Satyricon - Eumolpe

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Sommaire


CHAPITRE LXXIX. [modifier]

N’ayant pas de flambeaux pour nous guider, nous errions à l’aventure. Il était minuit, et le silence qui régnait partout ne nous laissait aucun espoir de rencontrer quelqu’un qui nous procurât de la lumière. Pour surcroît de malheur, nous étions ivres, et nous ignorions les chemins qui, en cet endroit, sont difficiles à trouver, même en plein jour. Aussi ne fut-ce qu’après avoir marché pendant près d’une heure, à travers les gravois et les cailloux qui nous mirent les pieds en sang, que l’adresse de Giton nous tira enfin de ce mauvais pas. En effet, la veille, en plein midi, craignant de s’égarer, il avait eu la sage précaution de marquer, chemin faisant, tous les piliers et toutes les colonnes avec de la craie dont la blancheur, victorieuse des plus épaisses ténèbres, nous indiqua la route que nous cherchions. Arrivés au logis, nouvel embarras. Notre vieille hôtesse, qui avait passé la nuit à boire avec des voyageurs, dormait si profondément, qu’on aurait pu la brûler vive sans la réveiller. Nous courions donc grand risque de coucher à la porte, si le hasard n’eût conduit en ce lieu un des messagers de Trimalchion. Cet homme, riche pour son état (il possédait dix chariots), se lassa bientôt d’appeler en vain, et, brisant la porte de l’auberge, il nous fit entrer avec lui par la brèche. Je ne fus pas plutôt dans ma chambre, que je me mis au lit avec mon cher Giton. Le repas succulent que je venais de faire avait allumé dans mes veines un feu dévorant que je ne pus éteindre qu’en me plongeant dans un océan de voluptés :


Dieu d’amour, quelle nuit ! quels transports ravissants !
Rien ne pouvait calmer la fièvre de nos sens ;
Nos lèvres s’unissaient dans des baisers de flamme,
Et, pour jouir, nous ne formions qu’une âme.
Ah ! que ne puis-je encore, au gré de mon désir,
Dans les bras de ce que j’aime,
Goûter ce bonheur suprême,
Et mourir à l’instant même,
Mais y mourir de plaisir !


J’avais tort, cependant, de me féliciter de mon sort ; car, profitant du sommeil léthargique où le vin m’avait plongé,
Ascylte, toujours fertile en inventions pour me nuire, enleva Giton d’entre mes bras engourdis par l’ivresse, et le porta dans son lit. Là, foulant aux pieds tous les droits humains, il usurpa sans scrupule des plaisirs qui n’étaient dus qu’à moi, et s’endormit sur le sein de Giton, qui ne sentit pas, ou peut-être feignit de ne pas sentir l’injure qu’Ascylte me faisait. À mon réveil, je cherchai vainement dans ma couche solitaire l’objet de mon amour : pour me venger des deux parjures, je fus tenté de leur passer mon épée au travers du corps, et de les envoyer du sommeil à la mort ; mais enfin, prenant le plus sage parti, je réveillai Giton à coups de houssine ; puis, jetant sur Ascylte un regard farouche : — Scélérat, lui dis-je, puisque, par un lâche attentat, tu as violé les lois de l’amitié, prends ce qui t’appartient, pars, et cesse de souiller ces lieux de ta présence. — Ascylte parut y consentir ; mais dès que nous eûmes partagé nos nippes de bonne foi : — Maintenant, dit-il, partageons aussi cet enfant.


CHAPITRE LXXX. [modifier]

Je crus d’abord que c’était une plaisanterie, et qu’il allait partir ; mais lui, tirant son épée d’une main fratricide : — Tu ne jouiras pas seul, s’écria-t-il, de ce trésor que tu prétends t’approprier. Il faut que j’en aie aussi ma part, et ce glaive va sur-le-champ me la donner. — Je saute aussi sur mon épée, et, roulant mon manteau autour de mon bras, je me mets en garde. Pendant ces transports furieux, le malheureux enfant embrassait nos genoux, et, baigné de larmes, nous suppliait de ne pas faire de cette méchante auberge le théâtre d’une nouvelle Thébaïde, de ne pas souiller du sang d’un frère nos mains qu’unissait naguère la plus tendre intimité. — Oui, s’écria-t-il, si la mort d’un de nous est nécessaire, voici ma gorge, frappez, plongez-y vos épées ; c’est à moi de mourir, à moi qui ai brisé les liens de votre amitié mutuelle. — Désarmés par ces prières, nous remîmes nos épées dans le fourreau. Ascylte, prenant alors l’initiative : — J’ai trouvé, dit-il, un expédient pour nous mettre d’accord. Que Giton soit à celui qu’il préférera ; laissons-le, du moins, choisir librement celui de nous deux qu’il veut pour son frère. — Plein de confiance dans l’ancienneté de mes liaisons avec cet enfant, qui semblaient m’unir à lui par une sorte de parenté, j’acceptai avec empressement le parti qu’Ascylte me proposait, et je m’en rapportai au jugement de Giton ; mais lui, sans balancer, sans paraître hésiter un seul instant, choisit Ascylte pour son frère. Foudroyé par cet arrêt, je n’eus pas même l’idée de disputer Giton par la voie des armes, et, tombant sur mon lit, je me serais donné la mort, si je n’eusse craint d’augmenter le triomphe de mon rival. Fier du succès, Ascylte sort avec le trophée de sa victoire, laissant un ancien camarade, le compagnon de sa bonne comme de sa mauvaise fortune, qu’hier encore il appelait son ami, seul et sans secours dans un pays étranger.

L’amitié n’a d’attraits qu’autant qu’elle est utile.
Comme au jeu l’échec quitte ou suit l’échec mobile,
Tel, l’ami qu’à son gré la fortune conduit,
Nous sourit avec elle, avec elle nous fuit.
Telle encor, sur la scène affichant la sagesse,
La plus vile Phryné parle, agit en Lucrèce :
Mais baissez le rideau, le rôle est terminé :
Lucrèce disparaît, et fait place à Phryné.


CHAPITRE LXXXI. [modifier]

Cependant je séchai bientôt mes larmes ; et craignant que, pour comble de malheur, Ménélas, notre répétiteur, ne me trouvât seul dans cette auberge, je fis un paquet de mes hardes, et j’allai tristement me loger dans un quartier peu fréquenté, sur le bord de la mer. Là, je restai trois jours sans sortir : le souvenir de mon abandon et des mépris de Giton me revenait sans cesse à l’esprit ; je me frappais la poitrine en poussant des sanglots déchirants ; et, dans mon violent désespoir, je m’écriais souvent : Pourquoi la terre ne s’est-elle pas ouverte pour m’engloutir ? pourquoi la mer, si funeste même aux innocents, m’a-t-elle épargné ? J’ai tué mon hôte, et cependant j’ai échappé au châtiment ; je me suis sauvé de l’arène où l’on me croyait mort, et, pour prix de tant d’audace, me voilà seul, abandonné comme un mendiant, comme un exilé, dans cette méchante auberge d’une ville grecque ! Et quel est celui qui me plonge dans cette horrible solitude ? un jeune homme souillé de toute espèce de débauches, qui, de son propre aveu, a mérité d’être banni de son pays ; qui n’a dû sa liberté et son affranchissement qu’aux plus honteuses complaisances ; dont les faveurs furent vendues à l’encan, et que l’on acheta, le sachant homme, pour s’en servir comme d’une fille. Et que dirai-je, grands dieux ! de cet autre, de ce Giton, qui prit la robe de femme à l’époque où l’on prend la toge virile ; qui, dès sa plus tendre enfance, renonça aux attributs de son sexe ; qui, dans une prison, s’abandonna aux caresses des plus vils esclaves ; qui, après avoir passé de mes bras dans ceux d’un rival, abandonne tout à coup un ancien ami, et, comme une vile prostituée, ô honte ! dans l’espace d’une seule nuit, sacrifie tout à sa nouvelle passion ? Maintenant, couple heureux, ils passent les nuits entières dans les plus douces étreintes. Peut-être même qu’en ce moment, épuisés par l’excès du plaisir, ils se raillent de mon triste abandon. Les lâches ! ils ne jouiront pas impunément de leur trahison. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou je laverai mon outrage dans leur sang infâme.


CHAPITRE LXXXII. [modifier]

A ces mots, je ceins mon épée, et, de peur que mes forces ne trahissent mon ardeur belliqueuse, pour augmenter ma vigueur je fais un repas plus copieux que de coutume ; puis, prenant mon essor, je m’élance hors du logis, et, comme un furieux, je parcours à grands pas tous les portiques. Je marchais d’un air effaré, avec des gestes menaçants ; je ne respirais que sang, que carnage ; à chaque instant je portais la main à la garde de mon épée, de cette épée vouée aux furies vengeresses. Un soldat me remarqua ; j’ignore si c’était un vagabond ou un voleur de nuit : — Qui es-tu, camarade ? me dit-il ; quelle est ta légion, ta centurie ? — Moi, sans me troubler, je me forgeai sur-le-champ une légion et un centurion. — Allons donc, répondit-il, est-ce que dans votre troupe les soldats portent des souliers de baladin ? — La rougeur de mon visage et le tremblement de tous mes membres trahirent bientôt mon imposture. — Bas les armes ! et prends garde à toi, me cria le soldat. — Me voyant ainsi désarmé et privé de tout moyen de vengeance, je rebroussai chemin vers mon auberge ; ma colère se calma peu à peu, et je ne tardai pas à savoir bon gré à ce coupe-jarret de son audace.


CHAPITRE LXXXIII. [modifier]

Ce ne fut toutefois qu’avec peine que je triomphai du désir de me venger, et je passai une partie de la nuit dans une grande agitation. Vers le point du jour, pour chasser ma tristesse et le souvenir de mon injure, je sortis et je parcourus de nouveau tous les portiques. J’entrai dans une galerie ornée de divers tableaux très-remarquables. J’en vis, de la main de Zeuxis, qui résistaient encore à l’injure du temps, et je remarquai des ébauches de Protogène, qui disputaient de vérité avec la nature elle-même, et que je n’osai toucher qu’avec un frissonnement religieux. Je me prosternai devant des grisailles d’Apelles (espèce de peinture que les Grecs appellent monochrome). Les contours des figures étaient dessinés avec tant d’art et de naturel, que l’on eût cru que le peintre avait trouvé le secret de les animer. Ici, sur les ailes d’un aigle, on voyait un dieu s’élever au plus haut des airs. Là, l’innocent Hylas repoussait les caresses d’une lascive Naïade. Plus loin, Apollon déplorait le meurtre commis par sa main, et décorait sa lyre détendue d’une fleur d’hyacinthe nouvellement éclose. Au milieu de toutes ces peintures de l’amour, oubliant que j’étais dans un lieu public, je m’écriai : Ainsi donc l’amour n’épargne pas même les dieux ! Jupiter, ne trouvant dans les cieux aucune beauté digne de son choix, descend sur la terre pour satisfaire ses caprices ; mais du moins il n’enlève à personne un objet aimé. La Nymphe qui ravit Hylas eût sans doute imposé silence à sa passion, si elle eût pensé qu’Hercule viendrait le réclamer. Apollon fit revivre dans une fleur l’enfant qu’il adorait ; enfin toutes les fables sont pleines d’amoureuses liaisons qui ne sont point traversées par des rivaux ; mais moi, j’ai admis dans mon intimité un hôte plus cruel encore que Lycurgue. Tandis que je prodiguais aux vents mes plaintes inutiles, je vis entrer dans la galerie un vieillard à cheveux blancs, dont le visage annonçait la réflexion et semblait promettre quelque chose de grand, mais dont la mise n’était pas très-soignée : tout dans son extérieur trahissait au premier abord un de ces hommes de lettres qui, pour l’ordinaire, sont en butte à la haine des gens riches. Il s’arrêta près de moi : — Je suis poëte, me dit-il, et, je me flatte, poëte de quelque mérite, s’il faut en croire ceux qui m’ont décerné des couronnes publiques : il est vrai qu’on les accorde souvent par faveur à des ignorants. Pourquoi donc, me direz-vous, êtes-vous si mal vêtu ? Par cela même que je suis poëte ; l’amour des lettres n’a jamais enrichi personne :


Le marchand qui brava les fureurs de Neptune,
Après mille dangers, arrive à la fortune ;
Mars de l’or des vaincus enrichit le vainqueur ;
Aux frais d’un vil Crésus s’engraisse un vil flatteur ;
Tandis que tour à tour, trafiquant du scandale,
Un fat à vingt beautés vend sa flamme banale.
Seul, hélas ! le savant, dans ce siècle pervers,
Ébloui par l’appât d’une gloire stérile,
Mal nourri, mal vêtu, sans patron, sans asile,
Invoque les beaux-arts dans leurs temples déserts.


CHAPITRE LXXXIV. [modifier]

Cela n’est que trop vrai : qu’un philosophe, ennemi du vice, marche droit son chemin dans le sentier de la vie, le contraste de ses mœurs avec celles du siècle lui attire aussitôt la haine générale (qui pourrait, en effet, approuver dans autrui les vertus qu’il n’a pas ? ). Ensuite, ceux qui sont uniquement occupés du soin d’amasser des richesses veulent persuader à tous les hommes que cet or qu’ils possèdent est le souverain bien. Qu’on prône donc, disent-ils, tant qu’on voudra, les hommes de lettres, pourvu que, dans l’opinion publique, ils cèdent le pas aux hommes d’argent. — Je ne sais comment il se fait que la pauvreté soit sœur du génie, dis-je à Eumolpe en soupirant. — Vous avez raison, reprit le vieillard, de déplorer le sort des gens de lettres. — Ce n’est pas cela, répliquai-je, qui me fait soupirer ; j’ai bien d’autres sujets d’affliction ! — Et, par ce penchant naturel qui nous porte à déposer nos chagrins dans le sein d’autrui, je lui fis sur-le-champ le récit de ma triste aventure, et je lui peignis sous les plus odieuses couleurs la perfidie d’Ascylte. — Plût au ciel ! ajoutai-je en gémissant, que l’ennemi cruel qui me force à la continence fût assez honnête homme pour se laisser attendrir ; mais c’est un scélérat endurci qui en remontrerait aux débauchés de profession ! — Ma franchise ingénue me gagna le cœur de ce vieillard : il se mit à me consoler ; et, pour faire diversion à mon chagrin, il me raconta en ces termes une aventure galante de sa jeunesse.


CHAPITRE LXXXV. [modifier]

Dans un voyage que je fis en Asie à la suite d’un questeur, je logeai chez un habitant de Pergame. Je me plaisais beaucoup chez mon hôte, moins à cause de l’élégance des appartements que de la beauté merveilleuse de son fils. J’eus recours à cet expédient, pour que le bon père ne soupçonnât pas la vive passion que m’inspirait cet enfant. Toutes les fois qu’il était question à table de l’amour des jolis garçons, je me répandais en invectives si violentes contre cet infâme usage, je défendais d’un ton si sévère que l’on tînt devant moi ces discours obscènes qui blessaient, disais-je, mes chastes oreilles, que tous, et surtout la mère de mon élève, me regardaient comme un des sept sages. Je fus donc bientôt chargé de le conduire au gymnase : je réglais ses études, je lui donnais des leçons ; et je recommandais par-dessus toutes choses à ses parents de n’admettre chez eux aucun séducteur de la jeunesse. Un jour de fête, après avoir terminé nos travaux plus tôt qu’à l’ordinaire, nous étions couchés dans la salle à manger (car la nonchalance, suite ordinaire d’un long et joyeux festin, nous avait empêchés de remonter dans notre chambre) ; lorsque, vers le milieu de la nuit, je m’aperçus que mon élève ne dormait pas. Je fis alors à voix basse cette prière à Vénus : 0 déesse ! si je puis embrasser cet aimable enfant, sans qu’il le sente, je fais vœu de lui donner demain une paire de colombes ! L’espiègle n’eut pas plutôt entendu quel était le prix de cette faveur, qu’il se mit à ronfler. Pendant qu’il feignait de dormir, je m’approchai de lui, et je lui dérobai plusieurs baisers. Content de cet essai, je me levai de bonne heure le lendemain, et, pour combler son attente, je lui apportai une belle paire de colombes. C’est ainsi que je m’acquittai de ma promesse.

CHAPITRE LXXXVI. [modifier]

La nuit suivante, encouragés par sa facilité, mes vœux changèrent de nature : Si je puis, disais-je, promener sur son corps une main lascive, sans qu’il le sente, pour récompense de sa docilité, je lui donnerai deux coqs gaulois des plus acharnés au combat. A cette promesse, le bel enfant s’approcha de lui-même : il semblait, je crois, appréhender que je ne m’endormisse. Pour dissiper son inquiétude, je parcourus tout son corps avec un plaisir au delà de toute expression. Puis, dès que le jour parut, je le comblai de joie en lui apportant ce que je lui avais promis. Dès que la troisième nuit vint ouvrir une nouvelle carrière à mon audace, je m’approchai de l’oreille du prétendu dormeur : Dieux immortels ! m’écriai-je, faites que je puisse, au gré de mes vœux, goûter dans ses bras une jouissance complète, sans, toutefois, qu’il en sente rien ; et, pour prix de tant de bonheur, je lui donnerai demain un beau bidet de Macédoine. Jamais mon élève ne dormit d’un sommeil plus profond. D’abord je promenai mes mains avides sur son sein d’albâtre, puis je le couvris d’ardents baisers ; enfin je concentrai tous mes vœux dans le siége même du plaisir. Le lendemain, assis dans sa chambre, il attendait avec impatience mon offrande ordinaire. Il n’est pas aussi facile, vous le savez, d’acheter un bidet que des colombes et des coqs gaulois : outre la dépense, je craignais qu’un cadeau de cette importance ne rendit ma générosité suspecte à ses parents. Donc, après m’être promené quelques heures, je rentrai chez mon hôte les mains vides, et, pour tout présent, je donnai un baiser à mon jeune ami ; mais lui me saute au cou pour m’embrasser, et, jetant de tous côtés des regards inquiets : — Mon cher maître, dit-il, où donc est le bidet ? — La difficulté d’en trouver un beau m’a forcé, lui répondis-je, à différer cette emplette ; mais, d’ici à peu de jours, je tiendrai ma parole. — L’enfant comprit fort bien ce que cela voulait dire, et l’expression de son visage trahit son secret mécontentement.


CHAPITRE LXXXVII. [modifier]

Bien que mon manque de foi m’eût fermé ce cœur où j’avais su m’ouvrir un accès, je ne tardai pas cependant à reprendre les mêmes libertés. En effet, quelques jours après, un heureux hasard m’ayant de nouveau procuré l’occasion que j’épiais, dès que je vis son père profondément endormi, je priai ce cher enfant de faire sa paix avec moi, en me laissant lui procurer plaisir pour plaisir ; enfin j’employai tous les arguments qu’inspire une ardente passion ; mais, pour toute réponse, il me dit du ton le plus courroucé : — Dormez, ou je vais appeler mon père. — Il n’est point d’obstacle dont ne triomphe une audace persévérante. Tandis qu’il me menace d’éveiller son père, je me glisse dans son lit ; il ne m’oppose qu’une faible résistance, et je lui arrache les plaisirs qu’il me refusait. Il parut prendre goût à cette violence, et se plaignant, pour la forme, de ce que, par mon ingratitude, je l’avais exposé aux railleries de ses camarades, auxquels il avait vanté ma générosité : — Pour vous prouver, ajouta-t-il, que je ne vous ressemble pas, vous pouvez recommencer, si cela vous plaît. — La paix étant faite et mon pardon obtenu, j’usai de la permission qu’il m’accordait, et je m’endormis dans ses bras. Mais l’adolescent, déjà mûr pour l’amour, et que l’ardeur de l’âge excitait au plaisir, ne se tint pas pour content de cette double épreuve. Il m’éveilla donc : — Eh quoi ! me dit-il, vous ne demandez plus rien ? — Je me sentais encore un reste de vigueur ; je m’évertuai donc du mieux que je pus, et, couvert de sueur, hors d’haleine, je parvins enfin à satisfaire son envie ; mais alors, épuisé par cette triple jouissance, je me rendormis. Une heure n’était pas écoulée, qu’en me pinçant, il me dit : — Est-ce que nous en restons là ? — Fatigué d’être si souvent réveillé, j’entrai dans un violent accès de colère, et, lui rendant la monnaie de sa pièce : — Dormez, lui dis-je à mon tour, ou j’éveille votre père.


CHAPITRE LXXXVIII. [modifier]

Ranimé par ce récit plaisant, je me mis à interroger le vieillard, plus instruit que moi, sur l’âge de chacun de ces tableaux et sur le sujet de quelques-uns dont je ne pouvais me rendre compte. Je lui demandai ensuite à quelles causes il attribuait la décadence des beaux-arts dans notre siècle, et surtout de la peinture qui a disparu jusqu’à la dernière trace. — L’amour des richesses, me répondit-il, a produit ce triste changement. Chez nos ancêtres, lorsque le mérite seul était en honneur, on voyait fleurir les beaux-arts, et les hommes se disputaient à l’envi la gloire de transmettre aux siècles suivants toutes les découvertes utiles. Alors on vit Démocrite, l’Hercule de la science, distiller le suc de toutes les plantes connues, et passer sa vie entière à faire des expériences pour connaître à fond les propriétés diverses des minéraux et des végétaux. Eudoxe vieillit sur le sommet d’une haute montagne pour observer de plus près les mouvements du ciel et des astres ; et Chrysippe prit trois fois de l’ellébore pour purifier son esprit et le rendre plus apte à de nouvelles découvertes. Mais, pour en revenir à l’art plastique, Lysippe mourut de faim, en se bornant à perfectionner les contours d’une seule statue ; et Myron, qui fit, pour ainsi dire, passer dans le bronze l’âme humaine et l’instinct des animaux, ne trouva personne qui voulût accepter son héritage. Pour nous, plongés dans la débauche et l’ivrognerie, nous n’osons pas même nous élever à la connaissance des arts inventés avant nous ; superbes détracteurs de l’antiquité, nous ne professons que la science du vice dont nous offrons à la fois l’exemple et le précepte. Qu’est devenue la dialectique ? l’astronomie ? la morale, cette route certaine de la sagesse ? Qui voit-on aujourd’hui entrer dans un temple, et invoquer les dieux pour atteindre à la perfection de l’éloquence, ou pour découvrir les sources cachées de la philosophie ? On ne leur demande pas même la santé. Suivez cette foule qui monte au Capitole : avant même d’atteindre le seuil du temple, l’un promet une offrande, s’il a le bonheur d’enterrer un riche parent ; l’autre, s’il découvre un trésor ; un troisième, s’il parvient, avant de mourir, à entasser trente millions de sesterces. Que dis-je ? n’a-t-on pas vu souvent le sénat lui-même, le sénat, l’arbitre de l’honneur et de la justice, vouer mille marcs d’or à Jupiter ? et ne semble-t-il pas encourager la cupidité, lorsqu’il tâche ainsi, à prix d’argent, de se rendre le ciel favorable ? Cessez donc de vous étonner de la décadence de la peinture, puisque les dieux et les hommes trouvent plus de charmes dans la vue d’un lingot d’or que dans tous les chefs-d’œuvre d’Apelles, de Phidias et de tous ces radoteurs de Grecs, comme ils les appellent. Mais je vois que ce tableau qui représente la prise de Troie absorbe toute votre attention : je vais donc tâcher de vous en donner l’explication dans le langage des Muses.


CHAPITRE LXXXIX. [modifier]


Pergame, après dix ans de siége, de carnage,
Bravait encor des Grecs le superbe courage.
Ces Grecs si fiers, armés sur la foi de Calchas,
Comptaient en frémissant leurs stériles combats,
Mais l’oracle a parlé : sous la hache abattues,
L’Ida voit ses forêts à ses pieds descendues.

De leurs débris formé, terrible, menaçant,
Un cheval monstrueux s’élève ; et dans son flanc
Mille guerriers cachés contre dix ans d’offense
Méditent sans honneur une lâche vengeance.
D’Atride cependant la flotte a disparu.
Ilion ! à la paix tu crus ton sol rendu.
Fatal aveuglement ! ces voiles fugitives,
Un perfide à dessein rejeté sur tes rives,
Ce coursier que des Grecs le repentir pieux,
Pour les calmer, dit-il, offre enfin à tes dieux :
Tout flattait ta pensée ; et l’heureuse Phrygie
Ressaisit en espoir le sceptre de l’Asie.
Déjà de ses remparts le peuple, à flots pressés,
S’élance ; humide encor des pleurs qu’il a versés,
Son œil sur chaque objet librement se promène :
Il sourit, mais son cœur se rassure avec peine ;
Et dans ce camp désert, si longtemps redouté,
Un reste de frayeur se mêle à sa gaieté.
Laocoon paraît. Pontife de Neptune,
Vers ce cheval hideux dont l’aspect l’importune,
Il marche, tourmenté d’un noir pressentiment.
Ses cheveux sur son sein descendent tristement,
Et la cendre a souillé sa barbe vénérable.
« Fuyez, fuyez ! dit-il d’une voix lamentable,
Ce présent vient des Grecs, c’est le don de la mort ! »
A ces mots, de sa main, qu’anime un noble effort,

Un trait part… Mais quel dieu rend ce trait inutile ?
Il tombe, et meurt au pied du colosse immobile :
Un vain peuple applaudit à cet arrêt des cieux.
La hache cependant porte un coup plus heureux :
Le monstre est ébranlé ; ses entrailles mugissent ;
Sous leur abri douteux les Grecs tremblants pâlissent :
Le cri qu’en cet instant leur arrache la peur
Redouble des Troyens la pieuse ferveur,
Et, dans ses murs livrés, tout un peuple avec joie
Introduit ces captifs qui vont conquérir Troie.
La ruse a triomphé ! mais un prodige affreux
Vient alors de la foule épouvanter les yeux.
Des bords où Ténédos s’élève au sein de l’onde,
Un bruit sourd est parti… la mer s’émeut et gronde :
Le flot poursuit le flot qui murmure et s’enfuit :
Tel Neptune se plaint dans l’ombre de la nuit,
Quand la rame, docile à la main qui la guide,
De ses coups redoublés fend la plaine liquide.
Tout à coup, déployant leurs immenses anneaux,
Deux serpents monstrueux s’avancent sur les eaux :
Sous leurs bonds convulsifs, en temps égaux pressée,
L’onde écume, et jaillit jusqu’aux cieux élancée :
Leurs yeux, rouges de sang, lancent d’affreux éclairs,
Qui semblent de leurs feux incendier les mers,

Leurs sifflements aigus font trembler le rivage.
Tout tremble. Cependant, sur cette même plage,
Deux frères, fruits jumeaux d’un hymen plein d’appas,
Du pontife, leur père, avaient suivi les pas :
Revêtus comme lui de la robe sacrée,
Du bandeau phrygien leur tête était parée.
Mais les monstres déjà, sur leur proie élancés,
D’inextricables nœuds les tiennent enlacés.
Les enfants vainement, de leurs mains impuissantes,
Repoussent des serpents les têtes menaçantes ;
Et tous deux, s’oubliant en ce combat cruel,
Se prêtent l’un à l’autre un secours mutuel :
Ils succombent tous deux. Et toi, malheureux père !
Toi qui vois déchirer, par la dent meurtrière,
Le corps de ces enfants qui te doivent le jour,
Pour les sauver, hélas ! tu n’as que ton amour.
Mais que peut ton courage et l’ardeur qui t’anime ?
Le pontife, à son tour, remplaçant la victime,
Tombe, et, roulant aux pieds des autels profanés,
Vers les murs d’Ilion, des dieux abandonnés,
Il tourne en gémissant sa mourante paupière.
Phébé venait d’atteindre au haut de sa carrière,
Et son char, dans les cieux, s’avançait escorté
Des astres moins brillants qu’éclipsait sa clarté.
Dans le sommeil profond que procure l’ivresse,
Les Troyens oubliaient leurs dangers et la Grèce.

Insensés ! ils rêvaient un heureux lendemain.
Mais du cheval fécond le flanc s’ouvre, et soudain,
Libre de sa prison, une nombreuse élite
Dans les murs de Priam court et se précipite :
Tel, affranchi du mors, vole un coursier fougueux,
L’œil fier, et de ses crins battant ses flancs poudreux.
Déjà le sang ruisselle, et le glaive homicide
Moissonne les Troyens comme un troupeau timide :
Engourdis par le vin, ils passent sans effort
De la mort du sommeil au sommeil de la mort ;
Et, sur l’autel de Troie, une torche allumée
Fournit les feux vengeurs dont Troie est consumée.


CHAPITRE XC. [modifier]

A peine Eumolpe achevait son récit, que ceux qui se promenaient sous les portiques firent pleuvoir sur lui une grêle de pierres. Accoutumé à de pareils suffrages, il se couvrit la tête, et s’enfuit hors du temple. Craignant qu’on ne me prît aussi pour un poëte, je le suivis de loin jusqu’au bord de la mer : là, dès que je me vis hors de la portée des coups, je m’arrêtai, et, apostrophant Eumolpe : — D’où vous vient, lui dis-je, cette manie ? il y a à peine deux heures que nous sommes ensemble, et, au lieu de parler comme tout le monde, vous ne m’avez débité que des vers. Je ne m’étonne plus si le peuple vous poursuit à coups de pierres. Je vais faire aussi ma provision de cailloux, et, toutes les fois que cet accès vous prendra, je vous tirerai du sang de la tête. — Il secoua les oreilles et répondit : — Jeune homme, ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que l’on me traite de la sorte : je ne parais jamais sur le théâtre, pour réciter quelques vers, sans recevoir un pareil accueil des spectateurs. Quoi qu’il en soit, pour n’avoir pas aussi maille à partir avec vous, je consens à me sevrer de ce plaisir tout le reste du jour. — Et moi, répliquai-je, si vous tenez en bride votre Pégase, je vous promets un bon souper. — Puis je confiai à la gardienne de mon chétif logis le soin de mon chétif repas, et je me rendis au bain avec Eumolpe.


CHAPITRE XCI. [modifier]

En y entrant, j’aperçus Giton appuyé contre la muraille et tenant dans ses mains des frottoirs et des racloirs d’étuviste. A son air triste et abattu, on devinait sans peine que c’était contre son gré qu’il servait Ascylte. Tandis que je le regardais attentivement pour m’assurer que c’était bien lui, il m’aperçut, et, tournant vers moi son visage où brillait la joie la plus vive : — Grâce, mon frère ! s’écria-t-il ; ayez pitié de moi ! Ici, je ne vois plus briller les armes, et je puis vous faire connaître mes vrais sentiments. Délivrez-moi de la tyrannie d’un brigand sanguinaire, et, pour me punir de l’arrêt que j’ai prononcé contre vous, infligez-moi le plus sévère châtiment ; mais n’est-ce pas déjà, pour le malheureux Giton, un supplice assez cruel que d’avoir perdu votre affection ? — Je lui ordonne de cesser ses plaintes, de peur d’attirer l’attention des curieux ; puis, laissant Eumolpe dans le bain où il déclamait déjà un de ses poëmes, j’entraîne Giton hors de ces lieux par une obscure et fétide issue ; et nous fuyons à toutes jambes vers mon auberge. Là, fermant la porte sur nous, je me précipite dans ses bras, et, par d’ardents baisers, je sèche les pleurs dont ses joues sont inondées. Nous restâmes longtemps sans pouvoir proférer une seule parole : car cet aimable enfant se brisait la poitrine à force de sanglots. — Quelle honte pour moi, lui disais-je, de t’aimer encore après ton lâche abandon ! je cherche en vain dans mon cœur la profonde blessure que tu y as faite, et je n’en trouve plus même la cicatrice. Comment te justifier de m’avoir ainsi quitté pour voler à de nouvelles amours ? avais-je mérité un tel affront ? — Giton, voyant que je l’aimais encore, prit une contenance plus hardie. — Cependant, poursuivis-je, je n’ai point cherché d’autre arbitre que toi pour juger qui, d’Ascylte ou de moi, méritait le mieux ton amour ; mais je supprime de justes plaintes, j’oublie tout, pourvu que ton repentir soit sincère. — En prononçant ces mots, je gémissais et je versais un torrent de larmes. Giton, m’essuyant le visage avec son manteau, me dit : — Soyez juste, mon cher Encolpe ; j’en appelle à votre mémoire. Est-ce moi qui vous ai abandonné ? et ne vous êtes-vous pas trahi vous-même ? je l’avouerai franchement et sans détour, quand je vous vis tous deux les armes à la main, je me rangeai du côté du plus fort. — A ces mots, je me jetai à son cou, et je baisai la bouche d’où était sortie une réponse si sensée ; puis, pour mieux le convaincre que je lui pardonnais le passé, et que mon amour pour lui était aussi vif et aussi sincère que jamais, je lui prodiguai les plus tendres caresses.


CHAPITRE XCII. [modifier]

Il était nuit close, et la femme avait ponctuellement exécuté mes ordres pour le souper, lorsque Eumolpe vint frapper à ma porte. — Combien êtes-vous ? lui demandai-je. — Et, avant d’ouvrir, je regardai par le trou de la serrure si Ascylte n’était pas avec lui. Quand je vis qu’il était seul, je lui ouvris sur-le-champ. Dès qu’il fut entré, il se jeta sur un lit de repos, et, apercevant Giton qui dressait la table, il me fit un signe de tête, et me dit : — Je vous fais mon compliment de votre Ganymède : il faut nous divertir ce soir. — Un début si gaillard ne me plut nullement, et je craignis d’avoir reçu chez moi un second Ascylte. Eumolpe n’en resta pas là ; car Giton lui ayant présenté à boire : — Je t’aime plus, lui dit-il, que tous les mignons que j’ai vus au bain. — Puis, vidant la coupe d’un seul trait : — Je n’ai jamais été si altéré, poursuivit-il ; car, en me baignant, j’ai failli être assommé, parce que, pour distraire ceux qui étaient assis autour du bassin, j’ai essayé de leur déclamer un de mes poëmes. Chassé du bain, comme je l’ai si souvent été du théâtre, je vous cherchais dans tous les coins, et je criais à tue-tête : Encolpe ! Encolpe ! quand du côté opposé, un jeune homme tout nu et qui avait perdu ses habits se mit à crier aussi fort que moi, et d’une voix qu’animait la colère : Giton ! Giton ! Il y avait cependant cette différence entre nous, que les valets du bain se moquaient de moi comme d’un fou, et me contrefaisaient insolemment, tandis que la foule nombreuse qui l’entourait lui prodiguait les applaudissements et les témoignages d’une respectueuse admiration. Il faut vous dire que la nature l’a si richement doté des attributs de la virilité, qu’à la grandeur de ses proportions on le prendrait pour Priape lui-même. 0 le vigoureux champion ! je crois qu’il pourrait soutenir une lutte amoureuse deux jours entiers sans discontinuer. Aussi ne fut-il pas longtemps dans l’embarras ; car je ne sais quel chevalier romain, connu, m’a-t-on dit, pour un infâme débauché, le voyant courir ainsi tout nu, le couvrit de son manteau et l’emmena chez lui, sans doute pour s’assurer le monopole de cette bonne fortune. Mais moi, je n’aurais pas même pu retirer mes habits du vestiaire, si je n’eusse produit un témoin qui affirma qu’ils m’appartenaient. Tant il est vrai qu’on fait plus de cas des dons du corps que de ceux de l’esprit ! — A chaque mot que disait Eumolpe, je changeais de couleur : car si l’accident arrivé à mon ennemi m’avait réjoui d’abord, j’étais désolé de le voir ainsi tourner à son avantage. Toutefois, comme si j’eusse été complètement étranger à cette aventure, je gardai le silence sur mes relations avec Ascylte, et je détaillai à Eumolpe le menu de notre souper, A peine avais-je cessé de parler, qu’on nous servit. Ce n’était que des mets assez communs, mais substantiels et nutritifs : notre poëte famélique les dévora avec une effrayante avidité. Lorsqu’il fut enfin rassasié, il se prit à moraliser, et se répandit en invectives contre ces hommes qui dédaignent tout ce qui est d’un usage commun et vulgaire, et n’estiment que ce qui est rare.


CHAPITRE XCIII. [modifier]

Par une dépravation vraiment déplorable, dit-il, on méprise les jouissances faciles, et on se passionne avec entêtement pour celles qui nous semblent interdites :


Je ne veux point d’une facile gloire :
L’obstacle ajoute un lustre à la victoire.
Aux bords du Phase habite le faisan :
Voilà son prix. La poule numidique
A vu le jour dans les sables d’Afrique :
Pour un gourmet, c’est un morceau friand.
Pauvre canard, ta chair est fine et molle ;
Fidèle oison, des fureurs du Gaulois
Ton cri jadis sauva le Capitole ;
Mais humblement vous croissez sous nos toits :
Vous n’êtes bons qu’à nourrir des bourgeois.
Du bout du monde, où le sort l’a fait naître,
La sargue accourt ; on l’achète à grands frais ;
Et le barbeau, de la table du maître,
Ne fait qu’un saut à celle des valets.
La rareté fait le prix de la chose :
Le cinnamome, enfant d’un sol lointain,
Fait oublier les parfums d’une rose ;
Et pour l’amour on néglige l’hymen.

— Est-ce ainsi, dis-je à Eumolpe, que vous tenez votre promesse de faire, pour aujourd’hui, trêve à la poésie ? De grâce, épargnez nos oreilles, à nous qui ne vous avons jamais lapidé. Car, si quelqu’un de ceux qui boivent près de nous, dans cette auberge venait à flairer un poëte, il mettrait tout le voisinage en rumeur ; et, nous prenant pour vos complices en Apollon, on nous assommerait tous trois en même temps. Cessez, par pitié, et rappelez-vous ce qui vient de vous arriver aux bains et sous le portique. — Giton, dont le caractère était naturellement doux et compatissant, me gronda de parler de la sorte. — Ce n’est pas bien, me dit-il, d’injurier un homme plus âgé que vous. Outrager ainsi celui que vous avez invité à votre table, c’est manquer aux lois de l’hospitalité, c’est perdre tout le fruit de votre politesse. A cette remontrance il ajouta des discours pleins de modération et de décence, qui avaient une grâce toute particulière dans la bouche de ce bel enfant.


CHAPITRE XCIV. [modifier]

Trois fois heureuse, dit Eumolpe, la mère qui t’a mis au monde ! Courage, mon garçon ! persévère dans ces bons sentiments ; offre toujours le rare assemblage de la sagesse et de la beauté. Ce n’est pas en vain que tu as pris ma défense : tu as gagné mon cœur ; je t’aime ; et je veux désormais consacrer ma muse à chanter tes louanges. Je veux être ton précepteur, ton gardien ; je te suivrai partout, bon gré, mal gré : Encolpe n’en peut prendre ombrage, car je sais qu’il aime ailleurs. — Fort heureusement pour notre poëte, je n’avais plus l’épée que le soldat m’avait enlevée : bien lui en prit ; car tout le courroux qu’Ascylte avait allumé dans mon âme, je l’aurais éteint dans le sang d’Eumolpe. Giton s’en aperçut, et, sous le prétexte d’aller chercher de l’eau, il quitta la chambre. Son départ opportun apaisa mon ressentiment ; et, devenu plus calme : — J’aime encore mieux, dis-je à Eumolpe, vos vers que votre prose, quand vous exprimez de semblables désirs. Vous êtes libertin ; moi, je suis violent ; certes, nos caractères ne pourront jamais sympathiser. Je vous parais, sans doute, un insensé, un furieux ; eh bien, soit ; évitez les accès de ma folie, ou, pour parler clairement, décampez au plus vite. — Étourdi de cette apostrophe, Eumolpe, sans m’en demander l’explication, sort sur-le-champ, tire la porte sur lui, la ferme à double tour, met la clef dans sa poche, et court à la recherche de Giton. J’étais loin de m’attendre à une pareille ruse, et, me voyant ainsi renfermé, dans mon désespoir je résolus de me pendre. En conséquence, je dressai le bois du lit contre la muraille, et j’y attachai ma ceinture. Déjà je passais mon cou dans le nœud fatal ; c’en était fait de moi… lorsque Eumolpe, accompagné de Giton, ouvre brusquement la porte et me rend à la vie. Giton, surtout, passant, à cette vue, de la douleur à la rage, pousse un grand cri, me prend dans ses deux bras, et, me jetant à la renverse sur le lit : — Vous vous trompez, Encolpe, me dit-il, si vous pensez qu’il vous soit possible de mourir avant moi. Je vous avais prévenu dans ce dessein : quand j’étais chez Ascylte, j’ai vainement cherché une épée ; mais j’avais résolu, si je ne parvenais pas à vous rejoindre, de trouver la mort au fond d’un précipice : et, pour vous prouver que la mort ne se fait jamais attendre au malheureux qui la cherche, jouissez, à votre tour, du spectacle que vous me destiniez tout à l’heure. — A ces mots, il arrache un rasoir des mains du valet d’Eumolpe, en passe deux fois le tranchant sur sa gorge, et tombe à nos pieds. Saisi d’épouvante, je jette de grands cris, et je me précipite sur le corps de Giton : armé du même rasoir, je veux moi-même mourir avec lui. Mais l’espiègle ne s’était pas fait la moindre égratignure, et, comme lui, je ne sentais aucune douleur. C’était, en effet, un de ces rasoirs émoussés que l’on donne aux apprentis barbiers pour corriger leur maladresse, et pour leur faire la main. Aussi le valet, en voyant Giton le prendre dans sa trousse, n’avait pas témoigné le plus léger effroi, et Eumolpe avait considéré de sang-froid cette tragédie pour rire.


CHAPITRE XCV. [modifier]

Au dénoûment de cette farce, où Giton et moi nous jouions les rôles d’amoureux, survint le maître de l’auberge qui nous apportait le second service ; nous voyant ainsi étendus par terre dans le plus grand désordre : — Qui êtes-vous ? s’écria-t-il ; des ivrognes ou des vagabonds ?… peut-être l’un et l’autre ? Qui de vous a dressé ce lit contre le mur ? quel secret dessein avez-vous machiné ? Je crois, ma foi, que vous vouliez déloger cette nuit sans payer le loyer de votre chambre ; il n’en sera rien. Je vous ferai voir que cette maison isolée n’appartient pas à quelque pauvre veuve sans appui, mais à Marcus Manicius. — Tu oses nous menacer ! s’écrie Eumolpe. — Et en même temps il détache à l’aubergiste un vigoureux soufflet ; mais celui-ci, échauffé par les nombreuses libations qu’il avait faites avec ses hôtes, lance à la tête d’Eumolpe une cruche de terre qui lui meurtrit le front, puis s’enfuit à toutes jambes. Notre poëte, furieux d’un tel outrage, se saisit d’un grand chandelier de bois, poursuit le fuyard, et, l’en frappant à tour de bras, lui rend avec usure le coup qu’il a reçu au front. Les valets de l’auberge et un grand nombre d’ivrognes accourent à ce bruit. Quant à moi, profitant de cette occasion pour me venger d’Eumolpe et rendre la pareille à ce brutal, je ferme la porte sur lui, bien résolu à jouir sans concurrent de ma chambre et des plaisirs que la nuit me promet. Cependant les marmitons et tous les habitants de l’auberge tombent sur le pauvre diable dont j’ai coupé la retraite : l’un, armé d’une broche chargée de rôtis frémissants au feu, menace de lui crever les yeux ; un autre, saisissant un croc à suspendre les viandes, se place dans une attitude belliqueuse. Je remarquai surtout une servante vieille et chassieuse, qui, ceinte d’un torchon horriblement sale, et chaussée de sabots dépareillés, traînait par la chaîne un énorme dogue, et l’agaçait contre Eumolpe ; mais notre héros parait adroitement avec son chandelier tous les coups qu’on lui portait.

CHAPITRE XCVI. [modifier]

Nous regardions toute cette bagarre à travers une fente qu’Eumolpe, un instant auparavant, avait faite à la porte, dont il avait brisé le marteau. J’applaudissais aux coups qu’il recevait ; mais Giton, toujours compatissant, était d’avis qu’il fallait lui ouvrir et le secourir dans ce pressant danger. Mon ressentiment n’était pas encore apaisé, et, pour punir Giton de sa pitié hors de saison, je ne pus m’empêcher de lui donner sur la tête une chiquenaude bien appliquée. Le pauvre enfant, fondant en larmes, alla se jeter sur le lit. Pour moi, je mettais, tantôt un œil, tantôt l’autre, au trou de la porte, et je jouissais de voir Eumolpe ainsi maltraité ; c’était un aliment dont se repaissait ma colère ; quand tout à coup survint Bargate, le procurateur du quartier. Il avait quitté son souper pour venir mettre le holà, et se faisait porter dans sa litière sur le champ de bataille, parce qu’il était perclus de ses deux jambes. Il déclama longtemps d’une voix terrible et courroucée contre les ivrognes et les vagabonds ; puis, reconnaissant Eumolpe : — Quoi ! c’est vous, lui dit-il, vous, la fleur de nos poëtes ! et ces pendards de valets ne s’enfuient pas au plus vite ! et ils osent lever la main sur vous ! — Puis, s’approchant d’Eumolpe, il lui dit tout bas à l’oreille : — Ma femme prend avec moi des airs dédaigneux ; veuillez, pour l’amour de moi, faire une satire contre elle, afin qu’elle rougisse de sa conduite.

CHAPITRE XCVII. [modifier]

Pendant que Bargate était en conversation secrète avec Eumolpe, entra dans l’auberge un crieur public, suivi d’un valet de ville et d’une grande foule de curieux : secouant un flambeau qui répandait plus de fumée que de lumière, il lut à haute voix cette proclamation :

Un jeune homme d’environ seize ans, nommé Giton, aux cheveux frisés, d’une complexion délicate et d’un extérieur agréable, vient de s’égarer au bain public : mille écus de récompense à quiconque le ramènera ou pourra indiquer le lieu de sa retraite.

Près du crieur se tenait Ascylte, vêtu d’une robe bigarrée de diverses couleurs, et portant dans un plat d’argent la récompense promise. Sans perdre un instant, j’ordonnai à Giton de se fourrer sous le lit, et, comme autrefois Ulysse s’était caché sous le ventre d’un bélier, d’entrelacer ses pieds et ses mains dans les sangles qui soutenaient le matelas, pour échapper aux perquisitions de ceux qui le cherchaient. Giton s’empressa de m’obéir, et se suspendit si bien aux sangles du lit, qu’Ulysse se serait avoué vaincu par notre ruse. De mon côté, pour éloigner tout soupçon, j’étendis mes vêtements sur le lit, et, m’y couchant, j’y imprimai la forme d’un homme de ma taille. Cependant Ascylte, après avoir visité toutes les chambres avec le valet du crieur, s’arrêta devant la mienne : voyant que la porte était soigneusement fermée, il en conçut d’autant plus d’espoir. Mais le valet, introduisant sa hache entre la porte et son chambranle, en fit sauter les ferrures. Alors, me jetant aux pieds d’Ascylte, je le conjurai, au nom de notre ancienne amitié et des mauvais jours que nous avions supportés ensemble, de me laisser voir pour la dernière fois le frère que je regrettais. Et, pour donner plus de vraisemblance à mes prières hypocrites : — Je sais, lui dis-je, Ascylte, que vous êtes venu dans l’intention de m’ôter la vie : ne le vois-je pas à ces haches qui vous accompagnent ? Assouvissez donc vôtre haine : voilà ma tête ; versez mon sang dont vous êtes altéré, car vos recherches ne sont qu’un vain prétexte. — Ascylte, indigné d’un pareil soupçon, jura qu’il n’avait d’autre but que de rattraper son fugitif ; qu’il ne demandait la mort de personne, encore moins celle d’un suppliant dans lequel il ne pouvait, même après un fâcheux démêlé, méconnaître le plus cher de ses amis.


CHAPITRE XCVIII. [modifier]

Cependant le valet de ville se montrait plus actif : armé d’une canne qu’il avait arrachée au cabaretier, il sondait le dessous du lit, et fouillait tous les coins et recoins de la chambre. Mais Giton évitait adroitement tous les coups, et retenait sa respiration, malgré les punaises qui lui couraient sur le visage. Dès qu’ils furent partis, Eumolpe, profitant de ce que la fracture de la porte ouvrait un libre accès à tout le monde, se précipita dans la chambre ; et, transporté de joie, s’écria : — J’ai gagné mille écus ! Je vais courir après le crieur qui s’en va, et, pour vous punir du tour que vous m’avez joué, je lui déclarerai que Giton est entre vos mains. — Voyant qu’il persistait dans sa résolution, j’embrasse ses genoux, et je le conjure de ne pas donner le dernier coup à des malheureux déjà plus qu’à demi morts. — Vous auriez raison de vous venger, ajoutai-je, s’il était en votre pouvoir de trouver celui que vous voulez livrer ; mais le pauvre enfant vient de s’échapper dans la foule, et je ne sais où il est allé. Au nom des dieux ! Eumolpe, tâchez de le retrouver, dussiez-vous même le rendre à Ascylte. — Il commençait à ajouter foi à cette histoire, lorsque Giton, ne pouvant plus longtemps retenir son haleine, éternua trois fois de suite avec tant de force, que le lit en trembla. — Les dieux vous bénissent ! — dit Eumolpe, se tournant du côté d’où venait ce bruit ; et, soulevant le matelas, il aperçut notre Ulysse, qu’un Cyclope même à jeun eût épargné. A cette vue, il m’apostropha de la sorte : — Scélérat ! pris sur le fait, tu as encore l’effronterie de nier la vérité ! Que dis-je ? si la divinité, qui ne souffre pas que le crime reste impuni, n’eût forcé cet enfant à me découvrir sa retraite, dupe de tes artifices, je serais maintenant à courir tous les cabarets pour l’y chercher. — Mais Giton, qui s’entendait bien mieux que moi à cajoler son monde, commença par panser avec des toiles d’araignée trempées dans de l’huile la blessure qu’Eumolpe avait reçue au front ; ensuite, à la robe déchirée du poëte il substitua son petit manteau ; puis, voyant qu’il commençait à se calmer, pour dernier lénitif il le prit dans ses bras et le couvrit de baisers : — 0 mon père ! mon tendre père ! s’écria-t-il, notre sort est entre vos mains. Si vous aimez un peu votre petit Giton, commencez par le sauver. Plût au ciel, hélas ! que je fusse dévoré par les flammes ; plût au ciel que la mer orageuse m’engloutît ! moi qui suis l’unique sujet, la seule cause de ces criminels débats ; du moins, ma mort rapprocherait deux amis que j’ai brouillés. — Eumolpe, touché de mes maux et de ceux de Giton, attendri surtout par les caresses que lui avait prodiguées cet aimable enfant : — Fous que vous êtes, nous dit-il, avec le mérite que vous avez, vous pourriez vivre heureux, et cependant vous passez votre misérable existence dans des inquiétudes continuelles : chaque jour vous vous créez à vous-mêmes de nouveaux chagrins.


CHAPITRE XCIX. [modifier]

Pour moi, toujours et partout, j’ai vécu comme si chaque jour dont je jouissais était le dernier de mes jours et ne devait jamais revenir, c’est-à-dire sans m’inquiéter du lendemain. Suivez donc mon exemple, et narguez les soucis. Ascylte vous poursuit ici ; fuyez au plus tôt. Je suis sur le point de faire un voyage dans un pays lointain ; venez avec moi : le vaisseau sur lequel je dois m’embarquer mettra peut-être à la voile cette nuit : je suis connu des gens de l’équipage, et nous serons bien reçus. Ce conseil me parut sage et utile ; il me délivrait des persécutions d’Ascylte, et me promettait une existence plus heureuse. Vaincu par la générosité d’Eumolpe, je me repentais amèrement des mauvais procédés que je venais d’avoir à son égard, et je me reprochais la jalousie qui en avait été la cause. Je le conjurai donc, les larmes aux yeux, de me pardonner : — Il n’est pas, lui dis-je, au pouvoir d’un homme qui aime de réprimer ses transports jaloux ; mais je ferai en sorte de ne rien dire et de ne rien faire à l’avenir qui puisse vous déplaire. Vous devez donc, en véritable philosophe, bannir de votre esprit le souvenir des différends qui se sont élevés entre nous, de manière qu’il n’en reste aucune trace. Les neiges séjournent longtemps sur un sol inculte et raboteux ; mais, sur une terre unie et dompée par la charrue, elles se fondent aussitôt, comme une gelée blanche. Il en est de même de la colère : elle prend racine dans un esprit grossier, mais elle effleure à peine une âme éclairée. — Pour confirmer, répondit Eumolpe, la vérité de ce que vous dites, tenez, je vous donne le baiser de paix. Maintenant, pour que tout aille à bien, faites au plus vite vos paquets, et suivez-moi ; ou, si vous le préférez, soyez mes guides. — Il parlait encore, quand on heurta rudement à la porte, qui, en s’ouvrant, offrit à nos regards un marin à la barbe touffue. — Qui vous arrête ? dit-il à Eumolpe ; ne savez-vous pas qu’il faut se hâter ? — Nous nous levons aussitôt, et Eumolpe, réveillant son valet qui dormait depuis longtemps, lui ordonne de partir avec notre bagage. Moi et Giton, nous faisons un paquet de tout ce qui nous reste de vivres ; et, après une fervente prière aux astres protecteurs de la navigation, nous montons à bord.


CHAPITRE C. [modifier]

Nous nous plaçâmes dans un endroit écarté, près de la poupe ; et, comme il ne faisait pas encore jour, Eumolpe s’endormit. Quant à Giton et à moi, il nous fut impossible de fermer l’œil. Je réfléchissais tristement à l’imprudence que j’avais faite en recevant dans ma société Eumolpe, rival plus dangereux encore qu’Ascylte : sa présence m’inspirait les plus vives inquiétudes. Enfin, pour triompher de mon chagrin, j’appelai la raison à mon secours. — Il est fâcheux, disais-je en moi-même, que cet enfant plaise à Eumolpe. Mais, après tout, la nature n’a-t-elle pas mis en commun, pour l’usage de tous, ses plus belles créations ? Le soleil luit pour tout le monde. La lune, accompagnée d’un cortège innombrable d’étoiles, ne refuse pas même sa lumière aux bêtes sauvages qui cherchent leur pâture pendant la nuit. Qu’y a-t-il de plus beau que les eaux ? cependant elles coulent pour tous les habitants de la terre. Pourquoi donc l’amour seul serait-il le prix d’un larcin, plutôt que la récompense du mérite ? et, toutefois, nous n’estimons que les biens dont les autres nous envient la possession. Mais, après tout, je n’ai plus qu’un rival, et encore si vieux, que, s’il voulait prendre quelques libertés avec Giton, il perdrait sa peine et ses soins, faute d’haleine — Rassurée par le peu de vraisemblance d’une pareille tentative, mon humeur jalouse se calma, et, me couvrant la tête de mon manteau, je feignis de dormir. Mais, au même instant, comme si la Fortune eût pris à tâche d’abattre ma constance, j’entendis, sur le tillac, ces paroles articulées d’un ton gémissant : — C’est donc ainsi qu’il s’est joué de ma crédulité ? — Les sons mâles de cette voix, qui ne m’était pas tout à fait inconnue, me frappèrent d’épouvante. Mais que devins-je, lorsqu’une femme, qui paraissait également irritée, s’écria d’un ton encore plus animé : — Si quelque divinité faisait tomber Giton entre mes mains, comme je recevrais ce fugitif ! — Cette rencontre imprévue nous glaça à tous deux le sang dans les veines. Moi, surtout, comme étouffé par un horrible cauchemar, je fus longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Enfin, d’une main tremblante, tirant Eumolpe, déjà endormi, par le pan de sa robe : — Mon père, lui dis-je, au nom du ciel ! à qui appartient ce navire ? ne pourriez-vous m’apprendre quels passagers y sont embarqués ? — Troublé dans son sommeil, il me répondit avec humeur : — Était-ce donc pour nous empêcher de dormir qu’il vous a plu de choisir l’endroit le plus écarté du tillac ? En serez-vous plus avancé quand je vous aurai dit que ce vaisseau appartient à Lycas de Tarente, qui ramène dans cette ville une voyageuse nommée Tryphène ?


CHAPITRE CI. [modifier]

Ces paroles furent pour moi un coup de foudre. Je frissonnai de tous mes membres, et, présentant ma gorge à découvert : — Fortune, m’écriai-je, tu l’emportes ! je suis perdu sans ressource. — Giton, renversé sur mon sein, y resta longtemps sans connaissance. Enfin, lorsqu’une abondante sueur nous eut rendu l’usage de nos sens, embrassant les genoux d’Eumolpe : — Ayez pitié, lui dis-je, de deux mourants. Au nom de cet enfant, nos communes amours, délivrez-nous de la vie : la mort est devant nous, et, si vous n’y mettez obstacle, nous la recevrons comme un bienfait du ciel. — Étourdi de cette violente apostrophe, Eumolpe jure ses grands dieux qu’il ignore de quel événement nous sommes menacés, qu’il n’a eu aucun mauvais dessein, qu’il ne nous a tendu aucun piège, mais que c’est de bonne foi et le plus innocemment du monde qu’il nous a conduits sur ce navire, où son passage était arrêté depuis longtemps. — Quelles sont donc, dit-il, les embûches que vous redoutez ici ? quel nouvel Annibal se trouve à bord parmi nous ? Lycas de Tarente, à la fois le pilote et le propriétaire de ce vaisseau, est un fort honnête homme qui possède, en outre, plusieurs domaines : il a embarqué une troupe d’esclaves qu’il transporte à Tarente pour y être vendus. Voilà le cyclope, le pirate auquel nous devons notre passage. Il y a aussi sur ce vaisseau Tryphène, la plus belle des femmes, qui aime à voyager de côté et d’autre pour son plaisir. — Ce sont justement, reprit Giton, les ennemis que nous fuyons ! — Et, sur-le-champ, il raconta succinctement à Eumolpe, muet de surprise, les motifs de haine que ces gens avaient contre nous, et les périls dont nous étions menacés. interdit, et ne sachant quel parti prendre : — Que chacun, dit le poëte, expose son avis. Figurez-vous que nous sommes dans l’antre de Polyphème ; il nous faut chercher quelque moyen d’en sortir, à moins que nous ne préférions nous jeter à la mer, ce qui nous délivrerait à l’instant de tout danger. — Il vaudrait mieux, reprit Giton, tâcher d’obtenir du pilote, moyennant salaire, bien entendu, qu’il nous débarquât au port le plus voisin. Vous affirmerez que votre frère, tourmenté du mal de mer, est à toute extrémité. Pour donner a ce mensonge un air de vérité, vous vous présenterez au pilote les larmes aux yeux et le visage renversé, afin qu’ému de compassion il se rende à votre prière. — Cela n’est pas possible, répondit Eumolpe ; un grand vaisseau comme le nôtre n’entre que bien difficilement dans un port ; et, d’ailleurs, il ne serait pas vraisemblable que votre frère eût pu perdre la santé en si peu de temps. Ajoutez à cela que Lycas, par humanité, voudra peut-être visiter le moribond. Voyez maintenant s’il est de votre intérêt d’attirer auprès de vous ce même capitaine que vous fuyez. Mais supposons qu’il soit facile de détourner le vaisseau de sa destination lointaine ; supposons même que Lycas ne fera pas la visite et l’inspection de ses malades : comment parviendrons-nous à descendre du vaisseau sans être vus de tout le monde ? Sortirons-nous la tête couverte, ou nue ? Si nous nous couvrons la tête, tout le monde voudra présenter la main à de pauvres malades ; si nous allons tête nue, ce sera nous jeter dans la gueule du loup.

CHAPITRE CII. [modifier]

Trêve, m’écriai-je, à ces timides conseils ! n’ayons recours qu’à l’audace ; laissons-nous couler dans la chaloupe le long du câble ; coupons-le, et abandonnons le reste au hasard. Cependant, cher Eumolpe, mon intention n’est pas de vous associer à nos périls : il n’est pas juste que l’innocent s’expose pour le coupable. Tous mes vœux seront comblés, si la Fortune seconde notre fuite. — Excellent avis ! dit Eumolpe, s’il était praticable. Espérez-vous donc que personne ne s’apercevra de votre départ ? Échapperez-vous aux regards du pilote, qui, toujours éveillé, passe la nuit à observer le cours des astres ? Et quand bien même il viendrait à s’endormir, vous ne pourriez vous flatter de tromper sa vigilance qu’en vous échappant par le côté du vaisseau opposé à celui où il se tient ; mais c’est à la poupe, auprès du gouvernail, qu’est attaché le câble qui retient la chaloupe, et c’est par là qu’il vous faut descendre. Je m’étonne d’ailleurs, Encolpe, que vous n’ayez pas songé au matelot qui est de garde jour et nuit dans cette chaloupe, et que vous n’en pourrez chasser qu’en le tuant ou en le jetant à la mer de vive force. Vous sentez-vous capable d’un coup si hardi ? Consultez votre courage. Quant à moi, je suis prêt à vous suivre, et aucun danger ne m’arrêtera, pourvu qu’il y ait quelque chance de salut ; car je ne vous crois pas assez fou pour exposer votre vie de gaieté de cœur et sans aucun espoir de succès. Voyez si vous préférez l’expédient que voici : je vous mettrai avec mes habits dans deux valises, qui seront censées faire partie de mon bagage, et j’en fermerai les courroies, en y laissant seulement une petite ouverture, par laquelle vous puissiez respirer et recevoir des aliments ; puis, demain matin, je publierai que mes deux esclaves, craignant un châtiment encore plus rigoureux, se sont jetés à la mer pendant la nuit ; et lorsque le vent nous aura conduits au port, je vous ferai débarquer avec mes valises, sans exciter aucun soupçon. — A merveille ! m’écriai-je ; nous prenez-vous pour des corps solides que l’on peut enfermer à volonté ? Croyez-vous donc que nous soyons exempts des nécessités ordinaires à tous les hommes ; que nous soyons habitués à rester immobiles, sans éternuer, sans ronfler ? Est-ce parce que ce stratagème m’a réussi une fois ? Mais je vous accorde que nous puissions rester tout un jour empaquetés de la sorte : qu’en résultera-t-il ? Si le calme ou les vents contraires nous retiennent en mer, que deviendrons-nous ? nous moisirons comme des habits renfermés trop longtemps, ou nous serons comme des livres qu’une forte pression rend illisibles. Jeunes comme nous le sommes, et peu faits à ce genre de fatigue, nous resterions emballés, emmaillottés comme des statues ! Cherchons donc, je vous prie, quelque autre moyen de salut. Que vous semble, par exemple, de cette invention ? Eumolpe, en sa qualité d’homme de lettres, doit avoir avec lui sa provision d’encre : servons-nous-en pour nous teindre en noir de la tête aux pieds ; ainsi déguisés, nous passerons pour des esclaves éthiopiens, nous vous servirons comme tels, trop heu reux d’éviter ainsi le châtiment dont nous sommes menacés ; et notre changement de couleur nous rendra méconnaissables aux yeux mêmes de nos ennemis. — Oui-da ? reprit Giton ; que ne nous proposez-vous aussi de nous circoncire, afin qu’on nous prenne pour des Juifs ; de nous percer les oreilles, pour ressembler à des Arabes ; ou de nous frotter le visage avec de la craie, pour paraître de vrais Gaulois ? comme si, en changeant notre couleur, nous pouvions aussi changer nos traits. Cela ne suffit pas ; il faut encore que tout concoure, que tout soit d’accord pour soutenir un pareil rôle. Supposons que la drogue dont on nous barbouillera soit longtemps sans s’effacer ; que l’eau qui tombera par hasard sur notre corps n’y fasse aucune tache ; que l’encre ne se collera pas à nos habits, ce qui arrive souvent, même lorsqu’on n’y met point de gomme : dites-moi, pourrons-nous aussi nous faire des lèvres d’une grosseur démesurée comme les Éthiopiens ; friser nos cheveux comme les leurs, nous tatouer comme eux le visage, nous courber les jambes en cerceaux, marcher sur les talons, et imiter la laine qui leur couvre le menton ? croyez-moi, cette couleur artificielle nous salira le corps sans le changer. Écoutez l’avis que m’inspire le désespoir : enveloppons-nous la tête de nos robes, et jetons-nous à la mer.


CHAPITRE CIII. [modifier]

Que les dieux et les hommes, s’écrie Eumolpe, vous préservent d’une mort si misérable ! faites plutôt ce que je vais vous dire. Mon valet est barbier, comme vous l’avez pu voir déjà : eh bien ! il va vous raser sur-le-champ, à tous deux, non-seulement la tête, mais même les sourcils ; ensuite je tracerai adroitement sur vos fronts une inscription qui indiquera que vous avez été marqués pour désertion : ces stigmates d’un honteux supplice déguiseront votre visage, et mettront en défaut la sagacité de ceux qui vous cherchent. — Cet avis prévalut, et l’on se mit sur-le-champ à l’œuvre. Nous nous approchons à pas de loup du bord du vaisseau, et nous livrons notre tête au barbier, qui fait tomber sous son rasoir nos cheveux et nos sourcils ; alors Eumolpe, d’une main exercée, nous couvre à grands traits le visage entier des lettres dont on marque ordinairement les esclaves fugitifs. Par malheur, un des passagers qui, penché sur le flanc du navire, soulageait son estomac travaillé du mal de mer, aperçut, au clair de la lune, notre barbier en fonction à cette heure indue : maudissant cette action comme un funeste présage (car ce n’est qu’au moment du naufrage que les nautoniers font le sacrifice de leur chevelure), il se rejeta dans son lit. Pour nous, faisant semblant de ne pas entendre ses imprécations, nous reprîmes notre air triste ; et, gardant le plus profond silence, nous passâmes le reste de la nuit dans un sommeil agité. Le lendemain matin, dès qu’Eumolpe apprit que Tryphene était levée, il entra dans la chambre de Lycas. On s’entretint d’abord du beau temps et de l’heureuse navigation qu’il nous promettait ; puis Lycas, s’adressant à Tryphene, lui parla en ces termes :

CHAPITRE CIV. [modifier]

Cette nuit, Priape m’est apparu en songe : Apprends, m’a-t-il dit, que j’ai conduit à bord de ton vaisseau cet Encolpe que tu cherches. — Tryphène tressaillit et s’écria : — On dirait que nous avons dormi sur le même oreiller ; car cette statue de Neptune, que j’avais remarquée sous le péristyle du temple de Baïes, m’est aussi apparue, et m’a dit : — Tu trouveras Giton dans le navire de Lycas. — Cela vous prouve, reprit Eumolpe, combien le divin Épicure a eu raison de blâmer, d’une manière si plaisante, ceux qui ajoutent foi à ces vaines illusions :


Ces songes, légers fils de l’ombre et du sommeil,
Que la nuit a formés, que détruit le réveil,
N’annoncent point du ciel les avis fatidiques :
L’homme à ses souvenirs doit leurs jeux fantastiques.
Dès que ce dieu pesant qui donne le repos
Sur nos sens engourdis a versé ses pavots,
Des entraves du corps l’âme débarrassée
Des scènes de la veille amuse la pensée,
Et, de l’illusion empruntant le pinceau,
D’un objet qui n’est plus trace un vivant tableau.
Voyez ce conquérant : fécond en funérailles,
Son bras de vingt cités sape encor les murailles,
Met les rois au tombeau, force leurs bataillons,
Et de ruisseaux de sang inonde les sillons.

L’avocat, au barreau, désarme la justice,
Et sauve son client des rigueurs du supplice.
L’avare, ouvrant le sol pour enfouir son or,
Dans son champ, tout à coup, trouve un nouveau trésor ;
Et dans ses billets doux une épouse coquette
Réclame d’un galant les faveurs qu’elle achète.
Le pilote englouti s’agite, et presse en vain
La planche de salut qui se brise en sa main.
Tandis que le chasseur, sur la plume immobile,
Derrière ses rideaux poursuit un cerf agile ;
Par un rêve emporté, le chien, du lièvre absent,
Dans un bois idéal suit la piste en jappant.
De l’homme riche ainsi doublant les jouissances,
La nuit du malheureux prolonge les souffrances.


Cependant Lycas, après avoir fait les ablutions nécessaires pour expier le songe de Tryphène : — Qui nous empêche, dit-il, de faire la visite de ce navire, pour n’avoir point à nous reprocher de mépriser ces avertissements du ciel ? — Le passager qui, pour notre malheur, avait été témoin de notre déguisement nocturne, Hésus était son nom, entre tout à coup chez Lycas, et s’écrie : — Quels sont donc les misérables qui se sont fait raser la tête cette nuit au clair de la lune ? Par Hercule ! ce sacrilège est d’un très dangereux exemple ; car j’ai ouï dire qu’il n’est permis à personne de se couper les ongles ou les cheveux sur un vaisseau, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.

CHAPITRE CV. [modifier]

Troublé par ces paroles, Lycas devint furieux. — Est-il possible, dit-il, que quelqu’un des passagers ait eu l’audace de se couper les cheveux sur mon navire, et cela par une si belle nuit ? Qu’on amène ici les coupables, afin que je sache quels sont ceux dont le sang doit purifier ce navire. — C’est par mon ordre, dit Eumolpe, que cela s’est fait. Comme je devais faire route avec eux sur le même bâtiment, j’ai voulu par là me rendre les auspices favorables. En punition de leurs crimes, ils portaient leur chevelure longue et en désordre : pour ne pas faire un bagne de ce navire, j’ai ordonné à mon barbier de les nettoyer de leurs souillures ; j’ai voulu, en outre, que les stigmates d’infamie gravés sur leur front n’étant plus cachés sous l’ampleur de leurs cheveux, tout le monde pût y lire leur faute et leur châtiment. Parmi leurs divers méfaits, ils mangeaient chez une prostituée, qu’ils avaient en commun, l’argent qu’ils me volaient : c’est là que je les ai surpris la nuit dernière, parfumés d’essences et ivres-morts. Enfin, je crois que ces marauds flairent encore le reste de mon patrimoine. — Néanmoins, Lycas, pour purifier son vaisseau, nous condamna l’un et l’autre à recevoir quarante coups de corde. L’exécution suivit de près l’arrêt. Les matelots, armés de câbles, se jettent sur nous comme des furieux, et se disposent à apaiser leur divinité tutélaire par l’effusion d’un sang abject. Pour moi, je digérai les trois premiers coups avec la fermeté d’un Spartiate ; mais Giton, dès la première décharge, jeta un cri si perçant, que Tryphène s’émut aux accents de cette voix connue ; ses femmes en furent frappées comme elle, et s’élancèrent aussitôt vers le pauvre patient. Mais déjà l’extrême beauté de Giton avait désarmé les matelots eux-mêmes, et ses regards seuls, plus puissants que sa voix, plaidaient pour son pardon, lorsque les suivantes de Tryphène crièrent toutes à la fois : — C’est Giton ! c’est Giton ! Barbares ! suspendez ce cruel châtiment ! C’est Giton, madame ; venez à son secours ! — Ce nom n’eut pas plutôt frappé les oreilles de Tryphène (on croit sans peine ce que l’on désire), qu’elle vole vers l’aimable enfant. Quant à Lycas, qui ne me connaissait que trop, il n’eut pas besoin d’entendre ma voix ; certain de ma présence, il accourt ; et, sans s’arrêter à examiner mes mains ou mon visage, il fixe ses regards plus bas que ma ceinture, et, par un simple attouchement, s’assure que c’est bien moi. — Bonjour, Encolpe, me dit-il aussitôt. — Qu’on s’étonne maintenant que la nourrice du roi d’Ithaque l’ait reconnu, après vingt ans d’absence, à une cicatrice qu’elle avait remarquée en lui, puisque cet habile homme, malgré la confusion des traits de mon visage et le déguisement de toute ma personne, reconnut sur-le-champ son fugitif à un si léger indice ! Tryphène, trompée par l’apparence, prenait pour réels les stigmates gravés sur nos fronts, et nous demandait tout bas, en versant un torrent de larmes, quelle était la prison où l’on nous avait jetés comme vagabonds, quel était le bourreau qui avait eu le courage de nous infliger ce cruel supplice. — Votre fuite, disait-elle, méritait sans doute un châtiment, ingrats qui avez dédaigné les bienfaits dont vous comblait mon amour !


CHAPITRE CVI. [modifier]

— Pauvre femme ! reprit Lycas transporté de fureur, vous êtes assez simple pour croire que ces lettres ont été imprimées sur leur front avec un fer chaud ! Plût aux dieux que ces marques d’infamie fussent véritables ! nous serions enfin vengés ! Mais en ce moment même on cherche à nous abuser par cette comédie, et cette inscription postiche est un nouveau tour qu’on veut nous jouer. — Tryphène, heureuse de n’avoir pas entièrement perdu son amant, penchait vers l’indulgence ; mais Lycas, qui conservait un vif ressentiment de mes liaisons avec Doris, son épouse, et de l’affront qu’il avait reçu sous le portique d’Hercule, s’anima de plus en plus, et, le visage enflammé, s’écria : — Ne voyez-vous pas, ô Tryphène ! dans cet événement une preuve convaincante de la sollicitude des dieux pour les choses d’ici-bas ? C’est conduits par eux que ces coupables sont venus, sans s’en douter, sur notre vaisseau ; ce sont eux qui, pour nous en avertir, nous ont envoyé à tous deux le même songe. Voyez maintenant s’il nous est permis de faire grâce à des scélérats que les dieux mêmes ont livrés à notre justice. Pour moi, je ne suis pas un barbare ; mais je craindrais, en leur pardonnant, d’attirer sur moi la vengeance céleste. — Ces paroles superstitieuses changèrent tellement les dispositions de Tryphène, que, bien loin de s’opposer à notre supplice, elle déclara qu’elle consentait de grand cœur à ce juste châtiment ; ajoutant qu’elle avait essuyé les mêmes outrages que Lycas, et que nous l’avions aussi exposée à la risée publique par d’infâmes propos contre son honneur. Lycas, voyant que Tryphène le secondait dans ses projets de vengeance, donna de nouveaux ordres pour rendre notre torture encore plus cruelle : ce qu’Eumolpe ayant entendu, il s’efforça de le fléchir par ces paroles :


CHAPITRE CVII. [modifier]

Ces infortunés, dont vous avez résolu la perte pour vous venger, implorent, ô Lycas ! votre pitié. Sachant que je ne vous étais pas inconnu, ils m’ont choisi pour leur avocat auprès de vous, et m’ont prié de les réconcilier avec d’anciens amis qui leur sont toujours chers. Vous croyez peut-être que c’est le hasard qui a conduit ces jeunes gens sur votre bord ; mais il n’est pas un seul passager qui ne s’informe avant toutes choses du nom de celui à qui il va confier son existence. Cette démarche spontanée doit vous satisfaire et fléchir votre courroux : laissez donc des hommes libres naviguer en paix vers leur destination. Le maître le plus cruel, le plus implacable, oublie son ressentiment, dès que le repentir amène à ses pieds son esclave fugitif. Comment ne pas pardonner à un ennemi qui se livre à notre merci ? que voulez-vous, que prétendez-vous de plus ? Vous voyez, suppliants devant vous, des jeunes gens aimables, bien nés, et, ce qui doit surtout vous toucher, des jeunes gens avec lesquels vous avez vécu naguère dans la plus étroite intimité. Certes, s’ils vous eussent volé votre argent, s’ils eussent répondu à votre confiance par la plus lâche trahison, vous seriez assez vengé par le châtiment que vous lisez sur leur front. Nés libres, ils se sont volontairement infligé, pour expier leur offense, ces marques de la servitude qui les isolent à jamais de la société. — Lycas, interrompant la défense d’Eumolpe : — N’embrouillez pas la question, dit-il, et réduisons chaque chose à sa juste valeur. Et d’abord, s’ils sont venus ici de leur plein gré, pourquoi se sont-ils fait raser la tête ? Quiconque se déguise a dessein de tromper, et non d’offrir une satisfaction. En second lieu, s’ils avaient l’intention d’obtenir leur grâce par votre entremise, pourquoi tant d’efforts pour cacher vos clients à tous les yeux ? Il est donc clair que le hasard seul les a conduits dans nos filets, et qu’ensuite vous avez cherché par vos artifices à les soustraire aux transports de notre ressentiment. Quant à ce que vous affectez de dire, pour nous intimider, que ce sont des hommes libres et de bonne famille, prenez garde de gâter votre cause par cet argument qui vous inspire tant de confiance. Que doit faire un homme offensé, lorsque le coupable court de lui-même au-devant du châtiment ? Mais, dites-vous, ils ont été nos amis. C’est par cela même qu’ils méritent un traitement plus rigoureux. Offenser un inconnu, ce n’est qu’un crime ordinaire ; mais outrager un ami, c’est presque un parricide. — Eumolpe rétorqua ainsi cette fausse argumentation : — Je vois, dit-il, que ce qui fait le plus de tort à ces malheureux jeunes gens, c’est de s’être fait raser les cheveux pendant la nuit : vous concluez de là que le hasard, et non leur volonté, les a conduits sur ce vaisseau. Je vais tâcher d’expliquer ce grief aussi simplement et avec autant de bonne foi qu’il a été commis. Mes amis, avant de s’embarquer, voulaient décharger leur tête d’un fardeau incommode et inutile ; mais les vents, en précipitant leur départ, les ont forcés à remettre à un autre temps l’exécution de ce projet. Ils ont cru qu’ils pouvaient le réaliser ici aussi bien qu’ailleurs, sans que cela tirât à conséquence ; car ils ignoraient le présage funeste qu’on en pouvait tirer, et les lois de la navigation. — Qu’avaient-ils besoin, dit Lycas, de se raser la tête, pour s’offrir à nous en suppliants ? depuis quand un front chauve est-il plus digne de compassion ? Mais à quoi bon m’arrêter à chercher la vérité dans les paroles d’un interprète ? Qu’as-tu à dire, infâme voleur ? quelle salamandre a fait tomber tes sourcils ? à quelle divinité as-tu fait le sacrifice de ta chevelure ? Réponds, misérable, réponds.


CHAPITRE CVIII. [modifier]

La crainte du supplice avait glacé ma langue, et, convaincu par l’évidence, je ne trouvais pas une seule parole pour me justifier. Troublé, confus de ma laideur, il me semblait qu’avec une tête nue comme un genou, et des sourcils rasés au niveau du front, je ne pouvais rien dire ni rien faire qui ne me rendît encore plus ridicule. Mais dès que l’on eut passé l’éponge sur mon visage baigné de pleurs, lorsque l’encre, en se délayant, confondit tous les caractères qui étaient tracés, et me couvrit la figure d’un masque noir comme de la suie, alors la colère qui m’animait se changea en fureur. Cependant, Eumolpe proteste qu’il ne souffrira pas qu’au mépris des lois et du droit des gens on maltraite ainsi des hommes libres : il repousse les menaces de nos bourreaux, non-seulement de la voix, mais du geste. Il est secondé dans ses efforts par son valet à gages, et par un ou deux passagers, mais si faibles, qu’ils peuvent tout au plus nous offrir des consolations, sans augmenter la force de notre parti. Trop irrité pour implorer la clémence de mes ennemis, je menace de mes ongles les yeux de Tryphène, criant à haute et intelligible voix que, si l’on fait le moindre mal à Giton pour cette prostituée, qui seule mérite d’être fustigée aux yeux de tout l’équipage, je ferai contre elle usage de toutes mes forces. Mon audace redouble la rage de Lycas, qui s’indigne que j’oublie ma propre défense pour embrasser celle d’autrui. Tryphène, non moins exaspérée de mes outrages, se livre aux mêmes transports. Enfin, tout l’équipage se partage en deux camps. D’un côté, le barbier d’Eumolpe s’avance, armé d’un rasoir, après nous avoir distribué le reste de sa trousse. Du côté opposé, les esclaves de Tryphène, retroussant leurs manches, se disposent à jouer des mains. Les servantes elles-mêmes, à défaut d’autres armes, excitent par leurs cris l’ardeur des combattants. Seul, tranquille à son poste, en vain le pilote déclare qu’il va quitter le gouvernail, si l’on ne fait cesser ce vacarme excité par quelques débauchés. La lutte se prolonge avec le même acharnement : Lycas et les siens combattent pour se venger ; nous, pour défendre notre vie. Déjà, de part et d’autre, plusieurs champions sont tombés demi-morts de frayeur ; un plus grand nombre, couverts de sang et de blessures, se retirent de la mêlée ; cependant la fureur des deux partis ne se ralentit point. Alors Giton, approchant bravement son rasoir des organes de sa virilité, menace de couper dans sa racine la cause de tant de désordres ; mais Tryphène, en lui faisant espérer sa grâce, s’oppose à la consommation d’un si grand sacrifice. Pour moi, j’avais déjà plusieurs fois appuyé sur ma gorge le fer du barbier, sans avoir plus d’envie de me tuer que Giton de se faire eunuque ; néanmoins, il jouait son rôle plus hardiment que moi, car il savait que le rasoir qu’il tenait était le même dont il avait feint déjà de vouloir se couper la gorge. Les deux armées étaient toujours en présence, et le combat était sur le point de recommencer plus sérieux que jamais, quand le pilote obtint à grand’peine que Tryphène ferait l’office de héraut, et proposerait une trêve. Après avoir, selon la coutume, reçu le serment des deux partis, Tryphène, tenant à la main un rameau d’olivier dont elle a dépouillé la divinité tutélaire du vaisseau, s’avance hardiment au milieu des combattants, et leur adresse cette allocution :

Quelle fureur impie alluma cette guerre,
Et du sein de la paix vous appelle aux combats ?
A-t-on vu parmi nous une Hélène adultère
Oser flétrir l’honneur d’un nouveau Ménélas ?
Ou Médée, en fuyant, pour arrêter son père,
Lui jeter de son fils les membres palpitants ?
Non ; l’amour méprisé veut venger son outrage.
Eh bien ! d’un seul trépas, cruels, soyez contents :
Puisse ma mort, du moins, assouvir votre rage !
N’allez pas, surpassant Neptune en ses fureurs,
Des flots de votre sang grossir ses flots vengeurs.


CHAPITRE CIX. [modifier]

Ce discours, prononcé d’un son de voix qui trahissait l’émotion de Tryphène, parut calmer un peu l’ardeur des deux armées, qui, ramenées à des sentiments plus pacifiques, s’arrêtèrent et suspendirent les hostilités. Eumolpe, comme chef de son parti, voyant que l’heure du repentir avait sonné, profita de l’occasion ; et, après avoir fait à Lycas une verte réprimande, dressa les articles d’un traité d’alliance dont voici la teneur :

Vous, Tryphène, consentez, de votre plein gré, à oublier tous les sujets de plainte que vous avez contre Giton, à ne jamais lui reprocher les torts qu’il peut avoir eus envers vous jusqu’à ce jour, à ne pas en tirer vengeance et à n’exercer envers lui aucune espèce de poursuite pour ce motif, comme aussi à ne rien exiger de lui par force, ni caresses, ni baisers, ni faveurs plus tendres : le tout, sous peine de lui payer cent deniers comptants pour chaque contravention. De votre côté, Lycas, vous vous engagez volontairement à n’adresser à Encolpe aucune parole injurieuse, à ne pas lui faire mauvaise mine, à ne pas chercher à le surprendre dans son lit pendant la nuit ; ou, le cas échéant, à lui payer pour chaque violence deux cents deniers comptants.

Le traité étant ainsi conclu, nous mîmes bas les armes ; et, pour qu’aucun levain de haine ne fermentât dans les âmes après ce serment, pour ratifier l’oubli complet du passé, on se donna de part et d’autre le baiser de paix. Alors les haines se calment, et, à la demande générale, le champ de bataille se transforme en un banquet où la gaieté achève de concilier les esprits. Tout le vaisseau retentit de chants joyeux ; et comme un calme subit était venu suspendre notre navigation, les uns, armés de crocs, harponnent les poissons qui bondissent sur l’eau ; les autres, couvrant leurs hameçons d’un appât perfide, enlèvent leur proie, qui se débat en vain. Des oiseaux de mer étaient venus se percher sur nos antennes : un matelot les touche d’une claie de roseaux artistement préparée : les malheureux volatiles, retenus par la glu, se laissent prendre à la main : l’air emporte leur léger duvet ; leurs plumes, plus pesantes, tombent dans la mer et roulent avec l’écume des flots. Déjà s’opérait un raccommodement entre Lycas et moi ; déjà Tryphène, folâtrant avec Giton, lui aspergeait le visage des gouttes de vin qui restaient dans sa coupe ; lorsque Eumolpe, échauffé par l’ivresse, se mit à plaisanter sur les chauves et les teigneux. Après s’être épuisé en fades railleries sur ce sujet, son accès poétique le reprit, et il nous débita cette espèce d’élégie sur la perte des cheveux :


Où sont ces beaux cheveux dont ton front s’ombrageait ?
A travers leurs flots d’or le zéphyr voltigeait.
Les grâces avec eux ont quitté ton visage :
Tel l’arbuste, en hiver, privé de son feuillage,
Languit seul à l’écart, et dans ses rameaux nus
Appelle, mais en vain, le printemps qui n’est plus.
Sort cruel ! en naissant voués à la vieillesse,
Nous mourons chaque jour : la fleur de la jeunesse
Compte peu de matins, comme la fleur des champs,
Et les premiers à fuir sont nos premiers beaux ans !
Rival du blond Phébus, et conquérant des belles,
Hier, tu défiais l’orgueil des plus cruelles ;
Leur vengeance aujourd’hui montre au doigt ta laideur.
Tu crains, pauvre tondu, leur sourire moqueur.
Cache de ses attraits la tête dépouillée !
La rose, par l’orage une fois effeuillée,
N’a qu’un moment à vivre ; et la pâle Atropos,
Sur le fil de tes jours a levé ses ciseaux.

CHAPITRE CX. [modifier]

Ce n’était là que le prélude, et il allait nous débiter de plus grandes inepties, quand une servante de Tryphène emmena Giton dans l’entre-pont du vaisseau, et orna la tête du pauvre enfant d’une perruque appartenant à sa maîtresse. Elle tira aussi d’une boîte des sourcils postiches, et les ajusta avec tant d’adresse sur les endroits qui avaient été rasés, qu’elle lui rendit tous ses charmes. Retrouvant alors en lui le véritable Giton, Tryphène en fut émue jusqu’aux larmes, et cette fois l’embrassa de tout son cœur. Je n’étais pas moins enchanté qu’elle de revoir Giton dans tout l’éclat de sa beauté ; et cependant je me cachais le visage le plus que je pouvais ; car je comprenais sans peine tout ce que ma laideur avait de repoussant, puisque Lycas lui-même dédaignait de m’adresser la parole. Mais cette même servante vint à mon secours et dissipa mon chagrin : me prenant à part, elle me couvrit la tête d’une chevelure d’emprunt, non moins belle que celle de Giton. Mon visage en devint même plus agréable, parce que cette perruque était blonde. Cependant Eumolpe, notre défenseur au moment du danger, et l’auteur de notre réconciliation, voulant entretenir notre gaieté par des propos plaisants, se mit à débiter mille folies sur la légèreté des femmes, sur leur facilité à s’enflammer, sur leur promptitude à oublier leurs amants. — Il n’y a pas, disait-il, de femme, quelque prude qu’elle soit, qu’une passion nouvelle ne puisse porter aux plus grands excès. Je n’ai pas besoin, pour prouver ce que j’avance, de recourir aux tragédies anciennes, et de citer des noms fameux dans les siècles passés ; je vais, si vous daignez m’écouter, vous raconter un fait arrivé de nos jours. — Tout le monde se tourna aussitôt vers lui, et, voyant qu’on lui prêtait une oreille attentive, il commença en ces termes :


CHAPITRE CXI. [modifier]

Il y avait à Éphèse une dame en si grande réputation de chasteté, que les femmes mêmes des pays voisins venaient la voir par curiosité, comme une merveille. Cette dame, ayant perdu son mari, ne se contenta pas des signes ordinaires de la douleur ; de marcher, les cheveux épars, à la suite du char funèbre ; de se meurtrir le sein devant tous les assistants : elle voulut encore accompagner le défunt jusqu’à sa dernière demeure, le garder dans le caveau où on l’avait déposé, selon la coutume des Grecs, et pleurer nuit et jour auprès de lui. Son affliction était telle, que ni parents, ni amis ne purent la détourner du dessein qu’elle avait formé de se laisser mourir de faim. Les magistrats eux-mêmes, ayant voulu faire une dernière tentative, se retirèrent sans avoir pu rien obtenir. Tout le monde pleurait comme morte une femme qui offrait un si rare modèle de fidélité, et qui avait déjà passé cinq jours sans prendre aucune nourriture. Une servante fidèle l’avait accompagnée dans sa triste retraite, mêlant ses larmes à celles de sa maîtresse, et ranimant la lampe placée sur le cercueil, toutes les fois qu’elle était prête à s’éteindre. Il n’était bruit, dans la ville, que de ce sublime dévouement, et les hommes de toute classe le citaient comme un exemple vraiment unique de chasteté et d’amour conjugal. Dans ce même temps, il advint que le gouverneur de la province fit mettre en croix quelques voleurs, tout proche de ce même caveau où notre matrone pleurait la perte récente de son époux. La nuit suivante, le soldat qui gardait ces croix, de peur que quelqu’un ne vînt enlever les corps de ces voleurs, pour leur donner la sépulture, aperçut une lumière qui brillait au milieu des tombeaux, et entendit les gémissements de notre veuve. Cédant à la curiosité innée chez tous les hommes, il voulut savoir qui c’était, et ce qu’on faisait en cet endroit. Il descend donc dans le caveau ; et, d’abord, à l’aspect de cette femme d’une beauté plus qu’humaine, il s’arrête, immobile d’effroi, comme s’il avait devant les yeux un fantôme ou une apparition surnaturelle. Mais bientôt ce cadavre étendu sur la pierre, ce visage baigné de larmes, ces marques sanglantes que les ongles y ont creusées, tout ce qu’il voit dissipe son illusion ; et il comprend enfin, comme cela était vrai, que c’était une veuve qui ne pouvait se consoler de la mort de son époux. Il commença donc par apporter dans le caveau son pauvre souper de soldat, puis il exhorta la belle affligée à ne pas s’abandonner plus longtemps à une douleur inutile, à des gémissements superflus. — La mort, lui dit-il, est le terme commun de tout ce qui existe ; le tombeau est pour tous le dernier asile. — Enfin il épuisa tous les lieux communs qu’on emploie pour guérir une âme profondément ulcérée. Mais ces consolations qu’un inconnu ose lui offrir irritent encore plus la douleur de la dame : elle se déchire le sein de plus belle, s’arrache les cheveux, et les jette sur le cadavre. Le soldat ne se rebute point pour cela ; il lui réitère, avec de nouvelles instances, l’offre de partager son souper. Enfin, la suivante, séduite sans doute par l’odeur du vin, ne put résister à une invitation si obligeante, et tendit la main vers les aliments qu’il lui présentait ; puis, dès qu’un léger repas eut restauré ses forces, elle se mit à battre en brèche l’opiniâtreté de sa maîtresse. — Et que vous servira, lui dit-elle, de vous laisser mourir de faim, de vous ensevelir toute vivante, de rendre au destin une âme qu’il ne réclame pas encore ?


Non, madame, des morts les insensibles restes
N’exigent point de nous des transports si funestes.


Croyez-moi, revenez à l’existence ; défaites-vous d’une erreur trop commune chez notre sexe ; et, tandis que vous le pouvez, jouissez de la lumière des cieux. Ce cadavre, ici présent, vous dit assez quel est le prix de la vie. Comment fermer l’oreille aux discours d’un ami qui vous engage à prendre des aliments, et à ne pas vous laisser mourir ? La pauvre veuve, exténuée par une si longue abstinence, laissa vaincre son obstination : elle but et mangea avec la même avidité que la suivante, qui s’était rendue la première.

CHAPITRE CXII. [modifier]

Vous savez qu’un appétit satisfait éveille bientôt de nouveaux désirs. Notre soldat, encouragé par le succès, employa, pour triompher de la vertu de la dame, les mêmes arguments dont il s’était servi pour lui persuader de vivre. Or, le jeune homme n’était ni sans esprit, ni d’un extérieur désagréable, et notre chaste veuve s’en était aperçue ; la servante, pour lui gagner les bonnes grâces de sa maîtresse, répétait souvent :


Pouvez-vous résister à de si doux penchants,
Et, dans ces tristes lieux, consumer vos beaux ans ?


Enfin, pour abréger, vous saurez que la bonne dame, après avoir cédé aux besoins de son estomac, ne défendit pas mieux son cœur, et que notre heureux soldat obtint une double victoire. Ils dormirent donc ensemble, non-seulement cette nuit qui fut témoin de leurs noces impromptu, mais le lendemain et le jour suivant. Toutefois, ils eurent soin de fermer les portes du caveau, si bien que quiconque, parent ou ami, fût venu en cet endroit, eût pensé que la fidèle veuve était morte de douleur sur le corps de son mari. Le soldat, charmé de la beauté de sa maîtresse et du mystère de leurs amours, achetait tout ce qu’il pouvait se procurer de meilleur, selon ses moyens, et, dès que le soir était venu, le portait au tombeau. Cependant les parents d’un des voleurs, voyant qu’il n’était plus gardé, enlevèrent son corps pendant la nuit, et lui rendirent les derniers devoirs. Mais que devint le pauvre soldat, qui, renfermé dans le caveau, ne songeait qu’à son plaisir, lorsque, le lendemain matin, il vit une des croix sans cadavre ? Effrayé du supplice qui l’attend, il va trouver la veuve, et lui fait part de cet événement : — Non, lui dit-il, je n’attendrai point ma condamnation, et ce glaive, prévenant la sentence du juge, va me punir de ma négligence. Daignez seulement, quand je ne serai plus, m’accorder un asile dans ce tombeau ; placez-y votre amant auprès de votre époux. — Me préservent les dieux, répondit la dame, non moins compatissante que chaste, d’avoir à pleurer en même temps la perte de deux personnes si chères ! J’aime mieux pendre le mort que de laisser périr le vivant. — Après ce beau discours, elle exige que l’on tire du cercueil le corps de son mari, et qu’on l’attache à la croix vacante. Notre soldat s’empresse de suivre le conseil ingénieux de cette femme prudente ; et le lendemain le peuple criait miracle, ne pouvant concevoir comment un mort était allé de lui-même au gibet.


CHAPITRE CXIII. [modifier]

Cette histoire fit beaucoup rire les matelots ; et Tryphène, pour cacher la rougeur qui couvrait son visage, se penchait amoureusement sur le cou de Giton. Mais Lycas ne goûta point la plaisanterie ; et secouant la tête d’un air mécontent : — Si le gouverneur d’Éphèse eût fait justice, il eût fait replacer dans sa tombe le corps du défunt et pendre la veuve à sa place. — Sans doute l’injure que j’avais faite à sa couche, notre fuite et le pillage du vaisseau d’Isis lui revenaient en ce moment à l’esprit. Mais les clauses du traité s’opposaient à toute récrimination de sa part, et la gaieté qui s’était emparée de tous les esprits l’empêchait de donner un libre cours à sa colère. Cependant Tryphène, toujours couchée sur Giton, couvrait son sein de baisers et rajustait, sur ce front chauve les boucles de la chevelure postiche. Pour moi, leur raccommodement me causait tant d’impatience et de chagrin, que je ne pouvais ni boire ni manger. Je leur lançais à tous deux de farouches regards ; les baisers, les caresses de cette femme impudique étaient pour moi autant de coups de poignard : je ne savais contre lequel des deux devait se tourner ma fureur, ou contre Giton, qui m’enlevait ma maîtresse, ou contre Tryphène, qui me débauchait ce bel enfant. Tous deux m’offraient un spectacle odieux et plus triste encore que ma captivité passée. Pour surcroît de chagrin, Tryphène évitait ma conversation et semblait méconnaître en moi un ami, un amant qui, naguère, lui était si cher. Giton, de son côté, ne me trouvait pas digne qu’il bût, comme d’usage, à ma santé, ou que, du moins, il m’adressât la parole comme à tout le monde : il craignait, je pense, dans ces premiers moments de réconciliation, de rouvrir la plaie encore saignante dans le cœur de Tryphène. Navré de douleur, j’inondais ma poitrine de larmes, et mes sanglots, que je cherchais à étouffer, pensèrent me suffoquer. Cependant, malgré ma tristesse, la chevelure blonde dont on m’avait paré prêtait sans doute de nouveaux charmes à mon visage ; car Lycas, dont l’amour pour moi s’était rallumé, me lançait des regards passionnés, et tâchait de partager avec moi les plaisirs que Tryphène goûtait avec Giton : il ne prenait pas le ton d’un maître qui ordonne, mais celui d’un amant qui implore une faveur. Il me pressa longtemps sans succès : enfin, se voyant rebuté, son amour se changea en fureur, et il voulait m’arracher de force ce que je refusais à ses prières ; quand Tryphène, entrant tout à coup au moment où il s’y attendait le moins, fut témoin de sa brutalité. A son aspect, il se trouble, se rajuste à la hâte et s’enfuit. Cet incident ranime les désirs de Tryphène : — Quel était, me dit-elle, le but des pétulantes attaques de Lycas ? — et elle me force à lui tout conter. Ce récit allume encore plus sa passion, et, se rappelant nos anciennes liaisons, elle veut m’exciter à prendre avec elle les mêmes libertés que par le passé. Mais, fatigué de ces plaisirs qu’on m’offrait contre mon gré, je repoussai dédaigneusement ses avances. Alors sa passion devient une frénésie : elle m’enlace dans ses bras, et me serre si fortement contre son sein, que la douleur m’arrache un cri. Une suivante accourt à ce bruit, et s’imaginant, avec vraisemblance, que je voulais ravir à sa maîtresse les faveurs que je lui refusais en réalité, elle s’élance sur nous et nous sépare. Tryphène, furieuse de mes refus et de n’avoir pu satisfaire sa lubricité, me charge d’injures, et sort en me menaçant d’aller trouver Lycas, pour l’exciter encore plus contre moi, et m’accabler sous le poids de leur commune vengeance. Or, vous saurez que la suivante avait pris un goût très-vif pour moi dans le temps de mes liaisons avec Tryphène : affligée de m’avoir surpris avec sa maîtresse, elle poussait de gros soupirs ; je la pressai vivement de m’en apprendre la cause ; et, après quelque résistance, sa douleur s’exhala en ces termes : — S’il existe encore dans votre âme quelques sentiments honnêtes, vous ne devez pas faire plus de cas de Tryphène que d’une coureuse ; si vous êtes un homme, vous ne devez pas rechercher les caresses d’une prostituée.

Tout cela me causait de vives inquiétudes ; mais ce que je redoutais le plus, c’était qu’Eumolpe n’en fût instruit, et que ce railleur impitoyable ne voulût me venger, par une satire, de l’affront qu’il prétendrait que j’avais reçu ; car son zèle aveugle m’eût couvert par là d’un ridicule dont l’idée seule me faisait trembler. Je réfléchissais, à part moi, aux moyens de lui tout cacher, quand je le vis entrer. Il était déjà au fait de cette histoire, dont Tryphène avait fait confidence à Giton, aux dépens duquel elle avait voulu s’indemniser de mes refus : ce qui excitait d’autant plus la colère d’Eumolpe, que ces coupables violences étaient des contraventions manifestes au traité de paix que nous venions de conclure. L’officieux vieillard, s’apercevant de ma tristesse, parut compatir à mon sort, et m’ordonna de lui raconter comment la chose s’était passée. Voyant qu’il était instruit de tout, je lui avouai franchement les brutales attaques de Lycas et les lascifs emportements de Tryphène. A ce récit, il jura formellement de nous venger, ajoutant que les dieux étaient trop justes pour laisser tant de crimes impunis.


CHAPITRE CXIV. [modifier]

Tandis qu’il proférait ces imprécations, la mer s’enfle, les nuages s’épaississent, et les ténèbres nous dérobent la clarté du jour. Les matelots tremblants courent à la manœuvre, et dérobent les voiles aux coups de la tempête.

Mais le vent, qui changeait à chaque minute, agitait les flots dans tous les sens, et le pilote ne savait quelle route tenir. Tantôt nous étions poussés vers la Sicile ; tantôt l’Aquilon, qui règne en maître sur les côtes de l’Italie, chassait ça et là notre navire, en butte à sa fureur ; et, pour comble de danger, l’obscurité était si grande, que le pilote pouvait à peine entrevoir la proue du vaisseau. Mais lorsque la tempête fut à son comble, Lycas, épouvanté et tendant vers moi ses mains suppliantes : — Encolpe, s’écria-t-il, secourez-nous dans cette extrémité ; rendez le voile sacré et le sistre à la patronne de ce navire ! Au nom des dieux, daignez compatir à notre sort : votre cœur ne fut jamais sourd à la pitié ! — Il criait de toutes ses forces, quand un coup de vent le jeta dans la mer. Nous le vîmes reparaître un instant, tournoyer sur la vague, puis le gouffre béant l’engloutit sans retour. Déjà des esclaves fidèles s’étaient hâtés d’enlever Tryphène ; et, la plaçant sur la chaloupe, avec la meilleure partie de son bagage, ils la sauvèrent d’une mort inévitable. Pour moi, penché sur Giton, je m’écriais en pleurant : — Hélas ! notre amour avait mérité des dieux qu’un même trépas nous unît ; mais le sort jaloux nous refuse cette consolation. Vois ces flots prêts à engloutir notre vaisseau ; vois ces ondes irritées qui bientôt vont briser nos douces étreintes. Giton, si tu as jamais eu quelque affection pour Encolpe, couvre-moi de baisers : il en est temps encore, et dérobons au moins ce dernier plaisir à la mort qui s’approche.

A peine eus-je achevé, que Giton se dépouilla de sa robe, et, s’enveloppant dans la mienne, approcha de mes lèvres sa tête charmante ; puis, pour nous attacher si étroitement que la fureur des flots ne pût nous séparer, il nous lia tous les deux de la même ceinture : — Si nul autre espoir ne nous reste, nous sommes certains maintenant que la mer nous portera longtemps unis de la sorte ; peut-être même que, touchée de notre sort, elle nous jettera ensemble sur le même rivage ; peut-être qu’un passant, par un sentiment vulgaire d’humanité, couvrira nos restes de quelques pierres, ou que du moins les flots, dans leur aveugle fureur, nous enseveliront sous un monceau de sable.

Je laissai Giton serrer ces derniers nœuds : il me semblait que j’étais déjà étendu sur le lit funèbre, et j’attendais la mort sans la craindre. Cependant la tempête achevait d’exécuter les ordres du destin, et dispersait les débris du vaisseau. Il ne restait plus de mâts, plus de gouvernail, plus de câbles, plus de rames ; tout avait disparu ; et désormais, semblable à une informe et grossière charpente, le navire roulait ballotté par les flots.

Des pêcheurs, montés sur de petites barques, accoururent, animés de l’espoir du butin ; mais lorsqu’ils virent sur le pont quelques passagers prêts à défendre leurs biens, ils changèrent leurs projets de pillage en offres de service.


CHAPITRE CXV. [modifier]

Tout à coup un bruit extraordinaire se fait entendre sous la chambre du pilote : on eût dit les hurlements d’une bête féroce qui cherche à sortir de sa cage. Nous courons vers l’endroit d’où les cris semblent partir : qu’y trouvons-nous ? Eumolpe assis devant un immense parchemin qu’il couvrait de ses vers. Chacun s’étonne de voir un homme, que la mort menace de si près, s’occuper tranquillement d’un poëme ; et, malgré ses cris, nous le tirons de là, et nous l’engageons à songer à son salut. Mais, furieux d’être interrompu dans son œuvre : — Laissez-moi, nous criait-il, achever ce passage ; mon poëme est presque fini. — Je me saisis de ce frénétique, j’appelle Giton à mon aide, et nous traînons jusqu’au rivage le poëte mugissant de colère. Après cette pénible expédition, nous entrâmes, le cœur navré, dans la cabane d’un pêcheur ; nous y prîmes, tant bien que mal, un repas dont quelques vivres avariés firent tous les frais, et nous y passâmes la plus triste des nuits. Le lendemain, tandis que nous tenions conseil pour savoir vers quelle contrée nous tournerions nos pas, je vis tout à coup flotter sur l’eau un corps humain que les vagues portaient vers le rivage. A cet aspect, profondément ému et les yeux humides, je m’arrêtai et je réfléchis aux dangers de confier à l’Océan son existence. Hélas ! m’écriai-je, peut-être en ce moment une épouse, tranquille sur le sort de ce malheureux, l’attend dans quelque contrée lointaine ! peut-être a-t-il laissé un fils qui ignore son naufrage, ou un père qui, à son départ, reçut ses derniers baisers ! Voilà donc où aboutissent les projets des mortels ! voilà le résultat de leurs désirs ambitieux ! l’infortuné ! il semble encore nager comme s’il était vivant ! — Jusqu’alors je croyais m’attendrir sur le sort d’un inconnu, quand les flots, déposant le cadavre sur le rivage, me montrèrent ses traits qui n’étaient point défigurés par la mort. 0 surprise ! c’était ce Lycas, naguère encore si terrible, si implacable, que je voyais étendu à mes pieds ! Je ne pus retenir mes larmes, et, me frappant la poitrine à coups redoublés : — Que sont devenus, disais-je, ce courroux, ces transports que rien ne pouvait calmer ? Te voilà exposé en proie aux poissons et aux bêtes féroces, toi qui, il n’y a qu’un instant, te montrais si fier de ton pouvoir ! de tout ce grand vaisseau que tu possédais, il ne t’est pas même resté une planche pour te sauver du naufrage ! Allez maintenant, mortels insensés, le cœur gonflé de projets ambitieux ! fiez-vous à l’avenir, et préparez-vous à jouir pendant des milliers d’années de vos richesses acquises par la fraude ! Lui aussi, il supputait encore hier le produit de ses domaines : que dis-je ? il fixait en idée le jour où il reverrait sa patrie ! O ciel ! qu’il est loin du but qu’il se proposait ! Mais ce n’est pas seulement la mer qui se rit de l’aveugle confiance des hommes. L’un, en combattant, se croit protégé par ses armes qui le trahissent ; l’autre adresse des vœux à ses dieux pénates, et périt écrasé sous les ruines de sa maison ; celui-ci tombe haletant de son char et rend l’âme ; celui-là, trop glouton, s’étrangle en mangeant ; cet autre, trop frugal, meurt victime de son abstinence. Calculez bien toutes les chances de la vie : vous trouverez partout un naufrage. Mais, dira-t-on, celui qui est englouti par les flots est privé des honneurs de la sépulture. Et qu’importe, après tout, qu’un corps, né pour périr, soit consumé par le feu, par les flots ou par le temps ? quoi qu’il arrive, le résultat est toujours le même. Cependant ce cadavre va être déchiré par les bêtes féroces. Croyez-vous donc qu’il lui soit plus avantageux d’être dévoré par les flammes ? le feu n’est-il pas regardé comme le supplice le plus rigoureux dont un maître irrité puisse punir ses esclaves ? Quelle est donc notre folie de nous donner tant de soins pour qu’aucune partie de nous-mêmes ne reste sans sépulture ? les destins, malgré nous, n’en disposent-ils pas à leur gré ? — Après ces réflexions, nous rendîmes les derniers devoirs à la dépouille mortelle de Lycas, qui fut brûlée sur un bûcher dressé par les mains de ses ennemis, tandis qu’Eumolpe s’occupait à faire l’épitaphe du dé-funt, et, les yeux fixés vers le ciel, semblait appeler l’inspiration.


CHAPITRE CXVI. [modifier]

Quittes envers Lycas de ce pieux tribut, nous poursuivîmes notre route ; et, bientôt après, nous gravîmes, tout en sueur, une montagne d’où nous aperçûmes, à peu de distance, une ville située sur le sommet d’une hauteur. Marchant à l’aventure, nous ignorions quel en était le nom, quand un paysan que nous rencontrâmes nous apprit que c’était Crotone, ville très-ancienne, et jadis la première de l’Italie. Alors nous le questionnâmes en détail sur les habitants de cette cité célèbre et sur le genre d’industrie auquel ils s’adonnaient de préférence, depuis les guerres fréquentes qui avaient ruiné leur puissance. — Mes braves étrangers, nous dit-il, si vous êtes négociants, cherchez fortune ailleurs, ou trouvez quelque autre moyen de gagner votre vie. Mais si vous êtes des personnes d’une classe plus distinguée, et que l’obligation de mentir du matin au soir ne vous effraye pas, vous êtes ici sur le chemin de la richesse. Car, dans cette ville, ou ne fait aucun cas des belles-lettres ; l’éloquence en est bannie, la tempérance et les bonnes mœurs n’y obtiennent ni estime ni récompense. Tous ceux que vous rencontrerez dans Crotone se partagent en deux classes : les testateurs et les coureurs de successions. Personne ici ne prend soin d’élever des enfants, parce que tout homme qui a des héritiers légitimes n’est admis ni aux festins ni aux spectacles, et, privé de tous les agréments de la vie, se voit relégué parmi la canaille. Mais ceux qui n’ont jamais été mariés, et qui n’ont point de proches parents, parviennent aux premiers honneurs. Au jugement des Crotoniates, eux seuls ont des talents militaires, eux seuls sont vertueux. Cette ville, en un mot, vous offrira l’image d’une campagne ravagée par la peste ; on n’y voit que des cadavres à demi dévorés, et des corbeaux qui les dévorent.


CHAPITRE CXVII. [modifier]

Eumolpe, qui avait de l’expérience, se mit à réfléchir sur cette spéculation d’un nouveau genre, et nous avoua que cette manière de s’enrichir n’avait rien qui lui déplût. Je crus d’abord que c’était une plaisanterie, et que le vieillard parlait ainsi par licence poétique ; mais il ajouta : — Plût au ciel que je pusse me produire sur un plus grand théâtre, c’est-à-dire avoir des habits plus décents pour donner crédit à la ruse que je médite ! Certes, je ne porterais pas longtemps cette besace, et je vous ferais bientôt faire une brillante fortune ! — Je lui promis, pourvu qu’il consentît à me mettre de moitié dans son gain, de lui fournir tout ce qu’il voudrait, la robe d’Isis et tout ce que nous avions enlevé de la maison de campagne de Lycurgue : la mère des dieux, ajoutai-je, ne manquera pas de nous procurer tout l’argent dont nous aurons besoin pour le moment. — Que tardons-nous, reprit Eumolpe, à faire le plan de notre comédie ? Si l’affaire vous convient, je remplirai le rôle du maître. — Aucun de nous n’osa blâmer une entreprise où nous n’avions rien à perdre. Aussi, pour que cette fourberie restât entre nous un secret inviolable, nous prêtâmes entre les mains d’Eumolpe le serment, dont il nous dicta la formule, de souffrir le feu, l’esclavage, la bastonnade, la mort môme, en un mot tout ce qu’il ordonnerait ; enfin nous jurâmes par tout ce qu’il y a de plus sacré d’Être à lui, corps et âme, comme des gladiateurs légalement engagés. — Cette formalité remplie, nous nous déguisons en esclaves, et nous saluons notre nouveau maître. Il fut aussi convenu entre nous qu’Eumolpe venait de perdre un fils, jeune homme très-éloquent et d’une grande espérance ; que, depuis sa mort, le malheureux père s’était exilé de sa ville natale, pour ne pas avoir sans cesse devant ses yeux le tombeau, les clients et les amis de son fils, qui renouvelaient chaque jour la source de ses larmes ; que, pour surcroît d’affliction, il venait d’essuyer un naufrage dans lequel il avait perdu deux millions de sesterces ; mais que cette perte le touchait moins que celle de ses serviteurs, qui l’empêchait de paraître avec l’éclat convenable à son rang ; qu’il possédait encore en Afrique trente millions de sesterces en biens-fonds et en argent placé, et qu’il avait une si grande quantité d’esclaves répandus dans ses domaines de Numidie, qu’on en formerait une armée assez nombreuse pour prendre Carthage. Notre plan ainsi arrêté, nous conseillâmes à Eumolpe de tousser beaucoup, comme un homme attaqué de la poitrine, d’affecter en public un grand dégoût pour tous les aliments, de ne parler que d’or et d’argent ; de se plaindre sans cesse de la stérilité continuelle des terres et de l’incertitude de leur revenu. 11 devait encore s’enfermer tous les jours pour calculer, et changer à chaque instant quelques-unes des clauses de son testament. Enfin, pour que la comédie fût complète, il devait, lorsqu’il appellerait quelqu’un de nous, feindre de prendre un nom pour un autre, afin que l’on s’imaginât qu’il croyait avoir encore auprès de lui ceux de ses esclaves qui étaient absents. Lorsque tout fut réglé de la sorte, nous priâmes les dieux de nous accorder un prompt et heureux succès, et nous nous remîmes en route. Mais Giton succombait sous un fardeau au-dessus de ses forces ; et Corax, le valet de louage, pestant contre sa condition, posait fréquemment à terre le bagage, et se répandait en imprécations contre nous, qui marchions trop vite, jurant qu’il allait tout jeter à terre ou s’enfuir avec sa charge. — Quoi donc ! disait-il, me prenez-vous pour une bête de somme, ou pour un vaisseau de transport ? Je me suis loué pour faire le service d’un homme et non d’un mulet. Je suis né libre comme vous, quoique mon père m’ait laissé sans fortune. — Non content de ces plaintes, il levait de temps en temps la jambe, et, chemin faisant, se permettait des incongruités qui blessaient également notre oreille et notre odorat. Giton riait de tout son cœur de l’audace de ce valet, et, à chaque détonation, répondait, avec sa bouche, par un bruit semblable.


CHAPITRE CXVIII. [modifier]

Mais Eumolpe, retombant alors dans sa manie ordinaire : — Combien de gens, ô mes jeunes amis ! nous dit-il, se sont laissé séduire par les attraits de la poésie ! A peine est-on parvenu à mettre un vers sur ses pieds, et à noyer quelques sentiments tendres dans un vain déluge de paroles, qu’on se croit au sommet de l’Hélicon. C’est ainsi que, souvent, rebuté, des fatigues du barreau, maint avocat cherche un asile dans le temple des Muses, comme dans un port plus tranquille et plus assuré : insensé ! il se figure qu’il est plus facile de bâtir un poëme que d’écrire un plaidoyer enluminé de petites sentences scintillantes ! Mais un esprit généreux ne se flatte pas ainsi : il sait que le génie ne peut ni concevoir ni enfanter une grande production, s’il n’a été d’abord fécondé par de longues études. Il faut surtout éviter toute expression basse et triviale, et n’employer que les termes les plus éloignés du langage de la populace : c’est le

Loin de moi, profane vulgaire !

d’Horace. En outre, il faut que les pensées saillantes ne soient point des hors - d’œuvre, mais qu’enchâssées dans le corps de l’ouvrage, elles y brillent comme formées d’un même tissu. Homère et les lyriques grecs ; Virgile, l’honneur de la poésie romaine, et Horace, si heureux dans le choix de ses expressions, en sont la preuve. Les autres n’ont point vu la route qui conduit au Parnasse, ou, s’ils l’ont vue, ils ont craint de s’y engager. Quiconque, par exemple, entreprendra de traiter un sujet aussi important que celui de la guerre civile, succombera infailliblement sous le faix, s’il ne s’y est préparé par un grand fonds d’études. Il ne s’agit pas, en effet, de renfermer dans ses vers le récit exact des événements : c’est le, propre de l’histoire, qui y réussit beaucoup mieux ; mais il faut y arriver par de longs détours, par l’intervention des dieux ; il faut que le génie, toujours libre dans son essor, se précipite à travers le torrent des fictions de la fable ; en un mot, que son inspiration ressemble plutôt aux oracles de la Pythie s’agitant, dans son délire prophétique, sur son trépied, qu’à un récit fidèle, appuyé sur des témoignages incontestables. Voyez, par exemple, si cette ébauche, à laquelle je n’ai pas encore mis la dernière main, est de votre goût :


CHAPITRE CXIX. [modifier]


LA GUERRE CIVILE, POÈME.


Rome au monde tremblant avait donné des fers ;
Mais les trésors des rois, mais les tributs des mers

N’ont point assouvi Rome, et, de nouveau, les oncles
Ont gémi sous le poids de ses nefs vagabondes.
Tout sol où germe l’or éveille sa fureur :
Le butin, non la gloire, est le prix du vainqueur.
Plus d’attraits pour l’orgueil dans un éclat vulgaire ;
Le soldat resplendit d’une pourpre étrangère ;
Sa tente est un palais où luit, au sein des camps,
Près du glaive étonné le feu des diamants ;
Où dort, sur le duvet, la valeur assoupie ;
Où, pour embaumer l’air, s’épuise l’Arabie.
La paix, comme la guerre, accuse nos excès.
Dans les forêts du Maure, achetés à grands frais,
Ses tigres, en grondant, accourent à nos fêtes,
Et dans des cages d’or, affrontant les tempêtes,
Vont boire, aux cris d’un peuple atroce en ses plaisirs,
Le sang humain coulant pour charmer nos loisirs.
0 crime, avant-coureur de la chute de Rome !
Dans l’homme en son printemps le fer détruisant l’homme
Veut fixer, mais en vain, de fugitifs appas :
La nature s’y cherche, et ne s’y trouve pas.
Brillant efféminé ! compose ton sourire ;
Livre tes longs cheveux aux baisers du zéphyre :

Adonis et Vénus, d’un impudique amour,
A tes autels douteux vont brûler tour à tour.
Hôte odorant des bois dont l’Atlas se couronne,
Le citronnier, pour nous, en tables se façonne ;
Et, sur ses veines d’or appelant l’œil surpris,
Du métal qu’il imite, il usurpe le prix.
Cornus, en ses festins, ne connaît plus d’entraves ;
Le front paré de fleurs, environné d’esclaves,
Il parle ; et, moissonnée en cent climats divers,
La pompe d’un seul jour appauvrit l’univers.
Le scare aux larges flancs du fond des mers arrive ;
L’huître, enfant du Lucrin, abandonne sa rive :
Tes bords muets, ô Phase ! ont perdu leurs oiseaux,
Et le vent seul murmure à travers tes roseaux.
Entrons au Champ-de-Mars : l’or préside aux comices ;
L’or prête aux candidats des vertus ou des vices ;
D’un suffrage vénal l’or dispose en tyran ;
Le peuple et le sénat se vendent à l’encan.
Aux lieux même où du monde on voit siéger la reine,
Rampe aux pieds de Plutus la majesté romaine.
Là, Caton outragé brigue en vain les faisceaux ;
Les faisceaux et l’opprobre attendent ses rivaux.

Qu’ils subissent en paix l’affront de la victoire.
Caton, vaincu, s’éloigne escorté de sa gloire ;
Et chassés devant lui, la liberté, l’honneur,
Laissent les lois sans force, et l’État sans vengeur.
Plus loin, riche d’emprunts, l’opulence factice,
Dans l’antre de l’usure implore l’avarice ;
Trop heureux si, bientôt, l’insolvable Crésus
N’est vendu pour sa dette, et ne meurt comme Irus !
Tel qu’un venin perfide errant de veine en veine,
Le luxe, dans ton sein, couve ta mort prochaine,
0 Rome ! Enfin, la guerre est ton unique espoir :
Quand on a tout perdu, la guerre est un devoir.
Sors du lâche sommeil où ta fierté s’oublie ;
Mars accourt dans ton sang retremper ton génie.


CHAPITRE CXX. [modifier]

Mais déjà ne sont plus tes bouillants triumvirs.
L’Euphrate de Crassus voit les derniers soupirs.
Pompée au Nil en deuil a légué sa poussière ;
César en plein sénat expire. . . Ainsi la terre,

N’osant les rapprocher, disperse leurs tombeaux :
Digne prix dont la gloire Honore ses héros !
Aux champs de Parthénope il est un vaste gouffre,
Impur amas de feux, de bitume et de soufre ;
Le Cocyte y bouillonne, et d’un fatal poison
La vapeur qu’il exhale infecte l’horizon.
Tout est morne à l’entour. Jamais Flore ou Pomone
N’y sourit au printemps, n’y fait mûrir l’automne ;
Jamais le doux zéphyr, agitant ses rameaux,
N’y mêla ses soupirs aux doux chants des oiseaux :
Le noir chaos y règne ; et les cyprès funèbres
Du sombre soupirail bordent seuls les ténèbres. . .
Les cheveux de fumée et de cendre couverts,
Par là Pluton, un jour, s’élance des enfers.
— Des mortels et des dieux souveraine volage,
0 Fortune ! dit-il, qu’un long bonheur outrage,
Toi pour qui l’inconstance a de constants attraits,
Rome triomphe donc ! Tremblante sous le faix,
N’oses-tu de sa gloire ébranler l’édifice ?
Oui, Rome doit à Rome un sanglant sacrifice.
Sous ses trésors, déjà, sa mollesse a fléchi.
Des dépouilles des rois vois son faste enrichi

Élever jusqu’aux deux l’orgueil de ses portiques ;
Là, repousser les mers de leurs rives antiques ;
Ici, creuser des lacs où dominaient des monts,
Dompter les éléments et vaincre les saisons.
Que dis-je ? jusqu’à moi perçant de longs abîmes
Pour exhumer cet or, père de tous les crimes,
Des coups de ses marteaux il fait gémir ma cour,
Et menace les morts de la clarté du jour.
Qu’attends-tu ? trop longtemps a dormi ta colère,
Déesse ! vengeons-nous ; souffle aux Romains la guerre :
Mon cœur est altéré de leur sang odieux ;
Et Tisiphone, oisive, atteste en vain les dieux,
Depuis que Rome, en deuil de tant de funérailles,
Vit, par deux fiers proscrits, déchirer ses entrailles.


CHAPITRE CXXI. [modifier]

Il dit, étend son sceptre, et, d’un front redouté
Tempère, en s’inclinant, la noire majesté.
La Fortune répond : — Maître du sombre empire,
0 Pluton ! dans les temps s’il m’est permis de lire,

Tes vœux seront comblés. Va, d’une même ardeur,
Le courroux qui t’anime a pénétré mon coeur.
De mes nombreux bienfaits Rome est trop orgueilleuse ;
J’ai regret à mes dons : Rome m’est odieuse.
Mais je puis renverser l’ouvrage de mes mains.
Oui, je prétends armer Romains contre Romains,
Me baigner dans leur sang. Je vois, en AEmathie,
Dans un double combat s’acharner leur furie ;
Je vois l’Espagne en deuil, la Thessalie en feux.
D’où viennent dans les airs ces accents belliqueux ?
La Libye et le Nil sont en proie aux alarmes :
Du vainqueur d’Actium ils redoutent les armes.
Ouvre, dieu des enfers, tes avides manoirs !
Pour passer tant de morts sur tes rivages noirs,
Caron, cherche une flotte, au lieu de ta nacelle.
Et toi, pâle Érinnys, repais ta faim cruelle ;
Ma main, pour t’assouvir, arme tous les fléaux,
Et livre à tes serpents l’univers en lambeaux.


CHAPITRE CXXII. [modifier]

A ces mots, l’éclair luit, le ciel gronde, la foudre
Vole, et d’un roc voisin réduit la cime en poudre.

Aux coups de Jupiter, Pluton, saisi d’effroi,
S’enfuit. . . L’enfer tressaille en revoyant son roi.
Bientôt des dieux vengeurs les sinistres augures
Annoncent aux mortels nos discordes futures ;
L’astre du jour, dans l’ombre éclipsant sa clarté,
Voile son front brillant d’un crêpe ensanglanté ;
La lune éteint ses feux. Des montagnes tremblantes
Se fendent, à grand bruit, les cimes mugissantes. . .
De ces fleuves taris où sont les flots fougueux ?
Le clairon des combats retentit dans les cieux
Où semblent se heurter d’invisibles armées.
L’Etna s’ouvre, et vomit des laves enflammées.
On vit pleuvoir du sang ; on vit sur leurs tombeaux
Des spectres se dresser, poussant de longs sanglots ;
Et la comète en feu, promenant l’épouvante,
Secoua dans les cieux sa chevelure ardente.
C’en est fait ; et déjà l’impatient César,
De la guerre civile arborant l’étendard,
Loin du Gaulois vaincu, vers les Alpes s’avance.
Le premier, sur ces monts témoins de sa puissance,
Hercule osa frayer une route aux mortels,
Et leur encens toujours y fume à ses autels.

Leur front, blanchi de neige, est caché dans la nue ;
Le ciel semble s’asseoir sur leur tête chenue.
Là, jamais n’a fleuri la rose du printemps ;
Là, Phébus est armé de rayons impuissants ;
Et ces rocs, des frimas antiques tributaires,
Opposent aux étés leurs glaces séculaires.
César aime à fouler ces sommets sourcilleux.
Rome, de ces hauteurs, n’est qu’un point à ses yeux.
Malgré lui, cependant, il soupire, il s’écrie :
— Dieux immortels ! et vous, ô champs de l’Hespérie,
Pleins encor de mon nom, fameux par mes combats,
Je vous atteste ! Rome a seule armé mon bras.
A regret ma fierté court venger son injure.
Et pourquoi m’a-t-on vu dompter le Rhin parjure,
A l’orgueil d’Albion dicter de justes lois,
Et, loin du Capitole, enchaîner les Gaulois ?
C’est pour toi, peuple ingrat, que fatigue ma gloire
Pour toi, qui me proscris !. . . Hélas ! à la victoire
Cinquante fois César a conduit tes guerriers ;
Deux fois j’ai vu mon sang arroser mes lauriers.
Les voilà, mes forfaits ! Quels sont donc ces pygmées
Qui préparent des fers à mes mains désarmées ?
Étrangers sans vertus, vil ramas de brigands,

Citoyens nés d’hier, vendus aux plus offrants.
Et, de ces fils nouveaux follement idolâtre,
Rome les traite en mère, et me traite en marâtre !
Non, de ma gloire ainsi je ne descendrai pas ;
Non. L’honneur ou la mort ! Et vous, braves soldats,
Compagnons de César, notre cause est commune,
De nos communs succès on punit ma fortune ;
Je n’ai pas vaincu seul. . . Puisqu’un choix sans pudeur
Couronne la bassesse et flétrit la valeur,
Le sort en est jeté : que le glaive en décide ;
Marchons ! fort de vos bras, César est un Alcide.
— A peine il a parlé ; trois fois, présage heureux !
Sur son front se balance un aigle audacieux ;
Des bois muets trois fois l’ombre antique murmure,
Trois fois un feu léger sillonne leur verdure.
Tu vis croître, ô Soleil ! ton disque étincelant,
Et dans les cieux ton char rayonna plus brillant.


CHAPITRE CXXIII. [modifier]

Tout s’ébranle, tout part ; bien mieux que les présages.
L’exemple du héros enflamme les courages.

Le roc, d’abord docile, aux bataillons pressés
Laisse gravir ses lianes de frimas hérissés ;
Mais sous le poids bientôt, fumantes et fendues,
Et la neige et la glace, eu torrents épandues,
Tombent du haut des monts : armes, coursiers, soldats,
L’un sur l’autre entassés, roulent avec fracas ;
Puis tout à coup, fixant sa course interrompue,
L’onde, en blocs de cristal, s’arrête suspendue,
Et, rebelle à l’effort de l’acier qui la fend,
Sème encor de périls un passage glissant.
Eole dans les airs a déployé sa rage :
Il mugit ; et soudain, déchirant le nuage,
Fondent sur les Romains, qu’en vain cache le fer,
Et la grêle et la pluie, et la foudre, et l’éclair :
Ses feux sillonnent seuls la nuit de la tempête.
Le roc fuit sous leurs pieds, ou menace leur tête,
Et ce conflit des cieux, de la terre et des eaux,
Fait craindre à l’univers le retour du chaos.
Jule est calme. Debout, appuyé sur sa lance,
A travers les écueils, d’un pas ferme il s’élance.
Tel jadis du Caucase Hercule descendit ;
Tel, tremblant sous tes pas, l’Olympe s’aplanit,

Roi des dieux, quand sa cime, aux éclats du tonnerre,
Vit les Géants vaincus mordre enfin la poussière.
Cependant, du héros devançant les exploits,
Dans son rapide vol, la déesse aux cent voix
Jusqu’aux remparts de Mars a semé l’épouvante.
« Sous la rame elle a vu l’onde au loin blanchissante.
Déjà paraît César. Teint du sang des Germains,
Terrible, il marche, il touche aux portes des Romains. »
Elle dit ; Rome en pleurs, dans ses murs au pillage,
Croit voir courir la flamme et fumer le carnage.
Quel parti prendre ? où fuir en ces moments affreux ?
L’un poursuit sur les flots un asile douteux ;
L’autre implore l’abri d’une terre lointaine.
L’avare, chargé d’or, chancelant, hors d’haleine,
Porte, sans le savoir, ses trésors au vainqueur.
Le péril du guerrier ranime la valeur :
Il veut tenter encor la fortune des armes.
Relie de son désordre autant que de ses charmes,
L’épouse de la veille embrasse son époux.
Contemplez cet enfant : le regard triste et doux,
Il caresse le sein de sa mère éplorée :
La douleur par l’amour est du moins tempérée.
Plus loin, cet autre Énée, au toit de ses aïeux,

Arrache en soupirant et son père et ses dieux ;
Et du ciel, dans ses vœux, vaine et faible, défense !
Contre César absent invoque la vengeance.
Ainsi quand l’ouragan, déchaîné sur les flots,
Bat les flancs d’un navire, en vain les matelots
Ont recours à leur art. Au plus prochain rivage
L’un cherche un port tranquille, à l’abri de l’orage ;
L’autre assure ses mâts ; l’autre, bravant la mort,
Livre la voile au vent, et s’abandonne au sort.
Et toi, Pompée ! et toi, l’effroi de Mithridate,
La terreur de l’Hydaspe et recueil du pirate ;
Toi devant qui l’Euxin humilia ses flots,
Dont le Bosphore ému craint encor les vaisseaux,
Dont Rome a vu trois fois la pompe triomphale ;
0 honte ! à fuir ainsi ta fierté se ravale !
Et, flétrissant l’honneur d’un triple consulat,
Tu livres au vainqueur le peuple et le sénat.


CHAPITRE CXXIV. [modifier]

Le grand Pompée a fui. . . Tremblants à son exemple,
Les dieux amis du calme ont déserté leur temple ;

Et, détestant de Mars les tragiques horreurs,
Ils abandonnent Rome à ses propres fureurs.
Le front ceint d’un cyprès, errante, méprisée,
La douce Paix s’envole au tranquille Elysée ;
La Justice et la Foi la suivent l’œil en pleurs,
Et la Concorde en deuil accompagne ses sœurs.
Soudain l’Érèbe s’ouvre, et sa bouche béante
Vomit tous les fléaux : la Guerre menaçante,
Érinnys, Alecton, le Meurtre sans remord,
La noire Trahison, la Mort, la pâle Mort,
Et la Terreur, que suit l’impitoyable Rage ;
Son front cicatrisé respire le carnage :
D’un vaste bouclier, chargé de mille traits,
Sa gauche, sans fléchir, soutient l’énorme faix ;
Et le brandon fumant dont sa droite est armée
Apporte l’incendie à la terre alarmée.
Deux mortels dans l’Olympe ont divisé les dieux :
En faveur de César, Vénus quitte les cieux ;
Mars a saisi son glaive et Pallas son égide.
Contre Jule Apollon tend son arc homicide ;
Phœbé, Mercure, Hercule, entraînés tour à tour,
S’unissent, pour Pompée, au brillant roi du jour.

La trompette a sonné : soudain, impatiente,
Les cheveux hérissés et la bouche écumante,
La Discorde rugit. Á son souffle empesté
Pâlit l’éclat des cieux ; l’air en est infecté.
Son œil louche et meurtri cherche et fuit la lumière :
Sur sa tête se dresse une horrible vipère ;
Un tartre impur et noir ronge ses dents d’airain ;
De sa langue distille un fétide venin ;
Sa robe est en lambeaux ; et sa main menaçante
Agite dans les airs une torche sanglante.
Sur le froid Apennin le monstre s’est assis.
Déjà dans sa pensée, entouré de débris,
Il compte les États qui vont être sa proie :
Il les compte et sourit. Dans sa barbare joie :
— Aux armes ! a-t-il dit ; aux armes ! levez-vous,
Peuples, enfants, vieillards, femmes, accourez tous !
Qui se cache est vaincu. Que le fer, que la flamme
Dévorent les cités que ma fureur réclame !
Vole, fier Marcellus, défends la liberté !
Soulève, ô Curion, le peuple révolté !
Lentulus, aux combats anime tes cohortes !
Que tardes-tu, César ? ose enfoncer ces portes !

Pour s’écrouler, ces murs attendent tes regards :
L’or de Rome t’appelle. Et toi, rival de Mars,
Invincible Pompée ! où donc est ton courage ?
Viens ! Bellone à Pharsale apprête le carnage :
Là, du sang des humains doit s’abreuver un dieu.
— La Discorde a parlé : l’univers est en feu.

Eumolpe, dans ces vers, avait ainsi épanché sa bile à grands flots, lorsque nous entrâmes enfin dans Crotone, où nous nous arrêtâmes, pour nous restaurer, dans une assez méchante auberge. Le lendemain, étant sortis pour chercher un meilleur gîte, nous rencontrâmes une bande de ces coureurs de successions, qui nous demandèrent qui nous étions et d’où nous venions. Conformément au plan que nous avions arrêté en commun, nous répondîmes à cette double question avec tant d’assurance et une telle volubilité de paroles, qu’ils donnèrent tête baissée dans le panneau. Ils s’empressèrent donc à l’envi d’offrir leurs richesses à Eumolpe ; et tous, à qui mieux mieux, cherchèrent à obtenir ses bonnes grâces en le comblant de présents.


CHAPITRE CXXV. [modifier]

Il y avait déjà longtemps que nous vivions ainsi à Crotone, et Eumolpe, enivré de son bonheur, oubliait tellement sa première condition, qu’il se vantait à ceux qui l’entouraient, que rien dans Crotone n’était impossible à son crédit ; et que, si l’un d’entre eux commettait quelque délit dans la ville, il pourrait le soustraire au châtiment par la protection de ses amis. Pour moi, bien que j’engraissasse à vue d’œil au sein de l’abondance dont nous jouissions, et que j’eusse lieu de croire que la fortune se lassait de me poursuivre, je ne laissais pas de réfléchir souvent tant à ma position présente qu’à la cause qui l’avait produite. Que deviendrions-nous, me disais-je, si un de ces rusés intrigants s’avisait d’envoyer prendre des informations en Afrique, et découvrait notre fourberie ? si le valet d’Eumolpe, las de son bonheur présent, allait donner l’éveil à nos amis, et, par jalousie, leur révélait tout le mystère ? Il nous faudrait donc de nouveau, errants et fugitifs, après avoir triomphé de la pauvreté, mendier pour soutenir notre existence ! Grands dieux ! à combien de dangers sont exposés ceux qui vivent en dehors des lois ? Ils craignent sans cesse les châtiments qu’ils ont mérités. Tout en faisant ces tristes réflexions, je sortis de la maison pour prendre l’air et pour me distraire l’esprit. Mais à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade publique, qu’une jeune fille d’un extérieur agréable vint à ma rencontre, et, me saluant du nom supposé de Polyaenos, que j’avais pris depuis ma métamorphose, m’annonça que sa maîtresse me priait de lui accorder un moment d’entretien. — Vous vous trompez, lui répondis-je tout troublé, je ne suis qu’un esclave étranger, tout à fait indigne d’une telle faveur.

CHAPITRE CXXVI. [modifier]

Non, reprit-elle, c’est bien vous que l’on m’a désigné. Mais, fier de votre beauté dont vous savez le prix, vous vendez vos caresses et ne les prêtez pas. Pourquoi vos cheveux sont-ils si artistement bouclés ? pourquoi votre visage emprunte-t-il au fard son éclat ? à quoi bon ces œillades tendres et lascives, cette démarche compassée et ces pas qui ne s’écartent jamais de la même mesure, si ce n’est pour mettre votre beauté à l’enchère et en faire commerce ? Regardez-moi bien : je n’entends rien aux augures ni aux calculs astronomiques ; mais je lis sur le visage d’un homme ses habitudes, et, en vous voyant marcher ainsi, j’ai deviné ce que vous aviez dans l’âme. Si donc vous vendez la denrée que nous cherchons, l’acheteur est tout prêt ; si vous la prêtez, ce qui est plus honnête, consentez à ce que nous vous soyons redevables de nos plaisirs. Quant à votre humble condition d’esclave que vous m’objectez, elle ne peut qu’aiguillonner encore plus la vivacité de nos désirs. Il est des femmes qu’enflamme l’odeur des haillons ; rien n’excite leur passion comme la vue d’un esclave ou d’un valet de pied à la robe retroussée ; d’autres, dont un gladiateur, un muletier couvert de poussière, ou un histrion prostitué aux plaisirs du public, allument l’appétit. Ma maîtresse est de ce goût : elle franchirait quatorze gradins au delà de l’orchestre, pour aller chercher l’objet de ses désirs dans les derniers rangs de la populace. — Charmé du gracieux babil de l’aimable messagère : — Et ne seriez-vous pas, lui dis-je, celle à qui j’ai le bonheur de plaire ? — Cette mauvaise plaisanterie la fit rire aux éclats : — Pas tant de présomption, je vous prie ; apprenez que je ne me suis jamais livrée à un esclave : me préservent les dieux de voir l’objet de mes affections exposé à être mis en croix ! C’est bon pour les femmes de condition qui baisent les cicatrices que le fouet a creusées sur les épaules de leurs amants. Je ne suis qu’une servante ; mais je ne fraye qu’avec des chevaliers. — Je ne pouvais me lasser d’admirer le contraste qui existait entre ces deux femmes : n’est-ce pas le monde renversé, me disais-je, que de trouver dans une servante la fierté d’une dame de premier rang, et dans une dame de qualité les goûts abjects d’une servante ? Cet entretien plaisant se prolongea longtemps ; enfin je priai cette fille d’amener sa maîtresse sous les platanes voisins. Elle approuva cet avis, et, relevant sa robe, elle disparut dans un bosquet de lauriers qui joignait la promenade. Elle ne me fit pas longtemps attendre, et sortit bientôt de ce mystérieux asile avec sa maîtresse, qui vint s’asseoir à côté de moi. Jamais la sculpture ne produisit rien do plus parfait : les paroles me manquent pour faire la description de tant de charmes, et tout ce que j’en pourrais dire serait trop peu. Ses cheveux, naturellement frisés et relevés sur un front étroit, retombaient en boucles innombrables sur ses épaules ; ses sourcils fuyaient en arc jusqu’à ses tempes, et se croisaient presque ; le tout avec une grâce infinie. Ses yeux étaient plus brillants que les étoiles dans une nuit obscure ; son nez était légèrement recourbé, et sa bouche mignonne ressemblait à celle que Praxitèle donnait à sa Vénus. Puis son gracieux menton, son cou, ses mains, ses pieds, emprisonnés dans un mince réseau d’or, tout cela eût effacé par sa blancheur le marbre de Paros. Oh ! dès lors, Doris, mes anciennes amours, ne fut plus rien pour moi :

Qu’as-tu fait de ta foudre, 6 souverain des cieux ?
Près de Junon, là-haut tu te reposes :
Ton sot amour est la fable des dieux.
As-tu donc oublié tant de métamorphoses ?
C’est maintenant qu’il faut, galant taureau,
Armer ton front de cornes menaçantes ;
Ou bien, cygne amoureux, d’un plumage nouveau
Couvrir de tes cheveux les boucles grisonnantes.
Moins belle fut ta Danaé.
Touche de ce beau corps les formes bondissantes,
Et soudain, de désirs et d’amour consumé,
Le tien éprouvera le sort de Sémélé.


CHAPITRE CXXVII. [modifier]

Cette apostrophe me valut un sourire si aimable, que je crus voir Diane montrant son disque argenté à travers un nuage. Bientôt accompagnant sa voix d’un geste gracieux : — Jeune homme, me dit-elle, si vous ne dédaignez pas une femme de quelque distinction, et qui, il y a un an, était encore vierge, acceptez-moi pour votre sœur. Vous avez un frère, je le sais, et je ne rougis point des informations que j’ai prises à cet égard ; mais qui vous empêche d’avoir aussi une sœur ? c’est à ce titre que je me présente, et vous pourrez, quand il vous plaira, sceller par un baiser les liens de notre parenté. — C’est plutôt moi, lui répondis-je, qui vous conjure par vos divins attraits de vouloir bien admettre un pauvre étranger au nombre de vos adorateurs. Permettez-moi de vous aimer, et je voue à vos appas un culte religieux ; mais gardez-vous de croire que je me présente sans offrande à votre autel : je vous abandonne ce frère dont vous me parlez. — Qui, moi, répliqua-t-elle, exiger de vous le sacrifice de celui sans qui vous ne pouvez vivre, dont les caresses font tout votre bonheur, et pour qui vous avez tout l’amour que je voudrais vous inspirer ? — Elle prononça ces paroles avec tant de charme, sa voix était si douce, que je crus entendre le concert des Sirènes. J’étais en extase, et, croyant voir rayonner autour d’elle une clarté plus brillante que celle des cieux, je la pris pour une déesse, et lui demandai quel était son nom dans l’Olympe. — Eh quoi ! me dit-elle, ma suivante ne vous a-t-elle pas dit que je m’appelais Circé ? Toutefois, je ne suis pas la fille du Soleil, et jamais ma mère n’eut le pouvoir d’arrêter à sa volonté l’astre du jour ; cependant je me croirais égale aux dieux, si les destins nous unissaient l’un à l’autre. Oui, je ne puis méconnaître dans tout ceci l’influence secrète d’une divinité favorable ; et ce n’est pas sans motif qu’une nouvelle Circé aime un autre Polyœnos : toujours une tendre sympathie unit ces deux noms. Venez sur mon sein, si vous m’aimez, et ne redoutez pas les regards indiscrets : votre frère est loin d’ici. — Elle dit, et, m’enlaçant dans ses bras plus doux que le duvet, elle m’entraîna sur un gazon émaillé de mille fleurs :

Tel qu’autrefois l’Ida de fleurs couvrit sa cime,
Quand Jupiter, brûlant d’un amour légitime,
Dans les bras de Junon oubliait l’univers ;
Les roses du printemps, les myrtes toujours verts,
Les lis encor baignés des larmes de l’aurore,
Autour des deux époux s’empressèrent d’éclore :
Telle, et non moins propice à nos bridants désirs,
La terre se couvrit d’une herbe plus épaisse,
Le jour brilla plus pur, et, par son allégresse,
La nature sembla sourire à nos plaisirs.

Étendus sur le gazon, nous préludions par mille baisers à des jouissances plus solides ; mais, trahi par une faiblesse subite, je trompai l’attente de Circé.


CHAPITRE CXXVIII. [modifier]

Eh quoi ! s’écria-t-elle, indignée de cet affront, mes caresses sont-elles pour vous un objet de dégoût ? mon haleine, aigrie par le jeûne, est-elle fétide, ou quelque négligence de toilette offense-t-elle en moi votre odorat ? ou plutôt ne dois-je pas attribuer votre état à la crainte que Giton vous inspire ? — La rougeur me couvrait le visage, et la honte acheva de m’ôter le peu de forces qui me restait : j’étais comme un homme perclus de tous ses membres. — 0 ma reine, m’écriai-je, je vous en supplie, n’accablez pas un malheureux en butte à quelque maléfice ! — Une excuse si frivole ne pouvait calmer la colère de Circé : elle jeta sur moi un coup d’œil de mépris, et, se tournant vers sa suivante : — Chrysis, lui dit-elle, parle-moi franchement ; suis-je donc repoussante ? suis-je mal mise ? ou quelque difformité naturelle obscurcit-elle l’éclat de ma beauté ? Ne déguise rien à ta maîtresse ; car j’ignore quel défaut l’on peut me reprocher. — Voyant que Chrysis se taisait, elle lui arrache un miroir qu’elle tenait ; elle le promène sur toutes les parties de son visage, et, secouant sa robe un peu fripée, mais non pas chiffonnée, comme de coutume, par une lutte amoureuse, elle gagna brusquement un temple voisin, consacré à Vénus. Pour moi, semblable à un condamné, et comme épouvanté d’une horrible apparition, je me demandais si les plaisirs dont je venais d’être privé pouvaient avoir quelque chose de réel.

La nuit, jouet d’un doux mensonge,
Dans un jardin qu’il bêche en songe,

L’indigent découvre un trésor.
Muet de surprise et de joie,
Il tourne et retourne sa proie,
L’emporte, fuit et court encor.
Mais dans sa fuite un rien l’ombrage :
Si le volé, sur son passage,
Allait détrousser le voleur !
Le pauvre diable, à cette image,
Se trouble ; une froide sueur
Sillonne à longs flots son visage.
Il se réveille au même instant :
Détrompé d’une erreur trop chère,
Notre Crésus imaginaire,
Léger de soucis et d’argent,
Malgré lui regarde en arrière,
Et caresse encor la chimère
Qui fit sa joie et son tourment.

Tout concourait à me faire croire que ma triste aventure n’était qu’un songe, une véritable hallucination ; cependant ma faiblesse était si grande, qu’il me fut longtemps impossible de me lever. Mais, à mesure que l’accablement de mon esprit se dissipa, la force me revint peu à peu, et je pus enfin retourner au logis. Dès que j’y fus, prétextant une indisposition, je me jetai sur mon lit. Bientôt après, Giton, qui avait appris que j’étais malade, entra fort triste dans ma chambre. Pour calmer ses inquiétudes, je lui assurai que je ne m’étais mis au lit que pour prendre un peu de repos dont j’avais besoin. Je lui fis à ce sujet mille contes en l’air ; mais de ma mésaventure, pas un mot, car je craignais fort sa jalousie. Bien plus, pour dissiper tout soupçon à cet égard, je le fis coucher auprès de moi, et j’essayai de lui donner des preuves de mon amour. Mais, voyant que toutes mes tentatives, tous mes efforts étaient inutiles, il se leva furieux et me reprocha cette infirmité, qui, selon lui, provenait du refroidissement de ma tendresse. Il ajouta que, depuis longtemps, il avait acquis la certitude que je portais ailleurs mes feux et mes hommages. — Que dis-tu, frère ? m’écriais-je ; mon amour pour toi est toujours le même ; mais la raison, croissant avec l’âge, modère ma passion et mes transports. — En ce cas, répliqua-t-il d’un ton railleur, j’ai de grands remercîments à vous faire ! vous m’aimez à la manière de Socrate : jamais Alcibiade ne sortit plus pur du lit de son maître.


CHAPITRE CXXIX. [modifier]

Ce fut en vain que j’ajoutai : — Crois-moi, frère, je ne me reconnais plus ; je n’ai plus d’un homme que le nom : elle est morte cette partie de moi-même qui naguère faisait de moi un Achille. — Convaincu de mon impuissance, et craignant que, s’il était surpris en tête à tête avec moi, cela ne donnât, sans motif, carrière à la médisance, Giton s’arracha de mes bras et s’enfuit dans l’intérieur de la maison. Á peine était-il sorti de ma chambre, que Chrysis y entra, et me remit, de la part de sa maîtresse, une lettre ainsi conçue :

CIRCÉ À POLYAENOS, SALUT.

Si j’étais une dévergondée, je me plaindrais d’avoir été déçue ; mais, au contraire, je rends grâce à votre impuissance : elle a prolongé pour moi l’illusion du plaisir. Mais qu’êtes-vous devenu, je vous prie ? vos jambes ont-elles pu vous porter jusque chez vous ? car les médecins assurent qu’il faut des nerfs pour marcher. Jeune homme, prenez-y garde ! vous êtes menacé de paralysie ; et jamais malade ne me parut eu plus grand danger. Certes, vous êtes à moitié mort. Si le même froid vient à gagner vos genoux et vos mains, faites au plus tôt les apprêts de vos funérailles. Mais qu’importe ? quoique vous m’ayez fait un sanglant affront, j’ai pitié de votre misère, et je consens à vous indiquer un remède à votre mal. Si vous voulez recouvrer la santé, sevrez-vous de Giton ; trois nuits passées sans lui vous rendront toutes vos forces. Quant à moi, je ne crains pas de manquer d’amants ; mon miroir et ma réputation me rassurent à cet égard. Adieu, tâchez de vous rétablir, si c’est possible.

Dès que Chrysis vit que j’avais lu en entier cette "mordante satire : — Votre aventure, me dit-elle, n’a rien d’extraordinaire, surtout dans cette ville où il y a des sorcières capables de faire descendre la lune du haut des cieux. Votre mal n’est donc pas sans remède. Tâchez seulement de faire une réponse à ma maîtresse ; et regagnez ses bonnes grâces par un aveu sincère de vos torts. Car, depuis qu’elle a reçu cet affront, elle ne se possède plus. — Je suivis de grand cœur ce conseil, et je fis sur les mêmes tablettes une réponse en ces termes :


CHAPITRE CXXX. [modifier]

POLYÆNOS À CIRCÉ, SALUT.

Je l’avouerai, madame, j’ai fait bien des fautes en ma vie ; car je suis homme, et jeune encore : cependant, jusqu’à ce jour, je n’avais commis aucun forfait digne de la peine capitale. Je vous livre un coupable qui confesse volontairement son crime ; et, quel que soit le châtiment auquel vous me condamniez, je l’ai mérité. Je suis un traître, un parricide, un sacrilège : inventez des supplices nouveaux pour de si grands attentats. Voulez-vous ma mort ? je cours vous offrir mon épée : ou, si votre indulgence se borne à me condamner au fouet, j’irai nu m’offrir à vos coups. Souvenez-vous seulement que ma volonté n’eut aucune part à cette offense, et que la nature seule fut coupable. Soldat plein d’ardeur, je n’ai pu retrouver mes armes au moment du combat. Qui me les a dérobées ? je l’ignore. Peut-être mon imagination trop active a devancé l’action de mes organes ; peut-être, trop empressé de jouir de tant d’appas, j’ai tari dans mes veines les sources de la volupté. Je cherche en vain quelle est la cause de mon impuissance. Cependant, je dois, dites-vous, craindre la paralysie ; ah ! peut-il en être une plus complète que celle qui m’a privé du bonheur de vous posséder ? Au reste, voici ma meilleure et dernière excuse : permettez-moi de réparer ma faute, et j’ose me flatter que vous serez satisfaite. Adieu. —

Dès que j’eus congédié Chrysis avec ces belles promesses, je songeai sérieusement aux remèdes qui pouvaient rendre la vigueur à la partie malade. Je remis le bain à un autre jour, et je me bornai cette fois à quelques frictions légères. Je pris une nourriture plus stimulante, telle que les échalotes et les huîtres crues ; je bus aussi du vin, mais en petite quantité. Puis, préparé au sommeil par une courte promenade, je me mis au lit sans Giton. J’avais un si grand désir de faire ma paix avec Circé, que je craignais jusqu’au moindre contact de mon ami.


CHAPITRE CXXXI. [modifier]

Le lendemain, m’étant levé parfaitement sain de corps et d’esprit, je me rendis au même bois de platanes : je n’y entrai qu’en tremblant : il m’avait été si funeste ! et j’attendis sous les arbres que Chrysis vînt me conduire auprès de sa maîtresse. Après m’être promené quelque temps, je venais de m’asseoir au même endroit que la veille, lorsque je la vis venir, accompagnée d’une petite vieille. — Eh bien, me dit-elle en me saluant, dégoûté personnage, commencez-vous à être plus vaillant ? — A ces mots, la vieille tire de son sein un réseau formé de fils de différentes couleurs, l’attache autour de mon cou. Ensuite, pétrissant de la poussière avec sa salive, elle prend ce mélange avec le doigt du milieu, et m’en signe le front malgré ma répugnance :

Si l’on te compte encore au nombre des vivants,
Mortel, conserve l’espérance :
Et toi, dieu des jardins et des exploits galants,
0 Priape ! aide-nous de toute ta puissance.

Après cette invocation, la magicienne m’ordonna de cracher trois fois, et de jeter par trois fois dans ma robe de petits cailloux constellés qu’elle avait enveloppés dans des bandes de pourpre. Alors elle porta la main sur la partie malade, pour s’assurer du retour de mes forces. Jamais charme n’opéra plus promptement : le coupable redressa la tête et repoussa la main de la vieille, stupéfaite de l’énormité du prodige. Transportée de joie à cet aspect : — Voyez, Chrysis, s’écria-t-elle, quel lièvre je viens de- lever pour d’autres que pour moi ! — La cure était complète, et l’opératrice me remit à Chrysis, qui parut ravie de rendre à sa maîtresse le trésor qu’elle avait perdu : elle me conduisit donc en toute hâte auprès d’elle, et m’introduisit dans une retraite délicieuse, où la nature semblait avoir déployé tous ses trésors pour charmer la vue.

Là, du plane touffu la cime se balance ;
Là, du pin dans les airs le front léger s’élance ;
Là, le cyprès tremblant, défiant les hivers,
Au laurier balsamique unit ses rameaux verts ;
Là, sur un sable d’or, sous des bosquets errante,
Gazouille, en se jouant, une onde blanchissante.
Philomèle et Progné chérissent ce séjour,
Où le parfum des fleurs se mêle aux chants d’amour.

Je trouvai Circé couchée sur un lit d’or, où s’appuyait son cou d’albâtre ; sa main agitait un rameau de myrte fleuri. En me voyant, elle rougit un peu, sans doute au souvenir de l’affront de la veille ; mais, lorsqu’elle eut fait retirer toutes ses femmes, et, qu’obéissant à son invitation, je me fus assis auprès d’elle, elle me mit devant les yeux la branche qu’elle tenait à la main ; et, comme rassurée par ce rempart qui nous séparait : — Eh bien, paralytique, me dit-elle, venez-vous aujourd’hui tout entier ? — Pourquoi cette question, lui répondis-je, quand la preuve est sous votre main ? — A ces mots, je me précipite dans ses bras, et, ne trouvant aucune résistance, je me rassasie à mon aise des baisers les plus enivrants.


CHAPITRE CXXXII. [modifier]

La vue de tant de charmes m’excitait à de plus doux plaisirs. Déjà du choc de nos lèvres s’échappaient mille baisers sonores ; déjà nos mains entrelacées avaient interrogé tous les organes du plaisir ; déjà nos corps, unis par les plus douces étreintes, allaient réaliser la fusion complète de nos âmes, quand tout à coup, au milieu de ces délicieux préludes de la jouissance ; les forces m’abandonnent de nouveau ; et je ne puis atteindre au ternie du plaisir. Exaspérée d’un affront désormais sans excuse, Circé ne songe plus qu’à se venger : elle appelle ses valets de chambre, et leur ordonne de me fustiger. Mais bientôt ce châtiment lui paraît trop doux ; elle rassemble toutes ses servantes, et jusqu’à la valetaille chargée des plus vils emplois, et me livre aux insultes de cette canaille. Je me bornais, pour toute défense, à mettre mes mains devant mes yeux ; et, sans recourir aux prières, car je sentais que j’avais mérité un pareil traitement, je me laissai jeter à la porte roué de coups et couvert de crachats. La vieille Prosélénos fut aussi chassée de la maison, et Chrysis fut battue. Tous les domestiques affligés se demandaient à l’oreille quelle était la cause de la mauvaise humeur de leur maîtresse. Je rentrai chez moi le corps couvert de contusions et la peau plus bigarrée que celle d’une panthère. Je me hâtai de déguiser adroitement les marques des coups que j’avais reçus, de peur d’exciter, par ma triste aventure, les railleries d’Eumolpe, et de causer des chagrins à Giton. J’eus donc recours au seul expédient qui pût sauver ma réputation : je feignis d’être malade. Enfoncé dans mon lit, je tournai toute ma fureur contre l’unique cause de tous mes maux.

Trois fois ma main saisit un fer à deux tranchants ;
Trois fois le fer échappe à ma main défaillante :
Tel qu’un roseau, pliant sur sa tige mouvante,
S’incline Vers la terre au gré des moindres vents ;
Tel, et plus humble encor, l’auteur de ma disgrâce.
Le front baissé, plus froid que la plus froide glace,
Se dérobant aux coups de l’homicide acier,
Va jusque dans mon sein se cacher tout entier.
Ne pouvant le saisir dans ce dernier asile,
J’exhale en vains discours ma colère stérile.

Appuyé sur le coude, j’apostrophai en ces mots l’invisible contumax : Eh bien ! que diras-tu, opprobre de la nature ! car ce serait folie de te nommer parmi les choses sérieuses. Parle, que t’ai-je fait pour me précipiter au fond des enfers, quand je touchais à l’Olympe ? que t’ai-je fait pour flétrir les fleurs brillantes de mon printemps sous les glaces de la vieillesse la plus décrépite ? Qu’attends-tu donc pour me donner mon congé ? Ainsi s’exhalait mon courroux :

Mais insensible, hélas ! à ma douleur amère,
Le malheureux s’obstine à regarder la terre.
Ainsi penche, accablé du poids de la chaleur,
Le pavot languissant ou le saule pleureur.

Dès que je pus réfléchir sur l’indécence de cette invective, je me repentis de l’avoir faite, et j’éprouvai une secrète confusion d’avoir oublié les lois de la pudeur, au point de m’entretenir avec cette partie de mon corps à laquelle les hommes qui se respectent n’osent pas môme penser. Je me frottai longtemps le front avec dépit : — Après tout, m’écriai-je, quel mal ai-je fait en soulageant ma douleur par des reproches si naturels ? Ne fait-on pas tous les jours des imprécations contre toutes les autres parties du corps humain, contre son ventre, sa bouche, sa tête, lorsqu’ils vous causent de fréquentes douleurs ? Le sage Ulysse lui-même n’a-t-il pas un démêlé avec son cœur ? Et les héros de tragédies ne gourmandent-ils pas leurs yeux, comme s’ils pouvaient entendre leurs reproches ? Le goutteux peste contre ses pieds ou ses mains, le chassieux contre ses yeux ; et, lorsque nous nous blessons aux doigts de la main, nous nous en prenons à nos pieds, en les frappant contre terre.

Froids Catons ! déridez votre front magistral ;
Le plaisir, dans mon livre, il la raison s’allie :
D’un discours sérieux la tristesse m’ennuie.
J’ai peint les mœurs du peuple ; et mon original
Dut respirer dans ma copie.
Qui ne connaît l’amour et ses transports charmants ?
Qui, dans un lit bien chaud, ne chérit la paresse ?
Croyons-en Épicure et sa haute sagesse,
Quand il nous peint les dieux livrés il nos penchants,
Et, comme nous, bercés par la mollesse.

Rien n’est plus absurde que de sots préjugés, rien n’est plus ridicule qu’une sévérité hypocrite.


CHAPITRE CXXXIII. [modifier]

Après ces réflexions, j’appelai Giton, et je lui dis : — Raconte-moi, mon ami, mais bien franchement, quelle fut à ton égard la conduite d’Ascylte, dans cette nuit où il te ravit à mon amour. N’a-t-il point poussé l’outrage jusqu’aux derniers excès, ou s’est-il borné à passer chastement la nuit dans une continence absolue ? — L’aimable enfant, portant la main à ses yeux, jura en termes formels qu’Ascylte ne lui avait fait aucune violence. J’étais si accablé des événements de la journée, que je n’avais pas la tête à moi, et que je né savais ce que je disais. Á quel propos, par exemple, allais-je chercher dans le passé de nouveaux sujets d’affliction ? Enfin, devenu plus raisonnable, je ne négligeai rien pour rétablir mes forces. 3e voulus même me vouer aux dieux : je sortis, en effet, pour aller invoquer Priape ; et, à tout événement, feignant sur mon visage un espoir que je n’avais guère, je m’agenouillai sur le seuil de son temple, et lui adressai cette prière :

Fils de Bacchus et de Vénus la belle,
Folâtre dieu des jardins et des bois,

Si Mitylène à ton culte est fidèle,
Et si le Tmole, où l’aurore étincelle,
T’élève un temple et reconnaît tes lois,
Priape ! entends ma dévote prière !
Je ne viens point, souillé du sang d’un père,
Ou des autels sacrilège agresseur,
T’offrir l’aspect d’un front profanateur.
Près d’immoler mon heureuse victime,
Tout mon courage à l’instant s’est glacé,
Et dans mes mains le poignard émoussé
Ne consomma que la moitié du crime.
Je fus coupable, hélas ! bien malgré moi !
Si j’ai péché, c’était par impuissance.
Accorde-moi, pour réparer l’offense,
Ces dons heureux qu’on voit briller en toi.
Ah ! du plaisir si l’heure m’est rendue,
Je veux qu’un bouc, l’orgueil de mon troupeau,
En ton honneur tombe sous le couteau.
La coupe en main, aux pieds de ta statue,
Je veux trois fois répandre un vin nouveau ;
Et cependant une aimable jeunesse,
Ivre de joie, et de vin, et d’amour,
Dans les transports d’une vive allégresse,
De tes autels fera trois fois le tour.

Tandis que je faisais cette invocation, sans quitter de l’œil la partie défunte, entra la vieille Prosélénos, les cheveux en désordre, et vêtue d’une robe noire qui la rendait hideuse. Elle me prit par le bras et m’entraîna, tout tremblant, hors du portique.


CHAPITRE CXXXIV. [modifier]

Quels vampires, me dit-elle, ont rongé tes nerfs ? aurais-tu, en passant là nuit dans un carrefour, mis le pied sur quelque ordure ou sur un cadavre ? Je sais que tu n’as pas pu en venir à ton honneur, même avec Giton ; et que mou, languissant, haletant comme un vieux cheval sur le penchant d’un coteau, tu t’es épuisé en efforts inutiles. Que dis-je ? non content de te rendre coupable, tu as attiré sur moi la colère des dieux ; et tu crois que je n’en tirerai pas vengeance ! — Là-dessus elle m’entraîne dans la cellule de la prêtresse, sans que j’oppose aucune résistance, me pousse sur le lit, prend un bâton derrière la porte, et m’en frappe à tour de bras. Je n’osais pas proférer une seule parole, et, si le bâton, en se rompant au premier coup, n’eût ralenti l’élan de sa fureur, elle m’aurait, je crois, brisé les bras et la tête. Je ne pus cependant retenir mes gémissements, lorsque sa main décharnée voulut réveiller en moi la nature engourdie ; versant alors un torrent de larmes, je me renversai sur l’oreiller, et je cachai ma tête sous mon bras droit. La vieille, de son côté, s’assit sur le pied du lit, et se mit à pleurer à chaudes larmes, accusant d’une voix tremblante le destin de prolonger son inutile existence. Attirée par nos cris, survint la prêtresse : — Que venez-vous faire ici ? nous dit-elle ; croyez-vous être ici devant un bûcher ? et cela dans un jour de fête, où les plus affligés doivent s’égayer ! — 0 Œnothée ! lui répondit la vieille, ce jeune homme que vous voyez est né sous un mauvaise étoile : ni filles ni garçons ne peuvent tirer parti de sa marchandise. Jamais vieillard plus impotent ne s’offrit à vos yeux. Ce n’est pas un homme, c’est un morceau de cuir détrempé dans l’eau. En un mot, que pensez-vous d’un galant qui sort du lit de Circé sans avoir pu goûter aucun plaisir ? — A ces mots, Œnothée vint s’asseoir entre nous deux, et, branlant la tête d’un air capable : — Il n’y a que moi, dit-elle qui sache guérir ces sortes d’infirmités. Et ne croyez pas que je me vante mal à propos : que ce jeune homme couche seulement une nuit avec moi, et je vous le rends plus dur qu’une corne.

L’univers m’obéit. Je parle, et la nature
Se couvre d’un long deuil, ou revêt sa parure ;
Neptune me soumet ses flots humiliés ;
Le tigre s’adoucit ; des flancs d’un roc aride
Jaillit une source limpide ;
L’Aquilon vole et gronde, ou s’endort à mes pieds.
Dans l’ombre de la nuit, par mes charmes vaincue,
De son trône sanglant la Lune est descendue ;

La terre, en gouffre ouverte, a frémi de terreur,
Et le char du Soleil a reculé d’horreur.
Qu’à la voix de Médée un dragon s’assoupisse,
Et retienne les feux que soufflaient ses naseaux ;
Qu’en vil troupeau Circé change les Grecs d’Ulysse ;
Que Protée, à son aide appelant l’artifice,


::Se transforme à nos yeux en cent monstres nouveaux,

Moi, j’étends sur les monts l’eau des mers desséchées,
Et, du sol natal arrachées,
Les forêts verdiront où voguaient les vaisseaux.


CHAPITRE CXXXV. [modifier]

Je frémissais d’horreur au récit de tant de merveilles, et je regardais de tous mes yeux la vieille prêtresse, lorsqu’elle s’écria : — Préparez-vous à m’obéir ! — Elle dit ; et, se lavant les mains avec le plus grand soin, elle se penche sur le lit et m’applique deux gros baisers. Ensuite, elle pose une vieille table au milieu de l’autel, et la couvre de charbons ardents. Une écuelle de bois, toute fendue par le temps, pendait à la muraille : elle l’en détache ; mais le clou qui la supportait lui reste dans la main : elle raccommode l’écuelle avec de la poix tiédie, et renfonce le clou dans la muraille enfumée. Puis, ceignant ses reins d’une espèce de tablier carré, elle place sur le feu un grand coquemar, et décroche avec une fourche un sac suspendu dans son garde-manger, et qui, outre des fèves pour son usage personnel, contenait un vieux reste de bajoue de porc percé de tous côtés. Elle délie ce sac, et répand sur la table une partie des fèves, qu’elle m’ordonne d’éplucher prompte-ment. J’obéis, et je mets soigneusement à part toutes celles dont la cosse est moisie. Mais Œnothée, impatiente de ma len-teur, s’empare des fèves que j’avais mises au rebut, et, avec ses dents, les dépouille adroitement de leurs enveloppes qu’elle crache sur le plancher, drues comme mouches. La pauvreté est la mère de l’industrie, et l’invention de plusieurs arts doit son origine à la faim. La prêtresse était un admirable modèle de tempérance, et tout chez elle respirait la plus stricte économie : sa demeure, en un mot, était le véritable sanctuaire de l’indigence. Là,

L’ivoire incrusté d’or n’éblouit point la vue ;
Le pied ne foule point le marbre de Paros :
L’hôtesse de ces lieux a pour lit de repos
Un amas de paille battue,
Que sa main étendit sur un grabat d’osier.
Quelques paniers, des pots de terre.
Et quelques vieux tessons de verre
Encor tachés de vin, forment son mobilier.
Un torchis de chaume et d’argile
Recouvre les parois de ce champêtre asile,

Dont le comble est tressé de joncs et de roseaux.
Dans le taudis fumeux on voit, aux soliveaux,
Pendre en festons le thym, la sarriette,
Les raisins secs, les cormes déjà mûrs.
Telle fut, Hécalès, ta paisible retraite,
Qui jadis, dans ses humbles murs,
Reçut le grand Thésée ; Hécalès, dont l’histoire
Célébra l’hospitalité,
Et dont le nom, couvert de gloire,
Fut transmis par la muse à la postérité.


CHAPITRE CXXXVI. [modifier]

Œnothée, ayant achevé d’éplucher les fèves, se met à ronger un peu de la chair du crâne de porc ; puis, voulant replacer avec sa fourche, dans le garde-manger, cette tête aussi vieille et aussi décharnée que la sienne, elle monte, pour y atteindre, sur une chaise vermoulue qui se brise : la vieille, entraînée par son poids, tombe sur le foyer, casse le haut du coquemar, et éteint le feu qui commençait à se rallumer. Elle se brûla môme le coude à un tison ardent, et se couvrit le visage d’un nuage de cendre chaude. Effrayé, je me lève, et je la remets sur ses jambes, non, toutefois, sans rire de sa chute. Mais, craignant que le sacrifice ne fût retardé par cet accident, elle courut aussitôt chercher du feu chez une voisine. Elle venait de sortir, quand trois oies sacrées, qui, sans doute, recevaient au milieu du jour leur nourriture des mains de la vieille, s’élancent sur moi, et m’entourent en poussant des cris affreux, des cris de rage qui me font trembler : l’une déchire ma robe ; l’autre dénoue les cordons de mes sandales ; une troisième, qui semblait être leur chef et leur donnait l’exemple de la voracité, pousse l’audace jusqu’à me mordre la jambe de son bec aussi dur que des tenailles. Sans m’amuser à la bagatelle, j’arrache un des pieds de la table, et, armé de cette massue, je m’escrime de mon mieux contre la belliqueuse volatile : je n’y allais pas de main morte, et, d’un coup bien asséné, j’étendis mort à mes pieds mon féroce agresseur.

Tel le Stymphale a vu, d’un vol rapide,
Ses oiseaux regagner les cieux.
Redoutant du vaillant Alcide
Le stratagème ingénieux ;
Des sœurs de Céléno telle la troupe avide,
Du venin de son souille infect,
Souillait le banquet de Phinée,
Quand Calaïs parut. . . .
Á son aspect, Les trois monstres ont fui la table empoisonnée :
L’air retentit au loin de leurs longs hurlements,
Et l’Olympe en trembla jusqu’en ses fondements.

Les deux oies, qui avaient survécu au combat, avalèrent toutes les fèves répandues sur le plancher ; et la mort de leur chef fut sans doute le motif qui les décida à se retirer dans le temple. Pour moi, ravi tout à la fois de ma victoire et du butin qu’elle me procurait, je jette l’oie morte derrière le lit, et j’étuve avec du vinaigre la blessure légère qu’elle m’a faite à la jambe. Puis, craignant les reproches de la vieille, je forme le projet de me sauver. En conséquence, je ramasse mes hardes, et je me dirige vers l’a porte. Á peine j’en touchais le seuil, quand j’aperçois OEnothée qui revenait au logis portant du feu sur un vieux tesson. Je battis donc en retraite, et, quittant mon manteau, je me mis sur la porte dans l’attitude d’un homme qui attend avec impatience. La prêtresse pose son feu sur un tas de roseaux secs, y ajoute plusieurs morceaux de bois, et, tout en rallumant son foyer, s’excuse d’avoir tardé si longtemps : son amie, disait-elle, n’avait pas voulu la laisser partir avant d’avoir bu, comme de coutume, une triple rasade : — Et vous, ajouta-t-elle, qu’avez-vous fait pendant mon absence ? où sont les fèves ? — Moi, qui croyais avoir fait la plus belle chose du monde, je lui racontai tous les détails du combat ; et, pour la consoler de la perte de son oie, je lui offris de lui en acheter une autre. Á la vue de la victime, la vieille poussa des cris si épouvantables, qu’on eût cru que les trois oies rentraient dans la chambre. Étourdi de ce vacarme, et ne comprenant rien à ce crime d’un nouveau genre, je demandai à la vieille quelle était la cause de son emportement, et pourquoi elle témoignait plus de chagrin de la perle de son oie que de ma blessure.

CHAPITRE CXXXVII. [modifier]

Mais, faisant craquer ses mains : — Scélérat, s’écria-t-elle, tu oses encore parler ! Ignores-tu donc l’énormité du crime que tu viens de commettre ? tu viens de tuer le favori de Priape, une oie dont toutes nos dames raffolaient ! Et ne crois pas que ta faute soit une bagatelle : si les magistrats en étaient instruits, ils t’enverraient au gibet. Par l’effusion de ce sang, tu as profané ma demeure, pure, jusqu’à ce jour, de toute souillure. Sais-tu à quoi tu m’exposes par ce sacrilège ? qu’un ennemi me dénonce, et me voila chassée du sacerdoce. — Elle dit :

Et de son front, blanchi par l’âge,
Furieuse, elle arrache un reste de cheveux,
De ses ongles crochus se meurtrit le visage ;
Et deux ruisseaux de pleurs s’échappent de ses yeux.
Tel, quand le tiède Auster, au sommet des montagnes,
Dissout la froide neige, un torrent orageux
Roule son onde impure à travers les campagnes :
Ainsi les larmes à grands flots
Inondaient sa face ridée ;
Et sa poitrine soulevée
Exhalait de bruyants sanglots.

Modérez vos cris, lui dis-je alors, et, pour une oie, je vous rendrai une autruche. — Tandis que je restais immobile de stupeur, la vieille, assise sur son lit, continuait à gémir sur la mort de son oie. Prosélénos survint, apportant l’argent nécessaire pour les frais du sacrifice. Elle s’informa d’abord de la cause de notre tristesse ; mais, dès qu’elle aperçut l’oie que j’avais tuée, elle se mit à pleurer plus fort que la prêtresse, et à s’apitoyer sur mon sort, comme si j’eusse tué mon père, et non une oie nourrie aux dépens du public. Excédé de ces ennuyeuses lamentations : — De grâce, leur dis-je, quand bien même je vous aurais battues, quand bien même j’aurais commis un homicide, ne pourrais-je pas expier mon crime à prix d’argent ? Eh bien, voici deux pièces d’or avec lesquelles vous pourrez acheter et des oies et des dieux. — A la vue de ce métal : — Pardonnez-moi, mon enfant, me dit OEnothée ; je n’étais inquiète que pour vous ; ne voyez dans tout ceci qu’une preuve de l’intérêt que je vous porte, et non l’intention de vous nuire. Je vais donc faire en sorte que cette affaire ne s’ébruite pas. Pour vous, priez seulement les dieux qu’ils vous pardonnent. —

Le riche ne craint point les fureurs de Neptune ;
Il dirige à son gré l’inconstante fortune.
Si Danaé, captive, est l’objet de ses feux,
Qu’il fasse briller l’or : soudain verrous et grille
::Tomberont devant lui ; complaisant de sa fille,
Acrisius, alors, saura fermer les yeux.

Il est tout ce qu’il veut, déclamateur, poëte,
Philosophe, avocat ; enfin, Caton nouveau,
Il décide de tout, au sénat, au barreau.
C’est beaucoup ! dira-t-on. Non, chez nous tout s’achète.
::Quiconque a des écus, tout sourit à ses vœux ;
Et le sceptre puissant du souverain des dieux,
C’est, croyez-m’en, la clef d’une cassette.

Œnothée cependant dispose à la hâte les apprêts du sacrifice : elle place sous mes mains une gamelle pleine de vin, y trempe des poireaux et du persil, me fait étendre les doigts, et les arrose de cette liqueur en guise d’eau lustrale. Ensuite, elle plonge dans le vin des avelines, en prononçant des paroles magiques ; et, selon qu’elles restent au fond du vase ou remontent à sa surface, elle en tire des pronostics. Mais je n’étais pas dupe de sa ruse" : je savais bien que celles qui étaient vides et sans amandes surnageaient, tandis que celles qui étaient pleines et dont le fruit était intact retombaient au fond par leur propre poids. Alors, s’approchant de l’oie, elle l’ouvrit, et en tira le foie qui était parfaitement sain : elle s’en servit pour me prédire mes destinées futures. Enfin, pour détruire jusqu’au moindre vestige de mon crime, elle coupa l’oie en morceaux, et les mit à la broche pour en faire, disait-elle, un splendide régal à celui que, l’instant d’avant, elle vouait à la mort. Cependant, mes deux vieilles buvaient à qui mieux mieux, et, joyeuses, dévoraient à belles dents cette oie, naguère la cause de tant de chagrins. Lorsqu’il n’en resta plus rien, Œnothée, à moitié ivre, se tourna vers moi, et me dit : — Il faut maintenant achever les mystères qui doivent rendre à vos nerfs toute leur vigueur.


CHAPITRE CXXXVIII. [modifier]

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le saupoudre de poivre et de graine d’ortie pilée, détrempés d’huile, et me l’introduit par degrés dans l’anus. Puis, l’impitoyable vieille me bassine les cuisses de cette liqueur stimulante. Mêlant ensuite du cresson avec de l’aurone, elle m’en couvre la partie malade, et, saisissant une poignée d’orties vertes, m’en fouette à petits coups le bas-ventre. Cette opération me causait de cuisantes douleurs : pour m’y soustraire, je prends la fuite. Furieuses, les vieilles courent à ma poursuite, et, bien qu’étourdies par le vin et la débauche, elles prennent la même route que moi, et me suivent quelque temps dans les rues en criant : — Au voleur ! arrêtez 1e voleur ! — Je parvins cependant à leur échapper ; mais une course si rapide m’avait mis les pieds tout en sang. Dès que je pus regagner mon logis, épuisé de fatigue, je me jetai sur mon lit, mais je n’y pus trouver le sommeil. Tous les maux qui m’avaient accablé me revenaient à l’esprit ; et, me figurant que jamais existence n’avait été plus traversée que la mienne par les revers : La Fortune, disais-je, ma constante ennemie, avait-elle besoin de s’unir à l’Amour pour augmenter mes tourments ? Malheureux que je suis ! ces deux divinités, liguées contre moi, ont conjuré ma perte. L’Amour surtout, l’impitoyable Amour, ne m’a jamais épargné : amant ou aimé, je suis également en butte à ses rigueurs. Et maintenant ne voilà-t-il pas que Chrysis m’aime à la fureur, et me poursuit en tous lieux ! cette Chrysis, qui naguère fut auprès de moi l’entremetteuse de sa maîtresse, et qui alors me dédaignait comme un esclave, parce que j’en portais l’habit ; oui, cette même Chrysis qui avait tant d’éloignement pour ma condition servile, veut maintenant me suivre au péril de sa vie ; elle vient de me jurer, en me dévoilant la violence de sa passion, qu’elle s’attachait à moi comme mon ombre. Mais, elle a beau faire, je suis tout entier à Circé, et je méprise toutes les autres femmes. Et n’est-elle pas, en effet, le chef-d’œuvre de la nature ? Ariadne ou Léda eurent-elles jamais rien de comparable à tant de charmes ? Hélène et Vénus elle-même peuvent-elles lui être comparées ? Paris, juge du différend des trois déesses, s’il l’eût vue paraître auprès d’elles avec des yeux si resplendissants, lui eût sacrifié et son Hélène et les trois déesses. Oh ! que ne m’est-il permis du moins de lui ravir un baiser, de serrer dans mes bras ces formes célestes et ravissantes ! Peut-être alors je retrouverais toute ma vigueur, et mes organes, assoupis sans doute par quelque maléfice, se relèveraient brillants de force et de santé. Ses outrages ne peuvent me rebuter ; je ne me souviens plus des coups que j’ai reçus : elle m’a chassé ; ce n’est qu’un jeu. Que je puisse seulement mériter ma grâce !


CHAPITRE CXXXIX. [modifier]

Ces réflexions, jointes aux appas de Circé dont je jouissais en idée, avaient tellement échauffé mon imagination, que je foulais mon lit avec fureur, comme si j’eusse tenu dans mes bras l’objet de mes désirs ; mais tous ces mouvements furent encore sans effet. Cet acharnement du sort mit enfin ma patience à bout, et je me livrai aux plus violents reproches contre le malin génie qui sans doute m’avait ensorcelé. Enfin, mon esprit se calma ; et, cherchant alors des motifs de consolation parmi les héros de l’antiquité, qui, comme moi, avaient été en butte au courroux des dieux, je m’écriai :

Je ne suis pas le seul qu’un destin implacable
De ses coups redoublés sans cesse opprime, accable
.
Avant moi, de Junon l’ordre capricieux
Força le grand Alcide à supporter les cieux ;
Victime, comme lui, de la déesse altière,
Pélias éprouva le poids de sa colère ;
Le vieux Laomédon, vaincu dans les combats,
Pour prix de son parjure, y trouve le trépas ;

Et Télèphe, innocent du crime qu’il expie,
De deux divinités assouvit la furie.
Près d’atteindre le bord qui sans cesse le fuit,
Ulysse, sur les mers, cherche en vain son Ithaque ;
Moi, jouet de Vénus et du dieu de Lampsaque,
Partout leur bras vengeur sur moi s’appesantit.

Torturé d’inquiétudes, je passai toute la nuit dans cette agitation. Au point du jour, Giton, informé que j’avais couché au logis, entra dans ma chambre, et se plaignit amèrement de mon libertinage. Á l’entendre, il n’était bruit dans toute la maison que du scandale de ma conduite. On ne me voyait, disait-il, que très-rarement à l’heure du service, et ce commerce clandestin finirait probablement par me porter malheur. Ces reproches me prouvèrent qu’il était instruit de mes affaires, et que quelqu’un sans doute était venu s’enquérir de moi pendant mon absence. Pour m’en assurer, je m’informai de Giton si personne ne m’avait demandé : — Non, pas aujourd’hui, répondit-il ; mais hier, une femme d’assez bonne mine est entrée chez nous : après s’être entretenue longtemps avec moi et m’avoir fatigué de ses questions, elle finit par me dire que vous aviez mérité d’être puni, et que vous subiriez le châtiment des esclaves, si la partie lésée persévérait dans sa plainte. — Cette nouvelle me mit au désespoir, et je me répandis de nouveau en imprécations contre la Fortune. Je n’étais pas au bout de mes invectives, lorsque Chrysis entra, et, me serrant dans ses bras avec la plus tendre effusion : — Enfin je te tiens, me dit-elle ; je te trouve dans l’état où je te voulais ! Polyænos, mon âme ! mon bonheur ! tu ne pourras éteindre le feu qui me dévore qu’avec le plus pur de ton sang. — L’emportement de Chrysis me mettait dans le plus grand embarras ; et j’eus recours, pour l’éloigner, aux plus douces protestations : car je craignais que le bruit que faisait cette folle ne vînt aux oreilles d’Eumolpe, qui, depuis sa prospérité, nous traitait avec l’orgueil d’un maître. Je mis donc tous mes soins à calmer les transports de Chrysis : je feignis de répondre à son amour ; je lui tins les plus tendres propos ; enfin, je dissimulai si bien, qu’elle me crut sérieusement épris de ses charmes. Alors je lui représentai les dangers auxquels nous serions exposés tous deux, si on la surprenait dans ma chambre ; je lui peignis Eumolpe comme un maître qui punissait avec rigueur la moindre peccadille. Á ces mots, elle s’empressa de partir, et d’autant plus vite, qu’elle vit revenir Giton, qui était sorti de ma chambre un moment avant son arrivée. Elle venait de me quitter, lorsqu’un des nouveaux valets d’Eumolpe accourut, et m’apprit que son maître était furieux de ce que je n’avais pas fait mon service depuis deux jours, ajoutant que je ferais sagement de préparer quelque excuse plausible pour me justifier : car, disait-il, il est fort douteux que sa colère se calme avant de vous avoir fait donner la bastonnade. Giton me trouva si triste, si consterné de cette menace, qu’il ne me dit pas un mot de Chrysis, et ne me parla que d’Eumolpe : il me conseilla de ne pas prendre avec lui l’affaire au sérieux, mais de la tourner en plaisanterie. Je profitai de son avis, et j’abordai le patron avec un visage si riant, que son accueil, loin d’être sévère, fut on ne peut plus gai. Il me plaisanta sur mes bonnes fortunes, me fit des compliments sur ma bonne mine et sur ma tournure, dont toutes les dames raffolaient : — Je n’ignore pas, ajouta-t-il, qu’une de nos beautés se meurt d’amour pour toi, mon cher Encolpe : cela peut un jour nous être utile en temps et lieu. Courage ! joue bien ton rôle d’amoureux ; de mon côté, je soutiendrai le mien jusqu’au bout.


CHAPITRE CXL. [modifier]

Il parlait encore, quand nous vîmes entrer une dame des plus respectables : Philumène était son nom. Dans sa jeunesse, elle avait spéculé sur ses charmes pour extorquer plusieurs successions ; mais alors, vieille et fanée, elle introduisait son fils et sa fille auprès des vieillards sans héritiers, et, se succédant ainsi à elle-même, elle continuait à exercer son honnête commerce. Elle vint donc trouver Eumolpe, et recommanda à sa prud’homie et à sa bonté ces enfants, son unique espérance. Á l’entendre, Eumolpe était l’homme du monde le plus capable de donner sans cesse de sages instructions à la jeunesse. Elle finit en disant qu’elle laissait ses enfants dans la maison d’Eumolpe, pour qu’ils écoutassent ses leçons, ajoutant que c’était le plus bel héritage qu’elle pût leur léguer. Ce qui fut dit fut fait : elle laissa dans la chambre une fort belle fille et un jeune adolescent, son frère, et sortit sous prétexte d’aller au temple faire des vœux pour son bienfaiteur. Eumolpe, si peu délicat sur cet article, que, malgré mon âge, il eût fait de moi son mignon, ne perdit pas de temps, et invita la jeune fille à un combat amoureux. Mais, comme il s’était donné à tout le monde pour un homme atteint de la goutte et d’une paralysie lombaire, il courait risque, s’il ne soutenait pas son imposture, de renverser notre plan de fond en comble. Pour ne pas se démentir, il pria la jeune fille d’avoir la complaisance de jouer le rôle de l’homme, en se plaçant sur lui ; ensuite il ordonna à Corax de se glisser sous le lit où il était couché, de s’appuyer les deux mains contre terre, et de remuer son maître avec ses reins. Corax obéit, et, par des secousses lentes et régulières, répondit aux mouvements de la jeune fille. Mais, lorsque le moment de la jouissance approcha, Eumolpe cria de toutes ses forces à Corax de redoubler de vitesse. Á voir le vieillard ainsi balancé entre son valet et sa maîtresse, on eût dit qu’il jouait à l’escarpolette. Nous éclations de rire, et Eumolpe partageait notre gaîté, ce qui ne l’empêcha pas de courir deux fois la même carrière. Quant à moi, ne voulant pas laisser mes facultés se rouiller, en restant témoin inactif d’un si doux jeu, j’avisai le frère de cette jeune fille qui regardait avidement, à travers la cloison, l’exercice gymnastique de sa sœur, et je m’approchai de lui pour voir s’il était disposé à se laisser faire. En garçon bien appris, il se prêta de bonne grâce à toutes mes caresses ; mais un dieu jaloux s’opposait encore à mon bonheur. Cependant ce nouvel échec m’affligea moins que les précédents ; car, un instant après, je sentis renaître ma vigueur. Fier de cette découverte : — Les dieux, m’écriai-je, m’ont restitué toutes les puissances de mon être. Sans doute Mercure, qui conduit les âmes au Tartare et les en ramène, m’a, dans sa bonté, rendu ce qu’une main hostile m’avait ravi, pour vous convaincre que je suis plus heureusement partagé que Protésilas ou tout autre héros de l’antiquité. — A ces mots, je relève ma robe, et je me montre à Eumolpe dans toute ma gloire. Il en fut d’abord épouvanté ; puis, pour s’assurer davantage de la réalité, il caressa de l’une et l’autre main ce présent des dieux. Cette merveilleuse résurrection nous mit en belle humeur, et nous rîmes beaucoup du sage discernement de Philumène, qui, dans l’espoir d’un riche héritage, nous avait livré ses enfants, dont l’expérience précoce dans cet honnête métier ne devait cette fois lui être d’aucun profit. Cet infâme manège pour séduire les vieillards me conduisit à réfléchir sur notre situation présente, et, trouvant l’occasion propice pour en raisonner avec Eumolpe, je lui représentai que les trompeurs se prennent souvent dans leurs propres pièges : — Toutes nos démarches, lui dis-je, doivent être réglées par la prudence. Socrate, le plus sage des mortels, au jugement des dieux et des hommes, se glorifiait souvent de n’avoir jamais jeté les yeux dans une taverne, et de ne s’être jamais hasardé dans une assemblée trop nombreuse : tant il est vrai que rien n’est plus utile que de consulter la sagesse en toute chose ! Cela est d’une vérité incontestable ; et ce qui ne l’est pas moins, c’est qu’il n’y a personne qui coure plus promptement à sa perte que celui qui spécule sur le bien d’autrui. En effet, quels seraient les moyens d’existence des vagabonds et des filous, s’ils ne jetaient en guise d’hameçons, à la foule qu’ils veulent duper, des bourses et des sacs d’argent bien sonnants ? Les animaux se laissent amorcer par l’appât de la nourriture, et les hommes par celui de l’espérance ; mais il faut pour cela qu’ils trouvent quelque chose à mordre. Ainsi les Crotoniates nous ont hébergés jusqu’à ce jour de la manière la plus splendide. Mais on ne voit point arriver d’Afrique ce vaisseau chargé d’argent et d’esclaves que vous leur aviez annoncé. Les ressources de nos héritiers s’épuisent, leur libéralité se refroidit. Je me trompe fort, ou la Fortune commence à se lasser des faveurs dont elle nous a comblés.


CHAPITRE CXLI. [modifier]

J’ai inventé, dit Eumolpe, un expédient qui mettra dans un grand embarras ces coureurs d’héritages. — En même temps il tira de sa valise les tablettes où étaient consignées ses dernières volontés, qu’il nous lut en ces termes : — Tous ceux qui sont couchés sur mon testament, à l’exception de mes affranchis, ne pourront toucher leurs legs que sous la condition expresse de couper mon corps en morceaux, et de le manger en présence du peuple assemblé. Cette clause n’a rien qui doive tant les effrayer ; car il est à notre connaissance qu’une loi, encore en vigueur chez certains peuples, oblige les parents d’un défunt à manger son corps ; et cela est si vrai, que, clans ces pays, on reproche souvent aux moribonds de gâter leur chair par la longueur de leur maladie. Cet exemple doit engager mes amis à ne point se refuser à l’exécution de ce que j’ordonne, mais à dévorer mon corps avec un zèle égal à celui qu’ils mettront à maudire mon âme. — Tandis qu’il lisait les premiers articles, quelques-uns de nos héritiers, les plus assidus auprès d’Eumolpe, entrèrent dans la chambre, et, lui voyant son testament à la main, le prièrent instamment de leur permettre d’en entendre la lecture : il y consentit aussitôt, et le lut d’un bout à l’autre. Mais ils firent triste mine, lorsqu’ils entendirent la clause formelle qui les obligeait à manger son cadavre. Cependant la grande réputation de richesse dont jouissait Eumolpe aveuglait tellement ces misérables, et les tenait si rampants devant lui, qu’ils n’osèrent se récrier, contre cette condition inouïe jusqu’alors. L’un d’eux, nommé Gorgias, déclara même qu’il était prêt à s’y soumettre, pourvu que le legs ne se fît pas attendre longtemps. — Je ne doute pas, reprit Eumolpe, de la complaisance de votre estomac : une heure de dégoût, largement compensée par l’espoir d’une longue suite de bons repas, me répond de sa docilité ; vous n’avez qu’à bien fermer les yeux, et à vous figurer qu’au lieu des entrailles d’un homme vous mangez un million de sesterces. Ajoutez à cela que nous trouverons quelque assaisonnement pour corriger le goût d’un pareil mets : car il n’y a pas de viandes qui, par elles-mêmes ; excitent notre appétit ; mais la manière de les préparer les déguise si bien, que notre estomac s’en arrange. Pour prouver la vérité de cette assertion, je puis vous citer l’exemple des Sagontins, qui, assiégés par Annibal, se nourrirent de chair humaine ; et cependant ils n’avaient pas de succession à espérer. Les Pérusiens, réduits à une extrême disette, en firent autant, sans autre but, en mangeant leurs compatriotes, que de s’empêcher de mourir de faim. Lorsque Scipion prit Numance, on trouva dans cette ville des enfants à moitié dévorés sur le sein de leurs mères. Enfin, comme le dégoût qu’inspire la chair humaine provient uniquement de l’imagination, vous ferez tous vos efforts pour triompher de cette répugnance, afin de recueillir les legs immenses dont je dispose en votre faveur. — Eumolpe débitait ces révoltantes nouveautés avec si peu d’ordre et de suite, que nos héritiers en herbe commencèrent à douter de la réalité de ses promesses. Dès ce moment, ils épièrent de plus près nos paroles et nos actions ; cet examen accrut leurs soupçons, et bientôt ils furent convaincus que nous étions des vagabonds et des escrocs. Alors ceux qui s’étaient mis le plus en dépense pour nous faire accueil résolurent de se saisir de nous et de nous punir selon nos mérites. Heureusement Chrysis, qui était de toutes ces intrigues, m’avertit des intentions des Crotoniates à notre égard. Cette nouvelle m’effraya tellement, que je m’enfuis sur-le-champ avec Giton, abandonnant Eumolpe à son mauvais destin. Á quelques jours de là, j’appris que les Crotoniates, indignés que ce vieux fourbe eût vécu si longtemps en prince à leurs dépens, le traitèrent à la mode de Marseille. Pour comprendre ceci, vous saurez que toutes les fois que cette ville était désolée par la peste, un de ses plus pauvres habitants se dévouait pour le salut de tous, à la condition d’être nourri pendant une année entière des mets les plus délicats aux frais du public. Ce terme expiré, on lui faisait faire le tour de la ville, couronné de verveine et vêtu de la robe sacrée ; on le chargeait de malédictions, pour faire retomber sur sa tête tous les maux de la ville, et, du haut d’un rocher, on le précipitait dans la mer.


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