plaines décolorées du centre, abjurer l’orgueil et l’enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore quelque chose de ses Burgundes ; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L’éloquence bourguignonne tient de la rhétorique. L’exubérante beauté des femmes de Vermanton et d’Auxerre n’exprime pas mal cette littérature et l’ampleur de ses formes. La chair et le sang dominent ici ; l’enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.
C’est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement plat, pâle, d’un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives ; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle existence en s’encapuchonnant tant qu’elle peut d’ardoises, au moins de pauvres ardoises de bois ; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.
De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n’est guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide qu’industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore ; ville autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie sœur de Tours, ville sacrée et tant soit peu dévote ; chapelets et pains d’épice, bons petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.
Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été l’appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait l’égalité des partages, a de bonne heure divisé, et anéanti les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que le ventre anoblit[1]. Cette précaution illusoire n’empêcha pas les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enlin ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants.
Le malheur, c’est que ce commerce ne se relevait ni par l’objet ni par la forme. Ce n’était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n’était pas de luxe ; on n’y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits Arts de Florence, où des hommes d’État, tels que les Médicis, trafiquaient des nobles produits de l’Orient et du Nord, de soie, de fourrures, de pierres précieuses. L’industrie champenoise était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute l’Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton, des cuirs[2] : nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s’assirent de bonne grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce tourbillon d’étrangers qui affluaient aux foires, s’informer de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu commença l’égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l’amitié de ces marchands. Ils est vrai qu’il était mal vu des seigneurs, et qu’ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l’insulte brutale du fromage mou, que Robert d’Artois lui fit jeter au visage.
Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu contribuer à égayer l’esprit champenois, et lui donner ce tour ironique de niaiserie maligne qu’on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté[3] dans nos fabliaux. C’était le pays des bons contes, des facétieux récits sur le noble chevalier, sur l’honnête et débonnaire mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en Flandre, s’étendit en longs poëmes, en belles histoires. La liste de nos poëtes romanciers s’ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes : Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L’histoire et la satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses orientales ; les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[4] ; c’est la Satyre Ménippée.…Lire la suite
- ↑ App.,33.
- ↑ Urbain IV était fils d’un cordonnier de Troyes. Il y bâtit Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant des souliers.
- ↑ L’ancien type du paysan du nord de la France est l’honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré comme simple et débonnaire, s’appelle Jeannot ; quand il tombe dans un désespoir enfantin, et qu’il devient rageur, il prend le nom de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s’est singulièrement déniaisé, quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean. — Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux d’Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie. — Les noms le plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France aristocratique, étaient des noms de province : Lorrain, Picard, et surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y ait beaucoup doe malice et d’ironie. —
- ↑ Passerat et Pithou. App., 36.