Utilisateur:Fabrice Hologne/Les Sentiments de l’Académie sur Le Cid
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(édition de 1678)
P1
LES SENTIMENS
DE
L’ACADEMIE
FRANCOISE
SUR
LA TRAGI-COMEDIE
DU CID.
A PARIS,
en la boutique de G.QUINET, au Pa-
lais, à l’entrée de la Gallerie des
Prifonniers, à l’Ange Gabriel.
M. DC. LXXVIII.
Avec Privilège du Roy.
P3
LES SENTIMENS
DE L’ACADEMIME
FRANCOISE
SUR LA TRAGI-COMEDIE
DU CID.
Ceux qui par quel-
ques defir de gloire
donnent leur Ou-
vrages au Public ne
doivent pas trouver étrange
que le Public s’en faffe le Ju-
ge. Comme le prefent qu’ils
luy font ne procede pas d’une
P4
volonté tout à fait definte-
reffée, & qu’il n’eft pas tant
un effet de leur liberalité que
de leur ambition, il n’eft pas
aussi de ceux que la bien-fe-
sance veut qu’on reçoive fans
en considerer le prix. Puis
qu’ils font une efpece de co-
merce de leur travail, il eft
bien raifonnable que celuy
auquel ils l’expfet ait la
liberté de le prendre ou de
le rebuter felon qu’il le re-
connoit bon ou mauvais. Ils
ne peuvent avec juftice defi-
rer de luy qu’il faffe mefme
eftime des fauffes beautés
que des vrayes, ny qu’il paye
de loüange ce qui fera di-
gne de blafme. Ce n’eft pas
qu’il ne paroiffe plus de bon-
té à loüer ce qui eft bon qu’à
P5
reprendre ce qui eft mauvais,
mais il n’y a pas moins de ju-
ftice en l’un qu’en l’autre.
On peut mefme meriter de
la loüange en donnant du
blafme, pourveu que les re
prehenfions partent du zele
de l’utilité commune, & qu’-
on ne pretende pas élever fa
reputation fur les ruines de
celle d’autruy. Il faut que les
remarques des deffaux d’un
Autheur ne foient pas des re-
proches de la faoibleffe, mais
des avertiffemens qui luy
donnent de nouvelles forces,
& que fi l’on coupe quelques
branches de fes lauriers ce
ne foit que pour les faire
pouffer davantage en une au-
tre faifon. Si la Cenfure de-
meuroit dans ces bornes, on
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pourroit dire qu’elle ne feroit
pas moins utile dans la Re-
publique des Lettres, qu’elle
le fut autrefois, dans celle de
Rome,& qu’elle ne feroit pas
moins de bons Ecrivains das
l’une, qu’elle a fait de bos Ci-
toyens dans l’autre. Car c’eft
une verité reconnuë que la
loüage a moins de force pour
nous faire avancer dans le
chemin de la vertu, que le
blafme pour nous retirer de
celuy du vice ; & il y a beau-
coup de perfonnes qui ne fe
laiffent point emporter à
l’ambition, mais il y en a peu
qui ne craignent de tomber
dans la honte. D’ailleurs la
loüange nous fait fouvent
demeurer en deffous de nous
mefme, en nous perfuadant
P7
que nous fommes déjà au
deffus des autres, & nous
retient dans une mediocrité
vicieufe qui nous empefche
d’arriver à la perfection. Au
contraire, le blafme qui ne
paffe point les termes de l’e-
quité, deffille les yeux de
l’homme que l’amour propre
luy avoit fermés, & luy fai-
fant voir combien il eft éloi-
gné du bout de sa carriere,
l’excite à redoubler fes ef-
forts pour y parvenir. Ces
avis fi utiles en toute chofes
le font principalement pour
les productions de l’efprit,
qui ne fçauroit affembler fans
fecours tant de diverfes
beautés dont fe forme cette
beauté univerfelle, qui doit
plaire à tout le monde. Il
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faut qu’il compofe fe ouvra-
ges de tat d’excellentes par-
ties, qu’il eft impoffible qu’il
n’y en ait toûjours quelqu’une
qui manque, ou qui foit def-
fectueufe, & que par confe-
quent il n’ayent toûjours
befoin ou d’aydes ou de re-
formateurs. Il faut eft mefme à
fouhaitter que fur des pro-
pofitions indecifes il naiffe
des contesftattions honneftes,
dont la chaleur découvre
en peu de temps, ce qu’une
froide recherche n’auroit pû
defcouvrir en plufieurs an-
nées ; & que l’entendement
humain fifant un effort
pour fe delivrer de l’inquie-
tude des doutes, s’acquiere
promptement par l’agitation
de la difpute, cet agreable
P9
repos qu’il trouve dans la
certitude des connaiffances.
Celle qui font eftimées les
plus belles, font prefque
toutes forties de la conten-
tion des efprits ; & il eft fou-
vent arrivé que par cette
heureufe violence on a tiré
la Verité du fond des abyf-
me, & que l’on a forcé le
Temps d’en avancer la pro-
duction. C’eft une efpece de
guerre qu’il eft avantageufe
pour tous, lorsqu’elle se fait
civilement, & que les armes
empoifonnées y font deffen-
duës. C’eft une courfe, où
celui qui emporte le prix
femble n’avoir pourfuïvy
que pour en faire un prefent
à fon rival. Il feroit fuperflu
de faire en ce lieu une longue
P10
deduction des innocentes &
profitables querelles qu’on
a veu naiftre dans tout le
Cercle des Sciences, entre
ces rares hommes de l’Anti-
quité. Il fuffira de dire que
parmy les Modernes il s’en
eft ému de tres-favorables
pour les Lettres, & que la
Poefie feroit aujourd’huy
bien moins parfaite qu’elle
n’eft, fans les contesttions
qui fe fot formées fur les ou-
vrages des plus celebres Au-
theurs des derniers Temps.
En effet nous en avons la
principale obligation aux a-
greable differens qu’ont
produit la Hierufalem & le
Pastor Fido, c’eft à dire les
Chef-d’œuvres des deux
plus grands Poëtes de de-
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là les Monts ; apres lef-
quels peu de gens auroient
bonne grace de murmurer
contre la Cenfure, & de s’of-
fencer d’avoir une aventure
pareille à la leur. Ces raifons
& ces experiences euffent
bien pû convier l’Academie
Françoife à dire fon senti-
ment du Cid, c’eft à dire
d’un Poëme qui tient encore
les efprits divisfés, & qui n’a
pas plus caufé de plaifir que
de trouble. Elle euft pû
croire qu’on ne l’euft pas ac-
cufée de trop entreprendre
quand elle euft pretendu
donner fa voix en un juge-
ment, où les ignorans don-
noient la leur auffi hardiment
que les doctes, & qu’on n’euft
pas dû trouver mauvais qu’-
P12
une Compagnie ufaft d’un
droit, dont les particuliers
mefemes font en proffeffon de-
puis tant de fiecles. Mais elle
fe fourvenoit qu’elle avoit re-
noncé à ce privilege par fon
inftution, qu’elle ne s’eftoit
permis d’examiner que fes
ouvrages, & qu’elle ne pou-
voit reprendre les fautes d’au-
truy fans faillir elle mefme
contre fes regles. Parmy le
bruit confus de la loüange &
du blafme, elle n’écoutoit
que fes loix qu’il luy comman-
doient de fe taire. Elle euft
bien voulu approcher en
quelque forte de la perfec-
tion, avant que de faire voir
combien les autres en font
éloignés, & elle cherchoit
les moyens d’inftruire par fes
P13
exemples , plutoft que par
fes cenfures. Lors mefme
que l’Obfervateur du Cid l’a
conjurée par une lettre pu-
blique, & par plufieurs par-
ticulieres de prononcer fur
fes Remarques, & que
fon Autheur a tefmoigné de
fon cofté qu’il en efperoit
toute juftice, bien loin de fe
vouloir rendre Juge de leur
different, elle ne fe pouvoit
feulement refoudre d’en eftre
l’Arbitre. Mais enfin elle a
confideré qu’une Academie
ne pouvoit honneftement re-
fufer fon avis à deux perfon-
nes de merite, fur une ma-
tiere purement Acdemi-
que, & qui eftoit devenüe
illuftre par tant de circon-
ftances. Elle fait ceder,
P14
bien qu’avec regret, fon in-
clination & fes regles aux
inftances prieres qui luy ont
efté faites fur ce fujet, &
s’eft aucunement confolée
voyant que la violence qu’on
luy faifoit s’accordoit avec
l’utilité publique. Elle a pen-
fé qu’en un fiecle où les hom-
mes courent au theatre com-
me au plus agreable diver-
tiffement qu’ils puiffent pren-
dre, elle auroit l’occafion de
leur remettre devant les
yeux la fin la plus noble & la
plus parfaite, que fe font
propofée ceux qui en ont
donné les preceptes. Com-
me les Obfervation des
Confeurs de cette Tragi-
comedie, ne l’ont pû preoc-
cuper, le grand nombre de
P15
fes partifans n’a point efté
capable de l’eftonner. Elle a
bien bien crû qu’elle pouvoit
eftre bonne, mais elle n’a
pas crû qu’il qu’il flluft conclur-
re qu’elle le fuft, à caufe
feulement qu’elle avoit efté
agreable. Elle d’eft perfuadée
qu’eftant queftion de juger
de la juftice & non pas de la
force de fon party, il falloit
plutoft pefer les raifons, que
conter les hommes qu’elle
avoit de fon cofté, & ne re-
garder pas tant fi elle avoit
plû, que fi en effet, elle avoit
dû plaire. L Nature & la
Verité ont mis un certain
prix aux chofes, qui ne peut
eftre changé par celuy que le
hafard ou l’opinion y met-
tent ; & c’eft fe comdamner
P16
foy mefme que d’en faire ju-
gement felon ce qu’elle pa-
roiffent & non pas felon ce
qu’elles font. Il eft vray
qu’on pourroit croire que
les Maiftres de l’Art ne font pas
bien d’accord fur cette ma-
tiere. Les uns trop amis, ce
femble, de l volupté, veu-
lent que le DelectAble foit le
le vray but de la Poësie Dra-
matique ; les autres plus ava-
res du temps des hommes,
& l’eftimant trop cher pour
le donner à des divertiffe-
mens qui ne fiffent que plai-
re fans profiter, fouftiennent
que l’Utile en eft la veritable
fin. Mais bien qu’ils s’expri-
ment en termes fi differens,
on trouver qu’ils ne difent
que la mefme chofe, fi l’on
y veut
P17
y veut regarder de prés, & fi
jugeant d’eux auffi favorable-
ment que l’on doit, on vient
à penfer que ceux qui ont
tenu le party du Plaifir
eftoient trop raifonnables
pour en authorifer un qui ne
fuft pas conforme à la raifon.
Il faut croire, fi l’on veut
leur faire injuftice, qu’ils ont
entendu parler du plaifir qui
n’eft point l’ennemy, mais
l’inftrument de la vertu, qui
purge l’homme, fans dégouft
& infenfiblement, de fes habi-
tudes vicieufes, qui eft uti-
le parce qu’il eft honnefte, &
qui ne peut jamais laiffer de
regret n’y en efprit pour
l’avoir furpris, n’y en l’ame
pour l’voir corrompuë. Ain-
fi il ne combattent les au-
P18
tres qu’en apprence, puis
qu’il eft vray que fi ce Plaifir
n’eft l’utilité mefme, au
moins elle eft la fource d’ou
elle coule neceffairement ;
que quelque part qu’il fe
trouve il ne va jamais fans
elle, & que tous deux fe pro-
duifet et par les mefme voyes.
De cette forte ils font d’ac-
cord & avec eux et avec nous,
& nous pouvons dire tous
enfemble qu’une Piece de
theatre eft bonne quand elle
produit un contentement
raifonnable. Mais comme
dans la Mufique et dans la
Peinture nous n’eftimerions
pas tous les concerts &
tous les tableaux fuffent
bons, encore qu’ils pleuf-
fent au vulgaire, fi les pre-
P19
ceptes de ces Arts n’y eftoiet
bien obfervés, & fi les Ex-
perts qui en font les vrays
juges ne confirmoient par
leur approbation celle de la
multitude. De mefme, nous
ne dirons pas fur la foy du
Peuple, qu’un ouvrage de
Poëfie foit bon parce qu’il
l’aura contenté, fi les doctes
auffi n’en font contens. Et
certe il n’eft pas croyable
qu’un plaifir puiffe eftre con-
traire au bon fens, fi ce n’eft
le plaifir de quelque gouft
dépravé comme eft celuy
qui fait aimer les aigreurs &
les amertumes. Il n’eft pas
icy question de fatisfaire les
libertins & les vicieux qui
ne font que rire des adul-
terres & des inceftes, & qui
P20
ne fe foucient pas de voir
violer les loix de la Nature
pourveu qu’il fe divertif-
fent. Il n’eft pa queftion
de plaire à ceux qui regar-
dent toutes chofes d’un œil
ignorant ou barbare, & qui
ne feroient pas moins tou-
chés de voir affliger une
Clytemneftre qu’une Pene-
lope. Les mauvis exemples
font contagieux, mefme fur
les theatres ; les feintes re-
prefentations ne caufent que
trop de veritable crimes, &
il y a grand peril à divertir le
Peuple par des plaifirs qui
peuvent produire un jour des
douleurs publiques. Il nous
faut bien garder d’accouftu-
mer ny fes yeux ny fes oreil-
les à des actions qu’il doit
P21
ignorer , & de luy apprendre
tantoft la cruauté, & tantoft
la perfidie, fi nous ne luy en
apprenons en mefme temps
la punition, et fi au retour de
fes fpectacles il ne remporte
du moins un peu de crainte
parmy beaucoup de conten-
tement. D’ailleurs, il eft
comme impoffible de plai-
re à qui que ce foit par le
defordre & par confufion,
et s’il fe trouve que les Pieces
irregulieres contentent quel-
quefois, ce n’eft que pour ce
qu’elles ont quelque chofe de
regulier ; c ‘eft que pour
quelques beautés veritables
& extraordinaires, qui em-
portent fi loin l’efprit, que de
log-tems aprés il n’eft capable
d’apercevoir les difformités
P22
dont elles font fuivies, &
qui font couler infenfi-
blement les deffaux pendant
que les yeux de l’entende-
ment font encore éblouïs
par l’éclat de fes lumieres.
Que fi au contraire quelques
Pieces regulieres donnent
peu de fatisfaction, il ne faut
pas croire que ce foit la faute
des regles, mais bien celle
des Autheurs, dont le fterile
génie n’a pû fournir à l’Art
une matiere qui fuft affez
riche. Toutes ces verités
eftant fuppofées, nous ne
penfons pas que les queftions
qui fe font emuës fur le fu-
jet du Cid foient encore
bien décidées, ny que les
jugemens qui en ont efté faits
doivent empefcher que nous
P23
ne contentions l’Obferva-
teur, & ne donnions noftre
avis fur les Remarques.
Il faut avoüer que d’abord
nous nous fommes étonnés
que l’Obfervateur,ayant en-
trepris de convaincre cette
Piece d’irregularité, fe foit
formé pour cela une metho-
de differente de celle que
tient Ariftote quand il enfei-
gne la maniere de faire les
Poëmes Epiques & Drama-
tiques. Il nous femble qu’au
lieu de l’ordre qu’il a tenu
pour examiner celuy-cy il
euft fait plus regulierement
de confiderer l’un apres l’au-
tre, la Fable, qui comprend
l’invention & la difposifion
du Sujet ; les Mœurs qui
embraffent le habitudes de
P24
l’ amme & fes diverfes Paffions
les fentimens aufquels fe
reduifent les penfées necef-
faires à l’expreffion du Sujet,
& la Diction qui n’eft autre
chofe que le langage Poëti-
que ; car nous trouvons que
pour en avoir ufé d’autre for-
te fes raifonnemens en pa-
roiffent moins folides, &
que de ce qu’il y a de plus fort
dans fes objections en eft af-
foibly. Toutefois nous n’au
rions point remarqué en ce
lieu cette nouvelle Methode
fi nous euffions apprehendé
de l’authorifer en quelque
façon par noftre filence. Mais
quoy qu’il en foit, qu’il ait
failly ou non en l’établiffant,
nous ne pouvons faillir quad
nous la fuivions, puis que
nous
P25
nous exminons fon Ouvra-
ge ; & quelque chemin qu’il
ait pris nous ne fçaurions
nous en écarter fans luy don-
ner occfion de fe plaindre,
que nous prenons une autre
route afin de le mettre en
defaut.
Il pofe donc premierement
que le fujet du Cid ne vaut
rien ; mais à noftre avis il
tâche plus de le prouver
qu’il ne le prouve en effet,
lorsqu’il dit, que l’on n’y trou-
ve aucun Nœu n’y aucune Intri-
gue,& qu’on en devine la fin
auffi-toft qu’on en vu le comm-
mencement. Car le Nœu des
Pieces de theatre eftant un
accident inopiné qui arrefte
le cours de l’Action repre-
fentée, & le Defnoüement
P26
un autre accident imprevû
qui en facilite l’accompliffe-
ment, nous trouvons que
ces deux parties du Poëme
Dramatique font manifeftes
en celuy du Cid, & que fon
fujet ne feroit pas mauvais,
nonobftat cette objection,
s’il n’y en avoit point de plus
forte à luy faire.
Il ne faut que fe fouvenir
que le mariage de Chimene
avec Rodrigue yant efté
refolu dans l’efprit du Com-
te, la querelle qu’il incon-
tinent après avec D. Diegue
met l’affaire aux termes de
fe rompre, & qu’en fuite la
mort que luy donne Rodri-
gue en éloigne encore plus la
conclufion. Et dans ces con-
tinuelles traverfes l’on re-
P27
connoiftra facilemet le Nœu
ou l’Intrigue. Le Defnoüe-
ment auffine fera pas mois
évident fi l’on confidere qu’a-
prés beaucoup de poufuites
contre Rodrigue, Chimene
s’eftant offerte pour femme à
quiconque luy en apporte-
roit la tefte, D. Sanche fe
prefente, & que le Roy non
feulement n’ordonne point
de plus grande peine à Ro-
drigue, pour la mort du
Comte, que de fe battre
une fois, mais encore con-
tre l’attente de tous oblige
Chimene d’époufer celuy
des deux qui fortir vain-
queur du combat. Mainte-
nan fi ce Defnoüement eft
felon l’art ou non, c’eft une
autre queftion qui fe vuidera
P28
en fon lieu. Tant il y a qu’il fe
fait avec furprife, & qu’ainfi
l’intrigue ny le demeflement
ne manquent point à cette
Piece ; Auffi l’Obfervateur
mefme eft contrint de le
reconnoiftre peu de temps
après, lors qu’en blafmant
les Epifodes détachés, il dit
que l’Autheur a eu d’autant
moins de raifon d’en mettre
un fi grand nombre dans le
Cid, que le fujet en eftant mixte
Il n’en avoit aucun befoin, con-
Formement à ce qu’il venoit
de dire parlant du fujet mix-
te, qu’eftant affez intrigué de
foy il ne recherche prefque aucun
enbeliffement. Si donc le fujet
du Cid fe peut dire mauvais,
nous ne croyons pas que ce
foit pour ce qu’il n’a point
P29
de Nœu : mais pour ce qu’il
n’eft point vray femblable.
L’Obfervateur, à la verité,
a bien touché cette raifon,
mais ça été hors de fa place
quand il a voulu prouver
qu’il choquoit les principales Re-
gles Dramatiques.
A ce que nous pouvons ju-
ger des fentiments d’riftote
fur la matiere de vray-fem-
blable, il n’en reconnoift que
de deux genres, le commun,
& l’extraordinnaire. Le com-
mu comprend les chofes
qui arrivent ordinairement
aux hommes, felon leurs
conditions, leurs âges,
leurs mœurs & leurs paffions;
comme il est vray-femblable
qu’un marchand cherche le
gain, qu’un enfant faffe des
P30
imprudences, qu’un prodi-
gue tombe dans la mifere, &
qu’un homme en colere cou-
re à la vengeance, & tous
les effets qui ont accoutumé
d’en procéder. L’extraordi-
naire , embraffe les chofes
qui arriventrarement, &
outre le vray-fenblable or-
dinaire, comme qu’un habi-
le méchant foit tropé, qu’un
homme fort soit vaincu.
Dans cet extraordinaire en-
trent tous les accidens qui
furprennent & qu’on attri-
buë à la Fortune, pourveu
qu’il naiffent de l’enchif-
ement des chofes qui arri-
vent d’ordinaire. Telle eft
l’aventure d’Hecube, qui
par une rencontre extraordi-
naire vit jetter par la Mer le
p 31
le corps de fon fils fur le ri-
vage, où elle eftoit allée
pour laver celuy de fa fille.
Or qu’une mere aille laver
le corps de sa fille fur le riva-
ge, 1 que la Mer y en jette
un autre, ce font deux cho-
fes qui confiderées féparé-
ment n’ont rien qui ne foit
ordinaire, mais qu’au mef-
me lieu & au mefme temps
qu’une mere lave le corps de
fa fille elle voye arriver celuy
de fo fils, qu’elle croyoit
plein de vie & en feureté,
c’eft un accident tout à fait
étrange, & dans lequel deux
chofes communes en pro-
duifent une extraordinaire
& merveilleufe. Hors de
ces deux genres, il ne fe fait
rien qu’on puiffe ranger fous
P32
le vray-femblable, & s’il ar-
ve quelque evenement qui
ne foit pas compris sous eux,
il s’appelle fimplement pofi-
ble ; comme il eft poffible,
que celuy qui a toüjours
vécu en homme de bien
commette un crime volon-
tairement. Et une telle action
ne peut fervir de fujet à la
Poësie narrative ny à la re-
presentative ; puis que fi le
poffible eft leur propre matie-
re, il ne l’eft pourtant que
lors qu’il eft vray-femblable
ou neceffaire. Mais le vray-
femblable, tant le commun
que l’extraordinaire doit
avoir cela de particulier, que
foit par la premiere notion
de l’fprit, foit par reflexion
fur toutes les parties dont il
P33
refulte , lors que le Poëte
l’expofe aux Auditeurs ou
au Spectateurs, il fe por-
tent à croire fans autre preu-
ve qu’il ne contient rien que
de vray, porce qu’ils ne
voyent rien qui y repugne.
Quant à la raifon qui fait
que le vray-femblalble,
plutoft que le vray eft affigné
pour partage à la Poëfie Epi-
que & Dramatique, c’eft que
cet Art ayant pour fin le plai-
fir utile, il y conduit bien
plus facilement les hommes
par le vray-femblable qui e
trouve point de refiftance en
eux, que par le vray, qui
pourroit eftre fi étrange &
fi incroyable qu’il refufe-
roient de s’en laiffer parfua-
der & de fuivre leur guide
P34
fur fa feule foy. Mais comme
plufieurs chofes dont requifes
pour rendre une action vray-
femblable, & qu’il y faut gar-
der la bienfence du temps,
du lieu, des conditions, des
âges, des mœurs & des paf-
fions, la principale entre
toutes eft que dans le Poëme
chcun agiffe conformement
aux mœurs qui luy ont éfté
attribuées, & que par exem-
ple un mechant ne faffe
point de bons deffeins. Ce
qui fait defirer un fi exacte
obfervation de ces loix eft qu’il n’y à point d’autre voye
pour produire le Merveilleux
qui ravit l’ame d’étonement
& de plaifir, & qui eft le par-
fait moyen dont la bonne
Poëfie fe fert pour eftre utile.
P35
Sur ce fondement nous di-
fons que le fujet du Cid eft
defectueux en fa plus effen-
tielle partie, pource qu’il
mnque & de l’un & de l’au-
tre vray-femblable, & du
commun & de l’extraordi-
naire. Car, ny la bien-fean-
ce des mœurs d’une fille in-
troduite comme vertueufe
n’y eft gardée par le Poëte,
lors qu’elle fe refout à épou-
fer celuy qui a tué fon Pere,
ny la Fortune par un acci-
dent impreveu, & qui naiffe
de l’enchaînement des cho-
fes vray-femblable, n’en
fait point le demeflement.
Au contraire, le fille confent
A ce marige par la feule
Violence que luy fait fon a-
Mour, & le Defnouement
P36
de l’intrigue n’eft fondé que
fur l’injuftice inopiné de
Fernand, qui vient ordonner
un mariage, que par raifon
il ne devoit pas feulement
en propofer. Nous vouos bié
que la vérité de cette avan-
ture combat en faveur du
Poëte, & rend plus excu-
fable que fi c’eftoit un fujet
inventé. Mis nous mainte-
nons que toutes les verités
ne font pa bonnes pour le
thetre, & qu’il en eft de
quelques-unes comme de
ces crimes enormes, dont
les Juge font brûler les pro-
cés avec le criminels. Il y a
des verités monftrueufes, ou
qu’il faut fupprimer pour le
bien de la focieté, ou que fi
l’on ne les peut tenir cachées
P37
il faut fe contenter de remar-
quer comme des chofes
étranges. C’eft principale-
ment en ces rencontres que
le Poëte a droit de preferer
la vray-femblance à la verité,
& de travailler plutoft fur
un fujet feint & raifonnable,
que fur un veritable qui ne
fût pas conforme à la raifon.
Que s’il eft obligé de traiter
une matiere hiftorique de
cette nature, c’eft alors qu’il
la doit reduire aux termes
de la bien-feance, fans avoir
égard à la vérité ; & qu’il la
doit pluftot changer toute
entiere que de luy laiffer rien
qui foit incompatible avec
les regles de son Art ; lequel
fe propofant l’idée univer-
felle des chofes, les épure
P38
des deffaut & des irregulari-
tés particulieres que l’hiftoi-
re par la feverité de fes loix
eft contrainte d’y fouffir. De
forte qu’il y auraoit eu fans
comparaifon moins d’incon-
venient dans la difpofition
du Cid, de feindre contre la
verité, ou que le Comte ne
fe fût pas trouvé à la fin ve-
ritable Pere de Chimene, ou
que contre l’opinion de tout
le monde, il ne fût pas mort
de fa bleffure, ou que le fa-
lut du Roi & du Royaume
eût abfolument dependu de
ce mariage, pour compefer
la violence que fouffroit la
Nature en cette occafion,
par le bien que le Prince &
fon Etat en recevroit ; tout
cel, difons-nous, auroit
P39
efté plus pardonnble, que
de porter fur la fcene l’évene-
ment tout pur & tout fcanda-
leux, comme l’Hiftoire le
fourniffoit. Mais le plus ex-
pedient euft efté de n’en
point faire de Poëme Dra-
matique, puis qu’il eftoit
trop connu pour l’alterer en
un point fi effentiel, & de
trop mauuais exemple pour
l’expofer à la veuë du Peuple,
fans l’avoir auparavant recti-
fié. Au refte, l’Obfervateur,
qui avec raifon trouve à re-
dire au peu de vray-femblan-
ce du mariage de Chimene,
ne confirme pas fa bonne
caufe, comme il le croit, par
l fignification pretenduë du
terme de Fable, duquel fe
fert Ariftote pour nommer le
P40
fujet des Poemes Dramati-
que. Et cette erreur luy eft
commune avec quelques-uns
des Commentateurs de ce
Philofophe, qui fe font figu-
rés que par ce mot de Fable
la verité eft entierement ban-
ni du theatre, & qu’il eft
deffendu au Poëte de toucher
al’Hiftoire, & de f’en fervir
pour matiere, a caufe qu’elle
ne fouffre point qu’on l’alte-
re pour la reduire à la vray-
femblance. En cela nous efti-
mons qu’il n’ont pas affés
confideré quel eft le fens d’A-
riftote, qui fans dout par ce
mot de Fable n’a voulu dire
autre chofe que le fujet, &
n’a point entendu ce qui ne-
ceffairement devoit eftre fa-
buleux, mis feulement ce
qu’il
P41
qu’il n’importoit pas qui fuft
vray, pourveu qu’il fuft vray-
femblable. Sa Poëtique nous
en fournit la preuve dans ce
paffage exprés, où il dit,
que le Poëte pour traiter des
chofes avenuës ne feroit pas eftimé
moins Poëte, pource que rien
n’empefche que quelques-une de
ces chofes ne foient telles qu’il eft
vray femblable qu’elles foient a-
venuës, & encore en plfieurs
autres lieux, où il a voulu
que le fujet Tragique ou
Epique fuft veritable en gros
ou eftimé tel, & n’y a de-
firé, ce femble, autre cho-
fe finon que le détail n’en
fuft point connu, afin que le
Poëte le puft fuppleer par
fon invention, & du moins
en cette partie meriter le
P42
nom de Poëte. Et certe ce
feroit une doctrine bien é-
trange, fi pour demeurer
dans la fignification litterale
du mot de Fable, on vouloit
faire paffer pour chofes fabu-
leufes ces avantures des
Medées, des Edipes, des
Oreftre, &c. que toute
l’Antiquité nous donne pour
de veritables Hiftoires, en ce
qui regarde le gros de l’e-
venement, bien que dans
le détail il y puiffe avoir des
opinions differentes. De cel-
les là qui font eftimées pu-
res Fables, il ‘y en a pas une
quelque bizare & avanta-
geante qu’elle foit, qui n’ait
efté deguifée de forte par
les Sages du vieux temps,
pour la rendre plus utile aux
P43
Peuple. Et c’eft ce qui nous
fait dire dans un fentiment
contrire à celuy de l’Obfer-
vateur, que le Poëte ne doit
pas craindre de commettre
un facrilege en changeant la
verité de l’Hiftoire. Nous
fommes confirmés dans cet-
te creance par le plus reli-
gieux des Poëtes, qui cor-
rompant l’Hiftoire a fait Di-
don peu chafte, fans autre
neceffité que d’embellir fon
Poëme d’une Epifode admi-
rable, & d’obliger les Ro
mains aux dépens des Car-
thaginois ; & qui pour la
conftitution effentielle de
fon Ouvrage a feint fon Enée
zelé pour le falut de la Patrie,
& victorieux de tous les He-
ros du Païs Latin, quoy qu’il
P44
fe trouve des Hiftoriens qui
rapportent que ce fut l’un
des traîtres qui vendirent
Troye aux Grecs, & que
d’autres affurent encore que
Mezence le tua, & en report-
ta les dépouïlles. Ainfi l’Ob-
fervateur, felon nostre avis,
ne conclut pas bien quand
il dit, que le Cid n’eft pas un bon
fujet de Poëme Dramtique,
pour ce qu’étant hiftorique, &
par confequent veritable, il ne
pouvoit eftre changé, n’y rendu
propre au theatre, d’autant que
fi Virgile par exemple bien
fait d’une honnefte femme
une femme impudique, fas
qu’il fuft neceffaire, il auroit
bien pu eftre permis à un au-
tre de faire pour l’utilité pu-
blique d’un mariage extrava-
P45
gant un qui fuft raifonnable ;
en y apportant les ajufte-
ment, & y prenant les bihais
qui en pouvoient coriger les
deffauts. Nous fçavons bien
que quelques-uns ont blaf-
mé Virgile d’en avoir ufé de
la forte, mais outre que nous
doutons, fi l’opinion de ces
Censeurs eft recevable, &
s’ils connoiffoient autant que
luy jufqu’où s’étend la jurif-
diction de la Poefie, nous
croyons encore que s’ils l’ont
blafmé ce n’a pas efté d’avoir
fimplement alteré l’Hiftoire,
mais de l’avoir alterée de
bien en mal ; de maniere
qu’ils ne l’ont pas accufé
proprment d’avoir peché
contre l’ Art en chngeant la
verité, mais contre les bon-
P46
nes mœurs en diffamant une
perfonne, qui avoit mieux ai-
mé mourir que de vivre diffa-
mée.Il en fuft arrivé tout au
contraire dans le change-
mentqu’on euft pû faire au
fujet du Cid, puis qu’on euft
corrigé les mauvaifes mœurs
qui fe trouvent dans l’hiftoi-
re, & qu’on les euft renduës
bonnes par la Poëfie pour l’u-
tilité du public.
L’objection que fait l’Obfer-
vateur en fuitte nous femble
tres – confiderable. Car un
des principaux preceptes de
la Poëfie imitatrice, eft de ne
fe point charger de tat de
matières qu’elles ne laiffent
pas le moye d’employer les
ornemens qui luy font ne-
ceffaires, & de donner à l’ac-
p47
tion qu’elle fe propofe d’imi-
ter tout l’eftendüe qu’elle
doit avoir. Et certes l’Au-
theur ne peut nier icy que
l’Art ne luy ait manqué, lors
qu’il a compris tant d’actions
remarquables das l’efpace de
vingt-quatre heures, & qu’il
n’a pû autrement fournir les
cinq Actes de fa Piece, qu’en
entaffant tant de chofes l’une
fur l’autre en fi peu de temps
Mais fi nous eftimons qu’on
l’ai bien repris pour la multi-
tude des actions employées
dans ce Poëme, nous cro-
ons qu’il y a eu encore plus
ce fujet de le reprendre pour
avoir fait confentir Chime-
ne à époufer Rodrigue le
jour mefme qu’ l avoit tué
le Comte. Cela furpaffe tou-
P48
te forte de creance, & ne
peut vray-femblablement
tomber dans l’ama, non feu
lement d’une fage Fille, mais
d’une qui feroit la plus é-
pouillée d’honneur & d’hu-
manité. En cecy il ne s’agit
pas fimplement d’affembler
plufieurs vntures diverfes
& grande en fi petit efpa-
ce de temps, mais de faire en-
trer dans un mefme efprit, &
dans moins de vingt-quatre
heures, deux penfées fi op-
posées l’une l’autre, com-
me font la pourfuitte de la
mort d’un Pere, & le confen-
tement d’époufer son meur-
trier ; & d’ccorder en un mê
me jour deux chofes qui ne
fe pouvoient fouffrir dans// toute une vie. L’Autheur
Efpagnol
P49
Efpagnol a moins peché en
cet endroit contre la bien-
feance, faifant paffer quel-
ques jours entre cette pour-
fuite & ce confentment. Et
le François qui voulu fe
renfermer dans les regles
de l’Art, a mieux aimer pe-
cher contre celles de la Na-
ture.
Tout ce que l’Obfervateur
dit après cecy de la jufte gra-
deur que doit avoir un Poë-
me pour doner du plifir à
l’efprit fans luy donner de la
peine, contient une bonne &
folide doctrine fondée fur
l’authorité d’Ariftote, ou
P50
pour mieux dire, fur celle de
la raifon. Mais l’appplication
ne nous en femble pas jufte,
lors qu’il explique cette gran-
deur plutoft du temps que
des matières, & qu’il veut
que le Cid foit d’une gran-
deur exceffive, parce qu’il
comprend en u jour, des
ctios qui fe font faites
dans le cour de plufieurs
années, au lieu d’effayer à
faire voir qu’il comprend
plus d’action que l’efprit
n’en peut regarder d’une
veuë. Ainfi, tant qu’il ait
prouvé que le fujet du Cid
eft trop diffus pour n’emba-
raffer par la memoire, nous
n’eftimons point qu’il peche
en excés de grandeur, pour
avoir ramffé en un feul jour
P51
les actions de plufieurs an-
nées, s’il eft vry-semblable
qu’elles puiffent eftre ave-
nuës en un jour. Mais que
ce foit l’abondance des ma
tières, plutoft que l’étenduë
du tems, qui travaille l’efprit
& faffe le Poëme Dramati-
que trop grand, il eft aifé
à le juger par l’Epique, qui
peut embraffer une entiere
révolution folaire, & la fui-
te des qutre faifons, fans
que la memoire ait de la pei-
ne à le concevoir diftincte-
ment ; & qui neanmoins
pourroit luy fembler trop
vafte, fi le nombre des avan-
tures y engendroient con-
fusion, & ne laiffoit pas voir
d’une feule veüe. A la verité
Ariftote prefcrit le temps
P52
des Pieces de theatre, & n’a
donné aux actions qui en
font le fujet que l’efpace
compris entre le lever & le
coucher du Soleil. Nen-
moins, quand il établyune
regle fi judifieufe, il l’a fait
pour des raifons bien éloi-
gnées de celle qu’allegue en
ce lieu l’Obfervateur. Mais
comme c’eft une des plus cu-
rieufes queftions de la Poëfie,
& qu’il n’eft point neceffaire
de la vuider en cette occafio,
nous remettons à la traiter
das l’Art Poëtique que
nous avons deffein de faire.
Quand à celle qui efté pro-
pofée par quelques-uns, fi le
Poëte eft condamnable pour
Avoir fait arriver en un mef-
Me temps des chofes avenües
P53
en des temps differens, noous
etimons qu’il ne l’eft point,
s’il le fait avec jugement, &
e des matieres, ou peu con-
nües, ou peu importan-
tes. Le Poëte ne confidere
dans l’histoire que le vray-
femblance des evenemens,
fans fe rendre efclave des
circonftances qui en accom-
pagnent l verité. De manie-
re que pourveu qu’il foit
vray-femble que plufieurs
actions fe foient auffi bien
pû fire conjointement que
féparément, il eft libre u
Poëte de les rapprocher, fi
par ce moyen il peut rendre
fon Ouvrage plus merveil-
leux. Il ne faut point d’au-
tre preuve de cette doctrine
que l’exemple de Virgile
P54
dans sa Didon, qui felon
tous les Cronologiftes nä-
quit plus de deux cens ans
prés Enée ; fi l’on ne veut
encore ajoûter celuy du
Taffe dans le Renaud de fa
Hiereufalem, lequel ne pou-
voit eftre né qu’à peine, lors
que mourrut Godefroy de
Bouillon. Les fautes d’Ef-
chyle et de Buchanan, bien
remarquées par Heinfius,
dans la Nioble & dans le Jep-
th, ne concluent rien contre
ce que nous maintenons. Car
fi nous croyons que le Poëte,
comme maiftre du temps,
peut allonger ou accourcir
celuy des actions qui compo-
fent fon fujet, c’eft toûjours
à condition qu’il demeure
ans les termes de la vray-
P55
femblance , & qu’il ne viole
point le refpect dû aux
choses facrées. Nous ne luy
permettons de rien fire qui
repugne au fens communs &
à l’ufage, comme la fuppo-
fer Niobe attachée trois
jours entiers, fans dire une
feule parole, fur le tombeau
de fes enfns. Moins encore
approuvons-nous qu’il en-
treprenne contre le texte de
l’Efcriture, dont les moin-
dre fyllabes font trop fain-
tes, pour fouffrir aucun
des changemens que le
Poëte auroit droit de faire
dans les hiftoire prophanes ;
comme d’breger d’authori-
té privée, les deux mois
que la fille de Galaadite
avoit demandés, pour aller
P56
pleurer fa virginité dans les
montagnes.
L’Obfervateur apres cela
paffe à l’exmen des mœurs
ttribué à Chimene, & les
condamne. En quoy nous
fommes entierement de fon
cofté ; cr au moin ne peut-
on nier qu’elle ne foit contre
la bien feance de fon fexe,
Amante trop fenfible, & fille
trop defnaturée. Quelque
violence que luy puft fire
fa paffion, il eft certain qu’elle
ne devoit point fe relafcher
dans la vangeance de la mort
de fon Pere, & moins encore
fe refoudre à epoufer celuy
qui l’avoit fait mourir. En
cecy il faut avoüer que fes
mœurs font du moins fcan-
daleufes, fi en effet elles ne
P57//
font dépravées. Ces perni-
cieux exemples rendent l’Ou-
vrage notablement defectu-
eux, & s’écrtent du but de
la Poefie, qui veut eftre
utile ; Ce n’eft pas que cette
utilité ne fe puiffe produire
par de mauvaifes mœurs qui
foient mauvaifes ; mais pour
la produire par de mauvaifes
mœurs, il faut qu’à la fin elles
foient punies, & non recom-
penfées come lles le font en
cet Ouvrge. Nous parlerions
icy de leur inéglité, qui eft
un vice dans l’Art qui n’a
point efté remarqué par l’Ob-
fervateur, s’il ne fuffiffoit de
ce qu’il a dit pour nous faire
approuver fa cenfure. Nous
n’entendons pas neanmoins
condamner Chimen, de ce
P58
qu’elle aime le meurtrier de
fon Per, puis que fon ega-
gement avec Rodrigue avoit
precedé la mort du Comte, &
qu’il n’eft pas en l puiffance
d’une perfonne, de ceffer
d’aimer quand il luy plaift.
Nous le blafmons feulement
de ce que son amour l’em-
porte fur fon devoir, & qu’en
même temps qu’elle pourfuit
Rodrigue elle fait des vœux
en fa faveur. Nous la blâmos
de ce qu’ayant fair en fon ab-
fence un bon deffein de
Le pourfuivre, le perdre & mou-
rir apres luy.
Si toft qu’il fe prefente à elle,
quoy que teint du fang de
fon Pere, elle le fouffre en
fon logis, & dans fa chambre
mefme, ne le fait point arref-
P59
ter , l’excufe de ce qu’il a en-
trepris contre le comte, luy
témoigne que pour cela elle
ne laiffe pas de l’aimer, luy
donne prefque à entendre
qu’elle ne le pourfuit que
pour en eftre plus eftimée, &
enfin fouhaite que les Juges
ne luy accorde pa la ven-
geance qu’elle leur demande.
C’eft trop clairement trahir
fes obligations naturelles,
en faveur de fa paffion ; c’eft
trop ouvertement chercher
une couverture à fes defirs, &
c’eft faire bien moins le per-
fonnage de Fille que l’A-
mante. Elle pouvoit fans
doute aimer encore Rodri-
gue apres ce malheur ; puif-
que fon crime n’ftoit que
d’avoir reparé le deshonneur
P60
de fa Maifon. Elle le devoit
mefme en quelque forte,
pour rlever f propre gloi-
re, lors qu’apres une longue
agitation, elle euft donné l’a-
vantage à fon honneur, fur
un amour fi violente & fi jufte
que la fienne. Et la beauté
qu’euft produit dans l’ouvra-
ge une fi belle victoire de
l’honneur fur l’amour, euft
efté d’autant plus grande qu’-
elle euft efté plus raifonnable.
Auffi n’eft-ce pas le combat
de ces deux mouvemens que
nous defapprouvons. Nous
n’y trouvons à dire finon
qu’il fe termine autrement
qu’il ne devroit, & qu’au lieu
de tenir au moins ces deux
interefts en balance, celuy à
qui le deffus demeure, eft ce-
P61
luy qui raifonnablement de-
voit fuccomber. Que s’il
euft pû eftre permis au Poëte
de faire que l’u de ces deux
Amans prefeft fon amour
a fon devoir, on peut dire
qu’il euft efté plus excufable
d’attribuer cette faute à Ro-
drigue qu’a Chimene. Ro-
drigue zftoit un homme, &
fon sexe qui eft comme en
poffeffion de fermer les yeux
à toute confiderations pour
fe fatisfaire en mtiere d’a-
mour, euft rendu fon action
moins étrange & moins in-
fupportable. Mais au con-
traire Rodrigue, lors qu’il y
va de la vengeance de fon
Pere, témoigne que fon de-
voir l’emporte abfolument
fur fon amour, & oublie//
P62
Chimene, ou ne la confidere
plus. Il ne luy fuffit pas de
vouloir vaincre le Comte,
pour venger l’affront fait à fa
Race, il agit encore comme
ayant deffein de luy ofter la
vie, bien que fa mort ne fuft
pas neceffaire pour fa ftisfa-
ction. Il pouvoit refpecter le
Comte en faveur de fa Fille,
sans rien diminuer de la hai-
ne qu’il eftoit deformais obli-
gé d’avoir pour luy. Et puis
que par cette mefme loy
d’honneur qui l’engageoit
au reffentiment il y avoit
plus de gloire à le vaincre
qu’à le tuer, il devoit aller au
combt avec le feul defir
d’en remporter l’avantage, &
le deffein de l’épargner au-
tant qu’il luy feroit poffible,
P63
afin que dans la chaleur de la
vengeance, qu’il ne pouvoit
refufer à fon Pere,il rendift
ce refpect à Chimene de con-
fidere encore le fien, & que
par ce moyen il confervaft
l’efperance de la pouvoir un
jour &poufer. Cependant ce
mefme Rodrigue devenu en-
nemy de fa Maiftreffe, enne-
my de foy-même, & plus
aveugle de colere que d’-
mour, ne voit plus rien que
fon affront, & ne fonge plus
qu’a fa vengeance. Dans fon
tranfport il fit des chofes
qu’il n’eftoit pas obligé de
faire, & fas neceffitté ceffe
d’eftre Amant, pour paroi-
ftre feulement homme
d’honneur. Chimene au con-
traire, quoy aue pour ven-
P64
ger la mort de fon Pere elle
deuft faire plus que Rodri-
gue n’voit fait pour venger
l’affront du fien, puis que
fon fexe exigeoit d’elle une
féverité plus grande, & qu’il
n’y avoit que la mort de Ro-
drigue qui puft expier celle
du Comte, pourfuit lâche-
ment cette mort, craint d’en
obtenir l’arreft, & le foin
qu’elle devoit avoir de fon
honneur, cede entierement
au fouvenir qu’elle a de fon
amour. Si maintenant on
nous llegue ppour fa deffen-
se, que cette paffion de Chi-
mene a efté le principal
agréement de la Piece, & ce
qui luy a excité le plus d’ap-
plaudiffement, nous respon-
drons que ce n’est pas pour
P65
ce qu’elle eft bonne, mais
pource que quelque mauvai-
se qu’elle foit, elle est heu-
reufement exprimée. Ses
puiffans mouvement joints à
fes vives & naïves expreffios,
ont bien pû faire eftimer ce
qui en effet seroit eftimable,
fi c’eftoit une piece feparée,
& qui ne fuft point une partie
d’u tout qui ne la peut fouf-
frir ; Et en un mot elle a affés
d’eclat & de charmes, pour
avoir fait oublier les regles,
à ceux qui ne les fçavent gue-
res bien, ou à qui elles ne
font gueres prefentes.
En fuite de cet Examen l’Ob-
fervateur fait l’Anatomie du
Poëme, pour en montrer
les particuliers deffauts, &
les divers manquemens de
P66
bien-fence. Mi il nous
femble qu’il ouvre mal cette
carriere, & nous croyons que
fa premiere remarque n’eft
pas jufte, lors qu’il trouve à
refire que le comte juge
avantageusefement de Sanche.
Car Rodrigue & Sanche
ayant efté tous deux suppofés
du plus noble fng de Caftil-
le, le comte avoit raifon
de penfer qu’ils imiteroient
également la valeur de leurs
Anceftres ; il n’eftoit pas o-
bligé de prevoir, que l’un
deux feroit affés lafche, pour
vouloir racheter fa vie, en
acceptant la condition de la
part de fon vainqueur. Ce
n’eft pas icy le lieu de repro-
cher au Poëte la faute qu’il
fait faire à D. Sanche, vers la
P67
fin de la Piece, & cette faute
ayant efté pofterrieure à ce
que dit maintenant le Com-
te, nous l’eftimons vaie-
ment allesuée, pour comdam-
ner la bonne opinion que
raifonnablement il devoit a-
voir de D. Sanche, avant
qu’il l’euft commife.
La feconde objection nous
femble confiderable, & nous
croyons avec l’Obfervateur
qu’Elvire, fimple fuivante
de Chimene, n’eftoit pas
une perfone avec qui le
Comte deuft avoit cet entre-
tien ; principalement en ce
qui regardoit l’élection que
l’on alloit faire d’un Gouver-
ment, pour l’Inftant de Caftil-
le, & la part qu’il y penfoit
avoir. En cela le Poëte a
p68
montré, finon peu d’inven-
tion, au moins beaucoup de
negligence ; puis que s’il
l’euft feinte parente du Com-
te, & compagne de fa Fille,
il eust pû rendre plus excufa-
ble le difcours que le Comte
luy a fait. Nous trouvons enco-
re que l’Obfervateur l’euft pû
rifonnablement reprendre,
d’avoir fait l’ouverture de
toute la Piece par une Sui-
vnte, ce qui nous femble
peu digne de la gravité du fu-
jet, & feulement fupportable
dans le Comique.
Quant à la troifième nous
pourrions croire d’un cofté
que le Comte de quelque for-
te qu’il parle de luy mefme,
ne devaoit point paffer pour
fanfaron, puifque l’hiftoire,
p69
& l propre confeffion de D.
Diegue, lui donne le tiftre
de l’un des vaillans hommes
qui fuffent alors en Efpagne.
Ainfi du moins n’eft-il pas
fanfaron, fi l’on prend ce mot
au fens que l’Obfervateur l’a
pris, lors qu’il l’a accompagné
de celuy de Capitan de la
Farce, de qui la valeur eft
toute fur la langue. Si bien
que les difcours où il s’em
porte, feroit pluftoft des
effets de la prefomption
d’un vieux Soldat, que des
fanfaronneries d’un Capitan
de Farce, & des vanités d’un
homme vaillant, que des ar-
ficies d’un poltron, pour
couvrir le default de fon cou-
rage. D’autre cofté les hiper-
boles exceffives, & qui font
p70
veritablement de theatre,
dont tout le rôlle de ce Com-
te eft remply, & l’infuporta-
ble audace avec laquelle il
parle du Roy fon Maiftre,
qui, à le bien confiderer, ne
l’avoit point trop mal traitté,
en preferant D. Diegue à luy,
nous font croire que le nom
de fanfaron luy eft bien dû,
que l’Obfervateur le luy a
donn&é avec juftice. Et en ef-
fet il le merite fi nous pre-
nons ce mot dans l’autre fi-
gnification, où il eft rceu
parmy nous, c’eft à dire
d’homme de cœur, mais qui
ne fait de bonnes actions que
pour en tirer avantage, & qui
meprife chacun, & n’eftime
que foy-mefme.
La Scene qui fuit nous fem-
p71
ple condamnée fans fonde-
ment, car la relation qu’-
Elvire y fait à Chimene, de
ce qu’elle vient d’entrepren-
dre, eft tres-ficcinte, & ne
tombe point fous le genre de
celles, qui fe doivent plu-
ftoft faire derriere les rideaux,
que fur la Scene. Elle eft
mefme neceffaire pour faire
paroiftre Chimene, des le
commencement de la Piece,
pour faire connaoiftre au Spe-
ctateur la paffion qu’elle a
pour Rodrigue, & pour fi-
re entendre que D. Diegue
la doit demander e maria-
ge pour fon Fils.
Quant à la troifiéme,
nous fommes entierement
de l’avis de l’Obfervateur,
& tenons tout l’Epifode de l’In-
p72
fante condamnable. Car ce
perfonnage n’y cotribüe rien,
ny à la conclusion, ny la rup-
ture de ce mariage, & ne fert
qu’à reprefenter une paffion
niaife, qui d’ailleurs est peu
feante à une Princeffe, eftant
conceüe pour un jeune home,
qui n’avoit encore donné au
cun témoignage de fa valeur.
Ce n’eft pas que nous igno-
rions que tous les Epifodes,
quoy que non neceffaire, ne
font pas pour cela banis de la
Poëfie. Mais nous fçavons
auffi qu’il ne font eftimés que
dans la Poësie Epique, que
la Dramtique ne fouffre que
fort courts, & qu’elle n’en
reçoit point de cette nature
qui regnent dans toute la
Piece. La plufpart de ce que
L’Ob-
P73