La littérature ici subit une exquise crise, fondamentale.
À jeter les yeux alentour, chez quiconque accorde à cette fonction une place ou la première, voilà, le fait d’actualité. Que nous assistons, comme finale de ce siècle, je ne dirai ainsi que ce fut dans le dernier, à des bouleversements, mais, hors de la place publique, à une inquiétude du voile dans le temple, avec des plis significatifs et un peu sa déchirure.
Un lettré français, sa lecture interrompue à la mort de Victor Hugo, il y a quelques ans, ne peut, s’il la souhaite poursuivre, qu’être déconcerté. Notre vers, je le crois, avec respect attendit que le géant, qui l’identifiait à sa main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer ; pour, lui, se rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique, y recouvrant ses coupes vitales, s’évade, selon une libre disjonction aux mille éléments simples ; et, je l’indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d’une orchestration, qui reste verbale.
La variation date de là : quoique en dessous et d’avance inopinément préparée par Verlaine, si fluide, revenu à de primitives épellations.
Témoin de cette aventure, où l’on me voulut un rôle plus efficace malgré qu’il n’appartient à personne, j’y dirigeai, au moins, mon ardente attention ; et il se fait temps d’en parler, préférablement à distance ainsi que ce fut presque anonyme.
J’aimerais départager, sous un aspect triple, le traitement apporté au canon hiératique du vers ; en graduant.
Les fidèles à l’alexandrin, notre hexamètre, desserrent intérieurement ce mécanisme rigide et puéril de sa mesure ; l’oreille, affranchie d’un compteur factice, éprouve une jouissance à discerner, seule, toutes les combinaisons possibles, entre eux, de douze timbres. Je juge ce goût très moderne.
Un cas, aucunement le moins curieux, intermédiaire, que le suivant. Le poëte d’un tact aigu qui considère cet alexandrin toujours comme le joyau définitif, mais à ne sortir, épée ou fleur, que rarement et d’après quelque motif prémédité, y touche comme pudiquement ou se joue à l’entour, il en octroie de voisins accords, avant de le donner superbe et nu : laissant son doigté défaillir contre la onzième syllabe ou se propager jusqu’à une treizième mainte fois. M. Henri de Régnier [1] excelle à ces accompagnements, de son invention, je sais, discrète et fière comme le talent qu’il instaura et révélatrice d’un transitoire trouble chez les exécutants jeunes devant l’instrument héréditaire. Autre chose, ou simplement le contraire, se décèle une mutinerie exprès, en la vacance du vieux moule fatigué, quand Jules Laforgue [2], pour le début, nous initia au charme certain du vers faux.
Jusqu’à présent, ou dans l’un et l’autre des modèles précités, rien, que réserve et abandon, à cause de la lassitude amenée par un abus de la cadence nationale, dont l’emploi, ainsi que celui du drapeau, doit demeurer exceptionnel. Avec cette particularité toutefois amusante que des infractions volontaires ou de savantes dissonances en appellent à notre délicatesse, au lieu que se fût, il y a quinze ans à peine, le pédant, que nous demeurions, exaspéré, comme devant quelque sacrilège ignare ! Je dirai que la réminiscence du vers strict hante ces jeux à côté et leur confère un profit.
Toute la nouveauté s’installe, relativement au vers libre, pas tel que le six-septième siècle l’attribua à la fable ou l’opéra (ce n’était qu’un agencement, sans la strophe, de mètres divers et notoires) mais, nommons-le, comme il sied, « polymorphe » : et envisageons la dissolution maintenant du nombre officiel, en ce qu’on veut, à l’infini, pourvu qu’un plaisir s’y réitère. Tantôt une euphonie fragmentée selon l’assentiment du lecteur intuitif, avec une ingénue et précieuse justesse — M. Moréas [3] ; ou bien un geste, alangui, de songerie, sursautant, de passion, lequel suffit à scander — M. Viélé-Griffin [4] ; préalablement M. Kahn [5] avec une notation systhématique de la valeur tonale des mots. Je ne donne de noms, il en est d’autres typiques, ceux de MM. Charles Morice, Verhaëren [6], Dujardin [7], Maëterlinck [8], Mockel [9], que comme preuves à mes dires, afin qu’on se reporte aux publications.
Le remarquable est que, pour la première fois, au cours de l’histoire littéraire d’aucun peuple, concurremment aux grandes orgues générales et séculaires, où s’exalte, d’après un latent clavier, l’orthodoxie, quiconque avec son jeu et son ouïe individuels se peut composer un instrument, dès qu’il souffle, le frôle ou frappe avec science ; en user à part et le dédier aussi à la Langue.
Une haute liberté littéraire d’acquise, la plus neuve : je ne vois, et ce reste mon intense opinion, effacement de rien qui ait été beau dans le passé, je demeure convaincu que dans les occasions amples on obéira toujours à la tradition solennelle, dont la prépondérance relève du génie classique : seulement lorsqu’il n’y aura pas lieu, à cause d’une sentimentale bouffée ou pour une anecdote, de déranger les échos vénérables, on regardera à le faire. Toute âme est une mélodie, qu’il s’agit de renouer ; et pour cela, sont la flûte ou la viole de chacun. Selon moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité, de s’exprimer non seulement, mais de se moduler, à son gré.
Quelque étonnement, peut-être, que l’annonce d’une révolution d’ordre littéraire aboutisse à constater un changement dans l’artifice ou moyen par excellence, le vers : en effet, un souci musical domine et je l’interpréterai selon sa visée la plus large. Symboliste, Décadente, ou Mystique, les Écoles se déclarant ou étiquetées en hâte par notre presse d’information, adoptent, comme rencontre, le point d’un Idéalisme qui (pareillement aux fugues, aux sonates) refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée directe les ordonnant ; pour ne garder de rien que la suggestion. Instituer une relation entre les images, exacte, et que s’en détache un tiers aspect fusible et clair présenté à la divination… Abolie, la prétention, esthétiquement une erreur, malgré qu’elle régit presque tous les chefs-d’œuvre, d’inclure au papier subtil du volume autre chose que par exemple l’horreur de la forêt ou le tonnerre muet épars au feuillage : non le bois intrinsèque et dense de ses arbres. Quelques jets de l’intime orgueil véridiquement trompettés éveillent l’architecture du palais, le seul habitable ; hors de toute pierre, sur quoi les pages se refermeraient mal.
Parler n’a trait à la réalité des choses que commercialement : en littérature, cela se contente d’y faire une allusion ou de distraire leur qualité incorporer quelque idée. À cette condition s’élance le chant qu’il soit la joie d’être allégé !
Pour achever, je ne m’assieds jamais aux gradins des concerts, sans percevoir parmi l’obscure sublimité telle ébauche de quelqu’un des poèmes immanents à l’humanité ou leur originel état, d’autant plus compréhensif que nul : et que pour en déterminer la vaste ligne le compositeur éprouva cette facilité de suspendre jusqu’à la tentation de s’expliquer. Je me figure par un indéracinable sans doute préjugé d’écrivain, que rien ne demeurera sans être proféré ; que nous en sommes là, précisément, à rechercher, devant une brisure des grands rythmes littéraires (il en a été question plus haut) et leur éparpillement en frissons articulés proches de l’instrumentation, un art d’achever la transposition, au Livre, de la symphonie ou uniment de reprendre notre bien : car, ce n’est pas de sonorités élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, indéniablement mais de l’intellectuelle parole à son apogée que doit, avec plénitude et évidence, résulter, en tant que l’ensemble des rapports existant dans tout, la Musique.
- ↑ Le triste Maître de la maison déserte, pleure !
La hêtraie immobile ou folle, selon l’heure,
Se balance ou s’endort, s’apaise ou murmure ;
Une à une les faines tombent sur les toits,
Les grappes s’égrènent dans l’herbe mûre
Et par la vitre vers les bois
Et la plaine et le jardin que la mousse ronge
Le triste Maitre en deuil du mal de quelque songe-
- Regarde et songe.
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- POÈMES ANCIENS ET ROMANESQUES
- (Motifs de Légende et de Mélancolie, VI).
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- Regarde et songe.
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- ↑ L’Imitation de Notre-Dame la Lune. Complaintes.
- ↑ Dans la cité au bord de la mer, la cape et la dague lourdes
De pierres jaunes, et sur ton chapeau des plumes de perroqnets,
Tu t’en venais, devisant telles bourdes,
Tu t’en venais entre tes deux laquais
Si bouffis et tant sots — en vérité des happelourdes !
Dans la cité an bord de la mer, tu t’en venais et tu vaguais
Parmi de grands vieillards qui travaillaient aux felouques,
Le long des môles et des quais,-
- C’était (tu dois bien t’en souvenir) c’était aux plus beaux jours de ton adolescence.
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- LE PÈLERIN PASSIONNÉ
- (Agnès, strophe 2).
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- C’était (tu dois bien t’en souvenir) c’était aux plus beaux jours de ton adolescence.
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- ↑ Des voix
Aussi,
Me viennent de là-bas,
Ou passent, chuchoteuses, parmi les feuilles :
L’autrefois,
Nous avions erré toute la nuit
De seuils en écueils
Moi, semeur d’or, et ceux-ci,
Couples de joie et de bruit,
Vers la liesse des feuilles ;
Seul, j’étais seul, malgré qu’a mes deux bras
Pesait — à peine, un rire de tendresse
Et frissonnait a mes genoux, leur robe :
Las. nous vînmes vers l’orée a l’aube.-
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- LES CYGNES
- (Le Porcher).
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- ↑ Les Palais Nomades, etc.
- ↑ Les Soirs. Les Débâcles. Les Flambeaux Noirs. Les Apparus dans mes chemins.
- ↑ Antonia. La Comédie des Amours.
- ↑ Serres Chaudes.
- ↑ Chantefable un peu Naïve.