ont beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent. mais peu d’idées.
Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l’herbe du Cantal. L’âge n’y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, les de Pradt ; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et tout ce qui l’entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au besoin un nouveau livre contre le parti-prêtre ou la féodalité, ami, et en même temps. ennemi du moyen âge[1]
Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans d’autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans l’Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[2] ces logiciens du parti gallican, qui ne surent jamais s’ils étaient pour ou contre le pape : le chancelier de l’Hôpital ; les Arnaud ; le sévère Domat, Papinien janséniste, qui essaya d’enfermer le droit dans le christianisme ; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle siècle qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de l’ancienne foi.
Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette province en marque le coin d’un accident bien rude [3]. Elle n’est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu’un énorme monceau de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[4] y brûle en plusieurs lieues, consumée d’incendies séculaires qui n’ont rien de volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, tranchée par deux torrents, le Tarn et l’Aveyron, a peu à envier à l’âpreté des Cévennes. Mais j’aime mieux entrer par Cahors. Là tout se revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de trente ou quarante lieues s’ouvre devant vous, vaste océan d’agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans l’obscur ; mais par-dessus s’élève la forme fantastique des Pyrénées aux têtes d’argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile vallée, la vigne monte à l’orme. Si vous appuyez à gauche vers les montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le mulet sous sa charge d’huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi, un orage, et la terre est un lac ; en une heure, le soleil a tout bu d’un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie ; pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de brique ; la parole brusque, l’allure hardie et vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont français ; le petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C’est ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes ; sous nos rois, son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui portèrent à Boniface VllI le soufflet de Philippe le Bel, s’en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques ; ils en brûlèrent quatre cents en moins d’un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[5]. lls se glorifiaient d’avoir le capitole de Rome, et la cave aux morts[6] de Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des flamines romains ; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa curie : Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat[7].
Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C’est là, ou à peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et la Garonne, pour s’en aller ensemble à l’Océan. La Garonne reçoit tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l’Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac ; de l’est et des Cévennes, le Lot, la Viaur, l’Aveyron et le Tarn s’y rendent avec quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l’Ariège ; et la Garonne, déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante, qu’au midi répète l’Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la Guyenne. ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s’épanouit comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux Celle-ci, longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par l’intérêt de son commerce, vers l’Angleterre, vers l’Océan, vers l’Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.
Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne , on ne peut s’y arrêter ; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant attrait. Mais le chemin est sérieux Soit que vous preniez par Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la côte, vous ne …Lire la suite
- ↑ 1833.
- ↑ Domat, de Clermont : les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat et Barillon, son secrétaire, d’Issoire ; l’Hôpital, d’Aigueperse; Anne Dubourg, de Riom ; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris, au XVIe siècle siècle ; les Du Vair, d’Aurillac, etc.
- ↑ App., 14.
- ↑ La houille forme plus des deux tiers de ce département.
- ↑ Elle l’était encore au dernier siècle. (Piganiol de la Force.)
- ↑ On y conservait des morts de cinq cents ans.
- ↑ millin.