Troïlus et Cressida

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TROYLUS ET CRESSIDA



Traduction de François-Victor Hugo



PROLOGUE
Entre LE PROLOGUE, couvert d'une armure.

LE PROLOGUE : La scène est à Troie. Des îles de la Grèce, les princes orgueilleux dont le sang s'est échauffé ont envoyé dans le port d'Athènes leurs navires, chargés des ministres et des instruments de la guerre cruelle. Soixante-neuf chefs , qui portent le tortil royal, de la baie athénienne font voile vers la Phrygie, ayant fait voeu de saccager Troie. Dans cette place forte, Hélène, femme de Ménélas, dort avec le voluptueux Pâris, qui l'a ravie; et de là la querelle. A Ténédos arrivent les Grecs; et les barques à la quille profonde dégorgent là leur belliqueuse cargaison. Puis, dans les champs dardaniens, l'armée grecque, fraiche et intacte encore, plante ses braves pavillons. Les six portes de la cité de Priam, la Dardanienne, la Tymbria, l'Ilias, la Chétas, la Troyenne et l'Anténoride, sous leurs gâches massives et leurs verrous solidement engrenés, enferment les fils de Troie. Maintenant, la confiance caresse des deux côtés les esprits chatouilleux; et tous, Troyens et Grecs, elle les entraîne dans les hasards. Quant à moi, le Prologue, si je viens ici tout armé, ce n'est pas pour défendre la plume de l'auteur ou la voix de l'acteur, mais pour vous dire, sous le costume qui sied à notre sujet, que notre pièce, ô spectateurs bénévoles, saute par-dessus les origines et les préliminaires de cette lutte, et, commençant en pleine querelle, s'élance de là dans tous les développements qui peuvent se distribuer en drame. Louez ou critiquez; faites à votre guise. Bonne ou mauvaise, la guerre doit avoir sa chance. ( Il sort. )

ACTE PREMIER



SCENE PREMIERE
Troie. Devant le palais de Priam.
Arrivent TROILUS, armé, et PANDARUS.

TROILUS : Qu'on appelle mon varlet! Je veux me désarmer. Pourquoi irai-je guerroyer en dehors des murs de Troie, moi qui ici, au dedans, trouve de si cruels combats? Que le Troyen qui est maître de son coeur aille au champ de bataille; le coeur de Troylus, hélas! n'est plus à lui.
PANDARUS : Votre état est donc irrémédiable?
TROYLUS : Les Grecs sont forts et habiles dans leur force, acharnés dans leur habileté et vaillants dans leur acharnement. Mais moi, je suis plus faible qu'une larme de femme, plus timide que le sommeil, plus niais que l'ignorance, moins vaillant qu'une vierge la nuit, et moins habile qu'un enfant sans expérience.
PANDARUS : Allons! je vous en ai assez dit là-dessus : quant à moi, je ne veux plus m'en mêler. Celui qui veut avoir un gâteau avec du froment doit attendre la mouture.
TROYLUS : N'ai je pas attendu?
PANDARUS : Oui, la mouture; mais il faut que vous attendiez le blutage.
TROYLUS : N'ai-je pas attendu?
PANDARUS : Oui, le blutage; mais il faut que vous attendiez la levure.
TROYLUS : J'ai toujours attendu.
PANDARUS : Oui, jusqu'à la levure; mais tout n'est pas fini; il reste à pétrir la pâte, à faire le gâteau, à chauffer le four et à cuire. Et encore, il faut que vous laissiez refroidir, ou vous risquez de vous brûler les lèvres.
TROYLUS : La Patience, toute déesse qu'elle est, est moins pliée que moi à la résignation. Quand je suis assis à la table royale de Priam, et que la belle Cressida vient s'offrir à ma pensée... Vient s'offrir, dis-tu, traître! Quand donc est-elle absente?
PANDARUS : Ma foi! elle m'a paru hier soir plus belle que jamais, plus belle que toute autre femme.
TROYLUS : Qu'est-ce donc que je voulais te dire?... Quand mon coeur était prêt à se fendre sous la cognée du soupir, de peur qu'Hector ou mon père ne s'en aperçussent, j'ai souvent, comme le soleil qui couvre de lumière un orage, enseveli se soupir dans la ride d'un sourire; mais le chagrin qui se cache sous une apparente gaieté est comme une joie que la destinée change brusqument en tristesse.
PANDARUS : Allez! si ses cheveux n'étaient pas un peu plus noirs que ceux d'Hélène, il n'y aurai pas de comparaison entre les deux femmes. Mais vous savez! elle est ma parente, et je ne voudrais pas, comme on dit, la vanter... mais j'aurai voulu que quelqu'un l'eût entendue, comme moi, causer hier. Je ne voudrais pas déprécier l'esprit de votre soeur Cassandre, mais...
TROYLUS : Oh! Pandarus! je te le demande, Pandarus! Quand je te dis que mes éspérances sont noyées là, ne me rappelle pas à quelle profondeur de l'abîme elle sont englouties. Je te dis que je suis fou d'amour pour Cressida; tu me réponds qu'elle est belle! Tu appliques à l'ulcère béant de mon coeur ses yeux, ses cheveux, sa joue, son pas, sa voix! Tu remues de ta parole sa main, oh! cette main près de laquelle toutes les blancheurs sont une encre, bonne à écrire leur infériorité; cette main si douce qu'à côté le duvet du cygne est rude, et le souffle de la moindre sensation âpre comme la paume d'un laboureur! Voilà ce que tu me dis ( et ce que tu me dis est vrai ) quand je te déclare que je l'aime. Ah! en me disant cela, au lieu d'huile et de baume, tu enfonces dans toutes les plaies que m'a causé l'amour le couteau qui les a faites!
PANDARUS : Je ne dis que la vérité.
TROYLUS : Tu ne la dis pas toute.

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