Salaires, prix, profits/1

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Traduction par Charles Longuet.
V. Giard et E. Brière, 1912 (2e édition) (pp. 7-10).
Section II  ►
I
Produit national et part du salaire

L’argumentation du citoyen Weston reposait, en réalité, sur ces deux propositions : 1o la somme de la production nationale est une chose fixe, une quantité ou, comme disent les mathématiciens, une grandeur constante ; 2o la somme des salaires réels, c’est-à-dire des salaires mesurés par la quantité de marchandises qu’ils peuvent acheter, est une somme fixe, une grandeur constante.

La première affirmation est une erreur évidente. D’année en année vous voyez s’accroître la valeur et la masse de la production, en même temps que les forces productives du travail national et la somme d’argent nécessaire pour faire circuler cette production croissante changent continuellement. Ce qui est vrai à la fin de l’année, et pour différentes années comparées l’une avec l’autre, est vrai pour chaque journée moyenne de l’année. La somme, la grandeur de la production nationale change continuellement. Ce n’est pas une grandeur constante, mais bien une grandeur variable et, en dehors des variations dans le chiffre de la population, il doit en être ainsi à cause du changement continuel dans l’accumulation du capital et dans les forces productrices du travail. Il est bien vrai que si une hausse du taux général des salaires survenait aujourd’hui, cette hausse, quels qu’en fussent les effets ultérieurs, par elle-même ne changerait pas immédiatement la somme de la production. Elle partirait, en premier lieu, de l’état de choses existant. Mais si, avant la hausse des salaires, la production nationale est variable, et non fixe, elle continuera à être variable, et non fixe après la hausse des salaires.

Mais supposons que la somme de la production nationale soit constante au lieu d’être variable. Même alors, ce que notre ami Weston regarde comme une conclusion logique resterait encore une affirmation gratuite. Si j’ai un nombre donné, mettons huit, les limites absolues de ce nombre n’empêchent pas ses parties de changer leurs limites relatives. Si les profits étaient six et les salaires deux, les salaires pourraient s’élever à six, les profits descendre à deux et la somme totale rester huit. Ainsi la fixité de la somme de la production ne prouverait nullement la fixité de la somme des salaires. Comment donc notre ami Weston prouve-t-il cette fixité ? En l’affirmant.

Mais même si on la lui concédait, cette affirmation serait à double tranchant, tandis qu’il ne la fait agir que dans un sens. En effet, si la somme des salaires est une grandeur constante, alors elle ne peut être ni augmentée ni diminuée. Si donc, en amenant une hausse passagère des salaires, les ouvriers font une folie, les capitalistes, en amenant une baisse passagère des salaires, n’en feraient pas une moins grande. Notre ami Weston ne nie pas que dans certaines circonstances les ouvriers puissent amener une hausse forcée des salaires ; seulement, d’après lui, la somme de ces salaires étant naturellement fixe, il devra se produire une réaction. D’un autre côté, il sait aussi que les capitalistes peuvent amener une baisse forcée des salaires et que, en fait, ils essayent continuellement de l’amener. En vertu du principe de la fixité des salaires, une réaction doit se produire dans ce second cas non moins que dans le premier. Les ouvriers, par conséquent, auraient raison de réagir contre la tentative ou le fait d’abaisser les salaires. Donc ils auraient également raison d’amener une hausse des salaires, car toute réaction contre la baisse des salaires est une action pour les relever. Ainsi, en vertu du principe de la fixité des salaires, soutenu par le citoyen Weston, les ouvriers devraient, dans certaines circonstances, se coaliser et lutter pour une augmentation de salaires.

S’il le nie, il faut qu’il renonce à la proposition dont cette conclusion découle. Qu’il n’aille pas dire que la somme des salaires est une quantité constante, mais que tout en ne pouvant pas et ne devant pas augmenter, elle peut et doit diminuer toutes les fois que cela plaira au Capital. S’il plaît au capitaliste de vous nourrir de pommes de terre au lieu de viande, et de bouillie d’avoine au lieu de pain blanc, il vous faut prendre sa volonté pour une loi de l’économie politique et vous y soumettre. Si dans un pays le taux des salaires est plus élevé que dans un autre, aux États-Unis, par exemple, plus élevé qu’en Angleterre, il faudra expliquer cette différence dans le taux des salaires par une différence entre la volonté du capitaliste américain et la volonté du capitaliste anglais. Voilà une méthode qui certes simplifierait grandement l’étude non seulement des phénomènes économiques, mais de tous les autres phénomènes.

Et même dans ce cas-là, nous pourrions demander pourquoi la volonté du capitaliste américain diffère de la volonté du capitaliste anglais, et, pour répondre à la question, il faudrait sortir du domaine de la volonté. Une personne peut me dire que Dieu veut une chose en France et une chose différente en Angleterre. Si je la mets en demeure d’expliquer cette dualité de la volonté divine, elle aura peut-être le front de me répondre que Dieu veut avoir une volonté en France et une autre volonté en Angleterre. Mais notre ami Weston est assurément le dernier homme capable de te faire un argument d’une si complète négation de tout raisonnement.

La volonté du capitaliste est certainement de prendre le plus possible Ce que nous avons à faire ce n’est pas de disserter sur son vouloir, mais de nous enquérir de son pouvoir, de rechercher les limites de ce pouvoir et le caractère de ces limites.