Sur le plateau/Chapitre 5

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V
Le Théâtre des Nouveautés (1878-1911).


Exposition de tableaux et salle de conférences. — Alexandre Dumas père, son habit, son gilet et sa cravate. — Les Fantaisies-Parisiennes Martinet. — Une folie à Rome. — Agence de pari mutuel. — Les Fantaisies-Oller. — Une concurrence aux Folies-Bergère. — Les Lions et sir Richard Wallace. — Ouverture du théâtre des Nouveautés. — La direction Brasseur et Micheau. — Coco. — Christian et « le mal de maire ». — Marguerite Ugalde dans Le Jour et la Nuit. — Un directeur qui craint d’être passé à tabac. — Le Droit d’aînesse. — Débuts d’Albert Brasseur. Une soirée à Londres. — Roméo et Juliette. — L’auteur de Falka. — Jour de gloire.


Les derniers mois de la dernière année ont vu la fin de cette jolie petite salle, tombée, comme dit le cliché, « sous la pioche des démolisseurs ».

Il est peut-être temps de parler encor d’elle !…

A l’endroit où se trouve aujourd’hui un vaste trou béant au fond duquel terrassiers et maçons s’empressent aux fondations d’immeubles futurs, un ancien inspecteur des Beaux-Arts, Martinet, avait eu, vers 1863, l’idée d’installer une salle d’exposition de tableaux. Cette salle, assez modestement décorée, de forme rectangulaire, peu large mais assez profonde, avait été aménagée en même temps pour y donner des conférences sur l’Art.

Je me rappelle même, tout jeune collégien, y avoir entendu Alexandre Dumas père y parler un peu de tout et beaucoup de lui-même, à propos de la vie et des œuvres de Géricault.

Je le vois encore arriver sur l’estrade, avec ses cheveux crépus, déjà grisonnants, et sa bonne figure si ouverte et si gaie. Il avait, pour la circonstance, endossé le frac et s’était encerclé le cou d’une large cravate blanche, mais il était visible que, dans cet équipage, il se trouvait fort mal à l’aise, habitué qu’il était à ne s’asseoir à sa table de travail qu’en manches de chemise. Aussi toute cette correction ne devait-elle pas durer longtemps : au bout de quelques minutes, la cravate flottait à droite et à gauche, si bien qu’il finit par l’enlever tout à fait et la mettre dans sa, poche en disant :

— Après tout, vous n’êtes pas venus pour voir ma cravate, mais pour m’entendre, et elle me gêne pour parler.

Un peu après, dans le feu de sa conférence, il fit sauter le bouton de son col, dans lequel il étouffait, puis, ce fut le tour du gilet et, si la séance avait dû se prolonger, il l’aurait certainement terminée sans habit et dans sa tenue de travail accoutumée. Mais que n’aurait-on pas passé à cette belle humeur familière et communicative ?

La peinture n’ayant pas longtemps ni beaucoup attiré le public, Martinet résolut de faire appel à la musique. Dans la salle légèrement transformée s’ouvrit, le 2 décembre 1866, sous le nom de « Fantaisies-Parisiennes », un petit théâtre lyrique pour lequel il s’était associé Champfleury, l’auteur de Chien-Caillou, des Bourgeois de Molinchart, d’une Histoire des Funambules et de quelques pantomimes qui avaient fait aux Funambules la réputation de Paul Legrand. Cela étant donné, il était tout indiqué que la pantomime serait de l’affaire. Il y en eut une, en effet, dans le spectacle d’inauguration, la Pantomime de l’Avocat, de Champfleury lui-même, dont la partition avait été composée avec des fragments de Boccherini.

Ce fut, je crois bien, la seule ou à peu près, et le nouveau théâtre se consacra plus particulièrement à des ouvrages en un acte comme les Deux Arlequins, d’Émile Jonas, Sacripant et le Chanteur Florentin, de Duprato, et surtout à des reprises de petits opéras-comiques qu’on ne jouait plus à la salle Favart et empruntés au répertoire de Boieldieu, Monsigny, Hérold, Monpou, Grisar, Adam, Ferdinand Poise, etc.

Son premier grand succès de recettes fut l’Oie du Caire, de Mozart, mise à la scène par Victor Wilder avec l’aide du chef d’orchestre Constantin, puis, le 30 janvier 1869, ce fut le tour d’Une Folie à Rome, de Frederico Ricci, adaptée par le même Wilder. La vogue de cette dernière pièce prit même de telles proportions que Martinet, resté seul directeur depuis déjà longtemps, se trouva trop à l’étroit sur le boulevard des Italiens et se transporta, dès le 11 février suivant, dans la salle de l’Athénée, devenue vacante.

Les Fantaisies-Parisiennes avaient vécu. Peu après, Oller, l’inventeur du pari mutuel, en prenait possession pour y établir une agence de courses, où l’on vendait aux amateurs des ticket qui s’enlevaient comme des petits pains au beurre. C’était la grosse fortune à bref délai, si le ministère ne se fût avisé de venir troubler la fête, en vertu de la loi sur les jeux et les paris aux courses. Oller dut renoncer à son agence, mais, comme il n’était jamais à court d’idées ni d’entreprises, il la remplaça tout aussitôt par une sorte de music-hall qui prit le nom de « Fantaisies-Oller », destiné à faire concurrence aux Folies-Bergère, avec tout l’accessoire obligé de ce genre d’établissements : promenoirs, bars, etc.

On y représentait des saynettes et des ballets et on y exhibait les phénomènes les plus variés. On y servit même au public une ménagerie — les six lions du dompteur Delmonico, — ce qui valut au trop remuant imprésario quelques démêlés avec le propriétaire de l’immeuble, qui n’était autre que sir Richard Wallace, dont les fontaines ont popularisé le nom. Un beau jour, survint un huissier qui signifia aux lions, « parlant à leur personne », qu’ils eussent à déguerpir au plus tôt.

Quand Oller se fut lassé de cette exploitation, l’acteur Brasseur, — le père de l’Albert des Variétés — qui venait de quitter définitivement le Palais-Royal pour se mettre dans ses meubles, s’associa avec Mme Micheau, l’ancienne directrice du théâtre du Parc de Bruxelles, et, jetant complètement bas l’ancienne salle, en fit construire une nouvelle, plus coquette et de proportions plus grandes, qui prit le nom de Nouveautés.

C’est celle qui vient de disparaître, après une existence de trente-trois ans. On y admirait, au bas de l’escalier conduisant aux galeries supérieures, une rutilante réplique du fameux nègre de la porte Saint-Denis. Qu’a-t-elle pu devenir ?

Le théâtre des Nouveautés ouvrit ses portes le 12 juin 1878, avec un grand vaudeville en cinq actes de Clairville et Eugène Grange, Coco, où, dans un tableau qui se passait sur le pont d’un paquebot, le fantaisiste Christian jouait tellement au naturel une scène de mal de mer, que plus d’une fois, en rentrant dans la coulisse, il fut sur le point d’éprouver pour de bon le malaise qu’il venait de simuler.

— Décidément, je me mets trop dans la peau du bonhomme ! murmurait-il en s’épongeant le front. Que diraient mes administrés s’ils me voyaient avoir le mal « de maire ? »

L’incorrigible faiseur de calembours était, en effet, l’officier municipal d’un petit village aux environs de Chantilly.

Les débuts du nouveau théâtre étaient des plus brillants. Coco traversa sans broncher tout l’été pour ne s’arrêter que dans les premiers jours de décembre, après avoir fourni plus de cent quatre-vingts représentations. La pièce qui suivit, Fleur d’oranger, fut moins heureuse ; mais la veine revint tout de suite avec l’adaptation d’une pièce de Suppé, Fatinitza, et surtout avec une grande revue d’Albert Wolff et Raoul Toché, Paris en actions, qui tint l’affiche pendant cinq mois. Malgré tout, les préférences de Brasseur allaient à l’opérette, dont il venait de goûter avec Fatinitza, et où, comme artiste, il avait triomphé dans ses multiples rôles de la Vie Parisienne. Aussi ne devait-il pas tarder à y arriver, d’abord modestement, avec la Cantinière, un vaudeville à musique nouvelle de Planquette, puis tout à fait, le 5 novembre 1881, avec Le Jour et la Nuit, de Charles Lecocq, — commencement d’une longue série qui devait se continuer pendant presque huit ans par Le Cœur et la Main, l’Oiseau bleu, et la Vie Mondaine, de Lecocq ; le Droit d’aînesse, de Francis Chassaigne ; le Premier Baiser, d’Émile Jonas ; le Roi de Carreau, de Théodore de Lajarte ; Babolin et l’Amour mouillé, de Varney ; le Château de Tire-Larigot, le Petit Chaperon Rouge et Adam et Ève, de Gaston Serpette ; Serment d’Amour, d’Audran, etc.

Après la mort de Brasseur, ce fut au fils de son ancienne associée, Henri Micheau, que passa la direction. Alors, il ne fut plus question de pièces musicales et le théâtre revint au genre du vaudeville, ce dont il n’eut du reste pas à se plaindre, puisqu’il lui doit Champignol malgré lui, l’Hôtel du Libre-Échange, les Maris de Léontine, la Petite Fonctionnaire, la Dame de chez Maxim’s et Occupe-toi d’Amélie, pour ne parler que des succès centenaires et même bi et tri-centenaires.

A cette dernière période, les circonstances ont fait que je n’ai assisté que comme ami et que, par suite, je n’ai guère de souvenirs personnels. Mais des années précédentes j’en ai conservé de durables que j’évoque souvent avec plaisir.

Je me rappelle encore les premières fois que l’on répéta Le Jour et la Nuit, avec Marguerite Ugalde. Nous étions allés la chercher à l’Opéra-Comique, où elle portait si cavalièrement le travesti de l’étudiant Nicklausse, dans les Contes d’Hoffmann. Tout le monde, au théâtre, couvait avec amour la future étoile et on trouvait que nous lui avions donné trop à chanter.

— Vous la tuerez ! criait Brasseur avec désespoir.

— Vous la tuerez ! gémissait Mme Micheau.

— Vous la tuerez ! appuyait tout le monde.

Mais la grande et vaillante artiste qu’était sa mère se hâtait d’intervenir :

— Laissez donc ! J’en ai vu bien d’autres et je n’en suis pas morte, moi !

Le fait est que Marguerite Ugalde, le soir de la première, prouva qu’elle avait de qui tenir et enleva crânement le succès, sans témoigner de la moindre fatigue. A la fin de la représentation, après avoir dû chanter deux fois presque tous ses morceaux, elle se déclarait toute prête à recommencer.

Une autre chose chiffonnait Brasseur : dans le cours de la pièce, Berthelier avait pris l’habitude de souligner certaines de ses répliques en lui tapant familièrement sur le ventre.

— Je ne puis pas supporter cela, disait Brasseur. Vous oubliez que je suis le premier ministre ! Et puis, ajoutait-t-il en se penchant à mon oreille, je suis le directeur et ça fait mauvais effet sur le personnel.

Mais, comme le jeu de scène, en somme, était amusant, il se résigna à sacrifier sa dignité de ministre et de directeur.

Pareil scrupule le prit pendant les dernières études du Roi de Carreau, où il produisait un tel effet de rire en chantant — et même en ne chantant pas — avec Mily-Meyer et un jeune artiste nommé Dubois, ce trio d’entrée qui fit, dès le lendemain, le tour de Paris :

Sur la terre étrangère,
Nous arrivons tous trois,
Nous arrivons d’Auxerre,
D’Auxerre en Auxerrois !

Dans cette pièce, il était enlevé et séquestré par des gens qui voulaient se substituer à lui, puis il s’échappait et était repris et réintégré dans sa geôle. Il s’échappait de nouveau et était encore repris. Cette dernière fois, sur l’ordre :

— Empoignez-moi cet homme et enfermez-le ! quelques comparses devaient se jeter sur lui et l’entraîner. Le soir de la première, n’y tenant plus, il me prit à part :

— Écoutez, cette scène m’ennuie beaucoup, devant le public, ces gaillards-là, pour se payer la tête de leur directeur, seraient bien capables de me bousculer réellement et de me passer à tabac. Voulez-vous me laisser faire ? Je crois que j’ai trouvé quelque chose.

Et quand arriva l’ordre, Brasseur, arrêtant du reste les hommes prêts à se précipiter :

— C’est inutile ! Je sais où c’est !… Messieurs, permettez-moi de vous conduire.

Et il sortit de scène avec noblesse, en prenant le bras de deux des acolytes : ce fut irrésistible !

Dans le Droit d’aînesse, eurent lieu les vrais débuts d’Albert Brasseur, qui, jusque-là, n’avait paru qu’une seule fois sur le théâtre paternel, dans un petit rôle de la Cantinière, avant d’aller faire son volontariat. Tout d’abord, le père avait montré quelque répugnance à le laisser monter sur les planches, mais allez donc empêcher un bon chien de chasser de race ! Il avait, dans notre pièce, le rôle d’un tout jeune garçon que l’on prend pour une fille et que l’on force à revêtir les habits de son soi-disant sexe, pour le reconduire au couvent. Il était tout à fait charmant de grâce ingénue et cocasse, sous son costume de petite pensionnaire et c’était un poème que la façon hypocritement candide dont il écoutait les conseils donnés par Marguerite Ugalde, habillée, elle, en jeune cavalier :

Il faut avoir les yeux baissés
Dans un couvent de demoiselles…

Le Droit d’aînesse, dont la carrière à Paris fut simplement honorable, eut une revanche complète en Angleterre et en Amérique où, sous le titre de Falka, il compta des milliers de représentations et prit rang parmi les succès célèbres.

Et, à ce propos, il m’arriva une aventure assez plaisante. C’était au moment où l’on allait mettre à la scène la féerie du Petit Poucet. Le directeur de la Gaîté, Debruyère, et moi, nous étions partis pour Londres, à la recherche de quelque truc ou de quelque décor inédit. Un soir de loisir, Debruyère me dit :

— On joue ce soir Roméo et Juliette au Lyceum, je ne veux pas rentrer à Paris sans avoir vu ça.

— Mais des places ?

— Mon nom suffira.

Et nous voilà en route. Au contrôle, nous nous heurtons à l’écriteau traditionnel : Full house (salle pleine). Malgré cet avis, Debruyère s’approche d’un bureau grillagé où se tenait un gentleman des plus corrects, mais aussi fermé que son guichet et, tirant sa carte avec un geste à la d’Artagnan :

— Debruyère, directeur du Théâtre de la Gaîté, à Paris !

I don’t know ! répond l’impassible gentleman.

— Comment ! Vous ne me connaissez pas ! Moi, Debruyère, Moi qui… etc., etc.

Inlassablement le : I don’t know ! accueillait toutes ses protestations. En désespoir de cause, je glisse à mon tour ma carte, en ajoutant timidement :

— Auteur de Falka !

Du coup, l’obstiné Anglais changea de ton et se prit à répondre, dans le plus aimable français :

— L’auteur de Falka ! Oh ! monsieur ! Il ne me reste plus une seule place, mais je vais essayer de vous caser tout de même.

Et il finit par nous ouvrir une petite loge, d’où nous assistâmes à la représentation. Ce soir-là, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai connu ce que c’est que « la vraie gloire » !

3 mars 1912.