[modifier] I - L’empereur don Pedro
Il n’est peut-être pas de situations dans la vie où l’homme s’ennuie plus complètement que lorsqu’il est à la fois neutre et oisif dans une ville assiégée. Tandis qu’il partage avec la garnison toutes les privations qu’elle éprouve, le jeu magnifique et glorieux de la guerre, qui à chaque heure vient éblouir ses yeux, ne lui communique ni inspiration, ni enthousiasme. Ce fut sous l’influence de ce sentiment que je quittai, vers la fin de l’année 1822, la ville de San-Salvador, qui était alors étroitement cernée par l’armée patriote, et je m’embarquai pour Rio-Janeiro avec un de mes intimes amis.
Mon compagnon, qui avait fait autrefois la campagne de la Péninsule, ennuyé, comme moi, de la vie bourgeoise et de la demi-solde, était attiré à Rio-Janeiro par l’espoir d’entrer au service de l’empereur, service qui présentait alors, beaucoup d’avantages à un officier étranger. Pour moi, je n’étais point fâché d’échanger l’obscurité monotone de San Salvador contre les scènes, plus animées qui se passaient dans la capitale. J’étais aussi curieux d’observer dans leurs développemens les effets de cet esprit de liberté qui, depuis long-temps, m’avait paru miner l’influence de la mère patrie, et d’être témoin de l’impulsion d’un jeune peuple entrant, pour la première fois, dans la vie politique. Les préparatifs de notre départ furent bientôt terminés, et la matinée du 14e jour nous vit passer, après une agréable traversée près de la base du Pao d’Assucar, qui s’élève majestueusement à l’entrée, du port. Dussé-je vivre pendant des siècles l’impression que produisit sur mon esprit le mélange de grandiose et de gracieux dont mes yeux furent tout à coup frappés, serait toujours fraîche dans ma mémoire. J’ai vu depuis les rivages classiques de l’Italie ; j’ai long-temps séjourné au milieu des beautés romantiques de la Suisse ; j’ai parcouru les rives pittoresques du Rhin : mais les brillantes créations du monde européen, avec leurs inépuisables trésors d’associations historiques et poétiques, ne m’ont jamais fait éprouver ces sentimens mêlés d’admiration et de plaisir, dont je n’ai pu me défendre à la vue de la majesté sublime de ce chef-d’œuvre de la nature, la baie de Rio-Janeiro.
En mettant pied à terre, nous nous aperçûmes que chaque objet avait pris la couleur animée du moment. Ce contraste, avec l’air de mélancolie dont tout portait l’empreinte aux lieux que nous venions de quitter, fut pour nous l’éclat momentané du soleil qui ranime quelquefois l’aspect sombre des jours de novembre. Des arcs de triomphe élevaient leurs têtes superbes dans toutes les rues principales, et les façades des maisons étaient richement ornées de peintures allégoriques et de devises. Nous ne tardâmes pas à acquérir la certitude que nous étions arrivés la veille de quelque grande solennité. On nous dit que le couronnement du jeune empereur devait avoir lieu dans deux jours. Cet événement, de nature à exercer une si haute influence sur les destinées d’un pays naissant, paraissait occuper exclusivement l’esprit public et faire le sujet de toutes les conversations. On ne voyait que transports de joie et d’allégresse, les esprits étaient dominés par le plus vif enthousiasme ; le pauvre nègre même se sentait plus ses chaînes, et en proie à l’illusion du moment, il fredonnait l’air de la liberté. Singuliers contrastes de la nature humaine ! Tandis que la partie la plus éclairée de la nation publiait, dans le monde entier, de longues et pénibles dissertations sur la question abstraite des droits de l’homme et de la dignité de sa nature, tandis que des armées combattaient pour assure leur triomphe, les yeux de l’observateur étaient en même temps frappés de la plus déplorable anomalie. Une petite fraction de la nation luttait pour la liberté conçue dans les formes les plus utopiques, tandis que le reste gémissait dans l’esclavage le plus abject, ou végétait sous l’influence flétrissante des préjugés de couleur et de caste.
Comme nous allions au ministère de la police, la pluie qui survint nous força d’entrée dans un café. Aussitôt nous fûmes assaillis par une foule de questions. Nos interlocuteurs étaient tellement avides de recevoir des nouvelles du théâtre de la guerre, que leur curiosité l’empotait souvent sur leur politesse. Quelque temps avant notre départ de San-Salvador, une partie de la garnison avait fait une sortie pour enlever une grande quantité de bétail réunie dans le voisinage. La tentative ne fut pas heureuse, et les troupes royalistes furent repoussées avec perte. On avait déjà reçu à Rio quelques détails sur cette affaire, et ce qui n’était en réalité qu’une misérable échauffourée, la vanité des Brésiliens le considérait comme le triomphe militaire le plus brillant.
Il en est des nations jeunes comme des jeunes gens ; leur vanité est en raison inverse de leur capacité ; elles ont pour leurs premiers succès militaires plus de passion qu’elles n’en devraient avoir, et comme elles regardent à travers un prisme auquel l’ardeur et l’enthousiasme impriment leurs vives couleurs, les plus légères réflexions, quoique suggérées par une critique froide et impartiale, attirent de leur part des sentimens de mépris et de dédain, et valent à celui qui les fait, une haine que rien ne saurait calmer.
C’est à ce sentiment, plutôt qu’à des passions allumées par le souvenir de l’oppression politique, qu’il faut attribuer l’animosité rancunière, qui est un trait caractéristique des dispositions des colonies émancipées envers leurs mères-patries.
Dans la circonstance où nous nous trouvions, nos auditeurs prouvaient d’une manière peu équivoque par la compression de leurs lèvres et le froncement de leurs sourcils, la rage et le désappointement qu’ils éprouvaient, en nous entendant raconter une affaire sur laquelle nous ne partagions pas leur avis. Au ministère de la police, on nous reprocha notre affection pour la cause royaliste, et le ministre lui-même nous remit un bulletin de l’affaire, conçu dans les termes les plus ampoulés. Il nous donna gravement l’assurance que l’histoire considèrerait cette actions comme une seconde bataille de Marathon. Je pensais que cette gasconnade ferait tressaillir l’ombre de Miltiade ; mais il n’y a point de raisonnement possible avec le préjugé enté sur l’ignorance. Nous laissâmes par conséquent Son excellence se repaître des créations de son imagination, et nous prîmes congé d’elle.
Le lendemain, nous sortîmes de bonne heure, pour garnir nos porte-feuilles de quelques esquisses des scènes magnifiques des environs. Nous travaillions assidûment depuis quelque temps, lorsque nous fûmes interrompus par l’arrivée de quatre ou cinq officiers en négligé militaire. L’un d’eux, que je trouvai un peu en avant des autres, s’approcha de nous, et nous demanda d’un air très-hautain ce que nous faisions, et sans attendre notre réponse, il ajouta : « Ignorez-vous I’ordonnance qui défend positivement aux étrangers de lever des dessins du port et de ses fortifications » - « Il faut assurément que vous soyez bien jeune dans le service, répondit mon compagnon, un peu piqué de ce ton de hauteur, ou bien votre coup-d’œil militaire., vous eût empêché de faire une observation aussi absurde. Ce point est sans doute très-favorable pour esquisser le paysage qui nous environne ; mais c’est le dernier que nous eussions choisi pour faire une reconnaissance militaire du port. » Sans paraître faire attention à la réplique ironique de mon ami, l’étranger nous questionna sérieusement sur notre nom, notre pays et notre profession. Nous lui répondîmes sur tous. ces points, nous ajoutâmes que nous étions arrivés de San Salvador la veille au soir. A ces mots, il descendit de cheval s’assit sur un banc à quelque distance de nous. La conversation devint alors vive et animée ; il témoignait la plus sérieuse anxiété à l’égard de tout ce qui avait trait aux opérations militaire devant San-Sa1vador ; écoutant avec une attention profonde tous les détails que nous lui donnions, et nous interrompant par une exclamation qui portait l’empreinte d’une extrême présomption, lorsqu’il lui semblait que nous représentions sous des couleurs trop favorables la position des royalistes.
Il paraissait tourner en ridicule l’idée des prétendus renforts qu’on enverrait à la mère-patrie. Nous lui dîmes qu’il n’existait pas le plus léger doute à cet égard, puisque ces renforts étaient arrivés à San-Salvador, dans la matinée même de notre départ. « Du reste, ajouta mon compagnon, pourvu que l’on parvienne à jeter des vivres dans la place, la garnison pourra s’y maintenir, éternellement contre la canaille rassemblée au dehors. »
Je n’oublierai jamais l’indignation subite qui s’empara alors du jeune officier ; ses yeux jetaient des flammes ? et ses moustaches s’agitaient de colère. « De la canaille ! s’écria-t-il » amèrement ; c’est pourtant une semblable canaille qui força deux fois dans l’Amérique septentrionale les vieilles armées de l’Angleterre à mettre bas les armes ! C’est une canaille qui, sur l’autre partie de ce continent, vient de conquérir l’indépendance du pays, après une lutte sanglante et opiniâtre ! Et cette canaille, dont vous parlez si légèrement, achèvera, avant peu, l’œuvre glorieuse qu’elle a entreprise. Dans l’ orgueil de votre art ; et animés du véritable esprit de corps vous ne voyez des élémens de succès militaires que dans l’organisation et la discipline des armées, et non dans l’esprit d’indépendance et de liberté qui peut animer des hommes, etc. » Nous rejetâmes cette imputation, et déc1arâmes que nous étions vivement portés pour un nouvel ordre de choses qui arracherait une si belle portion du globe à la domination de la métropole, et donnerait un développement rapide à ses richesses immenses et variées. La colère de l’étranger parut alors se calmer, car il nous parla sur-le-champ des privations que nous avions pu éprouver. Il voulut voir nos esquisses, nous donna des éloges gracieux, et nous indiqua avec complaisance les noms des divers sites où nous trouverions de beaux sujets pour nos pinceaux ; il nous salua ensuite cordialement, monta à cheval, et disparut.
Nous ne pûmes nous empêcher de rire de cette aventure, et cependant, lorsque ce jeune officier partit, nous crûmes remarquer en lui quelque chose qui nous intéressait vivement. Il était grand, d’une tournure élégante, et avait, dans sa physionomie, quelque chose de vif et de grave, que relevaient encore les boucles noires de sa chevelure. L’air de hauteur qu’il avait pris d’abord, disparut bientôt, et nous y vîmes succéder une franchise et une brusquerie de manières vraiment aimables, qui nous captivèrent insensiblement. Son langage était rapide, compréhensif, et vraiment supérieur dans la discussion ; sa conversation seule montrait une longue habitude de l’observation et du raisonnement.
Le lendemain, au point du jour, nous entendîmes le son des cloches et le bruit de l’artillerie. Toute la popu1ation de la capitale fut sur pied de bonne heure ; elle souhaitait ardemment d’assister à la cérémonie imposante du couronnement. Tout était couleur de rose, excepté le temps, qui manifestait assez nettement quelques préjugés anciens en faveur de la cause royale ; car la pluie tombait par torrens. Ce ne fut pas sans difficultés que nous parvîmes à nous faire jour à travers la foule, et que nous pûmes prendre, dans l’église, les places qui avaient été assignées aux officiers anglais. Je n’ai pas besoin de décrire la cérémonie : c’était la pompe glorieuse d’une parade militaire, unie à la magnificence du culte catholique, aux concerts d’une musique brillante, et aux fumées de l’encens ; on entendait les acclamations de tout un peuple, et l’on voyait se déployer tout le luxe usité en pareille occasion.
Au milieu des émotions que produisait sur nous ce spectacle imposant, nous fûmes tout à coup frappés, mon compagnon et moi, d’un étonnement qui neutralisa toutes nos autres sensations ; car nous reconnûmes sur-le-champ, dans l’empereur don Pédro, notre intéressant étranger de la veille.
Nous rencontrâmes souvent l’empereur dans nos excursions ; il nous rendit toujours gracieusement notre salut. Une fois, il nous arrêta, et nous demanda, avec le sourire sur les lèvres, si nous avions fait quelques additions à notre porte-feuille. La manière peu honorable dont mon ami lui avait parlé des troupes brésiliennes, ne lui laissa, aucune impression fâcheuse ; il lui fit donner, peu de temps après, un poste élevé dans l’armée [1].
[modifier] II
… Le soir du sacre de l’Empereur, on donna un grand gala à l’Opéra. Tout ce que la capitale renfermait de beauté et de noblesse s’y trouva rassemblé. L’Opéra de Saint-Joao est un bâtiment élégant et spacieux ; mais on remarquait plus de patriotisme que de bon goût dans les décors. Je ne me rappelle pas d’avoir jamais vu une réunion plus brillante que celle que présentait la salle de spectacle.
Les femmes, resplendissantes de diamans qui surpassaient à peine l’éclat de leurs yeux noirs et expressifs ; les uniformes des militaires, couverts d’étoiles et de rubans, et surtout la magnificence éblouissante de la loge impériale, qui occupait presque tout le devant de la salle, produisaient un ensemble d’une grandeur imposante. L’Empereur et sa famille arrivèrent de bonne heure. Il fut reçu, à son entrée, par un cri de joie et d’enthousiasme parfaitement ecrasanto ; de toutes les parties de la salle, on faisait pleuvoir sur lui des couronnes de laurier. On interrompit la pièce à différentes reprises, pendant qu’on récitait dans les loges des louanges poétiques, si extravagantes de style et de sentimens, qu’on aurait cru assister à l’apothéose de l’Empereur. Je m’attendais bien à quelque chose de semblable ; mais quand je vis des senoritas des familles les plus nobles se présenter à l’invitation du parterre, sans se laisser intimider par les regards du public, et chanter, con amore, quelques stances de l’air national, je regrettai de voir sacrifier, même sur l’auter du patriotisme, le plus bel attribut des femmes, la modestie. Il ne faut cependant pas mettre trop d’empressement à blâmer les filles du Brazil ; nées sous un soleil brûlant, leur ame même se ressent de l’influence de ses rayons…
J’observais la figure de l’Empereur pendant cette scène ; il me semblait que j’y remarquais un air d’impatience inquiète et hautaine, un désir de se soustraire aux éloges exagérés dont il était l’objet. A côté de lui était assise la tendre fleur de la belle Autriche. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds faisaient un élégant contraste avec la noire chevelure et les physionomies rembrunies de ses dames d’honneur. Une teinte de mélancolie profonde se répandait sur ses traits charmans. En la regardant quelques instans, on aurait cru, à son air rêveur, que ses pensées la transportaient bien loin, sur les rives du Danube, dans les lieux chéris de son enfance ; mais le mouvement dédaigneux de ses lèvres autrichiennes, indice de son ennui mal déguisé, montrait qu’elle n’était pas inattentive à ce qui se passait autour d’elle. La jeune reine de Portugal, intéressante enfant de trois ans, paraissait seule, de toute la famille impériale, prendre plaisir aux amusemens de la soirée, et en témoigna son contentement par toutes les marques d’une joie naïve.
Des fêtes, des revues, des processions, se succédèrent d’une manière si rapide, qu’enfin je commençais à croire que la politique du nouveau gouvernement, semblable à celle des empereurs romains, pouvait s’expliquer par les deux mots panem et circenses. Je désirais ardemment un moment de calme ; car tant que l’esprit public fut tenu dans un état d’excitation continuelle, il me devint impossible de juger comment pourrait s’établir le nouvel ordre des choses. Enfin, le jour si long-temps souhaité arriva ; les braves gens de la capitale, accablés de fêtes, tombèrent dans un épuisement complet, semblable à celui qui suit un fort accès de fièvre ; l’arrivée de lord Cochrane les réveilla de cet assoupissement. Sollicité par l’Empereur, le brave marin quitta le service du Chili, et doubla le cap Horn, pour arracher à la domination européenne la dernière portion de l’Amérique méridionale. Le lendemain de son arrivée, sa Seigneurie fit hisser son pavillon, comme lord haut amiral du Brazil, à bord du Pedro primeiro, et mit pied à terre au milieu d’un salut général des forts et des vaisseaux de guerre. Les Braziliens coururent en foule recevoir leur libérateur. Dans leur enthousiasme, rien ne leur paraissait impossible sous un commandant si expérimenté. Hélas ! que la faveur populaire est inconstante et de courte durée ! Celui dont l’habileté et l’intrépidité sans égale terminèrent glorieusement cette lutte, celui dont le nom seul arrêta la révolution des provinces du nord, et préserva l’intégrité de l’empire, fut forcé, par un acte de la plus odieuse injustice, à se retirer du service, et avec une précipitation telle, que, dans l’ignorance des faits, on pourrait lui attribuer des motifs qui ne doivent pas s’imputer à un homme d’honneur.
Il existe peu de rapports de société entre les étrangers et les habitans du Brazil. Mon compagnon et moi cependant, nous fûmes assez heureux pour nous faire présenter à plusieurs familles, qui nous reçurent avec beaucoup de bonté et d’hospitalité ; mais aussi on nous ennuyait à mourir par de longues dissertations sur des questions abstraites, on passait en revue toutes les constitutions politiques qui ont figuré sur la scène du monde depuis Solon jusqu’à nous. Cette fureur de disputer était portée à un tel point, qu’on nous arrêtait dans les rues, et on nous forçait, au risque de recevoir un coup de soleil, d’entendre une série de nouveaux axiomes politiques, développés dans une constitution improvisée. Vainement nous objections, quand (chose rare !) on nous laissait prononcer un mot, qu’il y avait une distance immense entre la théorie et la pratique, entre les généralités et les détails ; on nous répondait que la marche des lumières rendait toute innovation possible. La curiosité me portait souvent à entrer chez les apothicaires, lieu ordinaire de réunion pour ces réformateurs. Jamais je n’ai vu un tableau plus triste du fanatisme politique. Le bruit des débats, la violence et les gestes des orateurs rappelaient d’une manière plaisante les discussions de Gilblas avec les logiciens. Ce fut dans une de ces assemblées qu’un patriote s’attira, de la part d’un militaire, une correction personnelle, pour une pasquinade qu’il s’était permise contre l’Empereur. L’histoire nous fournit plus d’un exemple des effets importans qui viennent des causes les plus légères. On aura de la peine à croire, cependant, que quelques coups de canne renversèrent la constitution, et faillirent plonger l’empire dans une guerre civile. Cet outrage à la personne d’un citoyen paisible, comme on l’appelait, excita l’indignation générale. L’armée, jusqu’alors objet d’orgueil, d’admiration, et des plus belles espérances fut assimilée aux gardes prétoriennes, don Pèdre à Tibère ou à Néron. Les cortès entretenaient la flamme par des émissaires. Depuis sa réunion, cette assemblée, toute démocratique, se montrait disposée à restreindre la prérogative de l’Empereur ; elle ne laissa pas échapper cette occasion. Elle dénonça l’affaire, comme l’avant-coureur du despotisme militaire, déclara la constitution en danger, s’établit en permanence, et pour comble de hardiesse ordonna à l’Empereur de se retirer avec l’armée à dix lieues de la capitale.
Don Pèdre se trouvait au palais de Saint-Chrestorao, à une lieue de la ville, quand ce décret de l’assemblée législative éclata sur lui, comme un coup de foudre. Il n’y avait pas de milieu à suivre ; l’empire, sa vie même, dépendaient de la décision d’un moment. Dans cette position critique, il ne convoqua point de conseil ; avec l’énergie calme de son caractère, il contempla l’orage sans s’en effrayer, et sauva son trône par une admirable fermeté. Trois ou quatre régimens d’infanterie, et quelques troupes de cavalerie et d’artillerie, se trouvaient casernés dans le voisinage. Les réunir, les haranguer, se mettre à leur tête et marcher contre l’assemblée, fut pour l’Empereur une affaire aussi rapidement exécutée que conçue.
On connut promptement dans la ville la détermination de Pèdre. Une sensation indéfinissable de crainte se répandit chez les Braziliens ; les rues étaient désertes, un silence pareil à celui de la mort régnait de tous côtés. Un groupe d’officiers anglais, avec toute la diablerie de leur âge et de leur profession, restait seul spectateur de la scène qui allait avoir lieu. Bientôt le bruit des tambours et les pas mesurés de l’infanterie se firent entendre. La colonne de troupes déboucha par la rue principale, s’avança au pas accéléré et se forma en ligne sur la place où était située la chambre des cortès. Don Pèdre marchait en tête avec son état-major et une escorte peu nombreuse. La contenance de l’Empereur annonçait une froide détermination. En passant près de nous, il nous rendit notre salut avec affabilité. Il s’arrêta ensuite devant le palais, plaça des détachemens dans toutes les rues voisines, et fit pointer quatre pièces d’artillerie contre l’entrée principale. Ces arrangemens terminés, il envoya son aide-de-camp, le général Moraes, dissoudre l’assemblée, et déclarer la constitution abolie.
Les cortès s’étaient trompées profondément sur le caractère de leur prince. Croyant surprendre le lion dan sa tanière, il le trouvèrent préparé au combat ; la décision prompte et inattendue de l’Empereur les consterna. Les pas du général interrompirent seuls le silence de la chambre, naguère si bruyante. Il entra, et annonça avec une voix de tonnerre la volonté de son maître. Le président seul conserva toute sa présence d’esprit ; il se leva avec dignité, déclara don Pèdre et l’armée traîtres à la patrie, et ordonna avec force au général de s’éloigner de l’enceinte sacrée de l’assemblée, que violait sa présence en armes. Celui-ci, pour toute réponse, montra la place remplie de soldats. L’assemblée se dispersa. On s’empara à leur sortie de quatre des principaux agitateurs, parmi lesquels se trouvèrent le premier ministre et son frère. On les transporta à bord d’un vaisseau qui fesait voile pour la France, et avant que le soleil du lendemain eût éclairé l’horizon, les rivages de leur patrie avaient disparu à leurs yeux.
L’incertitude, le soupçon, s’emparèrent alors de tous les esprits ; mon séjour à Rio m’accabla de sa monotonie. J’avais vu le premier acte de l’indépendance, je voulus retourner à San-Salvador, pour assister à la dernière scène du drame de la domination portugaise. J’éprouvai beaucoup de difficultés à partir ; un blocus rigoureux interceptait tous les vaisseaux faisant voile pour les provinces du nord. Dans cet état de choses, le capitaine d’un vaisseau de guerre français m’offrit poliment le passage. Le temps qui s’écoula à bord du Rusé fut pour moi un temps de plaisirs. Il y a quelque chose de si intéressant dans un vaisseau de guerre, c’est comme un monde en miniature. Je m’occupais à comparer, autant qu’il était en mon pouvoir, l’ensemble de la discipline française avec celle de notre pays. Un ordre parfait régnait partout ; on exerçait tous les jours l’équipage aux canons et à l’exercice. J’ai cru observer cependant plus de théorie que de pratique dans les manœuvres, et les officiers s’empressaient eux-mêmes de profiter de l’expérience de leurs voisins. Je fus frappé surtout de l’extrême docilité de l’équipage et de l’absence de ces fortes mesures de correction si nécessaires à notre service. J’en fis la remarque au capitaine ; il me répondit en souriant qu’il pouvait tout obtenir d’eux, hors le silence. L’équipage était entièrement composé de Provencaux, qui passent, même en France, pour être un peu bavards. A l’entrée du port San Salvador, le commandant les assembla, et leur montrant trois frégates anglaises mouillées dans la rade : « Enfans, dit-il, les Anglais vous regardent ! » Cet appel à l’orgueil national fut électrique ; le vaisseau, jeta l’ancre au milieu du plus grand silence[2].
[modifier] III - Siège de San-Salvador
— L’étendard portugais flottait encore sur les murs de San-Salvador. En regardant cette bannière si connue de la victoire, mon ame ne pouvait se défendre d’un sentiment de tristesse. Je réfléchissais sur l’instabilité de toutes les grandeurs humaines, et je cherchais à prévoir, avec un sentiment d’amertume et d’anxiété, le moment où peut-être des revers semblables viendraient arrêter le cours des hautes destinées de ma patrie. Qu’il était changé l’aspect de cette baie magnifique ! La nature brillait encore, au milieu des horreurs de la guerre, de la vivacité des couleurs, qui n’appartiennent qu’aux régions des tropiques ; mais les nombreux vaisseaux qui voguaient autrefois sur les eaux profondes du golfe, la multitude de barques qui, par leur blancheur éclatante, embellissaient sa vaste étendue, et portaient dans l’intérieur les fruits de la civilisation européenne, tout avait disparu. Lors qu’on abordait au rivage, la scène devenait plus sombre. Les quais, où régnait naguère tant de mouvement et d’activité, où retentissaient les cris sauvages et discordans de la population nègre, n’étaient plus qu’une solitude immense et silencieuse. La partie inférieure de la ville semblait presque déserte ; sur la place de l’Opéra, je rencontrai un groupe d’officiers, leur visage portait l’empreinte du découragement ; ils se répandaient en plaintes amères contre le gouverneur, qui, par son indolence, avait laissé échapper sans retour l’occasion d’agir. Les détails du siége de San-Salvador n’offrent rien d’intéressant, même pour les militaires. On voyait des deux côtés une patience à toute épreuve contre les maux et les privations de la guerre, plutôt qu’une lutte opiniâtre et sanglante. La ville, bien fortifiée par la nature et par l’art, et que défendait une garnison nombreuse composée de vétérans, regardait d’un œil de mépris toute tentative que les soldats grossiers et indisciplinés du Brazil pourraient faire pour l’enlever d’assaut. Dès l’origine, le général royaliste aurait pu tout chasser devant lui, s’il se fût avancé hardiment dans l’intérieur, où ne se trouvait aucune force capable de lui résister. Alors il eût frappé de terreur les ennemis de la cause royale, mis un terme aux incertitudes de ceux qui attendaient l’évènement pour se décider, et ce qui eût été plus important encore, il eût fourni à ses nombreux partisans l’occasion de se déclarer en sa faveur. S’il avait adopté une marche plus ferme il eût arrêté, pour quelques années, celle de l’indépendance ; mais il resta inactif derrière les murs e la ville, et laissa la famine, les maladies, et tout ce qui détruit le moral d’une armée, exercer librement leurs ravages. La conduite du commandant de la flotte était encore plus inexplicable. II se trouvait infiniment plus fort que lord Cochrane, et cependant, chose inouïe ! il laissait Sa Seigneurie maintenir avec deux vaisseaux un blocus rigoureux. Si une sortie énergique eût été convenablement dirigée, elle eût non-seulement détruit la flotte brazilienne, mais bloqué sans obstacle le port de Rio-Janeiro ; et cependant ces vaisseaux portugais restèrent à l’ancre dans la baie. Triste exemple de faiblesse, si ce n’est de trahison. Lord Cochrane au contraire, déployant la plus grande activité, essaya de détruire, dans une attaque nocturne, la flotte royaliste. Sir Thomas Hardy, commandant l’escadre anglaise en station dans ces parages, avait averti l’amiral portugais de se tenir en garde contre la tactique audacieuse de son adversaire, et lui avait indiqué combien il la redoutait lui-même, en se portant avec ses vaisseaux à une distance de six ou sept milles, pour être hors de la portée du canon, en cas d’attaque. Ce qu’il avait prévu arriva quelques nuits après : profitant d’une obscurité profonde, lord Cochrane s’engagea seul avec son propre vaisseau, le Pédro, au milieu de vingt-trois vaisseaux de guerre, protégés par des forts et des batteries ; il était au moment d’aborder le vaisseau amiral, dont la prise eût décidé du sort du reste de la flotte, lorsque le vent tourna subitement, et sauva l’escadre royaliste.
La misère des habitans était au comble ; on cédait des esclaves d’une grande valeur pour les sommes les plus modiques, parce qu’on était hors d’état de les nourrir ; les alimens les plus grossiers étaient vendus au poids de l’or. Dans ces tristes conjonctures, le gouverneur prit le seul parti qui lui restait ; il était rigoureux, mais la nécessité le justifiait : ce -fut d’envoyer à l’ennemi toutes ses bouches inutiles. On accorda un délai de trois jours pendant lesquels près de six mille vieillards, femmes et enfans, quittèrent San-Salvador. La pluie, qui tombait par torrens, aggravait cette scène d’horreur, et le plus grand nombre de ceux qui sortirent de la ville, les femmes surtout, élevées dans l’indolence voluptueuse du climat des tropiques, n’échappèrent aux horreurs de la guerre, que pour devenir la proie d’une fièvre dévorante, occasionnée par la fatigue et l’intempérie de l’air.
Ce fut le 15 ou le 16 mai que les Braziliens, fatigués de leur système de temporisation, ou encouragés par ceux qui avaient abandonné la ville, résolurent de faire une tentative énergique. Nous les vîmes de bonne heure, très distinctement, se ranger en ordre sur la lisière du bois où ils étaient campés. A environ 600 yards des lignes, ils se déployèrent, et se formant en ordre de bataille, marchèrent avec intrépidité. Ce fut un beau moment pour les troupes européennes ; pendant dix mois entiers, on les avait tenues derrière les murs de la forteresse, constamment harcelées par l’ennemi. Elles voyaient alors les Braziliens à leur portée, et dans leurs transports, elles firent entendre les cris d’une cruelle joie. Un terrible feu de mitraille et de mousqueterie arrêta les Braziliens dans leur marche. Une seconde décharge porta la mort dans leurs rangs, et la baïonnette fit le reste : en un clin d’œil, ils furent culbutés et repoussés jusqu’à leur camp. Aucun n’osa depuis croiser la baïonnette contre un soldat royaliste : ce fut le dernier effort.
Voyant qu’il n’avait plus de provisions que pour 60 jours, le gouverneur convoqua un conseil de guerre, dans lequel on résolut d’évacuer la place, et de partir pour l’Europe ; les malades, les blessés, et les gros bagages, furent embarqués. Dans la nuit du 1er juin, les troupes quittèrent leurs lignes, le lendemain elles étaient toutes à bord. L’évacuation ne fut marquée par aucun excès, et le plus grand honneur en rejaillira toujours sur les soldats portugais.
L’aurore du 20 juin parut couverte d’un voile funèbre ; toute la nature semblait plongée dans le deuil ; le soleil ne brillait point à l’Orient ; aucun souffle n’agitait le feuillage des arbres ; la vaste étendue de la baie était unie et silencieuse comme un lac ; le drapeau portugais qui, jusqu’au dernier moment, avait flotté sur le fort Do-Mar, ne se déployait plus à la brise matinale ; il tenait son mât étroitement embrassé, comme s’il eût senti que l’instant de leur séparation était arrivé ; on voyait les tristes adieux d’amis, la séparation déchirante des parens dont le cœur était brisé. Je ne pouvais m’empêcher de sympathiser avec ces hommes qui allaient quitter pour toujours des possessions dont ils jouissaient depuis long-temps, possessions dont la valeur était immense, et qui rappelaient tant d’idées d’honneur et de gloire nationale.
Vers onze heures, le vent commença à souffler, et le dernier vaisseau de l’escadre royaliste eut bientôt franchi le banc ; alors je sortis de la ville pour être témoin de l’entrée triomphale des Braziliens. Nous rencontrâmes leur avant-garde à un quart de lieue environ : je n’ai jamais vu une pareille troupe de misérables ; ils se précipitaient vers San-Salvador sans ordre ni discipline. A leur extérieur, je m’étais imaginé que leur entrée serait le signal d’excès révoltans ; mais il n’en fut pas ainsi.
Pendant mon séjour dans cette ville, je fus témoin de scènes dans lesquelles on aurait eu peine à reconnaître les actes d’un chef qui se donne le titre de raisonnab1e. Je ne sais combien de temps j’y serais resté encore, si une fièvre opiniâtre ne m’avait forcé d’aller respirer l’air du pays natal….
Ce fut dans une belle soirée qu’après une absence de sept ans, je mis de nouveau le pied sur le sol anglais, à Douvres. Lorsque, penché sur la fenêtre de l’hôtel, je contemplai autour de moi tous les traits caractéristiques d’un gouvernement régulier et d’une civilisation avancée, lorsque je regardai les officiers de la garnison et les formes gracieuses des femmes de mon pays, qui, appuyées sur leurs bras, respiraient l’air du soir sur l’esplanade, je m’écriai involontairement avec le poète :
-
- A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! [3]