| - Acte troisième | ◄ | Titus Andronicus | ► | - Acte cinquième |
Sommaire |
ACTE IV
Scène I. Devant la maison de Titus.
Entrent TITUS et MARCUS ; puis LE JEUNE LUCIUS, après lequel court LAVINIA ; l’enfant fuit, ayant sous le bras ses livres qu’il laisse tomber à terre.
Au secours, grand-père, au secours ! ma tante Lavinia
me suit partout, je ne sais pourquoi.
Bon oncle Marcus, vois comme elle vient vite !…
Hélas ! chère tante, je ne sais ce que vous voulez.
Tiens-toi près de moi, Lucius ; n’aie pas peur de ta tante.
Elle t’aime trop, mon enfant, pour te faire du mal.
Oui, quand mon père était à Rome, elle m’aimait bien.
Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes ?
N’aie pas peur d’elle, Lucius : elle veut dire quelque chose.
Vois, Lucius, vois comme elle te cajole ;
elle veut que tu ailles avec elle quelque part.
Ah ! mon enfant, Cornelia ne mit jamais plus de zèle
à instruire ses enfants que Lavinia à t’apprendre
la belle poésie et l’ Orateur de Cicéron.
Est-ce que tu ne peux pas deviner pourquoi elle te presse ainsi ?
Je n’en sais rien, monseigneur, et je ne peux le deviner,
à moins que ce ne soit quelque accès de délire qui la possède.
En effet, j’ai souvent ouï dire à mon grand-père
que l’excès des chagrins rendait les hommes fous’ ;
et j’ai lu qu’Hécube de Troie
devint folle de douleur ; c’est ce qui m’a fait peur,
quoique je sache bien, monseigneur, que ma noble tante
m’aime aussi tendrement que m’a jamais aimé ma mère ;
elle ne voudrait pas effrayer ma jeunesse, si ce n’est dans la démence ;
c’est cette idée qui m’a fait jeter mes livres et fuir,
sans raison, peut-être ; mais pardon, chère tante !
Oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir,
je vous suivrai bien volontiers.
Je veux bien, Lucius.
(Lavinia retourne successivement les livres que Lucius a laissés tomber.)
Eh bien, Lavinia ? Marcus, que veut dire ceci ?
II y a quelque livre qu’elle désire voir…
Lequel de ces livres, ma fille ?… Ouvre-les, enfant…
Mais tu es plus lettrée, et plus instruite que cela ;
viens, et choisis dans toute ma bibliothèque,
et trompe ainsi ta souffrance, jusqu’à ce que les cieux
révèlent l’auteur maudit de ce forfait…
Quel livre ?…
Pourquoi lève-t-elle ainsi les bras l’un après l’autre ?
Elle veut dire, je pense, qu’il y a eu plus d’un
coupable dans le crime… Oui, qu’il y en avait plus d’un ;
ou peut-être lève-t-elle les bras vers le ciel pour implorer vengeance.
Lucius, quel est le livre qu’elle remue ainsi ?
Grand-père, ce sont les Métamorphoses d’Ovide ; ma mère me les a données.
Peut-être est-ce en souvenir de celle qui n’est plus,
qu’elle a choisi ce livre entre tous les autres.
Doucement ! avec quelle rapidité elle tourne les feuillets !
Aidons-la : que veut-elle trouver ? Lavinia, lirai-je ?
Ceci est la tragique histoire de Philomèle ;
il y est question de la trahison de Térée et de son viol ;
et le viol, j’en ai peur, est l’origine de son ennui.
Voyez, frère, voyez ! remarquez comme elle considère les pages !
Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise,
violée, outragée, comme le fut Philomèle,
forcée dans les vastes forêts impitoyables et sinistres ?
Voyons ! voyons !
Oui, il y a un endroit comme cela !… L’endroit où nous avons chassé
(oh ! plût au ciel que nous n’eussions jamais, jamais chassé là !)
est comme celui que le poète décrit ici,
disposé par la nature pour le meurtre et pour le viol.
Oh ! pourquoi la nature édifie-t-elle un antre aussi affreux,
si les dieux ne prennent pas plaisir aux tragédies ?
Fais-nous signe, chère fille… Il n’y a ici que des amis…
Quel est le seigneur romain qui a osé commettre le forfait ?
Saturninus se serait-il dérobé, comme jadis Tarquin,
qui abandonna son camp pour déshonorer le lit de Lucrèce ?
Assieds-toi, douce nièce… Frère, asseyez-vous près de moi…
Apollon, Pallas, Jupiter, Mercure,
inspirez-moi, que je puisse découvrir cette trahison !
Monseigneur, regardez ici… Regarde ici, Lavinia.
(Il écrit son nom sur le sable avec son bâton qu’il dirige avec ses pieds et sa bouche.)
Ce terrain sablé est uni ; dirige, si tu peux,
ce bâton, comme moi. J’ai écrit mon nom,
sans le secours de mes mains.
Maudit soit dans l’âme celui qui nous a forcés à cet expédient !
Ecris, ma bonne nièce, et révèle enfin ici
ce que Dieu veut rendre manifeste pour le châtiment.
Que le ciel guide ton burin de manière à imprimer clairement tes malheurs
et à nous faire connaître les traîtres et la vérité !
(Lavinia prend le bâton entre ses dents et écrit en le guidant
avec ses bras mutilés.)
Oh ! lisez-vous, monseigneur, ce qu’elle a écrit ?
« Stuprum, Chiron, Demetrius. »
Comment ! comment ! les fils lascifs de Tamora
auteurs de cet atroce et sanglant forfait !
Magni Dominator poli,
Tam lentus audis scelera ? tam lentus vides ?
Oh ! calme-toi, noble seigneur ! pourtant, je reconnais
que ce qui est écrit là à terre
suffirait à provoquer la révolte dans les esprits les plus doux
et à armer d’indignation le cœur d’un enfant…
Monseigneur, agenouillez-vous avec moi ; Lavinia, à genoux ;
à genoux, toi aussi, doux enfant, espoir de l’Hector romain ;
et faites tous avec moi le serment que jadis, après le viol de Lucrèce,
le seigneur Junius Brutus fit avec le malheureux époux
et le père de cette vertueuse femme déshonorée ;
jurez que nous poursuivrons délibérément
ces Goths perfides de notre mortelle vengeance,
et que nous verrons couler leur sang, ou que nous périrons sous cet outrage.
Nous venger ! cela ne fait pas question ; reste à savoir comment.
Pour peu que vous blessiez les oursons, prenez garde ;
leur mère sera aux aguets ; et, si une fois elle vous flaire,
songez qu’elle est étroitement liguée avec le lion ;
elle le berce tout on se jouant sur le dos,
et, dès qu’il dort, elle peut faire ce qu’elle veut.
Vous êtes un chasseur novice, Marcus ; laissez-moi faire,
et venez, je vais me procurer une feuille d’airain,
et avec une pointe d’acier j’y inscrirai ces mots-là,
pour les tenir en réserve.
(Il montre les mots que vient d’écrire Lavinia.)
Un vent du nord violent
va disperser ces sables, comme les feuilles de la sibylle,
et où sera votre leçon alors ?… Enfant, que dis-tu ?
Je dis, monseigneur, que, si j’étais homme,
la chambre à coucher de leur mère ne serait pas sûre
pour ces traîtres asservis au joug de Rome.
Oui, voilà bien un digne enfant ! ton père a souvent
agi avec ce dévouement pour son ingrate patrie.
Eh bien, mon oncle, j’agirai ainsi, si je vis.
Allons, viens avec moi dans ma salle d’armes ;
Lucius, je vais t’équiper ; et ensuite, mon enfant,
tu porteras de ma part aux fils de l’impératrice
les présents que j’ai l’intention de leur envoyer à tous deux ;
viens, viens ; tu rempliras ton message, n’est-ce pas ?
Oui, avec mon poignard dans leurs poitrines, grand-père.
Non, enfant, non ; je t’enseignerai un autre moyen.
Lavinia, viens… Toi, Marcus, veille sur ma maison ;
Lucius et moi, nous allons faire merveille à la cour ;
oui, morbleu, seigneur ; et nous aUrons un cortége.
(Sortent Titus, Lavinia et le jeune Lucius.)
O ciel, peux-tu entendre un bon homme gémir,
et ne pas t’attendrir, et ne pas avoir pitié de lui ?
Va, Marcus, suis-le dans son délire,
lui qui a au cœur plus de cicatrices de douleurs,
que de balafres ennemies sur son bouclier bossu,
et si honnête pourtant qu’il ne veut pas se venger !
Que le ciel se charge de venger le vieil Andronicus !
(Il sort.)
Scène II. Dans le palais.
Entrent, par une porte, AARON, CHIRON et DÉMÉTRIUS ; par l’autre, le jeune LUCIUS et un serviteur, portant un faisceau d’armes entouré d’une inscription en vers.
Démétrius, voici le fils de Lucius ;
il est chargé de quelque message pour nous.
Oui, quelque message insensé de son insensé grand-père.
Messeigneurs, avec toute l’humilité possible,
je salue vos honneurs de la part d’Andronicus.
(À part.)
Et prie les dieux de Rome de vous exterminer tous deux.
Grand merci, aimable Lucius, quelle nouvelle ?
La nouvelle, c’est que vous êtes tous deux reconnus
pour des misérables souillés de viol.
(Haut.)
Ne vous en déplaise,
mon grand-père, bien avisé, vous envoie par moi
les plus belles armes de son arsenal
afin d’en gratifier votre honorable jeunesse,
l’espoir de Rome ; c’est, en effet, ce qu’il m’a commandé de dire ;
et je le dis, et je présente ces dons
à vos seigneuries afin que, quand il en sera besoin,
vous soyez bien armés et bien équipés,
et sur ce je vous laisse tous deux…
(À part.)
Sanguinaires scélérats !
(Sortent le jeune Lucius et le serviteur.)
Qu’y a-t-il là ? Un écriteau ! enroulé tout autour !
Lisons :
Integer vitae, scelerisque purus,
Non eget Mauri jaculis, nec arcu.
Oh ! c’est un vers d’Horace ; je le reconnais bien ;
je l’ai lu dans la grammaire, il y a longtemps.
Oui, justement, un vers d’Horace ! Vous y êtes parfaitement.
(À part.)
Ah ! ce que c’est que d’être un âne !
Ceci n’est pas une pure plaisanterie ! Le bonhomme a découvert leur crime ;
et il leur envoie des armes, enveloppées de vers,
qui les blessent au vif, à leur insu.
Mais, si notre sagace impératrice était sur pied,
elle applaudirait à la pensée d’Andronicus.
Mais laissons-la reposer quelque temps encore sur son lit d’insomnie.
(Haut.)
Eh bien, jeunes seigneurs, n’est-ce pas une heureuse étoile
qui nous a conduits à Rome, nous, étrangers, et qui plus est,
captifs, pour y être élevés à cette grandeur suprême.
J’ai eu plaisir, devant la porte du palais,
à braver le tribun à l’oreille même de son frère !
Et moi, plus de plaisir encore à voir un si grand seigneur
s’humilier bassement et nous envoyer des présents.
N’a-t-il pas ses raisons pour cela, seigneur Démétrius ?
N’avez-vous pas traité sa fille bien affectueusement ?
Je voudrais que nous eussions mille dames romaines
à notre discrétion pour servir tour à tour à nos désirs.
Vœu charitable et plein d’amour !
Il ne manque ici que votre mère pour dire amen !
Et elle le dirait pour vingt mille Romaines de plus.
Partons et allons prier tous les dieux
pour notre bien-aimée mère en proie aux douleurs.
Priez plutôt les démons ; les dieux nous ont abandonnés.
(Fanfare.)
Pourquoi les trompettes de l’empereur retentissent-elles ainsi ?
Sans doute, en réjouissance de ce que l’empereur a un fils.
Doucement ! qui vient là ?
Entre UNE NOURRICE, portant un enfant more dans ses bras.
Bonjour, seigneurs.
Oh ! dites-moi, avez-vous vu le More Aaron ?
Oui, peu ou prou, ou point du tout.
Voici Aaron ; que lui veux-tu, à Aaron ?
O gentil Aaron, nous sommes tous perdus !
Avise vite, ou le malheur te frappe à jamais.
Eh ! quel tintamarre fais-tu là ?
Que serres-tu, que chiffonnes-tu dans tes bras ?
Oh ! ce que je voudrais cacher au regard des cieux,
la honte de notre impératrice, et la disgrâce de la majestueuse Rome…
Elle est délivrée, seigneurs, elle est délivrée.
Comment !
Je veux dire qu’elle est accouchée.
C’est bon. Que Dieu
lui accorde un salutaire repos ! Que lui a-t-il envoyé ?
Un démon.
La voilà donc mère du diable : l’heureuse engeance !
Malheureuse, horrible, noire et sinistre engeance !
Voici le bambin aussi affreux qu’un crapaud
au milieu des charmants enfants de nos pays.
L’impératrice te l’envoie, comme ton empreinte, ta vivante effigie,
et t’ordonne de le baptiser avec la pointe de ton poignard.
Fi donc ! fi donc, putain ! Le noir est-il une si ignoble couleur ?…
Cher joufflu, vous êtes un beau rejeton, assurément.
Malheureux ! qu’as-tu fait ?
Ce que tu ne peux défaire.
Tu as perdu notre mère !
Ta mère, malheureux, je l’ai gagnée !
Et c’est en cela, limier d’enfer, que tu l’as perdue.
Malheur à sa fortune, et damné soit son choix immonde !
Maudit soit le produit d’un si noir démon !
Il ne vivra pas !
Il ne mourra pas.
Aaron, il le faut ; la mère le veut ainsi.
Ah ! il le faut, nourrice ? Eh bien, que nul autre que moi
ne se charge d’immoler ma chair et mon sang !
J’embrocherai le têtard à la pointe de ma rapière. Nourrice, donne-le-moi ; mon épée l’aura vite expédié.
Cette épée t’aura plus vite labouré les entrailles.
(Il prend l’enfant des bras de la nourrice.)
Arrêtez, infâmes scélérats ! Voulez-vous tuer votre frère ?
Ah ! par les flambeaux brûlants du ciel
qui brillaient si splendidement quand cet enfant fut engendré,
il meurt de la pointe affilée de mon cimeterre,
celui qui touche à cet enfant, à mon premier-né, à mon héritier !
Je vous le déclare, freluquets, ni Encelade,
avec toute la formidable bande des enfants de Typhon,
ni le grand Alcide, ni le dieu de la guerre,
n’arracheraient cette proie des mains de son père.
Allons, allons, jeunes sanguins, cœurs vides,
murs crépis de blanc, enseignes peintes de cabaret,
le noir le plus foncé est supérieur à toute autre couleur
par cela même qu’il se refuse à prendre une autre couleur :
car toute l’eau de l’Océan
ne parvient pas à blanchir les pattes noires du cygne,
quoiqu’il les lave à toute heure dans les flots.
Dites de ma part à l’impératrice que je suis d’âge
à garder mon bien ; qu’elle excuse cela comme elle voudra.
Veux-tu donc trahir ainsi ta noble maîtresse ?
Ma maîtresse est ma maîtresse. Cet enfant, c’est moi-même ;
c’est la fougue et le portrait de ma jeunesse ;
cet enfant, je le préfère atout l’univers ;
cet enfant, je le sauverai, malgré tout l’univers,
ou quelques-uns de vous en pâtiront dans Rome.
Par cet enfant notre mère est à jamais déshonorée.
Rome la méprisera pour cette noire escapade.
L’empereur, dans sa rage, la condamnera à mort.
Je rougis en pensant à cette ignominie.
Oui, voilà le privilège attaché à votre beauté.
Fi de cette couleur traîtresse qui trahit par une rougeur
les mouvements et les secrets les plus intimes du cœur !
Voici un jeune gars fait d’une autre nuance :
voyez, comme le noir petit drôle sourit à son père,
d’un air qui semble dire : vieux gaillard, je suis ton œuvre !…
II est votre frère, seigneurs ; il est sensiblement nourri
de ce même sang qui vous a donné la vie ;
et c’est du ventre où vous fûtes emprisonnés
qu’il a été délivré pour venir au jour.
Au fait, il est votre frère, du côté le plus sûr,
quoique mon sceau soit imprimé sur sa face.
Aaron, que dirai-je à l’impératrice ?
Décide, Aaron, ce qu’il faut faire,
et nous souscrirons tous à ta décision.
Sauve l’enfant, soit, pourvu que nous soyons tous sauvés.
Eh bien, asseyons-nous, et consultons ensemble…
Mon enfant et moi, nous nous mettrons au vent de vous ;
installez-vous là… Maintenant causons à loisir des moyens de vous sauver.
Combien de femmes ont vu cet enfant ?
A la bonne heure, braves seigneurs ! Quand nous sommes tous unis paisiblement,
je suis un agneau ; mais, si vous bravez le More,
le sanglier irrité, la lionne des montagnes,
l’Océan ont moins de courroux qu’Aaron de tempêtes !
Mais revenons à la question : combien de personnes ont vu l’enfant ?
Cornélie, la sage-femme, et moi ;
voilà tout, outre l’impératrice accouchée.
L’impératrice, la sage-femme, et toi.
Deux peuvent garder un secret, en l’absence d’un tiers.
Va trouver l’impératrice ; répète-lui ce que j’ai dit.
(Il la poignarde.)
Couac ! couac !… Ainsi crie un cochon qu’on arrange pour la broche !
Que prétends-tu, Aaron ? Pourquoi as-tu fait cela ?
Oh ! seigneur, c’est un acte politique :
devait-elle vivre pour trahir notre faute ?
Une bavarde commère ayant la langue si longue ! Non, seigneurs, non.
Et maintenant apprenez mon plan tout entier.
Non loin d’ici demeure un certain Muliteus, mon compatriote ;
sa femme n’est accouchée que d’hier ;
son enfant ressemble à cette femme, il est blanc comme vous :
bâclez le marché avec lui, donnez de l’or à la mère,
et expliquez-leur à tous deux les détails de l’affaire,
à quelle haute destinée leur enfant va être appelé,
qu’il va être traité comme l’héritier de l’empereur,
et substitué au mien,
pour calmer l’orage qui gronde à la cour ;
oui, et que l’empereur le caresse comme son propre enfant !
Vous m’entendez, seigneurs ; vous voyez que je lui ai donné sa médecine…
(Il montre la nourrice.)
Et maintenant, il faut que vous vous occupiez de ses funérailles ;
les champs sont tout près, et vous êtes de galants garçons.
Cela fait, veillez, sans plus de délais,
à m’envoyer immédiatement la sage-femme.
La sage-femme et la nourrice dûment supprimées,
libre alors à ces dames de jaser à leur aise.
Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents
un secret.
Pour ta sollicitude envers Tamora,
elle et les siens te sont grandement obligés.
(Sortent Démétrius et Chiron, emportant la nourrice.)
Maintenant chez les Goths, aussi vite que vole l’hirondelle !
Là je mettrai en sûreté le trésor que j’ai dans les bras,
et je m’aboucherai secrètement avec les amis de l’impératrice.
En avant, petit drôle aux lèvres épaisses, je vais vous emporter d’ici ;
car c’est vous qui nous obligez à tant de ruses ;
je vous ferai nourrir de fruits sauvages, de racines,
et régaler de caillebotte et de petit lait, je vous ferai téter la chèvre,
et loger dans une caverne ; et je vous élèverai
pour être un guerrier, et commander un camp.
(Il sort.)
Scène III. Une place aux abords du palais.
Entrent TITUS, MARCUS, le jeune LUCIUS, et autres seigneurs, portant des arcs. Titus porte les flèches, aux bouts desquelles sont attachées diverses inscriptions.
Viens, Marcus, viens… Cousins, voici le chemin.
Mon petit monsieur, voyons votre talent d’archer :
ajustez bien, et ça y va tout droit…
Terras Astrœa reliquit…
Oui, rappelez-vous-le, Marcus, Astrée est partie, elle s’est enfuie…
Messire, munissez-vous de vos engins… Vous, cousins, vous irez
sonder l’Océan, et vous y jetterez vos filets ;
peut-être la trouverez-vous dans la mer ;
pourtant la justice n’est pas plus là que sur terre…
Non, Publius et Sempronius, c’est à vous de faire cela ;
il faudra que vous creusiez avec la pioche et la bêche,
et que vous perciez le centre le plus profond de la terre ;
alors, une fois arrivés au pays de Pluton,
présentez-lui, je vous prie, cette supplique ;
dites-lui qu’elle implore justice et appui,
et qu’elle vient du vieil Andronicus,
accablé de douleurs dans l’ingrate Rome.
Ah ! Rome !… oui, oui ! j’ai fait ton malheur,
du jour où j’ai reporté les suffrages du peuple
sur celui qui me tyrannise ainsi.
Allons, partez ; et, je vous prie, soyez tous bien attentifs,
et fouillez un à un tous les bâtiments de guerre :
ce maudit empereur pourrait bien avoir fait embarquer la justice,
et alors, cousins, nous aurions beau la réclamer, ce serait comme si nous chantions.
O Publius, n’est-ce pas une chose accablante
de voir ton noble oncle dans un pareil délire ?
Aussi, monseigneur, c’est pour nous un devoir impérieux
de veiller scrupuleusement sur lui nuit et jour ;
caressons son humeur aussi doucement que nous pourrons,
jusqu’à ce que le temps ait apporté à son mal quelque remède salutaire.
Cousins, ses peines sont irrémédiables.
Joignons-nous aux Goths ; et par une guerre vengeresse
punissons Rome de son ingratitude
et châtions le traître Saturninus.
Publius, eh bien ? eh bien, mes maîtres ?
voyons, l’avez-vous trouvée ?
Non, monseigneur ; mais Pluton vous envoie dire
que, si c’est la vengeance que vous voulez obtenir de l’enfer, vous l’aurez ;
quant à la justice, ma foi, elle est occupée,
croit-il, avec Jupiter dans le ciel, ou ailleurs ;
en sorte que vous devez forcément attendre quelque temps.
Il me fait du mal en me leurrant de tant de délais ;
je plongerai dans le lac brûlant de l’abîme,
et par les talons j’arracherai la justice de l’Achéron…
Marcus, nous ne sommes que des arbrisseaux, nous ne sommes pas des cèdres,
ni des hommes à forte ossature, de la taille des Cyclopes ;
mais, Marcus, notre nature de fer est profondément trempée.
Pourtant les maux qui nous accablent sont trop lourds pour nos reins ;
et, puisque la justice n’est ni sur terre ni en enfer,
nous implorerons le ciel, et nous presserons les dieux
d’envoyer la justice icibas pour venger nos injures.
Allons, à la besogne ! Vous un bon archer, Marcus…
(Il leur distribue les flèches, en lisant les inscriptions qu’elles portent.)
Ad Jovem ! voilà pour vous… Ici, ad Apollinem !
Ad Martem ! ça, c’est pour moi-même.
Tiens, enfant, à Pallas ! … Tenez, à Mercure !
Tenez, Caius, à Saturne, mais pas à Saturninus !
Autant vaudrait lancer votre flèche contre le vent…
Au but, enfant. Marcus, tirez quand je vous le dirai.
Sur ma parole, j’ai parfaitement tenu la plume ;
il n’y a pas un dieu qui n’ait sa requête.
Cousins, lancez toutes vos flèches dans la direction de la cour ;
nous allons mortifier l’empereur dans son orgueil.
Maintenant, mes maîtres, tirez.
(Ils lancent leurs flèches dans la direction du palais.)
Oh ! à merveille, Lucius !
Cher enfant, dans le sein de la Vierge ; envoie à Pallas.
Monseigneur, je vise à un mille au delà de la lune…
Votre lettre est arrivée à Jupiter en ce moment.
Ha ! Publius, Publius ! qu’as-tu fait ?
Vois, vois, ta flèche a abattu une des cornes du Taureau.
C’était là le jeu, monseigneur. Dès que Publius a touché,
le Taureau, étant blessé, a donné à Ariès un tel coup
que les deux cornes du Bélier sont tombées au milieu de la cour,
et qui les a trouvées ? L’infâme mignon de l’impératrice !
Elle a ri et a dit au More qu’il ne pouvait faire autrement
que de les donner en présent à son maître !
Oui, ça va. Que Dieu accorde la joie à sa seigneurie !
Entre UN PAYSAN, avec un panier et une paire de pigeons.
Des nouvelles, des nouvelles du ciel ! Marcus, la poste est arrivée !
Maraud, quoi de nouveau ? as-tu des lettres ?
Obtiendrai-je justice ? Que dit l’omnipotent Jupiter ?
Oh ! le dresseur de potence ! Il dit qu’il l’a démontée,
parce que l’homme ne doit être pendu que la semaine prochaine.
Mais que dit Jupiter, je te demande ?
Las ! monsieur, je ne connais pas Jupiter ; jamais de ma vie je n’ai bu avec lui.
Ah ça, drôle, n’es-tu pas le porteur…
Oui, de mes pigeons, monsieur, voilà tout.
Ah çà, tu n’es donc pas venu du ciel ?
Du ciel ! Las ! monsieur, je n’ai jamais été là ; à Dieu ne plaise que j’aie
la témérité de me presser pour le ciel dans mes jeunes jours ! Morguienne, je vais
avec mes pigeons au tribunal de la plèbe, pour arranger une matière
de querelle entre mon oncle et un des gens de l’empereur.
Eh bien, seigneur, cela se trouve à merveille pour la transmission de votre
requête. Qu’il offre les pigeons à l’empereur de votre part.
Dis-moi, saurais-tu transmettre une requête à l’empereur avec grâce ?
Nenni, vraiment, monsieur, je n’ai jamais pu dire les grâces de ma vie.
Maraud, viens ici ; ne fais plus d’embarras ;
mais offre tes pigeons à l’empereur ;
par moi tu obtiendras de lui justice…
Arrête, arrête, en attendant, voici de l’argent pour ta commission…
Qu’on me donne une plume et de l’encre !…
Drôle, sauras-tu remettre avec grâce une supplique ?
Oui, monsieur.
Eh bien, voilà une supplique pour vous. Et, dès que vous serez devant
l’empereur, de prime-abord, il faudra vous agenouiller ; puis vous lui baiserez
le pied ; puis vous lui remettrez vos pigeons, et alors vous attendrez voire
récompense. Je serai près de vous, monsieur ; surtout faites la chose bravement.
Je vous le garantis, monsieur, laissez-moi faire.
Maraud, as-tu un couteau ?… Viens, fais-le-moi voir…
Tiens, Marcus, enveloppe-le dans la requête ;
car tu l’as rédigée comme un bien humble suppliant…
Et toi, quand tu l’auras remise à l’empereur,
frappe à ma porte, et rapporte-moi ce qu’il aura dit.
(Il sort.)
Dieu soit avec vous, monsieur ! J’y vais.
Allons, Marcus, partons… Publius, suis-moi.
(Ils sortent.)
Scène IV. La cour du palais.
Entrent SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, seigneurs et autres ; Saturninus a dans la main les flèches lancées par Titus.
Eh bien, seigneurs, sont-ce là des outrages ? A-t-on jamais vu
un empereur de Rome ainsi obsédé,
molesté, bravé, et, pour avoir déployé
une stricte justice, traité avec un tel mépris ?
Vous le savez, messeigneurs, comme le savent les dieux puissants,
quelques rumeurs que ces perturbateurs de notre repos
chuchotent à l’oreille du peuple, il ne s’est rien fait
sans la sanction de la loi, contre les fils insolents
du vieil Andronicus. Et, sous prétexte
que ses chagrins ont ainsi étouffé sa raison,
serons-nous ainsi persécutés de ses ressentiments,
de ses accès, de ses frénésies et de son amertume ?
Le voilà maintenant qui écrit au ciel pour le redressement de ses griefs !
Regardez, voilà pour Jupiter, et voici pour Mercure ;
voici pour Apollon ; voici pour le dieu de la guerre.
Missives bien douces à voir voler dans les rues de Rome !
Qu’est-ce que tout cela, sinon diffamer le sénat,
et décrier partout notre injustice ?
Une excellente plaisanterie, n’est-ce pas, messeigneurs ?
Comme s’il disait qu’il n’y a pas de justice à Rome.
Mais, si je vis, sa feinte démence
ne servira pas de refuge à tous ces outrages.
Lui et les siens sauront que la justice respire
dans Saturninus ; si elle sommeille,
il saura si bien la réveiller que dans sa furie elle
anéantira le plus arrogant conspirateur qui soit au monde.
Mon gracieux seigneur, mon aimable Saturninus,
seigneur de ma vie, maître de mes pensées,
calme-toi, et tolère les fautes de la vieillesse de Titus,
comme les effets du chagrin causé par la perte de ses vaillants fils,
perte déchirante qui lui a percé le cœur
Ah ! console sa détresse
plutôt que de poursuivre, pour ces affronts,
le plus humble ou le plus grand des hommes.
(À part.)
Oui, c’est ainsi qu’il sied
au génie profond de Tamora de tout pallier ;
mais va, Titus, je t’ai touché au vif ;
le plus pur de ton sang va couler ; si maintenant Aaron est habile,
alors tout est sauvé, l’ancre est dans le port.
Entre LE PAYSAN.
Eh bien, l’ami ? tu veux nous parler ?
Oui, morguienne, si votre seigneurie est impériale.
Je suis l’impératrice… Mais voilà l’empereur assis là-bas.
C’est lui… Que Dieu et saint Etienne vous donnent bonne chance ! Je vous ai
apporté une lettre, et un couple de pigeons que voici.
(L’empereur lit la lettre.)
Allons, qu’on l’emmène et qu’on le pende sur-le-champ !
Combien dois-je avoir d’argent ?
Allons, drôle, tu dois être pendu.
Pendu ! Par Notre-Dame, j’ai donc apporté mon cou pour un bel office !
(Il sort, emmené par les gardes.)
Odieux et intolérables outrages !
Dois-je endurer cette monstrueuse avanie ?
Je sais d’où part cette malice.
Cela peut-il se supporter ?… Comme si ses traîtres fils,
qui sont morts de par la loi pour le meurtre de notre frère,
avaient été injustement égorgés par mon ordre !
Allons, qu’on traîne ici le misérable par les cheveux ;
ni l’âge, ni la dignité n’interposeront leur privilège…
Pour cette arrogante moquerie, je veux être ton égorgeur,
perfide et frénétique misérable, qui n’as contribué à mon élévation
que dans l’espoir de gouverner Rome et moi !
Entre ÆMILIUS.
Quelles nouvelles, Æmilius ?
Aux armes, aux armes, messeigneurs ! Rome n’a jamais eu plus grand motif d’alarmes !
Les Goths ont relevé la tête, et, avec une armée
d’hommes résolus, avides de pillage,
ils marchent droit à nous, sous la conduite
de Lucius, fils du vieil Andronicus,
qui menace, dans le cours de sa vengeance, de faire
autant que Coriolan.
Le belliqueux Lucius est général des Goths !
Cette nouvelle me glace ; et je penche la tête
comme les fleurs sous la gelée, comme l’herbe battue de la tempête.
Oui, maintenant nos malheurs approchent :
c’est lui que les gens du peuple aiment tant ;
moi-même je leur ai souvent ouï dire,
quand je me promenais comme un simple particulier,
que le bannissement de Lucius était injuste ;
et ils souhaitaient que Lucius fût leur empereur.
Pourquoi vous alarmer ? Votre cité n’est-elle pas forte ?
Oui, mais les citoyens favorisent Lucius,
et me déserteront pour le secourir.
Roi, que ton esprit soit impérial, comme ton nom.
Le soleil s’obscurcit-il, si des mouches volent dans ses rayons ?
L’aigle souffre que les petits oiseaux chantent,
sans se soucier de ce qu’ils veulent dire,
sachant bien qu’avec l’ombre de ses ailes
il peut à plaisir couper court à leur mélodie ;
de même tu peux faire taire les étourdis de Rome.
Rassure donc tes esprits ; car sache, ô empereur,
que je vais enchanter le vieil Andronicus
par des paroles plus douces, mais plus dangereuses
que ne l’est l’amorce pour le poisson et le trèfle mielleux pour la brebis :
l’un est blessé par l’amorce,
l’autre est étouffé par une délicieuse pâture.
Mais Titus ne voudra pas supplier son fils en notre faveur.
Si Tamora l’en supplie, il le voudra ;
car je puis caresser son grand âge, en l’accablant
de promesses dorées ; et son cœur serait
presque imprenable, sa vieille oreille serait sourde,
que cœur et oreille obéiraient encore à ma parole.
(À Æmilius.)
Toi, va en avant, et sois notre ambassadeur ;
va dire que l’empereur demande une conférence
au belliqueux Lucius et lui désigne un rendez-vous
dans la maison même de son père, le vieil Andronicus.
Æmilius, remplis honorablement ce message ;
et, s’il tient, pour sa sûreté, à avoir des otages,
dis-lui de demander tous les gages qu’il voudra.
Je vais exécuter activement vos ordres.
(Il sort.)
Maintenant, je vais trouver ce vieil Andronicus,
et l’amener, avec tout l’art que je possède,
à arracher aux Goths belliqueux le fier Lucius.
Et maintenant, cher empereur, reprends ta sérénité,
et ensevelis toutes tes craintes dans mes artifices.
Va donc, et puisses-tu réussir à le persuader !
(Ils sortent.)