Utilisateur:Hsarrazin/Le Volcan d’Or
|
Réplique à remplacer— Trévoux — Le Volcan d’or — Livres M/S à corriger — Suivi RDDM — BNF à Revoir — Coran — DPP — Typo
[modifier] Le Volcan d’Or à voir
Première partie
- Chapitre I - Un oncle d’Amérique
- Chapitre II - Où Summy Skim s’engage malgré loi sur la voie des aventures
- Chapitre III - En route
- Chapitre IV - Un fâcheux voisinage
- Chapitre V - À bord du «Foot Ball»
- Chapitre VI - Jane Edgerton and C°
- Chapitre VII - Le Chilkoot
- Chapitre VIII - Vers le nord
- Chapitre IX - Le Klondike
- Chapitre X -
- Chapitre XI -
- Chapitre XII -
- Chapitre XIII -
- Chapitre XIV -
- Chapitre XV -
[modifier] chap. 9
Chapitre IX
Le Klondike.
C’est une vaste région, baignée par les eaux de deux océans, l’Arctique et le Pacifique, cette portion du Nord-Amérique qui s’appelle l’Alaska. On ne donne pas moins de quinze cent mille kilomètres carrés à ce territoire, que l’empereur russe, autant, dit-on, par sympathie pour l’Union que par antipathie pour la Grande-Bretagne, céda aux États-Unis qui firent, ce jour-là, un pas de plus vers la réalisation intégrale de la fameuse doctrine de Monroë: Toute l’Amérique aux Américains.
En dehors des gisements aurifères qu’elle contient, y aura-t-il grand profit à tirer de la contrée mi-canadienne, mi-alaskienne que le Yukon arrose, contrée en partie située au delà du cercle polaire, et dont le sol n’est propre à aucune culture? C’est peu probable.
Il ne faut pas oublier, cependant, que l’Alaska, en y comprenant les îles Baranof, Amirauté, Prince-de-Galles, qui en dépendent, ainsi que l’archipel des Aléoutiennes, possède un développement littoral immense, où nombre de ports se prêtent à la relâche des navires, depuis Sitka, capitale de l’État d’Alaska, jusqu’à Saint-Michel, placé à l’embouchure du Yukon, l’un des plus grands fleuves du monde.
Le cent quarante et unième méridien a été arbitrairement choisi comme ligne de démarcation entre l’Alaska et la Puissance du Dominion. Quant à la limite méridionale, qui dévie et se recourbe de manière à envelopper les îles riveraines, elle manque peut-être de la précision désirable.
En jetant les yeux sur une carte de l’Alaska, on remarque que le sol est plat sur sa plus grande étendue. Le système orographique ne s’accuse que dans le sud. Là, débute la chaîne des montagnes qui se continue à travers la Colombie et la Californie sous le nom de Cascade Ranger.
Ce qui frappe plus particulièrement, c’est le cours du Yukon. Après avoir arrosé le Dominion en se dirigeant vers le nord après l’avoir couvert de l’immense réseau de ses affluents, le magnifique fleuve pénètre dans l’Alaska, décrit une courbe jusqu’au Fort Yukon, puis, redescendant vers le sud-ouest, va rejeter, à Saint-Michel, dans la mer de Behring.
Le Yukon est supérieur au Père des Eaux, au Mississipi lui-même. Il ne débite pas moins de vingt-trois mille mètres cubes à la seconde, et son cours s’étend sur deux mille deux cent quatre-vingt-dix kilomètres, à travers un bassin dont la surface égale deux fois celle de la France.
Si les territoires qu’il parcourt ne sont pas susceptibles de culture, l’aire forestière y est très considérable. Ce sont particulièrement d’impénétrables bois de cèdres jaunes où le monde entier pourrait se fournir, si les forêts plus accessibles venaient à s’épuiser. Quant à la faune, elle a pour représentants l’ours noir, l’orignal, le caribou, le thébai ou brebis de montagne, le chamois à long pelage blanc, plus une riche collection de gibier de plume, gelinottes, bécassines, grives, perdrix des neiges, canards qui se multiplient par myriades.
Les eaux qui baignent l’immense périmètre des côtes ne sont pas moins riches en mammifères marins et en poissons de toute espèce. Il en est un, le harlatan, qui mérite une mention spéciale. Ce poisson est tellement imprégné d’huile que l’on peut, sans aucune préparation, l’allumer pour s’éclairer ainsi qu’on ferait d’une torche. D’où ce nom de Candle Fish que lui ont donné les Américains. Découverte par les Russes en 1730, explorée en 1741, alors que sa population totale, en général d’origine indienne, ne dépassait pas trente-trois mille habitants, cette contrée est présentement envahie par la foule des émigrants et des prospecteurs, que les mines d’or attirent depuis quelques années au Klondike.
C’est en 1864 que l’on entendit parler pour la première fois de ces mines arctiques. A cette époque, le révérend Mac Donald trouva l’or à ramasser par cuillerées dans une petite rivière voisine du Fort Yukon.
En 1882, une troupe d’anciens mineurs de la Californie, et parmi eux les frères Boswell, s’aventurent à travers les traces du Chilkoot et exploitent régulièrement les nouveaux placers.
En 1885, des orpailleurs du Lewis-Yukon signalent les gisements du Forty Miles Creek, un peu en aval de l’emplacement futur de Dawson City, presque à l’endroit même que devait occuper plus tard le claim 129 de Josias Lacoste. Deux ans après, au moment où le gouvernement canadien procède à la délimitation de la province, ils en ont extrait six cent mille francs d’or.
En 1892, la North American Trading and Transportation Company, de Chicago, fonde la bourgade de Cudahy, au confluent du Forty Miles Creek et du Yukon. Vers la même époque, tout en surveillant le travail, treize constables, quatre sous-officiers et trois officiers ne recueillent pas moins de quinze cent mille francs dans les claims du Sixty Miles Creek, un peu en amont de Dawson City.
L’élan est donné; les prospecteurs vont accourir de toutes parts. En 1895, ils ne sont pas moins de mille Canadiens, principalement des Français, à franchir le Chilkoot.
Mais c’est en 1896 que se répand la retentissante nouvelle. On vient de découvrir un cours d’eau d’une richesse incroyable. Ce cours d’eau, c’est l’Eldorado, un affluent de la Bonanza, laquelle est un affluent de la Klondike River, elle-même affluent du Yukon. Aussitôt s’empresse la foule des chercheurs d’or. A Dawson City, les lots qui se vendaient vingt-cinq francs en valent bientôt cent cinquante mille.
La région qui porte plus spécialement le nom de Klondike n’est qu’un district du Dominion. Le cent, quarante et unième degré de longitude, qui trace déjà la ligne de démarcation entre l’Alaska devenue américaine et les possessions de la Grande-Bretagne, forme aussi la limite occidentale de ce district.
Au Nord, un affluent du Yukon, la Klondike River, marque sa frontière, et va confluer à la ville même de Dawson City qu’elle divise en deux parties inégales.
Par l’Est, il confine à cette portion du Dominion sur laquelle apparaissent les premières ramifications des Montagnes Rocheuses, et que le Mackensie traverse du Sud au Nord.
Le centre du district se relève en hautes collines, dont la principale, le Dôme, fut découverte en juin 1897. Ce sont les seuls reliefs de ce sol, généralement plat, où se développe le réseau hydrographique qui se rattache au bassin du Yukon. La plupart des tributaires du fleuve charrient l’or en paillettes, et, sur leurs rives, des centaines de claims sont déjà en exploitation. Mais le territoire aurifère par excellence est celui que baignent la Bonanza sortie des Dômes de Cormack et ses multiples affluents, l’Eldorado, la Queen, le Bulder, l’American, le Pure Gold, le Cripple, la Tail, etc.
On s’explique que, sur un territoire sillonné de creeks et de rios entièrement dégagés de glaces pendant les trois ou quatre mois de la belle saison, sur ces gisements si nombreux et d’une exploitation relativement facile, les prospecteurs se soient précipités en foule, et l’on comprend que leur nombre augmente chaque année, malgré les fatigues, la misère, les déboires du voyage.
A l’endroit même où la Klondike River se jette dans le Yukon, il n’existait, il y a quelques années, qu’un marais souvent submergé par les crues. Quelques huttes d’Indiens, des sortes d’isbas construites à la mode russe, où vivaient misérablement des familles indigènes, animaient seules cette triste solitude.
C’est à ce confluent des deux cours d’eau qu’un Canadien du nom de Leduc fonda un beau jour Dawson City qui, en 1898, comptait déjà plus de dix-huit mille habitants.
La ville fut tout d’abord divisée par son fondateur en lots dont celui-ci ne demandait pas plus de vingt-cinq francs, lots qui trouvent maintenant acheteurs à des prix variant entre cinquante et deux cent mille francs. Si les gisements du Klondike ne sont pas voués à un épuisement prochain, si d’autres placers sont découverts dans le bassin du grand fleuve, il peut arriver que Dawson City devienne une métropole aussi imposante que Vancouver de la Colombie britannique ou Sacramento de la Californie américaine.
Aux premiers jours qui suivirent sa naissance, la ville nouvelle fut menacée de disparaître sous l’inondation, comme il en était du marécage dont elle occupait la place. Il fallut construire des digues solides pour se garantir contre ce danger, qui n’existe, d’ailleurs, chaque année, que pendant un temps très court. Si, en effet, au moment de la débâcle du Yukon, l’abondance des eaux est telle que les plus grands ravages sont à redouter, durant l’été, par contre, le niveau des fleuves baisse à ce point que la Klondike River peut être traversée à pied sec.
Ben Raddle connaissait à fond l’histoire de ce district. Il s’était mis au courant de toutes les découvertes faites depuis quelques années. Il savait quelle avait été la progression constante du rendement des placers et quels coups de fortune s’y étaient produits. Qu’il ne fût venu au Klondike que pour prendre possession du claim de Forty Miles Creek, pour en reconnaître la valeur, pour le vendre au meilleur prix, on devait le croire, puisqu’il l’affirmait. Mais Summy Skim sentait que l’intérêt de son cousin pour les questions aurifères avait crû en même temps que diminuait son éloignement de la région minière, et, de plus en plus, il redoutait que l’on ne prît racine dans ce pays de l’or et de la misère.
A cette époque, le district ne comptait pas moins de huit mille claims, numérotés depuis l’embouchure des affluents et des sous-affluents du Yukon jusqu’à leur source. Les lots étaient de cinq cents pieds de superficie, ou de deux cent cinquante, d’après la modification apportée par la loi de 1896.
L’engouement des prospecteurs, la préférence des syndicats allaient toujours aux gisements de la Bonanza, de ses tributaires, et des collines de la rive gauche de la Klondike River.
N’est-ce pas dans ce sol privilégié que Georgy Mac Cormack vendit plusieurs claims, de vingt-quatre pieds de longueur sur quatorze de largeur, dont on retira des pépites pour une valeur de huit mille dollars, soit quarante mille francs en moins de trois mois?..
La richesse des gisements de l’Eldorado n’est-elle pas si grande que, d’après le cadastreur Ogilvie, la moyenne de chaque plat est comprise entre vingt-cinq et trente-cinq francs? D’où cette logique conclusion, que, si, comme tout le donne à croire, la veine est large de trente pieds, longue de cinq cents, épaisse de cinq, elle produira jusqu’à vingt millions de francs. Aussi, dès cette époque, les sociétés, les syndicats cherchaient-ils à acquérir ces claims et se les disputaient-ils aux plus hauts prix.
Il était véritablement regrettable – c’est du moins ce que devait se dire Ben Raddle, car pour Summy Skim il n’y songeait guère – que l’héritage de l’oncle Josias n’eût pas été un de ces claims de la Bonanza, au lieu d’appartenir à la région du Forty Miles Creek, de l’autre côté du Yukon. Que l’on voulût l’exploiter ou le vendre, le profit eût été plus considérable. Il est même à supposer que les offres faites aux héritiers auraient été telles qu’ils n’eussent pas entrepris le voyage du Klondike: Summy Skim serait alors en villégiature dans sa ferme de Green Valley, au lieu de patauger dans les rues de cette capitale, dont la boue renferme peut-être des parcelles du précieux métal.
Restaient, il est vrai, les propositions faites par la Trading and Transportation Company, à moins que, faute de réponse, elles ne fussent devenues caduques.
Après tout, Ben Raddle était venu pour voir, il verrait. Bien que le 129 n’eût jamais produit de pépites de trois mille francs, – la plus grosse qui fut trouvée au Klondike atteignait cette valeur – il ne devait pas être épuise, puisque des offres d’achat avaient été faites. Les syndicats américains ou anglais ne traitent pas les yeux fermés ces sortes d’affaires. Il était donc à croire, même en admettant le pire, que les deux cousins retireraient de leur voyage au moins de quoi en couvrir les frais.
D’ailleurs, Ben Raddle le savait, on parlait déjà de nouvelles découvertes. Summy avait les oreilles rebattues du Hunter, un affluent de la Klondike River, qui s’écoule entre des montagnes hautes de quinze cents pieds, riches de gisements dont l’or était plus pur que celui de l’Eldorado; – du Gold Bottom, où, d’après le rapport d’Ogilvie, il existerait un filon de quartz aurifère, donnant jusqu’à mille dollars par tonne; – de cent autres rios plus merveilleux encore.
«Tu comprends, Summy, concluait Ben Raddle. En cas de déception, nous pourrons toujours nous retourner dans ce pays extraordinaire.
Summy faisait alors la sourde oreille, et revenait obstinément à ses moutons:
– Tout cela est parfait, Ben. Permets-moi, cependant, de te rappeler à la question. Très bien la Bonanza, l’Eldorado, le Bear, le Hunter, le Gold Bottom. Mais il s’agit pour nous du Forty Miles, et je n’en entends pas plus parler, de ce Forty Miles, que s’il n’existait pas.
– Il existe, sois tranquille, répondait Ben Raddle sans s’émouvoir. Tu pourras le constater bientôt de visu.
Puis, revenant à son idée favorite, il reprenait:
«Mais comment ne t’intéresses-tu pas davantage à ce prodigieux Klondike? Les rues sont pavées d’or, ici, positivement. Et le Klondike n’est pas le seul territoire de la contrée à être sillonné par les veines aurifères. Tu n’as qu’à jeter les yeux sur une carte, et tu verras quelle incroyable quantité de régions minéralisées sont déjà signalées. Il y en a au Chilkoot, que nous avons traversé, aux monts Cassiar, et ailleurs. L’Alaska en est pleine, et leur chaîne se prolonge au delà du cercle polaire, jusqu’aux rivages de l’océan Glacial!..
Mais cet hymne enflammé n’arrivait pas à troubler la sérénité de Summy. En vain Ben Raddle faisait-il miroiter tous ces trésors devant les yeux de son cousin, celui-ci se contentait de répondre en souriant:
– Tu as raison, Ben, tu as parfaitement raison. Le bassin du Yukon est à coup sûr un pays béni des dieux. En ce qui me concerne je songe avec une véritable ivresse que nous en possédons un tout petit morceau… car, s’il était plus gros, il nous faudrait sans doute plus de temps pour en être enfin débarrassés!»
Chapitre X
Les hésitations d’un méridien.
ne agglomération de cabanes, d’isbas, de tentes, à la surface d’un marais, une sorte de camp toujours menacé par les crues du Yukon et de la River, des rues aussi irrégulières que boueuses, des fondrières à chaque pas, non point une cité, mais quelque chose comme un vaste chenil tout au plus bon à être habité par les milliers de chiens que l’on entend aboyer toute la nuit, voilà ce que, sur la foi des légendes, vous pensiez être Dawson City, monsieur Skim! Mais le chenil s’est transformé à vue d’œil, grâce aux incendies qui ont déblayé le terrain. Dawson est une ville, maintenant, avec des églises catholique et protestante, des banques et des hôtels. Bientôt elle aura deux théâtres, dont une salle d’opéra de plus de deux mille places, et caetera, et caetera… Et vous ne vous imaginez pas ce que sous-entendent mes «et caetera!..»
Ainsi s’exprimait le docteur Pilcox, un Anglo-Canadien, tout rond, d’une quarantaine d’années, vigoureux, actif, débrouillard, d’une santé inébranlable, d’une constitution sur laquelle aucune maladie n’avait prise, et qui paraissait jouir d’incroyables immunités. Nommé, un an auparavant, directeur de l’hôpital de Dawson, il était venu s’installer dans cette ville si favorable à l’exercice de sa profession, puisqu’il semble que les épidémies s’y soient donné rendez-vous, sans parler de la fièvre endémique de l’or, contre laquelle il était d’ailleurs vacciné au moins autant qu’un Summy Skim.
En même temps que médecin, le docteur Pilcox était chirurgien, apothicaire, dentiste, et, comme on le savait aussi habile que dévoué, la clientèle affluait dans sa confortable maison de Front street, l’une des principales rues de Dawson City.
Bill Stell connaissait le docteur Pilcox. Il s’autorisait de ses relations pour lui recommander, d’ordinaire, les familles d’émigrants qu’il amenait de Skagway au Klondike. Cette fois encore, il s’empressa de mettre, quarante-huit heures après leur arrivée, Ben Raddle et Summy Skim en rapport avec ce personnage très haut placé dans l’estime publique. Le Klondike possédait-il un autre habitant plus au courant de ce qui se passait dans le pays?.. Et si quelqu’un était capable de donner un bon conseil autant qu’une bonne consultation ou un bon remède, c’était bien cet excellent homme.
La première question de Summy Skim fut relative à leurs gentilles compagnes de voyage. Qu’étaient-elles devenues?.. Le docteur Pilcox les avait-il vues?..
vol_29.jpg (128864 bytes)
«Ne m’en parlez pas! Elle est prodigieuse, s’écria le docteur sur le mode lyrique, mais en s’exprimant au singulier, à la réelle angoisse de Summy. C’est une perle, cette petite, une vraie perle, et je suis ravi de l’avoir attirée jusqu’ici. Voilà deux jours à peine qu’elle est entrée à l’hôpital, et elle l’a déjà transformé. Ce matin, en ouvrant une armoire, j’ai été littéralement ébloui par sa magnifique ordonnance, à laquelle je n’étais, je dois l’avouer, pas habitué. Intrigué, j’en ouvre une autre, trois autres, dix autres: toutes pareilles. Il y a mieux: mes instruments sont nets et rangés à ravir, et la salle d’opération brille d’un éclat de propreté qu’elle n’avait jamais connu. Enfin, c’est à ne pas le croire, cette enfant a pris en quelques heures un ascendant invraisemblable sur le reste du personnel. Tout marche à la baguette. Les infirmiers et les infirmières sont à leur poste. Les lits, rangés avec art, ont un aspect qui réjouit l’œil. Jusqu’aux malades, Dieu me pardonne, qui semblent positivement se mieux porter!..
Ben Raddle paraissait tout heureux de ce qu’il entendait.
– Je suis charmé, docteur, dit-il, des éloges que vous décernez à votre nouvelle infirmière. Cela prouve que je ne m’étais pas trompé sur son compte, et mon opinion est que l’avenir vous réserve beaucoup d’autres agréables surprises.
Summy Skim paraissait moins joyeux. Sa figure exprimait même une véritable inquiétude.
– Pardon!.. pardon, docteur!.. interrompit-il. Vous parlez d’une jeune fille… Il y en a deux, si je ne m’abuse.
– Oui, c’est vrai, reconnut en riant le docteur Pilcox, mais, outre que je connaissais beaucoup celle qui est devenue mon infirmière, et pas du tout l’autre, c’est à peine si cette dernière m’a laissé lé temps de l’apercevoir. Arrivée à l’hôpital avec sa cousine, elle en est partie dix minutes après, pour n’y revenir que vers midi, accoutrée en mineur, pic sur l’épaule et revolver à la ceinture. Hier matin, quand je me suis informé d’elle, j’ai appris qu’elle s’était mise en route presque aussitôt, sans dire un mot à personne. Et c’est par sa cousine que j’ai su qu’elle avait l’intention de prospecter comme un homme.
– Ainsi, elle est partie?.. insista Summy.
– Radicalement, affirma le docteur, qui ajouta:
«Je crois avoir vu plus d’un type singulier au cours de ma vie, mais j’avoue n’en avoir jamais rencontré un seul de ce calibre!
– Pauvre petite! murmura Summy. Comment avez-vous pu la laisser s’engager dans une aventure aussi insensée?
Mais le docteur n’écoutait plus Summy Skim. Il avait entrepris Ben Raddle sur le chapitre de Dawson, et il parlait d’abondance. Le docteur Pilcox était fier de sa ville et ne s’en cachait pas.
– Oui, répétait-il, elle est déjà digne du nom de capitale du Klondike que le gouvernement du Dominion lui a donné.
– Une capitale à peine bâtie, docteur, fit observer Ben Raddle.
– Si elle ne l’est pas, elle le sera sous peu, puisque le nombre de ses habitants s’accroît chaque jour.
– Elle en compte aujourd’hui? demanda Ben.
– Près de vingt mille, monsieur.
– Dites vingt mille passants, docteur, et non vingt mille habitants. L’hiver, Dawson doit être un désert.
– Pardonnez-moi. Vingt mille habitants, qui y sont établis avec leurs familles et ne songent pas plus que moi à la quitter.
Pendant que Ben Raddle, au grand profit de son instruction, feuilletait le dictionnaire vivant qu’était le docteur Pilcox, Summy gardait un silence attristé. Sa pensée était partie avec Jane Edgerton. Il la voyait sur la longue route sauvage, seule, abandonnée, sans autre défense que son indomptable volonté… Mais, après tout, cela ne le regardait pas, et cette folle était bien libre d’aller chercher la misère et la mort, si tel était son caprice… Summy, d’un haussement d’épaules, rejeta son souci loin de lui, et intervint dans la controverse.
– Cependant, fit-il observer pour pousser l’excellent docteur, je ne vois pas en Dawson ce qui caractérise habituellement une capitale…
– Comment! s’écria le docteur Pilcox, en se gonflant, ce qui le faisait paraître plus rond encore, mais c’est la résidence du Commissaire général des territoires du Yukon, le major James Walch, et de toute une hiérarchie de fonctionnaires telle que vous n’en trouveriez pas dans les métropoles de la Colombie ou du Dominion!
– Lesquels, Docteur?
– Un membre de la Cour Suprême, le Juge Mac Guire; un commissaire de l’or, M. Th. Faucett, esquire; un commissaire des Terres de la Couronne, M. Wade, esquire; un consul des États-Unis d’Amérique, un agent consulaire de France…
– Esquires, acheva gaiement Summy Skim. En effet, ce sont là de hauts personnages… Et pour le commerce?
– Nous possédons déjà deux banques, répondit le docteur. The Canadian Bank of Commerce, de Toronto, que dirige M. H.-I. Wills, et The Bank of British North America.
– C’est suffisant. Quant aux églises?..
– Dawson City en a trois, monsieur Skim, une église catholique, une église de la religion réformée et une protestante anglaise.
– Voilà qui va bien pour le salut des âmes! Et si celui des corps est aussi parfaitement assuré!…
vol_30.jpg (144050 bytes)
Quartier général de la police montée à Dawson City
– Que pensez-vous, pour cela, monsieur Skim, d’un commandant en chef de la police montée, le capitaine Stearns, un Canadien d’origine française, et du capitaine Harper, à la tête du service postal, tous deux comptant une soixantaine d’hommes sous leurs ordres?
– Je pense, docteur, répondit Summy Skim, que cette escouade de police doit être fort insuffisante, étant donnés le nombre et la qualité de la population dawsonienne.
– On l’augmentera autant qu’il sera nécessaire, assura le docteur Pilcox, et le gouvernement du Dominion ne négligera rien pour garantir la sécurité des habitants de la capitale du Klondike.
Il aurait fallu entendre le docteur prononcer ces mots: Capitale du Klondike!
Et Summy Skim de répondre:
– Tout est donc pour le mieux… Mais, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je vous pose ces questions. La brièveté de mon séjour m’empêchera, je l’espère bien, d’apprécier comme il conviendrait les nombreux avantages de Dawson. Et, pourvu que la ville possède un hôtel, je serais mal venu d’en demander davantage..
Il y en avait au moins trois: Yukon Hôtel, Klondike Hôtel, Northern Hôtel, et Summy Skim ne pouvait l’ignorer, puisque c’est dans le dernier que les deux cousins avaient leurs chambres.
Du reste, pour peu que les mineurs continuent d’affluer, les propriétaires de ces hôtels ne peuvent manquer de faire fortune. Une chambre coûte sept dollars par jour, et les repas trois dollars chaque; on paie le service d’un dollar quotidien; le prix d’une coupe de barbe s’élève à un dollar, et celui d’une coupe de cheveux à un dollar et demi.
«Heureusement, fit observer Summy Skim, que j’ignore le rasoir!.. Quant aux cheveux, je m’engage à rapporter les miens intacts à Montréal!»
Les chiffres précités montrent la cherté de la vie dans la capitale du Klondike. Qui ne s’y enrichit pas rapidement par quelque coup de chance est à peu près certain de s’y ruiner à court délai. Qu’on en juge par ces prix relevés sur les mercuriales du marché de Dawson City: un verre de lait vaut deux francs cinquante, la livre de beurre cinq francs, et il faut posséder douze francs cinquante pour pouvoir acheter une douzaine d’œufs. La livre de sel coûte un franc, et la douzaine de citrons vingt-cinq francs.
Quant aux bains, on les paie douze francs cinquante, s’ils sont ordinaires, mais le prix d’un bain russe s’élève à cent soixante francs!
Summy Skim se déclara résolu à se contenter de bains ordinaires.
A cette époque, Dawson City s’étendait sur deux kilomètres le long de la rive droite du Yukon, distante de douze cents mètres des collines les plus rapprochées. Ses quatre-vingt-huit hectares de surface étaient divisés en deux quartiers séparés par le cours de la Klondike River, qui tombe là dans le grand fleuve. On y comptait sept avenues et cinq rues se coupant à angle droit, et bordées par des trottoirs en bois. Lorsque ces rues n’étaient pas sillonnées par les traîneaux, pendant les interminables mois d’hiver, de grosses voitures, de lourds chariots à roues pleines les parcouraient à grand fracas au milieu de la foule des chiens.
Autour de Dawson City, se succèdent nombre de jardins potagers dans lesquels poussent navets, choux-raves, laitues, panais, mais en quantité insuffisante. D’où la nécessite de faire venir à grands frais des légumes du Dominion, de la Colombie ou des États-Unis. Quant à la viande de boucherie, c’étaient les bateaux frigorifiques qui l’apportaient après la débâcle en remontant le Yukon, depuis Saint-Michel jusqu’à Dawson City. Dès la première semaine de juin, ces yukoners apparaissent en aval, et les quais retentissent des sifflements de leurs sirènes.
Mais, l’hiver, le Yukon, enserré dans sa carapace de glace, est inutilisable, et Dawson est, pendant des mois et des mois, isolé du reste du monde. Il faut alors vivre de conserves et demeurer confiné chez soi, la rigueur de la température interdisant presque complètement l’exercice à l’air libre.
Aussi, le printemps revenu, les épidémies font-elles rage dans la ville. Le scorbut, la méningite, la fièvre typhoïde en déciment la population anémiée par une longue claustration.
Cette année précisément, après un hiver tout particulièrement rigoureux, les salles de l’hôpital étaient encombrées. Le personnel ne pouvait suffire au travail, et le docteur Pilcox avait mille raisons de s’applaudir de l’aide que lui apportait, dans une situation très difficile, sa nouvelle et précieuse recrue.
A quel état la fatigue, le froid, la misère avaient-ils réduit ces pauvres gens venus do si loin! La statistique des décès s’élevait de jour en jour, et, par les rues, des attelages de chiens traînaient incessamment des corbillards conduisant tant de malheureux au cimetière, où les attendait une tombe banale, creusée peut-être, pour ces miséreux, en plein minerai d’or!
En dépit de ce lamentable spectacle, les Dawsoniens, ou tout au moins les mineurs de passage, ne cessaient de s’abandonner à des plaisirs excessifs. Ceux qui se rendaient pour la première fois aux gisements et ceux qui y retournaient, afin d’y refaire leurs gains dévorés en quelques mois, menaient grand bruit dans les casinos et dans les salles de jeu. La foule emplissait les restaurants et les bars, pendant que des épidémies décimaient la ville. A voir ces centaines de buveurs, de joueurs, d’aventuriers de constitution solide, on n’eût pu croire que tant de misérables, des familles entières, hommes, femmes, enfants, succombassent, terrassés par la misère et la maladie.
Tout ce monde, avide de sensations violentes, d’émotions renaissantes, s’entassait dans les Folies-Bergère, les Monte-Carlo, les Dominion, les Eldorado, on ne saurait dire du soir au matin, d’abord parce que, à cette époque de l’année, aux environs du solstice, il n’y avait plus ni matin ni soir, et ensuite parce que ces lieux de plaisir ne fermaient pas un seul instant. Là fonctionnaient sans interruption poker, monte et roulette. Là, on risquait sur le tapis vert, non pas les dollars, les souverains ou les piastres, mais les pépites et la poussière d’or, au milieu du tumulte, des cris, des provocations, des agressions et quelquefois des détonations du revolver. Là se passaient des scènes abominables que la police était impuissante à réprimer, et dans lesquelles des Hunters, des Malones, ou leurs pareils, jouaient les premiers rôles.
A Dawson, les restaurants sont ouverts jour et nuit. A toute heure, on y mange des poulets à vingt dollars la pièce, des ananas à dix dollars, des œufs garantis à quinze dollars la douzaine; on y fume des cigares de trois francs cinquante; on y boit du vin à vingt dollars la bouteille, du whisky qui coûte aussi cher qu’une maison de campagne.
Trois ou quatre fois la semaine, les prospecteurs reviennent des claims du voisinage, et gaspillent en quelques heures dans ces restaurants ou dans les maisons de jeu tout ce que leur ont donné les boues de la Bonanza et de ses tributaires.
C’est là un spectacle triste, affligeant, où se manifestent les plus déplorables vices de la nature humaine, et le peu que, dès les premières heures, en observa Summy Skim, ne put qu’accroître son dégoût pour ce monde d’aventuriers.
Il comptait bien n’avoir pas l’occasion de l’étudier plus à fond, et, sans perdre de temps, il mit tout en œuvre pour rendre aussi courte que possible la durée de son séjour au Klondike.
Aussitôt après le déjeuner à Northern Hôtel, le jour même de leur arrivée, Summy interpella son cousin:
«Avant tout, notre affaire, dit-il. Puisqu’un syndicat nous a offert d’acheter le claim 129 de Forty Miles Creek, allons voir ce syndicat.
– Quand tu voudras,» répondit Ben Raddle.
Malheureusement, aux bureaux de l’American and Transportation Trading Company, il leur fut répondu que le directeur, le capitaine Healey, était en excursion aux environs et ne reviendrait que dans quelques jours. Force fut donc aux deux héritiers de mettre un frein à leur impatience.
En attendant, ils cherchèrent à se renseigner sur la situation approximative de leur propriété. Bill Stell était, pour cela, un cicérone tout indiqué.
«Le Forty Miles Creek est-il loin de Dawson? lui demanda Ben Raddle.
– Je ne suis jamais allé là, répondit le Scout. Mais la carte indique que ce creek se jette dans le Yukon à Fort Cudahy, au Nord-Ouest de Dawson City.
– D’après le numéro qu’il porte, fit observer Summy Skim, je ne pense pas que le claim de l’oncle Josias soit très éloigné.
– Il ne peut l’être de plus d’une trentaine de lieues, expliqua le Scout, puisque c’est à cette distance qu’est tracée la frontière entre l’Alaska et le Dominion et que le claim 129 est en territoire canadien.
– Nous partirons aussitôt que nous aurons vu le capitaine Healey, déclara Summy.
– C’est entendu,» répondit son cousin.
Mais les jours s’écoulèrent sans que le capitaine Healey reparût. C’est pour la dixième fois que Ben et Summy, dans l’après-midi du 7 juin, quittaient le Northern Hôtel, et se dirigeaient vers les bureaux du syndicat de Chicago.
Il y avait foule dans le quartier. Un steamer du Yukon venait de débarquer un grand nombre d’émigrants. En attendant l’heure de se répandre sur les divers affluents du fleuve, les uns pour exploiter les gisements qui leur appartenaient, les autres pour louer leurs bras à des prix très élevés, ils fourmillaient dans la ville. De toutes les rues, Front street, où se trouvaient les principales agences, était la plus encombrée. A la foule humaine s’ajoutait la foule canine. A chaque pas, on se heurtait à ces animaux aussi peu domestiques que possible et dont les hurlements déchiraient l’oreille.
«C’est bien une cité de chiens, cette Dawson! disait Summy Skim. Son premier magistrat devrait être un molosse, et son nom vrai est Dog City!»
Non sans chocs, bousculades, objurgations et injures, Ben Raddle et Summy Skim parvinrent à remonter Front street jusqu’au bureau du syndicat. Le capitaine Healey n’étant pas encore de retour, ils se résignèrent à voir le sous-directeur, M. William Broll, qui s’enquit de l’objet de leur visite.
Les deux cousins déclinèrent leurs noms:
«Messieurs Summy Skim et Ben Raddle, de Montréal.
– Enchanté de vous voir, messieurs, affirma M. Broll. Enchanté, en vérité!
– Non moins enchantés, répondit poliment Summy Skim.
– Les héritiers de Josias Lacoste, propriétaires du claim 129 de Forty Miles Creek? suggéra M. Broll.
– Précisément, déclara Ben Raddle.
– A moins, ajouta Summy, que, depuis notre départ pour cet interminable voyage, ce maudit claim n’ait disparu.
– Non, messieurs, répondit William Broll. Soyez sûrs qu’il est toujours à la place que lui assigne le cadastreur, sur la limite des deux États… sur la limite probable, du moins.
Probable?.. Pourquoi probable? Et que venait faire là est adjectif inattendu.
– Monsieur, reprit Ben Raddle, sans faire autrement attention à la restriction géographique de M. Broll, nous avons été avisés à Montréal que votre syndicat se propose d’acquérir le claim 129 de Forty Miles Creek…
– Se proposait… En effet, monsieur Raddle.
– Nous sommes donc venus, mon cohéritier et moi, afin de reconnaître la valeur de ce claim, et nous désirons savoir si les offres du syndicat tiennent toujours.
– Oui et non, répondit M. William Broll.
– Oui et non! s’écria Summy Skim consterné.
– Oui et non! répéta Ben Raddle. Expliquez-vous, monsieur.
– Rien de plus simple, messieurs, répondit le sous-directeur. C’est oui, si l’emplacement du claim est établi d’une façon, et non, s’il est établi d’une autre. En deux mots, je vais…
Mais, sans attendre l’explication, Summy Skim de s’écrier:
– Quelle que soit la façon, monsieur, il y a les faits. Notre oncle, Josias Lacoste, était-il propriétaire de ce claim, et ne le sommes-nous pas en son lieu et place, puisque son héritage nous est dévolu?
Et, à l’appui de cette déclaration, Ben Raddle tirade son portefeuille les titres qui attestaient leurs droits à entrer en possession du claim 129 de Forty Miles Creek.
– Oh! fît le sous-directeur en refusant les papiers d’un geste, ces titres de propriété sont en règle, je n’en doute nullement. La question n’est pas là, messieurs.
– Où est-elle donc? demanda Summy que l’attitude un peu narquoise de M. Broll commençait à agacer.
– Le claim 129, répondit M. Broll, occupe sur le Forty Miles un point de la frontière, entre le Dominion qui est britannique et l’Alaska qui est américaine…
– Oui, mais du côté canadien, précisa Ben Raddle.
– Cela dépend, répliqua M. Broll. Le claim est canadien, si la limite des deux États est bien à la place qu’on lui a jusqu’ici assignée. Il est américain, dans le cas contraire. Or, comme le syndicat, qui est canadien, ne peut exploiter que des gisements d’origine canadienne, je ne puis vous donner qu’une réponse conditionnelle.
– Ainsi, demanda Ben Raddle, il y a actuellement contestation au sujet de la frontière entre les États-Unis et la Grande-Bretagne?
– Justement, messieurs, expliqua M. Broll.
– Je croyais, dit Ben Raddle, que l’on avait choisi un méridien, le cent quarante et unième, comme ligne de séparation.
– On l’a choisi effectivement, messieurs, et avec raison.
– Eh bien, reprit Summy Skim, je ne pense pas que les méridiens changent de place, même dans le nouveau morde. Je ne vois pas le cent quarante et unième se promener de l’Est à l’Ouest la canne à la main!
– C’est entendu, approuva M. Broll en riant de la vivacité de Summy, mais peut-être n’est-il pas exactement où on l’a tracé. Depuis deux mois, des contestations sérieuses se sont élevées à ce sujet, et il serait possible que la frontière dût être reportée un peu plus à l’Est ou un peu plus à l’Ouest.
– De quelques lieues? demanda Ben Raddle.
– Non, de quelques centaines de mètres seulement.
– Et c’est pour ça qu’on discute! s’écria Summy Skim.
– On a raison, monsieur, répliqua le sous-directeur. Ce qui est américain doit être américain et ce qui est canadien doit être canadien.
– Quel est celui des deux Etats qui a réclamé? demanda Ben Raddle.
– Tous les deux, répondit M. Broll. L’Amérique revendique vers l’Est une bande de terrain que le Dominion revendique de son côté vers l’Ouest.
– Eh! by God! s’écria Summy, que peuvent, après tout, nous faire ces discussions?
– Cela fait, répondit le sous-directeur, que, si l’Amérique l’emporte, une partie des claims du Forty Miles Creek deviendra américaine.
– Et le 129 sera de ceux-là?..
– Sans aucun doute, puisqu’il est le premier de la frontière actuelle, répondit M. Broll, et, dans ces conditions, le syndicat retirerait ses offres d’acquisition.
Cette fois la réponse était claire.
– Mais, au moins, demanda Ben Raddle, a-t-on commencé cette rectification de frontière?
– Oui, monsieur, et la triangulation est conduite avec une activité et une précision remarquables.
Si les réclamations se faisaient pressantes de la part des deux États, pour une bande de terrain en somme assez étroite le long du cent quarante et unième degré de longitude, c’est que le terrain contesté était aurifère. Savait-on si, à travers cette longue bande, du mont Elie au Sud à l’océan Arctique au Nord, ne courait pas quelque riche veine, dont la République fédérale saurait tirer aussi bon profit que le Dominion?
– Pour conclure, monsieur Broll, demanda Ben Raddle, si le claim 129 reste à l’Est de la frontière, le syndicat maintient ses offres?
– Parfaitement.
– Et si, au contraire, il passe dans l’Ouest, nous devrons renoncer à traiter avec lui?
– C’est cela même.
– Eh bien, déclara Summy Skim, nous nous adresserons à d’autres, dans ce cas. Si notre claim est transporté en terre américaine, nous l’échangerons contre des dollars au lieu de l’échanger contre des livres sterling, voilà tout.»
L’entretien prit fin sur ces mots, et les deux cousins revinrent à Northern Hôtel.
Ils y retrouvèrent le Scout qui fut mis au courant de la situation.
«Dans tous les cas, leur conseilla-t-il, vous feriez sagement, messieurs, de vous rendre à Forty Miles Creek le plus tôt possible.
– C’est bien notre intention, dit Ben Raddle. Nous partirons dès demain. Et vous, Bill, qu’allez-vous faire?
– Je vais retourner à Skagway, afin de ramener une autre caravane à Dawson City.
– Et vous serez absent?..
– Deux mois environ.
– Nous comptons sur vous pour le retour.
– C’est entendu, messieurs, mais, de votre côté, ne perdez pas de temps, si vous voulez quitter le Klondike avant l’hiver.
– Fiez-vous à moi pour cela, Bill, affirma Summy avec chaleur, bien que, à vrai dire, nous ayons reçu dès le début une tuile de forte taille!
– Il y aura des acheteurs moins vétilleux, affirma Ben Raddle. En attendant, rendons-nous compte par nous-mêmes…
– Eh mais! j’y pense, interrompit Summy, nous allons retrouver là-bas notre charmant voisin…
– Ce Texien Hunter, acheva Ben Raddle.
– Et M. Malone. Des gentlemen très distingués.
– Dites des gens de sac et de corde, monsieur Skim, rectifia Bill Stell. Ils sont bien connus à Skagway et à Dawson. Ce sont vos voisins, en effet, puisque le claim 131 est mitoyen du vôtre, quoique de l’autre côté de la frontière actuelle, et c’est là pour vous un bien fâcheux voisinage.
– D’autant plus, ajouta Ben Raddle, que Summy a déjà eu l’occasion de donner une sévère correction à l’un de ces messieurs. Voilà qui n’est pas fait pour faciliter nos relations futures.
Bill Stell semblait soucieux.
– Vos affaires ne sont pas les miennes, messieurs, dit-il d’un ton sérieux. Permettez-moi cependant de vous donner un conseil. Faites-vous accompagner pour aller au claim 129. Si vous voulez Neluto, je le mets à votre disposition. Et ne partez que bien armés.
– En voilà des aventures! s’écria Summy en levant les bras au ciel. Quand je pense que, si nous étions restés tranquillement à Montréal, notre claim serait vendu à l’heure présente, puisque le marché aurait été conclu avant ces stupides contestations de frontière. Et moi, je me prélasserais à Green Valley!
– Tu ne vas pas encore récriminer, je suppose, objecta Ben Raddle. J’ai ta promesse, Summy. D’ailleurs, si tu étais resté à Montréal, tu n’aurais pas fait un voyage intéressant, passionnant, extraordinaire…
– Qui m’indiffère totalement, Ben!
– Tu ne serais pas à Dawson…
– Dont je ne demande qu’à m’éloigner, Ben!
– Tu n’aurais pas rendu service à Edith et à Jane Edgerton.
Summy serra avec vigueur la main de son cousin.
– Veux-tu que je t’apprenne une chose, Ben? Eh bien, parole d’honneur, voilà le premier mot sensé que tu prononces depuis doux mois,» dit-il, tandis que son visage s’illuminait subitement d’un large et franc sourire.
Chapitre XI
De Dawson City à la frontière.
ill Stell avait donné un avis sage aux deux cousins en leur conseillant de se hâter. Ils n’avaient pas un jour à perdre pour terminer leur affaire. Les froids arctiques viennent vite cous ces hautes latitudes. Le mois de juin était commencé, et, vers la fin d’août, il arrive que les glaces encombrent de nouveau lacs et creeks, que neiges et bourrasques emplissent de nouveau l’espace. Trois mois, la belle saison ne dure pas davantage au Klondike, et même, pour les deux cousins, convenait-il d’en retrancher le temps nécessaire au retour à Skagway par la région lacustre, ou, s’ils entendaient changer leur itinéraire, à la descente du Yukon de Dawson à Saint-Michel.
Les préparatifs de Ben Raddle et de Summy Skim étaient achevés. Ils ne manqueraient de rien, même si le séjour au claim 129 se prolongeait au delà de leurs prévisions. Au surplus, il ne s’agissait, ni d’acquérir, ni d’emporter un matériel, puisque celui de Josias Lacoste se trouvait sur place, ni d’engager un personnel, puisqu’il n’était pas question d’exploiter le claim de Forty Miles Creek.
Cependant il était prudent d’avoir un guide connaissant bien le pays. Le Scout, ayant trouvé à Dawson City un autre de ses pilotes pour retourner au lac Lindeman, avait offert Neluto. Ben Raddle accepta, en remerciant vivement Bill Stell. Il eût été difficile de faire un meilleur choix. On avait vu l’Indien à l’œuvre, et l’on savait pouvoir compter sur lui de toutes les manières, à la seule condition de ne pas en exiger des renseignements trop précis.
Comme véhicule, Ben Raddle choisit la carriole, de préférence au traîneau que les chiens ont l’habitude de tirer, même lorsque glaces et neiges ont disparu. Ces animaux étaient si chers à ce moment qu’on payait jusqu’à quinze cents ou deux mille francs par tête.
Cette carriole, à deux places, pourvue d’une capote de cuir pouvant se relever ou se rabattre, assez solidement établie pour résister aux cahots et aux chocs, fut attelée d’un cheval vigoureux.
Il n’y avait pas à faire provision de fourrage, car, en cette saison, les prairies se succédaient tout le long des routes, et, dans ces conditions, un cheval parvient plus aisément à se nourrir qu’un attelage de chiens.
A la prière de Ben Raddle, Neluto examina la voiture avec le plus grand soin. Ce fut une inspection méticuleuse. Caisse, brancards, capote, ressorts, tout y passa, jusqu’au dernier boulon. Quand elle fut terminée, Neluto avait le visage satisfait.
«Eh bien? interrogea Ben Raddle.
– Si elle ne casse pas en route, affirma l’Indien du ton de la plus profonde conviction, je pense qu’elle nous conduira jusqu’au claim 129.
– Grand merci, mon brave!» s’écria Ben Raddle sans chercher à réprimer une formidable envie de rire.
Cependant, il parvint à obtenir du circonspect Neluto des indications utiles quant aux objets qu’il convenait d’emporter, et finalement l’ingénieur put être assuré que rien ne lui manquerait pour le voyage.
Entre temps, Summy Skim s’amusait à flâner philosophiquement dans les rues de Dawson City. Il examinait les magasins, se rendait compte du prix des objets manufacturés. Combien il s’applaudissait d’avoir fait ses acquisitions chez les marchands de Montréal!
«Sais-tu, Ben, ce que coûte une paire de souliers dans la capitale du Klondike? dit-il à son cousin la veille du départ.
– Non, Summy.
– De cinquante à quatre-vingt-dix francs. – Et une paire do bas?
– Pas davantage.
– Dix francs. – Et des chaussettes de laine?
– Mettons vingt francs.
– Non, vingt-cinq. – Et des bretelles?
– On peut s’en passer, Summy.
– Et l’on fait bien, – dix-huit francs.
– Nous nous en passerons.
– Et des jarretières de femme?
– Cela m’est égal, Summy.
– Quarante francs, et neuf cents francs la robe qui vient de chez la bonne faiseuse. Décidément, en ce pays invraisemblable, on a tout profit à rester célibataire.
– Nous le resterons, répondit Ben Raddle, à moins que tu n’aies l’intention d’épouser quelque opulente héritière…
– Elles ne manquent point, Ben, les héritières… et surtout les aventurières qui possèdent de riches claims sur la Bonanza ou l’Eldorado. Mais, parti garçon de Montréal, j’y rentrerai garçon!.. Ah! Montréal! Montréal!.. nous en sommes bien loin, Ben!..
– La distance qui sépare Dawson City de Montréal, répondit Ben Raddle, non sans une certaine ironie, est précisément égale à celle qui sépare Montréal de Dawson City, Summy.
– Je m’en doute, répliqua Summy Skim, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit courte!»
Les deux cousins ne voulurent pas quitter Dawson sans aller à l’hôpital dire adieu à Edith Edgerton. Aussitôt prévenue de leur visite, celle-ci descendit au parloir. Elle était à croquer dans son costume d’infirmière. A voir sa robe de bure grise et son tablier à bavette éclatant de blancheur qui tombaient en plis d’une parfaite régularité, ses cheveux bien lissés que séparait une raie mathématique, ses mains blanches et soignées, on n’eût pas deviné la remarquable travailleuse si lyriquement décrite par le docteur Pilcox.
«Eh bien, mademoiselle, lui demanda Ben Raddle, vous plaisez-vous dans vos nouvelles fonctions?
– On aime toujours le métier qui vous fait vivre, répondit simplement Edith.
– Hum! hum! fit Ben Raddle mal convaincu… Enfin, vous êtes satisfaite. C’est l’essentiel. Quant au docteur Pilcox, il ne tarit pas d’éloges sur votre compte.
– Le docteur est trop bon, répondit la jeune infirmière. J’espère mieux faire avec le temps.
Summy intervint.
– Et votre cousine, mademoiselle, en avez-vous des nouvelles?
– Aucune, déclara Edith.
– Ainsi donc, reprit Summy, elle a mis son projet à exécution?
– N’était-ce pas convenu?
– Mais qu’en espère-t-elle? s’écria Summy avec un soudain et inexplicable emportement. Que deviendra-t-elle si elle échoue, comme cela est certain, dans son entreprise insensée?
– Je serai toujours là pour la recueillir, répliqua tranquillement Edith. Au pis aller, ce que je gagne suffira à nous faire vivre.
– Alors, objecta Summy très excité, vous êtes donc décidées à vous fixer toutes deux au Klondike, à n’en plus sortir, à y prendre racine…
– En aucune façon, monsieur Skim, car, si Jane réussit, c’est moi qui, dans ce cas, profiterai de son effort.
– Admirable combinaison!.. Vous vous décideriez donc à quitter Dawson?
– Pourquoi pas? J’aime le métier qui me fait vivre, mais, du jour où je pourrai m’en passer, j’en chercherai un autre plus agréable, bien entendu.»
Tout cela était débité d’une voix posée, avec une assurance qui désarmait la contradiction. A cette conception calme et modérée de la vie, il n’y avait rien à répliquer, et Summy Skim ne répliqua rien.
Quand bien même, d’ailleurs, il aurait eu la velléité de faire entendre une dernière protestation, l’intervention du docteur Pilcox s’y fût opposée.
Dès qu’il connut le prochain départ des deux cousins, le docteur se répandit eu félicitations sur l’intéressant voyage qu’ils allaient entreprendre, et, enfourchant son dada favori, se remit à vanter les beautés de son cher Klondike.
Summy Skim fit franchement la moue. Il n’aimait pas le Klondike, lui. Ah mais, non!
«Vous y viendrez, affirma le docteur. Si seulement il vous était donné de le voir pendant l’hiver!..
– J’espère bien ne pas avoir cette chance, docteur, dit Summy en esquissant une grimace.
– Qui sait!»
Cette réponse du docteur, l’avenir dira si Summy Skim avait tort ou raison de ne pas la prendre au sérieux.
Dès cinq heures du matin, le 8 de ce mois de juin, la carriole attendait devant la porte de Northern Hôtel. Les provisions et le petit matériel de campement étaient en place. Le cheval piaffait entre les brancards, Neluto trônait sur le siège.
«Le chargement est complet, Neluto?
– Complet, monsieur…
– En route alors, commanda Ben Raddle.
– … si on n’a laissé aucun paquet à l’hôtel, acheva l’Indien avec sa prudence accoutumée.
Ben Raddle étouffa un soupir résigné.
– Enfin! espérons que nous n’oublions rien, dit-il en montant en voiture.
– Et surtout que nous devons être de retour dans deux mois à Montréal,» ajouta Summy avec l’obstination d’un leitmotiv.
La distance entre Dawson City et la frontière est de cent quarante-six kilomètres. Le claim 129 de Forty Miles Creek touchant cette frontière, trois jours allaient être nécessaires pour l’atteindre, à raison d’une douzaine de lieues par vingt-quatre heures.
Neluto organisa les étapes de manière à ne point surmener le cheval. Il y en aurait deux dans la journée: la première de six heures du matin à onze heures, suivie d’une halte de deux heures; la seconde de une heure à six, après laquelle le campement serait disposé pour la nuit. On ne pouvait aller plus vite à travers ce pays inégal.
Chaque soir, on dresserait la tente à l’abri des arbres, si Ben Raddle et son cousin ne trouvaient pas une chambre dans quelque auberge de la route.
Les deux premières étapes se firent dans des conditions favorables. Le temps était beau. Une brise légère poussait de l’Est quelques nuages élevés, et la température se maintenait à une dizaine de degrés au-dessus de zéro. Le sol se soulevait en médiocres collines dont les plus hautes n’atteignaient pas mille pieds; anémones, crocus, genièvres, dans toute leur floraison printanière, se multipliaient sur leurs pentes. Au creux des ravins, des arbres, épinettes, peupliers, bouleaux et pins, se groupaient en profonds massifs.
On avait dit à Summy Skim que le gibier ne ferait pas défaut sur la route, et même que les ours fréquentaient volontiers cette partie du Klondike. Ben Raddle et lui n’avaient donc pas négligé d’emporter leurs fusils de chasse. Mais ils n’eurent point l’occasion de s’en servir.
Au surplus, la contrée n’était pas déserte. On y rencontrait des mineurs employés aux claims des montagnes, dont certains produisent jusqu’à mille francs par jour et par homme.
Dans l’après-midi, la carriole atteignit Fort Reliance, bourgade très animée à cette époque. Fondé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, pour l’exploitation des fourrures et sa défense contre les tribus indiennes, Fort Reliance, comme beaucoup d’établissements du même genre, n’a plus la destination d’autrefois. Depuis la découverte des mines d’or, la station militaire s’est transformée en entrepôt d’approvisionnement.
Les deux cousins firent à Fort Reliance la rencontre du major James Walsh, commissaire général des territoires du Yukon, en tournée d’inspection.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, excellent administrateur, installé depuis deux ans dans le district. Le gouverneur du Dominion l’y avait envoyé à l’époque où les gisements aurifères commençaient à être assiégés par ces milliers d’émigrants dont l’exode ne semblait pas devoir prendre fin de sitôt.
La tâche était malaisée. Concessions sur lesquelles il fallait statuer, lotissement des claims, redevances à recouvrer, bon ordre à maintenir dans cette région que les Indiens ne laissaient pas envahir sans protestation et parfois sans résistance, – mille difficultés surgissaient et renaissaient tous les jours.
A ces ennuis courants, s’ajoutait aujourd’hui la contestation au sujet du cent quarante et unième méridien, contestation qui rendait nécessaire un nouveau travail de triangulation. C’était précisément cette affaire qui motivait la présence du major James Walsh dans cette partie Ouest du Klondike.
«Qui a soulevé cette question, monsieur Walsh? demanda Ben Raddle.
– Les Américains, répondit le commissaire. Ils prétendent que l’opération, faite à l’époque où l’Alaska appartenait encore à la Russie, n’a pas été conduite avec toute l’exactitude voulue. La frontière, représentée par le cent quarante et unième degré, doit, suivant eux, être reportée à l’Est, ce qui rendrait aux États-Unis la plupart des claims existants sur les affluents de la rive gauche du Yukon.
– Et par conséquent, ajouta Summy Skim, le claim 129 qui nous vient par héritage de notre oncle Josias Lacoste?
– Évidemment, messieurs, vous serez les premiers, le cas échéant, à changer de nationalité.
– Mais, reprit Summy Skim, a-t-on des raisons de penser, monsieur Walsh, que le travail de rectification soit bientôt achevé?
– Tout ce que je puis vous dire, déclara M. Walsh, c’est que la commission nommée ad hoc est à l’œuvre depuis plusieurs semaines. Nous espérons bien que la frontière entre les deux États sera définitivement déterminée avant l’hiver.
– Selon vous, monsieur Walsh, demanda Ben Raddle, y a-t-il lieu de croire qu’une erreur ait été commise à l’origine et que la frontière doive être finalement déplacée?
– Non, monsieur. D’après les informations qui me sont parvenues, cette affaire semble n’être qu’une mauvaise querelle cherchée au Dominion par quelques syndicats américains.
– Nous n’en serons pas moins forcés, dit Summy Skim, de prolonger notre séjour au Klondike au delà de nos désirs. Voilà qui n’est pas gai!
– Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour activer le travail de la commission, affirma le commissaire général. Mais il faut avouer qu’il est parfois entrave par le mauvais vouloir de quelques propriétaires des claims voisins de la frontière. Celui du 131 notamment…
– Un Texien du nom de Hunter? dit Ben Raddle.
– Précisément. Vous en avez entendu parler?
– Dans la traversée de Vancouver à Skagway, mon cousin a été obligé d’entrer en rapport avec lui… et même un peu rudement, peut-être!
– Dans ce cas, tenez-vous sur vos gardes. C’est un individu violent et brutal. Il est doublé d’un certain Malone, de même origine, et qui ne vaut pas mieux que lui, dit-on.
– Ce Hunter, demanda Ben Raddle, est un de ceux qui ont réclamé la rectification du méridien, monsieur Walsh?
– Oui. C’est même l’un des plus ardents.
– Quel intérêt y a-t-il?
– Celui d’être un peu plus éloigné de la frontière, et d’échapper ainsi à la surveillance indirecte de nos agents. C’est lui qui a excité les propriétaires des gisements compris entre la rive gauche du Yukon et la frontière actuelle. Toute cette population interlope aimerait mieux dépendre de l’Alaska, beaucoup moins fortement administrée que le Dominion. Mais, je vous le répète, je doute que les Américains aient gain de cause, et ce Hunter en sera pour ses pas et démarches. Toutefois, je vous conseille de nouveau d’avoir le minimum de rapports avec votre voisin, un aventurier de la pire espèce, dont ma police a déjà dû s’occuper plus d’une fois.
– Soyez sans crainte à cet égard, monsieur le commissaire, répondit Summy Skim. Nous ne sommes pas venus au Klondike pour laver les boues du 129, mais pour le vendre. Dès que ce sera fait, nous reprendrons sans tourner la tête le chemin du Chilkoot, de Vancouver et de Montréal.
– Je vous souhaite, messieurs, un heureux voyage, répondit le commissaire, en prenant congé des deux cousins. Si je puis vous être utile, vous pouvez compter sur moi.»
Le lendemain, la carriole se remit en route. Le ciel était moins beau que la veille. Avec le vent du Nord-Ouest s’abattirent quelques violentes rafales. Mais, à l’abri de la capote, les deux cousins n’eurent pas trop à en souffrir.
vol_31.jpg (169239 bytes)
Neluto n’aurait pu exiger de son cheval une allure rapide. Le sol devenait très cahoteux. Les ornières, vidées de la glace qui les comblait depuis de longs mois, causaient des chocs redoutables pour le véhicule et pour son attelage.
La région était forestière, toujours des pins, des bouleaux, des peupliers et des trembles. Le bois ne manquerait pas de longtemps aux mineurs, tant pour leur usage personnel que pour l’exploitation des claims. D’ailleurs, si le sol de cette partie du district renferme de l’or, il renferme aussi du charbon. A six kilomètres de Fort Cudahy, sur le Coal Creek, puis, à treize milles de là, sur le Cliffe Creek, puis encore, à dix-neuf kilomètres plus loin, sur le Flatte Creek, on a découvert des gisements d’une houille excellente, qui ne donne pas un résidu de cendres supérieur à cinq pour cent. On en avait déjà trouvé auparavant dans le bassin du Five Fingers, et cette houille remplacera avantageusement le bois, dont les steamers de moyenne force brûlent une tonne par heure. Il peut y avoir là, pour le district, une chance de survie, lorsque les mines d’or seront épuisées.
Le soir de cette journée, à la fin de la seconde étape qui avait été très fatigante, Neluto et ses compagnons atteignirent Fort Cudahy, sur la rive gauche du Yukon. Une sorte d’auberge leur fut indiquée, sinon recommandée, par le chef du détachement de la police à cheval. Peut-être l’estimeraient-ils préférable à leur tente.
Ce renseignement obtenu, Summy Skim, voulant en obtenir un autre sur un point qui, décidément, le préoccupait, se mit en devoir d’interviewer le chef de police. Le chef de police n’aurait-il pas vu une femme passer par Fort Cudahy ces jours derniers?
«Si j’ai vu une femme passer par ici! s’écria le lieutenant en riant de tout son cœur. Non, monsieur, je n’ai pas vu une femme, mais bien des dizaines et des centaines. Beaucoup de mineurs traînent toute une smala avec eux, et vous devez comprendre que, dans le nombre…
– Oh! protesta Summy, celle dont je parle est tellement particulière! C’est une prospectrice, lieutenant, et je ne crois pas que les prospectrices se comptent à la douzaine.
– Détrompez-vous, affirma le lieutenant. Il n’en manque pas. Les femmes sont aussi enragées que les hommes dans la chasse aux pépites.
– Ah bah! fit Summy. Dans ce cas… je comprends…
– On peut tout de même essayer, reprit le lieutenant. Si vous voulez me donner le signalement de la personne qui vous intéresse…
– C’est une toute jeune fille, expliqua Summy. Vingt-deux ans à peine. Elle est petite, très brune et très jolie.
– En effet, concéda le lieutenant, un tel signalement n’est pas ordinaire dans nos parages… Vous dites… une jeune fille… brune… petite… jolie… qui serait récemment passée par ici…
Le chef de police cherchait vainement dans ses souvenirs.
– Non, je ne vois rien, déclara-t-il enfin.
– Elle aura pris une autre route, la pauvre petite, dit Summy tristement… Merci tout de même, lieutenant.»
La nuit s’écoula tant bien que mal, et, le lendemain, 10 juin, la carriole se remit en route de grand matin.
En sortant de Fort Cudahy, le Yukon continue à remonter vers le Nord-Ouest, jusqu’au point où il coupe le cent quarante et unième méridien, tel qu’il se dessinait alors sur les cartes. Quant au Forty Miles Creek, long de quarante milles, ainsi que son nom l’indique, il oblique en amont vers le Sud-Ouest, et se dirige lui aussi du côté de la frontière, qui le divise en deux parties sensiblement égales.
Neluto comptait atteindre dans la soirée l’emplacement occupé par le claim de Josias Lacoste. Il avait fait donner ample ration au cheval, que ces deux jours de marche ne semblaient pas avoir trop fatigué. S’il fallait un coup de collier, on l’obtiendrait, et d’ailleurs le vigoureux animal aurait ensuite tout le temps de se reposer au claim 129.
A trois heures du matin, au moment où Ben Raddle et Summy Skim quittèrent l’auberge, le soleil était assez haut. Dans une dizaine de jours, ce serait le solstice, et c’est à peine s’il disparaîtrait alors quelques instants sous l’horizon.
La carriole suivait la rive droite du Forty Miles Creek, rive très sinueuse, parfois encaissée de collines que séparaient des gorges profondes.
Le pays n’était aucunement désert. De tous côtés, on travaillait dans les claims. A chaque tournant des berges, à l’ouverture des ravins, se dressaient les poteaux qui limitaient les placers, dont le numéro apparaissait en gros chiffres. Le matériel n’y était guère compliqué: de rares machines mues à bras d’hommes, moins encore actionnées par la dérivation d’un creek. La plupart des prospecteurs, aidés parfois par un petit nombre d’ouvriers, retiraient la boue de puits creusés sur le claim et travaillaient au plat ou à l’écuelle. Tout cela se fût fait presque sans bruit, si, de temps à autre, le silence n’eût été troublé par les cris de joie d’un mineur découvrant une pépite de valeur.
La première halte dura de dix heures à midi. Pendant que le cheval paissait dans une prairie voisine, Ben Raddle et Summy Skim purent fumer leur pipe, après un déjeuner de conserves et de biscuits, que terminèrent des tasses de café.
Neluto repartit un peu avant midi et poussa vivement son attelage. Quelques minutes avant sept heures, on aperçut, à faible distance, les poteaux du claim 129.
A ce moment, Summy Skim, saisissant brusquement les guides dans les mains de Neluto, se mit debout dans la carriole, qui s’arrêta.
«Là!..» dit-il, en montrant du geste un long et profond ravin qui descendait en pente raide jusqu’au lit du creek.
Les deux compagnons suivirent du regard la direction indiquée, et, tout au bas du ravin, ils aperçurent, rendue un peu confuse par l’éloignement, une silhouette évoquant pour eux quelque chose de «déjà vu». C’était un prospecteur, de petite taille autant qu’on en pouvait juger à cette distance, en train de laver les sables d’un puits. Un autre homme, un véritable géant, celui-là, travaillait à côté de lui. Ils étaient si absorbés par leur besogne, qu’ils ne l’avaient même pas interrompue au moment où la carriole avait fait halte sur la route.
«On dirait vraiment… murmura Summy.
– Quoi? demanda Ben Raddle impatienté.
– Mais… Dieu me pardonne… Jane Edgerton, Ben!
Ben Raddle haussa les épaules.
– Tu vas en rêver maintenant?.. Comment pourrais-tu reconnaître quelqu’un de si loin?.. D’ailleurs, Jane Edgerton n’avait pas de compagnon, que je sache… Et même, qu’est-ce qui te fait croire que l’un de ces prospecteurs soit une femme?
– Je ne sais… répondit Summy en hésitant. Il me semble…
– Pour moi, ce sont deux mineurs, le père et le fils. Aucun doute à cela. Tiens, demande plutôt à Neluto.
L’Indien plaça la main en abat-jour devant ses yeux.
– C’est une femme, affirma-t-il catégoriquement après un examen prolongé.
– Tu vois bien! s’écria Summy triomphant.
– Ou un homme, continua Neluto avec une égale autorité.
Summy découragé lâcha les guides, et la carriole se remit en marche. Neluto continuait le cours de ses réflexions.
– Il n’y aurait rien d’étonnant si c’était un enfant… une jeune fille, par exemple, suggéra-t-il.
La carriole avançait de nouveau rapidement. Bientôt, en ayant franchi les limites, elle s’arrêtait sur le terrain du claim 129.
– … ou peut-être bien un jeune garçon,» prononça alors Neluto, dans son souci méritoire de ne négliger aucune hypothèse.
Ni Ben Raddle, ni Summy Skim ne l’entendirent. Chacun de son côté, ils sautaient au même instant à bas de la voiture et, après deux mois et neuf jours de voyage, foulaient enfin le sol du claim 129.
Chapitre XII
Les débuts d’une prospectrice.
peine débarquées du bateau qui les avait amenées, les deux cousines s’étaient hâtées de se rendre à l’hôpital de Dawson. Accueillie d’une manière paternelle par le docteur Pilcox, Edith prit immédiatement son service, sans plus de gêne ni de trouble que si elle l’avait quitté de la veille.
Pendant ce temps, Jane, allant droit à son but, retirait au bureau de l’Administration un permis de chasse, pêche et mines, qui lui fut délivré en échange d’une somme de dix dollars, parcourait la ville de Dawson et se procurait rapidement l’équipement et le matériel du prospecteur. A midi, c’était chose faite. Elle revenait alors à l’hôpital, transformée de la tête aux pieds.
Ses cheveux noirs réunis au sommet de la tête et dissimulés sous un vaste chapeau de feutre, chaussée de gros souliers fortement encloués, vêtue d’une blouse et d’un pantalon en rude et solide étoffe, elle avait perdu toute apparence féminine et ressemblait à un jeune et alerte garçon.
Les deux cousines déjeunèrent ensemble. Puis, sans rien manifester de l’émotion qu’elles éprouvaient en réalité l’une et l’autre, elles s’embrassèrent comme de coutume, et, tandis qu’Edith retournait à ses malades, Jane se mit résolument en route vers l’aventure et l’inconnu.
Au cours de ses achats elle s’était renseignée, en interrogeant les uns et les autres. De la moyenne des indications recueillies il résultait qu’elle n’avait aucune chance de succès vers le Sud et vers l’Est. C’est dans ces directions que se rencontraient les régions les plus riches et, par suite, les plus courues. Elle pourrait les sillonner longtemps avant d’y trouver un coin inexploité capable de la payer de ses peines.
Vers l’Ouest, au contraire, les rios et les creeks étaient moins connus, et la concurrence y était moins âpre. Peut-être, dans cette direction, lui serait-il possible de s’assurer la possession d’un claim jusque-là négligé, sans s’éloigner outre mesure de la ville.
Jane Edgerton, s’en fiant à son heureuse étoile, quitta Dawson par l’Ouest, et, pic et bissac sur l’épaule, descendit la rive gauche du Yukon.
Où allait-elle ainsi? En vérité, elle-même n’en savait rien. Elle marchait droit devant elle, ayant, pour tout plan, le projet bien arrêté de remonter la première rivière de quelque importance qui couperait le chemin et d’en explorer soigneusement les rives.
Vers cinq heures du soir, aucun rio ne s’étant encore rencontré qui méritât un autre nom que celui de ruisseau, Jane, un peu lasse, fit une courte halte, et entama ses provisions. Jusque-là elle n’avait aperçu âme qui vive depuis la dernière maison de la ville. Le pays autour d’elle était silencieux et semblait désert.
Son frugal repas terminé, elle allait se remettre en marche, quand une voiture venant de Dawson City déboucha sur le chemin et s’approcha rapidement. C’était une simple carriole, moins encore, une véritable charrette de paysan, recouverte d’une bâche en toile et traînée par un cheval vigoureux. Sur la banquette suspendue par des cordes au-dessus de l’essieu, un gros homme au visage rubicond et jovial s’étalait, en faisant gaiement claquer son fouet.
Une montée assez raide commençant à cet endroit, force fut à la voiture de se mettre au pas. Jane entendit, derrière elle, le cheval frapper le sol d’un sabot ralenti, et les roues grincer à une distance qui lui parut demeurer invariable.
Une voix, un peu épaisse peut-être, mais joyeuse, l’interpella tout à coup:
«Eh! petiot, disait la voix, que fais-tu par ici?
A ces mots, prononcés dans un anglais très intelligible, mais d’une incorrection puissamment comique pour une oreille anglo-saxonne, Jane se retourna et toisa son interlocuteur avec tranquillité.
– Et vous? dit-elle.
La bouche du gros homme se fendit en un large sourire.
– Bon Diou! s’écria-t-il, en aggravant son accent étranger d’un violent accent marseillais, tu n’as pas froid aux yeux, mon jeune coq! Voyez-vous ce toupet d’interroger les passants? Serais-tu de la police, mon pitchoun?
– Et vous? dit encore Jane Edgerton.
– «Et vous,» répéta plaisamment le conducteur de la charrette. Tu ne sais donc dire que ça, gamin?.. Ou bien, peut-être faudrait-il être présenté à monsieur?..
– Pourquoi pas? répliqua Jane souriant à demi.
– Rien de plus simple, affirma le joyeux personnage en excitant son attelage d’un léger coup de fouet. J’ai l’honneur de te présenter Marius Rouveyre, le plus important négociant de Fort Cudahy. A ton tour maintenant, pas vrai?
– Jean Edgerton, prospecteur.
La charrette s’était arrêtée net, Marius Rouveyre ayant involontairement tiré sur les guides dans l’excès de sa surprise. Il les lâchait maintenant et se tenait les côtes, en riant à gorge déployée.
– Prospecteur!.. bégayait-il au milieu de son rire. Prospecteur, pécaïré!.. Tu veux donc te faire manger par les loups?.. Et depuis combien de temps es-tu prospecteur, comme tu dis?
– Depuis trois heures, répondit Jane Edgerton rouge de colère. Mais voilà plus de deux mois que je suis en route pour arriver jusqu’ici, et je n’ai pas été mangée, il me semble.
– Juste! reconnut le gros Marius en redevenant sérieux. C’est vrai qu’il est venu jusqu’ici, ce petit!.. N’empêche que tu as choisi là un fichu métier… Le pauvre!.. Tiens, ta figure me revient. Tu me plais, bien que tu te redresses un peu trop sur tes ergots… J’ai justement besoin d’un commis, et, si tu veux la place… Voilà qui vaudrait mieux que la prospection!
– Commis?.. interrogea Jane. Commis de quoi?
– De tout, affirma Marius Rouveyre. Je fais tous les commerces. Mon magasin, ma voiture même contiennent absolument de tout. Tu ne pourrais t’imaginer ce qu’il y a dans ces caisses-là. Fil, aiguilles, épingles, ficelle, jambons, papier à lettre, saucissons, corsets, conserves, jarretières, tabac, vêtements d’homme et de femme, casseroles, chaussures, etc. Un vrai bazar! Dans ce carton, c’est un chapeau haut-de-forme, le seul qui existera à Fort Cudahy. Je le louerai à chaque mariage, et il me rapportera mille fois son prix. Il faudra qu’il aille à toutes les têtes par exemple!.. Dans cet autre, c’est une robe… une robe de bal… et décolletée… et de la dernière mode de Paris, mon cher!
– On vend ces choses-là ici?
– Si je vendrai ma robe? Misère de moi, on se l’arrachera! Celui qui aura trouvé la première grosse pépite l’offrira à son épouse, afin qu’elle écrase les autres de son luxe dans les soirées dansantes de Fort Cudahy… Mais, ça, c’est de la fantaisie… Le sérieux est là, dans ces autres caisses… Champagne, brandy, wisky, etc. J’ai beau en faire venir, il n’y en a jamais assez… Voyons, ma proposition te convient-elle? Quatre dollars par jour, nourri et logé?
– Non, monsieur, répondit franchement Jane Edgerton. Je vous remercie, mais je veux suivre mon idée.
– Mauvaise idée, petiot, mauvaise idée, affirma Marius Rouveyre avec conviction. La prospection, ça me connaît. Je peux t’en parler pour l’avoir pratiquée.
– Vous avez été prospecteur?
– Parbleu! comme tout le monde ici. On commence toujours comme ça. Mais sur cent il y en a un qui réussit, deux qui changent leur fusil d’épaule, une dizaine qui repartent plus gueux qu’auparavant, et le reste y laisse sa peau… J’ai bien failli être de ceux-là!
– Vraiment? fit Jane, toujours désireuse de s’instruire.
– Tel que tu me vois, mon petit, reprit Marius, je suis marin, un marin de Marseille, en France. J’avais déjà roulé ma bosse dans les cinq parties du monde, quand je me laissai embobiner par un sacripant que j’eus le malheur de rencontrer à Vancouver où j’étais en relâche. A l’entendre, il n’y avait qu’à se baisser, par ici, pour ramasser des pépites grosses comme la tête. Nous partîmes tous les deux. C’est mon pécule, naturellement, qui paya le voyage, et, naturellement toujours, je ne trouvai ici que misère. Je n’avais plus que la peau et les os, et ma bourse n’était guère plus grasse, quand le mécréant qui m’avait entraîné m’abandonna pour une nouvelle dupe. Cela me permit de réfléchir, et comme Marius n’est pas plus bête qu’un autre, il ne tarda pas à comprendre que tout ce qu’un mineur gagne au Klondike reste au Klondike, dans les tripots, dans les cabarets et dans les magasins où l’on vend cent francs ce qui coûte ailleurs cent sous. Je résolus donc de me faire cabaretier et marchand, et je m’applaudis de mon idée, conclut Marius Rouveyre en se tapotant le ventre avec satisfaction, car ma bourse et moi nous nous sommes arrondis de compagnie!
On arrivait en haut de la côte. Marius arrêta sa voiture.
– Décidément, tu ne veux pas?..
– Décidément, non, dit Jane Edgerton.
– Tu as tort, soupira Marius, qui rendit la main à son cheval.
Mais, presque aussitôt, la voiture s’arrêtait de nouveau.
– Il ne sera pas dit que je t’aurai laissé sur la route coucher, à la belle étoile. Marius est assez riche pour rendre service à un petit gars comme toi. Où vas-tu?
– Je vous l’ai dit: devant moi.
– Devant toi!.. devant toi!.. Tu peux aller longtemps devant toi. Il n’y a pas un seul creek sérieux avant Fort Cudahy. Veux-tu que je te conduise jusque-là?
– En voiture?
– En voiture.
– Comment donc!.. J’accepte avec reconnaissance, se hâta de répondre Jane ravie de la proposition.
– Ouste, alors!.. Monte vite!.. Et nigaud qui s’en dédit!»
Grâce à cette aubaine inespérée, Jane vit le début de son voyage singulièrement abrégé. Le cheval avait le trot allongé. Le 4 juin, à une heure fort tardive, il est vrai, il s’arrêtait à la porte du magasin de Marius Rouveyre.
Celui-ci ne se fit pas faute alors de réitérer ses propositions d’embauchage. Ces trente-six heures passées avec son jeune compagnon avaient augmenté la sympathie qu’il avait tout de suite ressentie pour lui. Son insistance fut vaine. Jane Edgerton entendait exécuter ses projets, et elle se remit en marche dès les premières heures de la journée du 5 juin.
Un affluent du Yukon lui barra bientôt la route. Elle obliqua au Sud-Ouest, et, sans même connaître le nom de cet affluent, en remonta la rive droite.
Toute la journée elle marcha. Tantôt le chemin suivait le bord même du creek, tantôt le caprice d’une montée l’en écartait, et l’eau n’était plus visible alors qu’au bas de ravins dévalant en pente plus ou moins raide.
Jane ne manquait pas de s’engager dans ces ravins et les descendait consciencieusement jusqu’au bout. Peut-être dans l’un d’eux trouverait-elle un coin favorable négligé par ceux qui l’avaient précédée. Mais la tin du jour approcha sans que son espoir fût réalisé. Tout le sol était, ou occupé, ou jalonné de poteaux qui le transformaient en propriétés régulières. Pas un pouce de terrain qui fût res nullius. Les claims succédaient aux claims, sans autre interruption que les points inaccessibles ou manifestement stériles.
D’ailleurs, Jane ne songeait pas à s’étonner de son échec. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce pays parcouru par une foule de mineurs et déjà mis en coupe réglée? Ce n’était plus un désert qui l’entourait. De tous côtés on travaillait, et l’invraisemblable eût été que la moindre pépite ait pu échapper à la sagacité des innombrables chercheurs.
Il fallait aller plus loin, voilà tout. Elle irait donc plus loin, et autant qu’il serait nécessaire.
Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit à droite de la route. Jane s’y engagea comme elle l’avait fait pour les précédents, et descendit vers le creek en examinant soigneusement le terrain d’alentour. D’aspect plus rude et plus sauvage quelles autres, ce ravin ne gagnait la rive qu’au prix de nombreuses sinuosités. Au bout de cent pas, Jane avait perdu la route de vue et n’avait plus devant elle qu’un sentier resserré entre deux hautes murailles de roches et coupé à chaque instant par de larges et profondes crevasses.
Elle se trouvait précisément au bord de l’une de ces excavations et se préparait à la franchir, quand, à un détour du sentier, surgit, à vingt mètres d’elle, un homme dont l’aspect la fit frissonner. C’était une sorte de géant, un colosse hirsute, haut de six pieds ou approchant. La tignasse rouge qui retombait sur son front en mèches épaisses et frisées lui donnait un air bestial qu’aggravait le surplus du personnage. Nez camus, oreilles écartées, lèvres lippues, vastes mains couvertes de poils roux, gros souliers éculés au-dessus desquels flottaient les restes d’un pantalon en loques, c’était une brute sans conteste, mais à coup sûr une brute dont la force devait être prodigieuse.
En s’apercevant mutuellement, Jane Edgerton et l’homme s’étaient arrêtés sur place. Celui-ci sembla d’abord réfléchir, dans la mesure du moins où une telle occupation pouvait lui être permise. Puis il se remit en route d’un pas de bœuf, lourd et solide. A mesure qu’il s’avançait, Jane voyait plus nettement les traits de son visage, et, tandis qu’elle en discernait mieux l’aspect féroce, l’inquiétude tout de suite conçue grandissait.
En quelques secondes, l’homme parvint à la crevasse au bord de laquelle Jane s’était immobilisée comme pour s’en faire éventuellement une défense. Là, il fit halte de nouveau.
vol_32.jpg (130717 bytes)
Aucun doute n’était désormais possible sur ses intentions. Le regard torve de ses yeux injectés, le rictus qui découvrait ses dents, ses poings énormes crispés pour l’attaque, tout criait la folie du meurtre. Jane saisit son revolver et l’arma.
Comme s’il eût raillé une telle arme maniée par cette main d’enfant, l’homme, de l’autre côté de la crevasse, haussa les épaules, ricana, ramassa rapidement et lança avec violence une pierre qui, d’ailleurs, manqua son but, puis se jeta à corps perdu dans la coupure, qu’il était de taille à franchir en trois bonds. Jane attendait froidement l’ennemi, afin de tirer à coup sûr.
Il n’en fut pas besoin. Dès son premier pas, le géant, glissant sur un caillou, s’était écroulé en poussant un véritable hurlement. Il ne se releva pas.
Qu’était-il arrivé?.. Jane n’y pouvait rien comprendre. L’assaillant n’était pas mort. Sa poitrine se soulevait, en effet, par saccades et des plaintes s’échappaient de ses lèvres. En tous cas, puisqu’il était hors de combat, le mieux était de remonter le ravin, de regagner la route et de s’enfuir au plus vite.
Un gémissement plus profond arrêta Jane dans sa retraite et ramena son attention sur son adversaire terrassé. Celui-ci était méconnaissable. Les lèvres lippues s’étaient rapprochées et n’avaient plus rien de féroce; les yeux, tout à l’heure sanglants, n’exprimaient plus qu’une intolérable douleur; le gros poing s’était ouvert et la main se tendait maintenant en un geste de prière. L’assassin suant le meurtre s’était, comme par un coup de baguette, transformé en un pauvre diable en proie à la plus affreuse misère et devenu subitement plus faible qu’un petit enfant.
«Me laisserez-vous donc mourir ici?.. dit-il d’une voix rugueuse en assez bon anglais.
Jane n’hésita pas. Toute la pitié de la femme s’éveilla dans son cœur. Délibérément, elle descendit dans la crevasse et s’approcha.
– Ou bien, c’est donc que vous allez me tuer vous-même?.. gémit alors le malheureux dont les regards éperdus se fixaient sur le revolver que Jane avait gardé à la main.
Simplement, celle-ci remit son arme à la ceinture et continua d’avancer.
– Que vous est-il arrivé?.. demanda-t-elle. Qu’avez-vous?..
– Quelque chose de cassé, pour sûr. Ça me tient là… et là… répondit le blessé, en montrant ses reins et sa jambe droite.
– Laissez-moi faire… Je vais voir, dit Jane en s’agenouillant.
Délicatement, avec des gestes doux et précis, elle releva le bourgeron crasseux et le bas du pantalon effiloché.
– Vous n’avez rien de cassé, déclara-t-elle après examen. Ce n’est qu’un «effort» causé par un faux mouvement, lorsque vous avez glissé. Dans vin quart d’heure, vous irez mieux.
Sans s’occuper du risque qu’elle-même pouvait courir en se mettant ainsi à portée des larges mains naguère si menaçantes, elle donna méthodiquement ses soins. Massages intelligents, frictions énergiques, ventouses posées à l’aide du gobelet surmontant son bidon de prospecteur, un médecin n’eût pas mieux fait. Le résultat de ce traitement ne se fit pas attendre. Pour cruels que soient un «tour de rein» et un «coup de fouet», ce sont là maux peu graves. Bientôt la respiration revint au blessé. Une demi-heure plus tard, incapable encore de se mettre debout, il était du moins assis, le dos appuyé contre un rocher, et en état de répondre aux questions.
– Qui êtes-vous?.. Comment vous appelez-vous? demanda Jane.
Le regard du misérable n’exprimait plus qu’un immense étonnement. Que cet enfant qu’il avait voulu tuer le sauvât maintenant, cela bouleversait toutes ses idées. C’est d’une voix timide qu’il répondit:
– Patrick Richardson, monsieur.
– Vous êtes Anglais?.. Américain?..
– Irlandais.
– Prospecteur?..
– Non, monsieur. Forgeron.
– Pourquoi avez-vous quitté votre pays et votre métier?
– Pas de travail… La misère… Pas de pain.
– Et ici, avez-vous mieux réussi?
– Non.
– Vous n’avez pas trouvé de claim?
– Comment en aurais-je cherché? Je ne connais rien à tout cela.
– Qu’espériez-vous donc?
– Louer mes bras.
– Eh bien?
– J’ai essayé. Les claims sont au complet pour l’instant.
– Où alliez-vous quand vous m’avez rencontrée?
– Dans l’Est, où je serai peut-être plus heureux.
– Et pourquoi vouliez-vous me tuer tout à l’heure?
– Toujours la même chose… Je meurs de faim, dit Patrick Richardson en baissant les yeux.
– Ah!.. ah!.. fit Jane.
Après un court silence, elle tira des provisions de son bissac.
– Mangez, dit-elle.
Elle ne fut pas obéie sur-le-champ. Patrick Richardson, d’un regard de plus en plus obscurci, contemplait l’enfant qui venait ainsi à son secours. Le misérable pleurait.
«Mangez! répéta Jane.
Le débile colosse no se lit pas, cette fois, répéter l’invitation. Goulûment, il se jeta sur la nourriture offerte.
Pendant qu’il dévorait, Jane observait son convive inattendu. Bien certainement, c’était un minus habens que Patrick Richardson. Ses oreilles écartées, son prognathisme presque aussi accusé que celui d’un nègre, signaient son irrémédiable infériorité intellectuelle. Mais, en dépit de sa tentative de violence, ce ne devait pas être un méchant. A n’en pas douter, Jane avait devant elle un de ces déshérités du sort, un de ces êtres de misère, épaves des grandes villes, qu’un implacable destin rejette constamment au ruisseau où ils sont nés. En dernière analyse, ses grosses lèvres exprimaient la bonté, et ses yeux bleus avaient un regard naïf plein d’une douceur étonnée. C’était peut-être la première fois qu’il trouvait un peu de compassion sur la dure route de la vie.
Quand Patrick fut restauré, Jane avait achevé ses réflexions.
«Si cela vous convient, je vous prends à mon service, dit-elle en le regardant fixement.
– Vous!..
– Oui, vous aurez dix dollars par jour; c’est le prix du pays. Mais je ne vous payerai que plus tard, lorsque j’aurai récolté assez d’or pour pouvoir le faire. En attendant, à titre d’acompte, j’assurerai votre nourriture, et, à la première occasion, je vous habillerai d’une manière plus confortable. Ces conditions vous vont-elles?»
Patrick saisit la main de Jane et y appuya ses lèvres. Il n’était pas besoin d’autre réponse. Ce n’était pas un serviteur que Jane allait avoir en sa personne. C’était un esclave; c’était un chien.
«Maintenant, reprit-elle, il s’agit de dormir. Je vais tâcher de faire un lit de feuilles sur lequel vous vous étendrez. Demain, il ne sera plus question de votre accident.»
Le lendemain, en effet, après quelques nouvelles passes de massage, Patrick put se remettre en route de bon matin. Certes, la douleur lui arracha plus d’une grimace, quand un mouvement involontaire lui contractait les reins ou la jambe. Il réussit toutefois, en s’appuyant sur l’épaule de son maître, à remonter le sentier sans trop de peine et à regagner la route. Et c’était, en vérité, un bizarre spectacle que celui de ce colosse, dont l’aspect rappelait celui d’un ours de grande taille, guidé et protégé par cet adolescent qui compensait la faiblesse de ses muscles par la fermeté de son âme.
La marche rendit, par degrés, l’élasticité aux membres de Patrick, et bientôt le singulier couple adopta un train plus rapide. Un peu avant midi, on fit halte pour le déjeuner. Jane commença à concevoir quelque inquiétude, en voyant de quelle manière son compagnon faisait disparaître les provisions. Ce grand corps était un abîme qu’il serait bien onéreux de combler!
Vers le soir, un nouveau ravin s’ouvrit sur la droite de la route. Jane et Patrick s’engagèrent dans cette coupée plus large que les précédentes et la descendirent jusqu’à la rivière.
A mesure qu’il en approchait, le ravin s’agrandissait. Sa largeur ne devait pas, au bas de la pente, être inférieure à cinq cents mètres. Là, sa surface était divisée en deux étages bien distincts, le plus haut en amont, le plus bas en aval, par une énorme barrière de rochers perpendiculaire au creek et presque exactement horizontale, barrière qui, sortie du thalweg du ravin, se terminait, à la rive, en un éperon haut d’une dizaine de mètres. Jane examina l’étage inférieur où le hasard l’avait conduite.
C’est la pente régulière du sol de cette partie du ravin qui faisait la hauteur de la barrière de rochers élevée vers l’amont. Ce sol était percé de nombreux puits plus ou moins comblés par les éboulements et, de tous côtés, on apercevait les débris d’un outillage d’orpailleur. C’était manifestement l’emplacement d’un ancien claim.
Que ce claim fût abandonné, nul doute à cela. L’état des puits et du matériel le prouvait avec évidence, et, d’ailleurs, aucun piquet n’en délimitait l’étendue. Il pouvait être intéressant, cependant, le plus gros du travail étant fait, d’en reprendre l’exploitation, et Jane décida qu’elle ferait en cet endroit sa première tentative.
Dès le lendemain, les objets les plus essentiels: seaux, plats, écuelles, achetés à hauts prix dans le voisinage, Patrick attaquait sur son ordre le déblaiement d’un puits, et, moins de vingt-quatre heures après, commençait à en laver les boues, tandis qu’elle-même s’occupait des formalités nécessaires pour obtenir la pose des poteaux indicateurs et pour s’assurer la possession du claim.
Ces formalités furent accomplies en moins de trois jours, mais, au même moment qu’on jalonnait son claim auquel on attribuait le numéro 127 bis, Jane était obligée de reconnaître que, s’il contenait de l’or, ce n’était qu’à close infinitésimale, et qu’elle n’avait aucune chance d’y faire ample récolte de pépites. Malgré le travail acharné de Patrick, ils ne pouvaient, en raison sans doute de leur inexpérience, laver à deux par vingt-quatre heures plus d’une centaine de plats, dont le rendement moyen n’excédait que de très peu un dixième de dollar. C’était bien juste de quoi payer le serviteur qu’elle avait engagé et assurer sa subsistance personnelle. Si la situation ne s’améliorait pas, elle se retrouverait aussi pauvre à la fin qu’au commencement de l’été.
Avait-elle donc eu tort de s’arrêter en cet endroit? N’aurait-elle pas dû pousser plus loin et passer la frontière, dont, ainsi qu’elle l’avait appris lors de sa demande de concession, cinq à six cents mètres tout au plus la séparaient?
Jane avait appris autre chose. Elle connaissait maintenant le nom de la rivière bordant le claim où elle s’essayait au dur métier de prospectrice: le Forty Miles, ce même creek sur la rive duquel était situé le claim 129, voisin du sien, et qui se trouvait sûrement là, derrière cette colline fermant le ravin au Sud-Ouest.
Fut-ce en raison d’un espoir confus, fut-ce par simple entêtement de réussir dans la chose entreprise, Jane, en tous cas, ne voulut pas s’avouer vaincue avant d’avoir lutté jusqu’au bout, et, plus que jamais, s’acharna à laver le plus grand nombre possible de ces plats qui lui donnaient un si maigre profit.
Une après-midi, le 11 juin, elle était, ainsi que Patrick, absorbée comme de coutume dans son travail, au point d’en oublier le reste du monde, quand elle fut interpellée ex abrupto par une voix bien connue:
«Oserai-je, mademoiselle, m’informer de votre santé?
– Monsieur Skim! s’écria-t-elle, toute rosé d’un plaisir qu’elle ne cherchait pas à cacher.
– Lui-même, dit Summy, en serrant chaleureusement la main qui lui était tendue.
– Ma santé est excellente, monsieur Skim, reprit Jane.
– Et celle de votre claim, mademoiselle?.. Puisque aussi bien vous avez un claim, à ce que je vois.
– Je vous avouerai, monsieur Skim, que je n’en suis pas enchantée, reconnut Jane moins gaiement. C’est à peine si je recueille de dix à douze cents au plat. A peine de quoi payer mes frais.
– Triste résultat! fit Summy Skim, qui, d’ailleurs, ne semblait pas autrement affecté d’un tel malheur. Quels sont vos projets?
– Je ne sais, dit Jane. Aller plus loin… quitter sans doute ce mauvais claim qui m’a coûté plus qu’il ne vaut et où un malheureux hasard m’a conduite…
– Un hasard? insista Summy. Vous ignoriez donc être notre voisine?
– Je l’ai appris il y a quelques jours. Mais, quand je me suis arrêtée ici pour la première fois, j’ignorais que ce creek fût le Forty Miles et que votre propriété se trouvât de l’autre côté de cette colline.
– Ah bah!.. fit Summy désappointé.
Après un instant de silence, il reprit:
«Pourquoi, mademoiselle, ne profiteriez-vous pas de ce hasard, puisque hasard il y a? Avant de vous enfoncer dans les déserts de l’Alaska, il serait bon, ce me semble, d’étudier à fond le coin que vous avez d’abord choisi. Je ne vous offre pas mon concours, car je suis trop ignorant de ces sortes de choses, mais, à cinq cents mètres d’ici, il y a mon cousin Ben Raddle, un ingénieur comme on n’en rencontre pas tous les jours, et, si vous le voulez…
– Un bon conseil est toujours le bienvenu, et j’accepterai volontiers ceux de M. Ben Raddle, dit Jane. Quand il aura examiné mon claim, il verra lui-même ce qu’on en peut espérer.
– C’est donc convenu… Mais, mademoiselle, permettez-moi une question, en attendant, si elle n’est pas trop indiscrète.
– Elle ne l’est pas, affirma Jane à l’avance.
– C’est que je ne vois pas trace de la moindre bicoque ici… Où donc dormez-vous pendant la nuit?
– En plein air, tout simplement, répondit Jane en riant. Un lit de feuilles, un oreiller de sable. On dort merveilleusement ainsi.
Summy Skim ouvrait de grands yeux.
– En plein air! se récria-t-il! Vous n’y songez pas, mademoiselle. C’est d’une imprudence!..
– Que non pas! dit Jane. J’ai deux gardiens, monsieur Skim.
– Deux gardiens?
– Voici l’un, expliqua Jane en indiquant le revolver passé à sa ceinture… et voici l’autre, ajouta-t-elle en montrant Patrick Richardson, qui, à quelque distance, considérait avec surprise le nouveau venu.
Summy ne paraissait qu’à demi rassuré.
– Ce sauvage?.. répliqua-t-il. Certes, il est de taille à vous défendre, mais c’est égal!.. vous feriez bien mieux, le travail terminé, de franchir cette colline, et d’accepter l’hospitalité que mon cousin et moi serions si heureux de vous offrir.
Jane secoua négativement la tête.
– Vous avez tort, mademoiselle, vous avez tort, insista Summy. Croyez-moi, ce serait plus sûr… et même, si ce n’était pas plus sûr, ce serait du moins… plus…
– Plus?..
– Plus convenable, conclut Summy Skim brûlant ses vaisseaux.
Jane Edgerton fronça les sourcils. De quoi se mêlait ce monsieur Skim? Elle allait vertement répliquer et clouer l’indiscret conseiller par une de ses coutumières sorties sur l’égalité des sexes… Elle n’en eut pas le courage. Summy, qui n’osait plus la regarder en face, avait un air bizarre, à la fois furieux et déconfit, qui lui donna à réfléchir.
Ses lèvres esquissèrent un malicieux sourire aussitôt réprimé, puis, lui tendant la main:
– Vous avez raison, monsieur Skim, dit-elle sérieusement. J’accepte l’hospitalité que vous avez la bonté de m’offrir.
– Bravo! applaudit Summy. Dans ce cas, soyez bonne jusqu’au bout, mademoiselle. Terminez votre journée un peu plus tôt aujourd’hui, et acceptez-la tout de suite, cette hospitalité. Vous me raconterez vos aventures en route, et dès demain Ben viendra visiter votre claim.
– Comme vous voudrez, concéda Jane, qui appela: «Patrick!»
– Monsieur Jean? répondit l’Irlandais.
– Assez travaillé pour aujourd’hui. Nous allons au claim 129.
– Bien, monsieur Jean.
– Ramasse les outils et passe devant.
– Oui, monsieur Jean, fit le docile Patrick, qui, chargé des écuelles, des plats, des pics et des pioches, attaqua pesamment la pente de la colline, à distance respectueuse de Jane et de Summy.
– Monsieur Jean? interrogea Summy. Il vous prend donc pour un homme?
– Comme vous voyez, monsieur Skim. Grâce à mon costume de mineur.
Summy considéra le vaste dos du géant, qui marchait devant lui.
– C’est une brute!» affirma-t-il avec une si profonde conviction que, sans savoir exactement pourquoi, Jane Edgerton éclata de rire.
Chapitre XIII
Le claim 129.
itué sur la rive droite du Forty Miles Creek, le claim 129 était, comme il a été dit, le dernier du Klondike, et les poteaux qui en marquaient la limite occidentale indiquaient en même temps la frontière alasko-canadienne.
Au delà du claim 129, vers le Sud, entre deux collines peu élevées, s’étendait une prairie verdoyante que bordaient de chaque côté des. massifs de bouleaux et de trembles-,
Au nord du claim, la rivière promenait ses eaux rapides, d’un étiage alors moyen, entre des berges faiblement inclinées en amont. Mais, sur la rive gauche, une chaîne de hauteurs, venue du Nord et s’infléchissant vers l’aval, les relevait brusquement, presque en face d’une arête de collines plus basses qui, sur la rive droite, courant perpendiculairement au creek, formaient la limite orientale de la propriété de Josias Lacoste. C’est derrière ces collines, au pied de l’autre versant, que Jane Edgerton s’acharnait, depuis près d’une semaine déjà, à son opiniâtre et stérile labeur, au moment où, le 10 juin, les deux cousins arrivèrent enfin au terme de leur voyage.
En maint endroit on apercevait maisons, cabanes ou huttes de propriétaires de claims. Sur un espace de deux à trois kilomètres on pouvait compter plusieurs centaines de travailleurs.
De l’autre côté de la frontière, en territoire américain, existaient des installations semblables, et, en première ligne, la plus proche, celle du claim 131, propriété du Texien Hunter, qui l’exploitait depuis un an et venait de commencer sa seconde campagne.
Que ce Hunter eût, dans le passé, cherché querelle à Josias Lacoste, son voisin, Summy Skim et Ben Raddle, qui connaissaient le personnage, étaient fort enclins à le croire. Hunter en avait été nécessairement pour ses peines. Établie conformément aux règles en usage, la propriété du claim 129 était régulière. Déclaration de la découverte avait été faite, acceptée par l’État et enregistrée dans les délais voulus au bureau du commissaire des mines du Dominion, moyennant une somme annuelle de trente-cinq dollars. De plus, un droit régalien de dix pour cent de l’or extrait devait être perçu, sous peine d’expropriation en cas de fraude. Mais Josias Lacoste n’avait jamais encouru cette pénalité, et, jamais non plus, il n’était tombé sous le coup de la loi, d’après laquelle tout claim non exploité pendant quinze jours au cours de la belle saison fait retour au domaine public. Il n’y avait eu interruption des travaux que depuis sa mort, en attendant que ses héritiers eussent pris possession de leur héritage.
L’exploitation entreprise par Josias Lacoste avait duré dix-huit mois. Elle s’était faite, en somme, sans grand profit, les frais de premier établissement, de personnel, de transport, etc., ayant été assez élevés. En outre, une soudaine inondation du Forty Miles avait bouleversé les travaux et occasionné de grands dommages. Bref, le propriétaire du claim 129 avait à peine couvert ses dépenses, lorsque la mort vint le surprendre.
Mais quel est le prospecteur qui perd jamais l’espoir, qui ne se croit pas toujours à la veille de rencontrer une riche veine, de découvrir quelque pépite de valeur, de laver des plats de mille, deux mille, quatre mille francs?.. Et peut-être, après tout, Josias Lacoste aurait-il finalement réussi, bien qu’il n’eût à sa disposition qu’un matériel très restreint.
Tous les renseignements relatifs à l’exploitation, les deux cousins les obtinrent de l’ancien contremaître de Josias Lacoste. Depuis le renvoi du personnel, il était resté le gardien du claim, en attendant la reprise du travail, soit pour le compte des héritiers, soit pour celui d’un acquéreur.
Ce contre-maître se nommait Lorique. Canadien d’origine française, âgé d’une quarantaine d’années, et très entendu au métier de prospecteur, il avait travaillé pendant plusieurs années aux gisements aurifères de la Californie et de la Colombie britannique, avant de venir sur le territoire du Yukon. Personne n’aurait pu fournir à Ben Raddle des données plus exactes sur l’état actuel du 129, sur les profits effectués et à en espérer, sur la valeur réelle du claim.
Tout d’abord, Lorique s’occupa de loger du mieux possible Ben Raddle et Summy Skim, qui, vraisemblablement, auraient plusieurs jours à passer au Forty Miles Creek. A un campement sous la tente, ils préférèrent une chambre des plus modestes, propre du moins, dans la maisonnette que Josias Lacoste avait fait construire pour son contre-maître et lui. Bâtie au pied des collines du Sud, au milieu d’un massif de bouleaux et de trembles, elle offrait un abri suffisant, à cette époque de l’année où les grands mauvais temps n’étaient plus à craindre.
En ce qui concerne les vivres, le contre-maître ne serait point embarrassé pour en assurer à ses nouveaux maîtres. Il existe, en effet, dans cette région comme dans tout le Klondike, des sociétés de ravitaillement. Organisées à Dawson City où elles sont approvisionnées par les yukoners du grand fleuve, elles desservent les placers, non sans y recueillir de larges bénéfices, tant en raison des prix atteints par les divers objets de consommation que du nombre des travailleurs employés dans le district.
Le lendemain de leur arrivée au Forty Miles Creek, Ben Raddle et Summy Skim, guidés par Lorique, qui leur racontait les débuts de l’exploitation, visitèrent le claim.
«M. Josias Lacoste, disait Lorique, n’employa pas d’abord son personnel, qui se composait d’une cinquantaine d’ouvriers, au forage des puits sur la rive du creek. Il se contenta de procéder à des grattages superficiels, et ce fut seulement vers la fin de la première campagne que les puits s’enfoncèrent dans la couche aurifère.
– Combien en avez-vous percé à cette époque? demanda Ben Raddle.
– Quatorze, répondit le contre-maître. Chacun d’eux a un orifice de neuf pieds carrés, ainsi que vous pouvez le voir. Ils sont restés en l’état, et il suffirait d’y puiser pour reprendre l’exploitation.
– Mais, s’enquit à son tour Summy Skim, avant de creuser ces puits, quel profit avait donné le grattage du sol? Le rendement couvrait-il les dépenses?
– Assurément non, monsieur, avoua Lorique. Il en est ainsi sur presque tous les gisements, lorsqu’on se borne à laver le gravier et les galets aurifères.
– Vous travailliez seulement au plat et à l’écuelle? interrogea Ben Raddle.
– Uniquement, messieurs, et il est rare que nous ayons rapporté des plats de trois dollars.
– Tandis que, dans les claims de la Bonanza, s’écria Summy Skim, on en fait, dit-on, de cinq ou six cents!
– Croyez bien que c’est l’exception, déclara le contre-maître, et que si la moyenne est d’une vingtaine de dollars on se tient pour satisfait. Quant à celle du 129 elle n’a jamais notablement dépassé un dollar.
– Piteux!.. piteux!.. insinua Summy entre ses dents.
Ben Raddle se hâta de rompre les chiens.
– Quelle profondeur ont vos puits?
– De dix à quinze pieds. C’est suffisant pour atteindre la couche où se rencontre ordinairement la poudre d’or.
– Quelle est le plus souvent l’épaisseur de cette couche?
– Environ six pieds.
– Et combien un pied cube de matière extraite donne-t-il de plats?
– A peu près dix, et un bon ouvrier est capable d’en laver une centaine par jour.
– Ainsi vos puits n’ont pas encore servi?.. demanda Ben Raddle.
– Tout était prêt lorsque M. Josias Lacoste est mort. Le travail a dû être suspendu.
Si ces renseignements passionnaient Ben Raddle, il était manifeste que son cousin y prenait aussi vin certain intérêt. N’étaient-ils pas de nature, en effet, à lui faire connaître aussi exactement que possible la valeur du 129?.. Une question précise fut, à ce sujet, posée par lui au contre-maître.
– Nous avons extrait pour une trentaine de mille francs d’or, répondit celui-ci, et les dépenses ont à peu près absorbé cette somme. Mais je ne mets pas en doufe que la veine du Forty Miles ne soit bonne. Sur les claims du voisinage, lorsque les puits ont fonctionné, le rendement a toujours été considérable.
– Vous savez sans doute, Lorique, dit Ben Raddle, qu’un syndicat de Chicago nous a fait des offres d’achat?
– Je le sais, monsieur. Ses agents sont venus visiter le placer, il y a quelque temps.
– Le syndicat nous a offert cinq mille dollars de la propriété. Est-ce suffisant, à votre avis?
– C’est dérisoire, affirma catégoriquement Lorique. En me basant sur les résultats obtenus dans les autres claims du Forty Miles Creek, je n’estime pas la valeur du vôtre à moins de quarante mille dollars.
– C’est un beau chiffre, dit Summy Skim, et, ma foi, nous n’aurions pas à regretter notre voyage, si nous en retirions ce prix-là. Malheureusement la vente du claim sera bien difficile, tant que la question de frontière ne sera point résolue.
– Qu’importé!.. objecta le contre-maître. Que le 129 soit canadien ou alaskien, il a toujours la même valeur.
– Rien de plus juste, dit Ben Raddle. Il n’en est pas moins vrai que le syndicat a cru devoir retirer ses propositions malgré le bas prix offert.
– Lorique, demanda Summy Skim, y a-t-il lieu d’espérer que cette rectification soit prochainement terminée?
– Je ne puis vous répondre qu’une chose, messieurs, déclara Lorique, c’est que la commission a commencé ses travaux. A quelle époque seront-ils terminés?.. Je pensé que pas un des commissaires ne pourrait le dire. Ils sont d’ailleurs aidés par l’un des géomètres le plus en renom du Klondike, un homme d’une grande expérience, M. Ogilvie, qui a relevé avec précision l’état cadastral du district.
– Qu’augure-t-on du résultat probable de l’opération? interrogea Ben Raddle.
– Qu’il tournera à la confusion des Américains, répondit le contre-maître, et que, si la frontière n’est pas à sa vraie place, c’est qu’il faudra la reporter vers l’Ouest.
– Ce qui assurerait définitivement au 129 la nationalité canadienne, conclut Summy Skim.
Ben Raddle posa alors quelques questions au contre-maître sur les rapports de Josias Lacoste avec le propriétaire du claim 131.
– Ce Texien et son compagnon? fit le contre-maître. Hunter et Malone?
– Précisément.
– Ma foi, messieurs, ils ont été fort désagréables, je vous le déclare tout net. Ce sont deux chenapans, ces Américains-là. A tout propos, ils nous ont cherché noise, et, dans les derniers temps, nous ne pouvions travailler que le revolver à la ceinture. A plus d’une reprise, les agents ont dû intervenir pour les mettre à la raison.
– C’est ce que nous a dit le chef de la police que nous avons rencontré à Fort Cudahy, déclara Ben Raddle.
– Je crains, ajouta Lorique, qu’il n’ait plus d’une fois encore l’occasion d’intervenir. Voyez-vous, messieurs, on n’aura la paix que le jour où ces deux coquins auront été expulsés.
– Comment pourraient-ils l’être?
– Rien ne sera plus facile, si la frontière est reportée plus à l’Ouest. Le 131 sera alors en territoire canadien, et Hunter devra se soumettre à toutes les exigences de l’Administration.
– Et naturellement, fît observer Summy Skim, il est de ceux qui prétendent que le cent quarante et unième méridien doit être reporté vers l’Est?
– Naturellement, répondit le contre-maître. C’est lui qui a ameuté tous les Américains de la frontière, aussi bien ceux du Forty Miles que ceux du Sixty Miles. Plus d’une fois ils ont menacé d’envahir notre territoire et de s’emparer de nos claims. C’est Hunter et Malone qui les poussaient à ces excès. Les autorités d’Ottawa ont fait parvenir leurs plaintes à Washington, mais il ne semble pas qu’on soit pressé de les examiner.
– On attend sans doute, dit Ben Raddle, que la question de frontière ait été tranchée.
– Probable, monsieur Raddle. Jusque-là, il faudra nous tenir sur nos gardes. Quand Hunter saura que les nouveaux propriétaires sont arrivés au Forty Miles Creek, il est capable de tenter quelque mauvais coup.
– Il sait qu’il trouvera à qui parler, déclara Summy Skim, car nous avons déjà eu l’honneur de lui être présentés.»
En parcourant l’étendue du claim, les deux cousins et le contremaître s’étaient arrêtés près du poteau séparant le 129 du 131. Si le 129 était désert, le 131 était au contraire en pleine activité. Le personnel de Hunter travaillait aux puits percés en amont. Après avoir été lavée, la boue, entraînée par l’eau des rigoles, allait se perdre dans le courant du Forty Miles.
Ben Raddle et Summy Skim cherchèrent vainement à reconnaître Hunter et Malone au milieu des ouvriers du 131. Ils ne les aperçurent pas. Lorique pensait, d’ailleurs, qu’ils avaient dû, après quelques jours passés sur le claim, se rendre plus à l’Ouest, dans cette partie de l’Alaska où l’on signalait de nouvelles régions aurifères.
La visite du claim achevée, les deux cousins et le contre-maître revinrent à la maisonnette où les attendait le déjeuner préparé par Neluto.
«Eh bien! pilote, demanda gaîment Ben Raddle, le déjeuner sera-t-il bon?
– Délicieux, monsieur Raddle!.. s’il n’est pas raté,» répliqua l’Indien corrigeant suivant sa coutume par une restriction modeste son orgueilleuse affirmation.
Lorsque le déjeuner fut terminé, Summy Skim s’enquit des projets de son cousin.
«Tu connais maintenant le claim 129, lui dit-il, et tu sais quelle est sa valeur. En restant ici, je n’imagine pas que tu puisses en apprendre davantage!
– Ce n’est pas mon avis, répondit Ben Raddle. J’ai à causer longuement avec le contre-maître, à examiner les comptes de l’oncle Josias. Je ne pense pas que ce soit trop de quarante-huit heures pour cela.
– Va pour quarante-huit heures, accorda Summy Skim, à la condition que j’aie la permission de chasser dans les environs.
– Chasse, mon ami, chasse. Cela te distraira pendant les quelques jours qu’il nous faut patienter ici.
– Tiens, observa Summy Skim en souriant, voici les quarante-huit heures devenues déjà quelques jours!
– Sans doute, dit Ben Raddle… Si même j’avais pu voir travailler les ouvriers… laver des écuelles et des plats…
– Oh! oh! fit Summy Skim, les quelques jours me paraissent en passe de devenir quelques semaines!.. Attention! Ben, attention!.. Nous ne sommes pas des prospecteurs, ne l’oublie pas.
– C’est entendu, Summy. Cependant, puisque nous ne pouvons pas traiter la vente de notre claim, je ne vois pas pourquoi, en attendant que la commission de rectification ait fini ses travaux, Lorique ne recommencerait pas…
– Alors, interrompit Summy Skim, nous voilà condamnés à prendre racine ici tant que ce maudit méridien n’aura pas été remis à sa place!
– Autant ici qu’ailleurs. Où irions-nous, Summy?
– A Dawson City, Ben, par exemple.
– Y serions-nous mieux?»
Summy Skim ne répondit pas. Sentant la colère le gagner, il prit son fusil, appela Neluto, et tous deux, quittant la maisonnette, remontèrent le ravin vers le Sud.
Summy Skim avait bien raison de se mettre en colère. Ben Raddle était, en effet, décidé à tenter l’exploitation du placer devenu sa propriété. Puisqu’une circonstance inattendue l’obligeait à prolonger son séjour au Forty Miles Creek durant quelques semaines, comment résister à la tentation d’utiliser les puits tout préparés, de vérifier leur rendement?.. L’oncle Josias avait-il tout fait pour obtenir de bons résultats?.. Ne s’était-il pas contenté de suivre la vieille méthode des orpailleurs, évidemment trop rudimentaire, alors qu’un ingénieur trouverait sans doute un autre procédé plus rapide et plus productif?.. Et enfin, si, des entrailles de ce sol qui lui appartenait, il y avait à retirer des centaines de mille francs, des millions peut-être, était-il raisonnable d’y renoncer pour un prix dérisoire?..
Oui, telles étaient les pensées de Ben Raddle. A tout prendre, il n’était pas autrement fâché que la question de frontière lui donnât un argument devant lequel force serait à Summy Skim de s’incliner, et, optimiste jusqu’au bout, il allait jusqu’à se dire que son cousin finirait par prendre goût à ce qui le passionnait lui-même.
Aussi, quand il eut examiné les comptes de l’oncle Josias, quand le contre-maître lui eut fourni tous les documents de nature à le renseigner, il demanda sans préambule:
«Si vous aviez maintenant à recruter un personnel, le pourriez-vous, Lorique?
– Je n’en doute pas, monsieur Raddle, répondit le contre-maître. Des milliers d’émigrants cherchent de l’ouvrage dans le district et n’en trouvent pas. Il en arrive tous les jours sur les gisements du Forty Miles. Je pense même que, vu l’affluence, ils ne pourraient prétendre à des salaires très élevés.
– Il ne vous faudrait qu’une cinquantaine de mineurs?
– Tout au plus. M. Josias Lacoste n’en a jamais employé davantage.
– En combien de temps auriez-vous réuni ce personnel? demanda Ben Raddle.
– En vingt-quatre heures.
Puis, après un instant, le contre-maître ajouta:
«Auriez-vous donc l’intention de prospecter pour votre compte, monsieur Raddle?
– Peut-être…. Du moins, tant que nous n’aurons pas cédé le 129 à son prix.
– En effet, cela vous permettrait de mieux apprécier sa valeur.
– D’ailleurs, observa Ben Raddle, que faire ici, jusqu’au jour où la question de frontière sera réglée d’une façon ou d’une autre?
– C’est juste, approuva le contre-maître. Mais, qu’il soit américain ou canadien, le 129 n’en vaut pas moins ce qu’il vaut. Pour moi, j’ai toujours eu l’idée que les claims des affluents de gauche du Yukon ne sont point inférieurs à ceux de la rive droite. Croyez-moi, monsieur Raddle, on fera fortune aussi vite sur le Sixty Miles et le Forty Miles que sur la Bonanza ou l’Eldorado.
– J’en accepte l’augure, Lorique,» conclut Ben Raddle, très satisfait de ces réponses, qui s’accordaient avec ses propres désirs.
Restait Summy Skim. Peut-être trouverait-il tout de même la pilule trop amère. Ben Raddle concevait à cet égard plus d’inquiétude qu’il ne voulait bien se l’avouer.
vol_33.jpg (170524 bytes)
Mais une heureuse chance le protégeait décidément. L’explication redoutée ne put avoir lieu. Quand Summy revint, vers cinq heures du soir, il n’était point seul. Ben le vit apparaître au sommet de la colline qui limitait le claim en aval, suivi d’un gigantesque ouvrier chargé comme une bête de somme, et ayant à son côté un compagnon d’une taille au contraire très exiguë. De loin, Summy faisait de grands gestes d’appel.
«Eh! arrive donc, Ben! cria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix. Que je te présente notre voisine!
– Miss Jane! s’exclama Ben Raddle en reconnaissant le soi-disant compagnon de son cousin.
– Elle-même!.. claironna Summy… Et propriétaire du claim 127 bis encore!
Il est inutile de dire si la jeune Américaine reçut de l’ingénieur un cordial accueil. Celui-ci fut ensuite mis au courant des aventures de son associée, qu’il félicita avec chaleur de son sang-froid et dont il déplora sincèrement l’échec relatif. Summy en profita pour glisser sa requête.
«J’ai affirmé à notre voisine, dit-il, que tu ne lui refuserais pas un conseil. J’espère que tu ne me désavoueras pas?
– Tu plaisantes, protesta Ben Raddle.
– Alors tu visiteras son claim?
– Sans aucun doute.
– Tu l’examineras soigneusement?
– Cela va sans dire.
– Et tu lui donneras ton avis autorisé?
– Dès demain. Au besoin je ferai appel aux lumières de Lorique, qui est plus pratique que moi de ces régions.
– C’est très bien, Ben, et tu es un bon garçon. Quant à vous, mademoiselle, votre fortune est faite, déclara Summy avec conviction.
Ben Raddle estima le moment opportun pour faire part à son cousin de sa décision.
– Et la nôtre aussi, Summy, insinua-t-il sans oser le regarder en face.
– La nôtre?
– Oui. Puisque après tout il faut attendre que la question de ce maudit méridien soit tranchée, j’ai pris le parti d’exploiter jusque-là. Dès demain Lorique recrutera du personnel.
Ben Raddle s’attendait à une explosion. Il tomba des nues en entendant son cousin dire d’un air bonasse:
– C’est une excellente idée, Ben!.. Excellente, en vérité! Puis, délaissant aussitôt ce sujet, comme s’il eût été dénué d’importance, Summy ajouta:
«A propos, Ben, je me suis permis d’offrir l’hospitalité nocturne de notre maison à mademoiselle Jane, qui en est réduite à coucher à la belle étoile. Tu n’y vois pas d’inconvénient, je suppose?
– En voilà une question! fit Ben. Notre maison est à la disposition de miss Edgerton, c’est évident.
– Tout est donc pour le mieux, dit Summy. Et, dans ces conditions, je suis d’avis…
– Que?..
– Que nous fassions faire à notre voisine le tour du propriétaire, acheva joyeusement Summy, qui, sans attendre de réponse, se mit en marche, entraînant avec lui Jane Edgerton, et suivi de Ben Raddle abasourdi du détachement de son cousin.
Cependant, celui-ci disait à sa compagne de l’air le plus sérieux du monde:
«Les placers peuvent, tout de même, avoir du bon, quelquefois. Les placers, voyez-vous, mademoiselle Jane…»
Incapable de comprendre une aussi étonnante métamorphose, Ben Raddle alluma une cigarette en haussant les épaules.
Chapitre XIV
Exploitation.
’optimisme de Summy Skim ne dura que l’espace d’une nuit. En se réveillant, le lendemain, il fut aussitôt repris par ses idées ordinaires dont, sous une influence inexplicable, il s’était un instant départi. Il fut alors d’aussi mauvaise humeur que le comportait son heureux caractère, en constatant que ses craintes se trouvaient justifiées.
Ainsi, jusqu’au moment où il pourrait le vendre, Ben Raddle allait remettre le claim en activité. Qui sait même s’il consentirait jamais à s’en défaire!..
«C’était fatal, se répétait le sage Summy Skim… Ah! oncle Josias!.. Si nous sommes devenus des mineurs, des orpailleurs, des prospecteurs, de quelque nom que l’on veuille affubler les chercheurs d’or que j’appelle moi des chercheurs de misère, c’est à vous que nous le devons… Une fois la main dans cet engrenage, le corps y passe tout entier, et le prochain hiver arrivera sans que nous ayons repris la route de Montréal!.. Un hiver au Klondike!.. avec des froids pour lesquels il a fallu fabriquer de gentils thermomètres gradués au-dessous de zéro plus que les autres ne le sont au-dessus! Quelle perspective!.. Ah! oncle Josias, oncle Josias!..»
Ainsi raisonnait Summy Skim. Mais, que ce fût le naturel effet de la philosophie qu’il se flattait volontiers de pratiquer ou de toute autre cause, sa conviction n’avait plus sa verdeur d’antan. Summy Skim était-il donc en train d’évoluer, et le tranquille gentilhomme-fermier de Green Valley prenait-il goût à la vie d’aventures?
La saison, pour les gisements du Yukon, ne faisait guère que commencer. Depuis quinze jours au plus, le dégel du sol et la débâcle des creeks les avaient rendus praticables. Si la terre, durcie par les grands froids, offrait encore quelque résistance au pic et à la pioche, on parvenait à l’entamer cependant. Il devenait assez facile d’atteindre la couche aurifère sans avoir à craindre que les parois des puits, solidifiées par l’hiver, ne vinssent à s’effondrer.
Faute d’un matériel plus perfectionné, fauté de machines qu’il aurait su employer avec grand profit, Ben Raddle allait en être réduit à l’écuelle ou au plat, le pan comme on l’appelle dans l’argot des mineurs. Mais ces engins rudimentaires suffiraient à laver les boues dans la partie voisine du Forty Miles Creek.
En somme, ce sont les mines filoniennes, non les claims de rivière, qui demandent à être travaillées industriellement. Déjà, des machines à pilon pour broyer le quartz étaient établies sur les gisements montagneux du Klondike, et y fonctionnaient comme dans les autres contrées minières du Canada et de la Colombie anglaise.
Pour la réalisation de ce projet, Ben Raddle n’aurait pu trouver un concours plus précieux que celui du contre-maître Lorique. Il n’y avait qu’à laisser faire cet homme, très expérimenté, très entendu en ce genre de travaux, et très capable, d’ailleurs, d’appliquer les perfectionnements que lui proposerait l’ingénieur.
Il convenait, en tous cas, de se hâter. Une trop longue interruption dans l’exploitation du claim 129 aurait motivé des plaintes de la part de l’Administration. Très avide des taxes qu’elle prélève sur le rendement des placers, elle prononce volontiers la déchéance des concessions abandonnées pendant une période de temps relativement assez brève au cours de la bonne saison.
Le contre-maître éprouva plus de difficultés qu’il ne l’imaginait à recruter un personnel. De nouveaux gisements, signalés dans la partie du district que dominent les Dômes, avaient attiré les mineurs, car la main-d’œuvre promettait d’y être chère. Assurément, les caravanes ne cessaient d’arriver à Dawson City, la traversée des lacs et la descente du Yukon étant plus faciles depuis la débâcle. Mais les bras des travailleurs étaient réclamés de tous les côtés, à cette époque où l’emploi des machines n’était pas encore généralisé.
Tandis que Lorique s’efforçait de réunir un nombre suffisant de travailleurs, Ben Raddle s’empressa de tenir la promesse faite à Jane Edgerton. Sans plus attendre, Summy Skim et lui franchirent la colline séparant leur propriété de celle de leur jeune voisine.
La singulière division du claim en deux étages, le supérieur en amont, l’inférieur en aval, frappa tout de suite l’ingénieur. Après s’être avancé jusqu’au bord du creek et avoir soigneusement examiné la disposition des rives, il formula nettement son avis:
«Personne ne pourrait évaluer, mademoiselle, dit-il à Jane Edgerton, la valeur réelle de votre claim. Par contre, ce que je puis, en tous cas, affirmer avec certitude, c’est que vous avez fait fausse route en cherchant à en exploiter l’étage inférieur.
– Pourquoi cela? objecta Jane. Mon choix n’était-il pas dicté par l’emplacement des puits?
– C’est précisément la présence des puits, répliqua Ben Raddle, qui aurait dû vous en écarter. N’est-il pas évident, en effet, que si, dans une région sillonnée par autant de mineurs, ces puits ont été creusés, puis abandonnés, c’est que leur rendement a toujours été nul? Pourquoi réussiriez-vous où les autres ont échoué?
– C’est vrai, reconnut Jane frappée de la justesse de l’observation.
– Il y a un autre argument, poursuivit Ben Raddle. Mais, pour que vous en sentiez toute la force, il faut que vous ayez une idée nette de la manière dont s’est formée la couche aurifère que nous exploitons l’un et l’autre. Cette couche n’est autre chose qu’un dépôt abandonné par les eaux du Forty Miles Creek, à une époque très reculée où il n’était pas contenu entre ses rives actuelles. La rivière plus large recouvrait alors, comme le claim 129 et comme tous les autres claims du voisinage, l’endroit même où nous nous trouvons, et le ravin au bas duquel vous avez fondé votre exploitation formait une sorte de golfe dans lequel le courant, dévié par la colline qui sépare nos propriétés, venait s’engouffrer avec une certaine violence. Bien entendu, l’eau devait d’abord traverser l’étage supérieur, puisque celui-ci est en amont, puis, du haut de la barrière de rochers, elle tombait en cascade sur l’étage inférieur pour reprendre ensuite son cours. Cette barrière de rochers constituait forcément un obstacle contre lequel l’eau se brisait et tourbillonnait. Il est donc infiniment probable qu’avant de le franchir, elle avait abandonné en deçà de cet obstacle tous les corps lourds, et notamment les parcelles d’or, qu’elle pouvait tenir en suspension. La cuvette formée par la barrière de rochers s’est évidemment remplie peu à peu du dépôt de ces corps lourds, et un jour est arrivé où l’or aurait pu commencer à se déverser sur l’étage inférieur, mais il est à supposer que, juste à ce moment, une convulsion du sol a fait ébouler la masse de pierres qui recouvre et cache la couche sablonneuse que je prévois exister, et que le creek, rejeté vers le Nord par cet éboulement, a dû renoncer à franchir la rive telle que nous la voyons aujourd’hui.
Summy Skim ne cachait pas son admiration.
– Lumineux! s’écria-t-il. Tu es un rude savant, Ben!
– N’allons pas si vite, répondit Ben Raddle. Après tout, cène sont là que des hypothèses. Je ne crois pas me tromper, cependant, en affirmant que, si le claim 127 bis contient de l’or, ce ne peut être que sous l’amoncellement des blocs qui recouvrent sa moitié supérieure.
– Allons-y voir,» conclut Jane avec sa décision accoutumée.
Les deux cousins et leur compagne remontèrent le ravin pendant environ deux cents mètres, puis, parvenus au point où la barrière de rocs sortait insensiblement du thalweg, s’engagèrent sur l’étage supérieur en revenant vers le creek. La marche était extrêmement difficile au milieu de l’éboulis de blocs parfois énormes qui le recouvrait, et il fallut près d’une heure aux excursionnistes pour arriver à la rivière.
Nulle part, malgré la plus patiente recherche, Ben Raddle ne put découvrir la moindre parcelle de sable. Ce n’était partout qu’un chaos de pierres et de rochers, dans l’intervalle desquels on discernait encore d’autres roches plus profondément encaissées.
«Il sera malaisé de prouver expérimentalement ma théorie, fit observer Ben Raddle en atteignant le bord taillé à pic comme une falaise au-dessus du courant.
– Moins que tu ne crois, peut-être, répondit Summy, qui, à quelques mètres de là, semblait avoir fait une découverte intéressante. Voici du sable, Ben.
Ben Raddle rejoignit son cousin. Un carré de sable, grand à peine comme un mouchoir de poche, apparaissait en effet entre deux roches.
– Et du sable magnifique! s’écria Ben après un instant d’examen. C’est miracle que personne ne l’ait trouvé avant nous. Regarde sa coloration, Summy; regardez, mademoiselle Jane. Je parie cent contre un que ce sablé-là donne du cinquante dollars au plat!
Il n’y avait aucun moyen de vérifier sur place l’affirmation de l’ingénieur. Hâtivement, on remplit poches et chapeaux du précieux dépôt, et l’on refit en sens inverse le chemin parcouru.
Dès que l’on fut revenu près du creek, le sable lavé abandonna son métal, et Ben Raddle eut la satisfaction de constater que son évaluation avait été trop modeste de moitié. Le rendement ne pouvait être estimé à moins de cent dollars au plat.
– Cent dollars! s’écrièrent Jane et Summy émerveillés.
– Au bas mot, affirma catégoriquement Ben Raddle.
– Mais alors… ma fortune est faite! balbutia Jane tout de même un peu émue malgré son imperturbable sang-froid.
– Ne nous emballons pas, dit Ben Raddle, ne nous emballons pas… Certes, je suis d’avis que cette partie de votre claim doit contenir des pépites pour une somme colossale, mais, outre que la richesse de cette petite poche peut n’être qu’un simple accident, il y a lieu de tenir compte des frais énormes que nécessitera le déblaiement du sol. Il vous faudra du personnel, de l’outillage… La dynamite ne sera pas de trop pour vous débarrasser de cet amoncellement de rochers.
– Aujourd’hui même nous nous mettrons à l’œuvre, dit Jane avec énergie. Nous tâcherons, Patrick et moi, de déblayer un petit coin sans l’aide de personne. Ce que nous y trouverons me permettra d’embaucher le personnel et d’acheter le matériel nécessaire, de manière à activer le travail.
– C’est judicieusement penser, approuva Ben Raddle, et il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance…
– Et à accepter, ainsi que M. Summy, mes bien vifs remercîments, ajouta Jane. Sans vous, j’allais me décider à franchir la frontière, à m’enfoncer dans l’Alaska, et nul ne saurait dire…
– Puisque je suis votre associé, interrompit Ben Raddle un peu plus froidement, il était de mon intérêt, miss Edgerton, de vous aider à trouver une meilleure solution et de diminuer dans la mesure du possible les risques courus par le capital que vous représentez.
– C’est juste, reconnut Jane d’un air satisfait.
Summy Skim interrompit le dialogue qui lui portait visiblement sur les nerfs.
– Quels damnés gens d’affaires vous faites tous les deux! Vous êtes étonnants, ma parole!.. Moi qui ne suis pas «associé», ça ne m’empêche pas d’être rudement content!»
Laissant Jane Edgerton commencer sa nouvelle exploitation, les deux cousins regagnèrent le claim 129, où apparaissaient déjà quelques ouvriers. Vers la fin de la journée, Lorique était parvenu à en embaucher une trentaine à des salaires très élevés qui dépassaient souvent dix dollars par jour.
Tels étaient, d’ailleurs, les prix qui avaient cours alors dans la région de la Bonanza. Nombre d’ouvriers se faisaient de soixante-quinze à quatre-vingts francs par jour, et beaucoup d’entre eux s’enrichissaient, car ils ne dépensaient pas cet argent aussi facilement qu’ils le gagnaient.
Qu’on ne s’étonne pas de cette élévation des salaires. Sur les gisements du Sookum, par exemple, un ouvrier recueillait jusqu’à cent dollars par heure. En réalité, il ne prélevait pour lui-même que la centième partie de son gain.
Il a été dit que le matériel du 129 était des plus rudimentaires: des plats et des écuelles, voilà tout. Mais, si Josias Lacoste n’avait pas cru devoir compléter cet outillage par trop primitif, ce qu’il n’avait pas fait, son neveu voulut le faire. Avec le concours du contre-maître, et en y mettant un bon prix, deux «rockers» furent ajoutés au matériel du 129.
Le rocker est tout simplement une boîte longue de trois pieds, large de deux, une sorte de bière montée sur bascule. A l’intérieur est placé un sas muni d’un carré de laine, qui retient les grains d’or en laissant passer le sable. A l’extrémité inférieure de cet appareil, auquel sa bascule permet d’imprimer des secousses régulières, une certaine quantité de mercure s’amalgame au métal, quand la finesse de celui-ci empêche qu’il soit retenu à la main.
Plutôt qu’un rocker, Ben Raddle aurait désiré établir un sluice, et, n’ayant pu s’en procurer un, il songeait à le construire. C’est un conduit en bois que sillonnent, de six pouces en six pouces, des rainures transversales. Lorsqu’on y lance un courant de boue liquide, la terre et le quartz sont entraînés, tandis que les rainures retiennent l’or en raison de son poids spécifique.
Ces deux procédés, assez efficaces, donnent de bons résultats, mais ils exigent l’installation d’une pompe pour élever l’eau jusqu’à l’extrémité supérieure du sluice ou du rocker, ce qui augmente notablement le prix de l’appareil. Lorsqu’il s’agit de claims de montagnes, on peut quelquefois utiliser des chutes naturelles, mais, à la surface des claims de rivières, il faut nécessairement recourir à un moyen mécanique qui nécessite une assez forte dépense.
L’exploitation du 129 fut donc recommencée dans des conditions meilleures.
Tout en philosophant à sa manière, Summy Skim ne se lassait pas d’observer avec quelle ardeur, quelle passion, Ben Raddle se livrait à ce travail.
«Décidément, se disait-il, Ben n’a point échappé à l’épidémie régnante, et fasse Dieu que je ne sois pas pris à mon tour! Je crains bien que l’on n’en guérisse pas, même après fortune faite, et qu’il ne suffise pas d’avoir assez d’or!.. Non! il faut en avoir trop, et peut-être trop n’est-il pas encore assez!»
Les propriétaires du 129 n’en étaient pas là, à beaucoup près. Que ce gisement fût riche si l’on en voulait croire le contre-maître, soit! En tout cas, il ne livrait pas généreusement ses richesses. Il y avait des difficultés pour atteindre la couche aurifère qui courait à travers le sol en suivant le cours du Forty Miles. Ben Raddle dut reconnaître que les puits n’avaient pas une profondeur suffisante et qu’il fallait les forer plus avant. Grosse besogne, à cette époque de l’année, où la gelée ne produisait plus la solidification des parois.
Mais, en vérité, était-il sage de se lancer dans ces travaux coûteux, et ne valait-il pas mieux les laisser aux syndicats ou aux particuliers qui se rendraient acquéreurs du claim? Ben Raddle ne devait-il pas se borner au rendement des plats et du rocker?
Il est vrai que les plats atteignaient à peine un quart de dollar. Au prix où l’on payait le personnel, le profit était mince, et l’on pouvait se demander si les prévisions du contre-maître reposaient sur des bases sérieuses.
Pendant le mois de juin, le temps fut assez beau. Plusieurs orages éclatèrent, très violents parfois, mais passèrent vite. Les travaux interrompus étaient aussitôt repris le long du Forty Miles Creek.
Dans les premiers jours de juillet, tout ce que les propriétaires du claim 129 purent faire, ce fut d’envoyer à Dawson une somme de trois mille dollars qui fut déposée au crédit de leur compte dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.
«J’en mettrais de ma poche, si elle n’était pas vide, disait Summy Skim, pour leur envoyer davantage, afin qu’ils regrettent d’avoir laissé échapper le claim 129… Mais trois mille dollars!.. Ils vont rire de nous.
– Patience, Summy, patience! répondait Ben Raddle. Ça viendra.»
En tout cas, pour que ça vienne, comme disait l’ingénieur, il fallait agir vite. En juillet, la belle saison n’a plus que deux mois à courir. Le soleil, qui se couche à dix heures et demie, reparaît avant une heure du matin au-dessus de l’horizon. Et encore, entre son lever et son coucher, règne-t-il un crépuscule qui laisse à peine voir les constellations circumpolaires. Avec une seconde équipe remplaçant la première, les prospecteurs auraient pu continuer le travail. C’est ainsi qu’on procédait sur les placers situés au delà de la frontière, sur le territoire de l’Alaska, où les Américains déployaient une incroyable activité.
Au grand regret de Ben Raddle, il était impossible de les imiter. Lorique, malgré ses recherches, n’avait pu réunir plus de quarante travailleurs.
Sur le claim 127 bis, Jane Edgerton se heurtait à une difficulté semblable. Force lui était de se contenter d’une dizaine d’ouvriers. A n’importe quel prix, impossible d’en trouver davantage.
Tous les soirs, Summy Skim et Ben Raddle étaient tenus au courant du résultat de ses efforts. Sans se maintenir au niveau de la première expérience, la teneur du claim était encourageante. Le rendement moyen des plats s’élevait à quatre dollars et les plats de dix dollars n’étaient pas rares. Dix ouvriers habiles auraient dû suffire, dans ces conditions, pour assurer un bénéfice de plusieurs centaines de mille francs en fin de saison.
Malheureusement, les ouvriers de Jane Edgerton étaient presque tous occupés au déblaiement du terrain, et, malgré le dévouement et la force prodigieuse de Patrick, ce travail avançait lentement. Une plus grande surface de sable apparaissait cependant peu à peu, à mesure que les rochers étaient précipités à l’étage inférieur, et l’on pouvait prévoir que, vers le milieu du mois de juillet, le claim 127 bis commencerait à donner à sa propriétaire de sérieux profits.
Les perspectives étaient moins riantes sur le claim 129, en dépit de l’activité déployée par Ben Raddle.
On ne s’étonnera pas, étant donné son tempérament, qu’il voulût parfois prendre directement part à la besogne. Il ne dédaignait point de se joindre à ses ouvriers, tout en les surveillant, et, le plat à la main, de laver les boues du 129. Souvent aussi, il manœuvrait lui-même les rockers, tandis que Summy le considérait d’un air narquois. Celui-ci, du moins, gardait tout son calme, et c’est en vain que son cousin s’efforçait de lui communiquer un peu de sa passion.
vol_34.jpg (156447 bytes)
«Eh bien, Summy, tu n’essaies pas? disait-il.
– Non, répondait invariablement Summy Skim, je n’ai pas la vocation.
– Ce n’est pas difficile, pourtant. Un plat qu’on agite, dont on délaie le gravier, et au fond duquel restent les parcelles d’or!
– En effet, Ben. Mais, que veux-tu, ce métier ne me plaît pas. Non, quand bien même on me paierait deux dollars l’heure!
– Je suis sûr que tu aurais la main heureuse! soupirait Ben Raddle avec une expression de regret.
Un jour, pourtant, Summy Skim se laissa fléchir. Docilement, il prit le plat, y versa de la terre qui venait d’être extraite de l’un des puits, et, après avoir transformé cette terre en vase liquide, il l’écoula peu à peu.
Pas la moindre trace de ce métal que Summy Skim ne cessait de maudire!
– Bredouille! dit-il. Pas même de quoi me payer une pipe de tabac!»
Summy était plus heureux à la chasse. Bien que le hasard de la poursuite l’amenât presque tous les jours – comme s’il l’eût fait exprès! – jusqu’au claim 127 bis, où il perdait un temps précieux, en attendant que Jane Edgerton cessât le travail, il revenait en général le carnier abondamment garni. Que ce persistant succès fût dû à ses talents de chasseur, il n’y avait pas lieu d’en douter, mais l’abondance du gibier de poil et de plume dans les plaines et dans les gorges voisines y était aussi pour quelque chose. A défaut d’orignals, dont il n’avait pu réussir à apercevoir un seul échantillon, les caribous se rencontraient fréquemment dans les bois. Quant aux bécassines, aux perdrix de neige, aux canards, ils pullulaient à la surface des marécages des deux côtés du Forty Miles Creek. Summy Skim se consolait donc de son séjour prolongé au Klondike, non sans regrettée, la giboyeuse campagne de Green Valley.
Pendant la première quinzaine de juillet, le lavage donna de meilleurs résultats. Le contre-maître était enfin tombé sur la véritable couche aurifère qui devenait plus riche en se rapprochant de la frontière. Les plats et les rockers produisaient une somme importante en grains d’or. Bien qu’aucune pépite de grande valeur n’eût été recueillie, le rendement de cette quinzaine ne fut pas inférieur à trente-sept mille francs. Voilà qui justifiait les dires de Lorique et qui devait surexciter l’ambition de Ben Raddle.
Par les rumeurs circulant entre les ouvriers, on savait, sur le claim 129, qu’une amélioration identique était constatée sur le claim 131 du Texien Hunter, à mesure que l’exploitation gagnait vers l’Est. Nul doute, d’après l’enrichissement graduel de la couche aurifère dans les deux sens, qu’il n’y eût une poche, une bonanza, aux environs de la frontière, et peut-être à la frontière même.
Excités par cette perspective, les ouvriers de Hunter et de Malone et le personnel des deux Canadiens s’avançaient l’un vers l’autre. Le jour ne tarderait pas où ils se rencontreraient sur le tracé actuel de la frontière contestée par les deux États.
Les recrues des Texiens – une trentaine d’hommes – étaient tous d’origine américaine. Il eût été difficile de réunir plus déplorable troupe d’aventuriers. De mines peu rassurantes, sortes de sauvages, violents, brutaux et querelleurs, ils étaient bien dignes, en un mot, de leurs maîtres si désavantageusement connus dans la région du Klondike.
En général, d’ailleurs, une certaine différence existe entre les Américains et les Canadiens employés sur les gisements. Ceux-ci se montrent d’ordinaire plus dociles, plus tranquilles, plus disciplinés. Aussi les syndicats leur donnent-ils d’ordinaire la préférence. Les sociétés américaines, toutefois, recherchent plutôt leurs compatriotes, malgré leur violence, leur tendance à la rébellion, leur emportement dans ces rixes presque quotidiennes provoquées par les liqueurs fortes, qui font d’immenses ravages dans les régions aurifères. Il est rare qu’un jour s’écoule sans que la police ait à intervenir sur un claim ou sur un autre. Coups de poignard et coups de revolver s’échangent, et parfois il y a mort d’homme. Quant aux blessés, il faut les diriger sur l’hôpital de Dawson City, déjà encombré des malades que les épidémies permanentes y envoient sans cesse.
Pendant la troisième semaine de juillet, l’exploitation continua d’être fructueuse, sans que ni Ben Raddle, ni Lorique, ni leurs hommes eussent jamais recueilli une pépite de valeur. Mais enfin les profits étaient très supérieurs aux dépenses, et, le 20 juillet, un nouvel envoi de douze mille dollars put être fait, au crédit de MM. Summy Skim et Ben Raddle, dans les caisses de l’American Trading and Transportation Company.
Summy Skim se frottait les mains.
«C’est M. William Broll, dit-il, qui va faire une tête!»
Il n’était pas douteux désormais, en effet, que les bénéfices de la campagne ne s’élevassent à beaucoup plus de cent mille francs. Il y aurait donc lieu de tenir haut le prix du 129, lorsque les acquéreurs se présenteraient.
Sur le claim 127 bis, les événements prenaient également une tournure favorable. Jane Edgerton, une faible partie de son terrain déblayée, arrivait enfin à la période de rendement. Déjà, plus de trois mille dollars de poudre d’or lui appartenant étaient mis en réserve dans la maisonnette des deux cousins, en attendant le prochain envoi à Dawson. Selon toute probabilité, elle aurait, en fin de saison, retiré de son claim une cinquantaine de mille francs, malgré les difficultés et les lenteurs du début.
Vers la fin de juillet, Summy Skim fit une proposition non dénuée de quelque apparence de raison:
«Je ne vois pas pourquoi, dit-il, on serait obligé de rester ici, et pourquoi mademoiselle Jane et nous, nous ne vendrions pas nos claims?
– Parce que, répondit Ben Raddle, cette opération ne peut se faire à de bons prix avant la rectification de la frontière.
– Eh! riposta Summy, que le diable emporte le cent quarante et unième méridien! Une vente peut se faire par correspondance, par intermédiaire, à Montréal, dans l’étude de maître Snubbin, aussi bien qu’à Dawson City.
– Non dans des conditions aussi favorables, répliqua Ben Raddle.
– Pourquoi? puisque nous sommes maintenant fixés, mademoiselle Jane et nous, sur la valeur de nos claims?
– Dans un mois ou six semaines, nous le serons bien davantage, déclara l’ingénieur, et ce n’est plus quarante mille dollars qu’on nous offrira du 129, ce sera quatre-vingt mille, cent mille dollars!
– Que ferons-nous de tout cela? s’écria Summy Skim.
– Bon usage, sois-en sûr, affirma Ben Raddle. Ne vois-tu donc pas que la couche devient de plus en plue riche à mesure qu’on avance vers l’Ouest?
– Oui, mais, à force d’avancer, on finira par arriver au 131, fît observer Summy Skim, et, lorsque nos hommes se trouveront en contact avec ceux de ce délicieux Hunter, je ne sais trop ce qui se passera.»
En effet, il y avait lieu de redouter qu’une lutte s’engageât alors entre les deux personnels qui se rapprochaient chaque jour de la limite mitoyenne des deux placers. Déjà même des injures avaient été échangées, et de violentes menaces se faisaient parfois entendre. Lorique avait eu maille à partir avec le contre-maître américain, sorte d’athlète brutal et grossier, et l’on pouvait craindre que ces injures ne dégénérassent en voies de fait, lorsque Hunter et Malone seraient de retour. Plus d’une pierre avait été lancée d’un claim à l’autre… non pas, toutefois, sans qu’on se fût assuré qu’elles étaient veuves de la moindre parcelle d’or.
Dans ces circonstances, Lorique, secondé par Ben Raddle, faisait tout ce qu’il pouvait pour retenir ses ouvriers. Au contraire, le contre-maître américain ne cessait d’exciter les siens, et ne laissait échapper aucune occasion de chercher querelle à Lorique.
La prospection donnait, d’ailleurs, de moins bons résultats en territoire américain, et, pour le moment du moins, le 131 ne valait pas le 129; il semblait même que l’enrichissement de la couche aurifère manifestait une tendance à se détourner vers le Sud en s’écartant de la rive du Forty Miles Creek, et l’on pouvait croire que la poche, la bonanza poursuivie serait trouvée en territoire canadien.
Le 27 juillet, les deux équipes n’étaient plus qu’à dix mètres l’une de l’autre. Quinze jours ne s’écouleraient pas avant qu’elles se fussent rejointes sur la ligne séparative. Summy Ski m n’avait donc pas tort de prévoir et de craindre quelque collision.
Or, précisément à la date du 27 juillet, un incident vint aggraver singulièrement la situation.
Hunter et Malone étaient reparus sur le claim 131.
Chapitre XV
La nuit du 5 au 6 août.
e territoire du Klondike n’est pas le seul à posséder des régions aurifères. Il en existe d’autres sur la vaste étendue de l’Amérique du Nord-Ouest comprise entre l’océan Glacial et le Pacifique, et très probablement de nouveaux gisements ne tarderont pas à être découverts. La nature s’est montrée prodigue de trésors minéraux envers ces contrées auxquelles elle refuse les richesses agricoles.
Les placers qui appartiennent au territoire de l’Alaska sont plus particulièrement situés à l’intérieur de cette large courbe que le Yukon décrit entre le Klondike et Saint-Michel et dont la convexité est tangente au cercle polaire.
L’une de ces régions avoisine Circle City, bourgade établie à trois cent soixante-dix kilomètres en aval de Dawson City. C’est près de là que prend sa source Birch Creek, affluent qui se jette dans le Yukon, à peu de distance du Fort du même nom, fondé sur le cercle polaire, au point le plus septentrional de la courbe du grand fleuve.
A la fin de la dernière campagne, le bruit s’était répandu que les gisements de Circle City valaient ceux de la Bonanza. Il n’en fallait pas tant pour y attirer la foule des mineurs.
Sur la foi de ces rumeurs, Hunter et Malone, après avoir remis le 131 en exploitation, avaient pris passage sur un des steam-boats qui font les escales du Yukon, et, débarqués à Circle City, ils avaient visité la région arrosée par le Birch Creek. Sans doute ils n’avaient pas jugé profitable d’y séjourner toute la saison, puisqu’ils revenaient au claim 131.
La preuve, d’ailleurs, que le résultat de leur voyage avait dû être nul, c’est que les deux Texiens s’étaient arrêtés au Forty Miles et prenaient leurs dispositions pour y rester jusqu’à la fin de la campagne. S’ils eussent fait ample récolte de pépites et de poudre d’or sur les gisements du Birch Creek, ils auraient eu hâte de gagner Dawson City, où les maisons de jeu et les casinos leur offraient tant d’occasions de dissiper leurs gains.
«Ce n’est pas la présence de Hunter qui ramènera la tranquillité sur les claims de la frontière et plus particulièrement sur ceux du Forty Miles, dit Lorique aux deux cousins, en apprenant le retour des propriétaires du claim 131.
– Nous nous tiendrons sur nos gardes, répliqua Ben Raddle.
– Ce sera raisonnable, messieurs, déclara le contre-maître et je recommanderai la prudence à nos hommes.
– N’y aurait-il pas lieu d’informer la police du retour de ces deux coquins? demanda Ben Raddle.
– Elle doit l’être déjà, répondit Lorique. Au surplus, nous enverrons un exprès à Fort Cudahy afin de prévenir toute agression.
– By God! s’écria Summy Skim, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, vous me permettrez de vous dire que vous êtes bien pusillanimes. S’il prend fantaisie à cet individu de se livrer à ses violences habituelles, il trouvera quelqu’un pour lui répondre.
– Soit! accorda Ben Raddle. Mais à quoi bon, Summy, te commettre avec cet homme?
– Nous avons un vieux compte à régler, Ben.
– Il me paraît réglé, et à ton avantage, ce compte-là, objecta Ben Raddle, qui, à aucun prix, ne voulait laisser son cousin s’engager dans quelque mauvaise affaire. Que tu aies pris la défense d’une femme insultée, rien de plus naturel; que tu aies remis ce Hunter à sa place, je l’aurais fait comme toi; mais ici, lorsque c’est tout le personnel d’un claim qui est menacé, cela regarde la police.
– Et si elle n’y est pas? répliqua Summy Skim, qui n’entendait pas céder.
– Si elle n’y est pas, monsieur Skim, dit le contre-maître, nous nous défendrons nous-mêmes, et nos hommes ne reculeront pas, croyez-le.
– Après tout, conclut Ben Raddle, nous ne sommes pas venus ici pour débarrasser le Forty Miles des misérables qui l’infestent, mais pour…
– Pour vendre notre claim, acheva Summy Skim, qui en revenait toujours à ses moutons, et dont la tête commençait à se monter un peu. Dites-moi, Lorique, sait-on ce que devient la commission de rectification?
– On dit qu’elle est tout à fait dans le Sud, répondit le contremaître, au pied du mont Elie.
– C’est-à-dire trop loin pour qu’on aille la relancer?
– Beaucoup trop loin. Et à moins de repasser par Skagway…
– Maudit pays! s’écria Summy Skim.
– Tiens, Summy, suggéra Ben Raddle en frappant sur l’épaule de son cousin, tu as besoin de te calmer. Va en chasse, emmène Neluto qui ne demande pas mieux, et rapportez-nous ce soir quelque gibier de choix. Pendant ce temps, nous secouerons nos rockers et tâcherons de faire bonne besogne.
– Qui sait? insinua le contre-maître. Pourquoi ne nous arriverait-il pas ce qui est arrivé en octobre 1897 au colonel Earvay à Cripple Creek?
– Que lui est-il arrivé à votre colonel? demanda Summy Skim.
– De trouver dans son claim, à une profondeur de sept pieds seulement, un lingot d’or valant cent mille dollars.
– Peuh! fit Summy Skim d’un ton dédaigneux.
– Prends ton fusil, Summy, dit Ben Raddle. Va chasser jusqu’au soir, et défie-toi des ours!»
Summy Skim n’avait rien de mieux à faire. Neluto et lui remontèrent le ravin, et, un quart d’heure plus tard, on entendait retentir leurs premiers coups de feu.
Quant à Ben Raddle, il reprit son travail, non sans avoir recommandé à ses ouvriers de mépriser les provocations qui pourraient leur venir du 131. Ce jour-là, du reste, il ne se produisit aucun incident qui fût de nature à mettre aux prises le personnel des deux claims.
En l’absence de Summy Skim qui ne se serait peut-être pas contenu, Ben Raddle eut l’occasion d’apercevoir Hunter et Malone. En attendant qu’elle fût ou non déplacée, la ligne de frontière suivait le thalweg du ravin, en descendant vers le Sud. La maisonnette qu’occupaient les deux Texiens faisait le pendant de l’habitation de Lorique, au pied du versant opposé. Aussi, de sa chambre, Ben Raddle put-il observer Hunter et son compagnon, pendant qu’ils parcouraient le claim 131. Sans paraître s’occuper de ce qui se passait chez ses voisins, mais sans chercher non plus à se cacher, il resta appuyé sur la barre de la fenêtre, au rez-de-chaussée de la maisonnette.
Hunter et Malone s’avancèrent jusqu’au poteau limite. Ils causaient avec animation. Après avoir dirigé leurs regards vers le creek et observé les exploitations de l’autre rive, ils firent quelques pas du côté du ravin. Qu’ils fussent de la plus méchante humeur, ce n’était pas douteux, le rendement du 131 étant des plus médiocres depuis le commencement de la campagne, alors que les dernières semaines avaient valu au claim mitoyen des bénéfices très importants.
Hunter et Malone continuèrent à remonter vers le ravin et s’arrêtèrent à peu près à la hauteur de l’habitation. De là, ils aperçurent Ben Raddle qui ne sembla pas leur prêter attention. Celui-ci pourtant s’apercevait bien qu’ils le désignaient de la main, et comprenait que leurs gestes violents, leurs voix furieuses cherchaient à le provoquer. Très sagement, il n’y prit pas garde, et, lorsque les deux Texiens se furent retirés, il rejoignit Lorique qui manœuvrait le rocker. «Vous les avez vus, monsieur Raddle? dit alors celui-ci.
– Oui, Lorique, répondit Ben Raddle, mais leurs provocations ne me feront pas sortir de ma réserve.
– Monsieur Skim ne parait pas d’humeur si endurante…
– Il faudra bien qu’il se calme, déclara Ben Raddle. Nous ne devons même pas avoir l’air de connaître ces gens-là.»
Les jours suivants s’écoulèrent sans incidents. Summy Skim – et son cousin l’y poussait – partait dès le matin pour la chasse avec l’Indien, et ne revenait que tard dans l’après-midi. Il était toutefois de plus en plus difficile d’empêcher les ouvriers américains et canadiens de se trouver en contact. Leurs travaux les rapprochaient chaque jour des poteaux, à la limite des deux claims. Le moment allait arriver où, pour employer une locution du contre-maître, «ils seraient pic à pic et pioche à pioche». La moindre contestation pourrait alors engendrer une discussion, la discussion un conflit, et le conflit une rixe, qui dégénérerait bientôt en bataille. Lorsque les hommes seraient lancés les uns contre les autres, qui serait capable de les arrêter? Hunter et Malone n’essaieraient-ils pas de provoquer des troubles dans les autres claims américains de la frontière? Avec de tels aventuriers, tout était à craindre. La police de Fort Cudahy serait dans ce cas impuissante à rétablir l’ordre.
Pendant quarante-huit heures, les deux Texiens ne se montrèrent pas. Peut-être précisément étaient-ils en train de parcourir les placers du Forty Miles Creek situés en territoire alaskien. Si, en leur absence, il se produisit bien quelques altercations entre les ouvriers, cela n’alla pas plus loin.
Les trois jours suivants, Summy ne put, à cause du mauvais temps, se livrer à son plaisir favori. La pluie tombait parfois à torrents, et force était de rester à l’abri dans la maisonnette. Le lavage des sables devenait très difficile dans ces conditions: les puits se remplissaient jusqu’à l’orifice, et leur trop-plein s’écoulait à la surface du claim couvert d’une boue épaisse où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux.
On profita de ces loisirs forcés pour peser et mettre en sacs la poudre d’or recueillie. Le rendement du 129 avait un peu baissé au cours des quinze derniers jours. La prochaine expédition à Dawson ne serait cependant pas inférieure à dix mille dollars.
L’exploitation de Jane Edgerton s’améliorait au contraire peu à peu. Chaque jour donnait un profit plus grand que celui de la veille, et elle put joindre près de douze mille dollars lui appartenant aux dix mille dollars des deux cousins.
Le travail ne fut repris que le 3 août dans l’après-midi. Après une matinée pluvieuse, le ciel se rasséréna sous l’influence du vent de Sud-Est. Mais on devait s’attendre à des orages qui, à cette époque de l’année, sont terribles et occasionnent parfois de véritables désastres.
Les deux Texiens revinrent ce jour-là de leur expédition. Ils s’enfermèrent aussitôt dans leur maison et ne se montrèrent pas de toute la matinée du 4 août.
Quant à Summy Skim, il profita de l’éclaircie pour se remettre en chasse. Quelques ours venaient d’être signalés en aval, et il ne désirait rien tant que se rencontrer avec un de ces redoutables plantigrades. Il n’en serait pas à son coup d’essai d’ailleurs. Plus d’un étaient déjà tombés sous ses balles dans les forêts de Green Valley.
Au cours de cette journée, Lorique eut un heureux coup de pioche. En creusant un trou presque à la limite du claim, il découvrit une pépite dont la valeur ne devait pas être inférieure à quatre cents dollars, soit deux mille francs en monnaie française. Le contre-maître ne put contenir sa joie et, à pleins poumons, il appela ses compagnons.
Les ouvriers et Ben Raddle accoururent, et tous poussèrent des acclamations en voyant une pépite grosse comme une noix enchâssée dans un fragment de quartz.
Au 131, on comprit sans peine la cause de ces cris. De là, une explosion de colère jalouse, en somme justifiée, puisque, depuis quelque temps, les ouvriers américains n’avaient pu trouver un gîte rémunérateur, et que leur exploitation devenait de plus en plus onéreuse.
Une voix se fit alors entendre, la voix de Hunter:
«Il n’y en a donc que pour ces chiens des prairies du Far West! criait-il, furieux.
C’est ainsi qu’il qualifiait les Canadiens.
Ben Raddle avait entendu l’insulte.
Faisant un effort sur lui-même, il se contenta de tourner le dos au grossier personnage, en haussant les épaules en signe de dédain.
«Hé! fît alors le Texien, c’est pour vous que je parle, monsieur de Montréal.
Ben Raddle se contraignit à garder le silence.
«Je ne sais ce qui me retient!..» reprit Hunter.
vol_35.jpg (128407 bytes)
Il allait franchir la limite et se jeter sur Ben Raddle. Malone l’arrêta. Mais les ouvriers des deux placers, massés de part et d’autre de la frontière, se menaçaient de la voix et du geste, et il était évident que l’ouverture des hostilités ne pourrait plus être retardée bien longtemps.
Le soir, lorsque Summy Skim rentra, tout heureux d’avoir abattu un ours, non sans quelque danger, il raconta en détail son exploit cynégétique. Ben Raddle ne voulut point lui parler de l’incident de la journée, et, après souper, tous deux regagnèrent leur chambre où Summy Skim dormit le réconfortant sommeil du chasseur.
Y avait-il lieu de craindre que l’affaire n’eût des suites? Hunter et Malone chercheraient-ils de nouveau querelle à Ben Raddle et pousseraient-ils leurs hommes contre ceux du 129? C’était probable, car le lendemain pics et pioches allaient se rencontrer sur la limite des deux claims.
Or précisément, au grand ennui de son cousin, Summy Skim ne partit pas pour la chasse ce jour-là. Le temps était lourd; de gros nuages se levaient dans le Sud-Est. La journée ne se passerait pas sans orage, et mieux valait ne point se laisser surprendre loin de l’habitation.
Toute la matinée fut employée au lavage, tandis qu’une équipe, sous la direction de Lorique, poursuivait la fouille presque sur la ligne de démarcation des deux propriétés.
Jusqu’au milieu du jour il ne survint aucune complication. Quelques propos assez malsonnants, il est vrai, tenus par les Américains, amenèrent des ripostes plus ou moins vives de la part des Canadiens. Mais tout se borna à des paroles et les contre-maîtres n’eurent point à intervenir.
Par malheur, les choses ne se passèrent pas aussi bien à la reprise du travail dans l’après-midi. Hunter et Malone allaient et venaient sur leur placer, tandis que Summy Skim, en compagnie de Ben Raddle, en faisait autant sur le sien.
«Tiens, dit Summy Skim à Ben Raddle, ils sont donc de retour, ces chenapans?.. Je ne les avais pas encore vus… Et toi, Ben?
– Si… hier, répondit évasivement Ben Raddle. Fais comme moi. Ne t’occupe pas d’eux.
– C’est qu’ils nous regardent d’une façon qui ne me plaît guère…
– N’y fais pas attention, Summy.»
Les Texiens s’étaient rapprochés. Toutefois, s’ils étaient prodigues de regards insultants à l’adresse des deux cousins, ils ne les accompagnaient pas des invectives dont ils étaient coutumiers, ce qui permit à Summy Skim de paraître ignorer leur existence.
Cependant les ouvriers continuaient à travailler sur la limite des deux claims, défrichant le sol, recueillant les boues pour les porter aux sluices et aux rockers. Ils se touchaient pour ainsi dire, et leurs pioches, volontairement ou non, se heurtaient à chaque instant.
Toutefois, personne jusqu’alors n’y avait pris garde, lorsque, vers cinq heures, s’élevèrent de violentes clameurs. Ben et Summy sur le 129, Hunter et Malone de l’autre côté de la frontière, se précipitèrent à la rencontre les uns des autres.
Les deux équipes ne travaillaient plus, et des deux côtés on chantait victoire. La poche, la bonanza était enfin découverte. Depuis quelques instants les sables portés de part et d’autre aux appareils de lavage donnaient des rendements dépassant cent dollars, quand, au fond de l’excavation, on venait de découvrir une pépite, un véritable lingot d’une valeur d’au moins deux mille dollars, sur lequel les deux contre-maîtres, face à face, avaient mis en même temps le pied.
«Elle est à nous! cria Hunter en arrivant tout essoufflé.
– Non! à nous! protesta Lorique conservant sa prise.
– A toi, failli chien?.. Regarde plutôt le poteau. Tu verras si ton pied n’est pas chez moi.
Un coup d’œil sur la ligne déterminée par les deux piquets les plus voisins convainquit Lorique que, dans l’excès de son zèle, il avait réellement franchi la limite, et il allait en soupirant abandonner sa trouvaille, lorsque Ben Raddle intervint.
– Si vous avez passé la frontière, Lorique, dit-il d’une voix calme, c’est qu’elle a été changée pendant la nuit. Tout le monde peut voir que les piquets ne sont plus à l’alignement, et que celui-ci a été reculé de plus d’un mètre vers l’Est.
C’était vrai. La série des poteaux formait, en effet, une ligne brisée, présentant vers l’Est un angle rentrant à la hauteur des deux claims.
– Voleur! rugit Lorique dans la figure de Hunter.
– Voleur toi-même! répliqua celui-ci en bondissant sur le Canadien qui fut renversé par surprise.
Summy Skim se précipita au secours du contre-maître, que le Texien maintenait à terre. Ben Raddle le suivit aussitôt et saisit à la gorge Malone qui accourait. En un instant, Lorique se relevait, délivré, tandis que Hunter roulait sur le sol à son tour.
Ce fut alors une mêlée générale. Les pioches, les pics, maniés par ces mains vigoureuses, se transformaient en armes terribles, je sang n’eût pas tardé à jaillir, et peut-être y aurait-il eu mort d’homme, si une ronde de police n’eût, précisément au même instant, paru sur cette partie du Forty Miles.
Grâce à cette cinquantaine d’hommes résolus, les troubles furent rapidement comprimés.
Ce fut Ben Raddle qui s’adressa le premier à Hunter, que la fureur empêchait de parler.
– De quel droit, lui dit-il, avez-vous voulu nous voler notre bien?
– Ton bien? vociféra Hunter, dans un tutoiement grossier, garde-le, ton bien!.. Tu ne l’auras pas longtemps!
– Essayez de le reprendre, menaça Summy en serrant les poings.
– Oh! quant à toi, hurla Hunter qui écumait littéralement, nous avons un vieux compte à régler tous les deux!
– Quand il vous plaira, dit Summy Skim.
– Quand il me plaira?.. Eh bien!..
Hunter s’interrompit tout à coup. Précédée de Patrick, Jane Edgerton, revenant du travail quotidien, arrivait comme chaque soir sur le claim 129. Intriguée, elle s’approchait à grands pas du groupe bruyant qui gesticulait sur la frontière. Hunter la reconnut sur-le-champ.
– Eh! dit-il en ricanant, tout s’explique! Le vaillant défenseur de femmes travaillait pour son compte!
– Misérable lâche! s’écria Summy indigné.
– Lâche!..
– Oui, lâche! répéta Summy Skim, qui ne se possédait plus, et trop lâche pour rendre raison à un homme.
– Tu le verras! hurla Hunter. Je te retrouverai!
– Quand vous voudrez, répliqua Summy Skim. Dès demain.
– Oui, demain!» dit Hunter.
Repoussés par les hommes de police, qui remirent le piquet à sa place régulière, les mineurs durent rentrer sur leurs placers respectifs. Lorique, du moins, emportait avec lui, en signe de triomphe, la précieuse pépite qui avait allumé la querelle.
«Summy, dit Ben Raddle à son cousin, dès qu’ils eurent regagné leur maisonnette, tu ne peux te battre avec ce coquin.
– Je le ferai cependant, Ben.
– Non, Summy, tu ne le feras pas.
– Je le ferai, te dis-je, et, si je parviens à lui loger une balle dans la tête, ce sera la plus belle chasse de ma vie. Une chasse à la bête puante!
Malgré tous ses efforts, Ben Raddle ne put rien obtenir. De guerre lasse, il appela Jane Edgerton à son secours.
«Mademoiselle Jane!.. dit Summy. Mais, ne serait-ce que pour elle, ce duel serait encore nécessaire. Maintenant que Hunter l’a reconnue, il ne cessera de rôder autour d’elle.
– Je n’ai pas besoin qu’on me protège, monsieur Skim, affirma Jane en raidissant sa petite taille.
– Laissez-moi tranquille, s’écria Summy exaspéré. Je suis assez grand peut-être pour savoir ce que j’ai à faire? Et ce que j’ai à faire maintenant, c’est…
– C’est?..
– C’est de dîner, tout simplement,» déclara Summy Skim en s’asseyant avec une telle énergie que son escabeau fut cassé net en trois morceaux.
Un désastre inattendu allait d’ailleurs rendre impossible ou du moins retarder le dénouement de cette affaire.
Le temps s’était de plus en plus alourdi pendant cette journée. Vers sept heures du soir, l’espace saturé d’électricité fut sillonné d’éclairs, et le tonnerre gronda dans le Sud-Est. L’obscurité due à l’amoncellement des nuages devint même profonde, bien que le soleil fût au-dessus de l’horizon.
Durant l’après-midi déjà, on avait constaté, sur les divers claims du Forty Miles Creek, des symptômes inquiétants: sourdes trépidations courant à travers le sol et accompagnées de grondements prolongés, jets de gaz sulfureux s’échappant parfois des puits. Assurément on pouvait craindre une manifestation des forces plutoniques.
Vers dix heures et demie, tous allaient se coucher dans la maisonnette du claim 129, lorsque de violentes secousses ébranlèrent l’habitation.
«Un tremblement de terre!» s’écria Lorique.
Il avait à peine prononcé ces mots que la maison se renversait brusquement comme si la base lui eût soudain manqué.
Ce ne fut pas sans peine que ses hôtes, heureusement sans blessures, purent se retirer des décombres.
Mais, au dehors, quel spectacle! Le sol du claim disparaissait sous une inondation torrentielle. Une partie du creek avait débordé et s’écoulait à travers les gisements en s’y frayant un nouveau lit.
De tous côtés éclataient des cris de désespoir et de douleur. Les mineurs, surpris dans leurs cabanes, cherchaient à fuir l’inondation qui les gagnait. Des arbres arrachés ou rompus par le pied étaient entraînés avec la rapidité d’un express.
L’inondation gagnait déjà la place où gisait l’habitation abattue. En quelques secondes on eut de l’eau à mi-corps.
«Fuyons!..» s’écria Summy Skim, qui, enlevant Jane Edgerton entre ses bras, l’entraîna sur la pente.
A ce moment, un tronc de bouleau atteignit Ben Raddle dont la jambe fut brisée au-dessous du genou. Lorique, puis Neluto, s’élancèrent à son secours et furent renversés à leur tour. Tous trois allaient périr. Patrick, heureusement, avait vu le péril. Tandis que Summy, revenant à la charge, enlevait son cousin sur ses épaules, le géant saisissait à bout de bras le contre-maître et le pilote, et, ferme comme un roc au milieu des eaux déchaînées, les emportait loin des atteintes du torrent.
En un instant, tous furent hors de danger, sans autre dommage que la fracture de Ben Raddle. On put alors contempler le désastre à la lueur du ciel en feu.
La maison avait disparu, et avec elle les trésors amassés par les deux cousins et par Jane Edgerton. La colline que celle-ci franchissait chaque matin et chaque soir avait changé de forme. Contre elle se brisait en rugissant une énorme masse d’eau qui recouvrait sur une longueur de plus d’un kilomètre la rive droite du Forty Miles Creek de part et d’autre de la frontière.
Comme vingt autres propriétés du voisinage, celles des deux cousins et de Jane Edgerton étaient englouties sous plus de dix mètres d’eau furieuse. C’est en vain que les héritiers de Josias Lacoste avaient fait des milliers de kilomètres pour tirer le meilleur parti du claim 129; leur héritage était disparu à jamais. Il n’y avait plus de claim 129.
seconde partie
vol_36.jpg (110651 bytes)
Chapitre I
Un hiver au Klondike.
n tremblement de terre, très localisé d’ailleurs, venait de bouleverser cette partie du Klondike, comprise entre la frontière et le Yukon, que traverse le cours moyen du Forty Miles Creek.
Le Klondike n’est pas, à vrai dire, exposé à de fréquentes secousses sismiques. Son sol contient cependant des agrégats quartzeux, des roches éruptives, indiquant que les forces plutoniques l’ont travaillé à son origine, et ces forces, endormies seulement, se réveillent parfois avec une violence peu ordinaire. Au surplus, dans toute la région des Montagnes Rocheuses, qui prennent naissance aux approches du cercle polaire arctique, se dressent plusieurs volcans dont la complète extinction n’est pas certaine.
Si l’éventualité des tremblements de terre ou des éruptions est, en général, peu à craindre dans le district, il n’en est pas ainsi des inondations dues aux crues soudaines de ses creeks.
Dawson City n’a pas été épargnée, et le pont qui réunit la ville à Klondike City, son faubourg, a été plus d’une fois emporté.
Cette fois, le territoire du Forty Miles Creek avait subi un double désastre. Le bouleversement complot du sol entraînait la destruction des claims sur une vaste étendue des deux côtés de la frontière. L’inondation était venue par surcroît, et l’eau recouvrait l’emplacement des anciens placers, où toute exploitation serait désormais impossible.
Il eût été difficile, au premier moment, d’apprécier la grandeur du dommage. Une obscurité profonde enveloppait la contrée. Si les maisonnettes, les cabanes, les huttes avaient été détruites, si la plupart des mineurs étaient maintenant sans abri, si le nombre des blessés et des morts, les uns écrasés sous les décombres, les autres noyés, était considérable, on ne l’apprendrait que le lendemain. Que toute cette population d’émigrants répandue sur les placers fût obligée d’abandonner la région, on ne le saurait qu’après avoir constaté l’importance de la catastrophe.
Ce qui paraissait, en tout cas, avoir causé un désastre irréparable, c’était le déversement d’une partie des eaux du Forty Miles Creek sur les gisements de sa rive droite. Sous la poussée des forces souterraines, le fond de son lit avait été soulevé au niveau des deux bords. Il y avait donc lieu de penser que l’inondation n’était point passagère. Dans ces conditions, comment reprendre les fouilles dans un sol recouvert par cinq à six pieds d’une eau courante dont on ne pourrait provoquer la dérivation?
Quelle nuit de terreur et d’angoisses eurent à passer les pauvres gens frappés par cette soudaine catastrophe! Ils n’avaient aucun abri, et l’orage dura jusqu’à cinq heures du matin. La foudre frappa à maintes reprises les bois de bouleaux et de trembles où s’étaient retirées les familles. En même temps, une pluie torrentielle mélangée de grêlons ne cessa de tomber. Si Lorique n’eût découvert, en remontant le ravin, une petite grotte dans laquelle Summy Skim et lui transportèrent Ben Raddle, le blessé n’aurait pas trouvé de refuge.
On imagine aisément à quelles idées les deux cousins devaient s’abandonner. Ainsi, c’était pour être les victimes de tels événements qu’ils avaient entrepris un si long et si pénible voyage! Tous leurs efforts étaient perdus. Il ne restait rien de leur héritage, pas même ce que l’exploitation avait produit au cours des dernières semaines. De l’or recueilli par eux-mêmes et par leur infortunée compagne, il n’existait plus la moindre parcelle. Après la chute de la maisonnette, l’inondation avait tout balayé. Aucun objet n’avait pu être sauvé, et, à présent, l’or s’en allait en dérive dans le courant du rio.
Lorsque l’orage eut cessé, Summy Skim et le contre-maître quittèrent la grotte quelques instants, en laissant Ben Raddle aux soins de Jane Edgerton, et cherchèrent à se rendre compte de l’étendue du désastre. Comme le 129, le 127 bis et le 131 avaient disparu sous les eaux. La question de frontière était résolue du coup. Que le cent quarante et unième méridien fût reporté à l’Est ou à l’Ouest, cela n’intéressait plus les deux claims; que le territoire fût alaskien ou canadien, peu importait. Le creek élargi coulait à sa surface.
Quant aux victimes de ce tremblement de terre, on ne connaîtrait leur nombre qu’après enquête. Assurément, des familles avaient dû être surprises, soit par les secousses du sol, soit par l’inondation, dans leurs cabanes ou dans leurs huttes, et il était à craindre que la plupart n’eussent péri sans avoir eu le temps de fuir.
Ben Raddle, Summy Skim, Lorique et Jane Edgerton n’avaient échappé que par miracle, et encore l’ingénieur ne s’en tirait-il pas sain et sauf. Il convenait de se procurer les moyens de le transporter à Dawson City dans le plus court délai.
Il va sans dire que de l’affaire Hunter-Skim il n’était plus question. Le rendez-vous du lendemain pour le duel tombait de lui-même. D’autres soins réclamaient les deux adversaires, qui ne se retrouveraient jamais, peut-être, l’un en face de l’autre.
D’ailleurs, quand les nuages furent dissipés et lorsque le soleil éclaira le théâtre du drame, ni l’un ni l’autre des deux Texiens ne fut aperçu. De la maison qu’ils occupaient à l’entrée du ravin, à travers lequel coulait désormais la dérivation du Forty Miles, il ne restait plus rien. Du matériel, dressé à la surface du claim, rockers, sluices ou pompes, il ne subsistait pas le moindre vestige. Le courant se propageait avec d’autant plus de rapidité que l’orage de la veille avait grossi les eaux, et l’élargissement de leur cours n’en abaissait pas le niveau.
Les deux Texiens et leur personnel avaient-ils pu se tirer indemnes de l’aventure, ou fallait-il les compter au nombre des victimes? On l’ignorait, et, en vérité, Summy Skim ne songeait pas à s’en inquiéter. Sa seule préoccupation était de ramener Ben Raddle à Dawson City, où les soins ne lui manqueraient pas, d’y attendre son rétablissement, et, s’il en était temps encore, de reprendre le chemin de Skagway, de Vancouver et de Montréal. Ben Raddle et lui n’avaient plus aucun motif de prolonger leur séjour au Klondike. Le 129 ne rencontrerait plus d’acquéreurs, maintenant qu’il gisait sous une profonde masse d’eau. Le mieux serait donc de quitter le plus tôt possible cet abominable pays où, ainsi que l’avait dit bien souvent Summy Skim, non sans quelque raison, des gens sains d’esprit et de corps n’auraient jamais dû mettre le pied.
Mais un prompt retour serait-il possible? La guérison de Ben Raddle n’exigerait-elle pas de longs jours, des semaines, des mois peut-être?
La première quinzaine d’août allait bientôt prendre fin. La seconde ne s’achèverait pas sans que l’hiver, si précoce sous cette haute latitude, ne fermât les régions lacustres et la passe du Chilkoot. Le Yukon lui-même ne tarderait pas à devenir impraticable, et les derniers steam-boats seraient partis pour le descendre jusqu’à son embouchure, avant que Ben Raddle fût en état de s’y embarquer.
C’était, dans ce cas, tout un hiver à passer à Dawson. Or, la perspective de rester ensevelis sept ou huit mois sous les neiges du Klondike, avec des froids de cinquante ou soixante degrés, n’était rien moins qu’agréable. Pour éviter une telle calamité, il convenait de rentrer à Dawson City en toute hâte, et de confier le blessé au docteur Pilcox, avec injonction de le guérir dans le plus court délai.
Fort heureusement, – car la question des transports ne laissait pas d’être épineuse, – Neluto retrouva sa carriole intacte sur l’épaulement où il l’avait remisée et que les eaux n’avaient pas atteint. Quant au cheval qui, pâturant en liberté, s’était enfui au moment du cataclysme, il put être repris et ramené à ses maîtres.
«Partons! s’écria aussitôt Summy Skim. Partons à l’instant!
Ben Raddle lui saisit la main.
– Mon pauvre Summy, dit-il, me pardonneras-tu? Si tu savais combien je regrette de t’avoir engagé dans cette triste affaire!..
– Il ne s’agit pas de moi, répliqua Summy Skim d’un ton bourru. Il s’agit de toi… Par exemple, sois docile, ou sinon!.. Mlle Jane va t’emmailloter la jambe du mieux possible, puis Patrick et moi nous t’étendrons dans la carriole, sur une bonne litière d’herbe sèche. J’y prendrai place avec Mlle Jane et Neluto. Lorique et Patrick nous rejoindront à Dawson City, comme ils le pourront. Nous marcherons aussi vite… non, je veux dire aussi lentement qu’il sera nécessaire, afin de t’éviter les cahots. Une fois à l’hôpital, tes maux seront finis, et le docteur Pilcox raccommodera ta jambe rien qu’en la regardant… Pourvu seulement qu’il ne la regarde pas trop longtemps et que nous puissions repartir avant la mauvaise saison!
– Mon cher Summy, dit alors Ben Raddle, il est possible que ma guérison demande plusieurs mois et je comprends quelle impatience tu dois avoir d’être de retour à Montréal… Pourquoi ne partirais-tu pas?
– Sans toi, Ben?.. Tu délires, je suppose. Mais, mon vieux Ben, je me ferais plutôt casser une jambe à mon tour!»
vol_37.jpg (147627 bytes)
A travers les routes encombrées de gens qui allaient chercher du travail sur d’autres placers, la carriole transportant Ben Raddle reprit le chemin de Fort Cudahy, en suivant la rive droite du Forty Miles Creek. Au bord de la rivière, fonctionnaient les claims que l’inondation n’avait pas atteints. Quelques-uns cependant, s’ils n’avaient pas été envahis par les eaux, n’étaient plus exploitables pour le moment. Bouleversés par les secousses du sol qui s’étaient propagées à une assez grande distance de la frontière, leur matériel brisé, leurs puits comblés, leurs poteaux abattus, leurs maisonnettes détruites, ils présentaient un lamentable aspect. Mais, enfin, ce n’était pas la ruine absolue et les travaux pourraient y être repris l’année suivante.
La carriole ne marchait pas vite, les cahots de ces mauvaises routes causant de vives souffrances au blessé. Ce fut seulement le surlendemain que le véhicule s’arrêta à Fort Cudahy.
Assurément, Summy Skim n’épargnait pas ses soins, mais la vérité force à reconnaître qu’il se montrait d’une insigne maladresse, et que Ben Raddle eût été à plaindre sans le secours de Jane Edgerton. Celle-ci inventait mille moyens de soutenir le membre brisé, découvrait pour lui des positions toujours nouvelles et toujours les meilleures, et surtout trouvait sans effort les paroles les plus propres à réconforter l’âme du malade.
Malheureusement, ni elle, ni Summy Skim n’étaient capables de réduire une fracture. Il fallait pour cela un médecin, et, pas plus qu’à Fort Cudahy, il n’en existait à Fort Reliance où l’on arriva quarante-huit heures après.
Summy Skim s’inquiétait à bon droit. La situation de son cousin n’allait-elle pas empirer avec le temps et le défaut de médication? Ben Raddle, il est vrai, supportait sans se plaindre ses souffrances qui devaient être vives, mais c’est pour ne pas alarmer Summy qu’il se contenait ainsi, et celui-ci le comprenait aux cris de douleur qui échappaient parfois à l’ingénieur au plus fort de ses accès de fièvre.
Il fallait donc se hâter et atteindre, coûte que coûte, la capitale du Klondike. Là seulement, Ben Raddle pourrait être vraiment soigné. Aussi, quel soupir de soulagement poussa Summy Skim, quand, dans l’après-midi du 16 août, la carriole s’arrêta enfin devant l’hôpital de Dawson.
Le hasard voulut qu’à ce moment Edith Edgerton fût sur le seuil de la porte pour les besoins de son service. D’un coup d’œil, elle reconnut quel malade on lui amenait, et sans doute en éprouva-t-elle une violente émotion, car la subite pâleur de son visage put être remarquée de toutes les personnes présentes. Quelle que fût, d’ailleurs, cette émotion, elle ne la trahit par aucun autre signe extérieur, sinon qu’elle en oublia d’embrasser sa cousine. Sans prononcer une parole, elle prit rapidement les mesures les plus propres à soulager le blessé, qu’une fièvre ardente rendait à demi inconscient. Sous sa direction, celui-ci fut descendu de la carriole et transporté dans l’hôpital avec tant d’adresse qu’il ne poussa pas la moindre plainte. Dix minutes après, il était déposé dans une chambre particulière, et s’endormait entre deux draps d’une blancheur éblouissante et soigneusement bordés.
«Vous voyez, miss Edith, que j’avais raison de soutenir, en vous amenant à Dawson City, que nous avions à votre présence un intérêt personnel! dit Summy d’un ton désolé.
– Qu’est-il donc arrivé à M. Raddle?» interrogea Edith sans répondre directement à la remarque.
Ce fut Jane qui mit sa cousine au courant des aventures dont celle-ci voyait en somme le dénouement. Le récit durait encore quand survint le docteur Pilcox, qu’Edith avait aussitôt fait appeler.
Le tremblement de terre dont la région du Forty Miles Creek avait été le théâtre était connu depuis quelques jours à Dawson City. On savait maintenant qu’une trentaine de personnes en avaient été victimes. Mais le docteur Pilcox ne pouvait se douter que l’une d’elles fût l’ingénieur.
«Comment! s’écria-t-il avec sa faconde habituelle, c’est monsieur Raddle!.. et avec une jambe brisée!
– Oui, docteur, lui-même, répondit Summy Skim… Et mon pauvre Ben souffre effroyablement.
– Bon!.. bon!.. Ce ne sera rien, reprit le docteur. On la lui remettra, sa jambe!.. Ce n’est pas un médecin, c’est un rebouteur qu’il lui faut. On va lui rebouter ça dans les règles!
Ben Raddle n’avait qu’une fracture simple au-dessous du genou, fracture que le docteur réduisit très habilement, puis le membre fut placé dans un appareil qui assura sa complète immobilité. Tout en agissant, le docteur parlait suivant sa coutume:
– Mon cher client, disait-il, vous pouvez vous vanter d’avoir une vraie chance! Axiome: se briser les membres pour les avoir solides. Vous aurez des jambes de cerf ou d’orignal… une jambe de cerf plutôt, à moins que vous ne préfériez que je casse aussi l’autre!
– Merci bien! murmura avec un pâle sourire Ben Raddle, revenu à la pleine conscience de lui-même.
– Ne vous gênez pas! reprit le jovial docteur. A votre disposition… Non?.. Vous ne vous décidez pas?.. On se contentera donc d’en guérir une.
– Combien de temps exigera la guérison? demanda Summy.
– Euh!.. Un mois… six semaines… Des os, monsieur Skim, ça ne se ressoude pas comme deux bouts de fer chauffés au rouge blanc. Il faut le temps, à défaut de la forge et du marteau.
– Le temps!.. le temps!.. maugréa Summy Skim.
– Que voulez-vous, répliqua le docteur Pilcox, c’est la nature qui opère, et, vous ne l’ignorez pas, elle n’est jamais pressée, la nature. C’est même pour cela qu’on a inventé la patience.»
Patienter, voilà ce que Summy Skim avait de mieux à faire. Patienter et se résigner à voir la mauvaise saison arriver avant que Ben Raddle fût remis sur pied! Aussi a-t-on idée d’un pays où l’hiver commence dès la première semaine de septembre, où la neige et les glaces s’accumulent au point de rendre la contrée impraticable? Comment, à moins d’être tout à fait valide, Ben Raddle pourrait-il, par de telles températures, affronter les fatigues du retour et franchir les passes du Chilkoot, pour aller s’embarquer à Skagway sur les steamboats de Vancouver? Quant à ceux qui descendent le Yukon jusqu’à Saint-Michel, le dernier serait parti dans une quinzaine de jours en laissant les embâcles se former derrière lui!
Précisément, le Scout revint le 20 août à Dawson City.
Le premier soin de Bill Stell fut de s’informer si MM. Ben Raddle et Summy Skim avaient terminé l’affaire relative au claim 129, et s’ils se préparaient à reprendre la route de Montréal. Il alla, dans ce but, trouver le docteur Pilcox à l’hôpital.
Quelle fut sa surprise lorsqu’il apprit que Ben Raddle y était en traitement et ne pourrait être rétabli avant six semaines.
«Oui, Bill, lui déclara Summy Skim, voilà où nous en sommes! Non seulement nous n’avons pas vendu le 129, mais il n’y a plus de 129! Et non seulement il n’y a plus de 129, mais il nous est impossible de quitter cet atroce Klondike pour un pays plus habitable!
Le Scout connut alors la catastrophe du Forty Miles et comment Ben Raddle avait été grièvement blessé dans cette circonstance.
«C’est bien là ce qu’il y a de plus déplorable, conclut Summy Skim, car enfin, nous en aurions fait notre deuil du 129. Je n’y tenais pas, moi, au 129! Parbleu! Quelle sotte idée a eue l’oncle Josias d’acquérir le 129 et de mourir pour nous laisser le 129!»
Cent vingt-neuf!.. Avec quel mépris Summy Skim énonçait ce nombre maudit!
«Ah! Scout, s’écria-t-il, si le pauvre Ben n’en avait pas été victime, comme au fond je l’aurais béni, ce tremblement de terre! Il nous débarrassait d’un héritage encombrant! Plus de claim! Plus d’exploitation! C’est tout bénéfice à mon sens.
– Vous allez donc être obligés, interrompit le Scout, de passer l’hiver à Dawson City?
– Autant dire au pôle Nord, répliqua Summy Skim.
– De sorte que moi, reprit Bill Stell, qui venais vous chercher…
– Vous repartirez sans nous, Bill,» répondit Summy Skim, avec un accent de résignation qui confinait au désespoir.
C’est ce qui arriva quelques jours plus tard, après que le Scout eut pris congé des deux Canadiens, en promettant de revenir au début du printemps.
«Dans huit mois!» avait soupiré Summy Skim.
Cependant le traitement de Ben Raddle suivait son cours régulier. Aucune complication n’était survenue. Le docteur Pilcox se déclarait on ne peut plus satisfait. La jambe de son client n’en serait que plus solide et lui en vaudrait deux à elle seule. «Cela lui en fera trois, si je compte bien,» avait-il coutume de dire.
Quant à Ben Raddle, il prenait son mal en patience. Admirablement soigné par Edith, il semblait s’accommoder le mieux du monde du régime de l’hôpital. Tout au plus eût-on pu lui reprocher de se montrer un peu trop exigeant à l’égard de sa douce garde-malade. Il fallait que celle-ci fit d’interminables stations au chevet de son blessé, et encore lui était-il interdit de le quitter quelques minutes, pour les besoins du service, sous peine de s’attirer les plus véhémentes protestations. Il est juste d’ajouter que la victime de cette tyrannie n’en paraissait pas autrement fâchée. Volontiers, elle s’oubliait en de longues causeries, quitte à réaliser, pendant le sommeil de l’ingénieur, des miracles d’activité, pour que les autres pensionnaires de l’hôpital ne souffrissent pas de la préférence qu’elle accordait à un seul.
Au cours de leurs tête-à-tête, les deux jeunes gens ne songeaient pas à ébaucher le moindre roman. Non, pendant que son cousin, chaque fois que le temps le permettait, allait à la chasse avec le fidèle Neluto, Ben Raddle se tenait au courant des marchés de Dawson City et des découvertes nouvelles dans les régions aurifères. Edith était sa gazette vivante. Elle lui lisait les journaux locaux, tels que Le Soleil du Yukon, Le Soleil de Minuit, La Pépite du Klondike, d’autres encore. De ce que le 129 n’existait plus, résultait-il qu’il ne restât plus rien à faire dans le pays? N’y aurait-il pas quelque autre claim à acquérir, puis à exploiter? L’ingénieur, décidément, avait pris goût à ses travaux du Forty Miles Creek.
S’il se gardait bien de parler de ces vagues projets à Summy Skim qui, cette fois, n’aurait pu contenir sa trop juste indignation, il se rattrapait quand Edith était seule auprès de lui. Celle-ci n’avait pas été abattue par la ruine de sa cousine, et sa foi dans l’avenir n’en était pas ébranlée. Elle discutait avec l’ingénieur les mérites de telle ou telle partie du district. Ils élaboraient ensemble des plans d’avenir le plus sérieusement du monde. On le voit, si la fièvre causée par la blessure ne dévorait plus le corps de Ben Raddle, la fièvre de l’or n’avait pas quitté son âme, et, de celle-là, il ne semblait pas près de guérir. Cette fièvre morale, ce n’était pas, d’ailleurs, le désir déposséder le précieux métal qui la lui donnait, mais bien la passion de la découverte et l’ivresse supérieure de rendre réalisables les rêves audacieux qu’enfantait son cerveau.
Comment son imagination n’eût-elle pas été surexcitée par les nouvelles des claims montagneux de la Bonanza, de l’Eldorado et du Little Skookum?
Ici, on lavait jusqu’à cent dollars par ouvrier et par heure! Là, on retirait huit mille dollars d’un trou long de vingt-quatre pieds, large de quatorze! Un syndicat de Londres venait d’acheter deux claims sur le Bear et le Dominion au prix de dix-sept cent cinquante mille francs! Le placer n° 26, sur l’Eldorado, était à céder pour deux millions, et les ouvriers y recueillaient chacun et chaque jour jusqu’à soixante mille francs! Au Dôme, sur la ligne de partage des eaux entre la Klondike River et l’Indian River, M. Ogilvie ne prévoyait-il pas, avec sa haute compétence, une extraction totale dépassant cent cinquante millions de francs?
Et cependant, en dépit de ce mirage, Ben Raddle eût été sage, peut-être, de ne pas oublier ce que le pasteur de Dawson City répétait à un Français, M. Amès Semiré, l’un des voyageurs qui ont le mieux étudié ces régions aurifères:
«Avant de partir, il convient que vous vous assuriez la possession d’un lit à mon hôpital. Si la fièvre de l’or vous atteint, vous aussi, au cours de votre excursion, vous ne le regretterez pas. Pour peu que vous trouviez quelques parcelles d’or – et il y en a partout, dans le pays – vous vous surmènerez inévitablement. Dans ce cas vous attraperez sûrement le scorbut ou autre chose. Or, pour deux cent cinquante francs par an, je cède des abonnements qui vous donnent droit à une couchette et aux soins gratuits du médecin. Tout le monde me prend des tickets. Voici le vôtre.»
Des soins, l’expérience actuelle montrait à Ben Raddle qu’il n’en manquerait pas à l’hôpital de Dawson. Mais son irrésistible besoin d’aventures n’allait-il pas l’entraîner loin de Dawson City, dans ces régions inexplorées où l’on découvrait de nouveaux gisements?
Entre temps, Summy Skim s’était informé, près de la police, des Texiens Hunter et Malone. Avaient-ils été revus depuis la catastrophe du Forty Miles Creek?
La réponse avait été négative. Ni l’un ni l’autre n’étaient revenus à Dawson City où leurs excès eussent, comme d’habitude, signalé leur présence. On les aurait rencontrés dans les casinos, dans les maisons de jeu, en tous ces lieux de plaisir où ils tenaient le premier rang. Il se pouvait donc qu’ils eussent péri dans le tremblement de terre du Forty Miles Creek, entraînés par l’inondation qui en avait été la conséquence. Toutefois, comme aucun des Américains qui travaillaient sur le claim 131 n’avait été retrouvé, et comme il n’était pas admissible que tous eussent été victimes du désastre, il était possible que Hunter et Malone fussent repartis avec leur personnel pour les gisements de Circle City et de Birch Creek, où ils avaient commencé leur campagne.
Au début d’octobre, Ben Raddle put quitter son lit. Le docteur Pilcox ne laissait pas d’être fier de cette guérison, à laquelle les soins d’Edith avaient contribué autant que les siens.
Si l’ingénieur était sur pied, il lui fallait toutefois s’imposer encore certains ménagements; et il n’aurait pu supporter le voyage de Dawson City à Skagway. D’ailleurs, il était trop tard. Les premières neiges de l’hiver tombaient, abondantes, les cours d’eau commençaient à geler, la navigation n’était plus praticable, ni sur le Yukon, ni sur les lacs. Déjà, la moyenne de la température atteignait quinze degrés au-dessous de zéro, en attendant qu’elle tombât à cinquante ou soixante.
Les deux cousins avaient fait choix d’une chambre dans un hôtel de Front street et prenaient au French Royal Restaurant leurs repas qui n’étaient pas assaisonnés de la plus franche gaîté. Ils parlaient peu. Mais, jusque dans la tristesse, la diversité de leurs natures continuait à s’accuser.
Lorsque Summy Skim disait parfois en hochant la tête: «Ce qu’il y a de plus fâcheux dans cette affaire, c’est que nous n’ayons pu quitter Dawson City avant l’hiver.
Ben Raddle répondait invariablement:
– Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est, peut-être, de n’avoir pas vendu notre claim avant la catastrophe et, sûrement, d’être dans l’impossibilité d’en continuer l’exploitation.»
Là-dessus, pour ne point entamer une discussion inutile, Summy Skim décrochait son fusil, appelait Neluto et partait en chasse aux environs de la ville.
Un mois s’écoula encore, au cours duquel les oscillations de la colonne thermométrique furent vraiment extraordinaires. Elle descendait à trente ou quarante degrés, puis remontait à quinze ou dix sous zéro, suivant la direction du vent.
Pendant ce mois, la guérison de Ben Raddle se poursuivit de la manière la plus satisfaisante. Bientôt, il put entreprendre, en compagnie de Summy Skim, des excursions chaque jour plus longues, auxquelles, à défaut de sa cousine retenue par ses fonctions, se joignait d’ordinaire Jane Edgerton. C’était un véritable plaisir pour les trois promeneurs, soit de marcher, lorsque le calme de l’atmosphère le permettait, soit, chaudement vêtus de fourrures, de glisser en traîneau sur la neige durcie.
Un jour, le 17 novembre, le trio, sorti à pied cette fois-là, se trouvait à une lieue environ dans le nord de Dawson City; Summy Skim avait fait bonne chasse et on se préparait à revenir, lorsque Jane Edgerton s’arrêta tout à coup et s’écria, en indiquant un arbre distant d’une cinquantaine de pas:
vol_38.jpg (139582 bytes)
«Un homme!.. là!
– Un homme?» répéta Summy Skim.
En effet, au pied d’un bouleau, un homme était étendu sur la neige. Il ne faisait aucun mouvement. Sans doute il était mort, mort de froid, car la température était alors très basse.
Les trois promeneurs coururent vers lui. L’inconnu paraissait âgé d’une quarantaine d’années. Il avait les yeux clos, et son visage exprimait une grande souffrance. Il respirait encore, mais si faiblement qu’il semblait parvenu au seuil même de la mort.
Comme si la chose allait de soi, Ben Raddle s’empara sur-le-champ de l’autorité.
«Toi, Summy, dit-il d’une voix brève, tâche de te procurer un véhicule quelconque. Moi, je cours à la plus prochaine maison chercher un cordial. Pendant ce temps, Mlle Jane frictionnera le malade avec de la neige et s’efforcera de le ranimer.»
L’ordre fut aussitôt exécuté. Quand Ben Raddle prit sa course, Summy était déjà parti et se dirigeait vers Dawson à toutes jambes.
Restée seule auprès de l’inconnu, Jane se mit en devoir de lui faire subir une friction héroïque. Le visage d’abord. Puis elle entr’ouvrit le grossier cafetan afin d’atteindre les épaules et la poitrine.
De l’une des poches, un portefeuille de cuir glissa, et des papiers s’éparpillèrent sur le sol. L’un d’eux attira plus particulièrement l’attention de Jane qui le ramassa et y jeta un rapide coup d’œil. C’était une feuille de parchemin pliée en quatre, aux arêtes élimées et presque coupées par des frottements répétés. Ouvert, le document n’était autre chose qu’une carte géographique, la carte d’un littoral marin, sans autre indication qu’un parallèle, un méridien et une grosse croix rouge en un point de cette côte ignorée.
Jane replia le document et, l’ayant mis machinalement dans sa poche, ramassa les autres papiers qu’elle réintégra dans le portefeuille, puis continua son énergique médication. Les bons effets, d’ailleurs, n’en étaient pas contestables. Le malade commençait à s’agiter. Bientôt ses paupières battirent et de vagues paroles s’échappèrent de ses lèvres bleuies, tandis que sa main, qu’il avait d’abord portée à sa poitrine, venait faiblement serrer celle de Jane Edgerton. En se penchant, la jeune fille put saisir quelques mots qui, lui parurent dénués de sens:
«Là… disait le mourant… Portefeuille… Vous le donne… Volcan d’Or… Merci… A vous… Ma mère…
Ben Raddle revenait à ce moment, et, sur la route, on entendait le bruit d’une voiture qui s’approchait au galop.
– Voici ce que j’ai trouvé, dit Jane en remettant le portefeuille à l’ingénieur.
Ce portefeuille ne contenait que des lettres, toutes adressées au même destinataire: M. Jacques Ledun, et datées de Nantes ou de Paris.
– Un Français!» s’écria Ben Raddle.
Un instant plus tard, l’homme retombé dans un profond coma était placé dans la carriole ramenée par Summy et emporté à toute bride vers l’hôpital de Dawson.
Chapitre II
Le volcan d’or.
n quelques minutes, la carriole fut à l’hôpital. L’homme qu’elle rapportait y fut introduit et déposé dans cette même chambre que Ben Raddle avait occupée jusqu’à sa guérison. Ainsi, le malade n’aurait pas à subir le voisinage des autres hospitalisés.
C’est à Summy Skim qu’il devait cette faveur. Celui-ci, pour l’obtenir, avait mis enjeu ses hautes relations.
«C’est un Français, presque un compatriote! avait-il dit à Edith Edgerton. Ce que vous avez fait pour Ben, je vous demande de le faire pour lui; et j’espère que le docteur Pilcox le guérira comme il a guéri mon cousin.»
Le docteur ne tarda pas à se rendre auprès de son nouveau pensionnaire. Le Français n’avait point repris connaissance et ses yeux restaient fermés. Le docteur Pilcox constata un pouls très faible, une respiration à peine sensible. De blessure, il n’en observa aucune sur ce corps effroyablement amaigri par les privations, les fatigues, la misère. Nul doute que le malheureux ne fût tombé d’épuisement près de l’arbre au pied duquel on l’avait ramassé, et bien certainement le froid l’eût achevé s’il fût resté toute la nuit sans secours et sans abri.
«Cet homme est à demi gelé,» dit le docteur Pilcox.
On entoura le malade de couvertures et de boules d’eau chaude; on lui fît prendre des boissons brûlantes, on le frictionna pour rétablir la circulation. Tout ce qu’il y avait à faire fut fait. Vains efforts qui ne purent le tirer de son état de prostration.
La vie reviendrait-elle dans le moribond qu’on avait ramené? Le docteur Pilcox refusait de se prononcer.
Jacques Ledun, tel était, on l’a vu, le nom inscrit sur l’adresse des lettres, toutes signées par sa mère, trouvées dans le portefeuille du Français. La plus récente, timbrée de Nantes, avait déjà cinq mois de date. La mère écrivait à son fils: à Dawson City, Klondike. Elle implorait une réponse qui n’avait peut-être pas été envoyée.
Ben et Summy les lurent, ces lettres, qu’ils passaient ensuite à Edith et à Jane Edgerton. Leur émotion à tous fut profonde. Plus d’une crispation de la face la dissimula chez les hommes, tandis que les jeunes filles, malgré leur force d’âme, laissaient librement couler des larmes de pitié. Chaque ligne criait l’amour maternel le plus ardent. C’était une suite ininterrompue de conseils, de caresses et d’appels. Que Jacques se soignât bien, et surtout qu’il revînt et renonçât à son aventureuse poursuite de la fortune; tel était le vœu incessant de la mère lointaine qui se riait de la misère, à la condition que l’on fût deux pour la supporter.
Ces lettres fournissaient, en tous cas, d’utiles indications sur leur destinataire. S’il succombait, on pourrait ainsi prévenir la pauvre mère du malheur qui la frappait.
Ce qui fut établi par l’ensemble de ces lettres, au nombre d’une dizaine, c’est que Jacques Ledun avait quitté l’Europe depuis deux ans déjà. Il ne s’était pas rendu directement au Klondike pour y exercer le métier de prospecteur. Les inscriptions de quelques lettres indiquaient qu’il avait dû chercher fortune tout d’abord sur les gisements aurifères de l’Ontario et de la Colombie. Puis, attiré sans doute par les prodigieuses nouvelles des journaux de Dawson City, il s’était joint à la foule des mineurs. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût été propriétaire d’un claim, car son portefeuille ne contenait aucun titre de propriété, ni d’ailleurs aucun document en dehors des lettres qui venaient d’être lues.
Il en existait un cependant, mais celui-là ne se trouvait plus dans le portefeuille. Il était entre les mains de Jane Edgerton, qui ne songea même pas à le communiquer à sa cousine et à ses amis. Le soir seulement, au moment de se coucher, elle pensa à ce bizarre morceau de parchemin, et, l’ayant étalé sous la lumière de la lampe, s’amusa à le déchiffrer comme elle eût fait d’un rébus.
C’était bien une carte, ainsi qu’elle l’avait tout d’abord supposé. Des lignes assez irrégulièrement tracées au crayon dessinaient le littoral d’un océan où allait se jeter un cours d’eau auquel affluaient quelques rivières. A en juger par l’orientation naturelle de la carte, ce cours d’eau paraissait se diriger vers le Nord-Ouest. Était-ce donc le Yukon ou son tributaire la Klondike River? Cette hypothèse n’était pas admissible. D’après le sens de la carte, il ne pouvait être question que de l’océan Glacial et d’une contrée située au-dessus du cercle polaire arctique. Au croisement d’un méridien numéroté 136° 15’ et d’un parallèle dont on n’indiquait pas l’ordre numérique était tracée la croix rouge qui, tout de suite, avait attiré l’attention de Jane Edgerton. C’est en vain que celle-ci s’appliqua à résoudre le problème. Sans le chiffre de la latitude, il était impossible de savoir quelle partie du Nord-Amérique représentait la carte, et plus spécialement en quel point du continent pouvait être située la mystérieuse croix rouge.
Était-ce donc vers cette contrée quelle qu’elle fût que se dirigeait Jacques Ledun, ou en revenait-il lorsqu’il était tombé vaincu à quelques kilomètres de Dawson City? On ne le saurait jamais, si la mort emportait le malheureux Français sans qu’il eût repris connaissance.
Il ne paraissait pas douteux que Jacques Ledun appartînt à une famille occupant un certain rang social. Ce n’était pas un ouvrier. Les lettres de sa mère, écrites de bon style, en témoignaient. Par quelles vicissitudes, par quelles infortunes avait-il passé pour en être arrivé à ce dénûment, à cette fin misérable sur un lit d’hôpital?
Quelques jours s’écoulèrent. Malgré les soins dont Jacques Ledun était entouré, son état ne s’améliorait pas. A peine s’il pouvait, pour répondre aux questions, balbutier des mots inintelligibles. Qu’il fût en possession de son intelligence, on était même en droit d’en douter.
«Il est à craindre, dit à ce propos le docteur Pilcox, que l’esprit de notre malade n’ait été fortement ébranlé. Lorsque ses yeux s’entr’ouvrent, j’y surprends un regard vague qui me donne à penser.
– Mais son état physique, s’informa Summy Skim, ne s’améliore-t-il pas?
– Il me paraît plus grave encore que son état moral,» déclara nettement le docteur.
Pour que le docteur Pilcox, si confiant d’ordinaire, tînt ce langage, c’est qu’il avait peu d’espoir dans la guérison de Jacques Ledun.
Cependant Ben Raddle et Summy Skim ne voulaient pas désespérer. A les entendre, une réaction se produirait avec le temps. Quand bien même Jacques Ledun ne devrait point revenir à la santé, il recouvrerait, du moins, son intelligence; il parlerait, il répondrait.
Quelques jours plus tard, l’événement sembla leur donner raison. Le docteur Pilcox avait-il trop douté de l’efficacité de ses remèdes? Toujours est-il que la réaction si impatiemment attendue par Ben Raddle commença à se produire. L’état de prostration de Jacques Ledun parut moins absolu. Ses yeux restaient plus longtemps ouverts. Son regard plus ferme interrogeait, parcourait avec surprise cette chambre inconnue et les personnes groupées autour de lui: le docteur, Ben Raddle, Summy Skim, Edith et Jane Edgerton.
Le malheureux était-il donc sauvé?
Le docteur secoua la tête avec découragement. Un médecin ne pouvait être dupe de ces trompeuses apparences. Si l’intelligence se rallumait, c’était à la veille de s’éteindre. Ces yeux, qui venaient de se rouvrir, seraient bientôt à jamais refermés. Il n’y avait là qu’une dernière révolte de la vie luttant inutilement contre un prochain anéantissement.
Edith s’était penchée, guettant les paroles que, bien bas, d’une voix entrecoupée de soupirs et qui s’entendait à peine, murmurait Jacques Ledun. Elle dit, répondant à une question devinée plutôt que comprise:
«Vous êtes dans une chambre de l’hôpital.
– Où? interrogea le malade en essayant de se redresser.
– A Dawson City… Il y a six jours, on vous a trouvé évanoui sur la route… On vous a transporté ici.
Les paupières de Jacques Ledun s’abaissèrent un instant. Il semblait que cet effort l’eût épuisé. Le docteur lui fit prendre quelques gouttes d’un cordial qui ramena le sang à ses joues décolorées et la parole à ses lèvres.
– Qui êtes-vous? demanda-t-il.
– Des Canadiens, répondit Summy Skim, presque des Français. Ayez confiance. Nous vous sauverons.»
Le malade eut un pâle sourire, et retomba sur son oreiller. Sans doute comprenait-il que la mort était proche, car, de ses yeux clos, filtraient de grosses larmes qui coulaient une à une sur son visage amaigri. De l’avis du docteur, on ne lui adressa pas d’autres questions. Mieux valait le laisser reposer. On veillerait à son chevet, et on serait là, prêts à lui répondre, dès qu’il aurait repris assez de force pour parler.
Les deux jours suivants n’amenèrent ni aggravation, ni amélioration dans l’état de Jacques Ledun. Sa faiblesse était toujours la même, et on pouvait craindre qu’il lui fût impossible de réagir. Cependant, à de longs intervalles, en ménageant ses efforts, il put parler de nouveau et répondre à des questions qu’il paraissait provoquer. On sentait qu’il y avait bien des choses qu’il désirait dire.
Peu à peu, on parvint ainsi à connaître l’histoire de ce Français, autant d’après ce qu’il raconta volontairement dans ses instants lucides que par ce qu’on, réussit à comprendre dans ses moments de délire. Certaines circonstances de sa vie demeuraient toutefois entourées de mystère. Que faisait-il au Klondike? D’où venait-il, où allait-il, quand il était tombé aux portes de Dawson? On n’avait aucun renseignement sur ce sujet.
Âgé de quarante-deux ans, d’une constitution robuste qui n’avait pu être altérée à ce point que par les plus atroces privations, Jacques Ledun était un Breton de Nantes.
Sa mère, veuve d’un agent de change ruiné en des spéculations hasardeuses, demeurait encore dans cette ville, où elle soutenait contre la misère grandissante une lutte chaque jour plus inégale.
Dès l’enfance, Jacques Ledun avait eu la vocation de la mer. Une grave maladie, survenue au moment où il allait passer les examens de l’École navale l’avait arrêté aux premiers pas de cette carrière. Ayant dépassé l’âge réglementaire, il dut s’engager comme pilotin à bord d’un navire de commerce, et, après quelques voyages à Melbourne, aux Indes et à San Francisco, il se fit recevoir capitaine au long cours. C’est à ce titre qu’il était entré comme enseigne auxiliaire dans la marine militaire.
Son service dura trois ans, au bout desquels comprenant que, à moins de circonstances rares où peut se distinguer un marin, il n’aurait jamais l’avancement de ses camarades sortis du Borda, il donna sa démission et chercha une position dans la marine marchande.
Un commandement était difficile à obtenir, et il dut se contenter d’être second sur un voilier à destination des mers du Sud.
Quatre années s’écoulèrent ainsi. Il atteignait vingt-neuf ans quand son père mourut, laissant sa veuve dans un état voisin de la misère. En vain Jacques Ledun s’efforça-t-il de changer sa place de second pour celle de capitaine. Le manque d’argent lui interdisant de prendre, ainsi que cela se fait d’ordinaire, une part dans le navire dont il sollicitait le commandement, il resta second. Quel médiocre avenir s’ouvrait devant lui, et comment arriverait-il à cette aisance, si modeste fût-elle, qu’il rêvait pour sa mère?
Ses voyages l’avaient amené en Australie et en Californie où les gisements aurifères attirent tant d’émigrants. Comme toujours, c’est le plus petit nombre qui s’y enrichit, tandis que l’immense majorité n’y rencontre que ruine et misère. Jacques Ledun, ébloui par l’exemple des plus heureux, résolut de poursuivre la fortune sur la route si périlleuse des chercheurs d’or.
A cette époque, l’attention venait d’être attirée sur les mines du Dominion, avant même que ses richesses métalliques se fussent si étonnamment accrues par les découvertes du Klondike. En d’autres parties moins éloignées, d’un accès plus facile, le Canada possédait des territoires aurifères où l’exploitation s’effectuait dans des conditions meilleures, sans être interrompue par les terribles hivers de la région yukonienne. Une des mines de cette région, la plus importante peut-être, le Roi, venait alors de produire en deux ans quatre millions cinq cent mille francs de dividende. Ce fut au service de cette société qu’entra Jacques Ledun.
Mais celui qui se borne à vendre le travail de son cerveau ou de ses membres ne s’enrichit pas d’ordinaire. Ce que rêvait le courageux et imprudent Français, une fortune rapidement enlevée par quelque heureux coup du sort, demeurait aussi irréalisable sur la terre ferme que sur la mer. Ouvrier ou employé, il était condamné à végéter toute sa vie.
On parlait alors des découvertes faites sur les territoires arrosés par le Yukon. Le nom du Klondike éblouissait comme avaient ébloui ceux de la Californie, de l’Australie et du Transvaal. La foule des mineurs se portait vers le Nord. Jacques Ledun suivit la foule.
En travaillant sur les gisements de l’Ontario, il avait fait la connaissance d’un certain Harry Brown, Canadien d’origine anglaise. Tous deux étaient animés de la même ambition, dévorés du même appétit de réussir. Ce fut cet Harry Brown qui décida Jacques Ledun à quitter sa position pour se lancer dans l’inconnu. Tous deux, avec les quelques économies dont ils pouvaient disposer, se rendirent à Dawson City.
Résolus à travailler cette fois pour leur propre compte, ils eurent la sagesse de comprendre qu’il leur fallait porter leur effort ailleurs que dans les districts trop connus de la Bonanza, de l’Eldorado, du Sixty Miles ou du Forty Miles. Quand bien même les claims n’y fussent pas montés à des prix exorbitants, les deux compagnons n’y eussent pas trouvé une place libre. On s’y disputait déjà les placers à coups de millions de dollars. Il fallait aller plus loin, dans le Nord de l’Alaska ou du Dominion, bien au delà du Grand Fleuve, dans ces régions presque inexplorées où quelques hardis prospecteurs signalaient de nouvelles richesses aurifères. Il fallait aller là où personne n’était allé encore. Il fallait découvrir quelque gisement sans maître, dont la possession appartiendrait au premier occupant.
Ainsi raisonnèrent Jacques Ledun et Harry Brown.
vol_39.jpg (183350 bytes)
Sans matériel, sans personnel, après s’être assuré avec ce qu’il leur restait d’argent l’existence pour dix-huit mois, ils quittèrent Dawson City, et, vivant du produit de leur chasse, s’aventurèrent au Nord du Yukon à travers la contrée à peu près inconnue qui s’étend au delà du cercle polaire arctique.
L’été débutait au moment où Jacques Ledun se mit en route, presque exactement six mois avant le jour où il venait d’être relevé mourant aux environs de Dawson City. Jusqu’où leur campagne avait-elle conduit les deux aventuriers? S’étaient-ils transportés aux limites du continent sur les rivages de l’océan Glacial? Quelque découverte les avait-elle payés de tant d’efforts? Il n’y paraissait pas, à en juger par le dénûment de l’un d’eux. Et celui-là était seul! Des deux compagnons, attaqués par des indigènes sur la route du retour, seul Jacques Ledun avait pu sauver sa vie, en abandonnant tout ce qu’il possédait aux assaillants. Harry Brown était mort sous leurs coups, et ses os blanchissaient maintenant dans ces régions désolées.
Ce fut la dernière information que l’on put obtenir. Encore, cette douloureuse histoire, n’avait-il été possible de la recueillir que par bribes, lorsqu’un peu de lucidité revenait au malade, dont la faiblesse, ainsi que l’avait prévu le docteur Pilcox, s’aggravait de jour en jour.
Quant au résultat de son exploration, quant à la région atteinte par Jacques Ledun et Harry Brown et d’où ils revenaient au moment de l’attaque des Indiens, autant de secrets qui risquaient d’être enfermés à jamais dans la tombe où le pauvre Français ne tarderait pas à être couché.
Et, cependant, un document existait, incomplet, il est vrai, mais que la fin de cette histoire eût probablement complété. Ce document que nul en dehors d’elle ne connaissait, Jane y pensait souvent. L’usage qu’elle en ferait dépendrait des circonstances. Bien certainement, elle le restituerait à Jacques Ledun s’il revenait à la santé. Mais, s’il mourait au contraire?.. En attendant, Jane s’entêtait dans de vaines tentatives pour percer l’irritant mystère. Que cette carte fût celle de la contrée où le Français et son compagnon avaient passé la dernière saison, cela n’était pas douteux. Mais quelle était cette contrée?.. Où courait ce creek dont la ligne sinueuse se dessinait du Sud-Est au Nord-Ouest? Était-ce un affluent du Yukon, du Koyukuk ou de la Porcupine River?..
Un jour qu’elle était seule avec lui, Jane mit sous les yeux du malade cette carte que sa main avait vraisemblablement tracée. Le regard de Jacques Ledun s’anima, se fixa un instant sur la croix rouge qui excitait au plus haut point la curiosité de la jeune prospectrice. Celle-ci fut convaincue que cette croix marquait le lieu de quelque découverte… Mais bientôt le malade repoussa de la main la carte qui lui était offerte, puis referma les yeux sans que le moindre mot eût éclairé l’irritant mystère.
N’avait-il donc pas la force de parler? Ou bien entendait-il garder jusqu’au bout son secret? Au fond de cette âme, prête à quitter un corps épuisé, restait-il encore l’espoir de revenir à la vie? Peut-être le malheureux voulait-il se réserver le prix de tant d’efforts. Peut-être se disait-il qu’il reverrait sa mère et qu’il lui rapporterait une fortune conquise pour elle.
Plusieurs jours s’écoulèrent. On était alors en pleine saison froide. A plusieurs reprises la température s’abaissa jusqu’à cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro. Il était impossible de braver de tels froids au dehors. Les heures qu’ils ne donnaient pas à l’hôpital, les deux cousins les passaient dans leur chambre. Parfois, cependant, après s’être emmitouflés de fourrures jusque par-dessus la tête, ils se rendaient dans quelques casinos où le public se faisait, d’ailleurs, assez rare, la plupart des mineurs ayant gagné, avant les grands froids, Dyea, Skagway ou Vancouver.
Peut-être Hunter et Malone s’étaient-ils installés, pour l’hiver, dans l’une de ces villes. Le certain, c’est que, depuis la catastrophe du Forty Miles Creek, personne ne les avait revus et qu’ils ne figuraient pas, d’autre part, au nombre des victimes du tremblement de terre dont l’identité avait été reconnue.
Pendant ces journées souvent troublées par des tempêtes de neige, Summy Skim ne pouvait aller chasser, en compagnie du fidèle Neluto, les ours qui venaient rôder jusqu’aux abords de Dawson City. Il en était réduit, comme tout le monde, à se confiner dans une claustration quasi absolue, cause, avec l’excessif abaissement de température, des maladies qui déciment la ville au cours de la mauvaise saison. L’hôpital ne suffisait plus à recevoir les malades, et elle serait bientôt occupée de nouveau, la place qui ne tarderait pas à être libre dans la chambre de Jacques Ledun.
Le docteur Pilcox avait tout essayé en vain, pour lui rendre des forces. Les remèdes avaient perdu toute action, et son estomac ne supportait plus aucune nourriture. Visiblement la vie abandonnait de jour en jour, d’heure en heure, cet organisme épuisé.
Le 30 novembre, dans la matinée, Jacques Ledun eut une crise si furieuse que l’on put croire qu’il n’en reviendrait pas. Il se débattait, et, si faible qu’il fût, on eut peine à le maintenir dans son lit. En proie à un violent délire, il bégayait, des mots, toujours les mêmes, dont il n’avait pas conscience.
«Là!.. le volcan… l’éruption… l’or… de la lave d’or…
Puis, dans un appel désespéré, il criait:
«Mère… mère… pour toi!..
Par degrés, l’agitation se calma et le malheureux tomba dans un profond abattement. La vie ne se trahissait plus en lui que par un léger souffle. Le docteur le jugea incapable de supporter une seconde crise de ce genre.
Pendant l’après-midi, Jane Edgerton, étant venue s’asseoir au chevet du malade, le trouva plus calme. Il semblait même avoir repris la pleine conscience de lui-même. Une grande amélioration s’était produite sans conteste, comme il arrive parfois aux approches de la mort.
Jacques Ledun avait rouvert les yeux. Son regard, d’une singulière fixité, alla chercher celui de la jeune fille. Évidemment, il avait quelque chose à dire, il voulait parler. Jane se pencha, s’efforçant de comprendre les mots presque inintelligibles que balbutiaient les lèvres du mourant.
– La carte… disait Jacques Ledun.
– La voici, répondit vivement Jane, en rendant le document à son légitime propriétaire.
Comme il l’avait fait une première fois, celui-ci repoussa le papier du geste.
– Je la donne… murmura-t-il. Là… la croix rouge… un volcan d’or…
– Vous donnez votre carte?.. à qui?
– Vous…
– A moi?..
– Oui… A la condition… que vous pensiez… à ma mère.
– Votre mère?.. Vous voulez me recommander votre mère?
– Oui…
– Comptez sur moi. Mais que dois-je faire de votre carte? Je n’en puis comprendre le sens.
Le mourant parut se recueillir, puis, après un moment de silence:
– Ben Raddle… dit-il.
– Vous voulez voir M. Raddle?
– Oui.»
Quelques instants plus tard, l’ingénieur était au chevet du malade, qui, d’un signe, fit comprendre à Jane Edgerton qu’il désirait rester seul avec lui.
Alors, après avoir cherché à tâtons la main de Ben Raddle, Jacques Ledun dit:
«Je vais mourir… ma vie s’en va… je le sens…
– Non, mon ami, protesta Ben Raddle. Nous vous sauverons.
– Je vais mourir, répéta Jacques Ledun. Approchez-vous… Vous m’avez promis… de ne pas abandonner ma mère… J’ai foi en vous… Écoutez, et retenez bien ce que je vais vous dire.
D’une voix qui s’affaiblissait par degrés, mais claire, la voix d’un homme dont la raison n’était pas altérée, en possession de toute son intelligence, voici ce qu’il confia à Ben Raddle:
– Quand vous m’avez trouvé… je revenais… de très loin… dans le Nord… Là, sont situés les plus riches gisements du monde… Pas besoin de remuer la terre… C’est la terre elle-même qui rejette l’or de ses entrailles!.. Oui!.. là… j’ai découvert une montagne… un volcan qui renferme une immense quantité d’or… un volcan d’or… le Golden Mount…
– Un volcan d’or? répéta Ben Raddle d’un ton qui exprimait une certaine incrédulité.
– Il faut me croire, s’écria Jacques Ledun avec une sorte de violence, en essayant de se redresser sur son lit. Il faut me croire. Si ce n’est pour vous, que ce soit pour ma mère… mon héritage, dont elle aura sa part… J’ai fait l’ascension de ce mont… Je suis descendu dans son cratère éteint… plein de quartz aurifère, de pépites… Rien qu’à les ramasser…
Après cet effort, le malade retomba dans une prostration dont il sortit au bout de quelques minutes. Son premier regard fut pour l’ingénieur.
«Bien, murmura-t-il, vous êtes là… près de moi… vous me croyez… vous irez là-bas… là-bas… au Golden Mount…
Sa voix baissait de plus en plus, Ben Raddle, qu’il attirait de la main, s’était penché sur son chevet.
«Par 68° 37’ de latitude… la longitude est marquée sur la carte…
– La carte? interrogea Ben Raddle.
– Vous demanderez… à Jane Edgerton…
– Mlle Edgerton possède la carte de cette région? insista Ben Raddle au comble de la surprise.
– Oui… donnée par moi… Là… au point marqué d’une croix… près d’un creek… dans le Nord du Klondike… un volcan… dont la prochaine éruption lancera de l’or… dont les scories sont de poussière d’or… là… là…
Jacques Ledun, à demi relevé entre les bras de Ben Raddle, tendait sa main tremblante dans la direction du Nord. Ces derniers mots s’échappèrent de ses lèvres livides:
«Mère… mère…
Puis, avec une douceur infinie:
«Maman!»
Une suprême convulsion l’agita.
Il était mort.
Chapitre III
Ou Summy Skim ne prend pas précisément le chemin de Montréal.
’enterrement du pauvre Français se fit le lendemain. Jane et Edith Edgerton le suivirent jusqu’au cimetière avec Ben Raddle et Summy Skim. Une croix de bois portant le nom de Jacques Ledun fut plantée sur cette tombe que les intempéries auraient tôt fait de rendre anonyme. Au retour, conformément à la promesse qu’il avait faite au mourant, Ben Raddle écrivit à la malheureuse mère qui ne reverrait plus jamais son fils.
Ces pieux devoirs accomplis, il examina sous toutes ses faces la situation nouvelle créée par la demi-confidence dont il était dépositaire.
Que le secret relatif au Golden Mount fût de nature à singulièrement préoccuper Ben Raddle, cela ne saurait étonner. Mais il était moins naturel qu’un ingénieur, c’est-à-dire par définition un homme de raison froide et de sens rassis, acceptât un tel secret comme une vérité démontrée. Il en était ainsi cependant. Pas un instant il ne vint à la pensée de Ben Raddle que la révélation de Jacques Ledun ne reposât pas sur une base certaine. Il ne mettait pas en doute que, dans le Nord du Klondike, ne s’élevât une montagne merveilleuse, qui, comme une énorme poche d’or, se viderait d’elle-même un jour ou l’autre. Des millions de pépites seraient alors projetées, dans les airs, à moins qu’il n’y eût qu’à les recueillir au fond du cratère définitivement éteint.
D’ailleurs, il semblait bien que de riches placers existassent dans les régions arrosées par la Mackensie et ses affluents. Au dire des Indiens fréquentant ces territoires voisins de l’océan Arctique, les cours d’eau y charriaient de l’or. Aussi les syndicats songeaient-ils à étendre leurs recherches jusque dans la partie du Dominion comprise entre la mer Glaciale et le cercle polaire, et des prospecteurs méditaient-ils déjà de s’y transporter pour la campagne prochaine, les premiers arrivants devant être les plus favorisés. Qui sait, songeait Ben Raddle, si l’on ne découvrirait pas ce volcan, dont, grâce aux confidences de Jacques Ledun, il était sans doute seul maintenant à connaître l’existence?
S’il voulait tirer parti de cet avantage, il importait donc d’agir vite. Avant tout, cependant, il convenait de compléter les renseignements en sa possession et surtout de connaître cette carte que, d’après le Français défunt, détenait Jane Edgerton.
Ben Raddle, sans plus tarder, se rendit à l’hôpital, résolu à traiter sur-le-champ cette affaire.
«D’après ce que Jacques Ledun m’a affirmé avant de mourir, dit-il à Jane, il paraîtrait que vous auriez entre les mains un& carte lui appartenant.
– J’ai une carte, en effet… commença Jane.
Ben Raddle poussa un soupir de satisfaction. L’affaire irait toute seule, du moment que Jane confirmait aussi facilement les assertions du Français.
«Mais cette carte n’appartient qu’à moi, acheva celle-ci.
– A vous?
– A moi. Pour la bonne raison que Jacques Ledun me l’a volontairement donnée.
– Ah!.. ah!.. fit Ben Raddle d’un ton indécis.
Après un instant de silence, il reprit:
«Peu importe du reste, car je ne pense pas que vous refusiez de me la communiquer.
– Cela dépend, répliqua Jane avec le plus grand calme.
– Bah!.. s’écria Ben Raddle surpris. Cela dépend?.. et de quoi?.. Expliquez-vous, je vous prie.
– C’est très simple, répondit Jane. La carte dont il s’agit, et qui m’a été donnée, je le répète, par son légitime propriétaire, montre, comme j’ai tout lieu de le croire, l’emplacement exact d’une mine fabuleusement riche. Si Jacques Ledun m’a fait cette confidence, c’est en échange de ma promesse de porter secours à sa mère, promesse que je ne devrai et pourrai tenir que si j’utilise le document qui m’a été remis. Or, les indications de cette carte sont incomplètes.
– Eh bien? interrogea Ben Raddle.
– Eh bien! la démarche que vous faites auprès de moi me porte à supposer que Jacques Ledun vous a donné les indications qui me manquent, vraisemblablement contre un engagement pareil au mien, mais en vous cachant celles que je possède. S’il en est ainsi, je ne refuse pas de vous communiquer le document que vous désirez connaître, mais seulement à titre d’associée. En somme, vous avez la moitié d’un secret et moi l’autre. Voulez-vous que nous réunissions ces deux moitiés et que nous partagions ce que produira le secret tout entier?
Sur le moment, Ben Raddle fut, comme on dit, estomaqué par la réponse. Il ne s’attendait pas à celle-là. Très forte, décidément, Jane Edgerton. Puis le bon sens et l’équité reprirent le dessus. Après tout, elle n’était pas mauvaise, la thèse de la jeune prospectrice. Nul doute que Jacques Ledun n’eût voulu s’assurer deux chances d’améliorer le sort de sa mère, et c’est pourquoi il s’était prudemment adressé à deux personnes distinctes en leur réclamant à chacune un engagement identique. D’ailleurs, quel inconvénient à accepter la proposition de Jane et à partager avec elle le produit de l’exploitation du Volcan d’Or? Ou le Volcan d’Or n’était qu’un mythe, et, dans ce cas, le secret de Jacques Ledun n’ayant aucune valeur, il en était de même a fortiori de sa moitié. Ou bien l’histoire était sérieuse, et, dans ce cas, la participation de Jane Edgerton était négligeable, le Volcan d’Or devant alors donner une fortune pratiquement infinie.
Cette série de réflexions ne demanda que quelques secondes pour l’ingénieur, qui prit sans plus hésiter sa décision.
– C’est entendu, dit-il.
– Voici la carte, répliqua Jane en offrant le parchemin déplié.
Ben Raddle y jeta un coup d’œil rapide, puis, à l’intersection de la croix rouge, il traça un parallèle qu’il numérota 68° 37’.
– Les coordonnées sont complètes, maintenant, déclara-t-il d’un air satisfait. On irait les yeux fermés au Volcan d’Or.
– Le Volcan d’Or? répéta Jane. Jacques Ledun avait déjà prononcé ce nom.
– C’est celui d’une montagne extraordinaire que j’irai visiter…
– Que nous irons, rectifia Jane.
– Que nous irons visiter au printemps, concéda l’ingénieur.
Ben Raddle mit alors Jane Edgerton au courant de ce que lui avait confié Jacques Ledun. Il lui révéla, ou plutôt lui confirma l’existence d’une véritable montagne d’or, le Golden Mount, inconnue de tous et que celui-ci avait découverte en compagnie d’Harry Brown. Il lui apprit comment, contraints à revenir à cause du manque de matériel, les deux aventuriers, qui rapportaient néanmoins de magnifiques preuves de leur trouvaille, avaient été attaqués sur la route du retour par une bande d’indigènes qui avaient tué l’un et réduit l’autre au plus affreux dénûment.
– Et vous n’avez pas douté de la vérité d’une si fabuleuse histoire? demanda Jane quand Ben Raddle eut achevé son récit.
– J’ai été sceptique d’abord, reconnut celui-ci. Mais l’accent de sincérité de Jacques Ledun a eu vite raison de mon scepticisme. L’histoire est vraie, soyez-en certaine. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que nous soyons sûrs d’en pouvoir tirer parti. Le grand danger en ces sortes d’affaires est d’être devancé par d’autres. Si le Golden Mount n’est pas connu au sens propre du mot, on a cependant sur son existence des notions transmises par tradition et considérées comme légendaires. Il suffirait d’un prospecteur plus crédule et plus audacieux que les autres pour transformer la légende en belle et bonne réalité. Là est le danger, auquel nous parerons dans la mesure de nos moyens à deux conditions: nous hâter et nous taire.»
On ne s’étonnera pas que l’ingénieur voulût, à partir de ce jour, se tenir au courant de toutes les nouvelles qui circulaient dans le monde des chercheurs d’or. Jane ne s’y intéressait pas moins que lui, et, le plus souvent, tous deux s’entretenaient du sujet qui les préoccupait. Mais ils étaient résolus à garder pour eux seuls jusqu’à la dernière minute le secret du Volcan d’Or. Ben Raddle n’en avait même pas parlé à Summy Skim. Rien ne pressait, d’ailleurs, puisqu’il n’y avait que trois mois d’écoulés sur les huit que compte la saison d’hiver au Klondike.
Sur ces entrefaites, la commission de rectification de la frontière fit connaître le résultat de ses travaux. Elle concluait que les réclamations n’étaient admissibles, ni d’un côté, ni de l’autre. Aucune erreur n’avait été commise. La frontière entre l’Alaska et le Dominion, exactement tracée, ne devait être reculée, ni à l’Ouest au profit des Canadiens, ni à l’Est à leur détriment, et les claims limitrophes ne seraient point obligés de subir un changement de nationalité.
«Nous voilà bien avancés! dit Summy Skim, le jour où il apprit cette nouvelle. Le 129 est canadien, c’est entendu. Par malheur, il n’y a plus de 129. On le baptise après sa mort.
– Il existe sous le Forty Miles Creek, répondit le contre-maître qui ne voulait pas renoncer à tout espoir.
– Très juste! Lorique. Vous avez parfaitement raison. Allez donc l’exploiter à cinq ou six pieds sous l’eau! A moins qu’un second tremblement de terre ne vienne remettre les choses en l’état, je ne vois pas…
Et Summy Skim, haussant les épaules, ajouta:
«D’ailleurs, si Pluton et Neptune doivent encore collaborer au Klondike, j’espère bien que ce sera pour en finir une bonne fois avec cet affreux pays, pour le bouleverser et le submerger si bien qu’on ne puisse plus y recueillir une seule pépite.
– Oh! monsieur Skim! fit le contre-maître sincèrement indigné.
– Et après? répliqua Ben Raddle, en homme qui se retenait d’en dire plus qu’il ne voulait. Crois-tu donc qu’il n’y a de gisements qu’au Klondike?
– Je n’excepte pas de ma catastrophe, riposta Summy Skim en se montant un peu, ceux qui sont ailleurs, dans l’Alaska, le Dominion, le Transvaal… et, pour être franc, dans le monde entier.
– Mais, monsieur Skim, s’écria le contre-maître, l’or c’est l’or.
– Vous n’y êtes pas, Lorique. Vous n’y êtes pas du tout. L’or, vous voulez savoir ce que c’est? Eh bien! l’or, c’est de la blague, voilà mon avis. Et je ne vous l’envoie pas dire!
La conversation aurait pu se poursuivre longtemps sans aucun profit pour les interlocuteurs. Summy Skim la termina brusquement:
«Après tout, dit-il, que Neptune et Pluton fassent ce qui leur plaît. Ce n’est pas mon affaire. Je ne m’occupe, moi, que de ce qui nous regarde. Il me suffit que le 129 ait disparu pour que je sois ravi, puisque cet heureux événement nous force à reprendre la route de Montréal.»
Dans la bouche de Summy, c’était là figure de rhétorique, simplement. En réalité, lointaine était encore l’époque où l’état de la température lui permettrait de faire le premier pas sur le chemin du retour. L’année finissait à peine. Jamais Summy Skim n’oublierait cette semaine de Noël qui, bien que le froid ne dépassât pas vingt degrés au-dessous de zéro, n’en était pas moins abominable. Peut-être eût-il mieux valu un abaissement de température plus excessif avec des vents du Nord vifs et secs.
Pendant cette dernière semaine de l’année, les rues de Dawson furent à peu près désertes. Aucun éclairage n’aurait pu résister aux tourbillons qui les rendaient inabordables. La neige s’y entassa sur une épaisseur de plus de six pieds. Aucun véhicule, aucun attelage n’aurait pu s’y engager. Si le froid revenait avec son intensité habituelle, le pic et la pioche ne parviendraient pas à faire brèche dans ces masses accumulées. Il faudrait employer la mine. En certains quartiers avoisinant les rives du Yukon et de la Klondike River, plusieurs maisons, bloquées jusqu’au premier étage, n’étaient plus accessibles que par les fenêtres. Heureusement, celles de Front street ne furent pas prises dans ces sortes d’embâcles, et les deux cousins auraient pu sortir de l’hôtel, si la circulation n’eût pas été absolument impossible. Au bout de quelques pas, on se serait enlizé jusqu’au cou dans la neige.
A cette époque de l’année, le jour ne dure que très peu d’heures. A peine si le soleil se montre au-dessus des collines qui encadrent la ville. La tourmente chassant des flocons si drus et si épais que la lumière électrique ne parvenait pas à les pénétrer, on était donc plongé dans une obscurité profonde pendant vingt heures sur vingt-quatre.
vol_40.jpg (139873 bytes)
Toute communication étant supprimée avec le dehors, Summy Skim et Ben Raddle restaient confinés dans leurs chambres. Le contre-maître et Neluto, qui occupaient en compagnie de Patrick une modeste auberge de l’un des bas quartiers, ne pouvaient leur rendre visite ainsi qu’ils le faisaient d’habitude, et tout rapport se trouvait brisé avec Edith et Jane Edgerton. Summy Skim tenta une fois d’aller jusqu’à l’hôpital; il faillit être enseveli sous la neige, et ce ne fut pas sans peine que les gens de l’hôtel parvinrent à l’en tirer sain et sauf.
Il va sans dire que les divers services ne fonctionnaient plus au Klondike. Les lettres n’arrivaient point, les journaux n’étaient pas distribués. Sans les réserves accumulées dans les hôtels et les maisons particulières en prévision de ces redoutables éventualités, la population de Dawson City eût été exposée à mourir de faim. Inutile de dire que les casinos, les maisons de jeu chômaient. Jamais la ville ne s’était trouvée dans une situation si alarmante. La neige rendait inabordable la résidence du gouverneur, et, aussi bien en territoire canadien qu’en territoire américain, la vie administrative était totalement arrêtée. Quant aux victimes que les épidémies faisaient chaque jour, comment les eût-on conduites à leur dernière demeure? Que la peste vînt à se déclarer et Dawson ne compterait bientôt plus un seul habitant.
Le premier jour de l’année 1899 fut épouvantable. Pendant la nuit précédente et pendant toute la journée, la neige tomba en quantité telle qu’elle recouvrit presque entièrement nombre de maisons. Sur la rive droite de la Klondike River, quelques-unes ne laissaient plus émerger que leur toiture. C’était à croire que la cité entière allait disparaître sous les blanches couches du blizzard, comme avait disparu Pompéi sous les cendres du Vésuve. Si un froid de quarante à cinquante degrés eût immédiatement succédé à cette tourmente, toute la population eût péri sous ces masses durcies.
Le 2 janvier, un brusque changement se produisit dans la situation atmosphérique. Par suite d’une saute de vent, le thermomètre remonta rapidement au-dessus du zéro centigrade et il n’y eut plus lieu de craindre que les amas de neige ne vinssent à se solidifier. Elle fondit en quelques heures. Il fallait, comme on dit, le voir pour le croire. Une véritable inondation s’ensuivit, qui ne laissa pas d’occasionner de gros dommages; les rues furent transformées en torrents, et les eaux chargées de débris de toute sorte se précipitèrent vers les lits du Yukon et de son affluent et roulèrent à grand fracas sur leur surface glacée.
Cette inondation fut générale dans le district. Le Forty Miles Creek entre autres se gonfla démesurément et recouvrit les claims en aval. Ce fut un nouveau désastre comparable à celui du mois d’août. Si Ben Raddle avait conservé quelque espoir de rentrer en possession du 129, il dut y renoncer définitivement.
Dès que les rues furent praticables, on se hâta de rétablir les relations rompues. Lorique et Neluto se présentèrent à Northern Hôtel. Ben Raddle et Summy Skim s’empressèrent de courir à l’hôpital où ils furent reçus par les deux jeunes filles avec une joie dont la claustration qu’on venait de subir doublait la vivacité. Quant au docteur Pilcox, il n’avait rien perdu de sa bonne humeur habituelle.
«Eh bien, lui demanda Summy Skim, êtes-vous toujours fier de votre pays d’adoption?
– Comment donc! monsieur Skim, répondit le docteur. Étonnant, ce Klondike, étonnant!.. Je ne crois pas que, de mémoire d’homme, on ait vu tomber une telle quantité de neige!.. Voilà qui trouvera place dans vos souvenirs de voyage, monsieur Skim.
– Je vous en réponds, docteur!
– Par exemple, si le retour des grands froids n’avait pas été précédé de quelques jours de dégel, nous étions tous momifiés. Hein! quel fait divers pour les journaux de l’ancien et du nouveau continent! C’est une occasion qui ne se retrouvera plus, et cette saute de vent dans le Sud est un incident bien regrettable!
– C’est ainsi que vous le prenez, docteur?
– Et c’est ainsi qu’il faut le prendre. C’est de la philosophie, monsieur Skim.
– De la philosophie à cinquante degrés au-dessous de zéro, je ne tiens pas cet article-là,» protesta Summy mal convaincu.
La ville eut bientôt retrouvé son aspect ordinaire, ses habitudes aussi. Les casinos rouvrirent leurs portes. Le public emplit de nouveau, les rues, encombrées par les corbillards conduisant au cimetière les innombrables victimes des grands froids.
Cependant, en janvier, on est loin d’en avoir fini avec l’hiver au Klondike. Durant la seconde quinzaine du mois, on eut encore à subir d’excessifs abaissements de température; mais enfin, à la condition que l’on fût prudent, la circulation était redevenue possible, et le mois se termina mieux qu’il n’avait commencé, en ce sens que les blizzards furent moins fréquents et ne se déchaînèrent pas avec violence. Quand l’atmosphère est calme, les froids se supportent aisément, en effet; c’est lorsque le vent venant du Nord, après avoir traversé les régions du pôle arctique, souffle en grande brise et coupe la figure des gens dont l’haleine retombe en neige, qu’il est dangereux de se risquer en plein air. Summy Skim put presque constamment chasser en compagnie de Neluto, et parfois de Jane Edgerton. Personne n’avait réussi à le dissuader de se mettre en campagne malgré les rigueurs de la température. Le temps lui paraissait si long, à lui que ne tentaient ni les émotions du jeu, ni les distractions des casinos. Un jour qu’on le pressait trop, il répondit avec le plus grand sérieux:
«Soit! je ne chasserai plus, je vous le promets, quand…
– Quand?.. insista le docteur Pilcox.
– Quand il fera tellement froid que la poudre ne pourra plus prendre feu.»
Lorsque Jane Edgerton n’accompagnait pas Summy, elle se rencontrait d’ordinaire avec Ben Raddle, soit à l’hôpital, soit à Northern Hôtel. En somme, il ne se passait guère de jour qu’ils n’eussent échangé au moins une visite. A leurs entretiens assistait toujours Edith. L’utilité de sa présence n’était pas évidente. Elle paraissait cependant essentielle à l’ingénieur, qui, pour la jeune fille seule, avait cru devoir se départir de la discrétion rigoureuse qu’il s’était imposée, et, depuis lors, il sollicitait son avis sur le plus petit détail d’organisation de l’expédition projetée. Il semblait vraiment attacher un haut prix à ses conseils. Peut-être était-ce parce que celle-ci n’en donnait pas, et qu’elle approuvait les yeux fermés, comme elle avait approuvé le principe même du projet, tout ce que proposait l’ingénieur, dont elle prenait invariablement le parti contre sa cousine et au besoin contre Lorique, qui, bien que laissé dans l’ignorance du véritable but de ces conciliabules, était généralement admis à y participer. Tout ce que Ben Raddle disait était bien dit. Tout ce qu’il faisait était bien fait. Celui-ci appréciait fort une opinion si flatteuse et si naïvement exprimée.
Quant à Lorique, l’ingénieur l’interrogeait à satiété sur le Klondike et plus particulièrement sur les régions Nord du district que le contre-maître avait souvent parcourues. Summy Skim, qui les trouvait toujours ensemble, en rentrant de la chasse avec Neluto, se demandait avec une certaine inquiétude de quoi ils pouvaient bien s’entretenir.
«Qu’est-ce qu’ils peuvent bien mijoter, tous les quatre? se répétait-il. Ben n’en aurait-il pas assez… et même trop de cet abominable pays? Voudrait-il tenter une seconde fois la fortune et se laisserait-il entraîner par Lorique? Ah mais! ah mais!.. Je suis là, moi, et, quand je devrais employer la force!.. Si le mois de mai me trouve dans cette horrible ville, c’est que l’excellent Pilcox m’aura amputé des deux jambes… et encore il n’est pas bien sûr que je ne fasse pas la route en cul-de-jatte?»
Summy Skim ne savait toujours rien des confidences de Jacques Ledun. Ben Raddle et Jane Edgerton avaient bien gardé le silence qu’ils s’étaient réciproquement promis, et Lorique n’était pas plus avancé que Summy Skim. Cela n’empêchait pas le contre-maître de continuer à flatter, comme il l’avait toujours fait, les goûts évidents de Ben Raddle et d’exciter celui-ci à poursuivre sa chance. Puisqu’il avait tant fait que de venir au Klondike, allait-il se décourager au premier échec, surtout quand cet échec était imputable à des circonstances exceptionnelles, pour ne pas dire uniques? Sans doute, il était désolant que le 129 fût détruit, mais pourquoi ne chercherait-on pas à acquérir un autre claim? En poussant plus en amont, on découvrirait de nouveaux gisements qui vaudraient bien celui qu’on avait perdu… Dans une autre direction, la Bonanza et l’Eldorado continuaient à donner des résultats magnifiques… Du côté des Dômes s’étendait une vaste région aurifère à peine effleurée par les mineurs… Les placers y appartiendraient au premier occupant… Le contre-maître se chargerait de recruter un personnel… Après tout, pourquoi Ben Raddle échouerait-il là où tant d’autres réussissaient? Il semblerait au contraire que, dans ce jeu hasardeux, la science d’un ingénieur lui mît en main dés pipés et cartes truquées.
On l’imaginera aisément, l’ingénieur prêtait une oreille complaisante à ces propos. L’existence du Golden Mount, du rang de grande probabilité, passait dans son esprit à celui de certitude absolue. Et il rêvait de ce Golden Mount… Un claim, plus qu’un claim, une montagne, dont les flancs renfermaient des millions de pépites… un volcan qui livrerait lui-même ses trésors… Ah! certes, il fallait courir cette merveilleuse aventure. En partant au début du printemps, on arriverait en trois ou quatre semaines à la montagne. Quelques jours suffiraient à recueillir plus de pépites que tous les tributaires du Yukon n’en avaient fourni depuis deux ans, et l’on reviendrait avant l’hiver, riches de trésors fabuleux, forts d’une puissance devant laquelle pâlirait celle des rois.
Ben Raddle et Jane consacraient des heures à l’étude du croquis tracé par la main du Français. Ils l’avaient reporté sur la carte générale du Klondike. Ils avaient reconnu, par sa latitude et sa longitude, que la croix devait être tracée sur la rive gauche du rio Rubber, l’une des branches de la Mackensie, et que la distance séparant le Volcan d’Or de Dawson City ne dépassait pas deux cent quatre-vingts milles, soit environ cinq cents kilomètres.
«Avec un bon chariot et un bon attelage, disait Lorique interrogé à ce sujet, cinq cents kilomètres peuvent être franchis en une vingtaine de jours, et cela, dès la seconde semaine de mai.»
Pendant ce temps, Summy Skim ne cessait de se répéter:
«Mais que diable machinent-ils donc tous les quatre?
Bien qu’il ne fût pas au courant, il soupçonnait que ces entretiens si fréquents devaient avoir pour objet quelque expédition nouvelle, et il était résolu à s’y opposer par tous les moyens.
«Allez, mes bons petits enfants! grommelait-il in petto. Faites votre compte, je fais le mien, et rira bien qui rira le dernier!»
Mars arriva, et, avec lui, un retour offensif du froid. Deux jours durant, le thermomètre tomba à soixante degrés centigrades sous zéro. Summy Skim le fît constater à Ben Raddle, en ajoutant que, si cela continuait, la graduation de l’instrument serait certainement insuffisante.
L’ingénieur, pressentant vaguement l’irritation latente de son cousin, s’efforça d’être conciliant.
«C’est un froid excessif, en effet, dit-il d’un ton bonhomme, mais, comme il ne fait pas de vent, on le supporte mieux que je ne l’aurais pensé.
– Oui, Ben, oui… reconnut Summy en se contenant, c’est en effet très sain, et j’aime à croire qu’il tue les microbes par myriades.
– J’ajoute, reprit Ben Raddle, que, d’après les gens du pays, il ne semble pas devoir durer. On a même l’espoir, paraît-il, que la période hivernale ne sera pas très longue cette année et que les travaux pourront être repris dès le commencement de mai.
– Les travaux?.. Si toutefois tu me permets cette forte expression, j’oserai dire que je m’en bats l’œil, mon vieux Ben, s’écria Summy d’une voix plus haute. Je compte bien que nous profiterons de la précocité du printemps pour nous mettre en route dès que le Scout sera revenu.
– Cependant, fit observer l’ingénieur, qui crut sans doute arrivée l’heure des confidences, il serait peut-être bon, avant de partir, de faire une visite au claim 129?
– Le 129 ressemble maintenant aune vieille carcasse de navire engloutie au fond de la mer. On ne peut plus le visiter qu’en scaphandre. Et comme nous n’avons pas de scaphandres…
– Il y a pourtant là des millions perdus!..
– Des milliards, si tu veux, Ben. Je ne m’y oppose pas. Mais, dans tous les cas, perdus, et bien perdus. Je ne vois pas la nécessité de retourner au Forty Miles Creek qui te rappellerait de vilains souvenirs.
– Oh! je suis guéri et bien guéri, Summy.
– Peut-être pas tant que tu le crois. Il me semble que la fièvre… la fameuse fièvre… tu sais… la fièvre de l’or…
Ben Raddle regarda son cousin bien en face, et, en homme qui a pris son parti, se décida à lui dévoiler ses projets.
– J’ai à te parler, Summy, dit-il, mais ne t’emporte pas dès les premiers mots.
– Je m’emporterai, au contraire, s’écria Summy Skim. Rien ne pourra me retenir, je t’en avertis, si tu fais même indirectement une allusion quelconque à la simple possibilité d’un retard.
– Écoute, te dis-je, j’ai un secret à te révéler.
– Un secret? et de la part de qui?
– De la part de ce Français que tu as relevé à demi mort et ramené à Dawson City.
– Jacques Ledun t’a confié un secret, Ben?
– Oui.
– Et tu ne m’en as pas encore parlé?
– Non, parce qu’il m’a donné l’idée d’un projet qui méritait réflexions.
Summy Skim bondit.
– Un projet!.. s’écria-t-il. Quel projet?
– Non, Summy, répliqua Ben Raddle: Quel secret. Le secret d’abord. Le projet ensuite. Procédons par ordre, s’il te plaît, et calme-toi.»
Bon Raddle fît alors connaître à son cousin l’existence du Golden Mount dont Jacques Ledun avait relevé exactement la situation à l’embouchure de la Mackensie, aux bords mêmes de l’océan Arctique. Summy Skim dut jeter les yeux sur le croquis original, puis sur la carte où la montagne avait été reportée par l’ingénieur. La distance entre elle et Dawson City s’y trouvait également repérée suivant une direction Nord-Nord-Est, à peu près sur le cent trente-sixième méridien. Enfin, il lui fut appris que cette montagne était un volcan… un volcan dont le cratère contenait des quantités énormes de quartz aurifère, et qui renfermait dans ses entrailles des milliards de pépites.
– Et tu crois à ce volcan des «Mille et une Nuits»? demanda Summy Skim d’un ton goguenard.
– Oui, Summy, répondit Ben Raddle qui paraissait décidé à n’admettre aucune discussion sur ce point.
– Soit, accorda Summy Skim. Et après?
– Comment, après! répliqua Ben Raddle en s’animant. Eh quoi! un tel secret nous aurait été révélé, et nous n’en userions pas! Nous laisserions d’autres en tirer parti!
Summy Skim, se maîtrisant pour conserver son sang-froid, se borna à répondre:
– Jacques Ledun avait voulu en tirer parti, lui aussi, et tu sais comment cela lui a réussi. Les milliards de pépites de Golden Mount ne l’ont pas empêché de mourir sur un lit d’hôpital.
– Parce qu’il avait été attaqué par des malfaiteurs.
– Tandis que nous, riposta Summy Skim, nous ne le serons pas, c’est entendu… En tout cas, pour aller exploiter cette montagne il faudra remonter d’une centaine de lieues vers le Nord, je présume.
– D’une centaine de lieues, en effet, et même un peu plus.
– Or notre départ pour Montréal est fixé aux premiers jours de mai.
– Il sera retardé de quelques mois, voilà tout.
– Voilà tout! répéta Summy ironiquement. Mais alors il sera trop tard pour se mettre en route.
– S’il est trop tard, nous hivernerons une seconde fois à Dawson City.
– Jamais!» s’écria Summy Skim d’un ton si résolu que Ben Raddle crut devoir arrêter là cette trop intéressante conversation.
Il comptait bien d’ailleurs la reprendre par la suite et il la reprit, en effet, malgré le mauvais vouloir de son cousin. Il appuya son projet sur les meilleures raisons. Le voyage s’effectuerait sans difficulté après le dégel. En deux mois, on pourrait atteindre le Golden Mount, s’être enrichi de quelques millions et être revenu à Dawson. Il serait encore temps de repartir pour Montréal, et du moins cette campagne au Klondike n’aurait pas été faite en pure perte.
Ben Raddle tenait en réserve un suprême argument. Si Jacques Ledun lui avait fait cette révélation, ce n’était pas sans motifs. Sa mère, qu’il chérissait, lui survivait, une pauvre femme malheureuse pour laquelle il s’était efforcé d’acquérir la fortune, et dont la vieillesse serait assurée, si les désirs de son fils se réalisaient. Summy Skim voulait-il que son cousin manquât à la promesse faite à un mourant?
Summy Skim avait laissé parler Ben Raddle sans l’interrompre. Il se demandait qui était fou, de Ben, qui disait des choses si énormes, ou de lui-même qui consentait à les entendre. Lorsque le plaidoyer fut achevé, il lâcha la bride à son indignation:
«Je n’ai à te répondre qu’une chose, dit-il d’une voix que la colère faisait trembler, c’est que j’en arriverais à regretter d’avoir secouru le malheureux Français et d’avoir ainsi empêché que son secret disparût avec lui dans la tombe. Si tu as pris à son égard un engagement insensé, il y a d’autres moyens de te libérer. On peut servir une pension à sa mère, par exemple, et je m’en chargerai personnellement, si cela te convient. Quant à recommencer la plaisanterie qui nous a si bien réussi, non. J’ai ta parole de retourner à Montréal. Je ne te la rendrai jamais. Voilà mon dernier mot.»
C’est en vain que Ben Raddle revint à la charge. Summy demeura inflexible. Il semblait même en vouloir à son cousin d’une insistance qu’il considérait comme déloyale, et Ben commençait à être sérieusement inquiet de la tournure que prenaient leurs relations jusque-là fraternelles.
La vérité est que Summy luttait contre lui-même. Il ne cessait dépenser à ce qui adviendrait s’il ne réussissait pas à convaincre Ben Raddle. Si celui-ci persistait à pousser l’aventure, jusqu’au bout, le laisserait-il s’engager seul dans cette dangereuse campagne? Summy ne se faisait pas d’illusions. Il savait qu’il ne se résignerait jamais aux inquiétudes et aux angoisses qui seraient alors son lot et que, pour les éviter, il céderait au dernier moment. Il enrageait à cette pensée. Aussi dissimulait-il sa faiblesse sous les dehors les plus rudes que sa nature bienveillante fût capable d’imaginer.
Ben Raddle, obligé de s’enfler aux apparences, désespérait de jour en jour davantage d’amener son cousin à partager ses idées. Bien qu’il ne fût pas sentimental au même point que celui-ci, il ne laissait pas d’être profondément affligé de la fissure faite dans leur amitié. Le temps s’écoulant sans modifier la situation, il se résigna, un jour qu’il était à l’hôpital, à faire part à Jane Edgerton de l’invincible résistance de Summy Skim. Elle en fut très étonnée. L’opinion de Summy sur le projet qui la passionnait ne l’avait jamais préoccupée. Que cette opinion fût conforme à la sienne propre, cela semblait tout naturel à la jeune prospectrice, qui, d’ailleurs, eût été bien embarrassée de préciser les raisons d’un tel optimisme. Quoi qu’il en soit, étant donné cet état d’esprit, son étonnement eut tôt fait de se transformer en irritation, comme si le malheureux Summy se fût rendu coupable à son égard d’une injure personnelle. Avec son esprit de décision ordinaire, elle alla le trouver incontinent à l’hôtel, bien résolue à lui adresser les reproches que méritait son inqualifiable conduite.
«Il paraît que vous vous opposez à notre excursion au Golden Mount, lui dit-elle sans préambule sur un ton non dépourvu d’aigreur.
– Notre?.. répéta Summy attaqué ainsi par surprise.
– Je me demande quel intérêt vous pouvez avoir, poursuivit Jane, à empêcher le voyage que nous avons projeté, votre cousin et moi.
Summy passa en une seconde par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
– Alors, balbutia-t-il, vous en êtes, du voyage, mademoiselle Jane?
– Ne faites pas l’ignorant, répliqua celle-ci avec sévérité. Vous feriez bien mieux de vous montrer meilleur compagnon et de venir tout simplement avec nous prendre votre part du butin. Le Golden Mount pourra sans peine nous enrichir tous les trois.
Summy devint rouge comme un coq. D’une seule haleine, il aspira une quantité d’air telle qu’il y avait lieu de se demander s’il allait en rester pour les autres.
– Mais, dit-il effrontément, je ne désire pas autre chose, moi!
Ce fut au tour de Jane d’être étonnée.
– Bah!.. fit-elle. Que me racontait donc M. Ben Raddle?
– Ben ne sait ce qu’il dit, affirma Summy avec l’audace d’un menteur endurci. Je lui ai l’ait quelques objections de détail, il est vrai; mais mes objections portent uniquement sur l’organisation de l’expédition. Son principe est hors de discussion.
– A la bonne heure! s’écria Jane.
– Voyons, mademoiselle Jane, comment renoncerais-je à un pareil voyage? Au vrai, ce n’est pas l’or qui me tente, moi. C’est…
Summy s’interrompit, fort empêché de dire ce qui l’intéressait. En réalité, il n’en savait rien.
– C’est?.. insista Jane.
– C’est la chasse, parbleu. Et le voyage lui-même, la découverte, l’aventure…
Summy devenait lyrique.
– Chacun son but,» conclut Jane qui partit pour rendre compte à Ben Raddle du résultat de sa démarche.
Celui-ci ne fit qu’un bond jusqu’à l’hôtel.
«C’est bien vrai, Summy? demanda-t-il en abordant son cousin. Tu te décides à être des nôtres?
– T’ai-je jamais dit le contraire?» répliqua Summy avec une si prodigieuse impudence que Ben Raddle décontenancé se demanda depuis s’il n’avait pas rêvé les longues discussions des jours précédents. Texte italique