Sur la Lune

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Sur la Lune
UN RÉCIT FANTASTIQUE
1893




Sommaire


I[modifier]

Je m’étais réveillé et, tout en me prélassant dans mon lit, je pensais à ce que je venais de voir en rêve : j’avais rêvé que je me baignais et, comme nous étions en hiver, il me semblait particulièrement agréable d’imaginer une baignade estivale.

Il est temps de se lever !

Je m’étire, je me soulève... Que je me sens léger ! Être assis ou rester debout ne me demande aucun effort. Qu’est-ce à dire ? Est-ce que je rêve toujours ? Je sens que je me tiens debout avec une facilité particulière, comme si j’étais plongé dans l’eau jusqu’au cou : mes pieds touchent à peine le plancher.

Mais où est donc l’eau ? Je ne la vois pas. J’agite les bras : je n’éprouve aucune résistance.

Je dois rêver ! Je frotte mes yeux : toujours la même chose.

C’est bizarre !

Il faut cependant que je m’habille !

Je déplace les chaises, ouvre les armoires, en tire des vêtements, soulève différentes choses, et je ne comprends rien !

Est-ce que ma force aurait augmenté ? Pourquoi tout est-il devenu si léger ? Pourquoi est-ce que je soulève des objets que, naguère, je ne pouvais même pas déplacer ?

Ces jambes, ces bras, ce corps, ce ne sont pas les miens ! [...] [1]

D’où vient cette puissance que j’ai dans les bras et dans les jambes ?

Ou bien est-ce une force quelconque qui me tire vers le haut, ainsi que tous les objets, et facilite mon travail ? Mais alors, comme elle tire fort ! Encore un peu, et il me semble que je serai entraîné vers le plafond.

Pourquoi est-ce que je saute au lieu de marcher ? Quelque chose me tire du côté opposé à la pesanteur, tend mes muscles, me fait faire un bond.

Je ne peux résister à la tentation, et je saute.

J’ai eu l’impression de m’être élevé assez lentement et d’être redescendu aussi lentement.

Je reprends avec plus de force et, d’une assez grande hauteur, je promène mes regards sur la chambre... Aie ! Je viens de me cogner la tête contre le plafond. Les pièces sont pourtant hautes. Je ne m’y attendais pas. Il faut que je fasse attention.

Le cri que j’ai poussé a réveillé mon ami. Je le vois remuer, puis, peu après, sauter à bas de son lit. Je ne vais pas décrire son étonnement, qui était semblable au mien. La même scène dont, il y a quelques instants, j’avais été l’acteur, se déroula devant moi. J’éprouvais un grand plaisir à voir ses yeux exorbités, ses poses grotesques et la vivacité peu naturelle de ses mouvements. Je m’amusais à l’entendre pousser des exclamations qui ressemblaient beaucoup aux miennes de tout à l’heure.

Lorsque mon ami, qui était physicien, fut un peu revenu de son étonnement, je lui demandai de répondre à la question suivante : qu’est-il arrivé, nos forces avaient-elles augmenté, ou était-ce la pesanteur qui avait diminué ?

L’une comme l’autre, mes suppositions étaient également surprenantes, mais il n’y a pas de chose que l’homme ne commence à considérer avec indifférence, après s’y être habitué. Mon ami et moi, nous n’en étions pas encore là, mais nous commencions déjà à ressentir le désir de connaître les causes.

Mon ami, habitué à l’analyse, ne fut pas long à se débrouiller dans cette multitude de phénomènes qui avaient étourdi et embrouillée mon esprit.

― Avec un dynamomètre, dit-il, nous pouvons mesurer notre force musculaire et vérifier si elle a augmenté ou non. Tiens, regarde, je prends appui avec mes pieds contre ce mur et je tire le crochet du dynamomètre. Tu vois, il marque 80 kg : ma force est toujours la même. Tu peux en faire autant, et tu te rendras compte que tu n’es pas devenu Hercule.

― Il m’est difficile de te donner raison, car les faits te contredisent. Veux-tu m’expliquer comment cela se fait que je soulève le bord de cette bibliothèque qui pèse 800 kg au moins ? J’ai d’abord cru qu’elle était vide, mais quand je l’ai ouverte, j’ai vu que pas un livre n’y manquait. Explique-moi par la même occasion le saut de plus de trois mètres en hauteur que j’ai fait.

― Tu soulèves de lourdes charges, tu sautes haut et tu te sens léger non parce que tu as plus de force, ― cette hypothèse est réfutée par le dynamomètre, ― mais parce que la pesanteur a diminué. Tu peux d’ailleurs t’en rendre compte avec ce même dynamomètre. Nous allons voir de combien la pesanteur a diminué.

Disant cela, il ramassa le premier poids qui lui était tombé sous la main, c’était celui de 6 kg, et l’accrocha au dynamomètre.

― Regarde, poursuivit-il, jetant un coup d’œil sur l’instrument. Un poids de 6 kg n’en pèse qu’un. La pesanteur est donc devenue six fois plus faible.

Et il ajouta après avoir réfléchi un instant :

― Exactement la même gravité qu’à la surface de la Lune, ce qui est dû à son faible volume et à la faible densité de sa substance.

― Tiens, dis-je dans un grand éclat de rire, ne serions-nous pas sur la Lune, par hasard ?

― Même si c’est le cas, répondit le physicien d’un ton badin, je n’y vois pas trop de mal, car un tel miracle, s’il est possible, peut se reproduire dans le sens inverse, c’est-à-dire que nous regagnerons nos pénates.

― Attends, trêve de plaisanteries ! Et si nous allions peser un objet quelconque avec une balance ordinaire ? La diminution de la pesanteur serait-elle visible ?

― Non, parce que l’objet est diminué en poids autant de fois que le poids mis sur le plateau de la balance. De sorte que l’équilibre n’est pas rompu, en dépit du changement de la pesanteur.

― Je comprends.

J’essaie tout de même de casser un bâton dans l’espoir de découvrir une augmentation de ma force, mais j’échoue piteusement, bien que le bâton ne soit pas trop gros et, hier encore, ait craqué dans mes mains.

― Ah, quel entêté ! Laisse cela ! dit mon ami. Pense plutôt que maintenant le monde entier est probablement bouleversé par ces changements.

― Tu as raison, répondis-je, en jetant le bâton, j’ai tout oublié : j’ai oublié l’existence des autres hommes, et j’ai envie, autant que toi, de leur faire part de mes impressions.

― Que sont devenus nos amis ? N’y a-t-il pas eu d’autres perturbations ?

J’avais déjà ouvert la bouche, relevé le rideau (les rideaux étaient baissés la nuit pour que le clair de lune n’empêche pas de dormir) afin d’échanger quelques paroles avec un voisin, mais je fis précipitamment un bond en arrière. Quel horreur ! Le ciel était plus noir que la plus noire des encres !

Où était la ville ? Où étaient les hommes ?

C’était un pays fantastique, inimaginable, tout inondé de soleil.

N’avions-nous pas été réellement transportés sur une planète déserte ?

Tout cela, je l’avais pensé, incapable de dire un mot, proférant seulement une sorte de mugissement.

Mon ami s’élança vers moi, me croyant pris de malaise, mais je lui montrai la fenêtre. Il y jeta un regard et resta figé, lui aussi. Si nous ne nous sommes pas évanouis, c’est uniquement grâce à la faible pesanteur qui empêchait un afflux excessif du sang au cœur.

Nous regardâmes autour de nous.

Les rideaux étaient toujours baissés, dérobant à nos yeux ce qui nous frappait. L’aspect habituel de la chambre et des objets qui s’y trouvaient nous calma.

Se serrant timidement l’un contre l’autre, d’abord, nous relevâmes seulement le bord des rideaux puis les tirâmes l’un après l’autre, et, enfin, décidâmes de sortir pour voir ce ciel funèbre et les environs.

Bien que nos pensées fussent absorbées par ce qui nous attendait dehors, nous nous rendions compte de certaines choses. Ainsi, lorsque nous traversions nos hautes et vastes pièces, nous devions faire avec une extrême prudence usage de nos muscles, sinon la semelle glissait inutilement sur le plancher, ce qui, d’ailleurs, ne risquait pas d’entraîner la chute, comme cela aurait eu lieu sur de la neige mouillée ou de la glace. En même temps, le corps rebondissait sensiblement. Lorsque nous voulions nous imprimer un rapide mouvement horizontal, il nous fallait d’abord se pencher sensiblement en avant, comme le fait un cheval qu’on oblige à mettre en marche un chariot trop chargé. Mais cela en avait seulement l’air, car, en fait, tous nos mouvements étaient extrêmement légers. Descendre l’escalier degré par degré, que c’est ennuyeux ! Marcher pas à pas, que c’est lent ! Bientôt, nous abandonnâmes toutes ces simagrées bonnes pour la Terre, mais ridicules ici. Nous apprîmes à nous déplacer au galop. Nous nous mîmes à descendre et à monter en sautant dix marches et davantage, comme les collégiens les plus écervelés, ou bien, parfois, nous ne faisions qu’un seul bond pour franchir l’escalier ou sautions par la fenêtre. Bref, la force des circonstances nous fit adopter les manières des animaux sauteurs, tels que grillons des champs et grenouilles.

Après avoir ainsi folâtré dans la maison, nous sautons dehors et courons dans la direction d’une des plus proches montagnes.

Le Soleil était éblouissant et semblait bleuâtre. En se couvrant les yeux avec les mains pour les protéger contre le Soleil et les environs qui brillaient d’une lumière intense, on pouvait voir des étoiles et des planètes, bleuâtres, elles aussi, pour la plupart. Ni les unes ni les autres ne scintillaient, ce qui les faisait ressembler à des clous à tête d’argent qu’on aurait enfoncés dans cette voûte noire.

Et voilà la Lune, le dernier quartier ! Elle, elle ne pouvait pas ne pas nous surprendre, car son diamètre semblait à peu près trois ou quatre fois plus grand que celui de la Lune que nous voyions auparavant. En outre, elle brillait d’un éclat plus fort que celle qu’on voit en plein jour voguer, tel un petit nuage blanc, au-dessus de la Terre. Il règne un silence absolu, le temps est radieux, le ciel est sans nuages. On ne voit ni animaux, ni plantes. Un désert sous une voûte d’une monotonie désespérante et un Soleil bleu et mort. Pas un lac, pas une rivière, pas une goutte d’eau ! S’il y avait au moins un trait blanchâtre de l’horizon, cela indiquerait la présence des vapeurs, mais l’horizon est aussi noir que le zénith !

Pas de vent qui fait onduler les herbes et balancer les cimes des arbres sur la Terre. On n’entend pas les grillons chanter dans les champs. On n’aperçoit ni oiseaux, ni papillons multicolores. Il n’y a que des montagnes, de terribles et hautes montagnes dont les sommets privés de neige ne brillent pas. Pas un flocon de neige nulle part. Des vallées, des plaines, des plateaux... Que de pierres y sont amoncelées, des noires et des blanches, des grandes et des petites, mais elles sont toutes pointues, brillantes, non arrondies, non émoussées par la vague qui n’a jamais roulé ici, n’a jamais batifolé avec elles dans un bruit joyeux, ni peiné sur elles !

Mais voici un endroit tout à fait uni, bien qu’un peu ondulé : on n’y voit pas un caillou, rien que des crevasses qui rampent de tous les côtés, comme des serpents. Le sol est dur, en pierre. Nulle trace d’humus mou, ni de sable, ni d’argile.

Un tableau lugubre ! Même les montagnes sont dénudées, impudemment dévêtues, car nous ne les voyons pas noyées dans la brume légère, bleuâtre, ce léger voile que l’air jette sur les montagnes terrestres et les objets éloignés. Des paysages sévères, d’une netteté surprenante. Et les ombres ! Ah, quelles ombres ! Et que la transition de l’ombre à la lumière est brusque. Il manque les passages graduels auxquels nous sommes tellement habitués, et que seule peut donner l’atmosphère. Même le Sahara aurait fait figure de paradis comparé à ce que nous voyons ici. Nous regrettons ses scorpions, ses sauterelles, ses sables soulevés par le vent, sans parler déjà de sa rare et chétive végétation et de ses dattiers... Mais il fallait songer au retour. Le sol était glacial et dégageait un tel froid que nous avions les pieds gelés, bien que le Soleil tapât dur. D’une façon générale, nous éprouvions une désagréable sensation de froid, semblable à celle qu’éprouve un homme qui se chauffe devant la cheminée et n’arrive pas à se réchauffer parce qu’il fait trop froid dans la pièce : d’agréables vagues de chaleur parcourent son corps, incapables pourtant de chasser les frissons.

Sur le chemin du retour, nous nous réchauffions en faisant des bonds avec une légèreté de chamois par-dessus des tas de pierres hautes de quatre mètres. C’étaient des granits, des porphyres, des syénites, des cristaux de roche et différents quartz transparents et opaques, ainsi que la silice, autant de roches volcaniques. Par la suite, nous aperçûmes des traces d’activité volcanique.

Nous voilà arrivés !

Dans la chambre, on se sentait bien. La température égale nous disposait à reprendre de nouvelles expériences et à discuter de ce que nous avions vu et aperçu. Il était évident que nous nous trouvions sur une planète où il n’y avait pas d’atmosphère.

S’il y avait un gaz, les étoiles scintilleraient. S’il y avait de l’air, le ciel serait bleu et les montagnes lointaines, enveloppées d’une brume légère. Mais comment respirions-nous et nous entendions-nous l’un l’autre ? Cela, nous ne le comprenions pas. De nombreux phénomènes prouvaient l’absence d’air et de gaz quel qu’il fût. C’est ainsi que nous n’arrivons pas à allumer un cigare et que, sous l’impression du moment, nous avions gâché un tas d’allumettes. Un sac étanche de caoutchouc s’aplatissait sans le moindre effort, ce qui ne serait pas arrivé s’il renfermait quelque gaz. A en croire les savants, c’est sur la Lune qu’on observe cette absence de gaz.

― Ne serons-nous pas sur la Lune ?

― As-tu remarqué que, d’ici, le Soleil ne semble ni plus grand, ni plus petit que vu de la Terre ? Ce phénomène ne peut s’observer que de la Terre ou de son satellite, car ces corps célestes se trouvent presque à la même distance du Soleil. Vu d’autres planètes, il doit sembler plus grand ou plus petit : ainsi, de Jupiter, l’angle du Soleil est cinq fois plus petit, de Mars, d’une fois et demie, mais de Vénus, au contraire, il est d’une fois et demie plus grand : sur Vénus, le Soleil chauffe deux fois plus, et sur Mars, deux fois moins. Telle est la différence, si l’on prend les deux planètes les plus proches de la Terre. Or, sur Jupiter, par exemple, le Soleil chauffe vingt-cinq fois moins fort que sur la Terre. Nous ne voyons rien de semblable ici, bien que nous soyons abondamment pourvus de goniomètres et d’autres appareils de mesure.

― Oui, oui, nous sommes sur la Lune, tout le prouve.

― Même la dimension de la Lune que nous avons vue sous forme d’un nuage et qui est probablement la planète que nous avons quittée à notre insu, le prouve aussi. Dommage que nous ne puissions maintenant voir ses taches, son portrait et déterminer définitivement le lieu où nous nous trouvons. Attendons la nuit.

― Dis donc, fis-je remarquer à mon ami, tu prétends que la Terre et la Lune sont à la même distance du Soleil ? A mon avis, il y a pourtant une différence sensible. Elle est, autant que je sache, égale à trois cent quatre-vingt mille kilomètres.

― Oui, je dis presque, car ces trois cent quatre-vingt mille ne représentent qu’un quatre centième de la distance au Soleil, répliqua le physicien. Or, un quatre centième peut être négligé.


II[modifier]

Comme je suis las, et non tant physiquement que moralement ! J’ai une envie irrésistible de dormir. Mais que dit la montre ? Nous nous sommes levés à six heures, il est cinq heures maintenant, onze heures ont donc passé. Pourtant, à en juger d’après les ombres, le Soleil n’a presque pas bougé. Ainsi, l’ombre projetée de cette montagne escarpée qui n’arrivait pas à notre maison, reste toujours dans la même position et l’ombre de la girouette touche toujours la même pierre...

C’est une nouvelle preuve de ce que nous sommes sur la Lune.

En effet, elle tourne si lentement autour de son axe. Ici, la journée doit durer environ quinze de nos jours, ou trois cent soixante heures, et la nuit dure autant. Pas très commode, cela ! Le Soleil empêche de dormir. Je me souviens d’avoir éprouvé la même chose lorsque j’ai dû passer plusieurs semaines dans des régions polaires : le Soleil ne quittait pas le ciel et je m’ennuyais énormément. Cependant, il y a une différence. Ici, le Soleil se déplace lentement, mais dans le même sens, tandis que là-bas, son mouvement est rapide, il décrit un cercle toutes les vingt-quatre heures au-dessus de l’horizon.

Là-bas comme ici, On peut employer le même moyen, c’est-à-dire fermer les volets.

Mais les montres sont-elles exactes ? D’où vient cette différence entre la montre de poche et l’horloge à balancier ? La première marque cinq heures, tandis que l’horloge n’indique que neuf heures et quelque. Laquelle des deux est exacte ? Qu’a-t-il donc, ce balancier ? Pourquoi oscille-t-il si lentement ?

Cette horloge doit retarder.

La montre de poche ne peut marcher mal, car son balancier est mû non par la pesanteur, mais par l’élasticité du petit ressort d’acier qui est toujours la même, sur la Terre comme sur la Lune.

Je peux le vérifier sur-le-champ, en me tâtant le pouls. J’avais soixante-dix coups à la minute. Maintenant, j’en ai soixante-quinze. Un peu plus que d’ordinaire, mais cela peut s’expliquer par l’excitation nerveuse due à la situation extraordinaire et à de fortes impressions.

D’ailleurs, il y a encore une possibilité de vérifier l’heure : la nuit, nous verrons la Terre qui tourne sur elle-même en vingt-quatre heures. C’est la meilleure horloge, et infaillible !

Malgré la somnolence qui nous accable, mon physicien ne peut se retenir de régler l’horloge. Je le vois décrocher le long balancier, le mesurer exactement et le raccourcir six fois ou presque. Bien que raccourci, le balancier a un mouvement, lent, pas autant cependant que quand il était long. Après cette petite modification, l’horloge s’accorde avec la montre de poche.

Enfin, nous nous couchons et nous nous couvrons de légères couvertures qui semblent ici impondérables.

Les oreillers et les matelas ne servent presque à rien. Il semble qu’ici on pourrait dormir à même les planches.

Je cherche vainement à chasser l’idée qu’il est encore tôt pour se coucher. Ah, ce Soleil, ce temps ! Ils sont figés, comme toute la nature lunaire.

Mon camarade cesse de me répondre, je m’endors aussi.

Un réveil joyeux. On se sent parfaitement dispos et on a une faim de loup. Jusqu’à présent, l’émotion nous avait privés de l’envie ordinaire de prendre de la nourriture.

J’ai soif ! Je débouche la carafe. Qu’est-ce que c’est que cela, l’eau se met à bouillir. Pas trop fort, mais elle bout quand même. Je tâte la carafe de crainte de me brûler. Non, l’eau est seulement tiède. Elle n’est pas agréable à boire.

― Eh bien, physicien, qu’en dis-tu ?

― Ici, le vide est absolu, aussi l’eau bout-elle sans être retenue par la pression de l’atmosphère. Laisse-la bouillir un peu, ne bouche pas la carafe ! Dans le vide l’ébullition finit par la congélation. Mais ne la laissons pas se congeler. Assez ! Verse-en dans le verre et bouche la carafe, autrement il va s’en évaporer beaucoup.

Les liquides coulent lentement, sur la Lune.

Dans la carafe, l’eau s’était calmée, dans le verre elle continuait à s’agiter, mais de moins en moins.

Le peu d’eau qui était resté dans le verre se transforma en glace, mais celle-ci s’évaporait et sa masse diminuait.

Comment allons-nous déjeuner, maintenant ?

Le pain et les autres aliments plus ou moins consistants se mangeaient assez facilement, quoique séchant vite s’ils n’étaient pas renfermés dans une caisse hermétique. Ainsi, le pain se transforma en pierre, les fruits se ratatinèrent et devinrent assez durs. Mais leur peau retenait toujours une certaine humidité.

― Ah, cette habitude de manger chaud ! Comment faire ? Ici, impossible d’allumer du feu, rien ne brûle : ni bois, ni charbon, ni allumettes.

― Et si l’on se servait du Soleil ? On fait bien cuire des œufs dans le sable brûlant au Sahara !

Les marmites, les casseroles et les autres récipients furent bientôt transformés de manière que leurs couvercles s’appliquassent bien et fortement : remplis de ce qui convient selon les règles culinaires, tous, ils furent exposés en tas au soleil. Puis, nous rassemblâmes toutes les glaces qui se trouvaient dans la maison et les disposâmes de façon que la lumière solaire réfléchie par elles tombât sur les marmites et les casseroles.

Une heure ne s’était pas écoulée que nous pouvions déjà manger des mets bien cuits, bien dorés.

Mais oui ! Avez-vous lu Mouchot ? Eh bien, sa popote solaire perfectionnée ne valait pas grand chose en comparaison ! Hâblerie, vantardise ? Comme vous voudrez. Vous pouvez expliquer ces paroles présomptueuses par notre appétit dévorant, qui nous aurait fait manger avec délices les choses les plus répugnantes.

Mais il y avait un inconvénient : il fallait faire vite. J’avoue que nous nous sommes étouffés et étranglés plus d’une fois. On le comprendra aisément, si je dis que la soupe bouillait et se refroidissait non seulement dans nos assiettes, mais même dans nos gosiers, nos œsophages et nos estomacs. Si vous traîniez un peu, votre soupe se transformait en glace.

Je m’étonnais de voir nos estomacs intacts. La pression de la vapeur les dilatait fameusement.

De toute façon, nous n’avions pas faim et nous étions assez tranquilles. Nous ne comprenions pas comment nous vivions sans air, comment nous-mêmes, nôtre maison, notre cour, notre jardin et nos réserves de vivres et de boissons dans les caves et les greniers s’étaient trouvés transférés de la Terre sur la Lune. Nous avions même quelque doute. Nous pensions : ne serait-ce pas un songe, un rêve, une diablerie ? Et pourtant, nous nous faisions à notre situation et la considérions avec un sentiment mêlé de curiosité et d’indifférence : l’inexplicable ne nous étonnait pas, l’idée que nous pouvions mourir de faim seuls et malheureux ne nous venait même pas à l’esprit.

C’est le dénouement de notre aventure qui vous apprendra d’où venait cet incroyable optimisme.

Si l’on faisait un petit tour après le repas ? [...]

J’emmène mon compagnon.

Nous voilà dans notre vaste cour entourée d’une clôture et de dépendances. [...]

Dans la cour, le sol est ordinaire, terrestre, mou. Et cette pierre, que fait-elle donc ici ? On pourrait s’y cogner. Allons, jetons-la par-dessus la clôture. Hardi ! Que sa grosseur ne nous effraie pas ! Et voilà la pierre, qui pèse environ une tonne. Soulevée d’un commun effort elle est passée par-dessus la clôture. Nous l’entendons tomber avec un bruit sourd sur le sol pierreux de la Lune. Le bruit nous parvient non par air, mais par la voie souterraine : le choc ébranle le sol, puis notre corps et les os du conduit auditif. C’est ainsi que nous entendions le plus souvent les chocs produits par nous.

― N’est-ce pas ainsi que nous entendons l’un l’autre ?

― C’est peu probable ! Le son ne résonnerait pas comme dans l’air.

La légèreté des mouvements fait naître une forte envie de grimper, de sauter.

Ah, la douce époque de l’enfance ! Je me revois escalader des toits, grimper sur des arbres comme les chats... C’était agréable !

Et les sauts à qui mieux mieux par-dessus une corde ou des fossés ! Et la course pour un prix ! Je m’y adonnais avec passion.

Et si l’on faisait comme au bon vieux temps ? Je n’avais pas beaucoup de force, surtout dans les bras. Je sautais et je courais assez bien, mais il m’était difficile de grimper à une corde ou à une perche.

Je rêvais d’avoir une grande force physique pour rendre la pareille à mes ennemis et récompenser mes amis. Un enfant est comme un sauvage. Maintenant, ces rêves de muscles vigoureux me semblaient ridicules. Mais mes désirs nourris avec tant d’ardeur se réalisaient ici : grâce à la pesanteur lunaire, infime, mes forces avaient en quelque sorte sextuplé.

De plus, je n’avais pas à surmonter maintenant le poids de mon propre corps, ce qui augmentait davantage l’effet de la force. Qu’est-ce que c’était ici qu’une haie pour moi ? Pas plus qu’un seuil ou qu’un tabouret que je pouvais enjamber sur la Terre. Eh bien ! Pour vérifier cette idée, nous quittâmes le sol et, sans prendre d’élan, volâmes par-dessus la haie. Puis, nous fîmes un bond et passâmes même par-dessus un hangar, mais il nous avait fallu pour cela prendre notre élan. Et la course donc, quel plaisir ! Les jambes semblaient avoir des ailes. Nous allions maintenant courir à qui arriverait le premier. Au galop !

À chaque coup de talon, nous franchissions plusieurs mètres, notamment dans le sens horizontal. Stop ! La cour a été traversée en une minute : environ 1 000 mètres, c’est la vitesse d’un cheval de course [2].

Nous nous livrâmes à des mesures : à un galop pas trop rapide, nous nous élevions à trois mètres environ au-dessus du sol, et parcourions à peu près dix mètres et plus, selon la vitesse de la course.

― Et maintenant, un peu de gymnastique !

Tendant à peine nos muscles, et même à l’aide du seul bras gauche, pour nous amuser, nous grimpâmes à la corde.

Hum, cela vous donne le frisson : 12 mètres au-dessus du sol ! Vous avez toujours l’impression de vous trouver encore sur cette lourdaude de Terre ! La tête vous tourne légèrement.

Le cœur défaillant, je me décidais à sauter le premier. Je me précipitai. Aie ! Je venais de me faire légèrement mal aux talons. J’aurais dû prévenir mon ami, mais je l’incitai perfidement à sauter. Levant la tête, je lui criai :

― Allons, saute, tu ne te feras pas mal !

― Inutile de me monter la tête, mon vieux, je sais parfaitement qu’un saut d’ici est égal à un saut d’un mètre cinquante de hauteur sur la Terre. Évidemment, j’aurai un petit coup aux talons.

Mais le voici qui lâche la corde. Sa chute est lente, surtout au début. Elle dure quelque cinq secondes en tout.

Pendant ce laps de temps, on peut réfléchir à pas mal de choses.

― Eh bien, physicien ?

― Rien, sauf le cœur qui bat.

― Vite, dans le jardin ! On va grimper sur les arbres, courir dans les allées !

― Tiens, pourquoi les feuilles y sont-elles encore mouillées ?

La verdure était fraîche. Elle protégeait contre le Soleil. De hauts tilleuls et de hauts bouleaux. Tels des écureuils, nous sautions et grimpions sur des branches pas très grosses et elles ne se cassaient pas. Cela ne m’étonnait pas, car ici nous ne pesions pas plus lourd que de grosses dindes.

Nous glissions au-dessus des buissons, entre les arbres, et notre mouvement nous rappelait le vol. Oh, c’était très amusant ! Qu’il était facile ici de garder son équilibre ! Vous chancelez sur une branche, vous êtes près de tomber, mais le penchant vers la chute est si faible et la déviation de l’équilibre est si lente qu’il suffit du moindre mouvement de bras ou de jambe pour le rétablir.

Et maintenant, au large ! L’énorme cour et le jardin étaient trop petits. Nous parcourûmes d’abord un endroit plat. Nous tombions sur des fossés pas très profonds d’une largeur d’une vingtaine de mètres.

Dans notre élan, nous passions au-dessus comme des oiseaux. Mais voici une montée, qui commençait, faible d’abord, puis, de plus en plus rapide. Ah, qu’elle était raide ! J’avais peur de m’essouffler.

Crainte inutile : à grands pas rapides, nous gravîmes aisément la pente. La montagne était haute, et même ici, dans la légère Lune, nous finîmes par nous fatiguer. Nous nous assîmes. Tiens, c’était assez moelleux ! Pourquoi cela ? Les pierres ne se seraient-elles pas ramollies ?

J’en pris une grosse et je la frappai contre une autre. Des étincelles jaillirent.

Après le repos, ce fut le retour.

― Quelle est la distance jusqu’à la maison ?

― Pas très grande maintenant, quelque 400 mètres.

― Pourrais-tu jeter une pierre aussi loin ?

― Je ne sais pas, je vais essayer.

Nous ramassâmes chacun une pierre anguleuse, pas très grosse. Alors, qui la jettera le plus loin ?

La mienne dépassa l’habitation. C’était parfait. En suivant sa trajectoire, je craignais fort qu’elle ne cassât une vitre.

― Et la tienne ?… Encore plus loin !

Le tir semblait ici assez intéressant : les balles et les boulets devaient être portés à des centaines de kilomètres dans le sens horizontal et vertical.

― Est-ce que la poudre agira dans ces conditions ?

― Les explosifs doivent fonctionner dans le vide avec plus de force encore que dans l’air, car ce dernier ne fait que s’opposer à leur dilatation. Quant à l’oxygène, ils n’en ont pas besoin, en renfermant toute la quantité nécessaire.


III[modifier]

Nous arrivâmes chez nous.

― Je vais verser un peu de poudre sur l’appui de la fenêtre éclairé par le Soleil, dis-je. Tu dirigeras dessus le foyer d’un verre grossissant. Tu vois le feu… une explosion, bien que sans bruit. Une odeur familière qui disparaît instantanément.

― Tu peux tirer. Mais n’oublie pas de mettre la cartouche : la loupe et le Soleil remplaceront le choc du chien.

― Plaçons le fusil verticalement pour, après explosion, récupérer la balle près d’ici.

Une flamme, un faible bruit, un léger tremblement du sol.

― Où est donc la bourre ? m’écriai-je. Elle doit être à proximité, bien qu’elle ne dégage pas de fumée.

― La bourre est partie avec la balle et je crois qu’elle la suit de près, car seule l’atmosphère l’empêche sur la Terre d’accompagner le plomb. Mais ici, même le duvet tombe et fonce vers le haut avec la même impétuosité que la pierre. Prends ce brin de duvet qui sort de l’oreiller, et moi, je prends une bille de fonte. Tu peux lancer ton duvet et en toucher un but, même lointain, aussi bien que moi avec ma bille. Étant donné cette pesanteur, je jetterai la bille disons à la distance de quatre cents mètres environ, toi, tu peux envoyer ton duvet à la même distance. Il est vrai que tu ne tueras pas avec, et qu’en le lançant, tu ne sentiras même pas que tu lances quelque chose. Et maintenant, lançons nos projectiles de toutes nos forces, qui ne sont pas trop différentes, et vers le même but, tiens, vers ce granit-là.

Nous vîmes le duvet dépasser légèrement la bille de fonte, comme s’il était entraîné par une forte rafale.

― Mais qu’est-ce qui se passe ? Trois minutes se sont écoulées depuis le coup de feu, et la balle n’est pas encore retombée ? demandai-je…

― Attends deux minutes, elle sera sûrement là, répondit le physicien.

En effet, à peu près au bout du temps indiqué, nous ressentîmes un léger tremblement du sol et aperçûmes la bourre qui ressautait non loin de nous.

― Et où est donc la balle ? Ce serait le petit flocon d’étoupe qui aurait produit le tremblement ? dit-je étonné.

― La balle se sera échauffée jusqu’à l’incandescence à la suite du choc et des gouttelettes se seront dispersées dans toutes les directions.

Après avoir cherché tout alentour, nous trouvâmes effectivement plusieurs minuscules grains de plomb qui avaient probablement fait partie de la balle disparue.

― Elle a été bien longue à faire ce trajet ! A quelle hauteur a-t-elle pu s’être élevée ? demandai-je.

― À soixante-dix kilomètres environ. Elle le doit à la faible pesanteur et à l’absence de résistance de l’air.

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L’esprit et le corps fatigués exigèrent le repos. Quelles que fussent les conditions sur la Lune, les sauts immodérés se faisaient sentir. Nos vols étant d’une assez longue durée, nous ne tombions pas toujours sur nos pieds et nous nous blessions. En quatre à six secondes de vol, nous pouvions non seulement observer les lieux environnants d’une hauteur convenable, mais encore accomplir des mouvements avec les bras et les jambes. Cependant, nous n’arrivions pas à faire à notre guise des culbutes dans l’espace. Plus tard, nous apprîmes à nous communiquer simultanément un mouvement de progression et un mouvement de rotation. Nous tournions alors dans l’espace jusqu’à trois fois. Il est excitant d’éprouver ce mouvement, mais il est aussi intéressant de le voir en spectateur. Ainsi, j’observais longtemps ceux de mon physicien qui, sans avoir aucun appui, ni le sol sous ses pieds, se livrait à de nombreuses expériences. Il faudrait tout un livre pour les décrire.

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Nous avions dormi huit heures à peu près.

Il commençait à faire de plus en plus chaud. Le Soleil s’était levé et cuisait même moins fort, couvrant une superficie moindre du corps, mais le sol chauffé ne dégageait plus de fraîcheur. [...]

Il était temps de prendre des mesures de précaution. Nous commencions à nous rendre compte que nous serions rôtis avant midi.

Que faire ?

Nous avions différents projets.

― On peut passer plusieurs jours dans la cave, mais il est impossible de garantir que le soir, c’est-à-dire dans quelque deux cent cinquante heures, la chaleur n’y pénètre pas ; car la cave n’est pas assez profonde. De plus, ce sera ennuyeux d’être privé de toutes les commodités et de rester enfermé.

Évidemment, il est plus facile de supporter l’ennui et les incommodités que de se rôtir.

Mais ne vaudrait-il pas mieux choisir une crevasse assez profonde ? Installons-nous y pour passer le reste de la journée et une partie de la nuit dans une fraîcheur agréable.

C’est beaucoup plus amusant et plus poétique que la cave.

Où l’homme ne va pas se fourrer quand la nécessité l’y pousse !

Eh bien, va pour une crevasse. Plus le soleil sera ardent et plus bas nous y descendrons. Après tout, une profondeur de plusieurs mètres est suffisante.

Nous prendrons des parasols, des vivres dans des caisses et des fûts soigneusement fermés, jetterons nos pelisses sur nos épaules, elles pourront nous servir en cas de chaleur ou de froid excessif. D’ailleurs, ici, leur poids ne nous pèsera pas.

Quelques heures s’écoulèrent encore, pendant lesquelles nous pûmes prendre un repas, nous reposer et bavarder un peu sur la gymnastique dans la Lune et les merveilles qu’auraient fait ici les acrobates terrestres.

Il n’était plus possible de s’attarder : la chaleur était infernale. Dehors, au moins dans les endroits exposés, le sol pierreux était tellement chauffé que nous devions attacher à nos semelles des lamelles de bois assez épaisses.

Dans notre hâte, nous avions laissé tomber la vaisselle de verre et de terre cuite, mais elle est restée intacte, tellement la pesanteur était faible.

J’ai failli oublier de parler du sort de notre cheval, transporté ici avec nous. Ce malheureux animal, s’étant échappé au moment où nous voulions l’atteler au chariot, avait couru d’abord plus vite que le vent, en faisant des culbutes et en se cognant, puis, sans avoir su tenir compte de la force d’inertie et sans avoir eu le temps de contourner un bloc de pierre qui se trouvait sur son chemin, s’était brisé contre. La chair et le sang s’étaient congelés d’abord, puis s’étaient desséchés.

À propos, deux mots au sujet des mouches. Incapables de voler, elles ne faisaient que des sauts, de quarante centimètres au moins.

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Ainsi, après avoir pris tout ce dont nous avions besoin, chargés d’un fardeau énorme, ce qui nous amusait beaucoup, car, quelle que fût la chose que nous portions, elle semblait vide et mince ; après avoir fermé les portes, les fenêtres et les contrevents pour que la maison chauffe moins et souffre moins de la température élevée, nous partîmes à la recherche d’une crevasse ou d’une caverne.

Pendant nos recherches, nous avons été frappés par les brusques changements de température : les endroits éclairés depuis longtemps par le Soleil dégageaient une chaleur de fournaise. Nous nous hâtions de les traverser, nous prenions la fraîcheur et nous nous reposions à l’ombre projetée par quelque grosse pierre. Il y faisait tellement frais que si nous avions tardé, nous eussions pu nous servir utilement de nos pelisses. Mais ces endroits n’étaient pas sûrs non plus. Le Soleil allait passer de l’autre côté et éclairer la place où il y avait de l’ombre et de la fraîcheur. Nous le savions et nous cherchions une crevasse où le Soleil, bien que présent, n’arriverait pas à chauffer trop les pierres pour un bref espace de temps.

Voici une crevasse dont les parois tombent presque à pic. On n’en voit que la partie supérieure, le trou est noir et semble sans fond. Nous fîmes le tour de l’ouverture et trouvâmes une descente en pente douce qui conduisait probablement à l’enfer même. Nous avançâmes encore de quelques pas, mais les ténèbres s’étant épaissies, on ne voyait plus rien devant soi. Aller plus loin nous semblait effrayant et risqué. Nous nous rappelâmes avoir pris une lampe électrique : les bougies ou les torches étaient ici inutiles. La lumière jaillit et éclaira à l’instant une excavation d’une quarantaine de mètres de profondeur, la descente se trouva commode.

C’était donc ça, ce gouffre sans fond, cet enfer ! Nous fûmes déçus par la petitesse des dimensions.

Son obscurité s’expliquait premièrement par le fait qu’il se trouvait dans l’ombre et que les rayons reflétés par les montagnes et les environs éclairés n’y pénétraient pas à cause de son étroitesse et de sa profondeur. Deuxièmement, par le fait qu’il ne recevait pas de lumière du haut de l’atmosphère, comme cela aurait été le cas sur la Terre où l’on ne trouve dans aucun puits une si grande obscurité.

À mesure que nous descendions, nous cramponnant parfois aux parois, la température baissait, mais pas au-dessous de 15 degrés centigrades. Il paraît que c’était la température moyenne de la latitude où nous nous trouvions. Nous choisîmes une place commode et plate, étendîmes nos pelisses et nous nous installâmes confortablement.

Qu’est-ce encore ? Est-ce la nuit qui est venue ? Couvrant notre lampe de la main, nous regardions le sombre lambeau de ciel et une multitude d’étoiles qui brillaient d’un assez grand éclat au-dessus de nos têtes.

Pourtant, le chronomètre montrait qu’il s’était passé peu de temps depuis notre descente, et que le Soleil ne pouvait pas être couché.

Ah ! Un mouvement maladroit et la lampe était brisée, mais la petite lamelle de charbon continuait à briller et même plus vivement. Si ç’avait été sur la Terre, elle se serait éteinte sur-le-champ, s’étant consumée dans l’air.

Curieux, je la touchai. Elle se cassa et tout sombra dans les ténèbres : nous ne nous voyions plus l’un l’autre, il n’y avait que les bords de la crevasse qui étaient à peine visibles, et une bande longue et étroite d’un ciel noir parsemé d’étoiles.

Il semblait incroyable que nous fussions en plein jour. Je ne pus me retenir : je cherchai une lampe de réserve, je l’allumai et je remontai. Il faisait plus clair et plus chaud. La lumière m’avait ébloui, la lampe semblait éteinte.

Oui, c’était le jour : le Soleil et les ombres étaient les mêmes.

Ah, quelle chaleur ! Je redescendis rapidement.

IV

Faute d’occupations, nous dormions comme des marmottes. Notre trou ne se réchauffait pas. Parfois, nous en sortions, trouvions un bon petit endroit dans l’ombre et observions le cours du Soleil, des étoiles, des planètes et de notre Lune qui, comparée à cette pauvre Lune que vous avez dans votre ciel, était aussi grande qu’une pomme par rapport à une cerise.

Le Soleil se déplaçait presque aussi vite que les étoiles et n’était qu’à peine en retard sur celles-ci, fait qu’on observe aussi depuis la Terre.

La Lune restait tout à fait immobile et n’était pas visible de notre crevasse, ce que nous regrettions beaucoup, car nous trouvant dans l’obscurité, nous aurions pu la contempler avec le même succès que pendant la nuit, qui était encore loin. Dommage que nous n’ayons pas choisi un trou d’où l’on pouvait la voir, mais maintenant c’était trop tard.

Midi approchait. Les ombres cessèrent de se raccourcir : la Lune avait l’aspect d’une mince faucille qui pâlissait de plus en plus à mesure qu’elle s’approchait du Soleil.

La Lune était grande comme une pomme, le Soleil comme une cerise. Pourvu que la cerise ne se cache pas derrière la pomme, pourvu qu’il n’y ait pas d’éclipse !

Ici c’est un phénomène fréquent et grandiose. Sur la Terre, il est rare et insignifiant : une petite tache d’ombre, presque aussi grande que la tête d’une épingle (parfois longue de plusieurs kilomètres, mais n’est-ce pas une tête d’épingle comparée à la grandeur de la Terre) ; trace une bande sur la planète, passant dans le meilleur des cas d’une ville à l’autre, y restant quelques minutes. Ici, l’ombre couvre toute la Lune et souvent, une partie considérable de sa surface, de sorte que l’obscurité complète dure des heures.

À côté du Soleil, la faucille était déjà à peine perceptible. La voilà tout à fait invisible.

Nous sortîmes de la crevasse et nous nous mîmes à regarder le Soleil à travers un verre enfumé.

Ce que nous vîmes ensuite fut fascinant.

On eût dit que, d’un côté, quelqu’un avait écrasé d’un doigt gigantesque sa masse lumineuse.

On ne voyait plus que la moitié du Soleil.

Enfin, sa dernière parcelle disparut et tout plongea dans les ténèbres.

Une ombre énorme se répandit et nous couvrit.

Mais la cécité ne dura pas longtemps : nous vîmes la Lune et une multitude d’étoiles.

Ce n’était pas la même Lune, la faucille, celle-ci avait la forme d’un disque sombre entouré d’un magnifique nimbe pourpre particulièrement éclatant, bien qu’un peu pâle du côté où le reste du Soleil avait disparu.

Oui, je voyais les couleurs de l’aurore que nous avions jadis admirées depuis la Terre.

Les environs étaient empourprés, comme inondés de sang.

Des milliers de gens nous regardaient à l’œil nu et à travers les verres, observant une éclipse totale de Lune. [...]

Alors que nous étions tout à notre chagrin, le nimbe rouge devenait plus régulier et plus beau. Le voici égal sur toute la circonférence de la Lune. C’était en pleine éclipse. Mais voilà que son côté opposé à celui où le Soleil avait disparu, pâlissait et devenait plus clair. Il brillait de plus en plus et prenait l’aspect d’un diamant serti dans une bague rouge.

Le diamant se transforma en un morceau de Soleil, et le nimbe ne fut plus visible. La nuit céda la place au jour et notre torpeur disparut. Nous nous mîmes à parler avec animation.

J’ai dit : « Nous avions choisi un bon petit endroit à l’ombre pour observer le Soleil. » Mais vous pouvez demander : « Comment, tout en étant à couvert, vous observiez le Soleil ? »

Je vais vous répondre : Les endroits ombreux ne sont pas tous froids, de même que ceux qui reçoivent la lumière ne sont pas tous chauds. En effet, la température du sol dépend principalement du temps pendant lequel cet endroit a été chauffé par le Soleil. Ainsi, il y a des endroits qui ne sont exposés au Soleil que depuis quelques heures, ayant été auparavant dans l’ombre. Il est évident que leur température ne peut être élevée, elle est même trop basse. Là où il y a des rochers et des montagnes escarpées qui projettent une ombre, il y a des endroits frais, bien qu’éclairés, et d’où l’on peut voir le Soleil. Il est vrai seulement qu’ils ne se trouvent pas toujours sous la main, et avant qu’on les trouve et qu’on y arrive, on est rudement rôti, même protégé par un parasol. »

Pour plus de commodité, et en partie pour faire un peu d’exercice, nous décidâmes, après avoir aperçu un grand nombre de pierres dans notre trou, de transporter à l’extérieur une quantité suffisante de celles qui n’avaient pas eu le temps de se réchauffer pour en couvrir une surface ouverte de tous les côtés et protéger ainsi nos corps contre la chaleur.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Nous pouvions ainsi toujours sortir au dehors et nous livrer aisément à des observations assis sur un tas de pierres.

Ces pierres pouvaient se réchauffer.

Mais nous pouvions en apporter d’autres car il y en avait beaucoup en bas. Quant aux forces, sextuplées par la Lune, elles ne manquaient pas non plus.

Cela, nous l’accomplîmes après l’éclipse du Soleil, à laquelle nous ne nous attendions pas trop.

Outre cela, aussitôt l’éclipse passée, nous entreprîmes de déterminer la latitude du lieu de la Lune où nous nous trouvions, ce qui n’offrait pas beaucoup de difficultés, compte tenu de l’époque de l’équinoxe (mise en évidence par la récente éclipse) et de la hauteur du Soleil. Ainsi, la latitude du lieu s’avéra égale à 40° nord et nous n’étions pas par conséquent à l’équateur de la Lune.

Ainsi, la moitié de la journée avait passé, c’est-à-dire sept jours terrestres, depuis le lever du Soleil dont nous n’avions pas été les témoins. En effet, le chronomètre indiquait que le temps de notre séjour dans la Lune était égal à cinq jours terrestres. Nous étions donc arrivés sur la Lune tôt dans la matinée, à quarante-huit heures environ. Cela expliquait pourquoi, après notre réveil, nous avions trouvé le sol très froid : il n’avait pas eu le temps de se réchauffer, ayant été très refroidi par une longue nuit qui avait duré quinze jours.

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Nous dormions, nous nous réveillions, et chaque fois nous voyions au-dessus de nous des étoiles toujours nouvelles. En fait, c’était le même ornement familier à la Terre, toujours les mêmes étoiles, seulement le trou étroit qui nous abritait ne nous permettait pas d’en voir à la fois une grande quantité. Elle ne scintillaient pas sur ce fond noir, se déplaçant vingt-huit fois moins vite.

Voici maintenant Jupiter. Ses satellites sont ici visibles à l’œil nu, et nous observons leurs éclipses [3]. Puis l’astre disparaît pour céder la place à l’étoile polaire. La pauvre ! Ici, elle ne joue pas un rôle important. Seule, la Lune ne se penchera jamais sur notre trou, même si nous l’y attendons mille ans. Non, elle n’apparaîtra pas, car elle est perpétuellement immobile. Elle ne sera ranimée que par le mouvement de nos corps sur cette planète. Alors, elle pourra descendre, s’élever et se coucher. Mais nous y reviendrons encore.

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Impossible de dormir tout le temps !

Nous nous mîmes à former des projets.

― La nuit, nous quitterons notre crevasse, mais pas aussitôt après le coucher du Soleil, quand le sol est chauffé au dernier degré, mais quelques dizaines d’heures plus tard. Nous irons jeter un coup d’œil sur notre demeure pour voir ce qui se passe là-bas. Si le Soleil ne nous a pas joué des tours ? Ensuite, nous ferons quelques excursions au clair de Lune. Nous pourrons admirer la vue de la Lune de ces lieux. Jusqu’à présent, nous ne l’avions vue que semblable à un petit nuage blanc. Or, la nuit, elle se présentera à nous dans toute sa beauté, dans toute son éclat et de tous les côtés, car elle tourne vite et se fera voir toute en vingt-quatre heures au plus, c’est-à-dire en une partie insignifiante du jour lunaire.

Notre grande Lune, la Terre, a ses phases comme la Lune elle-même que nous contemplions de loin avec une curiosité mêlée de rêves.

Pour l’endroit où nous sommes, à midi c’est la nouvelle lune ou la nouvelle terre, au coucher du Soleil, le premier quartier, à minuit, la pleine lune, au lever du Soleil, le dernier quartier.

Nous voilà dans un lieu où les nuits et même les jours sont éternellement éclairés par la Lune. Ce n’est pas mal, mais seulement jusqu’au moment où nous restons dans l’hémisphère visible de la Terre. Mais aussitôt que nous avons passé dans l’autre hémisphère, invisible de la Terre, nous nous trouvons privés d’éclairage nocturne. Nous en sommes privés tant que nous restons dans cette malheureuse et en même temps mystérieuse hémisphère. Mystérieuse, elle l’est pour la Terre, car la Terre ne la voit jamais, aussi intrigue-t-elle beaucoup les savants. Malheureuse, parce que ses habitants, si habitants il y a, sont privés d’astre nocturne et d’un spectacle magnifique.

Y a-t-il des habitants dans la Lune ? Comment sont-ils ? Nous ressemblent-ils ? Jusqu’à présent, nous ne les avions pas rencontrés, c’était, d’ailleurs, assez difficile, car nous restions presque à la même place et nous nous occupions beaucoup plus de gymnastique que de sélénographie. Cette partie invisible est particulièrement intéressante. La nuit, son ciel noir est éternellement couvert d’une multitude d’étoiles, menues, télescopiques pour la plupart, car leur doux éclat n’est pas détruit par la multiple réfraction de l’atmosphère et n’est pas éclipsé par la clarté brutale de l’énorme Lune.

N’y aurait-il là-bas d’excavation où des gaz, des liquides, la population lunaire puissent s’accumuler. Tel était le sujet de nos conversations qui nous aidaient à tuer le temps, en attendant le coucher du Soleil et la nuit. Ce coucher du Soleil, nous l’attendions aussi avec impatience. Nous ne nous ennuyions pas beaucoup. Nous n’oubliions pas non plus les expériences avec l’huile dont mon physicien avait parlé auparavant.

Le fait est que nous réussîmes à en obtenir des gouttes de dimensions énormes. Ainsi, les gouttes d’huile, en tombant d’une surface horizontale, atteignaient la grandeur d’une pomme. Celles qui se détachaient d’une pointe étaient beaucoup moins grandes. A travers un orifice, l’huile coulait deux fois et demi plus lentement que sur la Terre dans les mêmes conditions. Les phénomènes capillaires se manifestaient sur la Lune avec une force sextuplée. Ainsi, le long des parois du récipient, l’huile s’élevait six fois plus haut au-dessus du niveau moyen.

Dans un petit verre, elle avait une forme concave presque sphérique.

Nous n’oubliions pas non plus de satisfaire notre appétit. Toutes les six ou dix heures, nous nous réconfortions en buvant et en mangeant.

Nous avions un samovar dont le couvercle était bien vissé, aussi buvions-nous souvent du thé.

Certes, il ne fallait pas songer à y faire bouillir l’eau de la façon ordinaire, car l’air était indispensable pour que les charbons et les copeaux brûlent. Nous le portions donc tout simplement dehors et le couvrions de petits cailloux brûlants. Sans bouillir, l’eau était bientôt prête.

Elle s’échappait avec force du robinet ouvert, sous l’action de la vapeur non équilibrée par le poids de l’air.

Boire ce thé n’était pas particulièrement agréable, on risquait de se brûler, car l’eau jaillissait de divers côtés comme une poudre qui explose.

Aussi, mettant d’avance du thé dans le samovar, le laissions-nous bien se réchauffer, puis nous attendions qu’il se refroidisse, dégagé des pierres chaudes. Nous buvions ainsi un thé tout prêt sans nous brûler les lèvres. Mais même cette boisson relativement froide giclait avec une certaine force en bouillant faiblement dans les verres et dans la bouche comme de l’eau de Seltz.


V

Bientôt le coucher du Soleil.

Nous regardions l’astre toucher le sommet d’une montagne. Sur la Terre, nous aurions observé ce phénomène à l’œil nu. Ici, cela était impossible : vu l’absence d’atmosphère et de vapeurs d’eau, le Soleil n’avait nullement perdu son éclat bleuâtre, ni son pouvoir thermique et lumineux. Sans un verre enfumée, on n’y pouvait que jeter un coup d’œil rapide. Ce n’est pas comme notre Soleil, pourpre et faible au moment du coucher ou du lever !

Il déclinait, mais lentement. Une heure s’était déjà écoulée depuis son premier contact avec l’horizon, mais une moitié n’était même pas encore immergée.

À Pétersbourg ou à Moscou, le coucher ne dure pas plus de cinq minutes. Dans les pays tropicaux, il est de deux minutes environ, et c’est seulement aux pôles qu’il peut persister plusieurs heures.

Enfin, la dernière parcelle du Soleil, semblable à une étoile éclatante, disparut derrière les montagnes.

Mais nulle trace de crépuscule.

Nous voyions autour de nous une multitude de sommets et d’autres parties élevées des environs qui brillaient d’une forte lumière réfléchie.

Cette clarté était tout à fait suffisante pour ne pas être plongé dans les ténèbres durant de nombreuses heures, même si la Lune avait été absente.

Une cime lointaine brilla comme un phare pendant trente heures.

Mais elle aussi, elle finit par s’éteindre.

Seule la Lune et les étoiles nous éclairaient. Or, le pouvoir lumineux des étoiles est insignifiant.

Immédiatement après le coucher du Soleil et même quelque temps plus tard, la lumière réfléchie l’avait emporté sur la clarté de la Lune.

Mais maintenant que le dernier pic de montagne s’est éteint, l’astre des nuits régnait sur la Lune.

Tournons donc nos regards vers lui.

Sa superficie est environ quinze fois plus grande que celle de la Lune terrestre qui, comparée à lui, ferait, comme je l’ai dit, figure d’une cerise mise à côté d’une pomme.

Sa luminosité est cinquante ou soixante fois supérieure à la clarté de la Lune qui nous est familière.

On pouvait lire sans trop de peine : il semblait que ce n’était pas la nuit, mais quelque jour fantastique.

Son rayonnement ne laissait pas voir sans écrans particuliers ni la lumière zodiacale, ni les menues étoiles.

Ah, quel spectacle ! Bonjour, la Terre ! Nos cœurs battaient péniblement, envahis d’amertume et de bonheur. L’âme défaillait, assaillie par des souvenirs.

Qu’elle nous semblait chère et mystérieuse, cette Terre banale et si injuriée autrefois ! Nous la voyions comme à travers un verre bleu clair. Ce verre, c’était l’océan aérien de la Terre.

Nous voyions l’Afrique et une partie de l’Asie, le Sahara, le Gobi, l’Arabie, pays où il ne pleut pas et où le ciel reste éternellement limpide. Vous ne portez pas de taches, vous êtes toujours ouverts aux regards de celui qui vous contemple de la Lune. Mais voilà que ces déserts étaient emportés par la rotation de la Terre.

Des flocons blancs, informes, des bandes, tels étaient les nuages.

La terre ferme paraissait d’un jaune ou d’un vert sale.

Les mers et les océans étaient sombres, mais leurs nuances étaient diverses, ce qui dépendrait de leur degré d’agitation. Là-bas, à cet endroit-là les vagues moutonnent peut-être, car la mer est blanchâtre. Çà et là, les eaux sont cachées par des nuages, qui ne sont pas tous d’une blancheur de neige, bien qu’il y en ait peu qui soient grisâtres : ils doivent être couverts de couches claires supérieures, composées d’une poussière de cristaux de glace.

Deux extrémités diamétralement opposées de la planète avaient un éclat particulier ; c’étaient les neiges et les glaces polaires.

La blancheur du nord était plus pure et avait une superficie plus grande que la blancheur du sud.

Si les nuages restaient immobiles, il serait difficile de les distinguer de la neige. Mais d’autre part, celle-ci se trouve plus au fond de l’océan aérien. Aussi, la couleur bleu clair qui les couvre est-elle plus foncée que celle qui teint les nuages.

Les taches de neige brillantes de petites dimensions, qui nous semblent dispersées à travers toute la planète et même sur l’équateur, sont les sommets des montagnes parfois si hauts que leurs calottes de neige ne les quittent jamais, même dans les pays chauds.

Ce sont là les Alpes qui brillent, et là, les cimes du Caucase, et encore là, la chaîne de l’Himalaya !

Les taches de neige sont plus stables que celles de nuages, mais elles changent, elles aussi, disparaissent et réapparaissent avec les saisons.

Au télescope, on pouvait tout distinguer en détail. Nous ne nous lassions pas de regarder.

C’était le premier quartier : la moitié sombre de la Terre éclairée par une Lune faible se distinguait difficilement et sa lumière était beaucoup plus sombre que la lumière cendrée de la Lune visible de la Terre.

Nous eûmes faim. Mais avant de redescendre dans la crevasse, nous voulûmes savoir si le sol était encore chaud.

Nous descendîmes donc du pavage de pierre que nous avions déjà plusieurs fois renouvelé et nous nous trouvâmes dans une étuve terriblement chauffée. La chaleur se fit aussitôt sentir à travers nos semelles. Nous nous sauvâmes en hâte : le sol ne se refroidirait pas de sitôt [4].

Nous mangeâmes dans notre trou. Ses bords ne brillaient plus, mais le ciel grouillait d’étoiles.

Toutes les deux ou trois heures, nous sortions pour observer la Lune, c’est-à-dire la Terre.

Nous aurions pu la voir tout entière, si ses nuages ne l’avaient pas cachée. Ils restaient obstinément en certains endroits et nous faisaient enrager, bien que nous n’ayons pas perdu l’espoir de voir encore ces régions. Et nous les observâmes en effet dès que le beau temps s’y fut établi.

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Durant cinq jours, nous nous cachâmes dans les entrailles de la Lune, et si nous en sortions, nous n’allions pas trop loin et ne restions dehors qu’un temps très court.

Le sol se refroidissait. Vers la fin du cinquième jour, d’après le temps terrestre, ou vers,le milieu de la nuit, selon le temps lunaire, il se refroidit à tel degré que nous osâmes entreprendre notre voyage à travers la Lune, courir par monts et par vaux. Au fait, nous n’avions encore visité aucune dépression.

Les énormes régions sombres et basses de la Lune sont communément appelées mers, bien que ce soit tout à fait incorrect, car la présence de l’eau n’y est pas décelée. Ne pourrions-nous pas trouver dans ces « mers » et dans des endroits encore plus bas, des traces de l’activité de l’eau, de l’air, de la vie organique, disparus depuis longtemps sur la Lune, à en croire certains savants. Il y a une hypothèse selon laquelle tout cela a existé à une certaine époque, si ce n’est encore maintenant, dans des crevasses et des précipices : l’eau et l’air auraient existé, mais auraient été absorbés au cours des siècles par son sol, s’y étant unis chimiquement. Des organismes auraient aussi existé : une végétation primitive, des coquillages, car là où il y a l’eau et l’air, il y a des moisissures. Or, les moisissures sont le commencement de la vie organique, au moins inférieure.

Quant à mon ami, physicien, il a des raisons de penser qu’il n’y a jamais eu ni vie, ni eau, ni air sur la Lune. S’il y a eu de l’eau, s’il y a eu de l’air, c’est à une température si élevée qu’aucune vie organique n’était possible.

Que mes lecteurs me pardonnent d’avoir exposé cet avis personnel de mon ami, avis qui n’est nullement appuyé par des preuves.

Quand nous aurons fait notre tour du monde, nous verrons qui a raison.

Ainsi, emportant nos affaires qui avaient sensiblement perdu en poids, à cause d’une grande quantité de choses mangées et bues, nous quittâmes la crevasse hospitalière et, nous guidant d’après la Lune, toujours immobile au même endroit de la voûte noire, nous nous dirigeâmes vers la demeure que nous ne tardâmes pas à retrouver.

Les contrevents de bois et les autres parties de la maison et des dépendances bâties avec le même matériau étaient extérieurement carbonisés, ayant subi une action prolongée du Soleil. Dans la cour, nous trouvâmes les débris d’un fût d’eau qui avait éclaté sous la pression de la vapeur : nous l’avions laissé en plein soleil, après l’avoir bouché imprudemment. Certes, il n’y avait plus d’eau : elle s’était évaporée jusqu’à la dernière goutte. Sur le perron, nous découvrîmes des débris de verre, ceux de la lanterne dont la monture était faite d’un métal facilement fusible : évidemment, elle avait fondu et les verres s’étaient brisés en tombant. L’intérieur de la maison avait subi moins de dégâts : les murs épais de la maison l’avait protégé. Dans la cave, tout était intact.

Après avoir pris dans la cave ce qui était nécessaire pour ne pas mourir de faim et de soif, nous entreprîmes un long voyage vers un pôle de la Lune et cet autre hémisphère mystérieux qu’aucun homme n’avait encore vu.

― Et si nous courions après le Soleil, vers l’ouest, poussant progressivement vers un des pôles ? proposa le physicien. Nous pourrions alors faire coup double. Premièrement, atteindre le pôle et l’hémisphère non éclairé par la Lune. Deuxièmement, éviter un froid excessif, car si nous arrivons à suivre le Soleil, nous parcourrons des lieux déjà chauffés par l’astre, c’est-à-dire ceux qui ont une température constante. Nous pourrons la faire monter en dépassant le Soleil et la faire baisser en restant en arrière. C’est d’autant plus avantageux que nous nous approcherons du pôle dont la température moyenne est basse.

― Allons donc, est-ce possible ? ai-je fait remarquer, trouvant bizarres les théories du physicien.

― Très possible, répondit-il. Tiens seulement compte de la facilité de la course sur la Lune et du mouvement lent du Soleil dans le ciel. Le plus grand cercle lunaire est long d’une dizaine de milliers de kilomètres. Pour ne pas être en retard sur le Soleil, il faut que nous parcourions cette distance en trente jours, ou en sept cents heures en langue terrestre. Par conséquent, il faut courir quatorze kilomètres et demi à l’heure.

― Quatorze kilomètres à l’heure sur la Lune ! Je me permets de dédaigner une performance pareille, fis-je.

― Tu vois bien !

― On fera deux fois plus, en se jouant, poursuivis-je, me souvenant de nos prouesses gymnastiques. Et alors, toutes les douze heures, nous pourrons dormir autant d’heures.

― Plus les parallèles se rapprochent du pôle, remarqua le physicien en poursuivant ses explications, et plus ils sont courts. Et comme notre chemin passe justement par ce point, nous pouvons courir de moins en moins vite, sans retarder sur le Soleil. Cependant, le froid polaire ne nous le permettra pas : à mesure que nous avancerons vers le pôle, nous devrons, pour ne pas succomber au froid, nous rapprocher du Soleil, c’est-à-dire traverser les endroits qui, bien que polaires, subissent un éclairage plus prolongé du Soleil. Le Soleil polaire ne s’élève pas très haut au-dessus de l’horizon, aussi le réchauffement du sol est incomparablement plus faible, de sorte que, même au moment du coucher du Soleil, le sol est seulement tiède.

La proximité du pôle nous obligera à pousser vers l’ouest pour pouvoir nous trouver à une température constante.

― Vers l’ouest, toujours vers l’ouest !

Nous glissons comme des ombres, comme des fantômes, en effleurant sans bruit le sol qui dégage une chaleur agréable. La Lune est presque ronde et, de ce fait, diffuse une lumière éclatante, offrant un tableau admirable couvert d’un verre bleu clair dont l’épaisseur semblait augmenter vers les bords, prenant en même temps une teinte plus foncée. A même les bords, on ne distinguait plus ni la terre ferme, ni l’eau, ni la forme des nuages.

Elle tourne maintenant vers nous son hémisphère riche en terre ferme. Dans douze heures, au contraire, elle montrera celui qui abonde en eau, presque le seul Pacifique. Il reflète mal les rayons du soleil. Aussi, s’il n’y avait pas les nuages et les glaces, fort lumineux, la Lune ne brillerait pas avec autant d’éclat que maintenant.

Tout en courant, nous remontons facilement les hauteurs et les redescendons avec une facilité encore plus grande. Parfois, nous plongeons dans l’ombre, d’où l’on voit encore plus d’étoiles. Pour le moment, nous ne rencontrons que des collines peu élevées, mais les plus hautes montagnes ne présentent pas d’obstacles. Ici, la température du lieu ne dépend pas de sa hauteur : les sommets des montagnes sont aussi chauds et libres de neige que les vallées. Les accidents de terrain, les terrasses, les précipices n’effraient pas sur la Lune. Les précipices atteignant 20 à 30 mètres de largeur, nous sautons par-dessus. Et s’ils sont trop importants et inaccessibles, nous cherchons à les contourner ou à les franchir, escaladant des pentes raides et des gradins à l’aide de cordes minces, de piolets, de semelles munies de crampons. Rappelez-vous que notre poids n’exigeait pas de grosses cordes pour nous maintenir, et vous comprendrez tout aisément.

― Pourquoi ne courons-nous pas vers l’équateur, nous n’y avons pas encore été ? fis-je remarquer.

― Rien ne nous empêche de le faire, répondit le physicien.

Et nous de changer de direction.

Nous courions trop vite, aussi le sol devenait-il de plus en plus chaud. Enfin la chaleur fut insupportable : nous étions arrivés dans les lieux plus chauffés par le Soleil.

― Qu’est-ce qui se produira, demandai-je, si nous continuons à courir en dépit de la chaleur à la même vitesse et dans la même direction, vers l’ouest ?

― Dans sept jours terrestres environ de cette course, nous verrons d’abord des sommets de montagnes éclairés par le Soleil et puis l’astre lui-même se levant à l’ouest.

― Est-il possible qu’il se lève là où il se couche ordinairement ? fis-je incrédule.

― Et pourtant, c’est vrai. Si nous étions des salamandres pouvant traverser la flamme, nous pourrions nous assurer de nos propres yeux de ce phénomène.

― Eh bien, est-ce que le Soleil ne fera que se montrer pour disparaître aussitôt, ou est-ce qu’il se lèvera comme d’habitude ?

― Tant que nous filerons sur l’équateur, par exemple, à une vitesse dépassant quatorze kilomètres et demi, le Soleil se déplacera d’ouest en est où il se couchera. Mais il suffirait que nous nous arrêtions pour qu’il reprenne sa course ordinaire et que, relevé de force à l’ouest, il sombre à nouveau derrière l’horizon.

― Et qu’est-ce qui arriverait, si nous nous déplacions juste à quatorze kilomètres et demi à l’heure ? demandai-je.

― Alors, comme au temps de Josué, il s’arrêterait dans le ciel, et le jour ou la nuit ne finirait jamais.

― Et Sur la Terre, est-ce qu’on peut faire aussi tout ça ? insistai-je.

― Oui, à condition que tu sois capable de courir, de rouler ou de voler à la vitesse atteignant environ seize cents kilomètres à l’heure.

― Comment, quinze fois plus vite que la tempête ou l’ouragan ? Ah non, ça, je ne m’en charge pas... Pardon, je ne m’en chargerais pas !

― Hein, tu vois ! Ce qui est possible et même facile à faire ici, là-bas, sur la Terre, ― et le physicien montra du doigt la Lune, ― c’est tout à fait impensable.

Ainsi discutions-nous, assis sur des pierres, car il faisait trop chaud pour courir.

Harassés de fatigue, nous nous endormîmes.

Nous fûmes réveillés par une grande fraîcheur. Sautant alertement sur nos pieds et faisant des bonds de quelque quatre mètres, nous reprîmes notre course à l’ouest, déviant vers l’équateur.

Vous vous souvenez : nous avions établi la latitude de notre maison à 40°. Aussi restait-il encore une assez grande distance jusqu’à l’équateur. Mais ne croyez pas que, sur la Lune, le degré soit aussi long que sur la Terre. N’oubliez pas que la grandeur de la Lune par rapport à celle de la Terre est comme celle d’une cerise par rapport à celle d’une pomme : un degré de latitude lunaire a, pour cette raison, environ trente kilomètres, alors qu’un degré terrestre en a cent onze.

La proximité de l’équateur nous fut d’ailleurs signalée par le fait que la température des gorges profondes, qui présentaient une température moyenne, s’élevait progressivement, pour s’arrêter à 50° Réaumur. Ensuite, elle se mit même à baisser, ce qui indiquait le passage dans l’autre hémisphère.

Notre position exacte, nous la déterminions astronomiquement.

Mais avant d’avoir passé l’équateur, nous avions rencontré beaucoup de montagnes et de mers « sèches ».

La forme des montagnes lunaires est familière aux habitants de la Terre. Ce sont pour la plupart des montagnes rondes avec un cirque au milieu. Or, ce cirque n’est pas toujours vide, n’est pas toujours un cratère récent. Toute une montagne se dresse parfois en son milieu, avec une excavation encore, qui est un cratère plus récent, mais très rarement en activité.

N’est-ce pas ces volcans qui avaient éjecté autrefois les pierres que nous trouvions si souvent ? Je ne leur voyais pas d’autre origine.

Exprès, par curiosité, nous passions devant les volcans en suivant leur bordure et, plongeant nos regards à l’intérieur, nous aperçûmes deux fois une lave étincelante aux vagues changeantes.

Une fois nous vîmes à l’écart, au-dessus du sommet d’une montagne, un haut faisceau de lumière, composé probablement d’un grand nombre de pierres chauffées jusqu’à l’incandescence : le tremblement causé par leur chute arriva jusqu’à nos pieds.

Soit par suite du manque d’oxygène dans la Lune, soit pour d’autres raisons, toujours était-il que nous tombions sur des métaux non oxydés, et des minéraux, l’aluminium le plus souvent.

Les parties déprimées et unies, mers « sèches », étaient, en dépit de l’opinion du physicien, couvertes de traces évidentes, bien que chétives, d’activité neptunienne. Nous nous plaisions dans ces plaines quelque peu poudreuses au contact des pieds. Mais nous courions si rapidement que la poussière restait en arrière et se déposait aussitôt, car le vent ne la soulevait pas et ne nous la jetait pas au visage et au nez. Nous les aimions, car nos pieds endoloris pendant la course à travers les endroits pierreux, s’y reposaient, comme sur l’herbe ou les tapis moelleux. Cette couche alluvionnaire ne pouvait pas entraver notre course, à cause de sa faible épaisseur ne dépassant pas quelques pouces.

De sa main, le physicien m’indiqua le lointain, où je vis une sorte de brasier projetant dans toutes les directions des étincelles rouges qui décrivaient de belles courbes.

D’un accord tacite, nous fîmes un détour pour découvrir la raison de ce phénomène.

Quand nous eûmes accouru à l’endroit, nous vîmes éparpillés des morceaux de fer plus au moins chauffés. Les petits s’étaient déjà refroidis, les gros étaient encore rouges.

― C’est du fer météoritique, dit le physicien, ramassant un morceau refroidi d’aérolithe. Il y en a de semblables qui tombent sur la Terre. J’en ai vu plus d’une fois dans des musées. On leur donne seulement un nom erroné, à ces pierres célestes, ou plutôt ces corps célestes. Surtout ici, dans la Lune où il n’y a pas d’atmosphère, cette appellation est inapplicable. Ici, ils ne sont pas visibles jusqu’au moment où ils heurtent le sol granitique et s’échauffent par suite de la transformation de leur énergie cinétique en chaleur. Sur la Terre, ils sont visibles presque dès l’instant où ils sont entrés dans l’atmosphère, s’y échauffant par le frottement contre l’air.

Après avoir franchi l’équateur, nous décidâmes de pousser à nouveau vers le pôle Nord.

Les rochers et les tas de pierres étaient surprenants. Leurs formes et leur position étaient assez hardies. Sur la Terre, nous n’avions rien de semblable.

Si l’on avait pu les y transplanter, là-bas, c’est-à-dire sur notre planète, ils se seraient infailliblement écroulés. Ici, leurs formes bizarres sont dues à leur faible poids, incapable de les faire choir.

Nous poursuivions toujours notre course rapide, nous approchant de plus en plus du pôle. Dans les gorges, la température ne cessait de baisser. À la surface, nous ne nous en rendions pas compte, car nous rattrapions peu à peu le Soleil. Bientôt nous allions voir son magnifique lever à l’occident.

Nous courions sans trop nous presser : ce n’était pas nécessaire. Pour dormir, nous ne descendions plus dans les crevasses, car nous ne recherchions plus de fraîcheur, nous nous reposions et mangions là où nous nous étions arrêtés.

Nous nous endormions même en marchant, plongeant dans des rêves incohérents. Il ne faut pas s’en étonner ; sachant que des faits analogues se produisent aussi sur la Terre. Ils sont ici d’autant plus possibles du fait que la position verticale équivaut à la position horizontale de chez nous (au point de vue pesanteur).


VI

La Lune descendait toujours plus bas en nous éclairant, aussi bien que les paysages lunaires, tantôt plus fort, tantôt plus faiblement, suivant qu’elle tournait vers nous sa face pleine d’eau ou celle de terre ferme, ou selon le degré auquel son atmosphère était saturée de nuages.

Vint le temps où elle toucha l’horizon et commença à disparaître derrière. Cela signifiait que nous avions atteint l’autre hémisphère, invisible de la Terre.

Quatre heures plus tard à peu près, elle disparut tout à fait, et nous ne voyons plus que quelques sommets éclairés par elle. Mais voici qu’ils s’éteignirent aussi. L’obscurité était magnifique. Dans le ciel, des légions d’étoiles. De la Terre, on ne peut les voir que dans un gros télescope.

Cependant, leur inertie, leur immobilité, bien différente de la fixité du ciel bleu des pays tropicaux, était désagréable. Et ce fond noir était opprimant.

Mais qu’est-ce que cette lueur lointaine ?

Une demi-heure plus tard, nous nous rendîmes compte que c’était la cime d’une montagne. D’autres encore se mirent aussi à luire.

Nous remontions en courant la montagne. La moitié en était éclairée. Là-bas, il y avait encore le Soleil. Mais pendant que nous faisions cette ascension, elle avait plongé dans les ténèbres, et l’astre n’était plus visible.

Cela devait être l’endroit où il se couchait.

Nous accélérions notre allure. Nous volions, comme des flèches lancées d’un arc.

Nous aurions pu ne pas nous presser ainsi. Nous aurions quand même vu le Soleil se lever à l’occident, même si nous avions couru à la vitesse de 5 kilomètres et demi à l’heure, je veux dire, si nous avions marché car ce n’est pas là une course.

Eh bien, non, impossible de ne pas nous hâter.

Et voici la merveille ! L’astre levant brilla à l’occident. Sa dimension augmentait rapidement. On voyait déjà toute une portion de Soleil. Et le voici maintenant tout entier. Il se lève, se détache de l’horizon. Plus haut, toujours plus haut.

Et cependant, tout cela, c’était pour nous qui courions. Quant aux sommets des montagnes qui restaient derrière nous, ils s’éteignaient l’un après l’autre.

Si on n’avait pas vu ces ombres qui avançaient, l’illusion aurait été complète.

― Assez, nous sommes fatigués ! s’écria en plaisantant le physicien en s’adressant au Soleil. Tu peux maintenant aller te reposer.

Nous nous assîmes et attendîmes le moment où le Soleil se couchant de la façon habituelle serait perdu de vue.

― Finie, la comédie !

Après nous être tournés et retournés quelque temps, nous nous endormîmes d’un profond sommeil.

Quand nous nous fûmes réveillés, sans nous presser, à seule fin d’avoir de la lumière et de la chaleur, nous rattrapâmes de nouveau le Soleil et ne le perdîmes plus de vue. Tantôt il se levait, tantôt descendait, restant constamment dans le ciel et ne cessant de nous réchauffer. Quand nous nous couchions, il était assez haut. A notre réveil, ce fripon de Soleil faisait des tentatives pour s’éclipser, mais nous le maîtrisions à temps, le forçant à se relever.

Nous approchions du pôle !

Le Soleil était si bas et les ombres étaient si immenses qu’en les traversant nous avions bien froid. D’une façon générale, le contraste des températures était frappant. Un endroit exposé était tellement chauffé qu’il était impossible de s’en approcher. D’autres, restés à l’ombre durant quinze jours et plus (en temps terrestre), étaient si froids qu’on risquait d’attraper un rhumatisme en les parcourant. N’oubliez pas qu’ici le Soleil, qui se trouve presque à l’horizon, réchauffe les surfaces des pierres (tournées vers les rayons) deux fois plus fort que le Soleil terrestre au zénith. Cela est impossible dans les pays polaires de la Terre, car l’intensité des rayons solaires est absorbée tout entière ou presque par l’épaisseur de l’atmosphère. En outre, parce que, même au pôle, il ne vous éclaire pas aussi obstinément : toutes les vingt-quatre heures, la lumière du Soleil fait le tour d’une pierre.

Vous direz : « Et la conductibilité de la chaleur ? La chaleur de la pierre ou de la montagne doit pourtant s’en aller dans le sol froid et pierreux ? » Parfois cela se produit, quand la montagne ne fait qu’un tout avec le continent. Mais un grand nombre de blocs de granit sont simplement jetés en vrac, malgré leur grosseur, touchant le sol ou d’autres blocs en trois ou quatre points. Par ces points, la chaleur s’en va très lentement, imperceptiblement même. Alors la masse ne cesse de se réchauffer, en présence d’une radiation faible.

Après tout, ce n’était pas les pierres qui rendaient difficile notre avance, mais les vallées très refroidies situées dans l’ombre. Elles nous barraient la route vers le pôle, parce que plus on en approchait, plus ces espaces plongés dans l’ombre étaient vastes et infranchissables.

Si encore les saisons étaient distinctes ! Mais ici, elles sont presque inexistantes : en été, le Soleil ne s’élève pas de plus de 5°, alors que, sur la Terre, cette élévation est cinq fois supérieure.

Et puis, pouvions-nous attendre la venue de l’été qui permettrait tant bien que mal d’arriver au pôle ?

Ainsi, avançant dans la même direction derrière le Soleil et décrivant un cercle ou plutôt une spirale sur la Lune, nous nous éloignions de ce point gelé par endroits avec des pierres chaudes éparpillées partout.

Nous ne désirions ni nous geler, ni nous brûler. Nous nous éloignions constamment... Il faisait de plus en plus chaud... Nous fûmes obligés de perdre le Soleil, de rester en arrière pour ne pas être rôtis. Nous courions dans l’obscurité éclairée faiblement par des crêtes de montagnes. Mais elles finirent par disparaître, elles aussi. Il était plus facile de courir, car nos vivres avaient grandement diminué.

Bientôt on verrait la Lune, que nous avions obligée à se déplacer.

La voici.

Nous te saluons, oh, notre Terre chérie !

Nous fûmes vraiment heureux de la revoir, après une si longue séparation.

Beaucoup d’heures s’écoulèrent encore. Bien que nous n’eussions jamais vu ces lieux et ces montagnes, ils n’éveillaient pas notre curiosité et nous semblaient uniformes. Toutes ces merveilles nous ennuyaient. On était attristé, navré. La vue de cette Terre admirable, mais inaccessible ravivait la douleur des souvenirs, la plaie des pertes irrémédiables. Ah, si nous pouvions au moins atteindre plus vite notre habitation ! Le sommeil nous fuyait. Mais qu’est-ce qui nous attendait là-bas, dans notre demeure ? Des objets familiers, mais inanimés, susceptibles de blesser nos sentiments.

D’où venait cette tristesse ? Auparavant, nous ne l’avions presque pas ressentie. N’était-ce pas l’intérêt de tout ce qui nous entourait, l’intérêt pour le nouveau qui la faisait taire ?

Vite, réfugions-nous dans la maison pour ne pas voir ces étoiles mortes, ce ciel funèbre.

Elle ne devait pas être loin. Elle devait être là quelque part, nous avions déterminé sa position astronomiquement. Mais malgré les données indubitables, nous ne trouvions pas la demeure familière, ni même un paysage, ni une montagne qui auraient dus nous être connus.

Nous allions partout, nous cherchions.

Mais où que nous allions, nous ne la trouvions nulle part.

Navrés, nous nous assîmes et nous nous endormîmes. Nous fûmes réveillés par le froid.

Nous prîmes de la nourriture, dont il ne nous restait pas beaucoup.

Pour ne pas nous geler, nous dûmes courir.

Par malheur, nous ne trouvions pas une seule crevasse où nous puissions nous abriter contre le froid.

Courir de nouveau après le Soleil. Courir, tels des esclaves enchaînés à un char ! Courir éternellement !

Oh, pas tant que cela ! Il ne restait qu’une ration de vivres. Que nous adviendrait-il ensuite ?

La dernière ration fut mangée.

Le sommeil ferma nos yeux. Le froid nous fit nous blottir fraternellement l’un contre l’autre.

Ces crevasses qu’on trouvait partout quand on n’en avait pas besoin, où étaient-elles passées ?

Nous ne dormîmes pas longtemps, un froid encore plus intense nous avait réveillés. Brutal et implacable ! Il ne nous avait même pas laissé dormir trois heures, ne nous avait pas permis de dormir notre content.

Sans forces, affaiblis par l’angoisse, la faim et le froid qui approchait, nous ne pouvions courir avec notre ancienne rapidité.

Nous commencions à succomber au froid !

Le sommeil nous accablait, tantôt moi, tantôt mon ami, et nous nous soutenions l’un l’autre à tour de rôle. Je cherchais à l’empêcher de succomber au sommeil, à ce mortel sommeil, lui, le physicien, qui m’avait révélé le sens de ce terrible, de ce dernier engourdissement.

Nous nous soutenions et nous nous encouragions mutuellement. L’idée de nous abandonner l’un l’autre et de retarder la fin ne nous est même pas venue à l’esprit, ainsi que je m’en souviens maintenant.

Le physicien s’assoupissait, parlait de la Terre dans son délire. Je pressais son corps contre moi, cherchant à le réchauffer avec le mien.

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Des rêves séduisants de lit chaud, de feu dans la cheminée, de nourriture et de vin m’ont assailli. J’étais entouré de ma famille... On me soigne, on me plaint... On me sert...

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Rêves, rêves ! Un ciel bleu, de la neige sur les toits des maisons voisines... Voici un oiseau qui passe... Des visages, des visages familiers... Le docteur... Qu’est-ce qu’il dit ?

― C’est une léthargie, un long sommeil, un état grave... Une sensible perte du poids. Il a beaucoup maigri. Mais cela ne fait rien. La respiration s’est améliorée. La sensibilité se rétablit. Le danger est écarté.

Je vois autour de moi des visages radieux, bien qu’en pleurs.

Bref, j’ai dormi d’un sommeil anormal et je suis maintenant réveillé. Je m’étais couché sur la Terre et je me réveillai sur la Terre. Le corps était resté ici, mais ma pensée s’était envolée vers la Lune.

Toujours est-il que j’ai déliré longtemps : je m’informais du physicien, parlais de la Lune, m’étonnais d’y voir aussi mes amis. Je mêlais les choses terrestres aux choses célestes : tantôt je m’imaginais sur la Terre, tantôt je revenais à la Lune.

Le docteur ordonna de ne pas me contredire, de ne pas m’agacer. On craignait la folie.

Je revenais lentement à moi, et je me rétablissais encore plus lentement.

Il est inutile de dire que le physicien a été très surpris, quand, après mon rétablissement, je lui ai raconté toute cette histoire. Il m’a suggéré de l’écrire, un peu complétée de ses explications.


Première parution en russe : 1893 (Vokroug Zveta)


Notes[modifier]

  1. Entre les crochets, ici et ailleurs, coupures dans le texte. (Note de la Réd.)
  2. Cette vitesse est un peu exagérée (Note de la Réd.)
  3. Un observateur placé sur la Lune n'arriverait pas à voir à l'oeil nu les satellites de Jupiter et, à plus forte raison, leurs éclipses. (Note de la Réd.)
  4. L’atmosphère étant absente autour de la Lune, le refroidissement de son sol se fait rapidement. (Note de la Réd.)