Vie de Henri Brulard/Chapitre IV

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Œuvres complètes de Stendhal
Texte établi par Henry Debraye, Librairie ancienne Honoré et Édouard Champion, 1913 (Vie de Henri Brulard. Tome premier, pp. 43-50).




CHAPITRE IV*




J’écrirais un volume sur les circonstances de la mort d’une personne si chère*.

C’est-à-dire : j’ignore absolument les détails, elle était morte en couches, apparemment par la maladresse d’un chirurgien nommé Hérault, sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme d’esprit et de talent, c’est ainsi à peu près que mourut Mme Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding) ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.

J’apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un État séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu’à l’an 1349*. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant [seize]* ans, et je croirais assez que c’est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritables types des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n’était point un modèle, c’était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence.

Maintenant que j’ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge : nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette. Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre la fenêtre et la cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra en poussant des sanglots.

« Mais comment les médecins n’ont pas trouvé de remèdes ? » disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l’avait vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m’aimait beaucoup.

Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J’étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j’y croyais peu.

« Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais ?

— Comment veux-tu la revoir, si on l’emportera (sic) au cimetière ?

— Et où est-il, le cimetière ?

— Rue des Mûriers, c’est celui de la paroisse Notre-Dame. »

Tout le dialogue de cette nuit m’est encore présent, et il ne tiendrait qu’à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste, ces dates sont faciles à vérifier par les actes de l’état-civil.

Je m’endormis ; le lendemain, à mon réveil, Marion me dit :

« Il faut aller embrasser ton père.

— Comment, ma petite maman est morte ! mais comment est-ce que je ne la reverrais plus ?

— Veux-tu bien te taire, ton père t’entend, il est là, dans le lit de la grand’tante. »

J’allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit qui était obscure parce que les rideaux étaient fermés. J’avais de l’éloignement pour mon père et de la répugnance à l’embrasser.

Un instant après arriva l’abbé Rey, un homme fort grand, très froid, marqué* de petite vérole, l’air sans esprit et bon, parlant du nez, qui bientôt après fut grand vicaire. C’était un ami de la famille.

Le croira-t-on ? à cause de son état de p[rêtre] j’avais de l’antipathie pour lui.

M. l’abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa robe de chambre, sortit de l’alcôve fermée par des rideaux de serge verte. (il y avait d’autres beaux rideaux de taffetas rose, brochés de blanc, qui le jour cachaient les autres).

L’abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvais mon père bien laid, il avait les yeux gonflés, et les larmes le gagnaient à tout moment. J’étais resté dans l’alcôve obscure et je voyais fort bien.

« Mon ami, ceci vient de Dieu », dit enfin l’abbé ; et ce mot, dit par un homme que je haïssais à un autre que je n’aimais guère, me fit réfléchir profondément.

On me croira insensible, je n’étais encore qu’étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais pas ce mot. Oserai-je écrire ce que Marion m’a souvent répété depuis en forme de reproche ? Je me mis à dire du mal de God.

Au reste, supposons que je mente sur ces pointes d’esprit qui percent le sol, certainement je ne mens pas sur tout le reste. Si je suis tenté de mentir, ce sera plus tard, quand il s’agira de très grandes fautes, bien postérieures. Je n’ai aucune foi dans l’esprit des enfants annonçant un homme supérieur. Dans un genre moins sujet à illusions, car enfin les monuments restent, tous les mauvais peintres que j’ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit à dix ans et annonçant le génie*.

Hélas ! rien n’annonce le génie, peut-être l’opiniâtreté serait un signe*.

Le lendemain, il fut question de l’enterrement ; mon père, dont la figure était réellement absolument changée, me revêtit d’une sorte de manteau en laine noire* qu’il me lia au cou. La scène se passa dans le cabinet de mon père, rue des Vieux-Jésuites ; mon père était morne et tout le cabinet tapissé d’in-folio funèbres, horribles à voir. La seule Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, brochée en bleu, faisait exception à la laideur générale.

Ce .... de droit avait* appartenu à M. de Brenier, mari de Mlle de Vaulserre et comte de…* Mlle de Vaulserre donna ce titre à son mari ; dès lors on avait changé de nom, Vaulserre étant plus noble et plus beau que de Brenier. Depuis, elle s’était faite chanoinesse*.

Tous les parents et amis se réunirent dans le cabinet de mon père*.

Revêtu de ma mante noire, j’étais entre les genoux de mon père [en] 1*. M. Picot, le père, notre cousin, homme sérieux, mais du sérieux d’un homme de cour, et fort respecté dans la famille comme esprit de conduite (il était maigre, cinquante-cinq ans et la tournure le plus distinguée), entra et se plaça en 3.

Au lieu de pleurer et d’être triste, il se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire et à parler de la Cour. (Peut-être était-ce la Cour du Parlement, c’est fort probable). Je crus qu’il parlait des Cours étrangères et je fus profondément choqué de son insensibilité.

Un instant après entra mon oncle, le frère de ma mère, jeune homme on ne peut pas mieux fait et on

UNE PAGE MAL ÉCRITE DU MANUSCRIT DE LA VIE DE HENRI BRULARD
(Bibl. mun. de Grenoble : ms R 299, t. 1. fol. 69)

ne peut pas plus agréable et vêtu avec la dernière

élégance. C’était l’homme à bonnes fortunes de la ville, lui aussi se mit à faire la conversation comme à l’ordinaire avec M. Picot ; il se plaça en 4. Je fus violemment indigné et je me souvins que mon père l’appelait un homme léger. Cependant je remarquai qu’il avait les yeux fort rouges, et il avait la plus jolie figure, cela me calma un peu.

Il était coiffé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait ; cette coiffure consistait en une bourse carrée de taffetas noir et deux grandes oreilles de chiens (tel fut leur nom six ans plus tard), comme en porte encore aujourd’hui M. le prince de Talleyrand.

Il se fit un grand bruit, c’était la bière de ma pauvre mère que l’on prenait au salon pour l’emporter.

« Ah ! çà, je ne sais pas l’ordre de ces cérémonies », dit d’un air indifférent* M. Picot en se levant, ce qui me choqua fort ; ce fut là ma dernière sensation sociale. En entrant au salon et voyant la bière couverte du drap noir où était ma mère, je fus saisi du plus violent désespoir, je comprenais enfin ce que c’était que la mort.

Ma tante Séraphie m’avait déjà accusé d’être insensible.

J’épargnerai au lecteur le récit de toutes les phases de mon désespoir à l’église paroissiale de Saint-Hugues. J’étouffais, on fut obligé, je crois, de m’emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit. Je n’ai jamais pu regarder de sang-froid cette église de Saint-Hugues et la cathédrale qui est attenante*. Le son seul des cloches de la cathédrale, même en 1828, quand je suis allé revoir Grenoble, m’a donné une tristesse morne, sèche, sans attendrissement, de cette tristesse voisine de la colère.

En arrivant au cimetière, qui était dans un bastion près de la rue des Mûriers* (aujourd’hui, du moins en 1828, occupé par un grand bâtiment, magasin du génie), je fis des folies que Marion m’a racontées depuis. Il paraît que je ne voulais pas qu’on jetât de la terre sur la bière de ma mère, prétendant qu’on lui ferait mal. Mais

Sur les noires couleurs d’un si triste tableau
Il faut passer l’éponge ou tirer le rideau.


Par suite du jeu compliqué des caractères de ma famille, il se trouva qu’avec ma mère finit toute la joie de mon enfance.