Salaires, prix, profits/7

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Traduction par Charles Longuet.
V. Giard et E. Brière, 1912 (2e édition) (pp. 57-61).
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VII
La force de travail

Maintenant que nous avons expliqué, autant qu’il était possible de le faire en une analyse aussi rapide, la nature de la Valeur, de la Valeur d’une marchandise quelconque, il nous faut porter notre attention sur une valeur d’un caractère particulier, la Valeur du Travail. Et, ici encore, au risque de vous étonner, je dois débuter par un paradoxe apparent. Vous êtes tous persuadés que ce que vous vendez journellement, c’est votre Travail ; que, conséquemment, le Travail a un Prix, et que, le prix d’une marchandise étant simplement l’expression monétaire de sa valeur, il doit certainement exister une Valeur du Travail. Eh bien, non ! il n’existe pas de Valeur du Travail, dans l’acception ordinaire du mot. Nous avons vu que c’est la quantité de travail nécessaire cristallisé dans une marchandise qui en constitue la valeur. Maintenant, appliquant cette notion de la valeur, comment pourrons-nous définir, par exemple, la valeur d’une journée de travail de dix heures ? Combien y a-t-il de travail contenu dans cette journée ? Dix heures de travail. Dire que la valeur d’une journée de travail de dix heures égale dix heures de travail, qu’elle égale la quantité de travail qu’elle contient, ce serait dire deux fois la même chose, presque dans les mêmes termes, et, de plus, cela n’aurait pas de sens. Il va sans dire que le sens véritable, mais caché, de l’expression « Valeur du Travail » une fois trouvé, nous serons en mesure d’interpréter cette irrationnelle et, en apparence, impossible application de la valeur, de même qu’une fois assuré du mouvement réel des corps célestes, on est en mesure d’expliquer leurs mouvements apparents.

Ce que vend l’ouvrier, ce n’est pas directement son Travail, mais sa Force de travail, qu’il met temporairement à la disposition du capitaliste. Cela est si vrai que la loi, sinon en Angleterre, — je n’en sais rien, — mais certainement dans plusieurs pays du continent, fixe le maximum de la durée pour laquelle un homme a le droit d’aliéner sa force de travail. S’il lui était permis de le faire pour une période de temps indéfinie, l’esclavage serait du même coup rétabli. Si, par exemple, une telle aliénation s’étendait à sa vie entière, elle ferait de lui l’esclave à vie de son patron.

Un des plus anciens économistes et des philosophes les plus originaux de l’Angleterre, — Thomas Hobbes, — dans son Leviathan, avait déjà d’instinct touché ce point qui a échappé à tous ses successeurs. Il avait dit « : La valeur d’un homme est, comme pour toutes les autres choses, son prix : c’est-à-dire ce que l’on donnerait pour l’Usage de sa Force ».

Prenant cela pour base, nous serons à même de déterminer la valeur du travail, comme celui de toutes les autres marchandises.

Mais, auparavant, on pourrait demander d’où vient ce singulier phénomène ; comment il se fait que l’on trouve sur le marché une catégorie d’acheteurs en possession de la terre, des machines, des matières premières et des moyens de subsistance, toutes choses qui, sauf la terre à l’état brut, sont les produits du travail, et de l’autre côté une catégorie de vendeurs n’ayant rien à vendre, excepté leur force de travail, leur bras et leur cerveau agissants ; comment il se fait que le premier groupe achète continuellement dans le but de réaliser un profit et de s’enrichir, tandis que l’autre groupe vend continuellement dans le but de gagner sa vie ? Examiner cette question, ce serait examiner ce que les économistes ont appelé l’Accumulation antérieure ou primitive, mais qu’il faudrait appeler l’Expropriation primitive. On trouverait que cette prétendue Accumulation primitive ne signifie rien d’autre chose qu’une série d’évolutions historiques aboutissant à une Décomposition de l’union primitive qui existait entre le travailleur et ses moyens de travail. Toutefois, cet examen dépasse les bornes de mon sujet. La Séparation entre l’homme de travail et les moyens de travail une fois établie, cet état de choses va se maintenir et se reproduire sur une échelle toujours croissante, jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution fondamentale dans le mode de production vienne tout bouleverser et rétablir l’union primitive sous une nouvelle forme historique.

Qu’est-ce donc que la Valeur de la Force de travail ?

De même que celle de toute autre marchandise, cette valeur est déterminée par la quantité de travail qu’il faut pour la produire. La puissance de travail d’un homme n’existe pas en dehors de sa personnalité vivante. Pour se développer et pour entretenir son existence, il doit consommer une certaine masse de denrées nécessaires. Mais il est, comme la machine, sujet à l’usure, et il faut qu’un autre puisse venir le remplacer. En outre des choses qu’exige son propre entretien, il a besoin d’une autre somme de ces mêmes choses de première nécessité pour élever une certaine quotité d’enfants, qui devront le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race des travailleurs. De plus, pour développer sa force de travail et acquérir une habileté déterminée, il lui aura fallu dépenser une autre somme de valeurs. Pour notre présente démonstration, il nous suffit d’envisager le travail moyen, dont les frais d’éducation et de développement sont avec les autres dépenses dans un rapport « évanouissant », comme on dit des quantités mathématiques qui deviennent nulles. Toutefois, je saisis cette occasion de dire que, de même que diffère le coût de production de forces de travail de qualité différente, ainsi devra différer la valeur des forces de travail employées dans les industries différentes. La demande de l’égalité des salaires repose donc sur une erreur ; c’est un de ces vœux insensés qui ne doivent jamais se réaliser. C’est là un fruit de ce faux radicalisme, de pure surface, qui accepte les prémisses et essaye d’échapper aux conclusions. Sous le régime du salariat, la valeur de la force de travail se règle comme celle de toute autre marchandise ; et comme des forces de travail différentes ont des valeurs différentes, en un mot exigent pour les produire des quantités de travail différentes, elles doivent nécessairement, sur le marché du travail, atteindre des prix différents. Réclamer à grands cris une rémunération égale ou même équitable sous le régime du salariat, c’est comme si l’on réclamait la liberté sous le régime de l’esclavage. Il ne s’agit pas de ce qui vous semble juste ou équitable, il s’agit de ce qui est nécessaire et inévitable dans un système donné de production.

De ce que nous venons de dire, il résulte que la valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des choses de première nécessité qu’il faut pour produire, développer, maintenir et perpétuer la force de travail.