[modifier] VERS LYRIQVES
Au Lecteur
JE n’ay (Lecteur) entremellé fort supersticieusement les Vers Masculins avecques les Feminins, comme on use en ces Vaudeviles, et Chansons, qui se chantent d’un mesme Chant, par tous les Coupletz, craignant de contraindre, et gehinner ma Diction pour l’observation de telles choses. Toutesfois affin que tu ne penses, que j’aye dedaigné ceste diligence, tu trouveras quelques Odes, dont les Vers sont disposez avecques telle Religion. Comme la Louange de deux Damoizelles. Des miseres, et Calamitez humaines. Le Chant du Desesperé, et les Louanges de Bacchus.
[modifier] Les Louanges d'Anjou, Au Fleuue de Loyre.
ODE I.
O de qui la vive Course Prent sa bienheureuse source D'une argentine Fonteine, Qui d'une fuyte loingtaine, Te rens au Seing fluctueux De l'Occean Monstrueux, Loyre, hausse ton Chef ores Bien haut, et bien haut encores, Et jete ton Oeil divin Sur ce Pais Angevin, Le plus heureux, et fertile, Qu'autre, ou ton Unde distile. Bien d'autres Dieux, que toy, Pere, Daignent aymer ce Repaire A qui le Ciel feut donneur De tout’ grace, et bonheur. Ceres, lors que vagabunde Aloit querant par le Monde Sa Fille, dont possesseur Feut l'Infernal Ravisseur, De ses pas sacrez toucha Cete Terre, et se coucha Lasse sur ton verd Ryuaige, Qui luy donna doulx Bruvaige. Et cetuy la, qui pour Mere Eut la Cuysse de son Pere, Le Dieu des Indes vainqueur Arrousa de sa Liqueur Les Montz, les Vaulx, et Campaignes De ce Terroir, que tu baignes. Regarde, mon Fleuve, aussi Dedans ces forestz ici, Qui leurs Chevelures Vives Haussent au tour de tes Ryves. Les Faunes aux Piez soudains, Qui apres Bisches, et Dains, Et Cerfz, auz Testes ramees Ont leurs forces animees. Regarde tes Nymphes belles A ces Demydieux rebelles, Qui à grand'Course les suyvent, Et si pres d'elles arrivent, Qu'elles sentent bien souvent De leurs Haleines le vent. Ie voy' deja hors d'Haleine Les Pauvrettes, qui à peine Pouront atteindre ton Cours, Si tu ne leur fais secours. Combien (pour les secourir) De foys t'a-l-on veu courir Tout furieux en la Plene ? Trompant l'espoir, et la Peine De l'avare Laboureur, Helas ! qui n'eut point d'horreur Blesser du Soc sacrilege De tes Nymphes le College. College, qui se recree Dessus ta Rive sacree. Nymphes des Jardins fertiles, Hamadryades gentiles, Toy Pryape, qui tant vaulx Auecq' ta lascive Faulx, Pales, qui sur ces Rivaiges Possedes tant beaux Herbaiges, Que Flore va tapissant De mainte fleur d'eux yssant, Toy pasteur Amphrisien, Chacun de vous garde bien Ses Richesses de l'Injure Du Chault, et de la Froidure. Ces Masses laborieuses, Que les Mains Industrieuses Quasi egalent aux Cieux, Ne sont elles pas aux Dieux. Qui vouldra doncq' loue, et chante Tout ce, dont l'Inde se vante, Sicile la fabuleuse, Ou bien l'Arabie heureuse. Quant à moy, tant que ma Lyre Voudra les Chansons elire Que je luy commenderay, Mon Anjou je Chanteray. 0 mon Fleuve Paternel, Quand le Dormir eternel Fera tumber à l'envers Celuy, qui chante ces Vers, Et que par les Braz amys Mon Cors bien pres sera mis De quelque Fontaine vive, Non gueres loing de ta Rive, Au moins sur ma froyde Cendre Fay quelques Larmes descendre Et sonne mon Bruyt fameux A ton Rivaige ecumeux. N'oublie le Nom de celle, Qui toutes Beautez excelle, Et ce, qu'ay pour elle aussi Chanté sur ce Bord icy.
[modifier] Des Miseres, et Fortune Humaines. Au Seigneur Jan Proust.
Ode II.
Bellonne seme sang, et raige Parmy les Peuples ca, et la, Et chasse à la Mort maint Couraige De ce fouet tortu, qu'ell' a. Son Ame cetuy cy ottroye A un venin froid, et amer. Cetuy la est donné en Proye Aux flotz avares de la Mer. Aucuns d'une Main vengeresse Veulent par la Mort eprouver Si du mal, qui tant les oppresse, Pouront la guerison trouver. Quelques autres venans de naitre Avant qu'ilz aillent rencontrant Ce, qui malheureux nous fait estre, Sortent du Monde en y entrant. Mercure des mains de la Parque Prent notz Umbres, et les conduyt Au Bord, ou la fatale Barque Nous passe en l'eternelle Nuyt. Ou Minos Juge inexorable Toutes Excuses deboutant, La Langue autresfois secourable De l'Orateur, n'est ecoutant. Le Chemin est large, et facile Pour descendre en l'obscur sejour Pluton tient son Domicile La porte ouverte Nuyt, et Jour. La gist l'Oeuvre, la gist la Peine Ses pas de l'Orque retirer A l'etroit Sentier, qui nous meine Ou tout mortel doit aspirer. Le nombre est petit de ceux ores, Qui sont les bien aymez des Dieux Et ceux, que la Vertu encores Ardente a elevez aux Cieux. Jupiter tient devant sa Porte Deux Tonneaux, dont il fait pluvoir Tout ce, qui aux Humains aporte De quoy ayse, ou tristesse avoir. Qui a veu en ce vieil Poete, (Et le voyant, ne pleure lors) La trop tost ouverte Boete, Et les Vertuz volants dehors? L'Esperance au bord arrestée Outre son gré demeure icy Puis que seule nous est prestée, Gardon' qu'ell' s'en vole aussi.
[modifier] Les Louanges d'Amour. Au Seigneur Ren Urvoy.
Ode III.
Le cler Ruysselet courant, Murmurant Aupres de l'hospitale Vmbre Plaist à ceux, qui sont lassez, Et pressez De chault, de soif, & d'encombre. Et ceux, qu'Amour uient saisir, Leur plaisir C' est parler de luy souuent. D'Amour soyez doncq' mes Chantz, Par ces Champs Dessoubz la frescheur du Vent. Ces Eaux cleres, et bruyantes, Eaux fuyantes D'un Cours assez doulx, & lent Donneront quelque froideur A l'ardeur De mon feu trop uiolent. Erato, à ma Chanson Donne Son, Et me permetz approcher Pres de toy pour m'esiouyr, Et t'ouyr Du hault de ce creux Rocher. Le Roy, le Pere des Dieux Tient les Cieux Dessoubz son obeïssance, Neptune la Mer tempere, Et son frere Sur les Enfers a puissance. Mais ce petit Dieu d'aymer, Ciel, & Mer, Et le plus bas de la Terre D'un Sceptre uictorieux Glorieux Soubz son pouuoir tient, & serre. Sans luy, du Ciel le haut Temple Large, & ample, En ruyne tumberoit, Auecq' chacun Element, Tellement Discorde par tout seroit. Amour gouuerneur des Villes Loix Ciuiles, Et iuste Police ordonne, Et l'heur de Paix, qu'on ua tant Souhaitant, C'est luy seul, qui le nous donne. Les Richesses de Ceres, Les forestz, Les Sepz, les Plantes, & Fleurs Prennent d'Amour origine, Goust, Racine, Vertu, Formes, & Couleurs. Par luy tout genre d'Oyzeaux Sur les Eaux Et par les Boys s'entretient. Tout Animal de seruaige, Et sauuaige De luy son Essence tient. Par ce petit Dieu puissant, Delaissant Le doulx Gyron de la Mere La Vierge femme se treuue Et fait preuue De la flamme doulce amere. Que me chaut si on le blasme, Et sa flamme? Amour ne scait abuser Et ceux, qui mal en recoyuent, Ne le doyuent, Mais eux mesmes accuser. Amour est tout bon, & beau, Son flambeau N'enflamme les Vicieux: Iuste est, & de simple foy, C'est pourquoy II est tout nu, & sans yeux, Leurs uictorieux Charroys Ducz, & Roys Doyvent a ses sainctz Autelz, Le Poetique ouurier Son Laurier, Et les Dames leurs Beautez. Puis doncq' qu'il est notre autheur Sa Haulteur Bien adorer nous deuons, Dessus son Autel sacré Saichant gré A luy, de quoy nous uiuons. La Ieunesse (helas) nous fuyt Et la suyt Le froid Aage languissant, Adonques sont inutiles Les Scintiles Du feu d'Amour perissant.
[modifier] De l'Inconstance des choses. Au Seigneur Pierre de Ronsard.
Ode IIII.
Nul, tant qu'il ne meure, Heureux ne demeure : Le Sort inconstant Or' se hausse, et ores S'abaisse, et encores Au ciel va montant. La Nuyt froyde, et sombre Couvrant d'obscure ombre La Terre, et les Cieux, Aussi doulx que Miel Fait couler du Ciel Le Someil aux yeux. Puis le Jour luysant Au Labeur duysant Sa Lueur expose, Et d'un Teint divers Ce grand Univers Tapisse, et compose. Quand l'Hyver tremblant Les Eaux assemblant De Glace polie, Des Austres puissans De dueil gemissans La Rage delie. La Terre couverte De sa robe verte Devient triste, et nue. Le vent furieux Vulturne en tous Lieux Les forestz denue. Puis la Saison gaye A la Terre essaye Rendre sa verdure, Qui ne doit durer, Las ! mais endurer Vne autre froidure. Ainsi font retour D’un successif tour Le Jour, et la Nuyt, Par mesme Raison Chacune saison L’une l’autre suyt. Le pueril’ Aage Lubric, et volaige Au Printens ressemble. L’Eté vient apres, Puis l’Autonne est pres, Puis l’Hyver, qui tremble. O que peu durable (Chose miserable) Est humaine vie, Qui sans voyr le Jour De ce cler Sejour Est souvent ravie. Soubz le grand Espace Du ciel, le Tens passe Par course subite Theatres, Colosses En Ruines grosses Le tens precipite. Que sont devenuz Les Murs tant congnuz De Troye superbe ? Ilion est comme Maint Palais de Romme Caché, dessoubs l’Herbe. Torrentz, et Ryvieres Bruyantes, fieres Courent en maint Lieux, Ou Rochers, et Bois Sembloient autresfois Menasser les Cieux. Les fieres Montaignes Aux humbles Campaignes On voit egalees, Maintz Lieux foudroyez, Les autres noyez Des Ondes salees. Regnes, et Empires En meilleurs, et pires On a veu changer, Maint Peuple puissant Ses Loix delaissant Suyvre l'Etranger. Superbe Couraige, Qui ne crains Oraige, Foudre, ny Tempeste, A ton fier Marcher Tu sembles toucher Les Cieux de la Teste. Mais ta voyle enflee De faveur souflee Metz hardiment bas, Le ciel variable Tousjours amyable Ne te sera pas. Quoy doncq'? ne scais-tu, Qu'un Buysson batu Moins est du Tonnerre, Qu'un haut Chesne, ou Tremble, Ou qu'un Mont, qui semble Depriser la Terre? Amy, qui pour vivre Des ennuiz delivre, Que la Court procure T’es venu ranger Comme un Etranger, En la Tourbe osbscure. Ne regrete point Lambicieux poinct De cete faveur. Le Ciel favorable D’un plus honorable T’a fait receveur. De Ronsard le Nom Ne soit en Renom Par le Populaire : Amy, tu es tel, Que rien, qu’Immortel, Ne te pourroit plaire. Laisse aux Courtizants Les souciz cuyzans : Ne soit Curieux Des biens aquerir, Ou de t’enquerir Du secret des Dieux.
[modifier] A Deux Damoyzelles
Ode V.
Il faut maintenant, ô ma Lyre! Sur ta meilleure Corde elire Un chant, qui penetre les Cieux Par une aussi etrange voye Que celles, à qui je t'enuoye, Sont dignes du plus grand des Dieux. Dy leur, que je n'ay l'Artifice D'un Peintre, ou Engraveur, qui puisse Au vray le semblable egaler. Mais bien je les puy' faire vivre Mieux qu'en Tableau, en Marbre, ou Cuyvre, Qui n'ont l'usaige de parler. Mes Vers, qui portent sur leurs Esles Les Louanges des Damoyzelles, Se vantent de voler un Jour Parmy la region des Nues, Et les Beautez du Ciel venues Sacrer au celeste sejour. Les beautez jusques aux Dieux montent, Celles, que les Muses racontent. Les autres, qui n'ont ce bon heur, Les Ombres solitaires suyvent: Mais les votres (si mes Vers vivent) N'iront soubz Terre sans Honneur. Je chanteray, que votz Merites Vous egalent aux trois Charites, Qui font des Chapeaux florissans A la joyeuse Cyprienne, Dansant avecq' la Trope sienne Par les Prez de loing rougissans. Telles sont les chastes Compaignes, Qui parmy forestz, et Campaignes, Fleuves, et Ruysseaux murmurans, Suyvent la Vierge Chasseresse, Quand d'un pié leger elle presse Le Doz des Cerfz leger courans. Qui a veu les Lyz, et les Rozes Avecq' la belle Aube decloses, Celuy a veu votre beau Teint: Dont le Blanc, et Vermeil ensemble Le Pourpre coloré ressemble, Et du Laict la Blancheur eteint. Qui a conté les fleurs sacrees Des Rives, Campaignes, et Prees, Dont l'Air, quand il est plus rient, Orne les Cheveux de la Terre, Et les Pierres, que lon va querre Par tant de flotz en Orient: Celuy a nombré (ce me semble) Vos Graces, et Vertuz ensemble Avecques les Traictz de votz yeux, Dont mil', et mile fleches darde Contre celuy, qui vous regarde, L'Enfant, qui surmonte les Dieux. Qui de la Harpe Thracienne A ouy la voix ancienne, Des foretz l'Ebahissement, Les votres luy fera pareilles, Qui font des plus rudes Oreilles, Voyre des Coeurs ravissement. Voulez-vous que ma Plume ecrive Comment dessus la verde Ryve De Cadme la peu fine Seur Eloingnant sa fidele Trope, Osa presser la blanche Crope Du divin Thaureau Rauisseur? Jadis soubz Plume blanchissante Du Ciel la Majesté puissante Remplit celle, qui enfanta Les fors Jumeaux avecques celle Qu'en Ide des troys la plus belle Au Juge Bergier tant vanta. De la Pluye Jaune coulante Au seing d'une Vierge excellente Naquit le cheualier volant. Telles sont les flammes subtiles Du feu, dont les vives Scintiles Vont Dieux, et Hommes affolant. Qui est celuy, qui voudroit taire Le filz du Mari adultere? Le Monde de Monstres purgé De ses faictz la gloire conserve, Des Enfers la Depouille serve, Et le Ciel sur son Doz chargé. Qui ne cognoist bien les deux Ourses Fuyantes de Thetis les Sourses? Ou qui est celuy, que n'attaint La plainte de la belle Vache, Qui aux tristes Rives d'Inache De l'Amy cruel se complaint? Fuyez doncq' les facons Cruelles Que Beauté couve soubz ses Esles. Faites à l'Amour humbles vueutz Qu'à Jupiter ne vous otroye, Pour croistre (ô bienheureuse Proye!) Le Nombre des celestes Feux. Par les mains du chaste Hymenee Chacune de vous soit menee Au lieu, ou l'Ennemy humain Soubz une agreable Lumiere De votz Jardins la fleur premiere Pille d'audacieuse Main. Ces petites Ondes enflees Des plus doulx Zephires souflees Sans fin vont disant à leur Bord, Heureuse la Nef arrestee Par le mors de l'Anchre jetee Dedans le Seing, d'un si beau Port.
[modifier] Du Premier Jour de l'An. Au Seigneur Bertran Bergier.
Ode VI.
Voicy le Pere au double front,
Le bon Janus, qui renouvelle,
Le cours de l'An, qui en un Rond
Ameine la Saison nouvelle.
Renouvelons aussi
Toute vieille Pensee,
Et tuons le Soucy
De Fortune insensee.
Sus doncq', que tardons-nous encore?
Avant que Vieillars devenir,
Chassons le Soing, qui nous devore
Trop curieux de l'Advenir.
Ce, qui viendra demain,
Ja pensif ne te tienne,
Les Dieux ont en leur Main
Ta Fortune, et la mienne.
Tu Voy de Nege tous couvers
Les Sommetz de la forest nue,
Qui quasi envoye à l'envers
Le faiz de sa Teste chenue.
La froide Bize ferme
Le gosier des Oyzeaux,
Et les Poissons enferme
Soubz le Cristal des Eaux.
Veux-tu attendre les frimaz
De l'Hyver, qui deja s'appreste,
Pour faire de Nege un amaz
Sur ton Menton, et sur ta Teste?
Que tes membres transiz
Privez de leur verdeur,
Et les Nerfz endurciz
Tremblent tous de froideur?
Quand la Saison amolira
Tes braz autresfois durs, et roydes,
Adoncq' malgré toy perira
Le feu de tes Mouelles froydes.
Que toute Herbe, ou Etuve,
Tout genial Repas,
Mais tout l'Aethne, et Vesuve
Ne rechauffroient pas.
Mon filz, c'est assez combatu,
(Disoit la Mere au fort Gregeois,)
Pourquoy ne te rejouys-tu
Avecq' ces filles quelques fois?
Les Vins, l'Amour consolent
Le triste coeur de l'Homme:
Les Ans legiers s'en volent,
Et la Mort nous assomme.
Je te souhaite pour t'ebatre
Durant ceste morte Saison,
Vn plaisir, voyre trois, ou quatre,
Que donne l'Amye Maison.
Bon vin en ton Celier,
Beau feu, Nuyt sans Soucy,
Vn Amy familier,
Et belle Amye aussi.
Qui de son Luc, qui de sa Voix
Endorme souvent tes ennuiz,
Qui de son Babil quelquesfois
Te face moins durer les Nuitz.
Au lict follastre autant
Que ces Chevres lascives,
Lors, qu'elles vont broutant
Sur les herbeuses Rives.
[modifier] Du Jour des Bacchanales. Au Seigneur Rabestan.
Ode VII.
Quel bruyt Inusité A mes oreilles tonne? Je suy' tout excité De l'Horreur, qui m'etonne: Mon Coeur fremist, et tremble, Evoé, Evoé. J'oy' la voix (ce me semble) D'un Cornet enroué. Je voy' le deux fois né, L'Indique Dieu, qui erre Le Chef environné De verdoyant Lyerre: Les fiers Tygres soupirent Soubz le Joug odieux, Et tous paisibles tirent Son Char victorieux. Maint Satyre lascif Ryant soutient à peine Sur ung Asne tardif Le chancelant Sylene. Triumphe à la bonne heure, Dieu, dont feut le Butin Ce peuple, qui demeure Le plus pres du Matin. Mon Ame eprise au feu De ta Liqueur tant bonne, Ce Poetique Veu Te consacre, et ordonne. Je te salue Pere, Qui tout Soucy deffent, Soubz, ton Regne prospere Fay vivre tes Enfans. Celuy, qui sceut les Boys, Et les Rochers attraire, Qui fist les trois Aboys Tous ebahiz se taire, Sceut au prix de sa Teste, Combien est perilleux Blamer la Saincte feste De ton Nom merveilleux. Sans Jarretz se trouva Le brave Roy de Thrace, Et ta force eprouva L'Echionnee Race. Bien que tu sembles estre Au Ryz, Banquetz, et Ieux Plus idoyne, qu'à dextre Aux Combatz outraigeux. Rhete, cest inhumain D'une horrible Machoire Renversé par ta Main, Feut temoing de ta gloire: Quand les filz de la Terre Ozerent s'avancer Pour au Ciel faire guerre, Et ton Pere offenser. Sans toy, n'ard qu'à demy La furieuse flamme De Venus, ô l’Amy Et du Cors, et de l'Ame! Donq' à force de boyre Noye, ou brusle au dedans, La facheuse Memoire De noz souciz mordans. Amy, ceste Rigueur Au vieil Caton delaisse, Mais ou est la vigueur De ta verde Vieillesse? Le Soing de tout affaire Que n'est-il endormy? Quelquesfois il faut faire Le fol pour son Amy.
[modifier] Du Retour du Printens. A Jan D'orat.
Ode VIII.
De l'Hyver la triste froydure Va sa Rigueur adoucissant Et des Eaux l'Ecorce tant dure Au doulx Zephire amolissant. Les Oyzeaux par les Boys Ouurent à cete foys Leurs Gosiers etreciz Et plus soubz durs glassons Ne sentent les Poissons Leurs Manoirs racourciz. La froide Humeur des Montz chenuz Enfle deja le Cours des Fleuves, Deja les Cheveux sont venuz Aux forestz si longuement veufves. La Terre au Ciel riant Va son Teint variant De mainte couleur vive, Le Ciel (pour luy complaire) Orne sa face claire De grand' Beauté nayve. Venus ose ja sur la Brune Mener danses gayes, et cointes Aux pasles Rayons de la Lune, Ses Graces aux Nymphes bien jointes. Maint Satyre outraigeux Par les Boys ombraigeux Ou du haut d'un Rocher, (Quoy que tout brusle, et arde) Etonné les regarde, Et n'en ose approcher. Or' est Tens, que lon se couronne De l'Arbre à Venus consacré. Ou que sa Teste on environne Des fleurs, qui viennent de leur gré. Qu'on donne au vent aussi Cete importun Soucy, Qui tant nous fait la guerre Que lon voyse sautant Que lon voyse hurtant D'un pié libre, la Terre. Voicy, deja l'Eté, qui tonne, Chasse le peu durable Ver. L'Eté le fructueux Autonne, L'Autonne le Frilleux Hyver. Mais les Lunes volaiges Ces celestes dommaiges Reparent: et nous Hommes Quand descendons aux Lieux De noz Ancestres vieux, Ombre, et Poudre nous sommes. Pourquoy doncq' avons-nous envie Du Soing, qui les Coeurs ronge, et fend? Le terme bref de notre vie Long Espoir nous deffent. Ce que les Destinees Nous donnent de Journees Estimons, que c'est gaing. Que scais-tu si les Dieux Ottroyront à tes yeux De voir un Lendemain? Dy a ta Lyre, qu'elle enfante Quelque Vers, dont le bruyt soit tel, Que ta Vienne à jamais se vante Du nom de Dorat Immortel. Ce grand Tour violant De l'An leger-volant Rauist et Jours, et Moys: Non les doctes Ecriz. Qui sont de noz Espris Les perdurables Voix.
[modifier] Chant du Desesperé.
Ode IX.
La Parque si terrible A tous les Animaulx Plus ne me semble horrible, Car le moindre des maulx, Qui m'ont fait si dolent, Est bien plus violent. Comme d'une Fonteine Mes yeux sont degoutens, Ma face est d'Eau si pleine Que bien tost je m'attens Mon coeur tant soucieux Distiler par les yeux. De mortelles Tenebres Ilz sont deja noirciz, Mes Plaintes sont funebres, Et mes Membres transiz: Mais je ne puy' mourir, Et si ne puy' guerir. La Fortune amyable Est-ce pas moins que rien? O que tout est muable En ce Val terrien! Helas, je le congnoy', Qui rien tel ne craignoy'. Langueur me tient en Lesse, Douleur me suyt de pres, Regret point ne me laisse, Et Crainte vient apres: Bref, de Jour, et de Nuyt Toute chose me nuit. La verdoyant' Campaigne, Le flory Arbrisseau, Tombant de la Montaigne Le murmurant Ruysseau, De ces plaisirs jouyr Ne me peut rejouyr. La Musique sauvaige Du Rossignol au Boys Contriste mon Couraige, Et me deplait la voix De tous joyeux Oyzeaux, Qui sont au bord des Eaux. Le Cygne Poetique Lors, qu'il est myeux chantant, Sur la Ryve aquatique Va sa mort lamentant. Las! tel chant me plait bien Comme semblable au mien. La voix Repercussive En m'oyant lamenter, De ma Plainte excessive Semble se tormenter, Car cela, que j'ay dit, Tousjours elle redit. Ainsi la joye, et l'ayse Me vient de dueil saisir, Et n'est, qui tant me plaise Comme le deplaisir. De la mort en effect L'espoir vivre me fait. Dieu tonnant, de ta foudre Viens ma mort avencer Afin que soye en poudre Premier que de penser Au plaisir, que j'auroy' Quand ma mort je scauroy'.
[modifier] Au Seigneur Pierre de Ronsard.
Ode X.
Chante l'emprise furieuse Des fiers Geans trop devoyez, Et par la main victorieuse Du Pere tonnant foudroyez: Ou bien les labeurs envoyez Par Junon Déesse inhuméne A l'invincible enfant d'Alcméne. Chante les martiaux alarmes D'un son heroic, et hault style, Chante les amoureuses larmes, Ou bien le champ graz, et fertile, Ou le cler ruysseau, qui distile Du mont pierreux, ruysseau, qui baigne Prez, et spacieuse campaigne. Chante doncq les biens de Cerés Et de Bacchus les jeuz mystiques, Chante les sacrees forés, Sejour des Demydieux rustiques: Chante tous les Dieux des antiques, Pluton, Neptune impetueux. Et les Austres tempetueux. Bref, chante tout ce, qu'ont chanté Homere, et Maron tant fameux, Pyndare, Horace tant vanté, Afin d'estre immortel comme eux En depit du dard venimeux De celle, qui ne peut deffaire Ce qu'un Esprit divin sçait faire. Ton oeuvre sera plus durable, Qu'un Theatre, ou un Colisee, Ou qu'un Mauseole admirable Dont l'etophe si fort prisee Par le tens a eté brisee Ou que tout autre oeuvre excellant De la main de l'Ouvrier volant. Quant à Moy, puis que je n'ay beu Comme toy, de l'onde sacree, Et puis que songer je n'ay peu Sur le mont double comme Ascree C'est bien force, que me recree Auec Pan, qui soubz les Ormeaux Fait resonner les Challumeaux. Mais toy, si desires pour vivre, Delaisser quelque Monument, Pourquoy aussi ne veux-tu suyvre Quelque haut, et braue Argument? Amy, vole plus hautement Et en lieu si humble n'amuse, Qu'à me louer ta docte Muse. Si tu m'eusses facund Mercure Volu etre un peu favorable, Et toy Phebus, j'eusse pris cure De rendre mon bruyt honorable. Voyre par Ecrit memorable Un Jour avec triumphe, et gloire Marier Loyr avecques Loyre.
[modifier] A une Dame Cruelle, et Inexorable.
Ode XI.
Muse, que tant je voys cherchant, Inspire moy encor' un Chant, Un chant, qui entre en l'obstinee Oreille De la Beauté, qui n'a point sa pareille. Le feu en la Fournaize etreint, Ard plus, que cil, qui non contreint Par le Ciel libre en ca, et la epars Donne sa flamme au Vent de toutes pars. Amour jusqu'au profond de l’Ame A darde la cruelle flamme Que suy' contreint de vomir en mes Vers D'un son Tragic tout etrange, et diuers. Cruelle, tu voys de bien loing Ce feu, dont tu n'as point de soing, Comme celuy qu'on voit voler parmy La Ville prise, ou le Camp ennemy. Tu m'as ouvert le manque Flanc Avecques cet Ivoyre blanc, Qui montre au bout cinq Perles plus exquises Que d'Orient les Pierres tant requises. Pourquoy arraches-tu le Coeur, Dont Amour par toy feut vainqueur? Pourquoy fais-tu ainsi que deux Tenailles, Sentir tes Mains en mes vives Entrailles? Les Tygres (ô fiere Beauté!) N'ont tant que toy, de Cruauté: Ny le Serpent, qui se trayne soubz l'herbe, Ny des Lyons la Semence superbe. Pas n'avoit si grande rudesse La cruelle Vierge Déesse, Qui fist aux chiens devorer le Veneur Criant en vain, Je suy' votre seigneur. Qui est celuy, qui ne s'etonne Quand le Pere courroussé tonne? Dardant ca bas de foudroyante Main Le Traict vangeur de tout Acte inhumain. Amour pourtant dedans les Cieux Enflamme le plus grand des Dieux, Hommes en terre, et en l'air les oyzeaux, Et les poyssons jusqu'au fond de leurs eaux. O Repaire moins souhaitable, Que le Caucase inhospitable, Où le Rapteur du saint feu, va paissant L'Aigle sacré d'un poumon renaissant Tu me fais par ta grand' froydeur Sentir plus violente ardeur Que cetuy la, dont le doz grand, et large Soutient d'un mont la trop pesante charge. Qui d'Amour blame les edictz, Semble ces Geans, qui jadis Des plus hauts montz une echelle erigerent, Et les manoirs celestes assiegerent. Ne crains-tu point qu'il se courrousse? Ne crains-tu point que de sa trousse Te darde un traict enpenné de fureur, Pour se vanger d'un si cruel erreur? Ou vas-tu, Muse? si grand' Ire Ne convient à la douce Lyre. Tu es trop humble, et de trop petit son Pour accorder si tragique chanson.
[modifier] De Porter les Miseres et la Calumnie. Au Seigneur Christofle du Breil.
Ode XII.
Rien n'est heureux de tous poinctz en ce Monde. L'air, et le feu, le ciel, la terre, et l'onde Nous font la guerre, et les justes Dieux mesmes N'ont pardonné à leurs Palaiz supremes. Ne voy-tu pas, que les Signes des Cieux Sont mutilez de piez, de braz, ou d'yeux? N'as-tu jamais d'eclypse coutumiere Veu obscursir l'une, et l'autre lumiere? O que d'ennuy sans repos nous tormente! Les uns par faim ont peine vehemente, Autres on voit en la prison mourir, Plusieurs aussi à la guerre courir Joyeux spectacle à ce furieux Dieu, Qui maintenant obtient le premier Lieu Entre les Roys, les Empereurs, et Princes Au grand dommaige (helas) de leurs Provinces. Le flot, le vent, le Pyrate, et rocher Sont les perilz de l'avare Nocher, Qui de son ayse, et repos s'ennuyant, Aux Indes court, la pauvreté fuyant. Cetuy par fer, par cordeau, ou poyson Cherche de mort volontaire achoyson, Et pour trouver de ses maulx allegence, A pris de soy luymesmes la vengence, Et cetuy la, qui est myeux fortuné Que les premiers, avant que d'estre né Ensevely d'un Sommeil eternel, Fait son Tumbeau du ventre maternel. D'un egal pié la Mort, qui tout attrape, Et des petiz les humbles manoirs frape, Et des plus grands les tours hautes, et fortes. Une Mort seule en mile, et mile sortes De maulx soudains, nouveaux, et incurables Va tormentant les Humains miserables. Le Cours des Ans, des Siecles, et Saisons, Les grands Citez, et superbes Maisons Mises par terre, et les Ruines grosses Des vieux Palaiz, Theatres, et Collosses, Montrent à l'oeil tout ce, qui est ca bas, Etre caduq', et subject à trepas. O malheureux, qui batist Esperance Sur fondement d'Incertaine assurance! De tous Etaz, de tout sexe, et tout Aage Solicitude est le propre Heritaige. Ell' suyt des Roys les Palaiz somptueux, Conventz secrez, Parquetz tumultueux, Le Laboureur la porte en sa charrue, Et du pasteur aux toictz elle se rue. L'Homme de Guerre aussi la porte en croupe, Et le Marchant avare dans la Poupe Rien que vertu, ne domte la Fortune. Comme le Roc, quand la Mer importune En ca, et la contre luy se courrousse, Rompt les gros flotz, et de soy les repousse. O bienheureux, qui de rien ne s'etonne, Et ne palist, quand le ciel iré tonne! O bienheureux, que les Torches ardentes, Et des troys Seurs les couleuvres pendentes N'excitent point! qui n'entrerompt le fruict De son Repos, pour quelque petit bruict. Cet homme la pour vray jamais ne tremble, Bien que le Ciel à la Terre s'assemble. Et ont les Dieux sa fortresse munie Contre fortune, et contre Calumnie. Le Ciel vangeur, Protecteur d'Innocence, Donne aux pervers souvent longue licence De nuyre aux bons: puis contre eux Irrité Commende au Tens, pere de verité, Decouurir tout, lors la Cause plus forte Devient soudain la plus foyble, de sorte Que la grandeur de la peine compense La tardité de la juste vengence. Espere Amy, espere, dure, attens Cete faveur et du Ciel, et du Tens. Et quand le Ciel n'auroit aucun soucy De tout cela, que nous faisons ici, Mais bien seroint toutes humaines choses Soubz le Pouvoir de la fortune encloses, Ne vault-il myeux (veu qu'elle fait son tour) Avoir espoir de son heureux retour, Qu'estre tousjours en peur de la ruyne? Cet Air couvert d'une obscure Bruyne S'eclersira, ces undes courroussees jusques au Ciel par l'Aquilon poussees S'apaiseront, et par l'Anchre jetee Au Port sera la Navire arrestee. O combien doulx sera le souvenir Des maulx passez! pour doncq' là parvenir, Endure Amy, ces peines doloreuses, Et te reserve aux choses plus heureuses.
[modifier] De L’Immortalité des Poëtes.
Ode XIII.
Sus Muse, il faut que lon s'eveille, Je veux sonner un chant divin. Ouvre donques ta docte oreille, O Bouju, l'honneur Angevin! Pour ecouter ce, que ma Lyre accorde Sur sa plus haute, et mieux parlante chorde. Cetuy quiert par divers dangers L'honneur du fer victorieux: Cetuy la par flotz etrangers Le soing de l'or laborieux. L'un aux clameurs du Palaiz s'etudie, L'autre le vent de la faveur mandie. Mais moy, que les Graces cherissent, Je hay' les biens, que lon adore, Je hay' les honneurs, qui perissent, Et le soing, qui les coeurs devore: Rien ne me plaist, fors ce, qui peut deplaire Au jugement du rude populaire. Les Lauriers, prix des frontz scavans, M'ont ja fait compaignon des Dieux: Les lascifz Satyres suyvans Les Nymphes des rustiques lieux Me font aymer loing des congnuz Rivaiges La sainte horreur de leurs Antres sauvaiges. Par le Ciel errer je m'attens D'une esle encor' non usitee, Et ne sera gueres long tens La terre par moy habitée. Plus grand, qu'Envie, à ces superbes Viles je laisseray leurs tempestes civiles Je voleray depuis l'Aurore Jusq'à la grand' Mere des eaux : Et de l'Ourse à l'Epaule more, Le plus blanc de tous les oyzeaux. Je ne craindray, sortant de ce beau jour, L'epesse nuyt du tenebreux sejour. De mourir ne suys en emoy Selon la loy du sort humain, Car la meilleure part de moy Ne craint point la fatale main: Craingne la Mort, la Fortune, et l'Envie, A qui les Dieux n'ont donné qu'une vie. Arriere tout funebre chant, Arriere tout marbre, et peinture, Mes cendres ne vont point cherchant Les vains honneurs de sepulture: Pour n'estre errant cent ans a l'environ Des triestes bords de l'avare Acheron. Mon nom du vil peuple incongnu N'ira soubz terre inhonoré, Les Seurs du Mont deux fois cornu M'ont de sepulchre decoré, Qui ne craint point les Aquilons puissans, Ny le long cours des Siecles renaissans.
FIN
[modifier] Epitaphe de Clement Marot.
Si de celuy le Tombeau veux scavoir, Qui de Maro avoit plus que le nom, Il te convient tous les Lieux aller voir Ou France a mis le but de son renom: Qu'en Terre soit, je te respons que non, Au moins de luy c'est la moindre partie. L'Ame est au lieu, d'ou elle etoit sortie, Et de ses Vers, qui ont domté la Mort, Les Seurs luy ont Sepulture batie Jusques au ciel. ainsi, LA MORT N’Y MORD.
CAELO MUSA BEAT.

