Tractatus logico-philosophicus/Préface
Routledge & Kegan Paul, 1960 (réimpression de 1922) (pp. 26-28).
Ce livre ne sera peut-être compris que par celui qui a déjà eu lui-même l’occasion de penser les pensées — ou du moins des pensées similaires — qui y sont exprimées. Ce n’est donc pas un manuel scolaire. Son but serait atteint s’il faisait plaisir à celui qui le lit en le comprenant.
Le livre traite[1] des problèmes philosophiques, et montre, je crois, que la formulation de ces problèmes repose sur l’incompréhension de la logique de notre langage. On pourrait formuler tout le sens du livre à peu près par les mots : Ce qui peut être dit, peut se dire clairement, et ce dont on ne peut parler, on doit le taire.
Ce livre veut donc tracer une limite à la pensée, ou plutôt – non à la pensée, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une limite à la pensée, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette limite (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne peut être pensé).
Ce sera par conséquent seulement dans le langage que la limite pourra être tracée, et ce qui se situe de l’autre côté de la limite sera simplement du non-sens.
Je ne cherche pas à juger du degré auquel mes efforts coïncident avec ceux des autres philosophes. De fait, ce que j’ai écrit ici ne prétend pas à la nouveauté dans le détail, et la raison pour laquelle je ne cite aucune source est qu’il est pour moi indifférent de savoir si ce que j’ai pensé a déjà été pensé par un autre.
Je mentionnerai seulement que j’ai une dette envers les admirables travaux de Frege et envers les écrits de mon ami Bertrand Russell qui ont eu la plus grande influence sur le développement de mes pensées.
Si ce travail a une valeur, elle consiste en deux choses. Premièrement, en ce que des pensées y sont exprimées, et cette valeur sera d’autant plus grande que les pensées seront mieux exprimées. D’autant mieux on mettra dans le mille. — Ici je suis conscient d’être resté bien en deçà du possible. C’est simplement que mes forces pour venir à bout de cette tâche sont trop faibles. — Puissent d’autres venir et faire mieux.
En revanche, la vérité des pensées qui sont exposées ici me semble inattaquable et définitive. J’estime donc avoir résolu pour l’essentiel les problèmes une bonne fois pour toute. Et si je ne suis pas dans l’erreur sur ce point, alors la valeur de ce travail consiste en second lieu en ce qu’il montre combien peu est accompli lorsque ces problèmes sont résolus.
Vienne, 1918
- ↑ Le verbe behandeln signifie également soigner.