Tableau de la France. Géographie physique, politique et morale/La Normandie

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La Champagne Tableau de la France : géographie physique, politique et morale La Flandre


Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l’esprit de l’homme a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois degrés : la fougue et l’ivresse spirituelle du Midi; l’éloquence et la rhétorique bourguignonne[1] ; la grâce et l’ironie champenoise. C’est le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de caprice [2] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la terre ; c’est le fils du travail, de la société[3]. Là crût aussi cette chose légère [4], profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

Par les plaines plates de la Champagne s’en vont non­chalamment le fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine avec la Marne son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour, arriver avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines dans l’Ile-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face de l’Angleterre ; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de Normandie[5].

Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille triomphante, qui lui sourit avec in­solence du haut de son bord. Elles existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands qui conqui­rent l’Angleterre. La conquête n’est-elle pas le point d’où celle-ci a pris l’essor ? Tout ce qu’elle a d’art, à qui le doit-elle ? Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière ? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une imitation, une exagération de l’architecture normande ? Les hommes eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange fran­çais ? L’esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui a fait de l’Angleterre, après la conquête, une nation d’hommes d’armes et de scribes, c’est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la ville de sapience, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l’échi­quier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n’a rien à envier, les bonnes traditions s’y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du Code civil[6].Lire la suite

  1. Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C’est la transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux caractères.
  2. Cela doit s’entendre, non-seulement du vin, mais de la vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents parfaitement semblables, il n’y a souvent que celui du milieu qui donne de bon vin.
  3. Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes et enfants, lorsqu’elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de Champagne exige de façons.
  4. La Fontaine dit de lui-même :

                Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
                Je vais de fleur en fleur, et d’objet en objet.
                A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
                J’irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
                Si dans un genre seul j’avais usé mes jours;
                Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.

    « Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée. »
  5. Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le paysage sont singulièrement anglais.
  6. Voyez-vous ce petit champ ? me disait M. D., ex-président d’un des tribunaux de la basse Normandie ; si demain il passait à quatre frères, il serait à l’instant coupé par quatre haies. Tant il est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées. » - Les Normands sont si adonnés aux études de l’éloquence, dit un auteur du XIe siècle siècle, qu’on entend jusqu’aux petits enfants parler comme des orateurs…


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