Thaïs/Projet de préface

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Projet de préface
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Quand Thaïs parut dans la Revue des Deux Mondes, on l’intitula Conte philosophique, non pour marquer que c’était une fiction inspirée par l’amour de la sagesse, mais afin d’avertir tout de suite les personnes simples qu’elles y rencontreraient des difficultés. C’était seulement une manière de dire à une infinité d’excellentes personnes qu’on ne les amuserait point et qu’on risquait même de leur déplaire. La précaution est désormais inutile, et je cesse de la prendre, ne craignant point que le public ordinaire des romans se jette avec trop d’empressement sur ce petit livre.

Exactement il devrait s’appeler Paphnuce, du nom de mon héros, qui fut moine dans cette Égypte où le monachisme produisit ses chefs-d’œuvre les plus étranges. Mais le nom Paphnuce est d’un aspect bizarre et rébarbatif et l’on m’a dit qu’il valait mieux mettre cette pieuse légende sous l’invocation de sainte Thaïs. C’est ce que j’ai fait, comme il était juste, car j’y raconte la conversion de cette prédestinée.

L’histoire de sainte Thaïs et de saint Paphnuce est un vieux conte copte qui, traduit en latin au temps de Théodose par Torannius Rufinus, prêtre, fit pendant quatorze siècles les délices de la chrétienté. Recueilli dans les Vies des pères des déserts où tous les enfants au XVIIIe siècle apprenaient à lire, il se peut qu’il édifie encore aujourd’hui, au fond d’une province, quelque vieille dame janséniste. Ces petits volumes réliés en veau, tout pleins de gravures d’un ascétisme naïf, sont peut-être ce que la mythologie chrétienne a produit de plus extraordinaire.

J’y ai lu avec tant de plaisir l’histoire de sainte Thaïs, que le désir m’est venu de la conter, à mon tour, mais non pas telle à la vérité que je l’avais lue. J’en ai changé quelque peu la forme et l’esprit. Les légendes ont cela de merveilleux qu’elles se prêtent d’elles-mêmes à l’expression de toutes les idées. Il y a en elles une admirable plasticité et une aptitude précieuse à se colorer de teintes nouvelles.

Ma Thaïs a fâché beaucoup un R. père jésuite, lequel m’a adressé des injures innocentes dans une revue à lui qu’il m’a fait envoyer à propos ; faute de ce soin, j’ignorais encore le R. P. et ses fureurs. Dans le même temps, une revue publiée à Odessa me reprocha avec la même indignation de m’être écarté dans mon récit de l’orthodoxie grecque. Je me consolai de n’avoir contenté ni l’un ni l’autre en songeant que je ne pouvais pas, quoi que je fisse, les contenter tous deux.

Je l’avoue, le révérend père m’a flatté en m’injuriant. Il avait lu mon conte et même il l’avait si bien lu que quand il essaya de rétablir l’histoire de sainte Thaïs et de saint Paphnuce dans sa pureté première il ne put s’empêcher d’introduire dans son récit des traits qui sont de mon invention. Il affirma que Paphnuce était abbé d’Antinoé et que Thaïs habitait Alexandrie. Or c’est moi qui ai imaginé cela. Rufin dit que Paphnuce avait établi son monastère à l’extrémité du territoire d’Héraclée en basse Thébaïde, et que Thaïs habitait une certaine ville d’Égypte. Ce n’était certainement pas Alexandrie que les coptes tenaient pour une ville étrangère. Ils disaient qu’il fallait sortir d’Égypte pour y aller.

Je ne dis pas cela pour en faire un grief au R. P. mais pour l’induire à méditer sur son état. Il a pris quelque chose du poison qu’il voulait détruire et il connaît à ses dépens que le diable est subtil.

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