, de plus en plus furieux.
— Émilie, donne-moi une cigarette !
—Tu n’es pas bien, ce soir ! — lui dit Marie Pavlovna. — Je t’en prie, retiens-toi de fumer !
— Laisse-moi ! — répliqua-t-il avec colère ; et il alluma une cigarette. Mais, dès la première bouffée, il se remit à tousser et à étouffer. Il resta quelques instants à reprendre haleine, puis, s’animant de nouveau :
— Ce n’est pas ainsi, non, ce n’est pas ainsi que nous avions conçu l’œuvre. Nous raisonnions, nous cherchions les meilleures méthodes, tandis que…
— Eux aussi sont pourtant des hommes ! — risqua la Rantzeva.
— Non, ce ne sont pas des hommes, ceux qui peuvent agir et penser de cette façon… On devrait les exterminer comme des punaises, les faire sauter… Oui, voilà ce qu’on devrait… parce que…
Il commençait une nouvelle phrase, lorsque soudain son visage devint d’un rouge vif, en même temps qu’un terrible accès de toux le renversa sur son oreiller. Et l’on vit couler de ses lèvres un flot de sang.
Nabatov se précipita dans le corridor, pour demander de la neige. Marie Pavlovna, s’approchant de Kriltzov, lui présenta un flacon de gouttes de valériane ; mais lui, les yeux fermés, il repoussa le flacon de sa main décharnée ; et, longtemps il se tint immobile, sans parvenir à rattraper son souffle.
Quand enfin la neige et des compresses d’eau froide l’eurent suffisamment remis pour permettre à ses compagnons de le dévêtir et de le coucher, Nekhludov prit congé et sortit dans le corridor, ou le gardien-chef l’attendait depuis longtemps.
Les condamnés de droit commun avaient à présent fini leur vacarme, et la plupart dormaient. Non seulement ils dormaient sur les couchettes et sous les couchettes, et sur le plancher, et devant les portes ; mais beaucoup d’entre eux, n’ayant point trouvé de place à l’intérieur des salles, s’étaient couchés dans le corridor, nus, avec leurs sacs sous leurs têtes, et couverts de leurs vêtements en guise de couvertures.
Les salles et le corridor résonnaient de ronflements. Et partout, sur le sol, s’étalaient d’étranges figures humaines, à demi cachées sous les grands manteaux. Seuls ne dormaient pas quelques forçats, qui, dans un recoin du corridor, jouaient aux cartes, à la lueur d’une chandelle. Et Nekhludov vit encore un autre homme qui ne dormait pas, un vieux forçat, qui, assis tout nu sous la lampe, cherchait des poux dans ses vêtements. En comparaison de la puanteur fétide de ce corridor, Nekhludov eut l’impression d’avoir respiré l’air le plus pur dans la salle réservée aux condamnés politiques.
Il finit cependant par se frayer un chemin jusqu’à l’extrémité du corridor, s’avançant avec précaution, pour ne pas écraser les dormeurs qui barraient le passage. Trois prisonniers, qui sans doute n’avaient pu trouver de place même dans le corridor, s’étaient couchés devant l’entrée, sous le cuveau à ordures. L’un d’eux était un idiot, que Nekhludov avait déjà souvent rencontré ; un autre était un petit garçon de dix ans ; il dormait comme dorment les enfants, les deux mains à plat sous la joue, et, du cuveau plein d’excréments, le liquide empesté suintait sur lui.
Dans la cour de l’étape, Nekhludov s’arrêta, et, déployant sa poitrine, longtemps il aspira avec délice l’air glacé de la nuit.
[modifier]
CHAPITRE XIX
Le ciel, si noir deux heures auparavant, s’était maintenant parsemé d’étoiles ; les flaques de boue avaient gelé en beaucoup d’endroits : et ainsi Nekhludov n’eut pas trop de peine à regagner son auberge. Il frappa à la fenêtre : le garçon aux larges épaules vint lui ouvrir et le fit entrer.
À droite, dans le corridor, Nekhludov entendit le ronflement des cochers, dans une pièce sans lumière ; devant lui, dans la cour, il entendit le bruit continu, régulier, d’une troupe de chevaux mangeant de l’avoine. À gauche, il vit ouverte la porte de la grande salle, où une lampe brûlait devant l’image sainte ; et une étrange odeur s’exhalait de cette salle, une odeur d’eau-de-vie et de sueur mélangées.
Nekhludov monta dans sa chambre, ôta son manteau, et s’étendit sur un divan, avec son oreiller de peau sous la tête. Et là, tout enveloppé dans son plaid de voyage, il revit en imagination les spectacles divers où il venait d’assister. Mais surtout il revit, avec une intensité extraordinaire, le spectacle du petit garçon dormant la tête posée sur les mains, près du cuveau à ordures qui suintait sur lui.
L’entretien qu’il venait d’avoir avec Simonson et Katucha l’avait bouleversé : il sentait qu’un événement s’était produit dans sa vie, un événement imprévu et d’une extrême gravité. Mais il sentait aussi que cet événement nouveau était trop grave et trop imprévu pour qu’il pût encore y penser de sang-froid ; et, par tous les moyens, il s’efforçait de n’y point penser, chassant aussitôt tous les souvenirs qui pouvaient se rapporter à sa propre situation et à celle de la jeune femme. Et avec d’autant plus d’intensité il se représentait le sommeil des prisonniers dans le puant corridor, mais surtout l’innocent sommeil du petit garçon, étendu entre les deux forçats.
Autre chose est de savoir que quelque part, très loin, certains hommes s’occupent à en torturer d’autres, à leur infliger toutes les variétés de la souffrance et de l’humiliation, et autre chose est d’assister, durant trois mois, au spectacle de cette torture, de voir journellement infliger ces souffrances et ces humiliations. C’est ce dont se rendait compte à présent Nekhludov. Vingt fois, au cours de ces trois mois, il s’était demandé : « Est-ce moi qui suis fou, et qui vois des choses que les autres ne voient pas ; ou bien est-ce les autres qui sont fous, ceux qui font ou tolèrent les choses que je vois ? » Or les autres hommes étaient si absolument unanimes non seulement à tolérer ces choses qui étonnaient Nekhludov, mais à les considérer comme importantes et nécessaires, qu’il ne pouvait admettre que tous ils fussent fous ; et, d’autre part, il ne pouvait admettre qu’il fût fou lui-même, car ses idées lui semblaient tout à fait claires et suivies. De sorte qu’il ne savait toujours pas à quelle solution il devait s’arrêter.
Du moins se représentait-il sans cesse plus nettement la signification générale de ce qu’il avait vu, durant ces trois mois. Et voici sous quelle forme il se la représentait :
Il avait l’impression, d’abord, que, entre tous les hommes qui vivaient en liberté, la magistrature et l’administration choisissaient les plus ardents, les plus éveillés, en un mot les plus vivants, mais aussi les moins prudents et les moins rusés ; et que ces hommes, sans être plus coupables ni plus dangereux que ceux qui restaient en liberté, se voyaient enfermés dans des prisons, des étapes, des bagnes, où on les maintenait durant des années dans l’oisiveté, loin de la nature, de la famille, du travail, c’est-à-dire en dehors de toutes les conditions normales de la vie humaine.
En second lieu, Nekhludov avait l’impression que ces hommes, dans les prisons, étapes, etc., se voyaient soumis à toute une série d’humiliations, — chaînes aux pieds, menottes, tête rasée, costume de prison, — qui n’avaient d’autre objet que de détruire en eux ce qui constitue les principaux mobiles de la vie morale pour la grande moyenne des hommes, c’est-à-dire le souci du respect d’autrui, la honte, le sentiment de la dignité humaine.
En troisième lieu, Nekhludov avait l’impression qu’en exposant ces hommes à un danger constant de maladie ou de mort on les plaçait dans cette disposition d’esprit où l’homme le meilleur et le plus moral se trouve porté, par l’instinct de conservation, à commettre et à justifier les actes les plus cruels et les plus immoraux.
En quatrième lieu, Nekhludov avait l’impression qu’en obligeant ces hommes à ne subir jour et nuit d’autre compagnie que celle d’êtres foncièrement dépravés, — assassins, voleurs, incendiaires, — on les obligeait à subir eux-mêmes l’épidémie de cette dépravation.
Et Nekhludov se disait encore que, en traitant ces hommes comme on le faisait, en se livrant à leur égard à toutes sortes de mesures monstrueuses, en séparant les parents des enfants et les maris des femmes, en offrant une prime à la dénonciation, etc., c’était comme si l’on eût cherché à prouver à ces hommes que toutes les formes de la violence, de la cruauté, de la bestialité, non seulement n’étaient pas défendues, mais étaient même recommandées par la loi, quand elles rapportaient un profit : d’où ressortait la conclusion que toutes ces choses étaient tout particulièrement permises à des hommes privés de leur liberté, et se trouvant dans le pire dénûment.
« On dirait, en vérité, songeait Nekhludov, que cet ensemble de mesures a été inventé à dessein pour propager de la façon la plus sûre, chez les hommes les plus vivants de la nation, la dépravation et le vice ; et cela de manière à ce que la dépravation et le vice se répandissent ensuite dans la nation tout entière. Tous les ans, des milliers d’êtres humains se trouvent ainsi pervertis, dépouillés de leurs sentiments naturels, contraints à la pratique des actions les plus monstrueuses ; et quand on a achevé de les pervertir, on les relâche, pour qu’ils puissent propager dans la nation entière les germes malfaisants dont on les a imprégnés. »
Déjà dans la prison où il avait retrouvé Katucha, et plus tard sur tout le trajet du convoi, à Perm, à Ekaterinenbourg, à Tomsk, à toutes les étapes, Nekhludov avait vu se produire les effets de ce qu’il ne pouvait considérer autrement que comme un vaste plan de démoralisation nationale. Il avait vu des natures simples, moyennes, pénétrées des traditionnelles notions morales du paysan et du chrétien, il les avaient vues se dépouiller par degré de ces notions, pour acquérir en échange d’autres notions qui consistaient surtout à admettre la légitimité de toute violence et de tout déshonneur. Devant le spectacle des traitements infligés aux prisonniers, ces natures en étaient venues à tenir pour des mensonges tous les principes de justice et de charité que leur religion leur avait enseignés ; et elles en avaient conclu qu’elles-mêmes pouvaient se dispenser de suivre ces principes.
Chez un grand nombre des prisonniers du convoi, Nekhludov avait observé des exemples de cette dépravation : chez Fédorov, chez Macaire, et même chez Tarass, qui, après deux mois de cohabitation avec les forçats, avait fini par prendre beaucoup de leurs habitudes de sentir et de s’exprimer. Nekhludov l’avait entendu, notamment, parler avec admiration du vieux forçat qui se vantait d’avoir tué et mangé son compagnon de fuite. Et il songeait que, sous l’effet de ces traitements infligés aux prisonniers, le paysan russe arrivait, en quelques mois, au même état de perversion où se trouvaient amenés, après des siècles de pourriture morale, les intellectuels qui glorifiaient et prêchaient les doctrines de Nietzsche.
Et Nekhludov lisait bien, dans les livres, que cet ensemble de mesures dont il voyait la conséquence trouvait sa justification dans la nécessité où l’on était d’écarter de la société certains membres dangereux, ou encore de les effrayer, ou encore de les corriger. Mais rien de tout cela n’avait aucun rapport avec la réalité. Au lieu d’écarter de la société les membres dangereux, on ne faisait qu’y propager la dépravation. Au lieu d’effrayer ces membres, on ne faisait que les encourager, en leur donnant l’exemple de la cruauté et de l’immoralité, et d’ailleurs en leur assurant une vie de paresse et de débauche qui leur plaisait assez pour qu’une foule de vagabonds sollicitassent comme une faveur d’être mis en prison. Au lieu de corriger ces membres dangereux, on ne faisait que les contaminer, systématiquement, de tous les vices.
« Mais alors, pourquoi fait-on tout cela ? » se demandait Nekhludov, et il ne trouvait toujours pas de réponse.
Et ce qui l’étonnait le plus, c’est que tout cela ne se faisait point d’une manière provisoire, par suite d’un malentendu, mais se faisait d’une manière continue et réfléchie, et depuis de longs siècles, avec cette seule différence que, jadis, on arrachait les narines aux prisonniers et qu’on les conduisait sur des radeaux, tandis qu’à présent on leur mettait des menottes, on leur crevait les yeux à coups de poings, et on les faisait voyager en bateau à vapeur.
Nekhludov trouvait aussi des auteurs pour lui dire que les mesures qui l’indignaient résultaient simplement de l’insuffisance des lieux de détention, et d’une mauvaise organisation qui n’allait point tarder à être améliorée. Mais cette réponse-là non plus ne le satisfaisait point : car il sentait trop que le mal qui le révoltait ne dépendait pas seulement de l’insuffisance du nombre des prisons, ni de tel ou tel défaut d’organisation. L’expérience lui prouvait que ce mal grandissait d’année en année, malgré les soi-disant progrès de la civilisation. Il savait que, cinquante ans auparavant, les convois de prisonniers n’offraient pas au même degré le spectacle de l’abrutissement et de la dépravation, bien qu’on n’eût pas alors de chemins de fer ni de bateaux à vapeur pour les conduire à travers la Russie. Et il ne pouvait lire sans un mélange de dégoût et d’inquiétude ces descriptions de prisons modèles, rêvées par les sociologues, où les condamnés seraient éclairés, chauffés, nourris. fouettés et exécutés à l’électricité.
Et Nekhludov s’indignait de penser que des juges et des fonctionnaires touchaient tous les ans de grosses sommes, extorquées au peuple, simplement pour lire, dans des livres écrits par d’autres juges et fonctionnaires comme eux, les moyens d’expédier certains hommes dans des endroits lointains, de façon à en être débarrassés pendant quelque temps, mais de façon aussi à ce que ces hommes périssent à coup sûr, moralement, sinon physiquement. Et, à mesure qu’il étudiait de plus près les prisons et les étapes, Nekhludov comprenait que tous les vices répandus parmi les prisonniers, l’ivrognerie, le jeu, la violence, l’impudicité, que tous ces vices n’étaient nullement la manifestation d’un prétendu « type criminel », inventé par des savants au service de l’autorité, mais qu’ils étaient la conséquence directe de l’aberration monstrueuse en vertu de laquelle certains hommes s’étaient arrogé le droit de juger et de punir d’autres hommes. Nekhludov comprenait que le cannibalisme du vieux forçat n’avait pas eu son origine au bagne, ni dans le désert, mais bien dans les ministères, les commissions, et les chancelleries. Il comprenait que ce qui se passait au bagne n’était que l’aboutissement de ce qui se passait dans ces sphères supérieures, et que des hommes comme son beau-frère, par exemple, n’avaient rien à faire avec la justice ni avec le bien de la nation, qu’ils se vantaient de servir, mais que leur unique préoccupation était d’acquérir les roubles qu’on leur payait pour accomplir ces basses besognes, d’où résultait tant de souffrance et de dépravation.
« Au fait, est-ce que tout cela ne serait pas vraiment la conséquence d’un malentendu ? Est-ce qu’on ne pourrait pas s’arranger pour garantir à tous ces fonctionnaires leurs traitements et même pour leur offrir une prime, à la condition qu’ils s’abstinssent désormais de ces néfastes besognes que les malheureux se croient tenus d’accomplir pour gagner leur argent ? » Ainsi songeait Nekhludov ; et c’est au milieu de ces songeries que le sommeil vint enfin le prendre, au petit jour, en dépit des punaises qui, depuis qu’il s’était couché, couraient autour de lui comme des fourmis dans une fourmilière.
[modifier]
CHAPITRE XX
Le lendemain matin, vers neuf heures, quand Nekhludov se réveilla, la corpulente hôtesse lui remit une enveloppe qu’avait apportée pour lui, depuis deux heures déjà, un des soldats attachés à l’étape. C’était un billet écrit par Marie Pavlovna.
La jeune fille annonçait à Nekhludov que l’accident arrivé la veille à Kriltzov était beaucoup plus sérieux qu’on ne l’avait cru. « Nous avons eu l’idée de le faire rester ici un jour ou deux et d’y rester avec lui ; mais on ne nous l’a point permis ; de telle sorte que nous l’emmenons avec nous ; mais nous avons bien peur. Ne pourriez-vous pas obtenir que, si son état le force à rester à S… (c’était l’étape suivante du convoi), un de nous soit autorisé à rester près de lui ? Si, par hasard, cette autorisation était de nouveau refusée, et si vous jugiez que, en devenant la femme de Kriltzov, je pourrais avoir la permission de rester près de lui, je n’ai pas besoin de vous dire que je consentirais fort bien à cette formalité. »
Nekhludov fit atteler sa voiture et se hâta de préparer sa valise. Il n’avait pas encore fini de boire son second verre de thé quand il entendit, sur le sol gelé de la route, sonore comme le pavé, retentir le bruit des roues de la troïka qui venait le chercher. Il paya sa note, monta dans la voiture, et dit au cocher d’aller aussi vite que possible, afin de rejoindre au plus tôt le convoi.
Et le fait est qu’après une heure de bon trot il vit devant lui, sur la route, la file noire des voitures qui emmenaient, avec les bagages de tout le convoi, les prisonniers malades et les condamnés politiques. L’officier, comme la veille, était parti en avant pour diriger et surveiller la marche des piétons. Derrière les voitures, et tout autour d’elles, sur les deux côtés de la route, des soldats marchaient d’un pas vif et gai, en hommes qui avaient bu un bon coup avant de partir.
Les voitures étaient en grand nombre, au moins une vingtaine. Dans les dernières, celles que Nekhludov rencontra d’abord, se trouvaient entassés, six par six, les condamnés de droit commun ; dans les premières se tenaient, trois par trois, les condamnés politiques. Novodvorov voyageait en compagnie de Markel et de la Grabetz ; Émilie Rantzev et Nabatov avaient près d’eux la femme enceinte à qui Marie Pavlovna avait cédé sa place. Enfin, dans une troisième voiture, Nekhludov vit Kriltzov étendu sur une couche de paille, avec des coussins sous la tête ; près de lui était assise, sur le rebord de la voiture, Marie Pavlovna.
Nekhludov ordonna à son cocher de s’arrêter, descendit de sa voiture,et s’approcha de celle où était Kriltzov. Les soldats qui entouraient la voiture lui firent signe d’avoir à s’écarter ; mais il était accoutumé déjà à ne tenir aucun compte de ce genre d’avertissements ; et en effet les soldats, après leur première protestation, le laissèrent marcher près de la voiture aussi longtemps qu’il voulut.
Enveloppé dans sa pelisse et coiffé de sa casquette de peau d’agneau, avec un mouchoir noué autour de la bouche, Kriltzov semblait avoir encore maigri et pâli. Ses yeux, seuls vivants dans tout son visage, brillaient d’un éclat qui les faisait paraître agrandis démesurément. Sans cesse secoué par les cahots de la voiture, il regardait devant lui avec une expression de vive souffrance ; et quand Nekhludov lui demanda comment il se sentait, il se borna à fermer un instant les yeux, puis tourna la tête d’un air irrité. Toutes les énergies de son être, évidemment, il les concentrait à supporter les chocs de la voiture.
Marie Pavlovna, dès qu’elle avait aperçu Nekhludov, lui avait adressé un regard où il avait lu clairement toute son inquiétude ; mais, aussitôt après, elle s’était mise à lui parler du ton le plus calme et le plus enjoué qu’elle pouvait.
— Une bonne nouvelle ! — s’était-elle écriée, assez haut pour dominer le bruit des roues. — Figurez-vous que l’officier aura eu honte ! Il a fait enlever les menottes au père de la petite fille, ce matin, et l’a autorisé à porter son enfant. Moi, c’est Véra qui a consenti à me céder sa place ! Et voilà comment je roule en voiture, tandis qu’elle marche à pied, devant nous, avec Simonson et Katia.
Puis il y eut plusieurs minutes de silence ; et tout à coup Kriltzov, repoussant le mouchoir qui lui couvrait la bouche, prononça quelques mots que ni Marie Pavlovna, ni Nekhludov ne parvinrent à entendre. Le malade les regarda alors d’un regard impatienté, et de nouveau ferma les yeux, faisant effort sur lui-même pour ne point tousser. Marie Pavlovna se pencha sur lui, tendit son oreille ; et Kriltzov, se redressant, murmura :
— Maintenant je me sens beaucoup mieux ! Si je ne prends pas froid, je suis tiré d’affaire !
Puis, se tournant vers Nekhludov avec un pénible sourire :
— Eh ! bien, et où en est le problème des trois corps ? Avez-vous trouvé une solution ?
Nekhludov le regardait avec anxiété, ne comprenant pas ce qu’il voulait dire ; mais Marie Pavlovna lui expliqua que les savants appelaient ainsi un problème concernant les relations astronomiques du soleil, de la terre, et de la lune, et que Kriltzov, la veille déjà, avait imaginé par plaisanterie de comparer à ce problème celui des relations sentimentales de Nekhludov, de Simonson et de la Maslova. Kriltzov fit un signe de tête pour confirmer l’explication de la jeune fille.
— La solution ne dépend pas de moi ! — dit Nekhludov.
— Vous avez reçu mon billet ? Vous ferez ce que je vous ai demandé ? — demanda Marie Pavlovna.
— Comptez sur moi ! — répondit Nekhludov.
Puis, croyant voir que le visage de Kriltzov se contractait de nouveau, comme si cet entretien où il ne pouvait prendre part l’eût importuné, Nekhludov s’écarta et regagna sa voiture. L’allusion de Kriltzov lui avait remis en mémoire sa propre situation, qu’il s’était, depuis la veille, efforcé d’oublier ; et un désir lui était venu de rejoindre au plus vite Katucha, pour avoir avec elle un entretien décisif. De nouveau il ordonna au cocher de faire trotter ses chevaux, et c’est avec un serrement de cœur qu’il aperçut devant lui, après deux ou trois verstes de course, le fichu bleu qui couvrait la tête de la Maslova. La jeune femme marchait à l’arrière du convoi, en compagnie de Véra Efremovna et de Simonson, qui paraissait en train d’expliquer quelque chose à ses deux compagnes, avec force gestes de ses longs bras maigres.
Quand Nekhludov les eut rejoints, les deux femmes le saluèrent en souriant, et Simonson ôta sa casquette avec un empressement tout particulier. Mais Nekhludov, en les voyant ainsi réunis, ne se sentit pas le courage de leur parler. Au moment de faire arrêter sa voiture, il se ravisa : et il ne tarda pas à dépasser le convoi, qui se traînait le long de la route avec son accompagnement ordinaire de cris, de rires, et de bruits de chaînes.
La route que suivait sa voiture le conduisit dans une sombre forêt, où des bouleaux et des mélèzes offrirent à ses yeux les mille nuances diverses du jaune de leurs feuilles. Puis la forêt disparut ; des deux côtés de la route s’étendirent d’immenses champs ; et, dans le lointain, Nekhludov aperçut les coupoles et les croix dorées d’un monastère.
Cependant le jour s’était brusquement égayé, les nuages s’étaient dispersés, le soleil avait surgi au-dessus des champs ; et le givre, et la boue gelée de la route, et les coupoles et les croix brillaient doucement ; et cette lumière faisait paraître plus immense encore l’étendue des plaines, jusqu’à la ligne bleue des montagnes barraient l’horizon.
Enfin la troïka entra dans un grand village, faubourg de la ville où se rendait Nekhludov. La rue de ce village était pleine de passants, russes et étrangers, montrant une variété extraordinaire de costumes et de coiffures. Des groupes bavardaient, se querellaient, riaient, devant la porte des boutiques, des hôtelleries et des cabarets. Des chariots se traînaient lourdement, ou se tenaient arrêtés au milieu du chemin. Tout faisait sentir le voisinage de la ville.
Après s’être redressé sur son siège, de façon à se montrer sous l’aspect le plus avantageux, le cocher fouetta ses chevaux, et réussit à leur faire traverser en courant la longue rue du village, malgré cette foule qui la remplissait. La troïka ne s’arrêta que sur la rive d’un fleuve, qui séparait le village de la ville, et que l’on traversait sur un large bac.
Le bac se trouvait alors au milieu du fleuve, s’avançant vers la rive où était Nekhludov. Une vingtaine de chariots étaient là qui l’attendaient ; mais les deux hommes qui conduisaient le bac firent signe au cocher de Nekhludov qu’il pourrait faire entrer sa voiture avant toutes les autres. Et quand le bac fut rempli, ils fermèrent la barrière qui y donnait accès, sans s’inquiéter des protestations des nombreux charretiers dont les voitures n’avaient put trouver place.
Et, lentement, le bac se mit à glisser à la surface de l’eau, sans autre bruit que celui des vagues se brisant sur ses bords, et, par moments, celui des sabots de chevaux frappant le plancher.
[modifier]
CHAPITRE XXI
Nekhludov se tenait debout au bord du bac, les yeux fixés sur l’eau rapide du fleuve. Son imagination lui représentait, tour à tour, deux images : l’image de Kriltzov, agonisant sur la paille de la voiture avec son regard irrité, et l’image de Katucha, marchant d’un pas alerte le long de la route, en compagnie de Wladimir Simonson.
Et l’une de ces deux images, celle de Kriltzov ne se résignant pas à la mort, était effrayante et lamentable ; l’autre image, celle de Katucha ayant trouvé pour l’aimer un homme tel que Simonson, et marchant dans la voie du bien du même pas alerte dont elle marchait le long de la route, cette image-là n’avait en soi rien que de gai et de réconfortant. Et cependant les deux images étaient pour Nekhludov également cruelles, et il ne parvenait pas à les chasser de son esprit, et elles s’y mêlaient, pour produire une impression totale de lourde tristesse.
De la ville, le vent apporta le son argentin d’une cloche, annonçant quelque office. Le cocher de Nekhludov et tous les autres passagers se découvrirent et firent le signe de la croix. Seul un petit vieillard en haillons resta couvert et se tint immobile, les mains derrière le dos.
— Eh bien, et toi, le vieux, tu ne pries pas ? — demanda le cocher de Nekhludov après avoir remis sa casquette. — Tu n’es donc pas baptisé ?
— Prier ? Et qui prierais-je ? — fit le vieillard loqueteux, en s’avançant vers le cocher et en le fixant dans les yeux.
— Voilà une question ! Et Dieu, tu n’y crois donc pas ?
— Et toi, tu le connais ? Tu sais où il est ?
Il y avait quelque chose de si sérieux et de si dur dans l’expression du vieillard, que le cocher, évidemment, se sentit quelque peu intimidé. Mais un cercle s’était formé autour de lui, de sorte qu’il poursuivit l’entretien, afin de paraître avoir le dernier mot.
— Où est Dieu ? Imbécile, tout le monde sait qu’il est au ciel !
— Tu l’y as vu, peut-être ? Tu as été au ciel ?
— Pour y avoir été, je n’y ai pas été ! Mais tout le monde sait qu’on doit prier Dieu.
— Personne n’a jamais vu Dieu ! C’est son Fils Unique, siégeant au sein du Père, qui l’a dit ! — reprit le vieillard, de sa voix sévère, en fronçant les sourcils.
— Alors, comme ça, tu n’es pas chrétien ? Tu es un idolâtre ? — demanda le cocher. Il se détourna et cracha, en signe de mépris.
— De quelle religion es-tu, petit père ? — demanda au vieillard un charretier qui se tenait là, à côté de ses chevaux.
— De religion, je n’en ai aucune. Je ne crois en personne qu’en moi, — répondit le vieillard, avec son regard courroucé.
— Et comment peut-on croire en soi-même ? — demanda Nekhludov, de plus en plus intrigué par l’étrange personnage.
— C’est la seule manière de ne pas se tromper !
— Mais alors d’où vient qu’il y ait tant de religions diverses.
— Cela vient de ce que l’on croit dans les autres ! Et moi aussi, j’ai cru dans les autres, et j’ai erré comme dans une forêt ; je me suis tellement embrouillé que j’ai cru que jamais je ne retrouverais mon chemin. Des vieux-croyants et des nouveaux-croyants, et des sabbatistes, et des chlistes, et des popovistes, et des non-popovistes, et des skoptzy ! j’en ai vu, et de toutes les sortes. Et pas une religion qui ne prétende être la seule bonne ! Des religions, il y en a beaucoup, mais l’Esprit est un. Il est le même en moi, et en toi, et en eux ! Et cela veut dire que chacun doit croire dans l’Esprit qui est en lui, et qu’ainsi tout le monde pourra se trouver réuni !
Le vieillard parlait d’une voix sans cesse plus haute, en promenant son regard autour de lui, comme s’il voulait se faire entendre du plus grand nombre possible de personnes.
— Y a-t-il longtemps que vous prêchez ainsi ? — lui demanda Nekhludov.
— Moi ? Oh ! très longtemps ! voila vingt-trois ans qu’on me persécute !
— Et comment cela ?
— Oui, comme on a persécuté le Christ, on me persécute ! On m’arrête, on me traîne devant les juges, les prêtres, les scribes et les pharisiens ; on me met dans des maisons de fous. Mais on ne peut rien me faire, parce que je suis libre. — Comment t’appelles-tu ? — qu’on me demande. On se figure que je porte un nom ; mais je n’en porte aucun, j’ai renoncé a tout ; je n’ai ni nom, ni pays, ni patrie, je n’ai rien, je n’ai que moi ! — Comment on m’appelle ? Un Homme ! — Et quel âge as-tu ? — Moi, que je réponds, je ne compte pas mon âge, et d’ailleurs je n’ai pas d’âge, parce que l’Esprit qui est en moi a toujours existé et existera toujours. — Et ton père ? qu’on me dit, et ta mère ? — Non, non, je leur dis : chez moi, il n’y a ni père ni mère, excepté Dieu et la terre. Dieu, c’est mon père ; la terre, c’est ma mère. — Et le tsar, qu’on me dit, tu ne le reconnais pas ? — Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas ? Il règne de son côté et moi du mien ! — Tiens, qu’on me dit, impossible de parler avec toi ! — Mais, que je leur réponds, je ne te demande pas de parler avec moi. Et alors ils se mettent à me martyriser.
— Mais maintenant, où vas-tu ? — demanda Nekhludov.
— Je vais où Dieu me conduira. Je travaille ; et quand je ne trouve pas à travailler, je mendie ! — répondit le vieillard, en même temps qu’il promenait autour de lui un regard de triomphe.
Déjà le bac abordait à l’autre rive. Nekhludov tira son porte-monnaie, et offrit au vieillard une pièce d’argent. Mais le vieillard refusa de la prendre.
— De ça, je n’en reçois pas ! Je ne reçois que du pain ! — dit-il.
— Excuse-moi !
— Je n’ai pas à t’excuser. Tu ne m’as pas offensé. Et d’ailleurs personne ne peut m’offenser ! — dit le vieillard en ramassant son sac déposé à ses pieds.
La foule, sur le bac, de nouveau s’agitait. On tirait les Voitures, on attelait les chevaux.
— Vous avez de la bonté de reste, barine, pour aller faire la conversation avec des gens comme ça ! — dit à Nekhludov le cocher, en sortant du bac. — Si on devait les écouter tous, ces vagabonds !
[modifier]
CHAPITRE XXII
Quand la voiture fut arrivée sur le quai, le cocher se tourna de nouveau vers Nekhludov :
— À quel hôtel allez-vous ?
— Je ne sais pas. Quel est le meilleur hôtel ?
— Le meilleur, c’est la Sibérie. Mais chez Dukov on est bien aussi.
— Mène-moi ou tu voudras !
Le cocher fouetta ses chevaux, et la voiture s’engagea dans les rues de la ville. Cette ville était pareille à toutes les villes : on y voyait les mêmes maisons aux toits plats, la même grande église, les mêmes boutiques, — qui, dans la rue élégante, devenaient des magasins, — les mêmes passants et les mêmes sergents de ville. La seule différence était que la plupart des maisons étaient construites en bois, et que les rues n’étaient point pavées.
Dans la plus animée de toutes ces rues, le cocher arrêta sa troïka devant le perron d’un hôtel ; mais l’hôtel était comble, et l’on dut se remettre en route pour en chercher un autre.
Enfin Nekhludov parvint à se loger. Pour la première fois depuis deux mois, il retrouva ses anciennes habitudes de propreté et de bien-être. Non que la chambre qu’il loua dans l’hôtel de Dukov fût d’un luxe particulier, mais du moins elle était habitable ; et sa vue lui causa un vrai soulagement, au sortir de chambres d’auberge qu’il avait habitées les nuits précédentes. Avant de penser à toute autre chose, il avait hâte de se défaire de ses poux, qui l’avaient persécuté avec une ténacité extraordinaire durant tout son voyage d’étape en étape. Aussi, lorsqu’il eut installé ses effets, s’empressa-t-il de se faire conduire dans une maison de bains, où il passa plus d’une heure à se nettoyer. Puis, revenu à l’hôtel, il revêtit son costume de ville, une chemise empesée, un pantalon de drap gris, une redingote et un pardessus, afin de se rendre chez le gouverneur.
Un fiacre, attelé d’un vigoureux petit cheval khirguize, le mena au trot jusque dans la cour d’une grande et belle maison, devant laquelle se tenaient deux factionnaires et des sergents de ville. La maison était entourée d’un jardin ou, parmi les troncs dénudés des bouleaux et des trembles, apparaissait la sombre verdure des sapins.
Le gouverneur était souffrant, et ne recevait pas. Mais Nekhludov pria le valet de chambre de lui porter sa carte ; et le valet revint, avec un sourire aimable, lui annoncer que Son Excellence l’invitait à entrer.
L’antichambre, le valet, l’escalier, le salon au parquet cire, tout cela ressemblait aux maisons de Pétersbourg, mais avec plus de grandeur et moins de propreté. Nekhludov n’eut point, d’ailleurs, à attendre longtemps dans l’énorme salon : à peine s’y était-il assis qu’on le pria de passer chez le gouverneur.
Ce fonctionnaire, vêtu d’une robe de chambre jaune, une cigarette en main, était occupé à boire du thé dans un verre garni d’argent. C’était un gros homme sanguin, chauve, avec un nez rouge, et des veines saillantes sur le front.
— Veuillez m’excuser, prince, de vous recevoir en robe de chambre ; mais mieux vaut vous recevoir dans cette tenue que de ne pas vous recevoir du tout ! — dit-il en souriant, tandis qu’il se renfonçait dans son grand fauteuil. — Je suis souffrant, et forcé de garder la chambre. Et qu’est-ce qui nous vaut le plaisir de vous voir dans notre lointain royaume ?
— J’accompagne un convoi de prisonniers où se trouve une personne qui me touche de près, — répondit Nekhludov ; — et c’est précisément à cette personne que se rapporte une des deux requêtes que je voudrais présenter à Votre Excellence.
Le gouverneur étendit les jambes, but une gorgée de thé, secoua la cendre de sa cigarette dans un cendrier de malachite ; et, fixant sur Nekhludov ses petits yeux humides et brillants, il se mit à l’écouter avec la plus vive attention. Deux fois seulement il l’interrompit pour lui offrir un verre de thé et pour l’inviter à fumer.
Ce général appartenait à l’espèce de ces fonctionnaires intelligents qui, par nature, sont enclins à juger possible d’introduire dans leur profession une part d’humanité et de tolérance. Mais, comme la nature lui avait donné aussi un grand fonds de bonté et de sagesse, et il n’avait point tardé à sentir la vanité des efforts qu’il avait faits dans ce sens ; et, pour échapper à la conscience de la contradiction intérieure où il se trouvait, il s’était adonné sans cesse davantage à l’habitude de boire de l’eau-de-vie. Cette habitude était devenue chez lui si forte qu’après trente-cinq ans de service dans l’armée et dans l’administration il était devenu ce que les médecins appellent un « alcoolique ». Il était tout imprégné d’eau-de-vie, au point qu’un petit verre d’alcool ou de vin suffisait à le mettre en état d’ivresse. Mais, par ailleurs, il ne pouvait s’empêcher de boire ; et ainsi, tous les jours de sa vie, à l’approche du soir, il se trouvait absolument ivre.
Il s’était cependant si bien adapté à cette situation que jamais on ne le voyait tituber, et que jamais non plus on ne l’entendait dire des choses incohérentes : encore que, même s’il eût dit de telles choses, la haute position qu’il occupait n’eût permis à personne de s’en apercevoir. Mais c’était seulement le matin, à l’heure où Nekhludov s’était présenté chez lui, c’était alors seulement qu’il ressemblait à un homme sensé et était capable de bien comprendre ce qu’on lui disait.
Les autorités supérieures dont il dépendait n’ ignoraient point ses habitudes d’intempérance. Mais elles savaient aussi qu’il était plus intelligent que la plupart de ses collègues, et plus cultivé, bien que sa culture se fût arrêtée à la date où il avait été envahi par l’ivrognerie. On savait qu’il était hardi, adroit, représentatif ; on savait que, même ivre, il était capable de garder de la tenue. Et, en raison de tout cela, on l’avait laissé avancer de grade en grade, jusqu’à ce poste de gouverneur qu’il occupait à présent.
[modifier]
CHAPITRE XXIII
Nekhludov raconta au gouverneur comment la prisonnière qui l’intéressait avait été injustement condamnée, et comment elle avait signé, avant de partir pour la Sibérie, un recours en grâce adressé à l’empereur.
— Parfait ! — fit le gouverneur, après l’avoir soigneusement écouté. — Et alors ?
— On m’a promis que le recours en grâce serait examiné le plus rapidement possible, et que la décision impériale nous parviendrait ici même, dans le courant de ce mois…
Sans cesser de tenir les yeux fixés sur Nekhludov, le gouverneur étendit vers la table sa grosse main aux doigts courts, pressa un timbre et se remit à écouter en silence.
— Alors, je voudrais demander à Votre Excellence, si la chose est possible, de faire en sorte que l’on garde ici cette prisonnière jusqu’au moment où l’on connaîtra la réponse à son recours en grâce…
Nekhludov fut interrompu par l’entrée d’un valet de chambre, en grande tenue militaire.
— Va donc demander si Anna Vassilievna est levée ! — dit le gouverneur au valet de chambre, — et apporte encore du thé !
Puis, se retournant vers Nekhludov :
— Et ensuite ?
— Ma seconde requête, — poursuivit Nekhludov, — concerne un condamné politique qui fait partie du même convoi.
— Ah ! bah ! — dit le gouverneur, avec un signe de tête aimablement grondeur.
— Ce malheureux est très malade, il est mourant. On va sans doute le laisser ici à l’infirmerie. Et une de ses compagnes, une condamnée politique, voudrait avoir la permission de rester prés de lui.
— Elle n’est pas sa parente ?
— Non, mais elle est prête à se marier avec lui, si elle peut, à ce prix, obtenir l’autorisation de lui tenir compagnie.
Le Gouverneur, sans rien dire, continuait à considérer Nekhludov de ses yeux brillants, comme s’il avait cherché à l’intimider par la force de son regard. Quand Nekhludov se tut, attendant sa réponse, il se leva de son fauteuil, alla prendre un livre dans sa bibliothèque, le feuilleta rapidement, et passa quelques minutes à y lire un passage qu’il suivait du doigt.
— Cette femme, à quoi est-elle condamnée ? — demanda-t-il enfin en relevant les yeux.
— Aux travaux forcés.
— Eh ! bien, la situation du condamné ne serait nullement modifiée par l’effet de son mariage.
— Mais, c’est que…
— Permettez ! Si même cette femme se mariait avec un homme libre, elle devrait continuer à subir sa peine. La question est de savoir si c’est elle ou lui qui est condamné à la peine la plus forte ?
— Tous deux sont condamnés à la même peine, les travaux forcés à perpétuité.
— Eh bien, voilà une affaire réglée ! — dit en souriant le gouverneur. — Leur mariage ne saurait rien changer, ni pour lui ni pour elle. Lui, s’il est malade, on pourra le garder ici, et, naturellement, on fera tout ce qui sera possible pour améliorer son état ; mais elle, si même elle se mariait avec lui, elle serait forcée de suivre le convoi…
— La générale est levée et vient de descendre pour le déjeuner ! — annonça le valet de chambre.
Le gouverneur hocha la tête et poursuivit :
— Au reste, je vais encore y songer. Comment s’appellent ces condamnés ? Tenez, voudriez-vous inscrire leurs noms, là, sur ce papier ?
Nekhludov inscrivit les noms.
— Et cela non plus, je ne puis pas le permettre ! — dit le gouverneur lorsque Nekhludov lui eut demandé pour lui-même l’autorisation de voir le malade. Ne croyez pas, au moins, que je vous soupçonne ! — reprit-il, — mais je vois ce qui en est. Vous vous intéressez à ces gens-là, vous voulez leur rendre service, et puis vous avez de l’argent. Or, ici, chez nous, tout est à vendre. On me dit souvent : vous devriez essayer de déraciner la vénalité ! Mais comment la déracinerais-je, quand, du haut en bas, tout le monde se vend ? Et puis, allez donc surveiller des fonctionnaires sur une étendue de 5.000 verstes ! Chacun d’eux est un petit tsar, tout comme moi ici ! — ajouta le gouverneur avec un gros rire. — Oui, je vois ce que c’est ! sur tout votre trajet, vous avez été admis à voir les condamnés politiques, vous avez donné des pourboires, et on vous a laissé passer ? C’est bien ainsi, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est vrai !
— Je comprends que vous ayez fait cela : vous avez fait ce que vous deviez faire. Vous vouliez voir un condamné politique, vous employiez les moyens nécessaires pour le voir. Et l’officier de police ou le gardien du convoi, lui, vous laissait entrer moyennant un pourboire, parce que sa solde ne lui permettait pas de faire vivre sa famille sans de petits suppléments du genre de ceux-là. Il avait raison, et vous aussi ; et à votre place ou à la sienne, j’aurais fait la même chose. Mais, à ma place à moi, je ne puis me permettre la moindre infraction à la règle ; et cela d’autant plus que, par nature, je serais plus tenté de me montrer indulgent. Je suis chargé d’une mission que l’on m’a confiée sous des conditions déterminées : je dois justifier cette confiance. Et voilà, c’est tout ce que je puis vous dire sur l’affaire en question ! Mais, maintenant, à votre tour, racontez-moi un peu ce qui se passe chez vous, dans votre Europe, à Pétersbourg, à Moscou ?
Et le gouverneur pressa Nekhludov de questions diverses, moins encore pour s’informer vraiment que pour montrer à la fois son importance et son affabilité.
— Et ici ? Où logez-vous ? Chez Dukov ? On n’y est pas mal, mais cela ne vaut pas l’Hôtel de Sibérie ! Mais, dites donc, — ajouta le gouverneur au moment où Nekhludov allait prendre congé, — dites donc, vous allez venir dîner avec nous ! À cinq heures ! N’est-ce pas ? Vous parlez anglais ?
— Oui, je parle anglais.
— Hé bien, voilà qui s’arrange à merveille ! Figurez-vous que nous avons en ce moment ici un Anglais, un voyageur. Il a obtenu l’autorisation, à Pétersbourg, de visiter nos prisons et nos étapes sibériennes. Et précisément il dîne avec nous ce soir. Venez sans faute, vous nous obligerez ! Et, en même temps, je vous rendrai réponse au sujet de cette femme, qui attend sa grâce, et puis au sujet de votre malade. Je verrai s’il n’y a pas moyen de faire quelque chose pour eux !
[modifier]
CHAPITRE XXIV
Ayant pris congé du gouverneur, Nekhludov se rendit à la poste. Il se sentait plus en veine d’activité qu’il ne s’était senti depuis bien longtemps.
Le bureau de poste occupait une grande salle voûtée, humide et sombre. Derrière des grillages, une dizaine d’employés étaient assis, la plupart bavardant entre eux, tandis que, dans l’espace réservé au public, une foule impatiente se pressait et se bousculait. Près de la porte, un vieil employé passait tout son temps à frapper d’un timbre d’innombrables enveloppes, qu’un de ses collègues lui tendait au fur et à mesure.
Nekhludov n’eut pas à attendre longtemps. Dans ce bureau comme presque partout, sa tenue de barine lui valut un tour de faveur, et un des employés qui bavardaient lui fit aussitôt signe qu’il pouvait s’approcher. Nekhludov donna sa carte ; l’employé, respectueusement, lui remit le volumineux courrier qui se trouvait, pour lui, à la poste restante.
Dans ce courrier étaient plusieurs lettres chargées, et d’autres lettres, et quelques livres, brochures, et journaux. Pour jeter au moins un premier coup d’œil sur tout cela, Nekhludov s’assit sur un banc de bois, à côté d’un soldat qui restait là à attendre, un registre en main. Parmi les enveloppes des lettres, une d’elles surtout l’intrigua, une grande enveloppe avec un cachet rouge des plus imposants. Il ouvrit l’enveloppe, regarda la signature de la lettre ; et aussitôt il sentit que le sang lui affluait au visage et que son cœur battait à se rompre. La lettre portait la signature de Sélénine, l’ancien ami de Nekhludov, maintenant procureur au Sénat ; et à la lettre était joint un papier officiel. C’était la réponse au recours en grâce de la Maslova.
Quelle était cette réponse ? Un refus ? Nekhludov brûlait de le savoir, et cependant il n’osait se décider à lire la lettre qui allait le lui apprendre. Enfin il trouva la force de déchiffrer les quelques lignes que lui écrivait Sélénine ; et il poussa un soupir de soulagement. La grâce de la Maslova était accordée !
« Cher ami, — écrivait Sélénine, — notre dernier entretien m’a laissé une impression profonde. Tu avais raison, au sujet de la Maslova. J’ai étudié son affaire de près, et je me suis aperçu que sa condamnation résultait d’une erreur évidente. Impossible, malheureusement, de songer à faire casser l’arrêt : de sorte que je me suis adressé à la commission des grâces, j’ai appris avec joie que la requête de ta protégée s’y trouvait déjà. Et j’ai pu, Dieu merci, obtenir satisfaction. Je t’envoie ci-jointe la copie du décret ; je te l’envoie à l’adresse que vient de me donner la comtesse Catherine Ivanovna. Quant au décret lui-même, il a été envoyé à la Maslova dans la ville où a été prononcé le jugement ; mais j’imagine qu’on l’aura fait suivre, et qu’il ne tardera pas à être remis à ta protégée. Je m’empresse, en tout cas, de t’annoncer cette bonne nouvelle, et je te serre la main affectueusement. — Ton Sélénine. »
Le décret dont Sélénine envoyait à Nekhludov la copie était rédigé ainsi :
« Chancellerie de Sa Grandeur Impériale. Bureau des grâces. Sur l’ordre de Sa Grandeur Impériale, la nommée Catherine Maslov est informée que Sa Grandeur Impériale, ayant pris connaissance de sa requête, a daigné changer la condamnation à quatre ans de travaux forcés, encourue par elle, en celle de quatre ans de déportation dans un gouvernement quelconque des frontières de la Sibérie. »
Heureuse, bienheureuse nouvelle ! Elle réalisait tout ce que Nekhludov pouvait souhaiter pour Katucha, et pour lui-même aussi. Mais il songea ensuite que ce changement dans la situation de Katucha allait modifier les conditions de ses rapports avec elle. Aussi longtemps qu’elle restait condamnée aux travaux forcés, le mariage qu’il se proposait de contracter avec elle était une union toute fictive et n’avait de sens qu’en ce qu’il allégerait le sort de la condamnée. Mais, à présent, le mariage devenait une chose plus sérieuse, à présent rien n’empêchait plus Nekhludov et Katucha de mener la vie commune, ainsi que doivent le faire un mari et une femme. Et Nekhludov, à cette pensée, se sentait ressaisi de son ancienne frayeur. Il se demandait avec angoisse s’il était prêt pour cette vie commune ; et force lui était de se répondre qu’il n’y était point prêt.
Et puis le souvenir lui revint des relations de Katucha avec Simonson. Les paroles qu’elle lui avait dites la veille, que signifiaient-elles ? Et si vraiment elle consentait à se marier avec Simonson, ce mariage serait-il un bien pour elle ? Serait-il un bien pour lui, Nekhludov ?
Toutes ces questions se pressaient en lui, et il ne savait qu’y répondre : de sorte qu’il eut recours, une fois de plus, à son procédé ordinaire. « Je déciderai tout cela plus tard, tout à l’heure ! — se dit-il ; — à présent je dois avant tout chercher à revoir Katucha, à lui communiquer l’heureuse nouvelle, et à hâter les formalités de sa libération. » La copie que venait de lui envoyer Sélénine y suffirait, sans doute, en attendant la notification officielle du décret.
Et Nekhludov, sortant du bureau de poste, se fit conduire à la prison où devaient être internés les prisonniers du convoi.
[modifier]
CHAPITRE XXV
Bien que le gouverneur lui eut formellement interdit l’entrée de la prison, Nekhludov savait par expérience que ce qu’on ne pouvait pas obtenir des autorités supérieures s’obtenait, au contraire, sans trop de peine, des autorités inférieures. Aussi espérait-il que le directeur de la prison l’autoriserait à pénétrer auprès de la Maslova, pour lui annoncer l’acceptation de son recours en grâce. Et il espérait pouvoir, en même temps, s’informer de la santé de Kriltzov et lui faire part, ainsi qu’à Marie Pavlovna, du résultat de son entretien avec le gouverneur.
Le directeur de la prison était un homme grand et trapu, de figure imposante, avec de longues moustaches et un collier de barbe. Il fit à Nekhludov un accueil sévère, et lui déclara tout de suite que l’accès de personnes étrangères auprès des détenus n’était possible qu’avec l’autorisation du gouverneur. Et comme Nekhludov lui disait que, même dans les grandes villes, sur le parcours du convoi, on l’avait laissé entrer chez les prisonniers, le directeur répondit d’un ton sec :
— Cela est fort possible, mais moi, je ne puis pas vous laisser entrer !
Et son ton signifiait, aussi clairement que possible :
— Vous autres, messieurs de la capitale, vous vous figurez que vous allez nous étonner et nous embarrasser ; mais point ! et nous, en Sibérie, nous vous ferons voir que nous connaissons assez la règle pour vous en remontrer au besoin ! Nekhludov lui présenta la copie du décret graciant la Maslova ; mais cela non plus ne fit pas le moindre effet sur ce terrible homme. Non seulement il se refusa avec obstination à laisser franchir à Nekhludov les portes de la prison, mais il ne voulut pas même lui dire si le convoi était arrivé. Et, Nekhludov lui ayant ingénument demandé si la copie qu’il venait de recevoir pourrait suffire pour la mise en liberté de la Maslova, il sourit à cette question d’un sourire si méprisant que Nekhludov eut honte lui-même de sa naïveté. Le directeur poussa cependant la condescendance jusqu’à lui promettre qu’il ferait part à la Maslova de l’acceptation de son recours en grâce, ajoutant même, en signe d’une faveur toute spéciale, qu’il ne la retiendrait pas, fût-ce pendant une heure, dès que ses chefs lui auraient transmis l’ordre de la relâcher.
Et ainsi Nekhludov, sans avoir rien pu obtenir, remonta dans son fiacre et regagna son hôtel.
Il apprit, en revanche, de la bouche même du cocher, que le convoi était arrivé depuis près d’une heure. Et il apprit aussi, de la même source, le motif de l’inflexible sévérité du directeur de la prison. Cette sévérité provenait de ce que, dans la prison encombrée, s’était déclarée une épidémie de typhus.
— Rien d’étonnant à cela ! — déclarait le cocher en se retournant sur son siège. — Il y a deux fois plus de prisonniers que la prison ne devrait en contenir. Aussi ça chauffe-t-il, tous ces jours-ci ! Il en meurt plus de vingt par jour !
[modifier]
CHAPITRE XXVI
L’insuccès de la démarche de Nekhludov auprès du directeur de la prison n’avait pas calmé la fièvre d’activité qu’il ressentait ce jour-là. Au lieu de remonter dans sa chambre, comme il en avait eu d’abord l’intention, il résolut de retourner au palais du gouverneur, afin de demander, dans les bureaux, si l’on n’avait pas encore reçu avis de la grâce de la Maslova. Il fit la route à pied, trop heureux d’avoir trouvé un nouveau prétexte pour se distraire de la pensée qui le tourmentait ; et quand il apprit, dans les bureaux, qu’aucun avis n’était encore venu, il fut trop heureux de pouvoir passer plus d’une heure à écrire des lettres. Il écrivit à Sélénine, à sa tante, à son avocat, leur disant son inquiétude d’un retard qui n’avait, cependant, rien que de naturel.
Les lettres finies, il regarda sa montre et fut ravi de découvrir qu’il avait à peine le temps de refaire sa toilette, s’il ne voulait pas arriver en retard chez le gouverneur.
Mais voici que de nouveau, dans la rue, l’importune pensée prit possession de lui. Comment Katucha accueillerait-elle sa commutation de peine ? Où se fixerait-elle ? Que ferait Simonson ? Et que pensait-elle de lui, quels sentiments éprouvait-elle pour lui ?
Nekhludov se rappela le changement qui s’était produit en elle. Il se rappela ses visites à la prison, le sourire qu’elle lui avait adressé par la fenêtre grillée du wagon, en partant avec le convoi. « Il faut oublier tout cela, l’extirper de moi ! » — se dit-il ; et de nouveau il s’ingénia à ne point penser à la jeune femme. « Bientôt je la reverrai, tout se décidera ! » Et il se mit à combiner la façon dont il pourrait insister auprès du gouverneur pour obtenir la permission d’entrer dans la prison.
Le dîner du gouverneur, organisé avec le luxe habituel de ce genre de fêtes, fit ce soir-là un plaisir tout particulier à Nekhludov, après les longs mois où il avait dû se priver non seulement de tout luxe, mais des commodités les plus élémentaires.
La femme du gouverneur, ancienne demoiselle d’honneur de la cour de Nicolas, était une grande dame pétersbourgeoise de la vieille école, parlant parfaitement le français et ne parlant le russe qu’assez imparfaitement. Elle se tenait très droite, et, dans ses mouvements, s’efforçait de ne jamais éloigner ses coudes de sa taille. À son mari elle témoignait une considération tranquille et quelque peu méprisante ; mais pour ses hôtes elle était d’une amabilité extrême, sans négliger toutefois de proportionner ses faveurs au degré de leur importance.
Elle reçut Nekhludov comme un homme de son monde, l’entourant de ces légers et insensibles hommages qui firent que, une fois de plus, il eut la pleine conscience de ses perfections et se sentit pleinement satisfait. Elle lui donna à entendre, très discrètement, qu’elle connaissait les sentiments un peu singuliers, mais d’autant plus honorables, qui l’avaient amené en Sibérie ; et il comprit qu’elle le tenait pour un homme exceptionnel. Et ces légers hommages, et l’atmosphère de bien-être et de luxe qui remplissait la maison du gouverneur, tout cela eut pour conséquence que Nekhludov s’abandonna tout entier au plaisir de pouvoir manger un excellent dîner, en compagnie de personnes aimables et distinguées. Il eut l’impression de se retrouver dans un milieu qui lui était familier, dans son véritable milieu, comme si tout ce qu’il avait vu autour de lui pendant les derniers temps n’eût été qu’un rêve, dont il venait soudain de se réveiller.
Outre le général, sa femme, son gendre et sa fille, il y avait à table un riche marchand possesseur de mines d’or, un chef de bureau retraité, et le voyageur anglais dont le gouverneur avait parlé, le matin, à Nekhludov. Et avec chacun de ces trois invités Nekhludov fut ravi de faire connaissance.
Le voyageur anglais se trouva être un homme roux et plein de santé, parlant fort mal le français, mais très éloquent dès qu’il pouvait librement s’exprimer en anglais. Il savait beaucoup de choses, il avait vu beaucoup de choses : il intéressa énormément Nekhludov en lui parlant de ses souvenirs rapportés d’Amérique, de l’Inde, du Japon et de la Sibérie.
Le jeune marchand possesseur de mines d’or, fils de paysans, vêtu d’un habit à la dernière mode avec des boutons de brillants sur le plastron de sa chemise, se trouva être, lui aussi, un homme charmant. Il avait la passion des livres, sacrifiait de grosses sommes pour des œuvres charitables, et se tenait soigneusement au courant de tous les progrès de l’opinion libérale en Europe. Nekhludov fut ravi de le connaître. Il le jugea intéressant à la fois parce qu’il causait très agréablement, et parce qu’il représentait un phénomène social nouveau et tout à fait sympathique : le phénomène d’une greffe heureuse de la civilisation européenne sur le tronc vigoureux de la nature russe.
Le chef de bureau en retraite était un petit homme tout enflé, avec de rares cheveux frisés un à un, des yeux bleus toujours humides, un ventre pointu et un bon sourire. Il parlait peu et manquait d’éclat, mais le gouverneur l’estimait parce qu’il avait montré dans ses fonctions une certaine honnêteté ; et davantage encore l’estimait la femme du gouverneur, pianiste distinguée, parce qu’il était excellent musicien et jouait avec elle des morceaux à quatre mains. Et si bienveillante était la disposition d’esprit où se sentait Nekhludov, qu’il fut ravi de faire connaissance même avec ce petit chef de bureau retraité.
Encore aucun de ces trois convives ne produisit-il à Nekhludov une impression aussi charmante que le jeune et aimable couple de la fille du gouverneur et de son mari. La fille du gouverneur n’était pas jolie, mais toute sa figure exprimait une douceur ingénue. Elle n’avait de pensée au monde que pour ses deux enfants. Son mari, qu’elle avait épousé par amour, et un peu contre le gré de ses parents, était un ancien lauréat de l’Université de Moscou. Modeste, timide, et ne manquant point d’intelligence, il se délassait de la monotonie du service en s’occupant de statistique : personne n’était renseigné comme lui sur le mouvement de la population étrangère en Sibérie.
Tout ce petit monde accueillit Nekhludov avec une politesse et des prévenances d’autant plus marquées que très sincèrement ils étaient eux-mêmes enchantés de le voir, ayant rarement l’occasion de rencontrer des figures nouvelles. Le gouverneur, qui s’était mis en grande tenue militaire, avec une croix blanche sur la poitrine, s’entretint tout de suite avec lui comme avec un vieil ami. Il lui demanda, sitôt assis, ce qu’il avait fait depuis le matin. Mais comme Nekhludov, profitant de l’occasion, lui répondait qu’il avait appris, à la poste, la grâce de la condamnée à qui il s’intéressait, et comme de nouveau il insistait, à ce propos, pour être admis à la voir dans la prison, le gouverneur fronça les sourcils et fit mine de ne pas avoir entendu. Évidemment il n’aimait pas qu’on lui parlât affaires pendant qu’il mangeait.
— Encore un peu de ce vin ? — dit-il, en français, au voyageur anglais.
L’Anglais, tendant son verre, raconta qu’il avait visité, dans la journée, la cathédrale et deux fabriques ; il ajouta qu’il serait heureux de pouvoir visiter la grande prison des déportés.
— Hé bien, voilà qui se trouve à merveille ! — s’écria le gouverneur en se tournant vers Nekhludov. — Vous irez ensemble ! Je vais vous signer un laissez-passer.
— Ne voudriez-vous pas visiter la prison le soir, le soir même ? — demanda Nekhludov au voyageur.
— Oui, je voulais précisément vous prier de m’autoriser à visiter la prison ce soir ! — dit l’Anglais au gouverneur. — Tous les déportés sont dans leurs chambres, je pourrai voir leur vie telle quelle est vraiment.
— Ha ! ha, le gaillard, il veut voir la fête dans toute sa splendeur ! — fit le gouverneur, qui, jusque-là, avait fort bien dissimulé son état d’ivresse. — Ha ! ha ! Eh bien, il la verra ! J’ai écrit vingt fois à Pétersbourg pour réclamer : on ne m’a pas écouté. Peut-être se décidera-t-on à agir, quand on aura lu les mêmes réclamations dans la presse étrangère !
Puis l’entretien changea. On parla de l’Inde, de l’expédition du Tonkin, dont les journaux russes s’occupaient alors ; on parla de la Sibérie, et le gouverneur cita quelques exemples extraordinaires de l’universelle corruption des fonctionnaires sibériens.
Vers la fin du dîner, la conversation s’alourdit, ou du moins Nekhludov trouva qu’elle s’alourdissait. Mais, après le dîner, lorsqu’on fut passé au salon pour prendre le café, la maîtresse de la maison eut l’idée d’interroger le voyageur anglais sur Gladstone ; et Nekhludov eut l’impression que les réponses de l’Anglais étaient pleines de sens. Après le bon dîner, après le bon vin, assis dans un bon fauteuil, en compagnie de bonnes gens d’une éducation parfaite, Nekhludov se sentait de plus en plus à l’aise. Et, lorsque la maîtresse de la maison, sur la prière de l’Anglais, s’assit au piano avec le chef de bureau retraité et se mit à jouer la Symphonie en ut mineur de Beethoven, Nekhludov éprouva un sentiment de satisfaction de soi-même que depuis bien longtemps il n’avait plus éprouvé. C’était comme si, soudain, il avait de nouveau reconnu tout ce qu’il valait.
Le piano était excellent ; et Nekhludov, qui connaissait par cœur la symphonie de Beethoven, dut s’avouer que rarement il l’avait entendue aussi bien jouée. Au milieu de l’admirable andante, il eut peine à se retenir de pleurer. Il s’attendrit sur lui-même, sur Katucha, sur sa sœur Nathalie, qui l’avait tant aimé !
Après avoir remercié l’hôtesse de la jouissance artistique qu’elle lui avait procurée, il s’était levé pour pendre congé, lorsque la fille du gouverneur s’approcha de lui et lui dit, en rougissant :
— Vous avez eu la bonté de vous intéresser à mes enfants ; voulez-vous les voir ?
— Elle s’imagine que c’est un grand bonheur pour tout le monde de voir ses enfants ! — dit la mère, avec un sourire indulgent pour le manque de tact de sa fille. — Le prince n’a aucune envie de les voir.
— Mais pardon ! au contraire, j’en serai très heureux ! — protesta Nekhludov, profondément touché de ce rayonnement d’amour maternel. — Au contraire, je vous supplie de me les laisser voir !
— Elle emmène le prince pour lui faire admirer ses moutards ! — s’écria en riant le gouverneur, du fond du salon, où il était occupé à jouer au whist avec son gendre et le possesseur de mines d’or. — Allons, mon ami, acquittez-vous, de cette corvée !
Cependant la jeune femme, visiblement émue à la pensée qu’on allait porter un jugement sur ses enfants, sortit en hâte du salon, entraînant Nekhludov derrière elle. Dans une grande chambre toute tendue de blanc, et éclairée d’une lampe dont un abat-jour sombre adoucissait la lumière, deux petits lits d’enfant étaient dressés côte à côte ; et près deux se tenait assise une nourrice en pèlerine blanche, avec une bonne grosse figure de Sibérienne. Elle se leva pour saluer sa maîtresse.
La jeune mère, aussitôt entrée, se pencha sur l’un des lits.
— Ceci, c’est ma Katia ! — dit-elle, en écartant le rideau pour laisser voir le charmant visage aux longs cheveux d’une petite fille de deux ans, qui dormait tranquillement, la bouche ouverte. — Elle est jolie, n’est-ce pas ? Et pensez qu’elle n’a que deux ans !
— Délicieuse !
— Et voici Vaska, comme l’appelle son grand’père ! Un tout autre type ! Un vrai Sibérien ! n’est-ce pas ?
— Oui, un garçon superbe ! — dit Nekhludov en regardant un bébé tout joufflu et tout rouge.
La mère, debout près de lui, souriait doucement.
Et soudain Nekhludov se rappela les chaînes, les têtes rasées, les coups de poings sur les yeux, Kriltzov mourant, Katucha. Et il ressentit une affreuse souffrance. Et il regretta de n’avoir point, lui aussi, un bonheur comme celui qu’il voyait, si calme et si pur !
Ayant encore loué de son mieux la beauté des deux enfants, il revint avec la mère au salon, où l’Anglais l’attendait pour se rendre avec lui à la prison, comme c’était convenu. On se dit adieu, on échangea des souhaits et des remerciements ; et Nekhludov, en compagnie de l’Anglais, sortit de l’hospitalière maison du gouverneur.
Le temps avait changé. Une neige serrée tombait par rafales et avait couvert déjà le pavé de la cour, les arbres du jardin, les marches du perron, le dessus de la voiture, le dos des chevaux. Nekhludov monta dans la voiture avec son compagnon et ordonna au cocher de se rendre à la prison.
[modifier]
CHAPITRE XXVII
La neige avait eu beau orner toutes choses d’un joyeux voile blanc, elle avait eu beau en orner le toit, le perron, la cour de la prison : celle-ci, avec ses deux lanternes rouges et son factionnaire, n’en gardait pas moins un aspect sinistre.
Le directeur à la mine imposante vint lui-même recevoir les visiteurs, sur le pas de la porte. À la lumière des lanternes, il lut soigneusement le laisser-passer que le gouverneur avait remis à Nekhludov au sortir de table ; puis, se bornant à hausser les épaules en signe de résignation au caprice de son chef, il invita les deux visiteurs à le suivre jusque dans son bureau. Arrivé là, il leur demanda ce qu’ils voulaient voir.
Nekhludov lui dit que, avant toute autre chose, il désirait avoir un entretien avec la Maslova, ajoutant que son compagnon, d’autre part, désirait poser quelques questions sur le régime de la prison, de manière à pouvoir, ensuite, visiter les salles avec plus de profit.
Le directeur ordonna à un gardien d’aller chercher la Maslova et de l’amener au bureau.
— Combien de personnes la prison peut-elle contenir ? — demanda l’Anglais, par l’intermédiaire de Nekhludov. — Combien de personnes contient-elle en ce moment ? Combien d’hommes ? Combien de femmes ? Combien d’enfants ? Combien de forçats, de déportés, de suivants libres ? Combien de malades ?
Nekhludov traduisait, au fur et à mesure, les questions de l’Anglais et les réponses du directeur ; mais il eût été absolument hors d’état de dire ce que signifiaient ces questions et ces réponses, car la perspective de son entretien avec Katucha l’avait anéanti. Et quand, au milieu d’une phrase qu’il traduisait, quand il entendit un bruit de pas dans le corridor, et quand la porte s’ouvrit, et quand, ainsi que cela s’était passé bien d’autres fois depuis trois mois, — mais cette fois-ci, sans doute, serait la dernière, — quand il vit entrer un gardien conduisant derrière lui, vêtue de blanc, avec son fichu sur la tête, Katucha, quand il vit Katucha, ce fut comme si tout le sang de ses veines avait brusquement cessé de couler.
« Je veux vivre, je veux avoir une famille, des enfants, je veux prendre une part de bonheur ! » murmura à ce moment en lui une voix que depuis longtemps il n’avait plus entendue.
Il se leva, il fit quelques pas au-devant de Katucha. Celle-ci n’avait encore rien dit ; mais elle était toute rouge, animée, et le regardait avec une expression dont il fut froissé. C’était une expression qu’il ne lui avait encore jamais vue, un mélange de résolution froide et d’ardente passion. Elle rougissait et elle pâlissait ; ses doigts enroulaient et déroulaient le bord de sa veste ; et tantôt elle le regardait bien en face, tantôt elle baissait timidement les yeux.
— Tu sais la nouvelle ? — demanda Nekhludov.
— Oui, on me l’a apprise. Mais voilà, j’ai maintenant décidé… Je vais me marier avec Vladimir Ivanovitch…
Elle parlait très vite, sans s’arrêter. Évidemment elle avait préparé d’avance les phrases qu’elle disait.
— Comment ? avec Vladimir Ivanovitch ? — commença Nekhludov.
Mais elle l’interrompit :
— Eh ! bien, quoi ? Puisqu’il le veut, que je vive avec lui…
Elle s’arrêta, comme épouvantée. Puis, se reprenant :
— Puisqu’il veut bien que je vive près de lui ! Que puis-je souhaiter de mieux ? Peut-être lui ferai-je plaisir ? Peut-être arriverai-je à me rendre utile ?… Que puis-je…
De deux choses l’une : ou bien elle s’était prise d’amour pour ce Simonson, et vraiment elle n’avait plus besoin du sacrifice de Nekhludov ; ou bien elle continuait à l’aimer, lui, Nekhludov, et c’était pour le dégager de son fardeau qu’elle unissait sa vie à celle de Simonson.
Clairement, Nekhludov se rendit compte de cette alternative. Et il eut honte. Il se sentit rougir.
— Si tu l’aimes… dit-il.
— Moi, voyez-vous ? jamais je n’ai connu des hommes de cette espèce-là ! Comment ne pas les aimer ? Et puis, Vladimir Ivanovitch, il est si différent des autres !
— Sans doute ! — reprit Nekhludov d’une voix tremblante. — C’est un homme excellent, et je crois…
Mais elle l’interrompit de nouveau, comme si elle eût craint qu’il dît ce qu’il allait dire. Ou peut-être était-ce elle-même qui tenait à lui dire tout.
— Non, non. Il faudra que vous nous pardonniez de ne pas faire ce que vous voulez…, — murmura-t-elle. — C’est que vous, vous avez besoin de vivre !
Ce qu’il venait de se dire, ce qu’il s’était dit déjà dans la chambre des enfants, chez le gouverneur, voici que Katucha le lui répétait !
Mais déjà il avait cessé de se dire cela. De tout cela nulle trace déjà ne restait plus en lui : il avait de nouveau d’autres sentiments et d’autres pensées. Il avait honte, il avait peur, l’angoisse l’étreignait.
— Et ainsi tout est désormais fini entre nous ? — demanda-t-il.
— Mais oui, c’est à croire que oui ! — répondit-elle avec un étrange sourire.
— Je serais pourtant bien heureux de pouvoir te rendre service…
— Nous n’avons besoin de rien ! (Elle regarda Nekhludov dans les yeux, en prononçant ce nous.) Je vous dois déjà assez comme ça ! Sans vous…
Et elle voulut ajouter quelque chose ; mais soudain sa voix faiblit. Elle baissa la tête et ne dit plus rien.
— Je ne sais pas qui de nous deux doit le plus à l’autre. Dieu réglera nos comptes ! — reprit Nekhludov.
— Oui, oui, c’est cela, Dieu nous voit ! — murmura-t-elle.
— Are you ready ? (Êtes-vous prêt ?) — demanda l’Anglais.
— Tout de suite ! — répondit Nekhludov. Puis, s’efforcant de contenir son angoisse, il interrogea Katucha sur la santé de Kriltzov.
Katucha, elle aussi, s’était ressaisie. D’un ton presque tranquille, elle dit ce qu’elle savait : que Kriltzov avait beaucoup souffert dans le trajet, et que, dès l’arrivée, il avait été envoyé à l’infirmerie. Marie Pavlovna avait demandé la permission de le soigner, mais on lui avait répondu que c’était impossible.
— Et maintenant je vais retourner la-bas ! — ajouta-t-elle, en voyant que l’Anglais s’impatientait.
— Ne nous disons pas encore adieu, je vous reverrai ! — dit Nekhludov en lui tendant la main.
— Non, adieu, adieu ! — lui répondit Katucha d’un ton résolu.
Et alors leurs yeux se rencontrèrent : et dans le regard des yeux un peu louches de Katucha, dans son triste sourire, dans la façon dont elle dit le mot adieu, Nekhludov comprit clairement que, des deux explications possibles de sa conduite, c’était la seconde qui seule était vraie. Il comprit qu’elle l’aimait, que de tout son cœur elle l’aimait, comme le soir où il l’avait embrassée au sortir de l’église. Et il comprit qu’elle s’était dit qu’en se mariant avec lui elle lui imposerait un sacrifice, elle perdrait sa vie : tandis qu’en se mariant avec Simonson elle le délivrait.
Elle serra la main qu’il lui tendait, se retourna brusquement, et sortit.
L’Anglais aurait voulu procéder de suite à la visite des salles. Mais en voyant l’émotion qui faisait trembler les mains de Nekhludov, il eut un scrupule et fit mine de devoir d’abord noter certains détails dans son carnet de poche. Nekhludov s’assit sur un banc de bois, à l’écart. Son cœur était plein de honte et de désespoir. Il se tint là quelques minutes, sans pensée.
— Eh bien ! Messieurs, voulez-vous que maintenant nous parcourions les chambres ? — demanda le directeur.
Nekhludov se leva en sursaut. L’Anglais referma son carnet, et l’on se mit en marche.
[modifier]
CHAPITRE XXVIII
[modifier]
I
Après avoir traversé un sombre et puant corridor, d’autant plus puant que des ordures s’y étalaient librement sur le plancher, Nekhludov et l’Anglais, sous la conduite du directeur, pénétrèrent dans la première salle des condamnés aux travaux forcés. Ils y virent environ soixante-dix prisonniers, dont la plupart s’étaient déjà couchés pour la nuit. On avait rapproché tous les lits, l’un contre l’autre, au milieu de la salle : de sorte que les prisonniers étaient couchés côte à côte.
À l’arrivée des visiteurs, tous se relevèrent brusquement avec un grand bruit de chaînes ; et Nekhludov fut frappé de l’éclat de leurs crânes, nouvellement rasés.
Deux d’entre eux, cependant, ne se levèrent pas. L’un était un tout jeune homme, rouge et tremblant de fièvre ; l’autre, plus âgé, ne cessait point de gémir.
L’Anglais demanda si le jeune prisonnier était malade depuis longtemps déjà. Il n’était malade que depuis le matin ; mais l’autre prisonnier souffrait depuis longtemps d’une maladie d’estomac, et l’on attendait d’avoir une place libre à l’infirmerie pour l’y envoyer.
— Puis l’Anglais pria Nekhludov de vouloir bien traduire aux prisonniers quelques mots qu’il avait à leur dire ; et il lui apprit, du même coup, que, tout en voyageant surtout en Sibérie pour y étudier le régime de la déportation, il s’était aussi chargé de répandre parmi les déportés la bonne parole évangélique.
— Je voudrais leur dire que Christ est mort pour les sauver. Qu’ils croient en lui, et ils seront sauvés ! Et voici le livre où cela est écrit !
Il pria Nekhludov de traduire ce petit discours : après quoi il tira de sa poche un paquet de Nouveaux Testaments, reliés en carton de diverses couleurs. Et aussitôt une foule de grosses mains aux ongles noirs se tendirent vers lui, se repoussant l’une l’autre. Il distribua entre elles quelques exemplaires du petit livre, et sortit pour passer dans une autre salle.
Dans la seconde salle, même scène. Même manque d’air, même puanteur. Comme dans la première salle, une image pieuse pendait entre les fenêtres, ayant vis-à-vis d’elle le cuveau aux ordures. Comme dans la première salle, une soixantaine d’hommes étaient couchés côte à côte, qui se levèrent en sursaut à l’approche des visiteurs. Mais, cette fois, il y eut trois hommes qui ne purent se lever : deux se redressèrent un peu sur leur couchette ; le troisième ne jeta pas même un coup d’œil sur les nouveaux venus. L’Anglais pria Nekhludov de répéter son discours et distribua de nouveau quelques évangiles.
Dans la salle suivante, il y avait également trois malades. L’Anglais demanda au directeur pourquoi on ne réunissait pas tous les malades dans une seule pièce. Mais le directeur répondit que c’étaient les malades eux-mêmes qui ne le voulaient pas. Leur maladie, au reste, n’était pas contagieuse ; et l’infirmier les visitait et leur donnait tous ses soins.
— Oui, voilà bien deux semaines qu’on n’a pas vu le bout de son nez ! — murmura une voix.
Sans rien répondre, le directeur passa dans une autre salle. Et dans cette salle, et dans la suivante, et dans toutes les salles, le même spectacle s’offrit aux visiteurs et la même scène eut lieu. Même spectacle et même scène dans les chambres des déportés, dans celles des condamnés à l’emprisonnement. Partout Nekhludov et son compagnon virent les mêmes hommes, affamés, inoccupés, malades, plats, sournois, plus pareils à des bêtes qu’à des créatures humaines.
Au bout d’environ une demi-heure, l’Anglais, qui d’ailleurs avait épuisé sa provision d’évangiles, renonça à faire traduire par Nekhludov son allocution. Évidemment l’horreur de ce qu’il voyait et surtout l’écrasante puanteur avaient eu pour effet de déprimer toute son énergie. Et il passait machinalement de chambre en chambre, se contentant de répondre ! All right ! à tous les renseignements que lui fournissait le directeur sur le nombre des prisonniers et la qualité de leurs peines.
Et Nekhludov, lui, allait comme dans un rêve, sans rien voir, sans rien entendre, sans trouver la force de partir ni de rester ; et de minute en minute il se sentait plus honteux et plus désespéré.
[modifier]
II
Dans une des dernières salles qu’on visita, Nekhludov fit cependant une rencontre qui le secoua de sa torpeur. Il vit là, parmi des déportés, le même étrange petit vieillard qu’il avait eu pour voisin, le matin, sur le bac.
Ce petit vieillard, vêtu d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon rapiécé, pieds nus, se tenait assis à terre dans un coin et braquait sur les visiteurs un regard sévère. Son visage ridé paraissait plus concentré encore et plus animé que sur le bac. Et, tandis que tous les prisonniers de la salle, à l’entrée du directeur, s’étaient redressés d’un seul mouvement et avaient sauté sur leurs pieds, le vieillard continuait à rester assis. Ses yeux luisaient, et ses sourcils se fronçaient de colère.
— Allons, debout ! — lui cria le directeur.
Mais le vieillard haussa les épaules et sourit avec dédain.
— Ce sont tes valets qui se mettent debout devant toi ! Mais moi, je ne suis pas ton valet. Tu as la marque, là, sur ton front !… — poursuivit le vieillard d’une voix exaltée.
— Qu’est-ce que c’est ? — dit le directeur sur un ton de menace.
— Je connais cet homme ! — intervint Nekhludov. C’est un original. Pourquoi est-il en prison ?
— Hé ! c’est la police qui vient de nous l’envoyer pour vagabondage ! Nous la supplions de ne plus envoyer personne, mais c’est comme si on chantait ! — fit le directeur.
— Et toi aussi, à ce que je vois, tu appartiens à l’armée de l’Antéchrist ! — dit le petit vieux, s’adressant à Nekhludov.
— Non, je ne suis ici qu’en visiteur ! — répondit Nekhludov.
— Ah ! ah ! Tu es venu voir comment l’Antéchrist torture les hommes ? Eh bien, regarde, vois ! Il les a pris, il les a enfermés en cage, de quoi composer toute une armée ! Le devoir des hommes est de gagner leur pain à la sueur de leur front : et lui, l’Antéchrist, il les tient enfermés, il les nourrit sans travail, comme des porcs, pour en faire des porcs !
— Que dit-il ? — demanda l’Anglais.
Nekhludov lui répondit que le vieillard accusait le directeur et ses pareils de tenir enfermés des êtres humains contre toute justice.
— Demandez-lui donc comment, à son avis, on doit se comporter avec ceux qui n’observent pas la loi ! — dit en souriant l’Anglais.
Nekhludov traduisit la question.
Le vieillard se mit à rire, découvrant quelques dents, noires et cassées.
— La loi ! — s’écria-t-il avec mépris, — ah ! oui, tu peux en parler ! Il a commencé par s’emparer de la terre, il a dépouillé les hommes de toutes leurs richesses, il a supprimé tous ceux qui lui résistaient ; et ensuite il a écrit la loi, pour dire qu’on ne devait ni tuer ni voler ! Je te certifie bien qu’il ne l’aurait pas écrite avant, sa loi !
Quand Nekhludov lui eut traduit cette réponse imprévue, l’Anglais sourit de nouveau.
— Mais enfin, — dit-il, demandez-lui comment on doit se comporter aujourd’hui à l’égard des voleurs et des assassins !
— Tu lui répondras, — dit le vieillard à Nekhludov qui lui avait transmis la question, — tu lui répondras qu’il doit commencer d’abord par effacer lui-même de son front la marque de l’Antéchrist, et qu’il aura assez d’ouvrage, s’il le fait, pour n’avoir plus le temps de s’occuper des voleurs ni des assassins ! Allons, répète-lui ça dans sa langue !
— Il est bien amusant ! — dit l’Anglais en entendant cette réponse. Et il sourit encore, et sortit de la chambre.
Nekhludov était resté en arrière ; le vieillard, s’adressant à lui, poursuivit son discours :
— Fais ton affaire à toi, et ne t’inquiète pas des autres. C’est Dieu seul qui sait qui punir et qui récompenser. Nous, nous n’en savons rien !
Puis, comme s’il avait renoncé à vouloir convertir Nekhludov :
— Mais non, — lui cria-t-il, — je n’ai rien à te dire. Va-t’en, passe ton chemin. Tu as assez vu maintenant comment les esclaves de l’Antéchrist donnent des créatures humaines en pâture aux poux. Va-t’en maintenant t’amuser ailleurs !
[modifier]
III
Lorsque Nekhludov rejoignit ses compagnons dans le corridor, l’Anglais était arrêté devant la porte entr’ouverte d’une pièce sombre, et demandait au directeur à quoi elle servait. Le directeur répondit que c’était l’endroit où l’on déposait les morts.
— Oh ! vraiment ! — fit l’Anglais, quand Nekhludov lui eut traduit cette réponse. Et il dit qu’il serait bien heureux de pouvoir entrer.
Le directeur fit apporter une lampe, et introduisit les deux visiteurs dans la chambre des morts. C’était une grande chambre carrée, toute pareille aux autres. Dans un coin étaient entassés des sacs, dans un autre coin on avait rangé une pile de bûches ; au milieu, sur des couchettes, quatre cadavres gisaient.
Le premier de ces cadavres, vêtu d’une chemise et d’un pantalon, avait une petite barbe pointue et la moitié de la tête rasée. Le froid avait déjà engourdi les membres : les mains, qui évidemment avaient été jointes sur la poitrine, s’étaient séparées ; et pareillement les pieds nus, disjoints, s’écartaient en fourche. Près de lui était étendue une vieille femme en veste et en jupe blanches, avec une toute petite natte de cheveux, un visage jaune tout ridé, et un nez camard. Et, près de cette vieille femme, on avait placé le cadavre d’un homme qui portait autour du cou un foulard bleu. Ce foulard bleu frappa Nekhludov, qui eut l’impression de l’avoir vu quelque part déjà.
Il s’approcha, examina le cadavre de près. Une barbiche noire, frisant un peu, un nez droit et solide, un grand front blanc, des cheveux bouclés, clairsemés au sommet de la tête. Nekhludov reconnaissait tous ces traits bien connus, et ne parvenait pas en croire ses yeux. La veille encore, il avait vu le même visage tout animé de passion, tout contracté de souffrance : maintenant il le voyait immobile et calme, revêtu d’une beauté qui lui faisait peur.
Oui, c’était là Kriltzov, ou du moins c’était toute la trace qu’avait laissée sa vie corporelle !
« Pourquoi a-t-il souffert ? Pourquoi a-t-il vécu ? Est-il enfin arrivé maintenant à savoir la vérité ? — se demandait Nekhludov en considérant le cadavre. Et il se répondait aussitôt qu’il n’y avait point de vérité, qu’il n’y avait rien, rien que la mort. De toute son âme, il enviait Kriltzov, qui ne souffrait plus.
Sans même penser à prendre congé de l’Anglais, qui examinait la salle funèbre avec un intérêt tout particulier, Nekhludov se fit conduire hors de la prison, afin de pouvoir méditer plus à l’aise, dans sa chambre, sur tout ce qui s’était passé durant cette soirée.
[modifier]
CHAPITRE XXIX
Arrivé dans sa chambre, Nekhludov se mit à marcher de long en large, fiévreusement. Il avait l’impression que son affaire avec Katucha était finie, à jamais finie. À jamais il avait cessé d’être utile à Katucha. Et cette pensée le remplissait de tristesse et de honte. Mais il avait aussi l’impression que cette pensée n’avait plus désormais le droit de l’occuper, et qu’il avait maintenant à régler une autre affaire qui non seulement n’était pas finie, mais qui s’imposait à lui avec une force impérieuse.
Il se sentait en présence de quelque chose d’effroyablement mauvais, qu’il avait le devoir de détruire, et qu’il ne savait pas comment il pourrait détruire. C’était ce quelque chose de mauvais qui l’avait jadis perdu lui-même, qui avait perdu Katucha, et qui venait maintenant de perdre le cher et admirable Kriltzov, dormant, la-bas, avec son foulard bleu.
Et Nekhludov revoyait les centaines d’hommes parqués, dans un air empesté, par d’indifférents gouverneurs, procureurs, directeurs de prison. Il revoyait les regards irrités du petit vieillard bravant « les valets de l’Antéchrist ». Il revoyait, dans la chambre des morts, le beau visage de cire de Kriltzov. Tout cela, toute la vie qui l’entourait lui faisait l’effet d’un horrible cauchemar. Et de nouveau il se demandait si c’était lui-même, Nekhludov, qui était fou, ou bien si ceux-là étaient fous qui se tenaient pour sages et toléraient une telle vie.
Après avoir longtemps marché, il se jeta sur le divan ; et, machinalement, il ouvrit un des petits évangiles de l’Anglais, que celui-ci lui avait donné, et qu’il avait déposé sur la table en vidant les poches de sa pelisse.
« Il y a des gens qui prétendent qu’on peut trouver là-dedans une réponse à tout », songeait-il, en ouvrant le petit livre, au hasard des pages. Et il lut. Il était tombé sur un chapitre de l’évangile de saint Mathieu, le chapitre XVIII.
1. En ce temps-là, les disciples vinrent à Jésus et lui dirent : « Qui est le plus grand dans le royaume des cieux ? »
2. Or Jésus, ayant appelé un enfant, le mit au milieu d’eux, et dit :
3. « Je vous le dis en vérité, si vous ne changez, et si vous ne devenez petits comme des enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux.
4. « Celui-là donc qui se fera petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux. »
— Oui, c’est bien ainsi ! — se dit Nekhludov en se rappelant comment lui-même n’avait goûté la paix et la joie de la vie que dans la mesure où il s’était fait petit, où il avait été pareil à un enfant.
Et il lut ensuite:
5. « Et celui qui recevra un tel enfant en mon nom, c’est moi qu’il recevra.
6. « Mais si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une grosse meule et qu’on le jetât au fond de la mer. »
Nekhludov cessa de lire : « Que peut bien vouloir dire celui qui recevra ? et aussi : en mon nom ? » se demanda-t-il, sentant que ces paroles n’avaient aucune signification pour lui. « Et que viennent faire ici cette meule au cou, et ce fond de la mer ? Non, tout cela n’est point pour moi ! Cela n’est pas clair, cela n’a pas de sens ! »
Il se rappela que plusieurs fois déjà, dans sa vie, il avait essayé de lire les évangiles et que toujours l’obscurité des passages de ce genre l’avait dérouté.
Il reprit le livre, cependant, et lut les quatre versets suivants. Jésus y parlait des « scandales », de la condamnation de certains hommes « à la géhenne du feu », de certains anges appartenant à certains enfants et qui voient « la face du Père dans les cieux ».
« Quel dommage que tout cela soit si peu clair et si mal composé ! — songeait-il, — car on sent, au fond, quelque chose de beau qu’on aimerait à entendre mieux dit. » Et il se remit à lire :
11. « Sachez que le fils de l’homme est venu racheter et sauver ceux qui périssent !
12. « Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis et que l’une d’elles se soit égarée, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour s’en aller chercher celle qui s’est égarée ?
13. « Et, s’il parvient à la retrouver, je vous le dis, en vérité, il en a plus de joie que des quatre-vingt-dix-neuf autres qui ne se sont point égarées.
14. « Et de même, ce n’est pas la volonté de votre Père, qui est aux cieux, qu’aucun de ses petits périsse. »
— Oui, sans doute, ce n’était pas la volonté du Père qu’ils périssent ! Mais cela ne les empêche pas de périr par centaines, par milliers ! Et nul moyen de les sauver ! — pensa Nekhludov.
Il lut encore quelques versets.
21. Alors Pierre, s’étant approché, lui dit : « Maître, combien de fois devrai-je pardonner à mon frère qui m’aura offensé ? Devrai-je lui pardonner jusqu’à sept fois ? »
22. Et Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois !
23. « Car il en est du royaume des cieux comme d’un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs !
24. « Quand il eut commencé à compter, on lui en amena un qui lui devait dix mille talents ;
25. « Et, parce qu’il n’avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu’il fût vendu, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu’il avait afin que la dette fut payée.
26. « Et, ce serviteur, tombant à ses pieds, se prosternait devant lui et lui disait : — Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout !
27. « Alors le maître de ce serviteur, ému de pitié, le laissa aller et lui remit sa dette.
28. « Mais ce serviteur, étant sorti, rencontra un de ses compagnons de service qui lui devait cent deniers ; et, l’ayant saisi, il l’étranglait en disant : rends-moi ce que tu me dois !
29. « Et son compagnon de service, tombant à ses pieds, le supplia en disant : Aie patience envers moi et je te paierai !
30. « Mais le serviteur ne voulut pas avoir patience, et, s’en étant allé, il fit jeter son compagnon en prison jusqu’à ce qu’il eût payé sa dette.
31. « Ses autres compagnons de service, voyant ce qui s’était passé, en furent très attristés ; et ils vinrent rapporter à leur maître ce qui s’était passé.
32. « Alors le maître fit venir le serviteur et lui dit : — Méchant serviteur, je t’ai remis toute ta dette parce que tu m’as supplié.
33. « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi ? »
— Serait-ce donc cela ? — s’écria tout à coup Nekhludov après avoir lu ces paroles. — La réponse que je cherche serait donc là ?
Et la voix intime de tout son être lui répondit : Oui, c’est cela, ce n’est rien que cela !
Et le même phénomène se produisit chez Nekhludov qui se produit souvent chez les personnes accoutumées à la vie spirituelle. Une pensée, qui d’abord leur a paru étrange, paradoxale, fantaisiste, soudain s’éclaire à leurs yeux des résultats de toute une expérience jusque-là inconsciente, et devient aussitôt pour elles une simple, claire, évidente vérité. Ainsi s’éclaira soudain, aux yeux de Nekhludov, la pensée que l’unique remède possible au mal dont souffraient les hommes consistait en ce que les hommes se reconnussent toujours comme ayant une dette envers Dieu, et, par suite, comme n’ayant nul droit de juger ni de punir les autres hommes. Il comprit soudain que l’effroyable mal dont il avait été témoin dans les prisons et les convois, et que la tranquille assurance de ceux qui produisaient ce mal ou qui le toléraient, que tout cela provenait uniquement d’une cause très simple. Tout cela provenait de ce que les hommes avaient entrepris une chose impossible ; étant mauvais eux-mêmes, ils avaient entrepris de corriger le mal. Des hommes vicieux prétendaient corriger des hommes vicieux. Or, étant vicieux, ils ne pouvaient que propager le vice, au lieu de le corriger ; étant corrompus, ils répandaient autour d’eux leur propre corruption. La réponse que Nekhludov cherchait avec angoisse sans pouvoir la trouver, c’était la même réponse qu’avait faite Jésus à Pierre : la réponse était qu’on devait pardonner toujours, non pas sept fois, mais septante fois sept fois.
— Mais non ! Impossible d’admettre que la chose soit aussi simple ! — se disait Nekhludov. Et cependant il savait, dès lors, avec une évidence absolue, que c’était là l’unique réponse, et non seulement au point de vue théorique, mais au point de vue pratique et immédiat. La chose lui semblait encore étrange et incroyable, habitué comme il l’était à des opinions opposées, mais il sentait, il savait, qu’elle était hors de doute.
L’objection ordinaire, qui consistait à demander ce qu’on devait faire des voleurs et des assassins, n’avait plus depuis longtemps aucun sens pour lui. Cette objection n’aurait eu de sens, en effet, que si les châtiments avaient fait diminuer le nombre des crimes, s’ils avaient corrigé les criminels ; mais l’expérience avait prouvé à Nekhludov que c’était le contraire qui se produisait. Depuis tant de siècles que les hommes s’acharnaient à punir le crime, l’avaient-ils supprimé, l’avaient-ils même atténué ? Loin de l’avoir supprimé, loin de l’avoir même atténué, ils avaient contribué activement à le développer, aussi bien en dépravant les prisonniers par les condamnations qu’ils leur faisaient subir qu’en ajoutant à la somme des crimes de ces prisonniers, — aux crimes des voleurs et des assassins, — leurs propres crimes, ceux de ces criminels que sont les conseillers de cours, les procureurs, les bourreaux, les juges d’instruction, les policiers et les garde-chiourme.
Et Nekliludov comprit soudain que cela devait être fatalement ainsi. Et il comprit que, si la société et l’ordre social continuaient à exister, ce n’était point grâce aux magistrats avec leur cruauté, mais au contraire malgré eux, et parce que, à coté d’eux, les hommes continuaient à avoir pitié l’un de l’autre et à s’aimer l’un l’autre.
L’Évangile avait enfin parlé au cœur de Nekhludov, s’était révélé à lui comme à tout homme qui consent à le lire. Et Nekhludov résolut d’en lire encore quelques pages. Il prit le Discours sur la Montagne, qui, de tout temps, l’avait beaucoup touché. Mais, cette fois, en le lisant, il découvrit que ce discours n’était pas simplement un recueil de nobles pensées et d’images émouvantes, exposant un idéal moral à peu près irréalisable. Il s’aperçut que le Discours sur la Montagne ne contenait que des préceptes tout à fait clairs, simples, pratiques, faciles à appliquer, et dont l’application aurait aussitôt pour conséquence de créer une société humaine absolument nouvelle, supprimant toute violence et toute injustice, et, dans la mesure permise à la faiblesse humaine, inaugurant sur la terre le Royaume des Cieux.
Ces préceptes étaient au nombre de cinq :
Le premier consistait à dire que l’homme non seulement ne devait pas tuer un autre homme, son frère, mais ne devait pas s’irriter contre lui, ne devait pas l’accuser, le mépriser ; et que, s’il s’était querelle avec un autre homme, il devait se réconcilier avec lui avant d’offrir aucun don à Dieu, c’est-à-dire avant de s’unir à Dieu par la prière du cœur.
Le second précepte consistait à dire que l’homme non seulement ne devait point s’abandonner à la sensualité, ne devait point profaner la beauté de la femme en faisant d’elle un instrument de son grossier plaisir, mais qu’il devait, s’étant marié avec une femme, se considérer comme uni à elle pour toujours.
Le troisième précepte consistait à dire que l’homme ne devait rien promettre sous serment, n’étant maître ni de lui-même, ni de quoi que ce fût.
Le quatrième précepte consistait à dire que l’homme non seulement ne devait point exiger œil pour œil, mais qu’il devait, quand on l’avait frappé sur une joue, tendre l’autre joue ; qu’il devait pardonner les offenses, les supporter avec résignation, ne rien refuser de ce que les autres hommes exigeaient de lui.
Et le cinquième précepte consistait à dire que l’homme non seulement ne devait point haïr ses ennemis, ni lutter contre eux, mais qu’il devait les aimer, les aider, les servir.
Nekhludov s’étendit sur le divan et se mit à rêver. Se rappelant toute la misère et toute la laideur de la vie actuelle des hommes, il songea à ce que deviendrait cette vie si les hommes consentaient à appliquer les préceptes qu’il venait de lire. Et tout son découragement disparut : un flot d’enthousiasme inonda son âme. Il sentit qu’après toute une vie de souffrances à travers les ténèbres il venait d’apercevoir soudain la douce, la reposante, la bienfaisante lumière.
Il ne dormit point, cette nuit-là. Tout entier à la joie de la découverte qu’il venait de faire, il lut avidement les Évangiles, d’un bout à l’autre. Et, ainsi que cela arrive à tous ceux à qui le sens général des Évangiles s’est enfin révélé, il s’étonna, en lisant, de comprendre pleinement la signification de paroles que maintes fois il avait lues comme de simples images et sans y attacher d’importance. Comme une éponge, dans un vase, aspire toute l’eau qu’elle peut contenir, il aspirait tout ce qu’il y avait pour lui d’utile, d’important, de grave, de joyeux dans ce livre. Et tout ce qu’il y lisait lui paraissait lui avoir été depuis longtemps familier ; car ce qu’il y lisait confirmait, expliquait des choses que depuis longtemps il pressentait, mais qu’il n’osait pas reconnaître pour vraies. Et maintenant il les reconnaissait pour vraies, et il y croyait.
Et non seulement il reconnaissait et croyait qu’en suivant les préceptes des Évangiles les hommes pourraient s’élever au plus haut degré de bonheur dont ils sont capables : il reconnaissait et croyait aussi que mieux valait, pour un homme, ne rien faire du tout que de ne pas appliquer ces préceptes ; il reconnaissait et croyait que ces préceptes représentaient l’unique raison d’être de la vie humaine, et qu’en y manquant l’homme commettait une faute, qui entraînait aussitôt son châtiment à sa suite.
Cette conclusion résultait pour Nekhludov de tout le livre ; mais, avec une clarté et une force particulières, il la trouvait exprimée dans la parabole des vignerons. Les vignerons s’étaient imaginés que le jardin qu’on leur avait donné à cultiver n’appartenait pas à leur maître, mais à eux-mêmes ; que tout ce qui était dans ce jardin, c’était pour eux, et que leur seul devoir était de faire servir ce jardin à leur propre jouissance : oubliant leur maître, et tuant ceux qui venaient leur rappeler leurs obligations envers lui.
« Ainsi nous faisons tous », — songeait Nekhludov. — « Nous vivons dans la croyance que nous sommes nous-mêmes les maîtres de notre vie, et que celle-ci ne nous a été donnée que pour notre plaisir. Or c’est une croyance insensée, évidemment insensée. L’homme n’est pas venu au monde de son plein gré : quelqu’un doit l’y avoir envoyé, et pour quelque motif. Mais nous, nous avons décidé d’oublier cette évidence et de nous imaginer que nous n’avions à vivre que pour notre plaisir. Et nous nous étonnons, après cela, de souffrir et de nous sentir mal à l’aise, comme si ce n’était point la conséquence fatale de notre situation d’ouvriers se refusant à accomplir la volonté de leur maître. Et la volonté de notre maître, elle est exprimée dans ce petit livre.
« Cherchez le Royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. Et nous, c’est le surcroît que nous cherchons, et nous nous étonnons de ne pouvoir le trouver !
« Oui, c’est bien cela qu’a été ma vie ! Mais désormais cette vie est finie, et une autre commence ! »
Et en effet, de cette nuit commença pour Nekhludov une vie nouvelle : et nouvelle non seulement parce que, cessant de penser tout à fait à lui-même, il s’efforça de ne plus vivre que pour servir les autres, mais nouvelle, surtout, parce que tout ce qui lui arriva depuis cette nuit, tout ce qu’il vit, tout ce qu’il fit, eut désormais à ses yeux une autre signification que par le passé.
Comment se terminera cette nouvelle période de sa vie, c’est ce que l’avenir montrera.
12 décembre 1899.
| ◄ Deuxième partie | ► |