Une semaine du petit elfe Ferme-l’Œil (Andersen-Soldi)

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Traduction par David Soldi.
Librairie Hachette et Cie, 1876 (pp. 210-230).
Une semaine du petit elfe Ferme-L’Œil

Vignette de Bertall


UNE SEMAINE DU PETIT ELFE FERME-L’ŒIL.


Il n’y a personne au monde qui sache raconter autant d’histoires que Ferme-l’Œil. En voilà un qui raconte bien ! Vers le soir, lorsque les enfants sont assis tranquillement à la table ou sur leur petit banc, arrive Ferme-l’Œil. On l’entend à peine monter l’escalier, parce qu’il a des pantoufles : il ouvre tout doucement la porte, et psitt ! il lance du lait dans les yeux des enfants avec une merveilleuse délicatesse, et cependant toujours en assez grande quantité pour qu’ils ne puissent pas tenir leurs yeux ouverts et, par conséquent, l’apercevoir. Il se glisse derrière eux, leur souffle dans le cou, ce qui leur rend la tête lourde… oui, mais cela ne leur fait pas de mal, car le petit Ferme-l’Œil a de bonnes intentions pour les enfants : il veut seulement qu’ils soient tranquilles, et d’ordinaire ils ne le sont que quand ils dorment.

Il veut qu’ils soient bien tranquilles pour qu’il puisse leur raconter ses petites histoires.

Dès que les enfants sont endormis, Ferme-l’Œil s’assied sur leur lit. C’est qu’il est joliment vêtu : il porte un habit de soie, mais d’une couleur qu’il est impossible de dire. Il a des reflets verts, rouges et bleus, suivant le côté où il se tourne. Sous chaque bras il tient un parapluie : il en ouvre un, qui est orné de belles images, au-dessus des enfants aimables, et alors ils rêvent toute la nuit les plus charmantes histoires. L’autre parapluie, qui est tout uni, il le déploie sur la tête des enfants méchants, qui dorment alors d’une manière stupide ; et le lendemain, quand ils se réveillent, ils n’ont rêvé de rien du tout.

Nous allons entendre maintenant comment Ferme-l’Œil vint tous les soirs, pendant toute une semaine, visiter un petit garçon qui s’appelait Hialmar : voici les sept histoires qu’il lui conta, puisqu’il y a sept jours dans la semaine.


Lundi.

« Écoute un peu, dit Ferme-l’Œil le soir, après avoir fait coucher Hialmar ; je vais faire ma besogne. »

Et alors toutes les fleurs dans leurs pots devinrent de grands arbres qui étendaient leurs longues branches jusque sur le tapis et le long des murs, si bien que toute la chambre avait l’air d’un magnifique bosquet ; et toutes les branches étaient couvertes de fleurs, et chaque fleur était plus belle qu’une rose. Elles exhalaient un parfum délicieux, et, si on avait voulu les manger, on leur aurait trouvé un goût plus exquis que celui des confitures. Les fruits brillaient comme de l’or, et il y avait aussi sur les branches des gâteaux tout remplis de raisins. C’était d’une beauté incomparable ; mais en même temps des plaintes affreuses sortirent du tiroir qui renfermait les livres de Hialmar.

« Qu’est-ce donc ? » dit Ferme-l’Œil ; et il courut à la table et ouvrit le tiroir. Quelque chose s’agitait et se remuait d’une manière terrible sur l’ardoise. C’était un chiffre faux qui se trouvait dans l’opération, en sorte qu’elle avait l’air de vouloir se disloquer.

Le crayon sauta avec la ficelle qui le retenait, comme s’il eût été un petit chien et qu’il eût voulu rajuster l’opération ; mais il ne le pouvait pas.

En même temps des cris lamentables se firent entendre dans le cahier d’écriture de Hialmar. Oh ! comme c’était affreux ! De haut en bas, sur chaque page, de grandes lettres se montraient, chacune avec une petite à son côté : elles avaient servi comme modèles, et auprès d’elles étaient d’autres petites lettres qui croyaient avoir une mine aussi présentable, et qui avaient été tracées par Hialmar ; mais elles étaient couchées comme si on les avait fait tomber sur la ligne où elles devaient se tenir debout.

« Voyons, tenez-vous ainsi, dit le modèle, ainsi obliquement, et prenez-moi un mouvement vigoureux.

— Nous le voudrions bien, dirent les lettres de Hialmar ; mais nous ne le pouvons pas, tant nous sommes malades !

— En ce cas, on vous administrera un remède.

— Oh non ! » s’écrièrent-elles en se redressant si vivement que c’était charmant à voir.

Pour le moment, je n’ai pas le temps de raconter des histoires, dit Ferme-l’Œil : il faut que j’exerce ces gaillardes-là. Une, deux ! une, deux ! »

Et il exerçait ainsi les lettres, qui finirent par prendre une position aussi droite et aussi gracieuse que celles du modèle même.

Ferme-l’Œil partit ; mais lorsque Hialmar les examina le lendemain, elles étaient aussi malades qu’auparavant.

Mardi.

Dès que Hialmar fut dans son lit, Ferme-l’Œil toucha de sa petite seringue enchantée tous les meubles de la chambre, et tous aussitôt se mirent à babiller, et chacun parla de lui-même. Le crachoir seul restait là stupidement, et furieux de ce que les autres avaient assez de vanité pour ne parler que d’eux-mêmes, pour ne penser qu’à eux-mêmes, sans faire la moindre attention à lui, qui se tenait modestement dans un coin pour recueillir les crachats.

Au-dessus de la commode était suspendu un grand tableau dans un cadre doré, qui représentait un paysage. On y voyait de vieux arbres énormes, des fleurs dans l’herbe, et une large rivière qui, tournant autour de la forêt, passait devant plusieurs châteaux et ensuite allait se perdre dans la mer irritée.

Ferme-l’Œil toucha de sa seringue le tableau, et tout à coup les oiseaux commencèrent à chanter, les branches à s’agiter, et les nuages continuèrent leur course : on pouvait même voir leur ombre s’avancer et couvrir le paysage.

Alors Ferme-l’Œil éleva le petit Hialmar jusqu’au cadre : il posa les pieds de l’enfant sur le tableau, au milieu de l’herbe haute, et l’enfant resta là.

Le soleil jetait sur lui ses rayons à travers les branches des arbres. Il courut à l’eau et s’assit dans un petit bateau qui s’y balançait, et qui était peint en rouge mêlé de blanc. Les voiles brillaient comme de l’argent ; et une demi-douzaine de cygnes, portant des couronnes d’or autour de leur cou et une étoile bleue étincelante sur leur tête, tirèrent le bateau et l’amenèrent devant la verte forêt, où les arbres racontaient des histoires de brigands et de sorciers, et les fleurs, des aventures de charmants petits elfes et les belles paroles que leur avaient murmurées les papillons.

Des poissons magnifiques, couverts d’écails d’or et d’argent, suivaient le bateau : de temps en temps ils sautaient, et l’eau rejaillissait avec bruit, et derrière eux volaient deux troupeaux d’oiseaux, rouges et bleus, grands et petits. Les cousins dansaient, les hannetons bourdonnaient, tous voulaient accompagner Hialmar, et tous avaient des histoires à raconter.

En voilà une partie de plaisir ! Tantôt les forêts étaient touffues et sombres, tantôt elles ressemblaient à un jardin superbe rempli de fleurs et éclairé par le soleil. Çà et là se montraient de grands châteaux de verre et de marbre ; les princesses se penchaient aux balcons, et toutes étaient des petites filles de la connaissance de Hialmar avec lesquelles il avait joué bien souvent.

Chacune étendait la main et présentait au voyageur un petit gâteau fait en cœur, et d’un sucre si raffiné que jamais marchande n’en avait vendu de pareil. Hialmar saisit le côté d’un cœur en passant ; mais la princesse serrait les doigts si bien qu’ils eurent chacun pour leur part un morceau, elle le plus petit, lui le plus gros.

À la porte de chaque château les princes montaient la garde ; ils le saluèrent de leur sabre d’or et lui jetèrent des raisins et des soldats de plomb.

On voyait bien par là qu’ils étaient de véritables princes.

Ainsi naviguait Hialmar, tantôt à travers des forêts, tantôt à travers de grands salons, tantôt au milieu d’une ville. Il se trouva qu’il passa par celle où demeurait la bonne qui l’avait toujours tant aimée ; elle le salua et lui fit des signes de tête et chanta ces jolis vers qu’elle avait faits elle-même et qu’elle avait envoyés à Hialmar.


Le long du jour je pense à toi souvent,
La nuit aussi, mon cher petit enfant.
Que de baisers, Hialmar, j’ai donnés à ta bouche.
À tes yeux, à tes bras, endormi sur ta couche !
Tu bégayas pour moi ta première parole !
Un jour, il a fallu pourtant te dire adieu…
Va donc ! Que le seigneur te bénisse en tout lieu,
Petit ange lutin, dont je suis toujours folle.

Et tous les oiseaux l’accompagnaient ; les fleurs dansaient sur leurs tiges, et les vieux arbres inclinaient la tête, absolument comme si le petit elfe Ferme-l’Œil leur racontait aussi des histoires.


Mercredi.

Comme la pluie tombait à verse ! Hialmar l’entendit en dormant, et lorsque Ferme-l’Œil ouvrit une fenêtre, l’eau était montée jusqu’à l’appui. Au dehors tout n’était qu’un grand lac ; près de la maison se tenait amarré un navire superbe.

« Veux-tu venir avec moi, petit Hialmar ? dit Ferme-l’Œil ; tu pourras cette nuit arriver dans des pays étrangers, et être de retour ici demain. »

Tout à coup Hialmar, avec sa grande tenue du dimanche, se trouva au milieu du navire ; aussitôt le temps devint beau et ils traversèrent les rues, tournèrent l’église et avancèrent dans un grand lac. Ils marchèrent longtemps, jusqu’à ce qu’ils eussent perdu la terre de vue, et ils aperçurent une troupe de cigognes qui quittaient aussi leur domicile pour aller dans les pays chauds.

Elles volaient toujours l’une derrière l’autre, et elles avaient déjà fait bien du chemin. Il y en avait une si fatiguée que ses ailes ne pouvaient plus la porter : c’était la dernière de la bande, et bientôt elle resta à une grande distance en arrière. À la fin elle descendit les ailes étendues, et son vol baissait de plus en plus ; elle fit encore quelques efforts, mais inutilement. Ses pieds touchèrent bientôt les cordages du navire ; elle glissa en bas des voiles, et boum ! se trouva sur le pont.

Le mousse la prit et la mit dans le poulailler, parmi les poulets, les canards et les dindons. La pauvre cigogne était tout interdite de se trouver au milieu d’eux.

« En voilà une gaillarde ! » dirent les poulets.

Et le coq d’Inde se gonfla autant qu’il put et demanda qui elle était. Et les canards marchaient en reculant et en se gourmant. « Qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est-ce que c’est que ça ? »

Et la cigogne leur parla de l’Afrique brûlante, des pyramides, de l’autruche qui, semblable à un cheval sauvage, parcourt le désert. Mais les canards ne comprirent point et se gourmèrent de plus belle.

« Nous sommes probablement tous d’accord ; c’est-à-dire qu’elle est stupide !

— Sans doute, elle est extraordinairement stupide ! » dit le coq d’Inde ; et il se mit à se rengorger, en criant : Glou-ou-ou !

Alors la cigogne se tut et pensa à son Afrique.

« Vous avez là de magnifiques jambes minces ! dit le dindon. Combien les avez-vous payées l’aune ?

— Khouan, khouan-scrak, firent les canards en ricanant ; mais la cigogne avait l’air de n’y pas faire attention.

— Pourquoi ne ris-tu pas avec nous ? dit le dindon. Est-ce que ma question ne te semble pas spirituelle ? Peut-être elle est au-dessus de ton intelligence. Hélas ! quel esprit borné ! Allons, laissons-la, et soyons intéressants pour nous-mêmes seulement. »

Là-dessus il fit glou-glou-ou, et les canards firent khouan, khouan.

C’était effrayant comme ils s’amusaient ! Hialmar alla au poulailler, ouvrit la porte et appela la cigogne, qui sauta vers lui sur le pont. Elle s’était reposée malgré tout, et elle eut l’air de faire des signes à Hialmar pour le remercier. Puis elle déploya ses ailes et s’envola vers les pays chauds.

Les poules gloussèrent, et les canards babillèrent en leur langage, et la crête du coq d’Inde devint rouge comme du feu.

« Demain nous ferons une bonne soupe avec vous autres ! » dit Hialmar ; et il se réveilla tout étonné de se trouver dans son petit lit. Quel étrange voyage le petit elfe Ferme-l’Œil lui avait fait faire cette nuit-là !

Jeudi.

« Écoute un peu, dit Ferme-l’Œil, et n’aie pas peur ; je vais te montrer une petite souris ; » et alors il lui montra une gracieuse petite bête qu’il tenait dans sa main. « Elle est venue pour t’inviter à la noce ; deux petites souris vont se marier cette nuit ; elles demeurent sous la marche de la fenêtre de la salle à manger, et elles ont là une très-belle habitation.

— Mais comment pourrai-je y entrer par un si petit trou ?

— Laisse moi faire, dit Ferme-l’Œil, je te rendrai assez mince pour passer. »

Et il toucha Hialmar de sa seringue enchantée ; et alors sa taille commença à diminuer, et continua si bien à s’amoindrir qu’il n’était pas à la fin aussi haut qu’un doigt.

« Emprunte maintenant les habits d’un de tes soldats de plomb. Tu en trouveras bien qui t’iront : c’est très-joli de porter un uniforme quand on est en société.

— Certainement, dit Hialmar ; et bientôt il fut habillé comme un joli petit soldat de plomb.

— Voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir dans le dé de votre mère, dit la petite souris, et j’aurai l’honneur de vous traîner ?

— Comment, mademoiselle, vous vous donnerez cette peine ? »

Et ils arrivèrent ainsi à la noce des souris.

Ils traversèrent d’abord sous la marche une longue allée qui était juste assez haute pour les laisser passer. Toute cette allée était illuminée avec du bois pourri qui brillait comme du phosphore.

« Ne trouvez-vous pas que cela sent bon ici ? dit la souris qui le traînait. Toute l’allée vient d’être frottée avec du lard. Oh ! que tout cela est beau ! »

Puis ils entrèrent dans le salon. À droite se tenaient toutes les dames souris ; elles murmuraient et chuchotaient comme si chacune se moquait de sa voisine ; à gauche étaient les messieurs, qui se caressaient la moustache avec leur patte. Au milieu du salon se trouvaient les futurs époux : ils étaient debout dans une croûte de fromage creusée, et ils s’embrassaient d’une manière effrayante devant tout le monde ; mais enfin ils étaient fiancés, et le moment définitif approchait.

Il arrivait toujours de nouveaux invités : la foule était si grande qu’une souris risquait d’écraser l’autre ; les fiancés s’étaient placés au milieu de la porte, de façon qu’il était tout aussi impossible d’entrer que de sortir. La chambre, aussi bien que l’allée, avait été frottée de lard, et cette agréable odeur tenait lieu de rafraîchissements. En guise de dessert, on montrait un pois vert dans lequel une souris avait découpé avec ses dents les initiales des futurs époux. On n’avait jamais rien vu de si magnifique.

Toutes les souris déclaraient que cette noce était une des plus belles qu’on pût voir, et que la conversation s’était fait remarquer par son bon ton, sa variété et sa délicatesse.

Hialmar retourna chez lui dans l’équipage qui l’avait amené. Il était heureux d’avoir été dans une société si distinguée ; mais aussi il avait été obligé de se réduire à sa plus simple expression, de s’amincir extraordinairement et de revêtir l’uniforme d’un de ses soldats de plomb.


Vendredi.

« C’est incroyable comme il y a des gens âgés qui voudraient bien me recevoir souvent ! dit Ferme-l’Œil. Ce sont surtout ceux qui ont fait quelque chose de mal. « Petit chéri, » me disent-ils quand ils ne peuvent dormir, « nous ne pouvons fermer les paupières, et nous passons toute la nuit en ayant devant nous nos mauvaises actions qui, sous la forme de vilains petits sorciers, sont assis sur le lit et nous lancent de l’eau brûlante. Si tu voulais venir pour les chasser et nous procurer un bon sommeil ! disent-ils en soupirant profondément, nous te le payerions bien. Bonsoir, Ferme-l’Œil, l’argent est tout compté, près de la fenêtre. » Mais je ne fais rien pour de l’argent, ajouta le petit elfe.

— Qu’allons-nous faire cette nuit ? demanda Hialmar.

— Si tu en as envie, nous irons à une autre noce, bien différente de celle d’hier. Le grand joujou de ta sœur, qui ressemble à un homme et qu’on appelle Hermann, va se marier avec la poupée Berthe ; en outre, c’est la fête de la poupée, et ils vont recevoir de bien heureux cadeaux.

— Ah ! je connais cela, dit Hialmar. Toutes les fois que les poupées ont besoin d’habits neufs, ma sœur dit que c’est leur fête ou qu’elles vont se marier. C’est bien la centième fois que cela se fait.

— Eh bien ! ce sera la cent et unième noce ce soir, et après, il n’y aura plus rien. Aussi sera-t-elle extraordinairement belle. Regarde un peu. »

Et Hialmar dirigea ses yeux vers la table. La petite maison de carton était tout illuminée, et en dehors les soldats de plomb présentaient les armes. Les fiancés étaient assis tout pensifs — et ils avaient leurs raisons pour cela — sur le plancher, et s’appuyaient sur le pied de la table. Ferme-l’Œil, vêtu de la robe noire de la grand’mère, les maria. Lorsque le mariage fut fini, tous les meubles de la chambre entonnèrent une jolie chanson, composée par un crayon, sur l’air de la retraite.

Puis les fiancés reçurent leurs cadeaux ; seulement ils refusèrent toute espèce de comestibles, car leur amour leur suffisait.

« Allons-nous choisir une habitation d’été ou allons-nous voyager ? » demanda l’époux.

On consulta là-dessus l’hirondelle, cette vieille voyageuse, et la vieille poule, qui avait cinq fois déjà amené à bien ses œufs. L’hirondelle parla des pays chauds et magnifiques, où les raisins sont énormes, où l’air est si doux, où les montagnes sont de toutes les couleurs, comme on n’en voit jamais ici.

« Pourtant, dans ce pays-là, il n’y a pas de choux rouges comme ici, dit la poule. J’ai habité la campagne avec mes petits pendant tout un été. Là il y avait une sablière où nous nous promenions et où nous pouvions gratter tout à notre aise : nous étions admis dans un jardin renfermant beaucoup de choux rouges. Comme tout cela était magnifique ! Je ne puis rien me figurer de plus beau !

— Cependant tous les jours se ressemblent, dit l’hirondelle, et il fait ici bien mauvais temps.

— On y est habitué, répliqua la poule.

— Mais le plus souvent il fait très-froid et il gèle.

— Cela fait du bien aux choux, reprit la poule. Du reste il a fait chaud ici. N’avons-nous pas eu, il y a quatre ans, un été qui a duré cinq semaines ? Il faisait tellement chaud qu’on ne pouvait plus respirer. Ensuite, ici nous n’avons pas tous les animaux venimeux qui sont dans les autres pays. Nous y entendons rarement parler de brigands. Celui qui ne trouve pas que notre pays est le plus beau est un scélérat qui ne mérite pas de l’habiter. » Elle continua en pleurant : « Moi aussi j’ai voyagé, j’ai passé une colline qui avait plus de douze lieues ; mais il n’y a certes pas de plaisir à voyager.

— Oui, la poule est une femme raisonnable, dit la poupée Berthe. Je n’y tiens pas du tout, à voir les montagnes : cela ne sert qu’à monter et à descendre. Non, nous irons plutôt nous établir dans la sablière, en dehors des portes de la ville, et nous nous promènerons dans le jardin aux choux. »

Il en fut ainsi.


Samedi.

« Allez-vous me raconter des histoires ? dit le petit Hialmar dès que le petit Ferme-l’Œil l’eut endormi.

— Nous n’aurons pas le temps ce soir, répondit le petit elfe en dépliant au-dessus de lui son magnifique parapluie. Regarde un peu ces Chinois. »

Tout le parapluie ressemblait à une grande coupe chinoise couverte d’arbres bleus et de ponts

Vignette de Bertall
pointus, fourmillant de petits Chinois qui hochaient la tête.

« Il faut que nous arrangions tout bien gentiment pour demain, car c’est dimanche. Je vais me rendre dans les tours de l’église, pour voir si les petits farfadets polissent les cloches pour leur donner un son agréable : ensuite je vais aller dans les champs, pour voir si le vent enlève la poussière de l’herbe et des feuilles. Enfin, ce qui est le plus difficile, je vais aller chercher toutes les étoiles pour les faire briller. Je les pose dans mon tablier ; mais il faut d’abord que chacune d’elles soit numérotée et que les trous où elles sont fixées soient aussi numérotés. Sans cela, je pourrais me tromper de place et mal les attacher. Nous aurions alors trop d’étoiles filantes ; car-elles fileraient l’une après l’autre.

Écoutez un peu, monsieur Ferme-l’Œil, dit un vieux portrait suspendu au mur qui touchait le lit de Hialmar, je suis le bisaïeul de Hialmar ; je vous remercie de raconter des histoires à mon garçon, mais n’allez pas lui tourner la tête. Comment voulez-vous descendre les étoiles pour les polir ? Les étoiles sont des globes comme notre terre, et c’est là précisément ce qu’elles ont de bon.

— Je te remercie, vieux bisaïeul, dit Ferme-l’Œil. Tu es le chef de la famille, c’est possible ; mais moi, je suis plus vieux que toi : je suis un vieux païen. Les Romains et les Grecs m’appelaient le dieu des songes. J’ai toujours été reçu dans les meilleures maisons, et j’y vais encore. Je sais très-bien m’y prendre avec les petits comme avec les grands. Du reste, raconte maintenant toi-même. »

Et Ferme-l’Œil prit son parapluie et s’en alla.

« Voyez donc ! voyez donc ! maintenant il n’est plus permis de dire son opinion, » dit en grognant le vieux portrait.

Hialmar se réveilla.


Dimanche.

« Bonsoir ! » dit Ferme-l’Œil.

Hialmar le salua, puis il courut au mur et tourna le portrait de son bisaïeul, pour qu’il ne se mêlât point comme la veille à la conversation.

« Tu peux maintenant raconter tes histoires. Raconte-moi les cinq petits pois qui habitaient une cosse, et la grosse aiguille qui se croyait aussi fine qu’une aiguille à broder.

— Non, il ne faut pas abuser : le bien même peut fatiguer, dit Ferme-l’Œil. Tu sais bien que j’aime beaucoup à te montrer du nouveau : ce ce soir je vais te montrer mon frère. Il s’appelle comme moi Ferme-l’Œil ; mais il ne rend jamais qu’une seule visite à une personne. Il emmène sur son cheval celui qu’il a visité et lui raconte des histoires. Il n’en connaît que deux : l’une est si admirablement jolie que personne au monde ne peut s’en faire une idée. L’autre est si vilaine et si terrible que c’est incroyable. »

Et alors Ferme-l’Œil leva le petit Hialmar jusqu’à la fenêtre et dit : « Là, tu verras mon frère, l’autre Ferme-l’Œil ; on l’appelle aussi la Mort. Vois-tu ? Il n’est pas aussi laid qu’on le représente dans les livres d’images où il n’est qu’un squelette. Non, il a des broderies d’argent sur son habit, il porte un bel uniforme de hussard, un manteau de velours noir flotte derrière lui sur son cheval. Regarde comme il avance au grand galop. »

Hialmar vit comment le frère de Ferme-l’Œil s’avançait en faisant monter sur son cheval une quantité de personnes jeunes et vieilles ; il en plaça quelques-unes devant lui, d’autres derrière ; mais il commençait toujours par leur dire ; « Voyons votre cahier ! vos notes, quelles sont-elles ?

— Très-bonnes, répondirent toutes les personnes.

— Je veux voir moi-même, » dit-il.

Et alors elles furent obligées de lui montrer leurs notes. Et tous ceux qui avaient bien ou très-bien furent placés sur le devant du cheval, et ils entendirent les histoires les plus admirables. Mais ceux qui avaient passable ou mal montèrent sur le derrière et furent forcés d’écouter les histoires les plus horribles. Ils tremblaient et pleuraient, et voulaient sauter en bas du cheval ; mais ils ne pouvaient pas, car ils y étaient comme attachés.

« Cependant, Ferme-l’Œil, ton frère la Mort me paraît magnifique ; je n’ai pas peur de lui.

— Et tu as bien raison, dit le petit elfe : seulement tâche d’avoir toujours de bonnes notes sur ton cahier.

— Voilà qui est instructif ! murmura le portrait du bisaïeul. Il est donc quelquefois utile de dire franchement son opinion. » Et il parut satisfait.

Telle est l’histoire du petit elfe Ferme-l’Œil, cher petit lecteur ; s’il revient ce soir, il t’en racontera davantage.

Vignette de Bertall