voyez qu’un océan de landes, tout au plus des arbres à liège, de vastes pinadas, route sombre et solitaire, sans autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[1] qui suivent leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie de Lot et d’Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d’étroites routes. C’est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome, qu’il faut les voir marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent ; ils dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la Mesta, qui emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l’Estramadure à la Navarre, à l’Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l’aspect d’une de ses bêtes, avec la peau de mouton sur le dos, et aux jambes son abarca de peau velue de bœuf, qu’il attache avec des cordes.
La formidable barrière de l’Espagne nous apparaît enfin dans sa grandeur. Ce n’est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics et de vallées, c’est tout simplement un mur immense qui s’abaisse àux deux bouts [2]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et fermé au mulet, à l’homme même, pendant six ou huit mois de l’année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, les Basques à l’ouest, à l’est les Catalans et Roussillonnais[3], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment ; portiers irritables et capricieux, las de l’éternel passage des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland ; il y a bien des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d’Urgel.
Ce n’est pas à l’historien qu’il appartient de décrire et d’expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d’Élie de Beaumont, qu’ils racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient eux, et moi je n’y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l’axe des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d’un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des Alpes[4]. Les pics s’émoussèrent et s’arrondirent en belles tours ; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont [5].
Montons donc non pas au Vignemale, non pas au MontPerdu[6] mais seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien entre Bagnère et Baréges entre le beau et le sublime [7]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie [8] ; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets[9] ; ces gaves écumants ou vert d’eau, ces prairies d’émeraude. Mais bientôt succède l’horreur sauvage des grandes montagnes, qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N’importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes ; puis les rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d’un mont à l’autre ; enfin le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des ponts de neige, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l’ancien monde. [10]
Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n’attend pas le père[11], c’est la porte de l’Espagne. Une immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l’ouvrit en deux coups de sa Durandal. C’est le symbole du combat éternel de la France et de l’Espagne qui n’est autre que celui de l’Europe et de l’Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux versants : combien le nôtre a l’avantage. [12] Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage ; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l’autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs[13]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d’acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et l’indigence : ici, la brume et la pluie, mais l’intelligence, la richessse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers [14] ; ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères !
Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c’est aux foires de Tarbes qu’il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes : on s’y rend de plus de vingt lieues. Là vous pouvez souvent à la fois le bonnet blanc du…Lire la suite
- ↑ App., 15
- ↑ Le mot basque murua signifie muraille, et Pyrénées. (V. de Humboldt.)
- ↑ A. Young I. « Le Roussillon est vraiment une partie de l’Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de mœurs. Les villes font exception ; elles ne sont guère peuplées que d’étrangers. Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque. ― La partie centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariège) est toute française d’esprit et de langage ; peu ou point de mots catalans.
- ↑ Ramond. « Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de faux.» ― Laboulinière. « Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la jolie nuance appelée vert d’eau » ― Dralet. « Les rivières des Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire… »
- ↑ App., 16.
- ↑ On sait que le grand poëte de Pyrénées, Ramond, a cherché le Mont-Perdu pendant dix ans. ― « Quelques-uns, dit-il, assuraient que le plus hardi chasseur du pays n’avait atteint la cible du Mont-Perdu qu’à l’aide du diable, qui l’y avait conduit par dix-sept degrés. » Le Mont-Perdu est la plus haute des Pyrénées françaises, comme le Vignemale la plus haute montagne des Pyrénées espagnoles.
- ↑ C’est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la Hourquette des cinq Ours, que le vieil astronome Plantade expira près de son quart de cercle, en s’écriant : « Grand Dieu ! que cela est beau ! »
- ↑ Ramond. « À peine on pose le pied sur la corniche, que la décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu’on ne peut aborder sans quitter l’un ou l’autre, et qu’on ne saurait outre-passer sans en perdre un de vue, il semble impossible qu’ils soient réels à la fois ; et s’ils n’étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.
- ↑ Laboulinière.
- ↑ Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur (Dralet.)
- ↑ ibid.
- ↑ L’Èbre coule à l’est, vers Barcelone ; la Garonne à l’ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de Charles-Quint. C’est toute la ressemblance.
- ↑ App., 17.
- ↑ A. Young. « Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez tout d’un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de France ; au lieu de ravines, il y a des ponts bien bâtis ; ce n’est plus un pays sauvage, désert et pauvre. »