Rayons perdus (1869)/Idylle

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Alphonse Lemerre, 1869 (pp. 151-153).
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I.
IDYLLE.


Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime.

Lamartine


Sur l’herbe du verger, au pied de la charmille,
Le jeune homme est assis près de la jeune fille.
Chaque étoile à son tour pique le firmament ;
Mille senteurs dans l’air, mille chansons bénies
Unissent leurs parfums, croisent leurs harmonies ;

La nuit vient lentement.


Les montagnes au sud, par l’ombre atténuées,
Agrafent sur leur sein le manteau de nuées
Dont la splendeur du soir revêt leur nudité ;
Le vent passe embaumé de thym, de menthe & d’ambre,
Et, couronné de fruits, voici venir septembre

Aussi doux que l’été.


Les ménages charmants des pinsons, des mésanges
Emplissent les rameaux de murmures étranges,
Ivres comme au printemps de leur nouvel amour ;
Et le paysan las, sa bêche sur l’épaule,
Aiguillonne ses bœufs avec sa grande gaule

Pour hâter le retour.


Au village à présent chaque foyer scintille.
Le jeune homme est assis près de la jeune fille :
En souriant, leurs deux mères les ont laissés ;
Sous le regard de Dieu, seuls, ils restent ensemble.
Lui, le cœur palpitant, la contemple ; elle, tremble

Les yeux sur lui fixés.


L’obscurité pourtant aux flancs de la montagne
Descend d’un pied furtif & peu à peu les gagne,
Quelques moments encore, ils ne se verront plus ;

Dans le vallon pourtant une vapeur légère
Flotte & s’étend déjà des champs pleins de fougère

Aux sapins chevelus.


Ils se taisent toujours. Mais derrière eux, sur l’herbe,
Est-ce un jeu de la nuit nonchalante & superbe
Qui rapproche sans cesse & bientôt confondra
Leurs deux ombres en une ? & de ses mains puissantes
Aura joint tout à fait leurs têtes rougissantes

Quand la lune viendra ?


La nature au repos chante avec indolence
Son éternel poëme. — Ô nature, silence !
Quel que soit ton génie, il est outre-passé ;
Un plus sublime accord nous émeut les entrailles,
Car, ici, le baiser des saintes fiançailles

Vers Dieu s’est élancé !


Les mères à pas lents sont enfin revenues,
Et les deux amoureux aux âmes ingénues
Sont allés les presser dans leurs bras triomphants :
« — Nous ne formerons plus qu’une même famille,
« Mères, mères, voici votre fils, votre fille,

« Bénissez vos enfants ! »
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