Recueil de tombeaux des quatre cimetières de Paris
Dans les dessins que j’ai faits au trait des tombeaux qui se trouvent érigés depuis plusieurs années dans les quatre cimetières de Paris, je me suis appliqué à choisir particulièrement les plus marquans, soit par leur exécution, soit par les personnages qu’ils renferment ou par le style de leurs épitaphes ; j’ai cru devoir ajouter à ces dessins quelques descriptions du site, l’itinéraire, pour arriver plus directement au monument décrit. Toutes les fois que j’ai pu me procurer des renseignemens sur les personnes, j’ai donné quelques notices sur leur vie, et je les ai accompagnées de quelques réflexions religieuses ou morales. J’ai inséré les pièces de vers qui m’ont été remises, et j’y insérerai toutes celles qui pourront m’être envoyées par la suite, lorsqu’elle seront jugées convenables d’y être placées. Je n’examinerai pas si les corps des personnes pour lesquelles ces vers auraient été composés, reposent dans des monumens particuliers et remarquables par leur exécution ; les corps de celles qui reposent dans les sépultures communes sont également respectables à mes yeux. Si la chimère de l’égalité a été parmi nous un problême irrésoluble jusqu’à ce jour, là, dans la nuit du tombeau, le problême est résolu : l’égalité est parfaite.
Cet ouvrage était désiré par un grand nombre de familles. C’est pour répondre à leur vœu que je l’ai entrepris, malgré les difficultés qu’il présentait. J’espère qu’elles seront satisfaites, et que cette disposition de Monumens que je leur offre servira à perpétuer, dans leur cœur, le souvenir de ceux qu’ils ont fait élever à la mémoire des personnes qui leur furent si chères[1].
- Delille est décédé le 1er mai 1815, à l’âge de 75 ans, son corps a été embaumé et exposé sur un lit de parade, dans une salle du Collège de France ; une commune de laurier ornait son front. Ses obsèques ont eu lieu le 7 mai 1815, à onze heures du matin, dans l’église Saint-Etienne-du-Mont, sa Paroisse : ses restes ont été déposés ensuite ait Cimetière de Mont-Louis, dit le Père la Chaise.
Ce monument est adossé au mur de face de la rue, à gauche, en entrant. Il est en pierre. La table d’inscription est saillante, et en marbre noir. L’épitaphe est en lettres d’or. Au-dessus est un médaillon qui contient les armoiries, sculptées en marbre noir.
M. le Baron de Crouzet.
Il fut excellent frère, excellent époux, excellent père. La jeunesse, dont il dirigea les études et la conduite, eut pour lui une admiration égale à sa reconnaissance. Rival des anciens, il les égala quelquefois dans d’heureux vers qu’il se plaisait à composer dans ses momens de loisir. C’était son moindre mérite, et la vertu brillait avec éclat dans son ame céleste.
lui ont érigé ce monument.
Le printemps, de retour sur la terre embellie,
Renouvelle par-tout les sources de la vie ;
Mais, quoi ! lorsqu’il s’éveille annonçant ses bienfaits,
Le poëte des chants sommeille pour jamais !…
Apollon, attendri par les vœux de la France,
Court de son docte fils implorer la puissance ;
Ce fils protégera l’inimitable auteur
Des trois règnes d’Opis interprète enchanteur.
Veille, ô dieu d’Épidaure, au salut d’un grand homme
Que les Muses devaient au grand siècle de Rome !…
Venez, venez, beaux jours !… Ô désirs superflus !
Au souffle du printemps il ne renaîtra plus,
Plaçons à ses côtés, sous la pierre funèbre,
Son luth harmonieux ; et ce tombeau célèbre,
Tous les ans, au retour de la belle saison,
Rendra des sons plus doux que l’airain de Memnon.
Accourez tous, ô vous que son génie inspire !
À ces magiques sons accordez votre lyre ;
Pour lui laissez couler et vos vers et vos pleurs…
Il chanta les jardins ; couronnez de leurs fleurs
Le dernier monument du sensible Delille.
Du haut du Pinde alors vous sourira Virgile,
Pour prix du souvenir et des tributs touchans
Dont vous aurez payé le poëte des champs.
Pour couvrir son tombeau d’une ombre poétique,
Élevez sur sa cendre un arbre allégorique ;
Du laurier de Virgile entez un rejeton
Sur un rameau sacré du mûrier de Milton.
Toutefois suspendons cet hymne de tristesse ;
Il touche au terme heureux d’une longue vieillesse.
« Dis-moi, gémirais-tu de ton cruel destin ?
» Le bel astre du jour n’a-t-il pas son déclin ?
» Cesse, ô grand voyageur ! de regretter la terre.
» De ton brillant génie admirateur sincère,
» Le Pinde, répétant ton refrain solennel,
» Te dit : « Consolez-vous, vous êtes immortel[2] ».
De ta lyre d’où vient que les cordes plaintives
Ne rendent plus que des sons douloureux ?
Du Permesse étonné n’attriste point les rives,
Et redis des chants amoureux.
— J’étais la Muse de Delille ;
Sa perte a réveillé mes anciennes douleurs :
En lui payant Je tribut de mes pleurs,
Je crois pleurer encore et Milton et Virgile.
-
- « Messieurs,
» Vous avez entendu avec attendrissement l’hommage qui vient d’être rendu au poëte émule de Virgile et de Milton, au chantre des Jardins, du Malheur, de l’Imagination et de la Nature. Il appartenait à la voix éloquente qui gémissait naguère sur les « places qu’une triste absence laissait inoccupées » à l’Académie française, d’exprimer ici les regrets de l’Institut, de la France, et de la république des lettres, qui voit aujourd’hui vaquer l’une de ces places, et la plus difficile peut-être à remplir. »
» Le Collège de France, qui se glorifiait aussi de compter M. Delille parmi ses membres les plus distingués, ne peut rester muet dans cette lugubre cérémonie : il ne peut taire des services éclatans rendus à l’instruction publique ; tous ses professeurs se seraient à l’envi disputé l’honneur d’être les interprètes de la douleur générale ; ils ont bien voulu le céder à celui qui, dans son enfance, avait eu l’avantage de recevoir les premières leçons publiques du grand homme que nous avons perdu, et qui, dans une liaison non interrompue de plus de cinquante années, s’est vu successivement honoré du titre de son confrère à l’Institut, au Collège de France et à l’Université impériale. »
» Toutes les nations connaissent les succès de M. Delille comme poëte ; sa réputation comme professeur n’était pas moindre, mais elle était nécessairement plus circonscrite ; elle a formé cependant ses premiers titres à l’estime de ses concitoyens. »
» Après des palmes dans tous les genres, obtenues aux concours de l’Université, et qui ont toujours annoncé des hommes d’un mérite éminent, le défaut absolu de fortune l’avait forcé d’accepter, dans un collège de Paris, des fonctions obscures qui ne le plaçaient pas même au dernier rang des professeurs de l’Université : celui qui devait enrichir un jour notre langue poétique fut réduit à donner à des enfans des leçons de syntaxe latine. À la destruction d’un ordre fameux, on lui offrit au collège d’Amiens une place de professeur d’humanités : il saisit cette première occasion de passer des élémens de la grammaire à ceux de la littérature. Il préparait dès-lors le chef-d’œuvre des Géorgiques ; quoique le poëme latin ne fût pas l’objet particulier des leçons qu’il devait nous donner, il ne pouvait s’empêcher de nous en entretenir souvent. Il nous eu développait le sens et les beautés ; dans ses explications il passait eu revue toutes les imitations plus ou moins éloignées qu’il avait rencontrées dans nos poètes français, dont il s’était enrichi la mémoire, la plus heureuse que j’aie jamais connue.
» Ceux qui ont entendu M. Delille, dans les séances académiques ou dans ses leçons au Collège de France, savent si jamais personne égala la grâce et la chaleur entraînante avec laquelle il récitait les vers. Que ceux qui l’ont entendu plus tard se le représentent à l’âge de vingt-quatre ans, ils pourront se faire une idée de ce que je devais éprouver dans ces explications auxquelles ne suffisait pas le temps ordinaire des classes, et qu’il avait l’excessive bonté de reprendre et de me continuer en particulier. Un demi-siècle d’intervalle n’a pu effacer ces impressions délicieuses auxquelles s’est joint un vif sentiment de reconnaissance, dès que j’ai pu faire la réflexion que c’était à un enfant de 13 ans qu’il prodiguait ces trésors-d’érudition, d’enthousiasme et de talent poétique.
» Quand il me fut donné de venir à Paris et d’y entendre des professeurs justement célèbres, j’y cherchai vainement, je l’avoue, cette alliance si rare d’un grand talent avec la science et le goût. Elle ne s’y montra, du moins à ce degré, qu’au temps où M. Delille fut ramené sur un théâtre plus digne de lui. L’Université venait d’obtenir la fondation d’un corps d’agrégés destinés à remplacer les professeurs absens ou malades. Les titres que réunissait M. Delille le dispensaient de toutes les épreuves ; il n’eut qu’à se montrer pour être admis, et presque aussitôt il fut nommé à la chaire d’humanités du collège de la Marche.
» C’est là qu’il publia ses Géorgiques ; c’est là que plus d’une fois je l’ai vu, fatigué des succès qu’il commençait à obtenir dans les sociétés les plus brillantes, former le projet de renoncer au monde pour cultiver dans la retraite son talent poétique, et se laissant entraîner sans cesse à cette aimable facilité de caractère qui le rendait incapable de résister aux sollicitations et aux douces violences de ses nombreux amis.
» Le succès de ses Géorgiques, de cette traduction qu’on s’accordait à regarder comme impossible à la poésie française, devait lui ouvrir les portes de l’Académie. On lui opposait le préjugé qui prononçait l’incompatibilité entre le fauteuil académique et la chaire de professeur. Il triompha de cet obstacle, mais il ne tarda pas à sentir la difficulté de concilier tant de devoirs ; il désira plus de loisir, il en trouva au collège de France, dont un académicien, membre estimé de l’Université, M. Le Beau, lui facilita l’entrée. Il y devait professer l’éloquence, mais il était né pour la poésie ; un échange heureux avec un de ses confrères mit tous les littérateurs de Paris à portée de profiter de ces explications poétiques, qui sortent du cercle plus étroit où doit se renfermer un professeur ordinaire, et dont peut-être il n’avait encore été donné qu’à moi seul de jouir pleinement.
» Le Collège de France a long-temps retenti des applaudissement que sa verve arrachait à de nombreux auditeurs. Le feu, l’action qu’il mettait dans ses conférences ébranlaient sa faible constitution ; il sentit le besoin de quelque repos et celui de revoir les objets les plus habituels de ses chants ; ses amis secondaient ou faisaient naître en lui ce désir ; il fut donc forcé plus d’une fois d’interrompre ces leçons, qui attiraient une si grande affluence ; il était alors remplacé par l’estimable traducteur de Perse, son ami dès long-temps, et depuis son collègue à l’Institut (M. Sélis).
» Une absence plus longue fut occasionnée par nos troubles ; quelques esprits sévères lui en firent un sujet de reproche. Sans doute il était permis de regretter qu’il ne fût pas resté à son poste ; mais en quelque lieu qu’il habitât ou bien qu’il allât chercher de nouvelles inspirations, n’était-il pas toujours le poëte de la France ? en devions-nous moins jouir du fruit de ses veilles ? Eh ! que reprocher à l’ami de la paix, qui de ses courses utiles nous rapportait les Géorgiques françaises, l’Enéide et le Paradis Perdu, l’Imagination et les Trois Règnes ? (La suite à la Livraison prochaine.)Ce Tombeau, situé à gauche en entrant, sur le bord du chemin, forme un Sarcophage construit en pierre de liais. L’inscription est gravée en lettres d’or, sur une table de marbre noir, renfoncée.
Particularités sur la mort et l’inhumation de madame Deschennes de Saint-Edmond, et de M. Nardot, son père.
Madame Thérèse-Henriette Nardot, épouse de M. Deschennes de Saint-Edmond, possédait au dernier degré toutes les qualités qui, parmi nous, rendent recommandables les personnes de son sexe. Elle fut tout-à-la-fois et la meilleure des filles et la plus estimable des épouses. Si sa piété filiale pouvait être citée comme un modèle, son père, M. Nardot, avait pour sa fille une tendresse à laquelle rien ne pouvait être comparé. La mort de ce vieillard respectable a prouvé quel était le degré d’attachement qu’il avait pour elle.
Madame Deschennes, par suite d’une couche, fut affligée pendant huit ans d’une maladie de langueur. Son père, pendant toute la durée de cette maladie, agité continuellement par des inquiétudes toujours renaissantes, et partageant par suite de l’extrême tendresse qu’il avait pour elle, toutes les souffrances de sa fille, répondait à chaque instant du jour à tons ceux qui lui demandaient des nouvelles de son état : « Hélas ! elle souffre continuellement ; si j’ai le malheur de la perdre, je sens que je ne pourrai lui survivre. Si Dieux m’accordait cette faveur, mon plus grand désir serait d’être inhumé auprès d’elle ».Un jour, en sortant de table, il demande à une personne qui venait de quitter la malade, dans quel état pour le moment elle se trouvait : on lui répondit très-inconsidérément qu’elle venait de mourir ; M. Nerdot, frappé comme d’un coup de foudre, tombe aussitôt sans connaissance ; en vain lui prodigue-t-on tous les secours pour le rappeler à la vie, il expire, après être demeuré dans cet état pendant quatre heures.
La famille, pleine de respect pour la volonté de ce vieillard si profondément sensible, a regardé comme un devoir nacré l’obligation d’accomplir le vœu qu’il avait si souvent exprimé. La même pompe funèbre servit au père et à la fille. Tous deux furent présentés au même instant à Sainl-Roch, leur paroisse ; les mêmes cérémonies religieuses leur furent communes, ensuite, transportés au Cimetière de Montmartre, on les enterra provisoirement dans une même fosse, mi ils demeurèrent jusqu’au moment où M. Deschennes de Saint-Edmond les fit exhumer pour les placer ensemble dans le Tombeau qu’il leur fit élever, et dont nous donnons ici la gravure. Ce tombeau est une espèce de caveau sans voussure, solidement muré des quatre faces, rempli d’un sable fin jusqu’à fleur de terre, et recouvert d’un Sarcophage d’une belle proportion.
Nota. Madame Deschennes et M. Nardot sont décédés le 28 lévrier 1812. Madame Deschennes, âgée d’environ 30 ans ; et M. Nardot, âgé de 83 ans.
Ce Tombeau forme un Sarcophage construit en pierre de liais, et adossé au mur de clôture, vis-à-vis la petite porte. Ses trois faces sont ornées de Sculptures ; à droite, sont gravées les deux lettres initiales L. H. enlacées, et au-dessous, deux tiges de roseau, en sautoir ; à gauche, sont aussi gravées et enlacées les deux lettres initiales A. F., ainsi que deux tiges de roseau en sautoir.
» Quelle reconnaissance n’était-il pas eu droit d’attendre pour tant de productions précieuses ! Cette reconnaissance ne fut pas universelle ; l’esprit de parti fit entendre une voix étouffée bientôt par les applaudissemens publics : à en croire ses détracteurs, il ne revenait que pour fréquenter les palais des grands et reprendre les chaînes dorées qu’il regrettait. Il leur avait répondu d’avance en choisissant pour sa demeure le quartier le plus solitaire de Paris ; il revint depuis occuper l’asile modeste que lui pouvait offrir le Collège de France ; là, il ne vivait que pour l’amitié et la poésie. Quatre attaques successives de la maladie qui vient de l’enlever lui avaient ôté les moyens de se livrer aux fonctions de l’enseignement. Il retrouva quelques forces pour installer l’élégant et fidèle traducteur des Bucoliques, qu’il avait demandé pour suppléant.
» On n’oubliera jamais cette séance mémorable où, entouré de sa famille, aux acclamations de ses confrères, et d’ue jeunesse attendrie, il exprimait, en vers si touchans et si beaux, les plus doux sentimens de son cœur et ses volontés suprêmes. Hélas ! c’était la dernière fois que sa voix devait se faire entendre sous ces voûtes. C’est parce triomphe du talent uni à la plus douce sensibilité que s’est vu terminée la carrière la plus brillante que jamais professeur ait parcourue. J’avais reçu sa première leçon, j’ai joui de la dernière : il m’honora d’une amitié constante. Puisse cette réunion heureuse de circonstances donner quelqu’intérêt à ce faible hommage que j’appose sur la tombe de l’homme aimable et du grand poëte que nous regrettons » !
M. Arnault a succédé à M. Delambre, et s’est exprimé en ces termes :
-
- « Messieurs,
» L’Université doit aussi un tribut d’éloges et de regrets l’homme immortel dont nous accompagnons ici les restes. M. Delille rivalisait de droit avec nos plus anciens professeurs par la durée de ses services, et dans leur éclat n’était rivalisé par personne. Les moyens qui faisaient sa gloire dans l’Institut doublaient de valeur dans l’Université, où il fournissait à la fois des leçons et des exemples, et à laquelle il appartint presque en naissant ; dans l’Université qu’il étonna pendant plus de soixante-ans, soit comme élève, soit comme maître, et qui, par cela même qu’elle fait une perle plus grande que tout autre corps littéraire, doit trouver plus difficilement les termes propres à faire connaître toute l’étendue de sa douleur.
» Mais que me reste-t-il à dire, à moi qui me fais ici l’organe de ce corps illustre ? que me reste -t- il à dire pour peindre ce que nous éprouvons sur les bords de cette tombe qui n’engloutit pas tout ?
» Les orateurs que vous venez d’entendre n’ont-ils pas développé ce que nous pensons ? et ce que nous sentons n’est-il pas encore plus éloquemment exprimé par ces sanglots qui couvrent ma voix, par ces larmes qui se confondent aux miennes » ?
M. Le Dieu, étudiant en droit, l’un des élèves de M. Delille, s’est alors présenté et a obtenu la permission de prononcer le discours suivant :
» Souffrez que la jeunesse s’approche aussi de la tombe d’un grand homme, et qu’elle y vienne épancher sa douleur. Permettez-lui d’y déposer, après vous, l’hommage de sa reconnaissance et de ses regrets. C’est sur-tout à l’âge du sentiment à louer et à pleurer le poète du sentiment.
» Cette qualification, qui la mérita mieux que M. Delille ? Relisez ses chefs-d’œuvre et ses nombreux ouvrages ; dans chacune de leurs pages, vous retrouverez ses titres humides encore des larmes qu’ils ont arrachées à vos yeux. Là, toujours c’est son ame qui parle ; toujours c’est au cœur qu’elle s’adresse ; c’est de la vertu, c’est de la nature qu’elle l’entretient, et vers le bien qu’elle le dirige.
» Mais la sensibilité, caractère principal du poète illustra que nous regrettons, n’était pas seulement l’artifice et la charme de ses écrits Elle se manisfestait sur-tout dans sa conduite ; dans ses affections, et il l’aimait dans les autres. Ce grand homme chérissait les jeunes gens, et il se glorifiait de leur amitié. Lui demandait-on pourquoi ? « C’est qu’à leur âge, disait-il, elle est un sentiment ». Aurait-il reconnu, et serait-il vrai, que plus tard elle n’est souvent qu’un calcul ?
» Pour nous, fiers d’une préférence si honorable, nous y avons répondu. Toujours nous avons payé du plus tendre retour l’attachement de l’interprète de Virgile et de Milton. Nous nous disposions à lui donner une nouvelle preuve d’amour ; déjà sa couronne tressée de nos mains était prête à ceindre son front ; déjà l’heure était arrivée, nous espérions… Hélas ! et il n’y avait plus d’espoir ! nous nous étions réunis pour sa fête ; et nous avons suivi sa pompe funèbre ! Homme immortel ! la fatalité qui vient d’éteindre ton génie n’a point éteint dans nos cœurs l’amour que tes talens et tes vertus y ont allumé. Du séjour de la gloire, daigne abaisser tes regards sur ces lieux : vois-nous, pressés autour du tes restes, leur présenter nos dernières offrandes, et souris au vœu que nous faisons de t’aimer toujours, d’aimer toujours la vertu et la nature.
» Ah ! si la voix de ton jeune ami peut encore émouvoir ton ame, ô Delille ! ô mon maître ! ô mon père ! (ta bienveillance me permettait, me demandait ces doux noms), entends-le déplorer une perte prématurée, ne trouver de consolation que dans l’expression de sa douleur, et, malheureux émule d’une épouse et des sœurs les plus tendres, jurer fidélité à ta mémoire, et assiduité à tes écrits et à ton monument ».de terrasse de Mont-Louis.
Dans ces paisibles lieux, sous des berceaux de fleurs,
Le chagrin, les regrets viennent verser des pleurs ;
Ils peuvent y trouver une ombre officieuse :
Le trépas à leurs yeux cache sa Taux hideuse ;
Il range ses sujets dans un vaste jardin,
Et le séjour des morts est un nouvel Éden.
Vous qui ne savez pas que le deuil a des charmes,
Qui visitez ces lieux, mais qui venez sans larmes…..
Par de bruyans éclats n’en troublez point la paix ;
Apprenez que les morts ont aussi leurs secrets.
Peut-être ici pour vous la place est préparée,
louiez avec respect cette terre sacrée.
Pour arriver à ce monument, il faut prendre la route à droite en entrant et en traversant le carrefour l’étoile, et ensuite sur la droite l’allée tournante. Ce monument se trouve à gauche sur le bord de ladite allée, et se compose d’un mur de terrasse construit en pierre à cet effet, il se termine en chevron brisé espèce de fronton : il est un peu engagé dans le rempant de la colline sur la face duquel est adossé ledit monument qui se compose d’un tombeau de forme antique d’un pied d’épaisseur dans sa plus grande saillie, et de six pouces la partie qui porte sur les pieds de lion, au-dessus est une table saillante, sur laquelle est gravée l’épitaphe en letres d’or. Ledit tombeau et laditte table sailante et le socle sont en marbre noir, granit de Flandre ; les armoiries qui sont sur le retable de la face dudit tombeau sont en bronze ciselé et doré, les pieds de lion, et l’urne sont en marbre blanc statuaire.
Ce monument est entouré d’une balustrade en fer à barreaux ronds, dont le bout se termine en chardon à cinq pointes dorés.Marie Antoinette Augustine
Nathalie ATROF,
Décédée le 20 Décembre, 1805.
Agée de six ans.
Marie Claudine Caroline
Eulalie ATROF,
Décédée le 26 Février, 1806.
Agée de trois ans et demie,
et
Charlotte Catherine Augustine
CONVERS, leur mère,
Décédée épouse de jean
Guillaume ATROF,
Le 26 Juillet 1807,
Agée de vingt-six ans et demie.
Ames sensibles,
Pleurez sur leurs malheurs,
Et priez pour elles.
Ce tombeau est au-bout de la nouvelle allée de tilleuls, à gauche en montant près du château, et en descendant ensuite dans la vallée au pied de la colline. Il est en forme de Sépulchre, d’une belle proportion ; des Cyprès l’ombragent. Il est construit en pierres déliais. Voici l’épitaphe qu’on y lit sur l’autre face.
De son industrie, Et par sa bienfaisance,
Mérita le nom de père de ses ouvriers.Nota. L’échelle, qui est sur te bord de la gravure n’est faite que pour l’élévation géométrale et non pas pour l’élévation latérale qui n’est qu’une fausse perspective pour faire voir la disposition du couronnement et les ornemens qui pourrait être fait sur les dittes faces.
Des hommes tel que M. Renouard ne meurent pas tout entier, lorsqu’ils ont cessé d’exister, leur réputation leur surrit. L’honneur, la probité qui étaient le principe de toutes leurs actions, toutes les vertus qu’ils ont pratiquées et qu’ils ont léguées à leurs familles, tout le bien qu’ils ont fait, voilà ce qui les rend continuellement présens aux souvenirs des personnes qui ont eu le bonheur de les connaître ; on vit encore avec eux, on se rappelle leurs conseils, on les imite dans leur conduite, ou cherche et on trouve le bonheur, (cette chimère de la vie) dans les actions qui les ont rendus heureux, et, comme eux ont fait le bien, on s’oublie pour être utile aux autres, et c’est ainsi que la société jouit encore bien longtemps après avoir eu le malheur d’être privé, de l’inappréciable avantage d’avoir connu un homme de bien. La famille de M. Renouard donne la preuve de cette vérité. Le même esprit anime tous ceux de cette famille respectable qui vivent encore an milieu de nous. Le frère du défunt, M. Renouard, Maire de Charoune, sa nièce, madame Godard, etc. Ne s’occuppent continuellement qu’à faire le bien.
Ce monument se voit à gauche en entrant près du deuxième Cimetière ; il est construit en pierre, un peu incliné par le pied. Il est orné à ses encoignures, de triglyphes a canelures circulaires, bronzées.
Cette jeune personne, morte à vingt-deux ans, emporta avec elle dans le tombeau toutes les espérances de bonheur et de consolation que sa famille avait cru devoir fonder sur elle. Malgré qu’elle eût toutes les vertus qui rendent si estimables les personnes [illisible] sexe, toutes les grâces, tous les talens qui commandent l’admiration, rien de si modeste que son épitaphe. On lit sur sa tombe, ce peu de mots :
Que de réflexions douloureuses cette épitaphe ne doit-elle pas faire naître dans le cœur de l’homme véritablement sensible ! Ce laconisme, dit beaucoup plus que le verbiage de mille [illisible] qui souvent n’est qu’une longue série de [illisible] ces longues épitaphes, qui, sous un certain rapport, se ressemblent presque toutes, en donnant toutes les vertus à ceux que l’on regrette, il est naturel d’être eu garde, contre un pareil éloge et de douter d’une telle perfection. Dans celle-ci, on peut, ou doit supposer tout ce que l’on ne dit pas. Page:Arnaud - Recueil de tombeaux des quatre cimetières de Paris, 1.djvu/74 Page:Arnaud - Recueil de tombeaux des quatre cimetières de Paris, 1.djvu/75
Le cercueil de M. Delille, qui avait été provisoirement déposé en terre dans le cimetière de Mont-Louis (dit le Père la Chaise) a été transporté dans le tombeau que l’épouse de ce grand poëte lui a fait élever. Cette cérémonie avait attiré un certain nombre d’hommes de lettres, d’artistes et d’amis de l’illustre défunt.
Au même instant où le corps entrait dans l’asile sacré qu’il ne doit plus quitter, M. Tissot, successeur de M. Delille à la chaire de poésie du Collège de France, prononça quelques paroles simples et touchantes ; elles furent suivies de quelques vers remplies d’ame, lus et composés par madame Germard de Courchamps, amie de M. Delille depuis plus de quarante années.
La cérémonie a été terminée parle lecture d’un dithyrambe, dont l’auteur est M. Ledieu, jeune homme que M. Delille encourageait par ses conseils, et honorait d’une affection particulière. On a remarqué de très-belles pensées et de fort beaux vers dans ce dithyrambe.
Prononcé par M. Tissot au moment où le corps de M. Delille a été déposé dans le tombeau qui lui avait été préparé.
Nous donneront ce discours dans un numéro prochain.