| - Partie 2 Chapitre 13 | ◄ | Système de la nature ou Des loix du monde physique et du monde moral |
abrégé du code de la nature.
ce qui est faux ne peut être utile aux hommes, ce qui leur nuit constamment ne peut-être fondé sur la vérité, et doit être proscrit à jamais.
C' est donc servir l' esprit humain et travailler pour lui que de lui présenter le fil secourable à l' aide duquel il peut se tirer du labyrinthe où l' imagination le promène et le fait errer sans trouver aucune issue à ses incertitudes. La nature seule, connue par l' expérience, lui donnera ce fil, et lui fournira les moyens de combattre les minotaures , les phantômes et les monstres qui depuis tant de siècles exigent un tribut cruel des mortels effrayés.
En tenant ce fil dans leurs mains, ils ne s' égareront jamais ; pour peu qu' ils s' en désaisissent un instant, ils retomberont infailliblement dans leurs anciens égaremens. Vainement porteroient-ils leurs regards vers le ciel pour trouver des ressources qui sont à leurs pieds : tant que les hommes, entêtés de leurs opinions religieuses, iront chercher dans un monde imaginaire les principes de leur conduite ici bas, ils n' auront point de principes ; tant qu' ils s' obstineront à contempler les cieux, ils marcheront à tâtons sur la terre ; et leurs pas incertains ne rencontreront jamais le bien-être, la sûreté, le repos nécessaires à leur bonheur.
Mais les hommes, que leurs préjugés rendent obstinés à se nuire, sont en garde contre ceux-mêmes qui veulent leur procurer les plus grands biens. Accoutumés à être trompés, ils sont dans des soupçons continuels, habitués à se défier d' eux-mêmes, à craindre la raison, à regarder la vérité comme dangereuse, ils traitent comme des ennemis ceux-mêmes qui veulent les rassurer : prémunis de bonne heure par l' imposture, ils se croient obligés de défendre soigneusement le bandeau dont elle couvre leurs yeux, et de lutter contre tous ceux qui tenteroient de l' arracher. Si leurs yeux accoutumés aux ténèbres s' entrouvrent un instant, la lumière les blesse, et ils s' élancent avec furie sur celui qui leur présente un flambeau dont ils sont éblouis. En conséquence l' athée est regardé comme un être malfaisant, comme un empoisonneur public ; celui qui ose réveiller les mortels d' un sommeil léthargique où l' habitude les a plongés passe pour un perturbateur, celui qui voudroit calmer leurs transports frénétiques, passe pour un frénétique lui-même ; celui qui invite ses associés à briser leurs fers ne paroît qu' un insensé ou un téméraire à des captifs qui croient que leur nature ne les a faits que pour être enchaînés et pour trembler. D' après ces préventions funestes le disciple de la nature est communément reçu de ses concitoyens, de la même manière que l' oiseau lugubre de la nuit que tous les autres oiseaux, dès qu' il sort de sa retraite, poursuivent avec une haine commune et des cris différens.
Non, mortels, aveuglés par la terreur ! L' ami de la nature n' est point votre ennemi ; son interprête n' est point le ministre du mensonge ; le destructeur de vos phantômes n' est point le destructeur des vérités nécessaires à votre bonheur ; le disciple de la raison n' est point un insensé qui cherche à vous empoisonner ou à vous communiquer un délire dangereux. S' il arrache la foudre des mains de ces dieux terribles qui vous épouvantent, c' est pour que vous cessiez de marcher au milieu des orages dans une route que vous ne distinguez qu' à la lueur des éclairs. S' il brise ces idoles encensées par la crainte ou ensanglantées par le fanatisme et la fureur, c' est pour mettre en leur place la vérité consolante propre à vous rassurer. S' il renverse ces temples et ces autels si souvent baignés de larmes, noircis par des sacrifices cruels, enfumés par un encens servile, c' est pour élever à la paix, à la raison, à la vertu un monument durable, dans lequel vous trouviez en tout tems un azyle, contre vos frénésies, vos passions, et contre celles des hommes puissans qui vous oppriment. S' il combat les prétentions hautaines de ces tyrans déifiés par la superstition, qui de même que vos dieux, vous écrasent sous un sceptre de fer ; c' est pour que vous jouissiez des droits de votre nature ; c' est afin que vous soyez des hommes libres, et non des esclaves pour toûjours enchaînés dans la misère ; c' est pour que vous soyez enfin gouvernés par des hommes et des citoyens, qui chérissent, qui protégent des hommes semblables à eux et des citoyens dont ils tiennent leur pouvoir. S' il attaque l' imposture, c' est pour rétablir la vérité dans ses droits si longtems usurpés par l' erreur. S' il détruit la base idéale de cette morale incertaine ou fanatique qui jusqu' ici n' a fait qu' éblouir vos esprits sans corriger vos cœurs, c' est pour donner à la science des mœurs une base inébranlable dans votre propre nature. Osez donc écouter sa voix, bien plus intelligible que ces oracles ambigus que l' imposture vous annonce au nom d' une divinité captieuse qui contredit sans cesse ses propres volontés : écoutez donc la nature, elle ne se contredit jamais.
" ô vous ! Dit-elle, qui d' après l' impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée, ne résistez point à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans crainte, soyez heureux ; vous en trouverez les moyens écrits dans votre cœur. Vainement, ô superstitieux ! Cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l' univers où ma main t' a placé. Vainement le demandes-tu à ces phantômes inexorables que ton imagination veut établir sur mon trône éternel ; vainement l' attends-tu dans ces régions célestes que ton délire a créés ; vainement comptes-tu sur ces déités capricieuses dont la bienfaisance t' extasie, tandis qu' elles ne remplissent ton séjour que de calamités, de frayeurs, de gémissemens, d' illusions. Ose donc t' affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnois mes droits ; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir pour revenir sous mes loix. C' est dans mon empire que règne la liberté. La tyrannie et l' esclavage en sont à jamais bannis, l' équité veille à la sûreté de mes sujets ; elle les maintient dans leurs droits ; la bienfaisance et l' humanité les lient par d' aimables chaînes ; la vérité les éclaire ; et jamais l' imposture ne les aveugle de ses sombres nuages.
" reviens donc, enfant-transfuge ; reviens à la nature ! Elle te consolera, elle chassera de ton cœur ces craintes qui t' accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces transports qui t' agitent, ces haînes qui te séparent de l' homme que tu dois aimer. Rendu à la nature, à l' humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de la vie ; cesse de contempler l' avenir ; vis pour toi, vis pour tes semblables ; descends dans ton intérieur ; considère ensuite les êtres sensibles qui t' environnent, et laisse là ces dieux qui ne peuvent rien pour ta félicité.
Jouis, et fais jouir des biens que j' ai mis en commun pour tous les enfans également sortis de mon sein ; aide les à supporter les maux auxquels le destin les a soumis comme toi-même.
J' approuve tes plaisirs, lorsque sans te nuire à toi-même, ils ne seront point funestes à tes frères, que j' ai rendus nécessaires à ton propre bonheur. Ces plaisirs te sont permis, si tu en uses dans cette juste mesure que j' ai fixée moi-même.
Sois donc heureux, ô homme ! La nature t' y convie, mais souviens-toi que tu ne peux l' être tout seul ; j' invite au bonheur tous les mortels ainsi que toi, ce n' est qu' en les rendant heureux que tu le seras toi-même ; tel est l' ordre du destin ; si tu tentois de t' y soustraire, songe que la haine, la vengeance et le remords sont toûjours prêts à punir l' infraction de ses décrets irrévocables.
" suis donc, ô homme ! Dans quelque rang que tu te trouves, le plan qui t' est tracé pour obtenir le bonheur auquel tu peux prétendre.
Que l' humanité sensible t' intéresse au sort de l' homme ton semblable ; que ton cœur s' attendrisse sur les infortunes des autres ; que ta main généreuse s' ouvre pour secourir le malheureux que son destin accable ; songe qu' il peut un jour t' accabler ainsi que lui ; reconnois donc que tout infortuné a droit à tes bienfaits. Essuie sur-tout les pleurs de l' innocence opprimée ; que les larmes de la vertu dans la détresse soient recueillies dans ton sein ; que la douce chaleur de l' amitié sincère échauffe ton cœur honnête ; que l' estime d' une compagne chérie te fasse oublier les peines de la vie ; sois fidèle à sa tendresse, qu' elle soit fidelle à la tienne ; que sous les yeux de parens unis et vertueux tes enfans apprennent la vertu ; qu' après avoir occupé ton âge mûr, ils rendent à ta vieillesse les soins que tu auras donnés à leur enfance imbécille.
" sois juste, parce que l' équité est le soutien du genre-humain. Sois bon, parce que la bonté enchaîne tous les cœurs. Sois indulgent, parce que foible toi-même, tu vis avec des êtres aussi foibles que toi. Sois doux, parce que la douceur attire l' affection. Sois reconnoissant, parce que la reconnoissance alimente et nourrit la bonté. Sois modeste, parce que l' orgueil révolte des êtres épris d' eux-mêmes. Pardonne les injures, parce que la vengeance éternise les haines. Fais du bien à celui qui t' outrage, afin de te montrer plus grand que lui, et de t' en faire un ami. Sois retenu, tempéré, chaste, parce que la volupté, l' intempérance et les excès détruiront ton être et te rendront méprisable.
" sois citoyen, parce que ta patrie est nécessaire à ta sûreté, à tes plaisirs, à ton bien-être.
Sois fidèle et soumis à l' autorité légitime, parce qu' elle est nécessaire au maintien de la société qui t' est nécessaire à toi-même. Obéïs aux loix, parce qu' elles sont l' expression de la volonté publique à laquelle ta volonté particulière doit être subordonnée. Défends ton pays, parce que c' est lui qui te rend heureux et qui renferme tes biens, ainsi que tous les êtres les plus chers à ton cœur. Ne souffre point que cette mère commune de toi et de tes concitoyens tombe dans les fers de la tyrannie, parce que pour lors elle ne seroit plus qu' une prison pour toi. Si ton injuste patrie te refuse le bonheur ; si soumise au pouvoir injuste, elle souffre qu' on t' opprime, éloigne toi d' elle en silence ; ne la trouble jamais.
" en un mot sois homme ; sois un être sensible et raisonnable ; sois époux fidèle, père tendre, maître équitable, citoyen zélé ; travaille à servir ton pays par tes forces, tes talens, ton industrie, tes vertus. Fais part à tes associés des dons que la nature t' a faits ; répands le bien-être, le contentement et la joie sur tous ceux qui t' approchent : que la sphère de tes actions, rendue vivante par tes bienfaits réagisse sur toi-même ; sois sûr que l' homme qui fait des heureux ne peut-être lui-même malheureux. En te conduisant ainsi, quelque soient l' injustice et l' aveuglement des êtres avec qui ton sort te fait vivre, tu ne seras jamais totalement privé des récompenses qui te seront dues ; nulle force sur la terre ne pourra du moins te ravir le contentement intérieur, cette source la plus pure de toute félicité ; tu rentreras à chaque instant avec plaisir en toi-même ; tu ne trouveras au fond de ton cœur ni honte, ni terreur, ni remords ; tu t' aimeras ; tu seras grand à tes yeux ; tu seras chéri, tu seras estimé de toutes les ames honnêtes, dont le suffrage vaut bien mieux que celui de la multitude égarée. Cependant si tu portes tes regards au dehors, des visages contens t' exprimeront la tendresse, l' intérêt, le sentiment. Une vie dont chaque instant sera marqué par la paix de ton ame, et l' affection des êtres qui t' environnent, te conduira paisiblement au terme de tes jours ; car il faut que tu meures ; mais tu te survis déjà par la pensée ; tu vivras toûjours dans l' esprit de tes amis, et des êtres que tes mains ont rendu fortunés ; tes vertus y ont d' avance érigé des monumens durables. Si le ciel s' occupoit de toi, il seroit content de ta conduite, quand la terre en est contente.
" garde toi donc de te plaindre de ton sort.
Sois juste, sois bon, sois vertueux et jamais tu ne peux être dépourvu de plaisir. Garde toi d' envier la félicité trompeuse et passagère du crime puissant, de la tyrannie victorieuse, de l' imposture intéressée, de l' équité vénale, de l' opulence endurcie. Ne sois jamais tenté de grossir la cour, ou le troupeau servile des esclaves de l' injuste tyran. Ne tente point d' acquérir à force de honte, d' avanies et de remords le fatal avantage d' opprimer tes semblables ; ne sois point le complice mercénaire des oppresseurs de ton pays ; ils sont forcés de rougir, dès qu' ils rencontrent tes yeux.
" car, ne t' y trompe pas, c' est moi qui punis, plus sûrement que les dieux, tous les crimes de la terre ; le méchant peut échapper aux loix des hommes, jamais il n' échappe aux miennes.
C' est moi qui ai formé et les cœurs et les corps des mortels ; c' est moi qui ai fixé les loix qui les gouvernent. Si tu te livres à des voluptés infâmes, les compagnons de tes débauches t' applaudiront, et moi je te punirai par des infirmités cruelles, qui termineront une vie honteuse et méprisée. Si tu te livres à l' intempérance, les loix des hommes ne te puniront point, mais je te punirai en abrégeant tes jours.
Si tu es vicieux, tes habitudes funestes retomberont sur ta tête. Ces princes, ces divinités terrestres, que leur puissance met au dessus des loix des hommes, sont forcés de frémir sous les miennes. C' est moi qui les châtie ; c' est moi qui les remplis de soupçons, de terreurs, d' inquiétudes : c' est moi qui les fais trembler au nom seul de l' auguste vérité : c' est moi qui même dans la foule de ces grands qui les entourent leur fais sentir les aiguillons empoisonnés du chagrin et de la honte. C' est moi qui répands l' ennui sur leurs ames engourdies, pour les punir de l' abus qu' ils ont fait de mes dons.
C' est moi qui suis la justice incréée, éternelle ; c' est moi qui sans acception des personnes sçais proportionner le châtiment à la faute, le malheur à la dépravation. Les loix de l' homme ne sont justes que quand elles sont conformes aux miennes ; leurs jugemens ne sont raisonnables que quand je les ai dictés ; mes loix seules sont immuables, universelles, irréformables, faites pour régler en tous lieux, en tout tems le sort de la race humaine.
" si tu doutois de mon autorité, et du pouvoir irrésistible que j' ai sur les mortels ; considère les vengeances que j' exerce sur tous ceux qui résistent à mes décrets. Descends au fond du cœur de ces criminels divers dont le visage content couvre une ame déchirée. Ne vois-tu pas l' ambitieux tourmenté nuit et jour d' une ardeur que rien ne peut éteindre ? Ne vois-tu pas le conquérant triompher avec remords et régner tristement sur des ruines fumantes, sur des solitudes incultes et dévastées, sur des malheureux qui le maudissent ? Crois-tu que ce tyran entouré de flatteurs qui l' étourdissent de leur ençens n' ait point la conscience de la haîne que ses oppressions excitent et du mépris que lui attirent ses vices, son inutilité, ses débauches ? Penses-tu que ce courtisan altier ne rougisse point au fond de son ame des insultes qu' il dévore et des bassesses par lesquelles il achète la faveur ? " vois ces riches indolens en proie à l' ennui et à la satiété qui suit toûjours les plaisirs épuisés. Vois l' avare, inaccessible aux cris de la misère gémir exténué sur l' inutile trésor qu' aux dépens de lui-même il a pris soin d' amasser.
Vois le voluptueux si gai, l' intempérant si riant, gémir secrétement sur une santé prodiguée. Vois la division et la haine régner entre ces époux adultéres. Vois le menteur et le fourbe privés de toute confiance ; vois l' hypocrite et l' imposteur éviter avec crainte tes regards pénétrans et trembler au seul nom de la terrible vérité. Considére le cœur inutilement flétri de l' envieux qui séche du bien être des autres, le cœur glacé de l' ingrat que nul bienfait ne rechaufe, l' ame de fer de ce monstre que les soupirs de l' infortune ne peuvent amollir : regarde ce vindicatif qui se nourrit de fiel et de serpens, et qui dans sa fureur se dévore lui-même : porte envie, si tu l' oses, au sommeil de l' homicide, du juge inique, de l' oppresseur, du concussionnaire dont la couche est infestée par les torches des furies... tu frémis, sans doute, à la vue du trouble qui agite ce publicain engraissé de la substance de l' orphelin, de la veuve et du pauvre ; tu trembles en voyant les remors qui déchirent ces criminels révérés que le vulgaire croit heureux, tandis que le mépris qu' ils ont d' eux mêmes vengent incessament les nations outragées. Tu vois en un mot le contentement et la paix bannis sans retour du cœur des malheureux à qui je mets sous les yeux les mépris, l' infamie, les châtimens qu' ils méritent. Mais non, tes yeux ne peuvent soutenir les tragiques spectacles de mes vengeances. L' humanité te fait partager leurs tourmens mérités ; tu t' attendris sur ces infortunés, à qui des erreurs, des habitudes fatales rendent le vice nécessaire ; tu les fuis sans les haïr, tu voudrois les secourir.
Si tu te compares avec eux, tu t' applaudis de retrouver toujours la paix au fond de ton propre cœur. Enfin tu vois s' accomplir et sur eux et sur toi le décret du destin, qui veut que le crime se punisse lui-même et que la vertu ne soit jamais privée de récompenses. " telle est la somme des vérités que renferme le code de la nature ; tels sont les dogmes que peut annoncer son disciple : ils sont préférables, sans doute, à ceux de cette religion surnaturelle qui ne fit jamais que du mal au genre humain.
Tel est le culte qu' enseigne cette raison sacrée, l' objet des mépris et des insultes du fanatique, qui ne veut estimer que ce que l' homme ne peut ni concevoir ni pratiquer, qui fait consister sa morale dans des devoirs fictifs, sa vertu dans des actions inutiles, et souvent pernicieuses à la société ; qui, faute de connoître la nature qu' il a devant les yeux, se croit forcé de chercher dans un monde idéal des motifs imaginaires dont tout prouve l' inefficacité. Les motifs que la morale de la nature emploie sont l' intérêt évident de chaque homme, de chaque société, de toute l' espece humaine dans tous les tems, dans tous les pays, dans toutes les circonstances. Son culte est le sacrifice des vices et la pratique des vertus réelles ; son objet est la conservation, le bien être et la paix des hommes ; ses récompenses sont l' affection, l' estime et la gloire, ou à leur défaut le contentement de l' ame et l' estime méritée de soi même, dont rien ne privera jamais les mortels vertueux ; ses châtimens sont la haîne, les mepris, l' indignation que la société réserve toujours à ceux qui l' outragent, et auxquels la puissance la plus grande ne peut jamais se soustraire.
Les nations qui voudront s' en tenir à une morale si sage, qui la feront inculquer à l' enfance, dont les loix la confirmeront sans cesse, n' auront besoin ni de superstitions ni de chimeres : celles qui s' obstineront à préférer des phantômes à leurs intérêts les plus chers, marcheront d' un pas sûr à la ruine. Si elles se soutiennent quelque tems, c' est que la force de la nature les ramenera quelquefois à la raison, en dépit des préjugés qui semblent les conduire à une perte certaine. La superstition et la tyrannie, liguées pour la destruction du genre humain, sont souvent elles-mêmes forcées d' implorer les secours d' une raison qu' elles dédaignent, d' une nature avilie qu' elles écrasent sous le poids de leurs divinités mensongeres. Cette religion, de tout tems si funeste aux mortels, se couvre du manteau de l' utilité publique toutes les fois que la raison veut l' attaquer : elle fonde son importance et ses droits sur l' alliance indissoluble qu' elle prétend subsister entre elle et la morale, à qui elle ne cesse pourtant de faire la guerre la plus cruelle. C' est, sans doute, par cet artifice qu' elle séduit tant de sages ; ils croient de bonne foi la superstition utile à la politique et nécessaire pour contenir les passions ; cette superstition hypocrite, pour masquer ses traits hideux, sçut toujours se couvrir du voile de l' utilité et de l' égide de la vertu ; en conséquence on crut qu' il falloit la respecter, et faire grace à l' imposture, parce qu' elle s' est fait un rempart des autels de la vérité. C' est de ce retranchement que nous devons la tirer pour la convaincre aux yeux du genre humain de ses crimes et de ses folies ; pour lui arracher le masque séduisant dont elle se couvre ; pour montrer à l' univers ses mains sacrileges armées de poignards homicides, souillées du sang des nations, qu' elle enivre de ses fureurs ou qu' elle immole sans pitié à ses passions inhumaines.
La morale de la nature est la seule religion que l' interprete de la nature offre à ses concitoyens, aux nations, au genre humain, aux races futures, revenues des préjugés qui ont si souvent troublé la félicité de leurs ancêtres. L' ami des hommes ne peut être l' ami des dieux, qui furent dans tous les âges les vrais fléaux de la terre. L' apôtre de la nature ne prêtera point son organe à des chimeres trompeuses qui ne font de ce monde qu' un séjour d' illusions ; l' adorateur de la vérité ne composera point avec le mensonge, ne fera point de pacte avec l' erreur, dont les suites ne seront jamais que fatales aux mortels ; il sçait que le bonheur du genre humain exige que l' on détruise de fond en comble l' édifice ténébreux et chancelant de la superstition, pour élever à la nature, à la paix, à la vertu le temple qui leur convient. Il sçait que ce n' est qu' en extirpant jusqu' aux racines l' arbre empoisonné qui depuis tant de siecles obombre l' univers, que les yeux des habitans du monde appercevront la lumiere propre à les éclairer, à les guider, à réchauffer leurs ames. Si ses efforts sont vains, s' il ne peut inspirer du courage à des êtres trop accoutumés à trembler, il s' applaudira d' avoir osé le tenter. Cependant il ne jugera point ses efforts inutiles, s' il a pu faire un seul heureux ; si ses principes ont porté le calme dans une seule ame honnête ; si ses raisonnemens ont rassûré quelques cœurs vertueux. Il aura du moins l' avantage d' avoir banni de son esprit des terreurs importunes pour le superstitieux ; d' avoir chassé de son cœur le fiel qui aigrit le zélé ; d' avoir mis sous ses pieds les chimeres dont le vulgaire est tourmenté. Ainsi échappé de la tempête, du haut de son rocher, il contemplera les orages que les dieux excitent sur la terre ; il présentera une main secourable à ceux qui voudront l' accepter. Il les encouragera de la voix ; il les secondera de ses vœux ; et dans la chaleur de son ame attendrie il s' écriera.
ô nature ! Souveraine de tous les êtres ! Et vous ses filles adorables, vertu, raison, vérité ! Soyez à jamais nos seules divinités, c' est-à-vous que sont dus l' encens et les hommages de la terre.
Montre nous donc, ô nature ! Ce que l' homme doit faire pour obtenir le bonheur que tu lui fais desirer. Vertu ! Réchauffe-le de ton feu bienfaisant.
Raison ! Condui ses pas incertains dans les routes de la vie. Vérité ! Que ton flambeau l' éclaire. Réunissez, ô déités secourables, votre pouvoir pour soumettre les cœurs. Bannissez de nos esprits l' erreur, la méchanceté, le trouble ; faites régner en leur place la science, la bonté, la sérénité. Que l' imposture confondue n' ose jamais se montrer. Fixez enfin nos yeux, si longtems éblouis ou aveuglés, sur les objets que nous devons chercher. écartez pour toujours et ces phantômes hideux et ces chimeres séduisantes qui ne servent qu' à nous égarer. Tirez-nous des abîmes où la superstition nous plonge ; renversez le fatal empire du prestige et du mensonge ; arrachez-leur le pouvoir qu' ils ont usurpé sur vous.
Commandez sans partage aux mortels ; rompez les chaînes qui les accablent ; déchirez le voile qui les couvre ; appaisez les fureurs qui les enivrent ; brisez dans les mains sanglantes de la tyrannie le sceptre dont elle les écrase ; releguez ces dieux
qui les affligent dans les régions imaginaires d' où la crainte les a fait sortir. Inspirez du courage à l' être intelligent ; donnez lui de l' énergie ; qu' il ose enfin s' aimer, s' estimer, sentir sa dignité ; qu' il ose s' affranchir, qu' il soit heureux et libre, qu' il ne soit jamais l' esclave que de vos loix ; qu' il perfectionne son sort ; qu' il chérisse ses semblables ; qu' il jouisse lui-même ; qu' il fasse jouir les autres. Consolez l' enfant de la nature des maux que le destin le force de subir par les plaisirs que la sagesse lui permet de goûter ; qu' il apprenne à se soumettre à la nécessité ; conduisez-le sans allarmes au terme de tous les êtres ; apprenez-lui qu' il n' est fait ni pour l' éviter ni pour le craindre.