Vie de Napoléon

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Vie de Napoléon
Texte établi par Henri Martineau,  Le Livre du divan, 1930 (tome 1, pp. 1-338).


PRÉFACE



Nam neque te regni summa ad fastigia vexit Lucinae favor et nascendi inglorius ordo, Vivida sed bello virtus tutataque ferro Libertas.
Aldrich, 1669, 50, 497.



Les auteurs de cette Vie en 300 pages in-8° sont deux ou trois cents. Le rédacteur n’a fait que recueillir les phrases qui lui ont semblé justes.

Comme chacun a une pensée arrêtée sur Napoléon, cette Vie ne peut satisfaire entièrement personne. II est également difficile de satisfaire les lecteurs en écrivant sur des objets ou très peu, ou trop inté­ressants.

Chaque année qui va suivre va fournir de nouvelles lumières. Des personnages célèbres mourront ; on publiera leurs mé­moires. Ce qui suit est l’extrait de ce qu’on sait le 1er février 1818.

D’ici à cinquante ans, il faudra refaire l’histoire de Napoléon tous les ans, à me­sure que paraîtront les mémoires de Fouché, Lucien, Réal, Regnault, Caulaincourt, Sieyès, Le Brun, etc., etc.

[modifier] CHAPITRE PREMIER

Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires de ce grand homme et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout ; le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger, et quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j’aurai encore à répondre au secret reproche d’être demeuré beaucoup en dessous.

Bossuet : Oraison funèbre du prince de Condé.


J’écris l’histoire de Napoléon pour ré­pondre à un libelle. C’est une entre­prise imprudente puisque ce libelle est lancé par le premier talent du siècle contre un homme qui, depuis quatre ans, se trouve en butte à la vengeance de toutes les puissances de la terre. Je suis en­chaîné dans l’expression de ma pensée, je manque de talent et mon noble adversaire a pour auxiliaire tous les tribunaux de police correctionnelle. D’ailleurs, indé­pendamment de sa gloire, cet adversaire jouissait d’une grande fortune, d’une grande renommée dans les salons de l’Eu­rope et de tous les avantages sociaux. II a flatté jusqu’à des noms obscurs, et sa gloire posthume ne manquera pas d’exciter le zèle de tous ces nobles écrivains toujours prêts à s’attendrir en faveur des infortunes du pouvoir, de quelque nature qu’il soit. L’abrégé qui suit n’est pas une histoire proprement dite, c’est l’histoire pour les contemporains témoins des faits.

Le 15 août 1769, Napoléon naquit à Ajaccio de Charles Bonaparte et de Letitia Ramolini. Son père, qui ne manquait pas de talents, servit sous Paoli et, après que la France eut occupé l’île de Corse, fut plusieurs fois député de la noblesse. Cette famille est originaire de Toscane et parti­culièrement de la petite ville de San Miniato où elle a été établie pendant plu­sieurs siècles. L’historien Mazzucchelli fait mention de plusieurs Bonaparte qui se sont distingués dans les lettres. En 1796, il y avait encore un Bonaparte à San Miniato ; c’était un chevalier de Saint-Étienne, riche et fort considéré, qui se faisait gloire de sa parenté avec le jeune conquérant de l’Italie. Lorsque Napoléon était puis­sant, des flatteurs trouvèrent ou fabri­quèrent des preuves qui le faisaient des­cendre des tyrans de Trévise dans le moyen âge ; prétention probablement aussi peu fondée que celle des émigrés qui cher­chaient à le faire regarder comme sorti des derniers rangs du peuple. Sa sœur aînée fut élevée à Saint-Cyr. Ce fait seul prouve que cette famille appartenait à l'ancienne noblesse.

Le nom de Napoléon est commun en Italie ; c'est un des noms adoptés par la famille des Orsini et il fut introduit dans la famille Bonaparte par une alliance, contractée dans le xvie siècle, avec la maison Lomellini1.

Le comte de Marbeuî vint commander en Corse, et s'attacha à Mme Letitia Bona­parte. Il obtint pour Napoléon une place au collège de Brienne ; Napoléon y entra fort jeune. Il s'y distingua par ses dispo­sitions pour les mathématiques, et par un amour singulier pour la lecture, mais il offensa ses maîtres par l'opiniâtreté avec laquelle il refusa d'apprendre le latin sui­vant les méthodes ordinaires. Ce fut en vain qu'on voulut le forcer à apprendre par cœur des vers latins et les règles du rudiment ; il ne voulut jamais faire de thèmes ni parler cette langue. Pour lo pu­nir de son obstination, on le retint dans le

1. Le passage suivant de l'histoire de la maison Orsini par Sansovino peut amuser un instant  :

« Ma molli più jurono i Napoleoni, peiche in tutti î tempi gll orecchi italiani, o nella face, a nella guerra, mlirono quesla notidissima voce in uomini segnalatl. » Lib. II, p. 20. collège un an ou deux de plus que les au­tres élèves. Il passa ces années dans la solitude et le silence ; jamais il ne se mêlait aux jeux de ses camarades ; jamais il ne leur adressait une parole. Rêveur, silencieux, solitaire, il était connu entre eux par sa manie d'imiter les manières et jusqu'au langage des grands hommes de l'antiquité. Il affectait surtout les phrases courtes et sentencieuses des Lacédémoniens. Un des malheurs de l'Europe, c'est que Napoléon ait été élevé dans un collège royal, c'est-à-dire en un lieu où une éducation sophis­tiquée et communément donnée par des prêtres est toujours à cinquante ans en arrière du siècle. Elevé dans un établisse­ment étranger au gouvernement, il eût peut-être étudié Hume et Montesquieu ; il eût peut-être compris la force que l'opi­nion donne au gouvernement.

Napoléon fut admis à l'Ecole Militaire. On trouve dans les journaux du temps que, lors d'une des premières ascensions que Blanchard fit en ballon, au Ghamp-de-Mars, un jeune homme de l'Ecole Militaire voulut forcer la consigne et fit tout au monde pour monter dans la nacelle : c'était Bonaparte.

On n'a encore recueilli que peu d'anec­dotes sur cette époque de sa vie. On parlait de Turenne ; une dame disait : « J'aimerais mieux qu'il n'eût pas brûlé le Palatinat. » — « Qu'importe, reprit-il vivement, si cet incendie était nécessaire à ses desseins. » Napoléon n'avait alors que 14 ans.

En 1785, il subit son examen pour entrer dans l'artillerie. Sur 36 places d'officiers vacantes, il mérita la 12e et fut sous-lieu­tenant au régiment de La Fère. On trouve à côté de son nom, dans la liste des ren­seignements fournis par les professeurs : « Corse de caractère et de nation, ce jeune homme ira loin, s'il est favorisé par les circonstances. »

La même année, Napoléon perdit son père qui mourut à Montpellier. Ce malheur fut en quelque sorte réparé par l'extrême tendresse que lui voua son grand-oncle Lucien, archidiacre d'Ajaccio. Ce véné­rable vieillard réunissait une grande con­naissance des hommes à une rare bonté. On dit qu'il découvrit les talents extraor­dinaires de son pelit-neveu et qu'il pro­nostiqua de bonne heure sa future gran­deur.

Il paraît que, durant les premières an­nées que Napoléon fut au service, il par­tageait son temps entre ses devoirs de lieutenant, et les fréquentes visites qu'il faisait à sa famille. Il composa une his­toire de la Corse, et l'envoya à l'abbé Ray-nal à Marseille ; le célèbre historien approu- va l'ouvrage du jeune officier, lui conseilla de l'imprimer, et ajouta que ce livre reste­rait. On ajoute que Napoléon donna à son travail la forme d'un mémoire pour le gouvernement ; ce mémoire fut présenté et est probablement perdu pour toujours

La Révolution commençait ; on détrui­sit Saint-Cyr. Napoléon alla chercher sa sœur pour la ramener en Corse; comme ils passaient sur le quai de Toulon, ils furent sur le point d'être jetés à la mer par la populace qui les poursuivait avec les cris de : « A bas les aristocrates ! A bas la cocarde noire ! » Napoléon s'apercevant que c'était un ruban noir au chapeau de sa sœur que ces dignes patriotes prenaient pour une cocarde noire s'arrêta, détacha le ruban et le jeta par-dessus le parapet. En 1791, il fut nommé capitaine en second au quatrième régiment d'artillerie. L'hiver de la même année, il repassa en Corse et y forma un régiment de volontaires dont on lui permit de prendre le commandement sans renoncer à sa place de capitaine. 11 eut occasion de montrer du sang-froid et du courage dans une rixe qui s'éleva entre son régiment et la garde nationale d'Ajac-cio ; il y eut quelques hommes de tués et beaucoiîp de trouble dans la ville. La France déclara la guerre au roi de Sardaigne ; le jeune capitaine donna la première marque de son audace militaire en prenant posses­sion des petites îles qui gisent entre la Corse et la Sardaigne.

[modifier] CHAPITRE II


Napoléon se lia intimement avec le célèbre Paoli et avec Pozzo di Borgo, jeune Corse plein de talent et d'ambition. Depuis ils se sont portés tous les deux une haine mortelle. Les amis de Napoléon prétendent que, devinant par les ordres qu'il voyait donner à Paoli, que l'intention du vieux général était de se révolter contre la France, il se permit de combattre ce dessein par des remontran­ces si hardies qu'elles le conduisirent en prison. II s'échappa, s'enfuit dans les mon­tagnes, mais il tomba dans une troupe de paysans attachés au parti contraire et qui le ramenèrent à Pozzo di Borgo. Gelui-ci résolut de se défaire d'un rival dangereux, en le livrant aux Anglais. Cet ordre, qui pouvait jeter Bonaparte en prison pour une partie c[e sa jeunesse, n'eut pas son effet, parce que les paysans qui le gardaient, touchés de pitié, ou gagnés par lui, souf­frirent qu'il s'échappât. Cette seconde fuite eut lieu la nuit même du jour où il devait être transporté à bord d'un vaisseau anglais qui croisait sur la côte. Cette fois il parvint à gagner la ville de Calvi. Il y trouva deux commissaires français aux­quels il découvrit les desseins de Paoli et de Pozzo di Borgo. Bientôt après, il quitta la Corse et rejoignit l'armée de Nice, dont son régiment faisait partie.

[modifier] CHAPITRE III

Il fut chargé de surveiller les batte­ries entre San Remo et Nice. Bientôt après, il eut une mission pour Marseille et les villes voisines ; il fit arriver à l'armée diverses munitions de guerre. On l'envoya pour le même objet à Auxonne, La Fère et Paris. Comme il traversait le Midi de la France, il rencontra une guerre civile entre les départements et la Convention (1793). Il paraissait difficile d'obtenir de villes actuellement en révolte ouverte contre le gouvernement, les munitions nécessaires aux armées de ce même gouvernement. Napoléon parvint à remplir son objet, tantôt en en appelant au patriotisme des insurgés, et tantôt en profitant de leurs craintes. A Avignon, quelques fédéralistes voulurent l'engager à se joindre à eux ; il répondit qu'il ne ferait jamais la guerre civile. Tandis qu'il était retenu dans cette ville par les devoirs de sa mission, il eut occasion d'observer la complète incapacité des généraux des deux partis, royalistes et républicains. On sait qu'Avignon se rendit à Garteaux qui, de mauvais peintre, était devenu pire gé­néral. Le jeune capitaine fit un pamphlet qui tournait en ridicule l'histoire de ce siège ; il l'intitula : Déjeuner de trois mili-laires à Avignon (1793)x.

À son retour de Paris à l'armée d'Italie, Napoléon fut employé au siège de Toulon. Il trouva l'armée de siège toujours sous les ordres de Garteaux. général ridicule, jaloux de tout le monde et aussi incapable qu'en­têté.

L'arrivée de Dugommier et de quelques renforts changea l'aspect du siège. Dans une lettre de cet habile général de la Con­vention, il donne des éloges au citoyen Bonaparte2, commandant de l'artillerie, pour sa conduite dans l'affaire où fut pris le général O'Hara.

Toulon fut emporté et Bonaparte élevé au grade de chef de bataillon. Peu après, il montrait à son frère Louis les travaux du siège ; il lui faisait remarquer un terrain où une attaque maladroite de Carteaux avait occasionné à l'armée républicaine une perte aussi considérable que peu né­cessaire. Le sol était encore déchiré par les boulets ; les fréquentes élévations de

1. Le Souper de Bcaucaire Imprimé à Avignon en 1793. N. D. L. E.

2. Moniteur du 7 décembre 1793. C'est la première fois que le Moniteur nomme Bonaparte, dont il imprime le nom ainsi : le citoyen Bona-parte. terre fraîchement remuée montraient la quantité des corps qu'on avait enterrés ; des débris de chapeaux, d'habits, d'armes leur permettaient à peine de marcher : t Tenez, jeune homme, dit Napoléon à son frère, apprenez, par cette scène, que, pour un militaire, c'est autant une affaire de conscience que. de prudence, d'étudier profondément son métier. Si lé misérable qui a fait marcher ces braves gens à l'at­taque avait su son métier1, un grand nom­bre d'entre eux jouiraient maintenant de la vie et serviraient la République. Son ignorance les a fait périr, eux et des cen­taines d'autres, dans la fleur de la jeunesse et au moment où ils allaient acquérir de la gloire et du bonheur. »

Il prononça ces paroles avec émotion et presque les larmes aux yeux. Il est étrange qu'un homme, qui avait naturellement ces vifs sentiments d'humanité, ait pu se faire, dans la suite, le cœur d'un conqué­rant.

Bonaparte était chef de bataillon et commandant de l'artillerie de l'armée d'Italie*. C'est en cette qualité qu'il fît le siège d'Oneglia (1794). Il proposa au géné­ral en chef Dugommier un plan pour l'in­vasion de l'Italie ; c'est ce plan dont le

1. Peut-être: son affaire. destin lui réservait l'exécution à lui-même.

II fut fait général de brigade ; mais, peu après, comme sa manière d'être et ses talents offusquaient tous les généraux de l'armée, ils écrivirent à Paris et le firent nommer à un commandement dans la Vendée. Napoléon avait de l'horreur pour la guerre civile, où l'énergie semble tou­jours barbare. II courut à Paris ; là, il trouva que non seulement on l'avait changé d'armée, mais encore qu'on l'avait fait passer de l'artillerie dans la ligne. Aubry, président du comité militaire, ne voulut pas écouter ses réclamations. On lui refusa jusqu'à la permission de passer en Orient. Il resta plusieurs mois à Paris sans emploi et sans argent. Ce fut alors qu'il se lia avec le célèbre Talma, qui com­mençait aussi sa carrière, et qui lui don­nait des billets de spectacle, quand il pouvait en obtenir.

Napoléon était au comble du malheur. 11 fut tiré de cette oisiveté sans espérance, qui choquait si fort son caractère, par Barras qui l'avait apprécié au siège do Toulon. Ce directeur lui donna le comman­dement des troupes qui devaient défendre la Convention contre les sections de Paris. Les dispositions prises par le jeune géné­ral assurèrent à la Convention une victoire facile. Il chercha à effrayer les citoyens de Paris et évita de les tuer (5 octobre 1795, 13 vendémiaire). Cet important service fut payé par la place de général en second de l'armée de l'Intérieur1. Il rencontra chez Barras Mme de Beauharnais ; elle donna quelques louanges à sa conduite ; il en devint éperdument amoureux. C'était une des femmes les plus aimables de Paris ; peu de personnes ont eu plus de grâce, et Napoléon n'était pas gâté par ses succès auprès des femmes. Il épousa Joséphine (1796), et, bientôt après, au commencement du printemps, Barras et Carnot le firent nommer général en chef de l'armée d'Italie.

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1. Voir le rapport de Barras à la Convention, Moniteur. CHAPITRE IV

Il serait trop long de suivre le général Bonaparte aux champs de Monte-notte, d'Arcole et de Rivoli. Ces victoires immortelles doivent être racon­tées avec des détails qui en fassent com­prendre tout le surnaturel1. C'est une grande et belle époque pour l'Europe que ces victoires d'une jeune République sur l'antique despotisme ; c'est pour Bona­parte l'époque la plus pure et la plus bril­lante de sa vie. En une année, avec une pauvre petite armée qui manquait de tout, il chassa les Allemands des rivages de la Méditerranée jusqu'au cœur de la Garin-thie, dispersa et anéantit les armées sans cesse renaissantes que la maison d'Autriche envoyait en Italie, et donna la paix au continent. Aucun général des temps anciens ou modernes n'a gagné autant de grandes batailles en aussi peu de temps, avec des moyens aussi faibles et sur des ennemis

1. En attendant mieux, voir VRûtolre de la gne-rre, par le général Dumas, l'Histoire des campagnes d'Italie, par le général Serran, et surtout le Stomteur et VAnnual Register.

VIE DE NAPOLÉON - l. aussi puissants1. Un jeune homme de 26 ans se trouve avoir effacé on une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric. Et, comme pour consoler l'hu­manité de ces succès sanglants, il joint;aux lauriers de Mars l'olivier de la civilisation. La Lombardie était avilie et énervée par des siècles de catholicisme et de despo­tisme2. Elle n'était qu'un champ de ba­taille où les Allemands venaient le disputer aux Français. Le général Bonaparte rend la vie à cette plus belle partie de l'em­pire romain et semble en un clin d'œil lui rendre aussi son antique vertu. Il en fait l'alliée la plus fidèle de la France. Il la forme en république, et, par les insti­tutions que ses jeunes mains essaient de lui donner, accomplit en même temps, ce qui était le plus utile à la France et ce qui était le plus utile au bonheur du monde 3. Il agit dans toutes les occasions en ami chaud et sincère de la paix. Il mérita cette louange qui ne lui a jamais été donnée d'être le premier homme marquant de la République française qui mît des limites à son agrandissement et cherchât fran­chement à redonner la tranquillité au

1. Voir Tite Live, liv. IX, p. 242 {Trad. de Bureau de la Malle, t. IV, éd. de Mienaud, I8Î0).

2. Voir le comment do ceci dans le tome XVI de M. de Sismondi, p. Hi.

3. Un peu plat cette An. monde. Ce fut une faute sans doute, mais elle partait d'un cœur trop confiant et trop tendre aux intérêts de l'humanité et telle a été la cause de ses plus grandes fautes. La postérité qui apercevra cette vérité dans tout son jour, ne voudra pas croire, pour l'honneur de l'espèce humaine, que l'envie des contemporains ait pu trans­former ce grand homme en monstre d'inhumanité1.

La nouvelle république française ne pouvait vivre qu'en s'environnant de ré­publiques. L'indulgence que le général Bonaparte montra au pape lorsque, Rome étant entièrement en son pouvoir, il se contenta du traité de Tolentino et du sa­crifice de cent tableaux et de quelques statues, lui fit beaucoup d'ennemis à Paris. Il fut obligé d'exécuter, neuf ans plus tard et avec beaucoup de danger, ce qu'il pou­vait faire alors avec six mille nommes. Le duc de Lodi (Melzi), vice-président de la république italienne, homme intègre et qui aima vraiment la liberté, disait que Napoléon conclut la paix de Gampo-For-mio en opposition directe avec les ordres secrets du Directoire. Il était chimérique

1. Voir tous les livres anglais, même les plus estimés de 1800 à 1810, et, ce qui est encore moins généreux, les Con­sidérations de Mm" de Staël, composées après les massacres de Mmes. de croire à aucune paix solide entre la nouvelle république et les vieilles aris­tocraties de l'Europe *.

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1. Stendhal avait d'abord écrit : * les vieilles dynasties de l'Europe ». Puis il oliangea dynasties par aristocraties en ajoutant en note : i dynasties, plus vrai et moins clair •. K. D. L. E. CHAPITRE V

aut-il la peine de rapporter les ob­jections des gens qui se croient délicats et qui ne sont que faibles ? Us disent que le ton avec lequel le général Bonaparte offrit la liberté aux Italiens, était celui de Mahomet prêchant l'Alcoran le sabre à la main. Les convertis étaient loués, protégés, comblés d'avantages ; les infidèles livrés sans pitié au pillage, aux exécutions militaires, à tous les fléaux de la guerre. C'est lui reprocher d'avoir employé de la poudre pour faire partir ses canons. On lui objecte la destruction de Venise. Mais fut-ce donc une république qu'il détruisit ? C'était un gouvernement inique et avilissant, une aristocratie à chef faible, comme les autres gouvernements de l'Europe sont des aristocraties à chef fort. Ce peuple aimable a été choqué dans ses habitudes ; mais la génération suivante eût été mille fois plus heureuse sous le royaume d'Italie. Il est assez probable que la cession des Etats de Venise à la maison d'Autriche était un article secret des préliminaires_de Leoben, etque les

J causes qui furent alléguées dans la suite, pour faire la guerre à la République, ne furent que des prétextes1. Le général fran­çais entra en négociation avec des mécon­tents, afin de pouvoir occuper la ville sans coup férir. A ses yeux, il était utile à la France d'avoir la paix avec l'Autriche. Il était maître de Venise, puisqu'il la prit. Il n'était pas chargé de faire le bonheur de Venise/La patrie avant tout. Dans tout cela il n'y a qu'un reproche à faire au général Bonaparte : il ne voyait pas les choses aussi haut que le Directoire2.

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1. Beaucoup de /tirait.

2. Pour voir Napoléon en Italie sous un vrai Jour, il faut monter son Sme par un volume de Tite I,ive. On 8e purifie ainsi de toutes les petites idées modernes et fausses. CHAPITRE VI

N reproche à Napoléon d'avoir cor­rompu pendant sa campagne d'Ita­lie, non pas la discipline, mais le caractère moral de son armée. Il encou­ragea parmi ses généraux le pillage le plus scandaleux1. Oubliant le désintéresse­ment des armées républicaines, ils furent bientôt aussi rapaces que les commis­saires de la Convention. Mme Bonaparte faisait de fréquents voyages à Gênes, et mit, dit-on, en sûreté cinq ou six millions. En cela, Bonaparte fut criminel envers la France. Quant à l'Italie, des pillages cent fois plus révoltants encore n'auraient pas été un prix excessif pour l'immense bienfait de la renaissance de toutes les vertus. C'est un argument des aristo­crates que celui des crimes qu'entraîne une révolution. Ils oublient les crimes qui

1. La fortune de Stasséna, d'Augereau, de... etc., etc., eto. Un chef de bataillon passe à Bologne, allant faire une expédition dans l'Apennin ; il n'avait pas même de cheval; il repasse quinze jours après, 11 avait dix-sept oharrettes chargées lui appartenant et trois voitures avec deux maltresses. Les trois quarts des sommes pillées fu­rent mangées dans le pays.

0 se commettaient en silence avant la Révo­lution.

L'armée d'Italie donna le premier exem­ple de soldats se mêlant du gouvernement. Jusque-là, les armées de la République s'étaient contentées de vaincre ses ennemis. On sait qu'en 1797, il se forma, dans le conseil des Cinq-Cents, un parti opposé au Directoire1. Les projets des meneurs pouvaient être innocents, mais certaine­ment leur conduite les exposait au soupçon. Quelques-uns étaient royalistes, on ne peut en douter; la plupart peut-être n'a­vaient d'autre intention que de mettre un terme au gouvernement arbitraire et à la scandaleuse corruption du Directoire. La marche qu'ils adoptèrent, fut de retirer les impôts au gouvernement et de sou­mettre ses dépenses à une enquête rigide. Le Directoire, de son côté, profitant des effets de ce plan d'attaque, répandit dans les armées que toutes les privations qu'elles éprouvaient, étaient l'effet de la trahison du Corps Législatif qui cherchait à dé­truire les défenseurs de la Patrie pour pou­voir ensuite rappeler librement les Bour­bons. Le général en chef de l'armée d'Italie encouragea publiquement ces bruits dans une proclamation à ses troupes. Cette ar-

1. Hértiolres de Carnot. mée osa envoyer des adresses au gouver­nement. Elle se permettait des reproches, aussi peu mesurés qu'inconstitutionnels, contre la majorité du Corps Législatif. Le dessein secret de Bonaparte était de suivre ces adresses et de marcher sur Paris avec une partie de son armée sous prétexte de défendre le Directoire et la République, mais, dans le fait, pour s'arroger une part principale dans le gouvernement. Ses projets furent renversés par la révolution du 18 fructidor, qui eut lieu plus tôt et plus facilement qu'il ne le croyait (4 sep­tembre 1797, 18 fructidor an Y). Cette journée qui détruisit complètement le parti opposé au Directoire, lui ôta tout prétexte de passer les Alpes. Il continua à parler des Directeurs avec le dernier mépris. L'incu­rie, la corruption et les fautes grossières de ce gouvernement faisaient le texte habituel de ses conversations. Il les termi­nait ordinairement en faisant remarquer aux généraux qui l'entouraient, que, si un homme parvenait à concilier la nou­velle manière d'être de la France à l'inté­rieur avec le gouvernement militaire, il pourrait facilement faire jouer à la Répu­blique le rôle de l'ancienne Rome. CHAPITRE VII

Quoique Napoléon ait dit à l'Ile d'Elbe qu'il continua à être bon républi­cain jusqu'à son expédition d'E-SYPte, quelques anecdotes racontées par le comte de Merveldt prouvent qu'à l'époque dont nous parions, son républi­canisme était déjà fort chancelant. Mer­veldt fut un des négociateurs autrichiens à Leoben et plus tard à Gampo-Formio. Gomme son premier intérêt était de faire tomber la République, il laissa entrevoir que le général Bonaparte était en position de se mettre à la tête de la France ou de l'Italie. Le général ne répondit pas, mais ne sembla pas du tout révolté ; il parla même de la tentative de gouverner la France par des corps représentatifs et des institutions répubncaines, comme d'une simple expérience. Encouragé par ces dis­positions, Merveldt hasarda, avec l'ap­probation de sa cour, de lui proposer une principauté en Allemagne. Le général répondit qu'il était flatté de cette offre, qui ne pouvait provenir que de l'opinion distinguée qu'on voulait bien avoir de ses talents et de son importance, mais qu'il serait peu raisonnable à lui de l'accepter. Un, pareil établissement devait tomber à la première guerre de l'Autriche contre la France. Si l'Autriche avait un fardeau inutile, et, si la France triomphait, elle proscrirait un citoyen perfide qui aurait accepté le secours de l'étranger. Il ajouta avec franchise, que son but était d'obtenir une place dans le gouvernement de sa patrie, et que, si jamais il pouvait mettre le pied à I'étrier, il ne doutait pas d'aller loin.

inline:Image4.png CHAPITRE VIII

Si Napoléon n'eût pas fait la paix de Gampo-Formio, il pouvait anéantir l'Autriche et épargner à la France les conquêtes de 1805 et 1809 K II paraît que ce grand homme n'était à cette époque qu'un soldat, entreprenant, doué d'un génie prodigieux, mais sans aucun principe fixe en politique. Agité de mille pensées am­bitieuses, il n'avait aucun plan arrêté pour satisfaire son ambition. « Du reste il était impossible, disait M. de Merveldt, d'avoir avec lui dix minutes de conver­sation, sans s'apercevoir que c'était un homme à grandes vues et d'une étonnante capacité. »

« Son langage, ses idées, ses manières, disait Melzi, tout chez lui était frappant et original. Dans une conversation, comme à la guerre, il était fertile, plein de ressour­ces, rapide à discerner et prompt â atta­quer le côté faible de son adversaire. D'une rapidité de conception étonnante, il devait peu de ses idées aux livres, et à l'exception

1. Prudence des mathématiques, il n'avait fait que peu de progrès dans les sciences. De toutes ses qualités, continuait Melzi, ia plus remar­quable, c'était l'étonnante facilité de con­centrer à volonté son attention sur un sujet quelconque et de l'y tenir fixée plu­sieurs heures de suite sans relâche et comme attachée jusqu'à ce qu'il eût trouvé le meil­leur parti à prendre dans les circonstances. Ses projets étaient vastes, mais gigan­tesques, conçus avec génie, mais quelque­fois impraticables ; ils étaient abandonnés assez fréquemment par humeur, ou ren­dus impraticables par sa propre impa­tience. Naturellement emporté, décisif, impétueux, violent, il avait 1 étonnant pou­voir de se rendre charmant, et, par des déférences bien ménagées et un enjoue­ment flatteur, de faire la conquête des gens qu'il voulait gagner. Quoique, par habi­tude, secret et réservé, dans un accès d'emportement, son orgueil découvrait quelquefois les projets qu'il lui importait le plus de tenir cachés. Il est probable que jamais il n'ouvrit son âme par suite de sentiments tendres1. » Au reste, le seul être qu'il ait jamais aimé est Joséphine et elle ne le trahit jamais. Je ne crois pas qu'il dût peu de ses idées aux livres. Il

1. Embarrassé, embrouillé à refondre. avait peu d'idées littéraires, voilà ce qui aura fait illusion au duc de Lodi, homme fort instruit en littérature et, par consé­quent, un peu faible.

La balle qui me tuera portera mon nom, était une de ses phrases habituelles. J'a­voue que je ne la comprends pas. Tout ce que j'y vois c'est une première nuance de ce fatalisme si naturel aux hommes exposés tous les jours aux boulets ou à la mer.

Cette âme si forte était liée à un petit corps pâle, maigre et presque chétif. L'activité de cet homme et sa force à soutenir les fatigues avec un physique si mince paraissaient à son armée sortir des bornes du possible. Ce fut un des fonde­ments de l'incroyable enthousiasme qu'il inspirait au soldat1.

1. On trouve dans le carton E. 292 de la bibliothèque de Grenoble cette curieuse note but les portraits de Napo­léon Bonaparte :

« Presque tous ceux que j'ai vus de lui sont des carica­tures. Beaucoup de peintres lui ont donné les yeux inspi­rés d'un poète. Ces yeux-là ne vont pas avec l'étonnante capacité d'attention qui est le caractère de son génie. Il me semble que ces yeux expriment un homme qui vient de perdre ses idées ou un homme qui vient d'avoir la vue d'une image sublime. Sa figure était belle, quelquefois sublime, mais c'était parce qu'elle était tranquille. Ses yeux seuls avaient des mouvements rapides et beaucoup de vivacité. H souriait souvent, ne riait jamais. Je l'ai vu une seule fols transporté de plaisir : ce fut après avoir en­tendu Crebcentir.I chanter 'air • Ombra adorata aspetts. les moins mauvais portraits sont de Robert tefèvre et de Ohaudet: les plus mauvais de David et de Canova. » CHAPITRE IX

el était le général en chef Bonaparte à son retour en France, après la conquête de l'Italie ; du reste l'ob­jet de l'enthousiasme de la France, de l'admiration de l'Europe et de la jalousie du gouvernement qu'il avait servi. Il fut reçu par ce gouvernement soupçonneux avec toutes les démonstrations de la confiance et de la considération, et nommé, même avant son arrivée à Paris, l'un des com­missaires plénipotentiaires au congrès réuni à Rastadt pour la pacification générale. Il se débarrassa bien vite d'un rôle qui ne lui convenait pas. Le Directoire, qui se voyait à la tête d'une république jeune et forte, entourée d'ennemis affaiblis, mais irréconciliables, était trop sage pour vou­loir la paix. Bonaparte se débarrassa également du commandement de l'armée d'Angleterre auquel il fut nommé. Le Di­rectoire n'était pas assez fort pour con­duire à bien une telle entreprise. Cependant le jeune général voyait, et tout le monde voyait aussi, qu'il n'y avait pas, en France, de place qui pût lui convenir. La vie privée

T même était pour lui pleine de dangers ; sa gloire et toute sa manière d'être avaient quelque chose de trop romanesque et de trop entraînant. Ce moment de l'his­toire fait l'éloge de la probité des Direc­teurs et montre quel chemin nous avons fait depuis les temps de Marie de Médicis. Souvent, à cette époque, et dans d'au­tres moments de découragement, Bona­parte désira avec passion le repos de la vie privée. Il croyait trouver le bonheur à la campagne1.

t

J

S. Ici prendre deux rages à Mm" la Baioune [de Staël], CHAPITRE X

TIn 1796, on lui avait fait passer un IN projet pour l'invasion de l'Egypte ; J-J il l'examina et le renvoya au Di­rectoire avec son avis. Dans son embarras mortel, le Directoire se souvint de cette idée et lui proposa le commandement de l'expédition. Refuser une troisième fois les "offres du pouvoir exécutif, c'était donner lieu de croire qu'on tramait quelque chose en France, et très probablement, se perdre. D'ailleurs, la conquête de l'E­gypte était faite pour éblouir une âme élevée, pleine de plans romanesques et passionnée pour les entreprises extraor­dinaires. « Songez que, du haut de ces Pyramides, trente siècles nous contem­plent », disait-il quelques mois plus tard à son armée.

Gomme toutes les guerres de l'Europe, cette agression était peu fondée en justice. Les Français étaient en paix avec le Grand Turc, souverain nominal de l'Egypte, et les beys, maîtres réels du pays, étaient des barbares qui, ne connaissant pas le droit des gens, ne pouvaient guère y manquer.

VIE DE NAPOLÊOS - l.' 5 Au reste, des considérations de cette nature n'étaient pas faites pour avoir une grande influence sur les déterminations du jeune général qui, d'ailleurs, croyait peut-être être le bienfaiteur du pays, en y portant la civilisation. L'expédition mit à la voile, et, par un bonheur qui doit faire faire bien des réflexions, il put arriver devant Alexan­drie après la prise de Malte, sans rencon­trer Nelson.

inline:Image5.png CHAPITRE XI

n ne doit pas s'attendre à trouver ici cette suite de grandes actions mili­taires qui soumirent l'Egypte à Bonaparte. Les batailles du Caire, des Pyramides, d'Àboukir, ont besoin pour être comprises, d'une description de l'E­gypte, et il faudrait donner une idée du courage sublime des Mamelouks. La plus grande difficulté était d'apprendre à nos troupes à leur résister1.

En Egypte, Napoléon fit la guerre sur les mêmes principes qu'en Italie, mais dans un style plus oriental et plus des­potique. Il avait affaire encore aux plus orgueilleux et aux plus féroces des nom­mes, à des gens à qui il ne manquait que l'aristocratie pour être des Romains. Il pu­nit leurs perfidies avec une cruauté emprun­tée d'eux-mêmes.- Les habitants du Caire se révoltent contre la garnison ; il ne se contente pas de faire un exemple de ceux qu'on avait pris les armes à la main. II

1. Description de l'Egypte dans Volney; histoire mili­taire : le faible Martin, Berthier, Denon, Wilson, alors bien digue d'être un des éorivaini de l'autorité. soupçonne leurs prêtres d'être les secrets instigateurs de l'insurrection, et il en fait prendre deux cents qu'on fusille.

Les bourgeois qui écrivent l'histoire font des phrases sur ces sortes d'actions". Les demi-sots excusent celles-ci par la cruauté et la brutalité de ces Turcs, qui, non contents de massacrer les malades des hôpitaux et quelques prisonniers qu'ils firent, avec des circonstances trop révoltantes pour être rapportées, s'achar­nèrent encore à mutiler les cadavres de la manière la plus sauvage.

Il faut chercher la raison de ces malheu­reuses nécessités dans les conséquences du principe : Salus populi supreina lex eslo. L'incalomniable despotisme a telle­ment avili les orientaux qu'ils ne con­naissent d'autres principes d'obéissance que la crainte1. Le massacre du Caire les frappa de terreur ; « et depuis ce temps-là, disait Napoléon, ils m'ont été fort attachés, car ils voyaient bien qu'il n'y avait pas de mollesse dans ma manière de gouverner».

1. Voir le Commentaire ds JUêge pour corriger cette phrase. 1 i décembre 1817 *.

  • M. Rover fait remarquer que Stendhal entend parler ici tlu Commentait esurl Esprit des Lois de Destutt de Ti ac\, Llè^e, 1817. CHAPITRE XII

Le mélange de catholicisme et d'aris­tocratie qui aplatit nos âmes depuis > deux siècles, nous rend aveugles aux conséquences du principe que je viens de rappeler. Sans entrer dans les petites objections qu'on fait à Napoléon sur sa conduite en Egypte, on a coutume de regarder comme ses plus grands crimes :

1° Le massacre de ses prisonniers à Jaffa.

2"- L'empoisonnement de ses malades à Saint-Jean-d'Acre.

3° Sa prétendue conversion au maho-métisme.

4° Sa désertion de l'armée.

Napoléon fit le récit suivant de l'évé­nement de Jafîa à Myiord Ebrington, l'un des voyageurs les plus éclairés et les plus dignes de foi qu'il ait vus à l'île d'Elbe : « Quant aux Turcs de Jafîa, il est vrai que j'en fis fusiller à peu près deux millel. Vous trouvez ça un peu fort ;

1. Voir Las Cases. mais je leur avais accordé une capitu­lation à El Arisch ; la condition était qu'ils retourneraient à Bagdad. Ils rom­pirent cette capitulation, se jetèrent dans Jaffa et je les pris d'assaut. Je ne pouvais les emmener prisonniers avec moi, car je manquais de pain, et ils étaient des diables trop dangereux pour les lâcher une seconde fois dans le désert. Il ne me resta donc d'autre moyen que de les tuer. » Il est vrai, d'après les lois de la guerre, qu'un prisonnier qui a une fois manqué à sa parole, n'a plus droit à recevoir quartier1, mais l'affreux droit du vain­queur n'a été que rarement exercé, et jamais, ce me semble, dans nos temps modernes, sur un aussi grand nombre d'hommes à la fois. Si les Français avaient refusé quartier dans la chaleur de l'assaut, personne ne les aurait blâmés : les tués avaient manqué à leur parole ; si le général vainqueur avait su qu'une grande partie de la garnison consistait en prisonniers renvoyés sur parole à El Arisch, très probablement il eût donné ordre de les passer au fil de l'épée. Je ne crois pas que l'histoire offre d'exemple d'une gar­nison épargnée au moment de l'assaut, et, ensuite, envoyée à la mort. Mais ce

1. Martens  : Lois des Nations, p. 291. n'est pas tout, il est probable qu'un tiers seulement de la garnison de Jafîa était composé de prisonniers d'El Ariscb.1.

Pour sauver son armée, un général a-t-il le droit de mettre à mort ses prison­niers, ou de les placer dans une situation qui doit nécessairement les faire périr, ou de les livrer à des barbares, dont ils n'ont aucun quartier à espérer ? Chez les Romains, cela n'eût pas fait de question 2 ; au reste, de la réponse à celle-ci, dépend non seulement la justification de Napoléon à Jafîa, mais celle de Henri V à Azincourt, de lord Anson dans les îles de la mer du Sud, et du bailli de Sufîren sur la côte de Coromandel. Ce qu'il y a de plus sûr, c'est que la nécessité doit être claire et urgente, et l'on ne peut nier qu'il n'y eût nécessité dans le cas de Jafîa. Il n'eût pas été sage de renvoyer les prison­niers sur parole. L'expérience montrait que ces barbares se jetteraient sans scrupule dans la première place forte qu'ils trouveraient, ou que, s'attachait à l'armée pendant qu'elle s'avançait dans la Palestine, ils inquiéteraient sans cesse ses flancs et son arrière-garde.

1. Las Cases.

2. Voir Tlte Live, blâmant aveo raison les Samnltes de n'avoir pas fait main basse sur les Eomains aux Fourehes Caudines. tivre [IX), p. [221], -t" volume de la traduc­tion de la Malle. VIE DE NAPOLÉON

Le général en chef ne doit pas porter seul la responsabilité de cette action épouvantable. L'affaire fut décidée dans un conseil de guerre auquel se trouvèrent Berthier, Kléber, Lanncs, Bon, Gaffarelli et plusieurs autres généraux. CHAPITRE XIII

■arAPOtÉON a lui-même raconté à plu-^ sieurs personnes, qu'il eut l'inten-X 1 tion de faire administrer de l'opium comme poison à quelques malades de son armée. Il est évident, pour qui l'a connu, que cette idée provenait d'une erreur de jugement, nullement de mauvais cœur, et moins encore d'indifférence pour le sort de ses soldats. Tous les récits sont d'accord x sur les soins qu'il donna, dans sa campagne de Syrie, aux malades et aux blessés. Il fit ce qu'aucun général n'a encore fait : il visita en personne les hôpitaux des pestiférés. Il conversait avec les malades, écoutait leurs plaintes, voyait par lui-même si les chirurgiens s'acquittaient de leur devoir2. A chaque mouvement de son armée, et particuliè­rement à la retraite de Saint-Jean-d'Acre, sa plus grande sollicitude fut pour son hôpital. La sagesse des mesures qui

1. Mf me l'histoire calomnieuse du général Robert Wilson.

2. Il voulut engager M. Deagenettes à soutenir publique­ment que la peste n'était pas contagieuse, la vanité de celui-ci s'y refusa. furent prises pour emmener les malades et les blessés, et les soins qu'on leur donna, lui valurent les louanges des Anglais. M. Desgenettes qui était médecin en chef de l'armée de Syrie, est aujourd'hui un royaliste prononcé, mais, même depuis le retour des Bourbons, il n'a jamais parié de la conduite de Napoléon envers ses malades sans les plus grands éloges. Le célèbre Assalini, médecin à Munich, se trouvait aussi en Syrie, et, quoiqu'il n'aime pas Napoléon, il en parle comme Desgenettes. Au moment de la retraite de Saint-Jean-d'Acre, Assalini ayant fait un rapport au général en chef, duquel il résultait que les moyens de transport pour les malades étaient insuffisants, il reçut l'ordre de se rendre sur la route, d'arrêter tous les chevaux de bagages, et même de démonter les officiers. Cette mesure pénible reçut son entière exécution, et l'on n'abandonna pas un seul des mala­des qui, au jugement des médecins, avaient quelque espoir de guérison. A l'île d'Elbe l'empereur, qui sentait que la nation anglaise compte parmi ses citoyens les têtes les plus saines de l'Europe, invita plusieurs fois lord Ebrington à le ques­tionner franchement sur les événements de sa vie. D'après cette permission, quand le lord en fut venu au bruit d'empoisonné- ment, Napoléon répondit sur-le-champ et sans la moindre hésitation : « Il y a dans cela un fonds de vérité. Quelques soldats de l'armée avaient la peste ; ils ne pouvaient pas vivre vingt-quatre heures ; j'étais sur le point de marcher ; je consul­tais Desgenettes sur les moyens de les emmener ; il répondit qu'on courait le risque de communiquer la peste à l'armée et que, d'ailleurs, ce soin serait inutile pour les malades, qui ne pouvaient guérir. Je lui dis de leur donner une dose d'opium et que cela valait mieux que de les laisser à la merci des Turcs1. Il me répondit, en fort honnête homme, que son métier était de guérir et non de tuer. Peut-être il avait raison, quoique je ne lui demandasse pour eux que ce que j'aurais demandé pour moi à mes meilleurs amis, dans une semblable situation. J'ai souvent réfléchi depuis sur ce point de morale, j'ai demandé leur avis à plusieurs personnes, et je crois qu'au fond, il vaut toujours mieux souffrir qu'un homme finisse sa destinée quelle qu'elle soit. J'en ai jugé ainsi plus tard, à la mort de mon pauvre ami Duroc, lequel, quand ses entrailles tombaient à terre sous mes yeux, me demanda plusieurs fois et avec insis-tance, de faire

1. Voir Las Oa3CB. mettre un terme à ses douleurs ; je lui dis : Je vous plains, mon ami, mais il n'y a pas de remède ; il faut souffrir jusqu'à la foi. »

Quant à l'apostasie de Napoléon en Egypte, il commençait toutes ses pro­clamations par ces mots : « Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète. » Ce pré­fendu crime n'a guère fait effet qu'en Angleterre. Les autres peuples ont vu qu'il fallait le mettre sur la même ligne que le mahométisme du major Horneman et des autres voyageurs que la société d'Afrique emploie pour découvrir les secrets du désert. Napoléon voulut se concilier les habitants de l'Egypte1. Il avait raison d'espérer qu'une grande partie de ce peuple toujours superstitieux serait frappée de terreur par ses phrases religieuses et prophétiques, et qu'elles jetteraient même sur sa personne un vernis d'irrésistible fatalité. L'idée qu'il a voulu se faire passer sérieusement pour un second Mahomet est digne d'un émigré2. Sa conduite eut le succès le plus complet. « Vous ne sauriez imaginer, disait-il à MylorJ Ebrington, ce que je gagnais en Egypte à faire semblant d'adopter leur culte. » Les Anglais, toujours dominés

1. L'article de Las Cases.

2. Voyez leurs livres. par leurs préjugés puritains qui, du reste, s'allient fort bien avec les cruautés les plus révoltantes, trouvèrent cet artifice bas. L'histoire remarquera que vers le temps de la naissance de Napoléon, les idées catholiques étaient déjà frappées de ri­dicule. CHAPITRE XiY

Quant à l'action bien autrement grave d'abandonner son armée en Egypte, c'était un crime envers le gouver­nement d'abord, que ce gouvernement pouvait punir légitimement. Mais ce ne fut pas un crime envers son armée, qu'il laissa dans un état florissant, ainsi que le prouve la résistance qu'elle opposa aux Anglais. On ne peut lui reprocher que l'étourderie de ne pas avoir prévu que Kléber pouvait être tué, ce qui, dans la suite, livra l'armée à l'ineptie du général Menou.

Le temps nous fera connaître si, comme je le crois, Napoléon fut rappelé en France par les avis de quelques patriotes habiles, ou s'il se détermina à cette démarche décisive uniquement par ses propres réflexions1. Il est agréable pour les grands cœurs de considérer ce qui dut

1. C'est une question tr& intéressante qu'il faut tâcher â'êclaireir dans un ouvrage tel <iue celni-ei. [Soti de Vis-mara.)

Réponse : on ne peut rien faire avant la. publication îles mémoires de Lucien, Sieyès et Barras. (Sole, de Stendhal, alors se passer dans cette âme : d'un côté, l'ambition, l'amour de la patrie, l'espérance de laisser un grand nom dans la postérité ; de l'autre, la possibilité d'être pris par les Anglais ou fusillé1. Et prendre un parti aussi décisif uniquement sur des conjectures, quelle fermeté de jugement ! La vie de cet homme est un hymne en faveur de la grandeur d'âme.

1. n laut dire quelque chose de la manière dont il quitta l'armée et de son départ, circonstance qui tient du gran­diose. (Note de Vismara.) — Oui, je le ferai. (Note de,Stcndhal.) CHAPITRE XV

1%tapoléon, apprenant les désastres

^ des armées, la perte de l'Italie,

X l l'anarchie et le mécontentement

de l'intérieur, conclut de ce triste tableau

?ue le Directoire ne pouvait plus tenir. I vint à Paris pour sauver la France et s'assurer une place dans le nouveau gou­vernement. En revenant d'Egypte, il était utile à la patrie et à lui-même ; c'est tout ce qu'on peut demander aux faibles mortels1.

Il est sûr qu'après son débarquement, Napoléon ne savait pas comment il serait traité, et jusqu'à la réception enthou­siaste des Lyonnais, il parut douteux si son audace serait récompensée par le trône ou par l'échafaud. A la première nouvelle de son retour, le Directoire donna l'ordre de l'arrêter 4 Fouché, qui était alors ministre de la police. Ce traître

1. Bétails de la na\igati(m. célèbre répondit : « Il n'est pas homme à se laisser arrêter, moi Je ne suis pas l'homme qui l'arrêtera1.  »

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î. Chaque jour ou trouvait- de nouveaux* aux porte du Luxembourg ; par exemple, on y vit un jour une grande affiche représentant fort bien une lancette, une laitue et un rat (L'an sept les tuera).

  • En blanc dans le manuscrit.

VIE DE XAPOLÉM - I. (S CHAPITRE XVI

u moment où le général Bonaparte accourut d'Egypte au secours de la patrie, le directeur Barras, homme excellent pour un coup de main, vendait la France pour douze millions à la famille exilée. Des lettres-patentes avaient déjà été expédiées pour cet objet. Il y avait deux ans que Barras suivait ce projet. Sieyès l'avait découvert pendant son ambassade à Berlin1. Cet exemple et celui de Mirabeau monh-ent bien qu'une République ne doit jamais se confier à des nobles. Toujours tendre à la séduc­tion des titres, Barras osa confier ses desseins à son ancien protégé.

Napoléon avait trouvé à Paris son frère Lucien; ils ditcutèrent ensemble les chances suivantes : il était évident que les Bour­bons ou lui allaient monter sur le trône, ou bien il fallait reconstruire la Répu­blique.

1. Ira intermédiaires de Barras étaient MM. David, Mounier, Tropès de Guérin, lo due de Heury, Voir la Bio­graphie moderne de Michaud, rapsocUe précieuse par de tels aveux.Ie Moniteur peint très bien l'avilissement,lo désordre.

A

l'ambition

Le projet de remettre les Bourbons était ridicule ; le peuple avait encore trop d'horreur pour les nobles, et, malgré les crimes de la Terreur, il aimait encore la République. Il fallait pour les Bour­bons une armée étrangère dans Paris. Refaire la République c'est-à-dire donner une constitution qui pût se soutenir par elle-même, Napoléon ne se sentait pas les moyens de résoudre ce problème. Il trouvait les hommes à employer trop méprisables et trop vendus à leurs intérêts. Enfin il ne voyait pas de place assurée pour lui-même, et, s'il se trouvait encore un traître pour vendre la France aux Bourbons ou à l'Angleterre, sa mort était la première mesure à prendre. Dans le doute, l'ambition l'emporta, comme il est naturel ; et, du côté de l'honneur, Napoléon se dit : « Je vaux mieux à la France que les Bourbons. » Quant à la monarchie constitutionnelle que voulait Sieyès, il n'avait pas les moyens de l'éta­blir, et alors son roi était trop inconnu. II fallait un remède énergique et prompt.

Cette malheureuse France, désorganisée à l'intérieur, voyait toutes ses armées tomber les unes après les autres ; et ses ennemis étaient des rois qui devaient être sans pitié pour elle, puisque la République, montrant le bonheur à leurs sujets, ten- dait è les précipiter du trône. Si ces rois irrités, après l'avoir vaincue, avaient daigné la rendre à la famille exilée, ce que cette famille a fait ou laissé faire en 1815 % ne donne encore qu'une faible idée de ce qu'on pouvait en attendre en 18002. La France plongée dans le dernier degré du découragement et de l'avilissement moral, malheureuse par le gouvernement qu'elle s'était choisi avec tant d'orgueil, plus malheureuse par les déroutes de ses armées, n'aurait inspiré aucune crainte aux Bourbons, et c'est uniquement à la peur du Monarque que l'on peut attribuer les apparences libé­rales du gouvernement.

Mais il est plus probable que les rois vainqueurs se seraient divisé la France. 11 était prudent de détruire ce foyer du jacobinisme. Le manifeste du duc de Brunswick aurait été accompli et tous les nobles écrivains qui garnissent les Académies auraient proclamé l'impos­sibilité de la liberté. Depuis 1793, jamais les idées nouvelles n'avaient couru d'aussi grands dangers. La civilisation du monde fut sur le point d'être reculée de plusieurs

1. Mission du marquis de Ehière dans le Midi; ma3-^oi'res do Nîmes : histoire de Trebtaillon.

2, Prudence. Rpnrtrp aux émigrés» ce qu'ils ont fait pn 1815. siècles. Le malheureux Péruvien gémirait encore sous le joug de fer de l'Espagnol, et les rois vainqueurs eussent donné dans les délices de la cruauté, comme à Naples1.

De tous les côtés, la France était donc sur le point de disparaître dans les abî­mes sans fonds où, de nos jours, nous avons vu la Pologne engloutie.

>Si jamais des circonstances quelcon­ques pouvaient prescrire les droits éter­nels qu'a tout homme à la liberté la plus illimitée, le général Bonaparte pouvait dire à chaque Français ; « Par moi, tu es encore Français ; par moi, tu n'es pas soumis à un juge prussien, ou à un gou­verneur piémontais ; par moi, tu n'es pas esclave de quelque maître irrité et qui a sa peur à venger. Souffre donc que je sois ton empereur. »

Telles étaient les principales pensées qui agitaient le général Bonaparte et son frère la veille du 18 brumaire (9 novembre 1799) ; le reste était relatif aux moyens d'exécution.

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1, Prudence, Supprimer [cette] plirase. CHAPITRB XVII

endant que Napoléon prenait son parti et ses mesures, il était cour­tisé par les différentes factions qui déchiraient une république expi­rante. Ce gouvernement tombait, parce qu'il n'y avait pas un Sénat conservateur pour tenir l'équilibre entre la Chambre des Communes et le Directoire et nom­mer les membres de celui-ci, et nulle­ment parce que la République est impos­sible en France. Dans le cas actuel, il fallait un dictateur, mais jamais le gouver­nement légitimement établi ne se serait résolu à le nommer. Les âmes de boue qui se trouvaient au Directoire, formées sous une vieille monarchie, ne voyaient, an milieu des malheurs de la patrie, que leur petit égoïsme et ses intérêts. Tout ce qui était un peu généreux leur semblait duperie.

Le profond et vertueux Sieyès avait toujours tenu au grand principe que, pour assurer les institutions conquises par la Révolution, il fallait une dynastie appelée par la Révolution. Il aida Bona- parte à faire le 18 brumaire. Sans lui, il l'aurait fait avec un autre général. Depuis, Sieyès a dit : « J'ai fait le 18 brumaire, mais non pas le 19. » On dit que le général Moreau avait refusé de seconder Sieyès, et le général Joubert, qui aspirait à ce rôle, fut tué au commencement de sa première bataille, à Novi.

Sieyès et Barras étaient les deux premiers hommes du gouvernement. Bar­ras vendait la République à un Bour­bon, sans s'inquiéter des suites, et deman­dait au général Bonaparte de diriger le mouvement. Sieyès voulait faire une mo­narchie constitutionnelle ; le premier arti­cle de sa constitution» eût nommé roi un duc d'Orléans, et il demandait au général Bonaparte de diriger le mouvement. Le général nécessaire aux deux partis se rapprocha de Lefèvre, général plus connu par sa bravoure que par ses lumières et qui commandait alors Paris et la 17e divi­sion. Il agissait de concert avec Barras et Sieyès, mais il eut bientôt gagné Le­fèvre pour lui-même. De ce moment, Bonaparte eut les troupes qui occupaient Paris et les environs, et il ne fut plus question que de la forme à donner à la révolution. CHAPITRE XVIII

tt e 18 brumaire (9 novembre 1799) I. dans la nuit, Bonaparte fit con-M-J voquer subitement, et par des lettres particulières, ceux des membres du Conseil des Anciens sur lesquels il pouvait compter. On profita d'un article de la Constitution qui permettait à ce conseil de transférer le Corps Législatif hors de Paris, et il rendit un décret qui, le lendemain 19, indiquait la séance du Corps Législatif à Saint-Cloud, char­geait le général Bonaparte de prendre toutes les mesures nécessaires à la sûreté de la représentation nationale, et mettait sous ses ordres les troupes de ligne et les gardes nationales. Bonaparte, appelé à la barre pour entendre ce décret, pro­nonça un discours. Gomme il ne pouvait parler des deux conspirations qu'il déjouait, ce discours n'a que des phrases. Le 19, le Directoire, les généraux et une foule de curieux se rendirent à Saint-Cloud. Des soldats occupaient toutes les avenues. Le Conseil des Anciens s'assembla dans la galerie. Le Conseil des Cinq-Cents, dont Lucien venait d'être nommé prési­dent, se réunit dans l'Orangerie.

Bonaparte entra dans la salle des An­ciens et parla au milieu des interruptions et des cris des députés attachés à la Constitution, ou, pour mieux dire, qui ne voulaient pas laisser réussir un mouve­ment dont ils n'étaient pas. Pendant ces moments décisifs, une scène plus orageuse encore se passait au Conseil des Cinq-Cents. Plusieurs membres demandèrent qu'on s'occupât de l'examen des motifs qui avaient déterminé la translation des Conseils à Saint-Cloud. Lucien fit de vains efforts pour calmer les esprits que cette proposition avait enflammés, et, lorsque les Français en sont à ce point) l'intérêt se Lait, ou plutôt il n'en est plus d'autre que d'être héros par vanité. Le cri général était : « Point de dictateur ! à bas le dictateur ! »

A ce moment, le général Bonaparte entre dans la salle, escorté par quatre grenadiers. Une foule de députés s'écrie : « Qu'est-ce que cela signifie ? Point de sabre ici ! Point d'hommes armés ! » D'autres, jugeant mieux la circonstance, se précipitent au milieu de la salle, entou­rent le générai, le prennent au collet, et le secouent vivement en criant : « Hors la loi ! à bas le dictateur ! » Comme le courage, dans les salles législatives, est fort rare en France, l'histoire doit con­server le nom du député Bigonnet de Mâcon. Ce brave député eût dû tuer Bonaparte.

Le reste du récit est moins sûr. On prétend que Bonaparte, entendant le cri terrible de Hors la loi, pâlit et ne trouva pas un seul mot à dire pour sa défense1. Le général Lefèvre vint à son secours, et l'aida à sortir. On ajoute que Bonaparte monta à cheval, et, croyant le coup manqué à Saint-Cloud, galopa vers Paris. Il était encore sur le pont, lorsque Murât parvient à le joindre et lui dit : « Qui quitte la place, la perd ». Napoléon, rendu à lui-même par ce mot, revient dans la rue de Saint-Cloud, appelle les soldats aux armes et envoie un piquet, de grenadiers dans la salle de l'Orangerie. Ces grenadiers, conduits par Murât, en­trent dans la salle. Lucien, qui avait tenu bon à la tribune, reprend le fauteuil et déclare que les représentants qui ont voulu assassiner son frère sont d'auda­cieux brigands, soldés par l'Angleterre. Il fait décréter que le Directoire est sup-

1. Je orote [du] devoir de l'hUtorien de son temps d'é­crire les faits sûrs efc non les doutes on les odï dire. Il faut éclairelr ee lait ou le retranghcr. (Kote de Tlsmara,) — Non. iKote de Stendhal.) primé, que le pouvoir exécutif sera remis entre les mains de trois consuls provi­soires : Bonaparte, Sieyès, et Roger-Ducos. Une commission législative, choisie dans les deux conseils, se réunira aux consuls pour rédiger une constitution.

Jusqu'à la publication des Mémoires de Lucien1, les détails du 18 brumaire ne seront pas bien éclairais. En attendant, la gloire de cette grande révolution est restée au président du Conseil des Cinq-Cents qui montra à la tribune un ferme courage au moment où son frère faiblis­sait. Il eut la plus grande influence dans la constitution que l'on bâtit à la hâte. Cette constitution, qui n'était point mau­vaise, nommait trois consuls : Bonaparte, Cambacérès et Lebrun.

On créa un Sériai composé de gens qui ne pouvaient prétendre à aucune place. Il nommait le Corps Législatif. Le Corps Législatif ne faisait que voter la loi et ne pouvait la discuter. Ce soin était réservé à un corps, nommé Tribunal, qui discutait la loi mais ne la votait point.

Le Tribunat et le pouvoir exécutif envoyaient défendre leurs projets de loi devant ce Corps Législatif muet.

1. Ces mémoire* existent chez Colburn à Londres. Ils peuvent voir le jour d'un momeut à l'autre ains* que ceux de Carnot et de Tallif-n, Cette constitution pouvait fort bien aller, si le bonheur de la France eût voulu que le premier Consul fût enlevé par un boulet, après deux ans de règne. Ce qu'on aurait vu de la monarchie eût achevé d'en dégoûter. On voit facilement que le défaut de cette constitution de l'an VIII, c'est que le Sénat nomme le Corps Légis­latif. Celui-ci aurait dû être élu directe­ment par le peuple, et le Sénat chargé de nommer chaque année un nouveau consul. CHAPITRE XIX

e gouvernement d'une douzaine de voleurs lâches et traîtres, fut rem­placé par le despotisme militaire ; mais, sans le despotisme militaire, la France avait, en 1800, les événements de 1814 ou la Terreur.

Napoléon avait maintenant le pied à l'étrier, comme il disait dans ses cam­pagnes d'Italie ; et il faut convenir que jamais général ou monarque n'a eu d'année aussi brillante que le fut, pour la France, et pour lui, la dernière du xvme siècle.

En arrivant à la tête des affaires, le premier consul trouva les armées de la France défaites et désorganisées. Ses conquêtes en Italie étaient réduites aux montagnes et à la côte de Gênes ; la plus grande partie de la Suisse venait de. lui échapper. L'injustice et la rapacité des agents de la République1 avaient révolté les Suisses ; l'aristocratie prit dès lors le dessus en ce pays ; la France n'eut pas

1. Par hasard le plui fripon de ces coquins ïe nommait Bapiiut. d'ennemis plus acharnés ; leur neutralité ne fut plus qu'un nom et la frontière la plus vulnérable fut entièrement décou­verte.

Les ressources de la France dans tous les genres étaient entièrement épuisées, et, ce qui est pire que tout le reste, l'enthou­siasme des Français était éteint. Toutes les tentatives pour établir une consti­tution libre avaient manqué. Les Jacobins étaient méprisés, et détestés, à cause de leurs cruautés et de l'extravagance de vouloir établir une république sur le modèle antique. Les modérés étaient méprisés, à cause de leur incapacité et de leur corruption. Les royalistes, tur­bulents dans l'Ouest, se montraient, à Paris, comme de coutume, timides, intrigants et surtout lâches *.

Si l'on excepte Moreau, aucun homme, après le général qui revenait d'Egypte, n'avait de réputation et de popularité ; et Moreau, à cette époque, voulait suivre le torrent, et. à toutes les époques, fut incapable, de le. conduire.

1. Pniflcnce. Surtout peu entreprenante, for me leur plus beau trait : cette conspiration de Lyon en 1817. CHAPITRE XX

Washington lui-même eût été embar­rassé sur le degré de liberté qui pouvait être confié sans danger à un peuple souverainement enfant, pour qui l'expérience n'était rien, et qui, au fond du cœur, nourrissait encore tous les sots préjugés donnés par une vieille monarchie *♦ Mais aucune des idées qui auraient occupé Washington n'arrêta l'attention du premier Consul, ou, du moins, il les crut trop facilement chimé­riques en Europe (1800). Le général Bonaparte était extrêmement ignorant dans l'art de gouverner. Nourri des idées militaires, la délibération lui a toujours semblé de l'insubordination. L'expérience venait tous les jours lui prouver son im­mense supériorité, et il méprisait trop les hommes pour les admettre à délibérer sur les mesures qu'il avait jugées salutaires. Imbu des idées romaines, le premier des

1. Les généraux en 1814 préfèrent les titres de Heute^ nant-général et de maréchal de camp à celui de généra de division et de général de brigade sanctifiés par tant de victoires.

W malheurs lui sembla toujours d'être con­quis et non d'être mal gouverné et vexé dans sa maison.

Quand son esprit eût eu plus de lumières, quand il eût connu l'invincible force du gouvernement de l'opinion, je ne doute pas que l'homme ne l'eût emporté et qu'à Sa longue, le despote n'eût paru. Il n est pas donné à un seul être humain d'avoir a la fois tous les talents, et il était trop sublime comme général pour être bon comme politique et législateur.

Dans les premiers mois de son con­sulat, il exerçait une véritable dictature, rendue indispensable par les événements. Talonné à l'intérieur par les Jacobins et les royalistes, et par le souvenir des cons­pirations récentes de Barras et de Sieyès, pressé à l'extérieur par les armées des rois, prêtes à inonder le sol de la République, la première loi était d'exister. Cette loi justifie à mes yeux toutes les mesures arbitraires de la première année de son consulat.

Peu à peu, la théorie réunie à ce qu'on voyait, porta à croire que ses vues étaient toutes personnelles. Aussitôt, la tourbe des flatteurs s'empara de lui ; on les vit outrer comme à l'ordinaire toutes les opi­nions qu'on supposait au Maître1. Les

1. Carrion-Nisu'î eu 1801, ou Ferrand, en 1815. Regnault et les Maret furent aidés par une nation accoutumée à l'esclavage et qui ne se sent à son aise que quand elle est menée. Donner d'abord au peuple français autant de liberté qu'il en pouvait sup­porter, et, graduellement, augmenter la liberté à mesure que les factions auraient perdu de leur chaleur et que l'opinion publique serait devenue phis calme et plus éclairée, tel ne fut point l'objet de Napoléon. Il ne considérait pas combien de pouvoir on pouvait confier au peuple sans imprudence, mais cherchait à devi­ner de combien peu de pouvoir il se con­tenterait. La constitution qu'il donna à la France était calculée, si tant est qu'elle fût calculée, pour ramener insensiblement ce beau pays à la monarchie absolue, et non pour achever de le façonner à la liberté 1.~ Napoléon avait une couronne de­vant les yeux, et se laissait éblouir par la splendeur de ce hochet suranné. Il aurait pu établir la République 2 ou, au moins, le gou­vernement des deux Chambres ; fonder une dynastie de rois était toute son ambition.

1. Les actions du consul sont autant l'histoire de l'Eu­rope que celle de France.

2. Cinq directeurs renouvelés par cinquième et nommée par un Sénat conservateur; deux chambres élues direc­tement par le peuple, la première, parmi les gens payant mille francs d'impOts : la seconde, parmi les gens qui en payaient dix mille, et renouvelées par cinquième. Ua tel gouvernement est une recette sûre contre la conquête. CHAPITRE XXI

es premières mesures du dictateur furent grandes, sages et salutaires. Chacun reconnaissait la nécessité d'un gouvernement fort : on eut un gou­vernement fort. Tout le monde se récriait contre la corruption et le manque d'équité des derniers gouvernements : le premier consul empêcha les voleries et prêta la force de son bras à l'administration de la justice. Tout le monde déplorait l'exis­tence des partis qui divisaient et affai­blissaient la France : Napoléon appela à la tête des affaires les hommes à talents de tous les partis. Tout le monde craignait une réaction : Napoléon arrêta d'une main de fer toute tentative de réaction. Son gouvernement protégea également tous ceux qui obéirent aux lois, et punit impi­toyablement tous ceux qui voulurent les enfreindre. La persécution avait ranimé les dernières> étincelles du catholicisme : Napoléon prit le culte sous sa protection et rendit les prêtres à leurs autels. Les départements de l'Ouest étaient désolés par la guerre civile que la loi des otages avait lait renaître : Napoléon abolit la loi des otages, ferma la liste des émigrés, et, par un mélange judicieux de douceur et de sévérité, rendit à l'Ouest une tran­quillité parfaite. Toute la France se réu­nissait pour souhaiter la paix : Napoléon offrit la paix à ses ennemis. Après que son offre eut été dédaigneusement rejetée par l'Angleterre et par l'Autriche, il soumit cette puissance par l'admirable campagne de Marengo, et ensuite lui pardonna avec une générosité folle. Le cabinet anglais, cette oligarchie vénéneuse, qui emploie au malheur du monde et à river les fers des esclaves les forces et les lumières qu'elle tient de la liberté1 ; le cabinet anglais, le plus formidable et le plus éclairé des enne­mis du premier consul, abandonné par tous ses alliés, fut, à la fin, forcé à faire la paix et à reconnaître la République.

1. Longueur. Cela ôte la lumière au Sujet principal. A mettre ailleurs ainsi que la peur de la liberté, de l'autre côté de la Mande, faite à l'aristocratie anglaise. Les An­glais, après avoir eu peur de nos armes sous Napoléon, ont maintenant peur de notre liberté. CHAPITRE XXII *

apoléon n'avait déjà plus de rivaux parini les grands hommes des temps modernes ; il était arrivé au faîte de la gloire, et s'il eût voulu donner la liberté à sa patrie, il n'aurait plus trouvé d'obstacles.

On le louait surtout d'avoir rendu la paix à l'Eglise par son Concordat. Ce fut une grande faute et qui reculera d'un siècle l'affranchissement de la France ; il aurait dû se contenter de faire cesser toute per­sécution2. Les particuliers doivent payer leur prêtre, comme leur boulanger.

II maintint toujours la plus parfaite tolérance envers les Français protestants ;

1. SS'ole 0/ a grmt man. 'I 'would hâve added nome obner-ruliom arA sortie anecdotet, hère and there, but the deparlure lias robiei me oj the opporiuntty.

2. Au contraire, une fois prh le parti de la monarchie, «1 qui n'avait pas les idées nouvelles en politique, a dû

s'environner de la religion, lui donner un lustre, etc... {Note de YUmaraJ

Il n'avait pas be-soui du concordat pour régner sur un peuple d'une extrême indifférence sur la religion, et le seul obstacle sérieux qu'il ait rencontré, a été le Pape à Savone. S'il n'avait pas fait de concordat, le Pape eût toujours été a ses genoux. Cela tut très bien dit à Napoléon par le troisième consuî le Brun. {Soie de Stendhal.)

N de son temps, l'homme qui eût parlé de la violation possible de ce premier droit des hommes, eût passé pour fou. Mettant le doigt sur la plaie qui empêche le catho­licisme de se relever, il avait demandé au pape le mariage des prêtres ; mais il trouva peu de lumières dans la cour de Rome. Comme il le dit à Fox, s'il avait insisté sur cet objet, on aurait crié au pur pro­testantisme.

Il avait introduit plus d'équité et plus de rapidité dans l'administration de la justice ; il était occupé de son plus noble ouvrage, le Code Napoléon. Ainsi, exemple unique dans l'histoire, la France doit à son plus grand capitaine d'avoir remédié à la confusion et aux contradictions du dédale de lois qui la régissait. Enfin, à l'aspect de ces gendarmes qu'il choisit parmi ses meilleurs holdate, le crime disparut. CHAPITRE XXI11

Ag-Ais, en passant de son administra-m tion à ses institutions, le tableau JL change de couleurs. Là, tout est lumière, tout est bonheur, tout est fran­chise, ici tout est incertitude, tout est mesquin, tout est hypocrisie.

Ses fautes en politique peuvent s'ex­pliquer en deux mots : il eut toujours peur du peuple et il n'eut jamais de plan. Cepen­dant, guidé à son insu par la justesse natu­relle de son esprit et par le respect qu'il eut toujours pour l'Assemblée Consti­tuante, ses institutions furent libérales. Il est vrai, un Corps Législatif muet, un Tribunat qui peut parler, mais non voter, un Sénat qui délibère en secret, sont ridi­cules, car un gouvernement ne peut être à moitié celui de l'opinion. « Mais, nous disions-nous, il faut des Romulus pour fonder des Etats, et il vient ensuite des Numa. » Il était facile, à sa mort, de per­fectionner ces institutions et de leur faire produire la liberté. D'ailleurs elles avaient l'immense avantage pour les Français de faire oublier tout ce qui était ancien. Ils ont besoin d'être guéris de leur respect pour l'antiquaille, et Napoléon, mieux conseillé, eût rétabli les Parlements. Au milieu de tant de miracles produits par son génie, le premier consul ne voyait qu'un trône vacant ; et il faut lui rendre cette justice, que ni ses habitudes militaires, ni son tempérament n'étaient propres à guider la mesure d'une autorité limitée. La presse, qui avait osé jeter une lumière importune, fut persécutée et subjuguée. Les indi­vidus qui encouraient son déplaisir, étaient menacés, arrêtés, bannis sans jugement. La liberté personnelle n'avait d'autre sécurité, contre les ordres arbitraires de son ministre de la police, que la profondeur de son génie, qui lui faisait voir que toute vexation inutile diminuait la force de la Nation et, par là, celle du prince. Et telle était la force de ce frein, que, régnant sur quarante millions de sujets, et après des gouvernements qui avaient pour ainsi dire encouragé tous les crimes, les prisons d'Etat étaient moins pleines que sous le bon Louis XVI. Il y avait un tyran, mais il y avait peu d'arbitraire. Or, le véritable cri de la civilisation est : Point d'arbi­traire !

Agissant au jour le jour, et d'après les saillies de son humeur qui étaient terribles, contre les corps politiques, parce qu'eux seuls firent connaître la peur à cette âme intrépide, un beau jour, le Tribunal ayant osé raisonner juste contre les projets de lois préparés par ses ministres, il chassa de ce corps tout ce qui valait quel­que chose et, peu après, le supprima entièrement. Le Sénat, bien loin d'être conservateur, éprouvait des mutations perpétuelles et s'avilissait sans cesse, car Bonaparte ne voulait pas qu'aucune ins­titution prît des racines dans l'opinion. Il fallait qu'un peuple très fin sentît au milieu des phrases de slabililé, de postérité, que rien n'était stable que son pouvoir, que rien n'était progressif, que son auto­rité. « Les Français, dit-il vers ce temps, sont indifférents" à la liberté ; ils ne la comprennent ni ne l'aiment ; la vanité est leur seule passion, et l'égalité politique, qui permet à tous l'espérance d'arriver à toutes les places, est le seul droit poli­tique dont ils fassent cas. »

Jamais rien de plus juste n'a été dit sur la nation française1.

Sous l'empereur, la théorie faisait crier les Français : A la liberté, bien plus qu'ils n'en éprouvaient réellement le besoin.

1. For me : Ce qui me montre la bêtise des Bourbons c'est que voulant un plaisir absolu, 11* ne prennent pas cette route. Voilà pourquoi la suppression de la liberté de la presse était si bien calculée. La nation se montra parfaitement indifférente quand le premier consul lui ôta la liberté de la presse et la liberté individuelle. Aujour­d'hui, elle souffre profondément de leur absence. Pour être juste, elle ne doit pas sentir avec sa susceptibilité d'aujour­d'hui les événements d'alors. Alors l'épée de Frédéric (du vainqueur de Rosbach), apportée aux Invalides, la consolait de la perte d'un droit. Très souvent la tyrannie était exercée dans l'intérêt général : voyez la fusion des partis, l'arrangement des finances, l'établissement des Codes, les travaux des Ponts et Chaussées. On peut concevoir au contraire un gouver­nement qui ne fasse éprouver que peu de gêne à l'individu parce qu'il est faible, mais qui emploie toute sa petite force à molester l'intérêt généra.1.

Le premier consul se convainquit bien que la vanité était en France la passion nationale. Pour satisfaire à la fois cette passion de tous et sa propre ambition, il fut attentif à agrandir la France et à aug­menter son influence en Europe. Le Parisien en trouvant un matin dans son Moniteur un décret commençant par ces mois : La Hollande esl réunie à l'Empire, admirait la puissance de la Fiance, voyait Napoléon bien supérieur à Louis XIV, se faisait gloire d'obéir à un tel maître, oubliait qu'il avait été vexé, la veille, par la conscription ou les Droits Réunis, et songeait à demander pour son fils une place en Hollande.

A l'époque dont nous parlons, le Pié­mont-, les Etats de Parme et l'île d'Elbe furent successivement annexés à la Ré­publique. Ces réunions partielles four­nissaient à la conversation. Melzi, témoi­gnant à Napoléon ses craintes pour la réu­nion du Piémont, le premier consul ré­pondit en souriant. : « Ce bras est fort, il ne demande qu'à porter. » L'Espagne lui céda la Louisiane. Il rentra en possession de Saint-Domingue par des démarches qui ne sont pas bien connues, mais qui semblent tout à fait dignes de la perfidie et de l'atrocité d'un Philippe II. Il ras;-sembla à Lyon les citoyens les plus mar­quants de cette République Cisalpine, la seule belle création de son génie politique. Il leur ôta les rêves de la liberté et les força de le nommer président. L'aristo­cratie de Gênes, plus méprisable que celle de Venise, fut sauvée pour quelque temps par l'adresse d'un de ses nobles qui, d'abord l'ami de Napoléon, éprouva, depuis, plu­sieurs années de persécution, en consé­quence de ce trait de patriotisme. L'Hel-

l'énergie vétie fut forcée d'accepter sa médiation. Mais, tandis qu'il empêchait la liberté de naître en Italie, il voulut la ramener en Suisse. Il créa le canton de Vaud et arracha ce beau pays, où la liberté sub­siste encore aujourd'hui, à l'avilissante tyrannie de l'aristocratie bernoise. L'Alle­magne fut divisée et redivisée entre ses princes suivant ses vues, celles de la Russie et la vénalité de son ministre.

Telles furent en une seule année les actions de ce grand homme.

Les libellistes et Mme de Staël y voient du malheur pour le genre humain : c'est le contraire. Depuis un siècle, ce n'est pas précisément de bonnes intentions que l'on manque en Europe, mais de l'énergie nécessaire pour remuer la masse énorme des habitudes. Tout grand mouvement ne peut être désormais qu'à l'avantage de la morale, c'est-à-dire du bonheur du genre humain. Chaque choc qu'éprouvent toutes ces vieilleries les rapproche du véri­table équilibre1.

On assure qu'à son retour des comices de Lyon, le premier consul avait l'idée

1. Voyez les Etats qui se réorganisent après la chute de Napoléon, comparez-les à ce qu'ils étaient avant la conquête : Genève, Francfort, etc.. I,e trésor d'un peuple, ce sont ses. Habitudes. (le se faire déclarer empereur des Gaules. Le ridicule en fit justice. On vit sur le bou­levard une caricature représentant un enfant conduisant des dindons avec une gaule, et au-dessous, ces mots : L'Empire des Gaules. La garde des consuls lui prou­va par ses murmures qu'elle n'avait pas encore oublié ses cris de : Vive la Répu­blique, qui l'avaient si souvent conduite à la victoire. Lannes, le plus brave de ses généraux, qui, en Italie, lui avait sauvé Sa vie deux fois et dont l'amitié allait jus­qu'à la passion, lui fit une scène de répu­blicanisme.

Mais un Sénat servile et un peuple insou­ciant le firent consul à vie, avec le pouvoir de désigner son successeur. Il ne lui res­tait plus à désirer qu'un vain titre. Les événements extraordinaires, dont nous allons rendre compte, le revêtirent bien­tôt après de la pourpre impériale1.


2. Peut-être Oter • bientôt après. CHAPITRE XXIV

a modération du premier consul, si différente de la violence des gou­vernements précédents, remplit les royalistes d'espérances folles et sans bor­nes. Le Gromwell de la Révolution venait de paraître ; ils furent assez simples pour voir en lui un général Monk. Revenus de leur erreur, ils cherchèrent à venger leurs espérances trompées, et l'on eut la machine infernale. Un tonneau sur une petite charrette fut confié, par un inconnu, à un jeune enfant. C'était à l'entrée de la rue Saint-Nicaise, il était nuit ; l'inconnu, voyant la voiture du premier consul sortir des Tuileries pour aller à l'Opéra, s'éloigna rapidement. Le cocher du consul, au lieu de s'arrêter devant la petite charrette qui barrait un peu le chemin, n'hésita pas à pousser ses chevaux au galop, au ris<iue de renverser la charrette1. Deux secondes après, elle éclata avec un fracas épouvan­table, lançant au loin les membres du malheureux enfant et d'une trentaine

ju

J. Voir las Cases. de passants qui se trouvèrent dans la rue. La voiture du consul, qui n'était encore qu'à une vingtaine de pieds de la charrette, fut sauvée parce qu'elle se trouva avoir tourné l'angle de le rue de Malte1. Napoléon a toujours cru que le ministre anglais Windham avait prêté la main à cette entreprise. Il le dit à Fox dans la fameuse conversation que ces deux grands hommes eurent aux Tuileries. Fox nia beaucoup, puis se rabattit sur la loyauté connue du gouvernement anglais. Napoléon, qui l'estimait infiniment, eut la politesse de ne pas rire2.

La paix avec l'Angleterre, qui survint sur ces entrefaites, arrêta les machina­tions des royalistes, mais, bientôt après, quand la guerre se renouvela, leurs com­plots recommencèrent. Georges Cadou-dal8, Pichegru et d'autres émigrés arri­vèrent secrètement à Paris. Le tranquille Moreau, entraîné par les propos des offi­ciers de son état-major qui voulaient faire un ambitieux de leur général, se persuada qu'il était ennemi du premier consul et

1. Ici las Cases.

2. Oa saura plus tard la vérité. En attendant, on peut lire les Mémoires du comte de Vautian, qui fut le général Xannes des émigrés, et les pamphlets de M. de Montgail-lard.

3. ta famille de Cadoudal vi"nt d'être anoblie par S. M.

Loufo xvni.

l'assassinat

entra dans leurs machinations. Il y eut des réunions à Paris, où l'on discuta des plans pour l'assassinat de Napoléon et l'établissement d'une nouvelle forme de gouvernement.
CHAPITRE XXV[1]

Pichegru et Georges furent arrêtés. Pichegru s’étrangla au Temple ; Georges fut exécuté ; Moreau fut mis en jugement et condamné à la prison. Sa peine fut commuée et il partit pour l’Amérique. Le duc d’Enghien, petit-fils du prince de Condé, qui résidait sur le territoire de Bade, à quelques milles de la France, fut arrêté par des gendarmes fran­çais, emmené à Vincennes, mis en juge­ment, condamné et exécuté, comme émigré et conspirateur. Des complices subalternes de cette conspiration, quelques-uns fu­rent exécutés ; la plus grande partie eut son pardon. On vit la peine de mort commuée en celle de la prison. Le capitaine Wright, qui avait débarqué les conspira­teurs et qui paraissait avoir eu connais­sance de leurs complots, fut pris sur les côtes de France, renfermé pendant plus d’un an à la tour du Temple, et traité avec tant de dureté qu’il mit fin à sa propre existence. La découverte de cette conspiration obtint, pour Napoléon, le dernier et grand objet de son ambition ; il fui nommé empe­reur des Français, et l'empire fui hérédi­taire dans sa famille. «Cegaillard-là,disait un de ses propres ambassadeurs, sait tirer parti de tout. »

Telle est, à ce que je crois, la véritable histoire de ces grands événements1. J'ob­serve de nouveau que la vérité tout en­tière sur Bonaparte ne peut guère être connue que dans cent ans. Que Pichegru ou le capitaine Wright aient fini autre­ment que par leurs propres mains, je n'en ai jamais rencontré de preuve qui pût soutenir le moindre examen2.

Quel eût été le motif de Napoléon pour faire périr Pichegru en secret ? Le caractère de fer du premier consul épouvantant l'Europe et la France, ce qu'il y avait de plus impolitique à lui, c'était de donner à ses ennemis un prétexte pour l'accuser

1. Ailleurs : Napoléon dut sentir vivement la perte de Lucien qu'une jalousie fort naturelle et l'ascendant du parti Beauhaniais lui avaient fait éloigner. Lucien avait une partie de ce qui manquait à Napoléon et l'eût em­pêché de céder $. ce fatal aveuglement qui peu 4 peu n'en fit qu'un despote ordinaire. Biographie des hommes vivants, 1, 84S.

2. Jamais de plus grands bienfaits ne semblèrent établir de plus grands droits. Il aurait fallu pour le honneur de la France que Napoléon mourût Undfe qu'il était occupé à monarehfcer sa belle armée du camp de Boulogne. —■■ Dominique,

VIE M NAPOrfOÏT - I.

8 d'un crime. L'amour de l'armée pour Piche-gru avait été affaibli par sa longue ab­sence et entièrement détruit par le crime que l'opinion publique ne pardonne jamais en France : la liaison ouverte avec les enne­mis de la patrie. Le conseil de guerre le plus impartial aurait indubitablement condamné à mort le général Pichegru, comme traître lié avec les ennemis de la France, ou comme conspirateur contre le gouvernement établi, ou enfin comme dé­porté rentré sur le territoire de la Répu­blique. Mais, dit-on, Pichegru avait été mis à la question, on lui avait serré les pouces dans des chiens de fusil, et Napoléon craignait la révélation de cette atrocité. J'observe que cette pratique atroce de donner la question n'est abolie en France que depuis la Révolution et que la plupart des rois de l'Europe en font encore usage dans les complots contre leur personne. Enfin, il vaut mieux courir la chance d'être accusé d'une cruauté que d'un assassinat, et il était facile de jeter celle-ci sur le compte d'un subalterne qu'on eût puni. On pouvait faire condamner Pichegru à mort par un jugement qui parût juste à la nation et commuer sa peine en une prison perpétuelle. Il faut remarquer que l'es­poir d'obtenir des révélations par le sup­plice de la question n'est pas calculé pour des âmes de la trempe de celle de Pichegru. Comme le jeune guerrier sauvage, cette lâche ressource n'eût fait qu'animer l'in­trépidité du général. Des Anglais et des Français détenus au Temple ont vu le corps de Pichegru, et aucun homme digne de foin'a dit. avoir aperçu des marques de la torture. Quant à l'affaire du capitaine Wright, elle demande un peu plus de discussion. Il n'était ni traître, ni espion ; il servait ouvertement son gouvernement en guerre avec la France. Les Anglais disent que, quand les Bourbons ont assisté les préten­dants de la maison Stuart dans leurs entre­prises réitérées contre la constitution et la religion de l'Angleterre, ce gouvernement n'a jamais traité avec une excessive dureté les Français employés dans ce service et qui tombaient dans ses mains. Quand l'heureuse issue de la bataille de Culloden, au contraire ae celle de Waterloo, éteignit les dernières espérances des émigrés an­glais, les Français, au service du préten­dant, furent reçus prisonniers de guerre et traites exactement comme les prison­niers faits en Flandre ou en Allemagne. Je réponds que, probablement, aucun de ces officiers français ne fut pris pendant qu'il était engagé dans une entreprise d'assas­sinat contre le roi illégitime de l'Angle­terre. On peut dire que Napoléon fit resserrer Wright dans sa prison avec une excessive dureté, mais, d'après ce qui s'est passé en Espagne et en France depuis deux ans, il n'est pas douteux que les rois légitimes n'eussent traité le malheureux capitaine avec une cruauté encore plus révoltante. Rien ne prouve que Napoléon l'ait fait assassiner. Que gagnait-il à ce crime qui, d'après la connaissance qu'il avait de la presse anglaise, allait retentir dans toute l'Europe ?

Une réflexion bien simple va donner une preuve directe. Si ce crime était vrai, serions-nous obligé d'en chercher des preuves en 1818 ? Les geôliers qui ont gardé Pichegru et le capitaine Wright sont-ils donc tous morts ? La police de France est confiée à un homme d'un es­prit supérieur et ces gens n'ont point été interrogés publiquement. Il en est de même des hommes qui auraient été em­ployés pour assassiner Pichegru et le ca­pitaine Wright. Est-ce par ménagement pour la réputation de Napoléon que le gouvernement des Bourbons n'emploie pas ce moyen si simple ? On a vu, dans le procès du malheureux général Bonnaire, des soldats répondre très librement qu'ils se souvenaient fort bien d'avoir fusillé Gordon, à des juges qui pouvaient à leur tour les faire fusiller. CHAPITRE XXVI

A Sainte-Hélène, le chirurgien War-den qui paraît être un véritable - Anglais, c'est-à-dire un homme froid, borné, honnête et détestant Napo­léon, lui dit un jour, que les vérités du saint évangile elles-mêmes ne lui avaient pas semblé plus évidentes que ses crimes. Warden, entraîné, malgré lui, par la gran­deur d'âme et la simplicité de son inter­locuteur, se laissa aller à développer ses sentiments1. Napoléon parut satisfait, et, par reconnaissance de sa franchise, lui demanda, à son grand étonnement, s'il se rappelait l'histoire du capitaine Wright. « Je répondis : Parfaitement bien ; et il n'est pas une âme en Angleterre qui ne croie que vous l'avez fait mettre à mort au Temple. Il répliqua très vivement : Pour quel objet ? Il était, de tous les hommes, celui dont la vie m'était la plus utile : où pouvais-je trouver un plus irré­cusable témoin dans le procès qu'on ins­truisait contre les conspirateurs ? C'était

I, P, 128. e« éd. chez Aekernian. lui qui avait débarqué sur les côtes de France les chefs de la conspiration. Ecou­tez, ajouta Napoléon, et vous allez tout savoir. Votre gouvernement envoya un brick, commandé par le capitaine Wright, lequel débarqua sur les côtes de l'ouest de la France, des assassins et des espions. Soixante-dix de ces gens-là avaient réussi à gagner Paris, et toute cette affaire avait été menée avec tant d'adresse que, quoique le comte Real, de la police, m'eût annoncé leur arrivée, jamais on ne put découvrir leur retraite. Je recevais tous les jours de nouveaux rapports de mes ministres qui m'annonçaient qu'on attenterait à ma vie, et, quoique je ne crusse pas la chose aussi probable qu'eux, je pris des précautions pour ma sûreté.

» Il arriva qu'on prit près de Lorient le brick commandé par le capitaine Wright. On mena cet officier au préfet du Mor­bihan, à Vannes. Le général Julien, alors préfet, et qui m'avait suivi en Egypte, reconnut sur-le-champ le capitaine Wright. Le général Julien reçut l'ordre de faire interroger séparément chaque matelot ou officier de l'équipage anglais et d'en­voyer les interrogatoires au ministre de la police. D'abord, ces interrogatoires pa­rurent assez insignifiants ; cependant, à la fin, les dépositions d'un homme de l'équi- page donnèrent ce qu'on cherchait. Il disait que le brick avait débarqué plu­sieurs Français, il s'en rappelait particu­lièrement un, un bon compagnon, fort gai, qu'on appelait Pichegru. C'est ce mot qui fit découvrir une conspiration qui, si elle eût réussi, aurait précipité pour une seconde fois la nation française dans les hasards d'une révolution. Le capitaine Wright fut amené au Temple ; il devait y rester jusqu'au moment où l'on jugerait convenable de commencer le procès des conspirateurs. Les lois françaises auraient conduit Wright à l'échafaud. Mais ce détail n'avait aucune importance. L'essentiel était de s'assurer des chefs de la conspi­ration. » L'empereur finit par donner plusieurs fois l'assurance que le capitaine Wright avait mis fin à ses jours de ses propres mains, ainsi qu'il est dit dans le Moniieur, et de beaucoup meilleure heure qu'on ne le croit généralement.

Quand, à l'île d'Elbe, lord Ebrington mentionna à l'empereur la mort du capi­taine Wright, d'abord, il ne se rappela pas ce nom anglais, mais, quand on lui apprit que c'était un compagnon de sir Sydney Smith, il dit : « Est-il donc mort en prison, car j'ai entièrement oublié la circons­tance ?» Il repoussa toute idée de coup d'Etat, ajouta qu'il n'avait fait mettre à mort aucun homme d'une manière clan­destine et sans un jugement préala ble. « Ma conscience est sans reproche sur ce point ; si j'avais eu moins de répugnance à ré­pandre le sang, peut-être ne serais-je pas ici en ce moment. »

Les dépositions de M. de Maubreuil pourraient faire croire que cette répu­gnance pour l'assassinat n'est pas aussi générale qu'on le croit1.

4%

1. Voir les dépositions de îl. de Maubreuil, marquis d'Aulay, sténographiées, et qui coûtent Pm)s manuscrites, Prudence ; arcni-prudence. CHAPITRE XXYII

e chirurgien Warden raconte qu'après l'histoire du capitaine Wright, et à son grand étonnement, Napoléon se mit à parler de la mort du duc d'En-ghien. Il parlait avec vivacité et en se levant souvent du sopha sur lequel il était couché. « A cette époque de ma vie si pleine d'événementsx, j'avais réussi à redonner l'ordre et la tranquillité à un empire renversé de fond en comble par les factions et nageant dans le sang. Un grand peuple m'avait mis à sa tète. Remarquez que je n'arrivais pas au trône comme votre Gromwell ou votre Richard III. Rien de pareil : je trouvai une couronne dans le ruisseau, j'essuyai la boue qui la couvrait et la mis sur ma tête. Ma vie était indis­pensable pour la durée de l'ordre si récem­ment rétabli, et que j'avais su conserver avec tant de succès, ainsi q\ie le recon­naissaient en France les gens qui étaient à la tête de l'opinion. A cette époque, chaque nuit, on m'apportait des rapports,

L

1 Warden, p. 144. et ces rapports annonçaient tous qu'on tramait une conspiration, que des réunions avaient lieu à Paris dans des maisons par­ticulières. Et cependant on ne pouvait obtenir de preuves satisfaisantes. Toute la vigilance d'une police infatigable était mise en défaut. Mes ministres allèrent jusqu'à suspecter le général Moreau. Ils me pressèrent souvent de signer l'ordre de son arrestation ; mais ce général avait alors un si grand nom en France qu'il me semblait qu'il avait tout à perdre et rien à gagner en conspirant contre moi. Je refusai l'ordre de 1 arrêter ; je dis au mi­nistre de la police : « Vous m'avez nommé Piehegru, Georges et Moreau ; donnez-moi la preuve que le premier est à Paris et je ferai immédiatement arrêter le dernier. » Une singulière circonstance conduisit à la découverte du complot. Une nuit, comme j'étais agité et sans sommeil, je quittai le lit et me mis à examiner la liste des conspirateurs. Le hasard qui, après tout, gouverne le monde, fit que mon œil s'arrêta au nom d'un chirurgien rentré depuis peu des prisons d'Angleterre. L'âge de cet homme, son éducation, l'expérience qu'il avait des choses de la vie, me por­tèrent à croire que sa conduite avait un tout autre motif qu'un enthousiasme de jeune homme en faveur des Bourbons. Autant que les circonstances me met­taient à même de le juger, l'argent devait-être le but de cet homme. II fut arrêté ; on le fit comparaître devant des agents de la police déguisés en juges, par lesquels il fut condamné à mort, et on lui annonça que l'arrêt était exécutoire dans un délai de six heures. Le stratagème eut son effet : il avoua.

« On savait que Pichegru avait un frère, un vieux moine retiré à Paris. Le moine fut arrêté et, au moment où les gen-garmes l'emmenaient, une plainte qui lui échappa découvrit enfin ce que j'avais tant d'intérêt à connaître : « G est parce que j'ai donné asile à un frère que je suis traité de la sorte. »

La première annonce de l'arrivée de Pichegru à Paris avait été donnée par un espion de la police qui rapporta une con­versation curieuse qu'il avait entendue entre Moreau, Pichegru et Georges dans une maison sur Io boulevard. On y avait arrêté que Georges se déferait de Bona­parte, que Moreau serait premier consul et Pichegru second consul. Georges insista pour être troisième consul. A quoi les autres objectèrent que comme il était connu pour royaliste, toute tentative pour l'associer au gouvernement les perdrait tous dans l'opinion publique. Sur quoi, le fougueux Cadoudal s'écria : « Si ce n'est donc pas pour moi, je suis pour les Bourbons, et si ce n'est ni pour eux ni pour moi, bleus pour bleus, j'aime autant que ce soit Bonaparte que vous. » Quand Moreau fut arrêté et interrogé il répondit d'abord avec hauteur, mais, quand on lui présenta le procès-verbal de cette conversation, il s'évanouit.

« L'objet du complot, continua Napo­léon, était ma mort, et, s'il n'avait pas été découvert, il aurait réussi. Ce complot venait de la capitale de votre pays. Le comte d'Angoumois était à la tète de l'en­treprise1. Il envoya à l'Ouest le duc de Bourgogne2 et à l'Est le duc d'Enghien. Vos vaisseaux jetaient sur les côtes de France les agents subalternes de la cons­piration. Le moment pouvait être décisif contre moi ; je sentis chanceler mon trône. Je résolus de renvoyer la foudre aux Barmécides3, fût-ce même dans la métropole de l'empire britannique.

Les ministres me pressaient de faire arrêter le duc d'Enghien, quoique habitant un territoire neutre. J'hésitais toujours. Le prince de Bén[évent] m'apporta deux

1. Warden, p. 147.

2. M. Eoyer fait remarquer que c'est par prudence que Stendhal a travesti les noms du comte d'Artois et du duo de Berry. N. D. L. B.

S. Le? Bourbons, bien entendu. N. D, ï». E, lois l’ordre et me pressa de le signer, avec toute l’énergie dont il est capable. J’étais environné d’assassins que je ne pouvais découvrir. Je ne cédai que quand je fus convaincu de la nécessité.

Je pouvais facilement arranger l’affaire avec le duc de Bade. Pourquoi devais-jc souffrir qu’un individu, résidant sur la frontière de mon empire, pût commettre librement un crime qui, un mille plus près de moi, l’eût conduit à l’échafaud. Ne vis-je pas dans cette circonstance le prin­cipe d’après lequel a agi votre gouverne­ment lorsqu’il ordonna la capture de la flotte danoise ? J’avais les oreilles re­battues de cette maxime que la nouvelle dynastie ne serait jamais établie tant qu’il resterait un Bourbon. Talleyrand ne dé­viait jamais de ce principe. C’était le fon­dement, la pierre angulaire de son credo politique. J’examinai cette idée avec une extrême attention, et le résultat de mes réflexions fut de me ranger entièrement à l’opinion de Talleyrand. Le juste droit de ma défense personnelle, le juste soin de la tranquillité publique[2] me décidèrent contre le duc d’Enghien. J’ordonnai qu’il fût arrêté et jugé. Il fut condamné à mort et fusillé, et autant il en serait arrivé, quand il eût été Louis IX lui-même *. Les assassins avaient été lancés sur moi, de Londres avec le comte d'Angoumois à leur tête. Tous moyens ne sont-ils pas légitimes contre l'assassinat ? »

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1. Warden, 6». éd., p. 14.», CHAPITRE XXVIII

A justification telle quelie de cet assassinat ne peut en effet sortir que de preuves montrant que le jeune prince était lui-même entré dans la conspiration contre la vie de Napoléon. Ces preuves sont annoncées dans le juge­ment rendu à Vinconnes, mais n'ont ja­mais été communiquées au public. Voici un second récit de cet événement fait par Napoléon à lord Bbrington : « Le duc d'Èn-ghien était engagé dans un complot contre" ma vie. Il avait fait deux voyages à Stras­bourg déguisé. J'ordonnai en conséquence qu'il fût saisi et jugé par une commission militaire qui le condamna à mort. On m'a dit qu'il demanda à me parler, ce qui me toucha, car je savais que c'était un jeune homme de cceur et de mérite. Je crois même que je l'aurais peut-être vu ; mais M. de Talleyrand m'en empêcha, disant : « N'allez pas vous compromettre avec un Bourbon. Vous ne savez quelles pourraient en être les suites. Le vin est tiré, il faut le boire. » Lord Ebrington demandant s'il était vrai que le duc eût été fusillé à la VIE DE NAPOLLO'S

lumière, l'empereur répliqua vivement : « Eh non, cela eût été contre la loi ; l'exécu­tion, eut lieu à l'heure ordinaire et j'ordon­nai que le rapport de l'exécution et le juge­ment fussent affichés immédiatement dans toutes les villes de France. » Il est remar­quable que dans cette converbation et dans d'autres qui eurent lieu sur le même sujet, Napoléon eut toujours l'air de croire que voir le duc d'Enghien et lui pardonner étaient une seule et même chose. Jacques II, roi très dévot, ne pensait pas de même quand il accorda une audience au fils favori de son frère, avec la résolution prise d'a­vance de lui faire trancher la tête au sortir de son cabinet. C'est que la clémence ne "peut s'allier qu'à un grand courage.

CHAPITRE XXIX *

<<"W T otre pays m'accuse aussi de la W mort de Pichegru, continua l'em-" pereur. » — « L'immense majo­rité des Anglais croit fermement que vous l'avez fait étrangler au Temple. » — Napoléon- répondit avec feu : « Quelle plate folie ! Excellente preuve de la manière dont la passion peut obscurcir cette sûreté de jugement dont les Anglais sont si fiers ! Pourquoi faire périr par un crime un homme que toutes les lois de son pays conduisaient à l'échafaud ? Vos gens se­raient excusables s'il s'agissait de Moreau. Si ce général eût trouvé la mort en prison, il y aurait des raisons pour ne pas croire au suicide. Moreau était chéri du peuple et de l'armée, et sa mort dans l'ombre d'une prison, quelque innocent que j'en eusse été, ne m'aurait jamais été pardon-née. »

1. Georges, Pichegru, Moreau ; voici une seconde jus­tification d'un tût de ST. mu occupe de trop; de même que les faits <lui en sont la cause renferment beaucoup de répétition et une prolixité. {Note de Vismara.) — Vrai. (Noie de Stendhal.)

« Napoléon s'arrêta, continue Warden, Je répliquai : « On peut convenir avec vous, général, qu'à cette époque de votre histoire, des mesures sévères étaient indis­pensables, mais personne, Je pense, n'en­treprendra de Justifier la manière préci­pitée avec laquelle le Jeune duc d'Enghien fut enlevé, Jugé et exécuté. » Il répondit avec feu : « Je suis justifié dans ma propre opinion et je répète la déclaration que j'ai déjà faite, que j'aurais ordonné avec le même sang-froid l'exécution de Louis IX1. Pourquoi entreprenait-on de m'assassiner ? Depuis quand est-ce qu'on ne peut pas tirer sur l'assassin qui fait feu sur vous ? J'affirme avec la même solennité qu'au­cun message, qu'aucune lettre du duc d'En­ghien ne me parvint après sa condamna­tion. »

M. Warden ajoute : « On dit qu'il existe entre les mains de Talleyrand une lettre adressée à Napoléon par le jeune prince, mais que ce ministre prit sur lui de ne la remettre que lorsque la main qui l'avait écrite était déjà glacée par la mort. J'ai vu une copie de cette lettre dans les mains du comte Las Cases. II me la montra froi­dement, comme faisant partie de la masse des documents secrets qui pourront prou-

1. H s'agit, ci de loufo XVm. N. D. X. E. ver certains points mystérieux de l'his­toire qu'il écrit sous la dictée de Napoléon. Le jeune prince demandait la vie. Il dit que dans son opinion la dynastie des Bourbons est finie ; que telle est sa ferme croyance, qu'il ne considère plus la France que comme sa patrie, et que, comme telle, il la chérit avec l'ardeur du plus sincère patriote ; mais tous ses sentiments sont d'un simple citoyen. La perspective de la couronne n'entre pour rien dans sa con­duite ; elle est à jamais perdue pour l'an­cienne dynastie. Il demande en conséquence la permission de consacrer sa vie et ses services à la France, uniquement à son titre de Français né dans son sein. II est prêt à prendre un commandement quel­conque dans l'armée française, à devenir un brave et loyal soldat, parfaitement sou­mis aux ordres du gouvernement, dans quelques mains qu'il puisse être placé. 11 est prêt à prêter serment de fidélité. Il finit par dire que, si la vie lui est con­servée, il la consacrera, avec courage et inviolable fidélité, à défendre la France contre ses ennemis. » CHAPITRE XXX

apoléon continua à parler de la fa­mille des Barmécides 1. « Si j'avais nourri le désir d'avoir en mon pou­voir tous les B... ou un membre quel­conque de cette famille, je l'aurais pu facile­ment. Vos contrebandiers demcr (smugglers) m'offraient un B... pour 40.000 francs ; mais, quand on en venait à une expli­cation plus précise, ils ne répondaient pas absolument de livrer un B... vif ; mais, avec la condition de mort ou vif, ils ne fai­saient pas le moindre doute de pouvoir remplir leurs engagements. Mais mon but n'était pas uniquement de leur ôter la vie. Les circonstances s'arrangeaient tellement autour de moi, que je me tenais assuré de mon trône. J'avais la conscience de ma tran­quillité, et j'accordais la tranquillité aux B... Tuer pour tuer, quoiqu'on ait pu dire de moi en Angleterre, n'est jamais entré dans mes maximes. Pour quelle fin aurais-je pu entretenir cette horrible manière

1. Toujours le nom auc Stendhal par prudence donne aux Bourbons. K. D. 1. E. de voir ? Quand sir Georges Rumbold et M. Drake, qui étaient employés à entre­tenir une correspondance avec des cons­pirateurs à Paris, furent pris, ils ne furent pas mis à mort. » CHAPITRE XXXI

Je n'ai pas interrompu le récit de Napo­léon. Deux réflexions me sont venues. On peut dire sur Pichegru : toute cette justification est fondée sur cette maxime ancienne :

« Celui-là fait le crime à qui le crime sert. »

Mais le despotisme n'a-t-il jamais de lubies inexplicables ? Tout ce raisonne­ment serait également bon pour prouver que Napoléon n'a jamais menacé de faire fusiller MM. Laîné, Flaugergues et Re-nouard.

Sur la mort du duc d'Enghien, on pourra se demander, dans dix ans, de combien de degrés elle est plus injuste que celle du duc d'El[chingen]1. A l'époque de la mort du duc d'Enghien, on disait à la cour que c'était une vie sacrifiée aux crain­tes des acquéreurs de domaines natio­naux. Je tiens du général Duroc que l'im­pératrice Joséphine, pour obtenir la grâce du prince, se jeta aux genoux de Napoléon ;

1. Prudence. il la repoussa avec humeur ; il sortit de la chambre ; elle se traîna sur ses ge­noux jusqu'à la porte. Dans la nuit, elle lui écrivit deux lettres ; son excellent cœur était vraiment à la torture. J'ai ouï conter à la cour que l'aide de camp du maréchal Moncey, qui apporta la nouvelle que le duc d'Enghien était venu déguisé à Strasbourg, avait été induit en erreur. Le jeune prince avait une intrigue dans le pays de Bade avec une femme qu'il ne voulait pas compromettre, et, pour avoir des rendez-vous avec elle, disparaissait de temps en temps, ou habitait, pour sept ou huit jours, la cave de la maison de cette dame. On crut que, pendant ses absences, il venait conspirer à Strasbourg. C'est sur­tout cette circonstance qui détermina l'empereur. Les mémoires du comte Real, du comte Lavalette et des ducs de Rovigo et de Vicence éclairciront tout ceci.

Dans tous les cas, Napoléon se serait épargné une justification pénible auprès de la postérité, en attendant, pour faire arrêter le duc d'Enghien, qu'il vînt une troisième fois à Strasbourg.

On peut se demander si jamais la li­berté de la presse aurait pu faire autant de mal au premier consul que son asser­vissement lui en fit dans les affaires de la conspiration de 1804. Personne n'ajouta la moindre croyance à l'histoire de la cons­piration ; le premier consul fut regardé comme ayant assassiné gratuitement le duc d'Enghien, et comme se croyant assez mal affermi pour avoir eu peur de l'in­fluence de Moreau. Malgré ces inconvé­nients, je crois que Napoléon tyran fai­sait bien d'enchaîner la presse. La nation française a une heureuse particularité : chez elle, l'immense majorité pensante est formée de petits propriétaires à vingt louis de rente. Celte classe est seule en possession aujourd'hui de l'énergie, que la politesse a détruite dans les rangs les plus élevés. Or cette classe ne comprend et ne croit à la longue, que ce qu'elle lit imprimé ; les bruits de société expirent avant de lui arriver ou s'effacent bientôt de sa mémoire. II n'y avait au monde qu'un moyen de la rendre sensible à ce qu'elle ne Ut pas imprimé ; c'était de l'alarmer sur les biens nationaux. Quant à Moreau, il fallait employer ce général, le mettre dans des circonstances où sa faiblesse parût dans tout son jour. Par exemple, lui faire perdre sa gloire par quelque expédition dans le genre de celle de Masséna en Por­tugal.

[modifier] CHAPITRE XXXII


Les projets de descente en Angleterre furent abandonnés parce que l’em­pereur ne trouva pas dans la marine les talents à jamais admirables que la Révolution avait fait naître dans les troupes de terre. Chose singulière, des officiers français semblèrent manquer de caractère. Par la conscription, l’empereur avait qaalre-vingl mille hommes de renie[3]. Avec les pertes des hôpitaux cela suffit pour donner quatre grandes batailles par an. On pouvait, en quatre ans, tenter huit fois la descente en Angleterre, et. pour qui connaît les bizarreries de la mer, une de ces descentes pouvait fort bien réussir. Voyez la flotte française partir de Toulon, prendre Malte et arriver en Egypte. L’Ir­lande, opprimée par la plus abominable et la plus sanguinaire tyrannie [5], pouvait fort bien, dans un accès de désespoir, accueillir l’étranger.

En mettant le pied en Angleterre, on divisait aux pauvres les biens des trois cents pairs ; on proclamait la constitu­tion des États-Unis d’Amérique, on orga­nisait des autorités anglaises, on encoura­geait le jacobinisme, on déclarait qu’on avait été appelé par la partie opprimée de la nation, qu’on avait seulement voulu détruire un gouvernement aussi nuisible à la France qu’à l’Angleterre elle-même et qu’on était prêt à se retirer. Si, contre toute apparence, une nation dont le tiers est à l’aumône, n’écoutait pas ce langage, en partie sincère, on brûlait les quarante villes les plus importantes. Il était très probable que quinze millions d’hommes, dont un cinquième est poussé à bout par le gouvernement, et qui tous n’ont que du courage sans aucune expérience mili­taire, ne pourraient pas, de deux ou trois ans, résister à trente millions d’hommes obéissant avec assez de plaisir à un des­pote homme de génie.

Tout cela manqua parce qu’il ne se trouva pas de Nelson dans notre marine [6]. L’armée française quitta le camp de Boulogne pour une guerre continentale qui vint donner un nouvel éclat à la répu­tation militaire de l'empereur, et l'éleva à un point de grandeur que l'Europe n'avait vu dans aucun souverain, depuis les temps de Charlemagne. Pour la seconde fois, Napoléon vainquit la maison d'Autriche et fit la faute de l'épargner ; seulement il lui prit ses Etats de Venise et força l'em­pereur François à renoncer à son ancien titre impérial et à l'influence qu'il lui don­nait encore en Allemagne. La bataille d'Austerlitz est peut-être le chef-d'œuvre du genre. Le peuple remarqua avec éton-nement que cette victoire fut remportée le 2 décembre, anniversaire du couronne­ment. Dès lors, personne ne fut plus choqué en France de cette cérémonie ridicule. CHAPITRE XXXIII

L'année suivante, l'empereur vain­quit la Prusse qui n'avait pas eu le courage ae se joindre à l'Autriche et à la Russie. Chose sans exemple dans l'histoire, une seule bataille anéantit une armée de deux cent mille hommes et donna tout un grand royaume au vainqueur. C'est que Napoléon savait encore mieux pro­fiter de la victoire que vaincre. Le 16 oc­tobre, il attaqua à léna, non sans quelque crainte, cette armée qui semblait soutenue par la grande ombre de Frédéric ; le 26, Napoléon entra dans Berlin1. A notre grand étonnement, la musique jouait l'air répu­blicain : « Allons, enfants de la patrie. » Napoléon, pour la première fois en uni­forme de général et chapeau brodé, était à cheval à vingt pas en avant de ses troupes au milieu de la foule. Rien de plus aisé que de lui tirer un coup de fusil d'une des fenêtres de V'Inler-Linden.

Une chose bien triste à ajouter, c'est

1. Iêna : H octobre. Entrée de Napoléon à Berlin . 27 octobre. K. D. L. E. que la foule silencieuse ne l'accueillit par aucun cri.

Pour la première fois, l'empereur rap­porta de l'argent de ses conquêtes. Outre l'entretien de l'armée et son équipement, l'Autriche et la Prusse payèrent environ cent millions chacune. L empereur fut sévère envers la Prusse. Il trouva les Alle­mands les premiers peuples du monde pour être conquis. Cent Allemands sont toujours à genoux devant un uniforme. Voilà comment le minutieux despotisme de quatre cents princes a arrangé les des­cendants d'Arminius et de Vitiking.

Ce fut alors que Napoléon commit la faute qui l'a précipité du trône. Rien ne lui était plus aisé que de mettre qui il aurait voulu sur les trônes de Prusse et d'Autriche ; il pouvait également donner à ces pays le gouvernement des deux Cham­bres et des constitutions à demi libérales. 11 abandonna le vieux principe des Jaco­bins de chercher des alliés contre les rois dans le cœur de leurs sujets. Comme nou­veau roi, il ménageait déjà, dans le cœur des peuples, le respect pour le trône1.

Les personnes qui étaient auprès de lui savent que la voix publique lui indiquait les princes à élever à la couronne ; c'était

I. Voir dans îe Moniteur de 1809 les raisons qu'il donne pour n'être pas. entré dans Vienne. beaucoup. Les peuples allemands auraient goûté de la liberté, auraient usé leurs forces à se procurer une constitution entiè­rement libérale, et, au bout de trois ou quatre ans, auraient eu pour lui un pro­fond sentiment de reconnaissance. Alors plus de Tugendbund, plus de Landwehr, plus d'enthousiasme. Les nouveaux sou­verains, de leur côté, n'auraient pas plus eu la force que la volonté de se laisser sou­doyer par l'Angleterre pour se coaliser contre la France. CHAPITRE XXXIV

ATilsitt, Napoléon n'exigea rien de la Russie que de fermer ses ports à l'Angleterre. Il était maître de l'armée russe, car l'empereur Alexandre dit lui-même qu'il avait fini la guerre parce que les fusils lui manquaient. L'armée russe, si imposante aujourd'hui, était alors dans un état pitoyable l. La fortune du czar fut que l'empereur eût conçu le système continental à Berlin. Alexandre et Napoléon eurent entre eux les conver­sations les plus intimes et des discussions qui auraient bien étonné leurs sujets, s'ils avaient été à portée de les entendre. « Pen­dant les quinze jours que nous passâmes ensemble à Tiisitt, dit Napoléon, nous dînions ensemble presque chaque jour ; nous quittions la table de bonne heure pour nous délivrer du roi de Prusse qui nous ennuyait. A neuf heures, l'empereur venait chez moi en habit bourgeois prendre le thé. Nous demeurions ensemble, conver-

1. Voir le pamphlet du général Wilson publié en 1806 *. * Le pamphlet du générai Wilson, fait remarquer M. Roycr est de 1817. N. D. L. Ê. sant indifféremment sur divers sujets, jusqu'à deux ou trois heures du matin ; en général nous parlions politique et phi­losophie. Il est plein d'instruction et d'opinions libérales ; il doit tout cela au colonel Laharpe, son instituteur. Quelque­fois j'étais embarrassé pour deviner si les sentiments qu'il exprimait étaient ses opinions réelles ou l'effet de cette vanité commune, en France, de se mettre en contraste avec sa position. »

Dans un de ces tête-à-tête, les deux empereurs discutèrent les avantages com­paratifs de la monarchie héréditaire et de la monarchie élective. Le despote hérédi­taire prit le parti de la monarchie élective, et le soldat de fortune fut pour l'ordre de la naissance. « Combien peu y a-t-il à parier qu'un homme, que le hasard de la naissance appelle au trône, aura les talents nécessaires pour gouverner. » — « Combien peu d'hommes, répliquait Napoléon, ont possédé les qualités qui donnent des droits à cette haute distinc­tion : un César, un Alexandre, dont on ne trouve pas un par siècle ; de manière qu'une élection, après tout, est encore une affaire de hasard et l'ordre successif vaut sûrement mieux que les dés. f>

Napoléon laissa le Nord avec la pleine conviction qu'il s'était fait un ami de l'em- pereur Alexandre, ce qui était passable­ment absurde ; mais c'est une belle faute ; elle est d'un genre qui confond bien ses calomniateurs. Elle prouve en même temps qu'il n'était pas fait pour la politique. II a toujours gâté la plume à la main ce qu'il avait fait avec l'épée. A son passage à Milan, il discuta avec Melzi le système continental qui était alors et, avec rai­son, son objet favori. Cette idée vaut mieux que toute la vie du cardinal de Richelieu. Elle a été sur le point de réussir et toute l'Europe la reprend1.

Melzi lui représenta que la Russie avait des matières premières et point de manu­factures et qu'il n'était pas probable que le czar fût longtemps fidèle à une mesure qui choquait si évidemment les intérêts des nobles, en ce pays si terribles au souve­rain. A quoi Napoléon, répondit qu'il comptait sur l'amitié personnelle qu'il avait inspirée à Alexandre2. Cette idée fit reculer l'Italien d'un pas. Napoléon venait de lui raconter une anecdote qui prouvait combien peu on pouvait compter sur le pouvoir d'Alexandre, même quand ses inclinations auraient été favorables à la France. A Tilsitt Napoléon marquait

1. tfn an de constance de plus et elle réussissait.

2. On ne garantit pas tout ceci qui est littéralement traduit de VBdinburgh review, n° 5t. des égards particuliers au général Bening-sen. Alexandre ie remarqua et lui en de­manda la raison. « Mais franchement, dit Napoléon, c'est pour vous faire ma cour, vous lui avez confié votre armée, et c'est assez qu'il ait votre confiance pour m'inspirer des égards et de l'amitié1, »


1. La suite dans VEdmburgh rwiew, n° 54, p. 486. CHAPITRE XXXV

CAMPAGNE DE WAGRAM

— es deux empereurs du Midi et du Nord se virent à Erfurt1. L'Au­triche comprit son danger et atta­qua la France. Napoléon quitta Paris le 13 avril 1809. Le 18, il était à Ingolstadt. En cinq jours, il livre six combats et rem­porte six victoires ; le 10 mai, il est aux portes de Vienne. Cependant l'armée, déjà corrompue par le despotisme, ne fit pas aussi bien qu'à Àusterlitz.

Si le général en chef de l'armée autri­chienne avait voulu suivre un avis qui, dit-on, fut ouvert par le général Belle-garde, Napoléon pouvait être fait prison­nier pour s'être jeté imprudemment au delà du Danube, à Essling. Il fut sauvé par le maréchal Masséna. Il le fit prince, mais en même temps il prétendit 1 humi­lier en lui donnant le nom d'une bataille perdue, en le nommant prince d'Essling. On voit déjà la petitesse d'une cour. Que

1. On ne s-ût encore lien de positiî sur les détails de l'entrevue d'iirfurt. voulez-vous que les peuples comprennent à un tel honneur ?

L'Autriche eut une lueur de bonne poli­tique. Elle eut recours à l'opinion et pro­tégea la révolte du Tyrol. Le général Chasteller se distingua assez pour que le despote l'honorât de son impuissante colère. Le Moniteur le nomme l'infâme Chasteller ; ce général préluda en 1809 dans les montagnes du Tyrol à ce que les sociétés de la vertu devaient faire, en 1813, aux champs de Leipzig.

De la bataille d'Essling à la victoire de Wagram. l'armée française fut concen­trée dans Vienne 1. La révolte du Tyrol lui ôtait les moyens de subsister. Elle avait 70.000 malades ou blessés. Ce fut le chef-d'œuvre du comte Daru de la faire vivre dans cette position, mais l'on ne parla pas de ce tour de force, car il eût fallu avouer le danger. Pendant cet intervalle qui pouvait être si fatal, la Prusse n'osa pas remuer.

Un des faits qui justifient le plus ce qui se passe à Saint-Hélène, si rien de ce qui est injuste pouvait jamais être justifié, c'est la mort du libraire Palm. L'empereur le fit assassiner près d'Iéna par un conseil de guerre ; mais le despotisme a beau faire,

1. Du 22 mal au 6 juillet 1809. il ne peut détruire l'imprimerie. Si on lui en fournissait les moyens, le trône et l'autel pourraient espérer de nouveau les heureux jours du moyen âge.

Un étudiant d'Iéna, un volume de Schil­ler dans sa poche, vint à Schœnbrunn pour assassiner Napoléon. Il était en uniforme, le bras droit en écharpe; de ce bras il tenait un poignard. L'étudiant se glissa facilement parmi la foule d'officiers blessés qui venaient demander des récompenses ; mais il mit une insistance trop sombre dans sa demande de parler à 1 empereur et dans son refus de s'expliquer avec le

£ rince de Neuchâtel qui l'interrogeait, e prince le fit arrêter. Il avoua tout. Napoléon voulait le sauver et lui fit faire cette question : « Que ferez-vous si l'on vous rend à la liberté ? » —• « Je chercherai à recommencer. »

La bataille de Wagram fut belle : 400.000 hommes se battirent toute la journée. Napoléon, frappé de la bravoure des Hongrois et se souvenant de leur esprit national, eut quelque velléité de faire de la Hongrie un royaume indépen­dant ; mais il craignit de négliger 1 Es­pagne, et, d'ailleurs, il ne vit jamais toute l'étendue de cette idée.

Ses flatteurs lui représentaient depuis longtemps qu'il devait à sa dynastie de choisir, parmi les familles royales de l'Eu­rope, une femme qui pût lui donner un fils. On eut* à Schœnbrunn l'idée de lui faire épouserjune archiduchesse. Il en fut extrêmement* flatté. Le 2 avril 1810, il reçut la main de la fille des Césars. Ce jour, le plus beau de sa vie, il fut sombre comme Néron. II était jugulé par les bons mots des Parisiens (jamais archiduchesse n'a fait de mariage civil [si vil]) et par la résistance des cardinaux. Le 20 mars 1811, il eut un fils : Napoléon-François-Charles-Joseph. Cet événement lui attacha à jamais la nation. L'enthousiasme fut à son comble à Paris au vingt et unième coup de canon. Ce peuple, si glacé par la crainte du ridicule, applaudissait tout haut dans les rues. Dans la campagne, on parla plus que jamais de l'étoile de l'empereur. Il était revêtu de tous les prestiges de la fatalité.

Puisqu'il renonçait à être te fils de la Révolution, et qu'il ne voulait plus être qu'un souverain ordinaire, répudiant l'ap­pui de la nation, il fît fort bien de s'assurer celui de la famille la plus illustre de l'Eu­rope1. Quelle différence pour lui s'il se fût allié à la Russie !

1, Ironie pour 1814. CHAPITRE XXXVI

DE i/ESPAGNE

e soir de la bataille d'Iéna, Napoléon étant encore sur le champ de ba­taille, reçut une proclamation du prince de la Paix qui appelait tous les Espagnols aux armes. Napoléon sentit profondément le danger auquel il venait d'échapper ; il vit à quelles alarmes le Midi de la France serait en butte à chaque nouvelle expédition qu'il entreprendrait dans le Nord. Il résolut de ne pas laisser sur ses derrières un ami perfide, prêt à l'attaquer dès qu'il le croirait embarrassé. Il se rappela qu'à Austerlitz, il avait re­trouvé le roi de Naples parmi ses ennemis, quinze jours après avoir signé la paix aveo cette cour. La manière dont le prince de la Paix avait le projet d'attaquer la France, est contraire au droit des gens tel qu'il pa­raît adopté par les nations modernes. M. de Talleyrand ne cessait de répéter à Na­poléon qu'il n'y aurait de sûreté pour sa dynastie que lorsqu'il aurait anéanti les Bourbons. Les détrôner n'était pas assez ; mais encore fallait-il commencer par les détrôner.

La Russie approuva à Tilsitt les pro­jets de l'empereur sur l'Espagne.

Ces projets consistaient à donner une principauté dans les Àlgarves à don Manuel Godoy, si connu sous le nom de prince de la Paix ; au moyen de quoi le prince, le seul auteur de la proclamation qui per­dait l'Espagne, livrait à Napoléon son roi et son bienfaiteur. En vertu du traité de Fontainebleau, conclu par le prince de la Paix, l'Espagne fut inondée de troupes impériales. A la fin, ce favori, aussi puis­sant que ridicule, s'aperçut que Napoléon se moquait de lui ; il eut l'idée de fuir au Mexique ; le peuple voulut retenir son roi ; de là les événements d'Aranjuez qui appe­lèrent Ferdinand VII au trône et renver­sèrent le plan de Napoléon. Le 18 mars 1808, ce peuple si stupide et si brave, se souleva. Le prince de la Paix, aussi abhorré qu'il méritait de l'être, passa du pouvoir souverain dans un cachot. Un second mou­vement força le roi Charles IV à abdiquer en faveur de Ferdinand VIL Napoléon fut très surpris : il avait cru avoir affaire à des Prussiens ou à des Autrichiens, et que disposer de la cour, c'était disposer du peuple. Au lieu de cela, il trouvait une nation et, à sa tête, un jeune prince adoré d'elle et étranger en apparence à l'avilissement qui pesait sur l'Espagne depuis quinze années. Ce prince pouvait avoir les faciles vertus de sa position et allait être environné d'hommes intègres attachés à la patrie, inaccessibles aux sé­ductions et soutenus par un peuple inac­cessible à la crainte. Tout ce que Napo­léon savait du prince des Asturies, c'est qu'en 1807 il avait osé lui écrire pour lui demander la main d'une de ses nièces, fille de Lucien Bonaparte.

En Espagne, après les événements d ' Aran j uez, l'enthousiasme était dans toutes les classes. Cependant l'étranger au sein de l'Etat commandait dans la capitale, occupait les places fortes et se trouvait le véritable juge entre Ferdinand VII et le roi Charles IV, qui venait de révoquer son abdication et d'invoquer le secours de Napoléon.

Dans cette position unique, par un nouveau trait de cette ineptie raisonnante qui caractérise les ministres d'un peuple depuis si longtemps étranger aux progrès de l'Europe, Ferdinand VII résolut de s'avancer au-devant de Napoléon. Le général Savary fit deux courses en Es­pagne pour presser ce prince d'arriver à Bayonne, mais jamais il ne lui offrit de reconnaître son titre. Les conseillers du nouveau roi, qui avaient peur des ven­geances de Charles IV, contre lequel ils avaient conspiré, ne voyaient de sûreté qu'auprès de Napoléon et brûlaient d'ar­river auprès de lui avec leur prince.

Ces grands événements semblent cu­rieux de loin, mais, en s'en rapprochant, on ne les trouve que dégoûtants. Les ministres espagnols sont trop bêtes et les agents français trop forts. C'est la vieille politique stupidement perfide de Phi­lippe II luttant contre le génie tout mo­derne de Napoléon*. Il y a deux traits qui reposent l'âme : celui de M. Hervas, frère de la duchesse de Frioul, qui, au péril de plus que sa vie, arriva à Valladolid et fit tout ce qui est humainement pos­sible pour ouvrir les yeux à la stupide suffisance des ministres de Ferdinand VII. Le garde général des douanes sur la ligne de l'Ebre, homme simple et brave, proposa à ce prince de l'enlever avec deux mille hommes dont il disposait : il fut sévère­ment réprimandé. Voilà Lien l'Espagne telle qu'elle allait se montrer pendant six ans : stupidité, bassesse et lâcheté dans les princes ; dévouement romanesque et héroïque de la part du peuple.

Ferdinand VII arriva à Bayonne le

1. Voir l'ouvrage de M. Esetilaute. 20 avril au matin et y fut reçu en roi. Le soir, le général Savary vint lui annoncer que Napoléon avait résolu de placer sa propre dynastie sur le trône d'Espagne. Napoléon exigeait en conséquence que Ferdinand VII abdiquât en sa faveur. Dans le même moment l'empereur avait avec le ministre Escoïquiz cette curieuse conversation qui développe si bien et son caractère et toute sa politique envers l'Espagne1.

Le plan de Napoléon était vicieux en ce qu'il offrait aux princes, chassés d'Espa­gne, l'Etrurie et le Portugal : c'était laisser du pouvoir à des ennemis.

Ferdinand VII, victime d'un vil favori, d'un père aveugle, d'un conseil imbécile et d'un voisin puissant, était, dans le fait, prisonnier à Bayonne. Comment sortir de ce mauvais pas ? A moins de devenir oiseau, il ne restait aucune possi­bilité de s'évader, tant les précautions étaient bien prises. Chaque jour elles redoublaient. Les remparts de la ville étaient, jour et nuit, couverts de soldats, les portes gardées avec le plus grand soin, tous les visages examinés à l'entrée et à la sortie. Des bruits de tentative d'éva­sion se répandirent ; la surveillance acquit

1, Voir les ouvrages de MM. Escoïfjuiz et de Pradt dont tout ceci n'est qu'un extrait. une nouvelle activité. C'était une capti­vité déclarée. Le conseil de Ferdinand n'en refusait pas moins ferme d'accepter l'Etrurie en échange de l'Espagne.

L'empereur était en proie aux plus violentes agitations et même aux remords. Il voyait l'Europe lui reprocher de retenir prisonnier un prince qui était venu pour conférer avec lui. Il était aussi embarrassé à garder Ferdinand qu'à le relâcher. Il se trouvait avoir commis un crime et en perdre le fruit. Il disait et avec grande vérité et énergie aux ministres espagnols : « Vous devriez adopter des idées plus libérales, être moins susceptibles sur le point d'honneur, et ne pas sacrifier la prospérité de l'Espagne aux intérêts de la famille de Bourbon. »

Mais les ministres qui avaient conduit Ferdinand VII à Bayonne, n'étaient pas faits pour concevoir des idées d'un tel ordre. Comparez l'Espagne telle qu'elle est depuis quatre ans, contente dans son abjection et l'objet du mépris ou de l'hor­reur des autres peuples, avec l'Espagne munie des deux chambres et de Joseph pour roi constitutionnel, et pour roi d'autant meilleur que, comme Bernadotte, il n'a pour lui que son mérite, et, qu'à la pre­mière injustice ou sottise, on peut le mettre à la porte et appeler le souverain légitime. Jamais la tête de Napoléon ne fut dans une activité plus étonnante. A chaque moment, il arrivait à une nouvelle idée qu'il envoyait proposer aussitôt aux mi­nistres espagnols. Ce n'est pas dans un tel état d'angoisse qu'un homme peut feindre : on put voir à fond dans l'âme et dans la tête de l'empereur. Il avait l'âme d'un soldat généreux, mais une pauvre tête en politique. Les ministres espagnols refusant tout avec l'indignation de la générosité, jouaient le beau rôle. Ils partaient toujours du principe que Ferdinand n'avait aucun droit de disposer de l'Espagne sans le consentement de la nation *. Leurs refus réduisaient Napo­léon au désespoir. C'était la première grande opposition qu'il éprouvait, et dans quelles circonstances ! Il se trouvait que l'absurde conseil d'Espagne faisait, par aveuglement, l'acte le plus éclairé et le plus embarrassant pour son adver­saire. Dans cette anxiété mortelle, l'esprit de Napoléon se portait à la fois sur toutes sortes d'idées, sur toutes sortes de projets. Plusieurs fois par jour, il faisait appeler ses négociateurs ; il les envoyait aux mi­nistres espagnols ; toujours même réponse : des plaintes et des refus ! Au retour de ses

1. Principe jacobin repoussé par le congrès de Vienne. ministres, Napoléon parcourait avec eux avec ia rapidité ordinaire de son imagi­nation et de son élocution toutes les faces de cette question. Quand on lui disait qu'il n'y avait pas moyen d'engager le prince des Asturies à échanger les monar­chies d'Espagne et d'Amérique contre le petit royaume d'Etrurie, qu'après s'être vu enlever le premier trône, la possession du second devait lui sembler bien pré­caire. « Eh bien, qu'il me déclare la guerre ! »

Un homme capable d'une sortie aussi singulière, n'est pas un Philippe II, comme on voudrait nous le faire croire. Il y a de l'honneur et beaucoup d'honneur dans une telle objection. Il y avait aussi beau­coup de sagesse.

On la retrouve dans la conversation imprimée par M. Escoïquiz. « Au reste si mes propositions ne conviennent pas à votre prince, il peut, s'il le veut, retour­ner dans ses Etats ; mais, avant tout, nous fixerons ensemble un terme pour ce retour ; après quoi, les hostilités com­menceront entre nous.  »

Un des négociateurs employés par Napoléon, prétend lui avoir fait des objections sur la nature même de son entreprise : « Oui, dit-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais qu'ils me déclarent donc la guerre l * L'empereur disait à ses ministres : « Il faut que je juge cette entreprise bien nécessaire à ma tranquillité, car j'ai bien besoin de marine et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix. »

D'autres fois : « Si ceci devait me coûter 80 mille hommes, je ne le ferais pas ; mais il n'en faudra pas 12 mille ; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne savent pas ee que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux et on a vu comment ils s'en sont trouvés. »

Cependant, après huit jours de mortelles angoisses la négociation n'avançait pas. Il fallait sortir de là ; Napoléon n'était pas accoutumé à la résistance ; c'était un esprit gâté par une suite inouïe de succès et par le despotisme ; il pouvait devenir féroce par embarras. Un jour, dit-on, le mot de château-fort lui échappa. Le lendemain, il en demanda pardon à son ministre : « Il ne faut pas vous forma­liser de ce que vous avez; entendu hier ; sûrement je ne l'aurais pas fait.  » CHAPITRE XXXVII

"H^Tapoléon voyant qu'il n'y avait rien 1%' à espérer du prince des Asturies, X 1 eut l'excellente idée de lui chercher cjuerelle sur la validité de l'abdication de Charles IV. Cette abdication avait été évidemment forcée ; elle avait été ré­tractée.

Le prince de la Paix fut tiré de sa prison à Madrid et arriva le 26 avril à Bayonne. Le 1er mai arrivèrent les vieux souverains, comme les appelaient les Espa­gnols. Cette vue fit beaucoup d'impres­sion. Us étaient malheureux, et une lon­gue étiquette, longtemps préservée, joue le caractère aux yeux du vulgaire.

Aussitôt que le roi et la reine d'Espagne furent entres dans leurs appartements, les Français virent tous les Espagnols qui se trouvaient à Bayonne, le prince Ferdi­nand à leur tète, faire la cérémonie du baisement de main qui consiste à se mettre à genoux et à baiser la main du roi et de la reine. Les spectateurs qui avaient lu le matin, dans la Gazelle de Bayonne, les pièces relatives aux événements d'Aran- juez et la protestation du roi, et qui voyaient cet infortuné monarque recevoir ainsi l'hommage de ces mêmes hommes qui avaient ourdi la conspiration du mois de mars, furent révoltés de tant de duplicité et cherchèrent en vain l'honneur castillan. Les Français eurent l'imprudence de juger la nation espagnole par les hautes classes de la société, qui, quant aux sentiments, sont les mêmes partout.

Après la cérémonie, le prince des Asturies voulut suivre les vieux souve­rains dans leurs appartements intérieurs. Le roi l'arrêta en lui disant en espagnol : « Prince, n'avez-vous pas assez outragé mes cheveux blancs ? » Ces mots paru­rent produire sur un fils rebelle l'effet d'un coup de foudre1.


1. Moniteur, 6 mai 1808. CHAPITRE XXXVIIÏ

Le roi et la reine firent à Napoléon le récit des outrages auxquels ils ! avaient été en butte. « Vous ne savez pas, disaient-ils, ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un fils. » Ils par­laient aussi du mépris que leur inspiraient les gardes du corps, ces lâches qui les avaient trahis.

Les négociateurs français firent com­prendre facilement au prince de la Paix qu'il n'était plus question de continuer son règne en Espagne.

Dès la veille de l'arrivée du roi Char­les IV, Napoléon avait fait appeler M. Escoïquiz et l'avait chargé de signifier au prince des Asturies que toute négo­ciation avec lui était rompue et qu'à l'avenir, il ne traiterait plus qu'avec le roi d'Espagne.

Or il était maître absolu des volontés du roi d'Espagne par le prince de la Paix. Les Anglais ont beaucoup dit qu'il y eut de la violence, des conspirations ; la vérité est qu'il n'y eut ni comploteurs ni conspirateurs, mais seulement, comme à l'ordinaire, des imbéciles conduits efc dupés par des fripons. Comme à l'ordi­naire aussi, ur souverain étranger pro­voqué de la manière la plus contraire au droit des gens, profita de tout cela. CHAPITRE XXXIX

endant qu'à Bayonne, le roi Charles IV ordonnait à son fils Ferdinand VII de lui rendre sa couronne, le peuple de Madrid, eiïarouehé d'événements si étran­ges et qui d'ailleurb insultaient toute la nation dans la personne des souverains, se souleva le 2 mai. Il périt environ 150 habitants et 500 soldats français. Cette nouvelle arriva très exagérée en France le 5 mai. Charles IV fit appeler son fils. Le roi, la reine et Napoléon étaient assis. Le prince, resté debout, fut accablé des plus sales injures. Napoléon dégoûté dit : « Je sors d'une scène de erocheteurs. » Le prince intimidé donna sa renonciation formelle et définitive.

Le même jour, 5 mai 1808, eut lieu la cession par le roi Charles à Napoléon de tous ses droits sur l'Espagne.

Le prince des Asturies céda aussi à Napoléon tous ses droits à l'Espagne, mais ce ne fut, dit-on,, qu'après avoir été plusieurs fois menacé de mort par le roi son père. Il y avait l'exemple de don Carlos, et, d'ailleurs, le prince, ayant

F évidemment conspiré contre son père et son roi, le jury le plus intègre du monde l'eût condamné à mort.

On accuse Napoléon d'avoir été jusqu'à lui dire. : « Prince, il faut opter entre la cession ou la mort1. » Il faut voir comment l'on prouvera ce propos à la postérité.

Les Bourbons d'Espagne allèrent habiter diverses villes ; partout et à toute occa­sion, le roi Charles fit des protestations d'attachement et de fidélité envers son auguste allié. Personne n'a encore accusé Napoléon de l'avoir menacé. Quant à Ferdinand VII, il alla habiter la belle terre de Valençay.

Ici finissent ce qu'on appelle les per­fidies de Napoléon. L'Europe ne pouvant concevoir la pusillanimité de ses ennemis, lui a imputé leur imbécillité à crime.

Il a envoyé le général Savary au prince des Asturies pour le presser d'arriver, mais il ne lui a jamais promis de le recon­naître pour roia. Le prince est venu à Bayonne parce qu'il a constamment cru qu'il était de son intérêt d'y venir. II croyait, et peut-être avec raison,

1. Çdvalhcw, p. 58.

2. « Quoique vos représentants aient sans cesse refusé de le reconnaître comme légitime souverain. » {Conversa­tion de Esooliuiï.) que Napoléon seul pouvait, le sauver de son père et du prince de la Paix.

Un ministre espagnol, M. d'Urquijo, rencontra à Vittoria, le 13 avril 1808, le jeune roi et son cortège qui marchaient vers Bayonne. Il écrivit le même jour au capitaine général La Cuesta : « ... Je leur dis (aux ministres de Ferdinand VII) qu'il ne s'agissait pour Napoléon que d'abolir la dynastie des Bourbon en Espagne en imitant l'exemple de Louis XIV et d'établir celle de France... L'Infantado, qui sent le poids de mes réflexions, me répondit : « Serait-il possible qu'un héros tel que Napoléon fût capable de se souiller d'une telle action, quand le roi se met entre ses mains de la meilleure foi possible ?» — « Lisez Plutarque, lui dis-je, et vous trouverez que tous ces héros de la Grèce et de Rome n'acquirent leur gloire qu'en montant sur des milliers de cadavres, mais l'on oublie tout cela et l'on voit le résultat avec respect et étonnement. »

« J'ajoutai qu'il devait se rappeler des couronnes que Charles-Quint avait enle­vées, des cruautés qu'il avait exercées envers les souverains et envers les peu­ples, et que, malgré tout cela, il était compté parmi les néros ; qu'il ne devait pas oublier non plus que nous en avions fait autant avec les empereurs et rois des Indes..., qu'il pouvait appliquer cela à l'origine de toutes les dynasties de l'univers, que, dans notre Espagne an­cienne, on trouvait des assassinats de rois par des usurpateurs qui s'étaient ensuite assis sur le trône ; que, dans les siècles postérieurs, nous avions l'assassinat com­mis par le bâtard Enrique II et l'exclu­sion de la famille de Henri IV, que les dynasties d'Autriche et des Bourbons dérivaient de cet inceste ainsi que de ces crimes... Je dis que le langage du Moniteur me faisait voir que Napoléon ne reconnaissait pas Ferdinand comme roi, qu'il disait que l'abdication de son père, faite au milieu des armes et d'un tumulte populaire était nulle, que Char­les IV lui-même l'avouerait, que, sans parler de ce qui était arrive au roi de Castille, Jean Ier, il y avait deux exemples d'abdication dans la dynastie plus mo­derne des Autrichiens et des Bourbons, l'une faite par Charles-Quint, l'autre faite par Philippe V, et que, dans ces deux abdications, on avait procédé avec le plus grand calme, la plus sage déli­bération et même avec le concours de ceux qui représentaient la nation1. »

1. Fidèlement extrait du livre de M. Escolcjuiz. L'on ne cite «si que des ouvrages publiés par des ennemis de l'empereur. Dans la conversation avec M. Escoï-quiz qui, jusqu'ici, est la pièce la plus curieuse de ce procès et la plus authen­tique parce qu elle est publiée par un ennemi, Napoléon dit fort bien : « Mais enfin la suprême loi des souverains, qui est celle du bien de leurs Etats, me met dans l'obligation de faire ce que je fais. »

Il faut remarquer, au grand étonnement des sots, qu'un souverain qui n'est qu'un procureur fondé ne peut jamais user de générosité, faire des dons gratuits. Nous retrouverons cette question en Italie où l'on voudrait que Napoléon, en opposi­tion à ce qu'il croyait les intérêts de la France, eût fait cadeau aux Italiens d'une indépendance complète.

Napoléon, attaqué à l'improviste par l'Espagne, au moment où elle le croyait embarrassé avec la Prusse, devait faire de l'Espagne, à Bayonne, ce qu'il croyait le plus utile à la France. S'il avait été battu à Iéna, les Espagnols, commandés par les Lascy et les Porlier, ne pouvaient-ils pas venir à Toulouse et à Bordeaux, tandis que les Prussiens auraient été à Strasbourg et à Metz ?

La postérité décidera si c'est un crime dans le procureur fondé d'une nation de profiter de l'extrême bêtise de ses ennemis. Je crois qu'au contraire de notre siècle, la postérité sera plus touchée du tort fait à l'Espagne que du tort fait à ses prétendus maîtres. II y a l'exemple de la Norvège.

Les libellistes accusent Napoléon de trop mépriser les hommes. Ici nous le voyons commettre une grande faute parce qu'il a trop d'estime pour les Espagnols. Il oublie que les fiers Castillans avilis d'abord par Charles-Quint, sont gouvernés, depuis ce célèbre empereur, par le plus lâche de tous les despotismes.

M. d'Urquijo dit dans sa lettre au général La Cuesta : « Par malheur depuis Charles-Quint, la nation n'existe plus, parce qu'il n'y a point réellement de corps qui la représente, ni d'intérêt com­mun qui la réunisse vers un même but. Notre Espagne est un édifice gothique composé de pièces et de morceaux avec presque autant de privilèges, de légis­lations, de coutumes et d'intérêts qu'il y a de provinces. L'esprit public n'existe point. »

Depuis quinze ans, la monarchie d'Es­pagne avait atteint un degré de ridicule inouï dans les annales des cours les plus avilies. L'aristocratie des nobles et des prêtres, qui seule peut faire le brillant de la monarchie, s'y laissait bafouer comme à plaisir. Un mari, un roi donne successi­vement à l'amant de sa femme  :

1° Le commandement suprême de toutes les forces de terre et de mer ;

2° La nomination â presque tous les emplois de l'Etat ;

3° Le droit de faire par lui-même la paix et la guerre1.

Si ce favori avait été un Richelieu, un Pombal, un Ximenès, un scélérat habile, on concevrait les Espagnols ; mais il se trouva que c'était le plus stupide coquin de l'Europe. Ge peuple, qu'on prétend si fier, se voyait gouverné -despo-tiquement par l'objet de ses mépris. Mais, mettons à part toute fierté ; que de malheurs généraux et particuliers ne devait pas amener un gouvernement aussi infâme ! Notre aristocratie de France, avant 1789, devait être une république en comparaison de l'Espagne. Et cepen­dant l'Espagne refusa une constitution libérale, et, ce qui est bien plus encore, une constitution garantie par le voisi­nage du souverain légitime et détrôné !

Il faut déjà être parvenu bien avant dans la vie et avoir pour les hommes presque autant de mépris qu'ils en méri tent pour concevoir une telle conduite.

i. Conversation publiée par Escotquiz. Napoléon, qui avait vécu en Corse et en France au milieu de nations pleines d'énergie et de finesse, fut à l'égard des Espagnols la dupe de son cœur.

L'Espagne, de son côté, manqua une occasion que la suite des siècles ne lui représentera plus. Chaque puissance a un intérêt (mal entendu il est vrai) à voir ses voisins dans un état de faiblesse et de décadence. Ici, par un hasard unique, l'intérêt de la France et de la péninsule pour un moment se trouva le même. L'Espagne avait l'exemple de l'Italie que Napoléon avait élevée. Quoique la nation espagnole soit très contente sur son fumier, peut-être d'ici à deux cents ans parviendra-t-elle à arracher une cons­titution, mais une constitution sans autre garantie que cette vieille absurdité qu'on appelle des serments, et Dieu sait encore par quels flots de sang il faudra l'acheter ! Au lieu qu'en acceptant Joseph pour roi, les Espagnols avaient un homme doux, plein de lumières, sans ambition, fait exprès pour être roi constitutionnel, et ils avançaient de trois siècles le bonheur de leur pays. CHAPITRE XL

upposons que Ferdinand VII se soit livré à l'empereur, comme Napoléon s'est livré aux Anglais à Roche-fort. Le prince espagnol refuse le royaume d'Etrurie ; il est conduit à Valençay, séjour agréable et sain, et Napoléon, qui en avait appelé à la générosité si vantée du peuple anglais, est confiné sur un rocher où, par des moyens indirects et en évitant l'odieux du poison, on cher­che à le faire périr. Je ne dirai pas que ,1a nation anglaise est plus vile qu'une autre ; je dirai seulement que le ciel lui a donné une malheureuse occasion de montrer qu'elle était vile. Quelles réclamations en effet se sont élevées contre ce grand crime ? Quel généreux transport de tout le peuple, à l'ouïe de cette infamie, a désavoué son gouvernement aux yeux des nations ? O Sainte Hélène, roc désor­mais si célèbre, tu es l'écueil de la gloire anglaise ! L'Angleterre, s'élevant par une trompeuse hypocrisie au dessus des na­tions, osait parler de ses vertus ; cette grande action l'a démasquée ; qu'elle ne parie plub que de aes victoires tant qu'elle en aura encore. Cependant l'Europe est muette et elle accuse Napoléon ou, du moins, elle semble écouter ses accusateurs. Je ne puis dire ma pensée. O hommes lâches et envieux, peut-on s'abandonner à trop de mépris envers vous, et lorsqu'on ne parvient à être votre maître, ne fait-on pas très bien de s'amuser de vous comme d'un vii gibier1?

1. Voir la lettre du général Bertrand à sirHudaon lowe. Pièces relatives au prisonnier de Sainte-Hélène, Londres, 1818. Voir l'hypocrite discours de lord Bathurst, les lettres du médecin O'Méara. CHAPITRE XLI

erminons en peu de mots ces dé­goûtantes affaires d'Espagne. Dans la conversation de Bayonne, Escoïquiz dit à Napoléon : « Le peuple désarmé de Madrid croyait être assez fort pour détruire l'armée française et défendre Ferdinand. Ce fut au point que l'on aurait trouvé des obstacles invincibles au cas que l'on eût voulu employer le moyen unique de- mettre Ferdinand en liberté.

Napoléon. — Quel était donc ce moyen, chanoine ?

Escoïquiz. — Celui de faire secrète­ment prendre la fuite au roi.

Napoléon. — Et dans quelle partie du monde l'auriez-vous transporté ?

Escoïquiz. — À Àlgésiras où nous avions déjà quelques troupes et où nous eussions été dans le voisinage de Gibraltar.

Napoléon. — Qu'auriez-vous fait après ?

Escoïquiz. — Toujours invariables dans notre maxime de conserver avec Votre Majesté une alliance intime, mais en même temps honorable, nous lui aurions proposé péremptoirement de la continuer, sous la condition que nos places frontières nous seraient rendues sans délai et que les troupes françaises sortiraient de l'Espagne ; et dans le cas où Votre Majesté se serait refusée à souscrire à ces propositions, nous lui aurions fait la guerre de toutes nos forces jusqu'à la dernière extrémité. Telle eût été mon opinion, Sire, dans le cas où nous aurions eu connaissance d'une manière ou d'autre de vos véritables inten­tions I

Napoléon. — Vous pensez très bien ; c'est là tout ce que vous auriez eu de mieux à faire. »

Des esprits peu éclairés s'écrieront : « Vous nous vantez Napoléon à l'égard de l'Espagne, comme s'il eût été un Was­hington. »

Je réponds : « L'Espagne rencontra le hasard le plus heureux qui puisse se pré­senter à un pays profondément corrompu et, par conséquent, hors d'état de se donner la liberté à lui-même. Donner à l'Espagne de 1808 le gouvernement des Etats-Unis aurait semblé aux Espagnols, qui sont les plus insouciants des hommes, la plus dure et la plus pénible tyrannie. L'expérience, que Joseph et Joachim ont faite à Naples, éclaircit la question ; ils ont été rois avec presque tous les ridicules du métier, mais ils ont été modérés et raisonnables. Cela a suffi pour avancer rapidement, dans ces pays, le bonheur et la justice et pour com­mencer à y mettre le travail en honneur. Remarquez que la sensation pénible, qu'un individu éprouve à rompre des habitudes vicieuses, est également ressentie par un peuple. La liberté demande qu'on s'en occupe durant les premières années. Cette gêne masque, aux yeux des sots, le bon­heur qui doit résulter des nouvelles ins­titutions.

Ainsi pour l'Espagne, Napoléon était meilleur que Washingtor ; ce qui lui man­quait en libéralité, il l'avait en énergie. Il y a un fait qui est palpable, même à l'égard des gens pour qui les choses mo­rales sont invisibles : la population de l'Espagne qui n'était que de huit millions quand Philippe II y entra, a été portée à douze par le peu de bon sens français que les rois de cette nation y ont introduit. Or l'Espagne plus grande que laFrance devrait être plus fertile à cause de son soleil ; elle a presque tous les avantages d'une île. Quelle est donc la puissance secrète qui empêche la naissance de quatorze millions d'hommes ? On répondra : « C'est le manque de culture des terres. » Je répli­querai à mon tour : « Quel est le venin caché qui empêche la culture des terres ? » Après la cession de l'Espagne par les princes de la dynastie que la guerre y avait placés 90 ans plus tôt, Napoléon voulait réunir une assemblée, faire reconnaître ses droits par elle, établir une constitution, et, au moyen du poids et du prestige de sa puissance, donner le mouvement à la nouvelle machine. L'Espagne était peut-être le pays d'Europe où Napoléon était le plus admiré. Comparez ce système de conduite à celui de Louis XIV en 1713 ; voyez surtout les correspondances des gens subalternes des deux époques, mi­nistres, maréchaux, généraux, etc..1, vous reconnaîtrez que l'envie est la principale source du succès de Mme de Staël et des libellistes actuels et des dangers et des ridicules que l'ignoble vulgaire prodigue aux défenseurs du prisonnier de Sainte-Hélène.

Pour faire dériver le droit du nouveau roi des droits du peuple, Napoléon voulut former à Bayonne une convention de cent cinquante membres pris dans les divers corps de la monarchie. La plupart des députés furent nommés par les provinces, les villes et les corporations ; les autres furent désignés par le général français qui commandait à Madrid (le grand-duc de

1. Saint-Simon, le maraiiis de Saint-Philippe, Mémoires du maréchal de... Berg, Murât). Dans tout cela, ainsi qu'il arrive dans toutes les révolutions, rien ne fut complètement légal, car les habi­tudes politiques d'un peuple, qu'on appelle encore sa constitution, pourraient-elles don­ner des règles pour un changement ? Cela implique contradiction. Tout se ressentait du trouble et de la rapidité des circons­tances, mais, en tout, on était fidèle aux vrais principes. Par exemple, qui pouvait avoir le droit de nommer les députés de l'Amérique ? On prit ce que l'on trouva de plus apparent Jtarmi les Américains en résidence à Madrid, et les choix se trou­vèrent excellents. Ces gens-là étaient moins écrasés de préjugés que les Espa­gnols.

Le 15 juin 1808, la junte ouvrit ses séances ; elle comptait 75 membres qui s'élevèrent ensuite à 90. Cette assemblée avait été précédée d'un décret de Napoléon qui déclarait que sur la représentation des principales autorités de l'Espagne il s'était décidé, pour mettre un terme à l'inter­règne, à proclamer son frère Joseph roi des Espagnes et des Indes en garantissant l'indépendance de la monarchie et son intégrité dans les quatre parties du monde *. Joseph arriva à Bayonne le 7 juin ; il

1. Moniteur du 18 juin 1808. quitta avec peine la vie voluptueuse qu'il s'était faite à Naples. Brave comme Philippe V, il n'était pas plus général que ce prince.

Les députés réunis à Bayonne recon­nurent Joseph le 7 juin au soir. Le discours du duc de l'Infantado n'exprimant pas une reconnaissance formelle, Napoléon s'écria : « Il ne faut pas tergiverser, Mon­sieur ; reconnaître franchement, ou refuser de même. Il faut être grand dans le crime comme dans la vertu. Voulez-vous retour­ner en Espagne, vous mettre à la tête des insurgés ? Je vous donne ma parole de vous y faire remettre en sûreté ; mais, je vous le dis, vous en ferez tant, que vous vous ferez fusiller- dans huit jours... non, dans vingt-quatre heures1. »

Napoléon avait trop d'esprit et de géné­rosité pour exécuter cette menace. Dans le langage de l'armée française, on appelle cela : emporter son homme par la blague, ce qui veut dire éblouir un caractère faible.

Après douze séances, la convention ter­mina ses travaux le 7 juillet. Elle avait rédigé une constitution pour l'Espagne. Le projet en avait été adressé, de Bayonne, à la junte du gouvernement de Madrid.

1. Voir le discours du duo do l'Infantado, Moniteur du 18 juin. Les héros castillans, auteurs de M. le duc, auraient eu quelque peine à s'y reconnaître. Renvoyé à Bayonne, cet acte fut porté à un nombre d'articles beaucoup plus considérable, car de quatre-vingts qu'il avait à Madrid, on arriva à cent cinquante.

D'abord, conformément aux principes, l'on voit ici la convention chargée de faire la constitution, absolument séparée du corps qui gouverne. Le manque de cette précaution a perdu la France en 1792.

Les membres de la convention de Bayonne n'avaient nul goût pour le mar­tyre, comme on l'a vu par leurs discours au roi Joseph ; ils procédèrent cependant avec une délicatesse qui semble annoncer beaucoup de liberté. Ne se regardant plus comme compétents pour prononcer l'ex­pulsion d'une dynastie et l'appel d'une autre, ils ne parlèrent pas de cet objet essentiel.

Les députés s'accordent à reconnaître qu'on ne mit aucune entrave à la liberté de leurs délibérations. L'opiniâtreté, avec laquelle les grands d'Espagne défendirent le droit si illibéral de former de grands majorats, montre à quel point ils croyaient à la stabilité du nouvel ordre de choses. On y discuta vivement sur la tolérance religieuse, mot si singulier en Espagne, et sur l'établissement du jury.

Quelle fut pendant ces discussions la conduite du despote ? H n'eut pas l'air de méconnaître un instant l'insuffisance de cette représentation pour sanctionner un si .grand changement. II partait toujours du principe que l'acceptation de la nation suppléerait aux formalités que les cir­constances ne permettaient pas de remplir. La partie de la constitution qui concer­nait l'Amérique était assez libérale et propre à retenir encore quelque temps l'essor que cette belle partie du monde a pris depuis vers l'indépendance. Ces ar­ticles de la constitution avaient été faits par un jeune chanoine de Mexico nommé El Moral, homme plein d'esprit, de con­naissances et d'amour de son pays. En général, ce qu'il y a de bon en Espagne est excellent, mais chez aucun peuple, les gens éclairés ne sont en plus petite pro­portion. Plus le corps de la nation est en arrière du siècle, plus on trouve de supé­riorité et de vraie grandeur dans les quinze ou vingt mille patriotes isolés au milieu de lu canaille et dont la gloire et les infor­tunes remplissent l'Europe. Je ne rencon­tre jamais une de ces nobles victimes sans m'étonner de l'effort prodigieux qu'a dû faire cette tête pour s'élancer au delà de l'insouciance et des fausses vertus* qui

1. Le mécanisme de la fausse mnrale, fruit du papisme, est très bien développé daaa le tome XVI de l'histoire. d'Italie de M. de Sismondi. ont tourné l'indomptable courage du reste du peuple à son propre détriment. Les Auguste Arguelles, les El Moral, les Por-lier, les Llorente montrent à l'Europe ce que sera l'Espagne dix ans après qu'elle aura arraché à ses rois le gouvernement des deux chambres et la fin de l'Inquisi­tion.

Joseph et la convention quittèrent Bayonne le 7 juillet. Si l'on n'avait jugé ce qui venait de se passer que par le cor­tège qui l'entourait, on n'aurait jamais soupçonné le changement étonnant qui venait de s'opérer. H apparaissait aux Espagnols au milieu des ministres et des officiers qui avaient servi leurs anciens maîtres. De tout ce qui avait existé à la cour des Bourbons, il n'y avait de changé que le roi. Qu'on dise après cela que l'appui des rois est dans leur noblesse 1 La no­blesse au contraire est ce qui rend la royauté odieuse.

Joseph arrivait dans un pays peuplé de moins de douze millions d habitants dont l'armée avait été soigneusement déconsidérée, écartée, reléguée dans des parties éloignées de la monarchie. Ce pays languissait depuis cent cinquante ans sous un gouvernement haï et bien plus encore méprisé. Les finances conduites avec la même ineptie que tout le reste et, de plus, gaspillées, étaient dans le dernier désordre ; et comment les rétablir chez une nation où le travail est déshonoré ? Le peuple avait senti de lui-même, dans les provinces les plus éclairées, qu'il fallait changer de roi et il avait tourné les yeux vers l'archiduc Charles1. Heureuses les Espagnes si elles eussent suivi cette idée î Elles goûteraient maintenant le bonheur que donne toujours une administration sage et honnête et une politique extérieure qui n'a rien de roma­nesque. Qu'il y a loin de son état à celui des sujets de la maison d'Autriche !

Joseph partageait l'erreur de son frère ; il ne méprisait pas assez la canaille hu­maine. II croyait que donner aux Espa­gnols l'égalité et toute la liberté qu'ils pouvaient concevoir, c'était s'en faire des amis. Loin de là, les Espagnols furent pi­qués de ce que les 80.000 hommes qu'on fit pénétrer en Espagne n'étaient pas des troupes d'élite ; ils virent là une marque de mépris. Dès lors, tout fut perdu. Com­ment prendre, en effet, un peuple ignorant, fanatique, sobre au milieu de l'abondance, tirant de ses privations autant de vanité que les autres en tirent de leur jouissance ? L'Espagnol n'est pas cupide, même cette source d'activité lui manque ; il est thé-

1. Moniteur du 22 juin 1808. sauriseur, sans être avare ; il ne veut pas avoir de l'or comme l'avare, mais il ne sait que faire de sa fortune; il passe sa vie, oisif et triste, en songeant à son orgueil, au fond d'un appartement superbe. Sang, mœurs, langage, manière de vivre et de combattre, en Espagne tout est africain. Si l'Espagnol était maliométan il serait un Africain complet. Consumé des mêmes feux, voué à la même retraite, à la même so­briété, au même goût de méditations et de silence ; féroce et généreux à la fois, hospitalier et inexorable ; paresseux et infatigable le jour où il se met en mou­vement, l'Espagnol, brûlé par son soleil et sa superstition, offre tous les phéno­mènes du tempérament bilieux porté à l'extrême. D'ailleurs, comme le peuple hébreu, ne sortant jamais de chez lui, et restant étranger par préjugé national aux nations qui l'entourent. Toutes les courses de l'Espagnol se bornaient à l'Amérique où il trouvait un despotisme plus avilissant encore que celui de la péninsule. L'Espa­gnol ne paraît pas en Europe ; jamais de déserteur, d'artiste, de négociant espa­gnols. Il est peu connu et, de son côté, il ne cherche pas à connaître. L'Espagnol n'a qu'une qualité : il sait admirer.

A Bayonne, on fut généralement frappé du défaut de connaissances que les per- sonnes attachées à la cour d'Espagne montrèrent sur l'état de la France ; hommes et choses, ils ignoraient tout. Ils avaient, pour les généraux les plus célèbres de l'armée française, cette curiosité de sauvages.

L'Espagnol comme le Turc, auquel il ressemble si fort par la religion, ne sort pas de son pays pour aller porter la guerre chez les autres, mais aussi dès que l'on met le pied chez lui, on a tout le monde pour ennemi. La nation ne pense pas, comme en Allemagne, que c'est l'affaire des troupes de la défendre.

On a tant d'orgueil national, on est si patriote en Espagne que même les prêtres le sont. Aujourd'hui, la moitié des généraux qui se battent en Amérique pour la liberté, se sont élevés de la classe des curés. C'est une ressemblance de plus avec les Turcs.

La physionomie du clergé est peut-être le trait qui sépare le plus l'Espagne du reste de l'Europe.

Le clergé réside en Espagne ; de plus, c'est le seul grand propriétaire qui vive au milieu des peuples. Le reste habite Madrid ou les capitales de province ; de là, l'an­cien proverbe pour marquer une chose impossible : faire des cMieaux en Espagne. Ce séjour perpétuel des prêtres au milieu des peuples, cette restitution habituelle faite aux lieux mêmes des fruits qu'on a tirés, doivent donner une influence à laquelle les absents, les nobles ne peuvent avoir part. Si l'Espagnol écoute son prêtre comme son supérieur en lumières, il l'aime comme un égal en amour de la patrie. Les prêtres abhorrent les principes libéraux ; on ne peut guère prévoir com­ment l'Espagne sortira de là. C'est un cercle vicieux ; peut-être est-elle destinée k donner aux générations futures l'utile et nécessaire spectacle d'une monarchie com­plète K

L'Espagne était en feu depuis six mois, que Napoléon croyait encore que les bien­faits du gouvernement représentatif al­laient lui gagner tous les cœurs. Il savait que, de tous les peuples de l'Europe, c'était celui qui avait porté le plus loin l'admi­ration pour ses hauts faits. L'Italien et "Espagnol, n'ayant rien de frivole dans le caractère, étant pétris de passion et de méfiance, sont meilleurs juges de la gran­deur dans les chefs des nations.

Si Bonaparte eût fait pendre le prince de la Paix, renvoyé Ferdinand VII en Espagne avec la constitution de Bayonne, une de ses nièces pour femme, une gar-

1. Xe despotisme tempéré par l'aristocratie de3 nobles et celle des pr£tres, c'est-à-dire trois pouvoirs conjuré1» contre le citoyen utile et producteur et le pillant à l'envi. nison de 80.000 hommes et un homme d'es­prit pour ambassadeur, il tirait de l'Espa­gne tous les vaisseaux et tous les soldats qu'elle pouvait fournir. Qui peut assigner le degré d'adoration auquel se serait aban­donné un peuple, chez lequel la louange devient un hymne et l'admiration une extase ?

Il est hors de doute que Napoléon fut séduit par l'exemple de Louis XIV. Une fois provoqué à léna, il voulut faire autant que le grand roi. II changea de roi préci­sément chez la seule nation à laquelle cette mesure ne convint pas. Les menaces, sans cesse renouvelées, de M. de Talley-rand, eurent aussi beaucoup de part à sa résolution.

Au moment où Joseph entrait en Es­pagne et où Napoléon retournait triom­phant à Paris avec ses remords et ses fausses idées, l'Espagne était déjà soulevée. Tandis que le conseil de Gastille ordonnait une levée de 300.000 hommes, un grand nombre de communes se soulevaient d'el­les-mêmes. II n'y eut pas de village qui n'eût sa junte. L'Espagne offrit tout à coup un spectacle semblable à celui de la France, lorsqu'en 1793, elle était couverte de corps délibérants sur les dangers de la patrie. A Séville, à Badajoz, à Oviedo le soulèvement eut lieu à la nouvelle des évé- nements de Madrid, le 2 mai. Toutes les Asturies entrèrent en insurrection en apprenant le changement de dynastie. La populace commença par une suite horri­ble d'attentats contre tous ceux que, dans sa fureur, elle jugeait partisans des Fran­çais ou tièdes dans la cause de la patrie. Les plus grands personnages furent mis à mort ; il en résulta une terreur univer­selle et la nécessité pour tous ceux qui gouvernaient d'exécuter franchement la volonté du peuple. Par la terreur, l'Es­pagne eut des armées.

Dès qu'une armée était battue, elle pendait son général. Les Espagnols étaient un peuple religieux et brave, mais non pas militaire. Ils avaient au contraire des habi­tudes de détester ou de mépriser tout ce qui tenait aux troupes de ligne. G'est un contraste parfait avec l'Allemagne. Ils considérèrent la guerre comme une croi­sade religieuse contre les Français. Un ruban rouge avec cette inscription : Vincer o morir pro palria et pro Ferdi-nando 'VII, était la seule distinction mili­taire de la plupart des soldats.

La première bataille entre ces fanati­ques et les Français laissa vingt-sept mille cadavres dans les champs de Rio Seco. Des femmes se précipitaient avec d'hor­ribles hurlements &ur nos blessés, et elles se les disputaient pour les faire mourir dans les tourments les plus cruels ; elles leur plantaient des couteaux et des ciseaux dans les yeux et se repaissaient, avec une joie féroce, de la vue de leur sang et de leurs convulsions1.

Napoléon reçut à Bordeaux la nouvelle de la bataille de Baylen, où Gastanos et Reding firent mettre bas les armes au général Dupont. C'était son premier re­vers ; il en fut au désespoir. Ni la Russie, ni Waterloo n'ont jamais rien produit d'ap­prochant sur cette âme hautaine. « Voler des vases sacrés, s'écria-t-il dans sa fureur, cela se conçoit d'une armée mal disciplinée, mais signer qu'on a volé !» Et un instant après ; « Je connais mes Français : il fallait leur crier : « Sauve qui peut ! » Au bout de trois semaines, ils me seraient tous reve­nus. » Il interrogeait les assistants : « Mais n'y a-t-il pas une loi dans un code pour faire fusiller tous ces infâmes généraux ? »

J

1. Mim. de Rocea, p. 100 CHAPITRE XLII

àpoléon revint à Paris, mais il fallut bientôt repartir pour l'Es­pagne. Nous laisserons, comme à l'ordinaire, l'histoire générale de la guerre qui exige de longs détails. Il passa plu­sieurs revues aux portes de Madrid. Comme à son ordinaire, il se trouva au milieu d'un peuple nombreux et, même une fois, au milieu d'une forte colonne de prisonniers espagnols. Ces fanatiques, vaincus, déguenillés et brûlés du soleil avaient des figures horribles.

M. de Saint-Simon, grand d'Espagne, ancien membre de l'Assemblée Consti­tuante, avait combattu dans Madrid contre les Français. Napoléon avait une politique arrêtée à l'égard des Français qui portent les armes contre la patrie. M. de Saint Simon fut arrêté et condamné à mort par une commission militaire. L'empereur ne pouvait avoir aucun senti­ment de haine envers un homme qu'il ne connaissait point et qui n'était pas au nombre des personnages dangereux. La politique seule avait marqué la victime. M. de Saint-Simon avait une fille qui adoucissait son exil et les peines de sa vieillesse par les soins les plus tendres. Les dangers de son père l'amenèrent aux pieds de Napoléon. Tout se disposait pour le supplice ; le dévouement de cette pieuse fille l'emporta contre un parti pris qui semblait irrévocable, car il était appuyé non sur les passions, mais sur la raison et sur le souvenir de Saint-Jean-d'Acre.

Ce bel acte de clémence fut facilité par le major général et les généraux Sebastiani et Laubardière. Toute l'armée trouvait la guerre d'Espagne injuste ; à cette époque elle n'était pas encore irritée par de nombreux actes de traîtrise1. A la retraite d'Oporto, en 1809, un hôpital français très nombreux fut massacré avec des circonstances horribles. A Goïmbre, plusieurs milliers de malades et de blessés finirent de même d'une manière trop atroce pour être rapportée. Ailleurs, on noyait de sang-froid dans le Minho sept cents prisonniers français. II y a des cen­taines d'anecdotes de ce genre et qui compromettent des gens qu'on a encore

1. « Notre maxime était que tromper avec adresse, sans déguiser entièrement la vérité, nn homme aussi (aux que Napoléon, était une action digne d'éloges bien loin d'être blfimable. » Escolquiz, p. 124. la bonté d'admirer. A mesure que ces atrocités irritaient l'armée française, elle devint cruelle, mais jamais dans la forme. On fusillait ou on faisait pendre ce qu'on appelait des rebelles.

Au milieu de sa campagne d'Espagne, Napoléon apprit que l'Autriche, qui ar­mait depuis longtemps, était sur le point d'attaquer. Il fallait confier à des lieu­tenants l'Espagne ou la France et l'Italie. Il ne put pas hésiter ; ce fut une faute forcée, mais, de ce moment, l'Espagne fut perdue. Tout languit à l'armée, qui n'était plus la Grande Armée, qui n'était plus sanctifiée par la présence immédiate du despote. De ce moment, on eut beau faire de grandes actions, il n'y eut plus ni avancement, ni récompense pour 1 armée d'Espagne.

Pour achever de rendre la position insoutenable, la division très marquée entre Joseph et Napoléon s'aigrit de plus en plus. Elle avait d'abord eu deux prin­cipes : le délaissement dans lequel Napoléon laissait Joseph et l'insolence des maré­chaux à son égard ; deuxièmement, les nouveaux projets de Napoléon sur l'Es­pagne.

Joseph prétendait que, puisqu'on l'avait fait roi, il fallait qu'il parût l'être, que le reléguer à la queue de l'armée n'était pas le préparer à paraître à la tête de la nation, que plus elle était fièrc, plus elle devait vouloir que son chef fût honoré. Louis XIV, qui s'entendait en vanité n'eût pas commis cette faut».

Tout l'argent qu'on avait rapporté de Prusse, environ cent millions, ne parais­sait pas devoir suffire à la guerre d'Espagne. Napoléon, accoutumé à nourrir la guerre par la guerre, ne s'accoutumait pas à porter son argent en E&pagnc. Il voulait que Joseph payât la guerre ; l'Espagne y aurait suffi â peine en temps de paix. C'était le dernier degré de l'absurde, au moment où les troupes françaises n'é­taient exactement maîtresses que du terrain qu'elles occupaient militairement et qu'elles épuisaient à fond.

Mais il y avait plus : à peine Napoléon fut-il en Espagne, qu'il se mit à la regarder, et, l'ayant trouvée belle, il en voulut un morceau. Rien de plus contraire aux actes de Bayoïme. Ce génie mobile et ardent, satisfait pour un instant au mo­ment de la création, apercevait sans cesse de nouveaux rapports dans les affaires. L'idée du jour dévorait celle de la veille et, se sentant la force de détruire tous les obstacles, rien n'était immuable pour un esprit devant lequel le terme des possibles s'éloignait, comme l'horizon devant le voyageur. On a cru souvent Napoléon perfide, et il n'était que changeant. Voilà la disposition qui le rendait le prince de l'Europe le moins propre au gouver­nement constitutionnel.

Il avait commencé par céder très sincè­rement l'Espagne à Joseph : certainement, à Bayonne, il ne songeait pas à s'appro­prier une seule de ses provinces. En reve­nant ce Benavente où, malgré tous les obstacles que la neige, l'hiver et les mon­tagnes, peuvent entasser, il avait pour­suivi les Anglais, il s'arrêta â Valladolid où il attendait avec impatience la dépu-tation de la ville de Madrid. Il fit appeler un homme de sa cour qui voyageait avec ces députés. Il brûlait de partir pour la France. Il était nuit, le temps affreux. Il ouvrait la fenêtre à chaque instant pour consulter l'état du ciel et s'assurer de la possibilité de marcher. Se retour­nant vers les gens de sa cour, il entassait les questions comme à son ordinaire, demandant avec vivacité ce que l'on ferait à Madrid, ce que voulaient les Espagnols. On lui disait qu'ils étaient mécontents ; là-dessus il entreprit de prouver qu'ils avaient tort, que le mécon-tentementn'était paspossible ; qu'unpeuple raisonne toujours juste sur ses intérêts, que les Espagnols avaient à gagner îa dîme, l'égalité, les droits féodaux, la diminution de l'hydre du clergé. On lui répondait que, d'abord, l'Espagnol, ne sachant rien de l'état de l'Europe, n'avait pas d'yeux pour voir ces avantages ; mais qu'en revan­che, il avait la fierté de ne vouloir avoir d'obligation à personne ; qu'enfin ce peu­ple était comme la femme de Sganarelle, qui voulait être battue. Il rit et continua avec véhémence en se promenant à grands pas : « Je ne connaissais pas l'Espagne ; c'est un plus beau pays que je ne le pensais. J'ai fait là un beau présent à mon frère ; mais vous verrez, les Espagnols feront des sottises et il me reviendra ; je le parta­gerai en cinq grandes vice-royautés, s II était frappé de la tendance de l'Espagne vers l'alliance avec l'Angleterre. Il ne comptait pas plus sur les rois d'Espagne Napoléons que sur les rois d'Espagne Bourbons. Il sentait que les uns, comme les autres, profiteraient de la première occasion pour se rendre indépendants comme l'ont tenté les rois de Hollande et de Naples.

Il quitta Valladolid le lendemain de cette singulière indiscrétion, et franchit, en quelques heures de galop, les trente lieues qui séparent cette ville de Burgos. Il fut à Paris quatre jours après. La rapidité de ces courses, cette aptitude à braver toutes les fatigues entraient dans la magie de son existence ; jusqu'au simple postillon, tout le monde sentait que r'était un homme supérieur à l'homme1.

1. le résumé plein de faits n'aurait qu'une page (226 et suivante [de Pradtl), mais il refroidirait; le réserver pour ailleurs. Le caractère de Kapoléou me tait une excellente transition d'idée? et non de mot". 10 juillet 1818. CHAPITRE XLI1I

Arrêtons-nous un instant pour péné­trer dans l'intérieur de ce palais des Tuileries d'où partaient les destinées de l'Europe.

La guerre d'Espagne marque à la fois l'époque de la décadence de la puissance de Napoléon et l'époque de la décadence de son génie. La prospérité avait graduel­lement changé et vicié son caractère. Il avait le tort de trop s'étonner de ses succès, et de ne pas assez mépriser les rois, ses confrères. Il buvait à longs traits le poison de la flatterie. Il crut que rien ne lui était personnellement impossible ; il ne put plus supporter la contradiction et bientôt la moindre observation lui parut une inso­lence et. de plus, une bêtise. Par suite de ses mauvais choix, il était accoutumé à ne voir réussir que les choses qu'il faisait lui-même. Bientôt ses ministres ne durent plus paraître faire autre chose que rédi­ger servilement ses idées. Les hommes d'un vrai talent s'éloignèrent ou feignirent de ne plus penser, et, en secret, se moquaient de lui1. Il est impossible que, dans ce siècle, les vrais talents ne se trouvent pas réunis à des idées un peu libérales : Napo­léon lui-même en est un exemple, et ce crime passe pour le plus grand de tous.

1. Le comte Béai, par exemple. CHAPITRE XLIV

l'administration

'empereur avait douze ministres1 et plus de quarante conseillers d'Etat généraux qui lui faisaient des rapports sur des affaires qu'il leur renvoyait. Les ministres et direc­teurs d'administration donnaient des or­dres aux cent vingt préfets. Chaque ministre lui présentait quatre ou cinq fois par semaine soixante ou quatre-vingts projets de décrets ; chaque projet était développé dans un rapport que le mi­nistre lisait à l'empereur. Pour les affaires peu importantes, l'empereur donnait son approbation en marge du rapport.

Tous les décrets signés étaient laissés par les ministres au duc de Bassano qui gardait les originaux et envoyait aux ministres des copies conformes signées de lui.

ï. En 1810, MM. les duos de Massa, de Cadore, de Feltre, de Gaête, d'Otrante, Hontallvet, Mollien, Cessao, Deorès, Bigot-Préameneux et le due de Bassano. Plus tard 'e nii nistre du commerce, Susây. Quand l'empereur était à l'armée ou en voyage, les ministres, qui ne le suivaient pas, envoyaient leurs portefeuilles au duc de Bassano qui présentait les décrets à Sa Majesté, et lui faisait lecture des rap­ports. On voit l'origine du crédit de ce duo, qui d'abord n'était que simple secré­taire, qui peu à peu se mit à la (Jueue des ministres dans l'almanach impérial, et qui n'eut jamais de département.

Le crédit tout puissant du duc de Bas­sano était sur les ministres et préfets auxquels il faisait peur. Personne n'avait de crédit sur Napoléon pour les affaires qu'il pouvait comprendre. Ainsi tous les décrets d'organisation, tout ce qui était du domaine de la raison pure, si je puis m'exprimer ainsi, annonçaient un génie supérieur. Quand il y avait des données nécessaires à savoir, si le ministre du dépar­tement que cela regardait était d'accord avec le ministre secrétaire d'Etat, on le trompait dans le premier exposé de l'affaire, et par orgueil et par paresse, il ne revenait jamais.

Quant aux décrets de personnel, Napo­léon avait adopté des règles générales fondées sur un extrême mépris pour les hommes. Il semblait se dire : « Pour les gens que je ne connais pas moi-même, je serai moins trompé par leur uniforme qui, à mes yeux, les range dans une certaine classe, que par les ministres. » On lui voyait faire tous les jours les choix les plus ridicules. Voulant accoutumer au respect un peuple spirituel et moqueur, il avait supprimé la conversation. Il ne pouvait plus connaître les hommes qu'il employait que par des succès marquants, ou les rapports des ministres. En quit­tant la Hollande, lors du voyage qu'il y fit, il dit avec une naïveté bien plaisante: « Nous sommes bien mal en préfets dans ce pays-ci. » CHAPITRE XLV

Treize ans et demi de succès firent d'Alexandre le Grand une espèce de fou. Un bonheur exactement de la même durée produisit la même folie chez Napoléon. La seule différence, c'est que le héros macédonien eut le bonheur de mourir. Quelle gloire n'eût pas laissée Napoléon comme conquérant, s'il eût rencontré un boulet, le soir de la bataille de la Moskowa !

L'Angleterre et ses écrits pouvaient empêcher la folie du héros moderne. Il eut le malheur d'être trop bien obéi dans sa fureur contre la presse anglaise. Au­jourd'hui c'est cette ennemie si abhorrée qui fait sa seule consolation.

En 1808, par les changements qu'un orgueil non contrarié depuis huit ans et la couronnomanie avaient produite dans le génie de Napoléon, il arriva que, de ses douze ministres, huit au moins étaient des gens médiocres qui n'avaient d'autre mérite que de se tuer de travail.

Le duc de Bassano qui jouissait de la plus grande influence dans les affaires autres que militaires, homme aimable et doux dans un salon, était, dans le ca­binet, de la plus incurable médiocrité. Non seulement il n'avait pas de grandes visées, mais il ne les comprenait pas. Tout se rapetissait en passant par cette tête. Il avait tout juste les talents d'un journaliste, métier par lequel il avait débuté à Paris. Il est vrai que sa place l'obligeait à être nuit et jour avec le maître. Un homme à caractère eût été offensé des accès d'humeur et des impa­tiences de l'empereur et, quelque cour­tisan qu'il eût été, sa physionomie eût gêné le monarque.

Le duc de Bassano choisit tous les préfets de France et ne leur demanda d'autre talent que de plumer la poule sans la faire crier. Les malheureux, pleins de vanité, se tuant de travail, et mangeant tous leurs appointements dans une repré­sentation folle, tremblaient chaque matin, en ouvrant le Moniteur, d'y trouver leur destitution. Un de leurs principaux moyens de plaire, était d'anéantir jusqu'à la der­nière étincelle d'esprit public qui s'ap­pelait alors comme aujourd'hui, du jaco­binisme. CHAPITRE XLVI

SUITE DE L'ADMINISTRATION

TTne petite commune de campagne

I voulut, en 1811, employer pour ^-J 60 francs de mauvais pavés rejetés par l'ingénieur chargé de la grande route.

II fallut quatorze décisions du préfet, du sous-préfet, de l'ingénieur et du mi­nistre. Après des peines incroyables et une extrême activité, l'autorisation néces­saire arriva enfin, onze mois après la demande, et les mauvais pavés se trou­vèrent avoir été employés par les ouvriers pour remplir quelque trou de la route. Un commis, nécessairement ignorant, entre­tenu à grands frais dans un coin d'un ministère, décidait, à Paris et à deux cents lieues de la commune, une affaire que trois délégués du village auraient arrangée au mieux et en deux heures. On ne pouvait ignorer un fait si palpable et qui se produisait cinq cents fois par jour.

Mais la première affaire était d'abaisser le citoyen, et surtout de l'empêcher de délibérer, habitude abominable que les Français avaient contractée dans les temps du jacobinïbme l. Sans ces précau­tions jalouses, aurait pu reparaître cet autre monstre abhorré par tous les gou­vernements successifs qui ont exploité la France, et dont j'ai déjà parlé, je veux dire l'espril public.

On voit d'où venait l'énorme travail qui tuait les ministres de l'empereur. Paris voulait se charger de digérer pour la France. Il fallait faire faire toutes les affaires de France par des gens qui, eus­sent-ils été des aigles, les ignoraient nécessairement 2.

Or l'existence du commis tend néces­sairement à l'hébéter. Sa première affaire lorsqu'il débute dans un bureau est d'a­voir une belle main et de savoir employer la sandaraque. Tout le reste de sa carrière tend à lui faire employer continuellement la forme pour le fond. S'il réussit à accro­cher un certain air important, rien ne lui manque. Tous ses intérêts le portent à favoriser l'homme qui parle sans avoir vu. Témoin et victime des plus misérables intrigues, le commis réunit les vices des

1. *J1 décembre 1817. te goiuernemeni actuel e&t aus«l tyran qu'il peut.

2. Quelques étrangers seront peut-Otre bien aiae de se rappeler la manière dont une loi ou décret recevait son exécution. (Vingt lignes d'explication du mécanisme de l'adminiatration.) cours à toutes les mauvaises habitudes de la misère dans laquelle il végète les deux tiers dé sa vie. Voilà les gens à qui l'em­pereur jeta la France ; mais il pouvait les mépriser. L'empereur voulait faire administrer la France par des commis à 1.200 francs d'appointements. Le com­mis faisait le projet, et l'orgueil du ministre le faisait passer.

Une chose qui peint l'époque, ce sont les comptes du marchand de papier de chaque ministère ; cela va à l'incroyable. Ce qui l'est autant pour le moins, c'est la quantité de travail inutile et néces­sairement mauvais, que faisaient ces malheureux ministres et ces pauvres préfets. Par exemple, une des grandes affaires de ceux-ci était d'écrire, de leur propre main, tous les rapports, même les différentes copies du même rapport, pour les divers ministères ; et, plus ils travail­laient ainsi, plus le département dépéris­sait. Le département qui allait le mieux en France, était celui de Mayence qui avait pour préfet Jean Debry, qui se mo­quait ouvertement de la bureaucratie mi­nistérielle. CHAPITRE XLVII

uel était donc le mérite de cette ad­ministration impériale si regrettée en France, et par la Belgique, le Piémont, les Etats de Rome et de Flo­rence ?

C'étaient des règles générales et des décrète organiques dictés par la plus saine raison. C'était l'entière extirpation de tous les abus accumulés dans l'adminis­tration de chaque pays par deux ou trois siècles d'aristocratie et de pouvoir astu­cieux. Les règles générales de l'adminis­tration française ne protégeaient que deux choses : le travail et la propriété. Cela a suffi pour faire adorer ce régime. D'ail­leurs, la décision ministérielle qui arrivait de Paris après six mois, si elle était sou­vent ridicule par l'ignorance des don­nées, était toujours impartiale. Et il y a tel pays que je ne nommerai pas, où le moindre juge de paix ne peut pas envoyer une citation sans commettre une criante injustice au profit du riche contre le pauvre1. Ce régime n'a été interrompu

1. Consultations de M. Dalpozzo, Italie, 1817. que pendant l'apparition du gouvernement fronçais. Tout homme qui voulait tra­vailler était sûr de faire fortune. Il se pré­sentait en foule des acheteurs pour tous les objets. La justice et le travail, mis en hon­neur, faisaient pardonner la conscription et les droits réunis.

Le Conseil d'Etat de l'empereur sentait bien que le seul système raisonnable était que chaque département payât son préfet, son clergé, ses juges, ses routes départe­mentales et communales et qu'on n'en­voyât à Paris que ce qu'il fallait pour le souverain, les armées, les ministres, et enfin les dépenses généralesx.

Ce système si simple était la bête noire des ministres. L'empereur n'aurait plus pu voler les communes et c'est là, en France le grand plaisir des souverains a. Lorsque la nation ne sera plus dupe des phrases3, on y viendra, et même le roi ne choisira les

1. Serviles ajoutés au Conseil d'Etat : Chauvelin, Fré-ville de Néville.

2. On s'étonnait de voir le duo de Choiseul tenir ainsi longtemps contre M"" Dubarry. Au moment ou il ^arabi­sait le plus chanceler, Use procurait un travail avec Louis XV, et il lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faits dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer dans le trésor royal, le roi entendait ce que cela voulait dire et lui répondait : « Parlez à Bertin, donnez-lui trois millions en tels effets, je vous fais présent du reste. » Xe roi n'était pas sûr que le successeur lui offrît les mêmes facilités.

3. O'est-à dire lorsqu'elle aura la liberté de la presse préfets et les maires des grandes villes que parmi un certain nombre de candidats nommés par ces grandes villes1, et les pe­tites nommeront directement leurs maires et pour un an. Jusque-là, point de véri­table liberté, et point de véritable école pour les membres du Parlement. Tout ce qu'il y a eu de bon dans nos assemblées législatives avait été administrateur de département nommé par le peuple. Au lieu de l'aire digérer les affaires par leb commis, on les fera digérer par de riches citoyens, payés en vanité, comme les administrateurs des hôpitaux. Mais tout cela contrarie l'administration phrasière et les fortunes de bureau, en un mot : la fatale influence de l'égoïste Paris s.

^S>

I. Par !ess gens payant cent francs d'impôt.

3. Tous les petits gens de lettres qui avîliwent la litte; rature et servent au parti vainquour à injurier le parti vaincu et à exalter sa propre imolenee, vivent par un bu­reau. Voir les biographies Michaud {Villemam, Auger, Roger). CHAPITRE XLVTIÏ

DES MINISTRES

e grand malheur de Napoléon est d'avoir eu sur le trône trois des faiblesses de Louis XIV. Il aima jusqu'à l'enfantillage la pompe de la cour ; il prit des sots pour ministres et, s'il ne croyait pas les former, comme Louis XIV disait de Chamillard, il crut du moins que quelle que fût l'ineptie des rapports qu'ils lui faisaient, il saurait démêler le vrai jour de l'affaire. Enfin Louis XIV craignit les talents ; Napoléon ne les aimait pas. 11 partait de ce prin­cipe qu'il n'y aurait jamais en France de faction forte que les Jacobins.

On le. voit renvoyer Lucien et Carnot, hommes supérieurs qui avaient précisé­ment les parties qui lui manquaient. On le voit aimer ou souffrir Duroc, le prince de Neuchâtel, le duc de Massa, le duc de Feltre, le duc de Bassano, le duc d'Abran-tès, Marmont, le comte de Montesquiou, le comte de Gessac, etc., etc., tous gens parfaitement honnêtes et fort estimables sur tous les vivants, mais qu'un public malin s'est toujours obstiné à trouver un peu ineptes.

Quand l'air empesté de la cour eut tout à fait corrompu Napoléon et exalté son amour-propre jusqu'à un état maladif, il renvoya Talleyrand et Fouché et les rem=-plaça par les plus bornés de ses flatteurs [Savary et Bassano).

L'empereur en arriva au point de pou­voir démêler l'affaire la plus compliquée en vingt minutes. On le voyait faire des efforts d'attention incroyables, et impos­sibles à tout autre homme,spour tâcher de comprendre un rapport prolixe et sans ordre, en un mot fait par un sot qui lui-même ne savait pas 1 affaire.

Il disait du comte de C[essac], l'un de ses ministres : « C'est une vieille femme », et il le gardait. « Je ne suis pas un Louis XV moi, disait-il à ses ministres assemblés en conseil au retour d'un de ses voyages, je ne change pas de ministres tous les six mois. » Il partit de là pour leur dire à tous les défauts que le public leur reprochait. Il croyait tout savoir sur tout et n'avoir plus besoin que de secrétaires rédacteurs de ses pensées. Gela peut être juste dans le chef d'une République, où la chose pu­blique profite de l'intelligence du moindre citoyen, mais dans le chef d'un despotisme qui ne souffre l'existence d'aucun corps, d'aucune règle !

Les plus grands succès du duc de Bas-sano lui arrivaient pour avoir deviné sur une affaire la pensée de l'empereur que celui-ci ne lui avait pas encore communi­quée. Tel n'était pas le rôle de Sully auprès de Henri IV, tel ne serait pas le rôle d'un simple honnête homme au­près d'un souverain et surtout d'un souve­rain dont l'effrayante activité voulait déci­der par décret même d'une dépense de cinquante francs. CHAPITRE XLIX

SUITE DES MINISTRES

epuis deux siècles, un ministre, en France, est un homme qui signe quatre cents dépêches par jour, et qui donne à dîner ; c'est une existence absurde.

Sous Napoléon, ces pauvres gens se tuaient de travail, mais d'un travail sans pensée, mais d'un travail nécessairement absurde. Pour être bien reçu de l'empereur, il fallait toujours répondre au problème qu'il agitait au moment où l'on entrait. Par exemple, à combien monte le mobilier de tous mes hôpitaux militaires ? Le mi­nistre qui ne répondait pas franchement et en homme qui ne se serait occupé que de cette idée toute la journée, était vili­pendé, eût-il eu d'ailleurs les lumières du duc d'Otrante.

Quand Napoléon apprit que Crétet, le meilleur ministre de l'intérieur qu'il ait eu, allait succomber à une maladie mortelle, il dit : « Rien de plus juste ; un homme que je fais ministre, ne doit plus pouvoir pisser au bout de quatre ans. C'est un honneur et une fortune éternelle pour sa famille. »

Ces pauvres ministres étaient réellement hébétés par ce régime. L'estimable comte Dejean fut obligé de lui demander grâce un jour. Il calculait les dépenses de la guerre sous la dictée de l'empereur et était tellement ivre de chiffres et de calculs qu'il fut obligé de s'interrompre et de lui dire qu'il ne comprenait plus.

Un autre ministre tomba de sommeil appuyé sur son papier pendant que l'em­pereur lui parlait, et ne se réveilla qu'au bout d'un quart d'heure toujours parlant à Sa Majesté et lui répondant ; et c'était une des meilleures têtes.

La faveur des ministres avait des phases d'un mois ou six semaines. Quand un de ces pauvres gens voyait qu'il ne plaisait plus au maître, il redoublait de travail, devenait jaune et redoublait de complai­sance envers le duc de Bassano. Tout à coup et à l'improviste, leur faveur reve­nait ; leurs femmes étaient invitées au cercle et ils étaient ivres de joie. Cette vie tuait, mais n'admettait pas l'ennui. Les mois passaient comme des journées.

Quand l'empereur était content d'eux, il leur envoyait une dotation de dix mille livres de rente. Un jour, s'étant aperçu de quelque lourde sottise que lui avait fait faire le duc de Massa, il le renversa avec sa robe rouge sur un canapé et lui donna quelques coups de poing ; honteux de cette vivacité, il lui envoya soixante mille francs le lendemain. J'ai vu un de ses géné­raux les plus braves (le comte Gurial), soutenir qu'un soufflet de l'empereur ne déshonorait pas, que ce n'était qu'une simple marque de mécontentement du chef de la France. Cela est vrai, mais il faut être bien libre de préjugés. Une autre­fois, l'empereur donna des coups de pin­cettes au prinee de Neuchâtel.

Le duc d'Otrante, le seul homme d'un esprit vraiment supérieur qui fût parmi les ministres, s'était exempté de l'énorme travail de plume par lequel les autres mi­nistres cherchaient la faveur du maître. Bénévent n'a été que primus inter pares, et ses pares, les ministres des autres cours n'étaient que des imbéciles. Il n'a eu à agir sur rien de difficile. Le duc d'Otrante a su sauver un gouvernement environné d'ennemis, et en exerçant la tyrannie la plus soupçonneuse laissa beaucoup des apparences de la liberté et n'a pas gêné du tout l'immense majorité des Français. Les ducs de Massa et de Feltre étaient inca­pables même de ce travail mécanique. L'empereur, ennuyé des inepties du duc de Feltre, faisait examiner son travail par le comte de Lobau. Les ministres de la marine et de l'intérieur, comte Decrès et Montalivet, étaient des gens d'esprit qui ne faisaient que des sottises : n'avoir pas lancé deux cents frégates, armées en cor­saires, sur le commerce anglais, n'avoir pas formé assez vite des matelots sur le Zuidersee et mille autres inepties. Pour le second, les gardes d'honneur qui ne devaient enlever que cinq ou six cents bavards qui parlaient mal du gouverne­ment dans les cafés et qui désolèrent, de la manière la plus injuste et la plus odieuse, des milliers de familles. Mais le comte Montalivet voulait être duc. Et cependant c'était un homme supérieur !

En 1810, la voix publique désignait à l'empereur MM. Talleyrand, Fouché, Mer­lin pour la justice, Soult pour major-général, Carnot ou le maréchal Davoust pour la guerre, Daru pour les dépenses et marchés de la guerre, Chaptal pour l'intérieur, Mollien et Gaudin pour les finances, Real pour la secrétairerie de l'Etat, Bérenger, Français, Montalivet, Thibaudeau pour les directions ; Le Voyer d'Argenson, Lezay-Marnezia, le comte de Lobau, MM. Lafayette, Say, Merlin de Thionville pour le Conseil d'Etat. On voit qu'il a suivi cette indication en partie. Cependant il y avait dans son ministère quatre ou cinq hommes d'une telle infé­riorité, que les souffrir là marque bien sa haine pour les talents. C'eût été bien pis dans quelques années. Les gens qui avaient acquis dans la Révolution la véritable expérience des affaires allaient se dégoûter ou s'éteindre, et les jeunes gens qui les auraient remplacés, ne cherchaient qu'à faire assaut de servilité. Etre bien reçu de M. le duc de Bassano était le suprême bonheur. Voulait-on se perdre à jamais dans la cour de ce duc, il fallait montrer de la pensée. Ses favoris étaient des gens accusés de ne pas savoir lire. CHAPITRE L

/comment donc la France marchait-1 elle avec des ministres qui suivaient \-À une route si absurde? La France marchait par l'extrême émulation que Napoléon avait inspirée à tous les rangs de la société. La gloire était la vraie légis­lation des Français. Partout où il se mon­trait, et il parcourait sans cesse son vaste empire, si le vrai mérite pouvait percer le rempart de ses ministres et de ses cham­bellans, il était sûr d'une immense récom­pense. Le moindre garçon pharmacien travaillant dans l'arrière-boutique de son maître, était agité de l'idée que s'il fai­sait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte.

Les règlements de la Légion d'Honneur étaient la seule religion des Français ; ils étaient respectés également par le souve­rain comme par les sujets. Jamais, depuis les couronnes de chêne des anciens Romains, une récompense publique n'avait été distribuée avec autant de sagacité et n'avait compté parmi ses membres une aussi grande proportion de gens de mé- rite. Tous les hommes qui s'étaient ren­dus utiles à la patrie avaient la croix. Dans les commencements, elle avait été un peu prodiguée, mais, par la suite, à peine cet ordre comptait-il parmi ses membres un dixième de gens sans mérite x.


1. C'est le contraire aujourd'hui. Si l'on veut avoir la liste de ce qu'il y a de plus innocent, de plu3 sot et de plus plat en Pranoe, il fout prendre celle des gens qui ont eu I» Légion d'Honneur depuis trois ans. CHAPITRE LI

DU CONSEIL D'ÉTA-T

La. plupart des décrets organiques autres que de personnel, étaient renvoyés au Conseil d'Etat. Aucun souverain ne pourra de longtemps en avoir de pareil. Napoléon avait hérité de tous les gens à talent formés par la Révo­lution. Il n'y avait d'exception que pour un très petit nombre qui avait trop mar­qué dans une partie. Par mépris pour les hommes, indifférence pour les choix et laipser-aller aux circonstances, il avait enterré dans le Sénat plusieurs hommes dont la probité ou les talents eussent été plus utiles au Conseil d'Etat. Tels étaient le général Canclaux, MM. Boissy d'An-gtas, le comte de Lapparcnt, Rœderer, ôarnier, Chaptal, François de Neueha-teau, Sémonville. Le comte Sieyès, Vol-ney, Languinais avaient trop marqué par des opinions libérales et dangereuses. Vol-ney, le jour du Concordat, lui avait prédit tous les chagrins que lui donnerait le pape. A ces hommes près, le Conseil d'Etat était ce qu'il y avait de mieux dans les circonstances.

II était divisé en cinq sections :

les sections : de Législation, de l'Intérieur, des Finances, de la Guerre, de la Marine.

Le ministre de la guerre présentait-il un décret, l'organisation des Invalides par exemple, l'empereur le renvoyait à la section de la guerre qui ne demandait pas mieux que de trouver des torts au ministre.

Les décrets renvoyés étaient discutés dans la section qu'ils concernaient par six conseillers d'Etat et quatre maîtres des requêtes. Il y avait sept à huit audi­teurs. La section faisait un projet qu'on imprimait à mi-marge avec celui du mi­nistre ; on distribuait la feuille imprimée aux quatre conseillers d'Etat, et les deux projets étaient discutés à une séance pré-bidée par l'empereur ou par l'archicnan-celier Gambacérès. Très souvent on ren­voyait de nouveau le décret à la section et il y avait quatre ou cinq rédactions dif­férentes imprimées et distribuées avant que l'empereur ne se déterminât à signer.

Voilà une invention excellente que l’empereur a portée dans le despotisme. Voilà un digne pouvoir qu’un ministre qui sait son affaire ne manque pas d’ac­quérir par un souverain faible ou, du moins, qui ne sait l’affaire qu’à demi.

Les séances du Conseil d’Etat étaient brillantes pour l’empereur. Il est impos­sible d’avoir plus d’esprit. Dans les affaires les plus étrangères à son métier de général, dans les discussions sur le Code civil par exemple, il étonnait toujours. C’était une sagacité merveilleuse, infinie, étincelant d’esprit, saisissant, créant dans toutes questions des rapports inaperçus ou nou­veaux ; abondant en images vives, pitto­resques, en expressions animées, et pour ainsi dire, dardées, plus pénétrantes dans l’incorrection même de son langage, tou­jours un peu imprégné d’étrangeté, car il ne parlait correctement ni le français, ni l’italien.

Ce qu’il y avait de charmant, c’était sa franchise, sa bonhomie. Il disait un jour qu’on discutait une affaire qu’il avait avec le pape : « Cela vous est bien aisé à dire à vous ; mais si le pape me di­sait : « Gette nuit l’ange Gabriel m’est apparu et m’a dit telle chose », je suis obligé de la croire. »

Il y avait au Conseil d’Etat des têtes du Midi qui s’animaient, allaient fort loin, et souvent ne se payaient pas de mauvaises raisons : le comte Bérenger par exemple. L'empereur n'en gardait aucune rancune ; au contraire souvent il les animait à parler : « Hé bien, baron Louis, qu'avez-vous à dire là-dessus ? » Son bon sens corrigeait à tous moments les vieilles absurdités admises par pres­cription dans les peines. Il était excellent, critiquant la jurisprudence contre le vieux comte Treillard. Plusieurs des plus sages dispositions du Code civil viennent de Napoléon, particulièrement dans le titre du mariage K Les séances du Conseil étaient une partie de plaisir.

Cambacérès le présidait sous lui et en son absence. Il y montrait un talent supé­rieur, une raison profonde. II résumait fort bien. Il calmait les amours-propres et rappelant chaque tort, opinant à la sa­gesse, savait tirer de lui des lumières qu'il pourrait donner à la question. [C'est au Conseil d'Etat] qu'on doit l'admirable administration de la France, cette admi­nistration que malgré les habitudes rom­pues, la Belgique, l'Italie et les provinces du Rhin regrettent encore.

L'empereur ne voulait ni encourager parmi les citoyens la dangereuse vertu des

1. Voir les discussion* par Locré, auoiqae Locré soit bien plat. républiques, ni faire de grandes écoles, comme l'école Polytechnique, pour les juges et les talents de l'administration. Voyez s'il était loin de là ; il n'alla ja­mais voir l'école Polytechnique, grand établissement militaire et dont le succès, passant les espérances des philosophes qui la fondèrent, avait déjà rempli l'armée d'excellents chefs de bataillon et capitaines. Avec ces deux conditions altérantes, l'Administration française fut ce qu'on pourra jamais faire de mieux. Tout y fut ferme, raisonnable, exempt de niaiserie. Il y avait, dit-on, trop d'écritures et de bureaucratie. Les gens qui font cette ob­jection, oublient que l'empereur ne vou­lait pas, absolument pas, de l'incommode reste des républiques. Le despote disait aux sujets : « Croisez-vous les bras ; mes préfets se chargent de tout faire pour vous. Pour prix d'aussi doux repos, ' je ne vous demande que des enfants et de l'ar­gent. » La plupart des généraux s'étant enrichis en volant, il fallait à force d'ins­pections et de contre-inspections, rendre les friponneries impossibles. Jamais des­pote n'aura d'administrateurs comme le comte François de Nantes pour les Droits Réunis, rapportant 180 millions, et comme le comte Montalivet pour les Ponts et Chaussées qui en coûtaient 30 ou 40. Le comte Duchâtel, l'impitoyable directeur de l'administration des Domaines, quoique devant sa place à sa femme, était excellent. Le comte Lavalette, directeur des Postes, pouvait compromettre la moitié de la France, ainsi que le duc d'Otrante ; dans ce genre, il n'a fait que l'indispensable. C'est une grande louange ; cela tient à l'hon­nêteté du caractère. Le comte Daru, le plus probe des hommes, avait un talent supérieur pour faire vivre une armée. Le comte de Sussy était un bon directeur des Douanes, L'empereur était ennemi mortel du commerce qui faisait des gens indépendants, et le comte Sussy était mille fois trop courtisan pour défendre le commerce contre la haine du maître. Merlin, à la Cour de cassation, Pclet de la Lozère, à la police, étaient excellente. La presse était dans les mains de l'empereur un instrument pour avilir ou dégrader tout homme qui avait encouru son dé­plaisir. Mais, quoique violent et sans frein dans ses emportements, il n'était ni cruel ni vindicatif. Il offensait beaucoup plus qu'il ne punissait, a dit un des hommes qui ont le plus ressenti le poids de sa colère. Le comte Real était un homme peut-être supérieur à tous les autres, un de ces hommes qui devraient faire la société du despote. Tout ce qu'il y avait de bon au Conseil d'Etat étaient de vieux libéraux, nommés Jacobins, et qui avaient vendu leur con­science à l'empereur pour des titres et 25.000 francs par an. La plupart de ces gens à talent étaient à genoux devant un cordon1, et presque aussi bas que les comtes Laplace et Fontanes.

Le Conseil fut excellent, jusqu'à ce que l'empereur se fût fait une cour, jus­qu'en 1810.

Alors les ministres aspirèrent ouverte­ment à devenir ce qu ils étaient sous LouisXIV. Il devint dupeetpar conséquent ridicule de s'opposer franchement aux projets de décrets d'un ministre. Encore quelques années et il fût devenu cho­quant, dans tin rapport de section, d'être d'un avis opposé à celui du ministre. Toute franchise dans le style fut bannie ; l'em-

Eereui- appela au Conseil d'Etat plusieurs ommes qui, bien loin d'être des enfants de la Révolution, n'avaient acquis dans les préfectures que l'habitude d'une ser­vilité outrée et d'un respect aveugle pour les ministres2. Le suprême mérite d'un préfet était d'imiter un intendant mili­taire en pays conquis. Le comte Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely, le plus corrompu

1. Le comte ïrançavs par exemple.

2. Mole, Chauvetin, ïr&riUe et Névilie. des hommes, devint peu à peu le tyran du Conseil d'Etat. On sentit le manque d'honnêtes gens ; non pas qu'on se laissât acheter (il n'y avait guère de probité douteuse que celle de Regnault), mais il manquait de ces honnêtes gens un peu bourrus que rien ne peut empêcher de dire une vérité qui déplaît aux ministres.

Les frères Gaffarclli étaient de ce carac­tère, mais tous les jours, cette vertu deve­nait plus gothique et plus ridicule. Il n'y avait guère plus que les comtes Defer-mon et Andreossy qui, portés par leur caractère taquin, osassent ne pas être à genoux devant les projets des ministres. Ceux-ci mettant leur vanité à faire passer les projets de décrets de leurs bureaux, peu à peu les conseillers d'Etat étaient remplacés par les commis, et les projets de décrets n'étaient plus discutés que par l'empereur au moment de les signer.

Enfin, à la chute de l'empire, ce Con­seil d'Etat qui avait créé le Code civil et l'administration française était devenu presque insignifiant et ceux qui voyaient de loin dans les projets des ministres, parlaient de le détruire.

Vers la fin de son règne, l'empereur tenait souvent conseil des ministres ou conseil de cabinet, auquel on appelait quelques sénateurs et quelques conseillers d'Etat. On agitait là les affaires que l'on ne peut pas confier à cinquante personnes. C'était le vrai Conseil d'Etat. Ces conseils seraient tout, si on pouvait y faire entrer l'indépendance, je ne dis pas à l'égard du maître, mais à l'égard des ministres influents. Qui aurait osé dire devant le comte Mon-talivet que l'administration intérieure dé­clinait tous les jours ? que, chaque jour, l'on perdait quelqu'un des bienfaits de la Révolution ?

De la suppression de la conversation, il résultait que l'empereur avait quelque­fois besoin d'épanchement, surtout la nuit. Il allait à la chasse des idées. Il lui en venait alors, que la méditation ne lui eût pas données. En satisfaisant ce goût, il sondait la personne à qui il parlait ; ou pour mieux dire, le lendemain, le poli­tique se rappelait de ce que le philosophe avait entendu la veille. Ainsi, un jour, à deux heures, du matin, il dit à un de ses officiers : « Qu'arrivera-t-il après moi en France ?» — « Sire, votre successeur, qui aura peur avec raison d'être écrasé de votre gloire, cherchera à faire ressortir les défauts de votre administration. On déclarera un déficit pour les 15 ou 20 millions que vous ne voulez pas que votre ministre de l'administration de la guerre paye aux malheureux marchands de Lodève, etc., etc. » L'empereur dis­cutait tout cela comme le philosophe le plus franc, le plus simple et l'on peut ajou­ter, le plus profond et le plus aimable. Deux mois après, on discutait dans un conseil de cabinet une réclamation de fournisseurs. L'officier, avec qui il avait discuté l'avenir un mois auparavant, par­lait : « Oh ! pour vous, interrompit l'em­pereur, je sais que voas êtes l'ami des four­nisseurs. » Il n y avait rien de plus faux. CHAPITRE LII

DE LA. COUR

N 1785, il y avait sociélé, c'est-àrdire que des êtres indifférents les uns aux autres, réunis dans un salon, parvenaient à se procurer si ce n'est des jouissances fort vives, au moins des plai­sirs fort délicats et sans cesse renaissants. Le plaisir de la sociélé devint même si nécessaire qu'il parvint à étouffer les grandes jouissances qui tiennent à la na­ture intime de l'homme et à l'existence des grandes passions et des hautes vertus. Tout ce qui est fort et sublime ne se trouva plus dans les cœurs français. L'amour seul fit quelques rares exceptionsl ; mais, comme on ne rencontre les grandes émo­tions qu'à des intervalles fort éloignés, et que les plaisirs de salon sont de tous les instants, la société française avait un at­trait que lui ont procuré le despotisme de la langue et des manières.

Sans que l'on s'en doutât, cette extrême

I. Ii n'est pas question des neuf dixièmes de la société qui ne sont ni polis, ni influents. politesse avait entièrement détruit l'énergie dans les classes riches de la nation. Il res­tait ce courage personnel qui a sa source dans l'extrême vanité, que la politesse tend à irriter et à agrandir sans cesse dans les cœurs.

Voilà ce qu'était la France quand la belle Marie-Antoinette, voulant se donner les plaisirs d'une jolie femme, fit de la cour une société. L'on n'était plus bien reçu à Versailles, parce qu'on était duc et pair, mais parce que Mme de Polignac daignait vous trouver agréable1. Il se trouva que le roi et la reine manquaient d'esprit. Le roi, de plus, n'avait pas de caractère ; et ainsi, accessible à tous les donneurs d'avis 2, il ne sut pas se jeter dans les bras d'un premier ministre ou se placer sur le char de l'opinion publique 3. Depuis longtemps il n'était guère profitable d'aller à la cour, mais les premières réformes de M. de Nec-ker tombant sur les amis de la reine * ren­dirent cette vérité frappante pour tous les yeux. Dès lors il n'y eut plus de cour 8.

La Révolution commença par l'enthou-

1. Mémoires de Bezeuyal.

2. Même à un Pezajr qui lai dit de sortir son mouchoir.

3. En soutenant le saue Turgot.

4. H. de Coigny,

5. Tout ceci sera sans doute admirablement peint dans l'ouvrage posthume de Mra de Staël qui était appelée par son talent, à faire l'Esprit des Lois de la société. siasme des belles âmes de toutes les classes. Le côté droit de l'Assemblée Constituante présenta une résistance inopportune ; il fallut de l'énergie pour la vaincre : c'était appeler sur le champ de bataille tous les jeunes gens de la classe moyenne qui n'a­vaient pas été étiolés par la politesse exces­sive '. Tous les rois de l'Europe se liguèrent contre le jacobinisme. Alors nous eûmes l'élan sublime de 1792. Il fallut un surcroît d'énergie et des hommes d'une classe encore moins élevée où de très jeunes gens se trouvèrent à la tête de toutes les affaires 2. Nos plus grands généraux sortirent du rang des soldats pour commander, comme en se jouant, des armées de 100.000 hom­mes 3. A ce moment, le plus grand des annales de la France, la politesse fut proscrite par des lois. Tout ce qui avait de la politesse devint justement suspect à un peuple enveloppé de traîtres et de trahi­sons, et l'on voit qu'il n'avait pas tant de torts de penser à la contre-révolution*. Mais ce n'est pas avec une loi, et par un

1. MSI. Bamave, Meunier, Tnibaudeau, Bérenger, Bofesy d'Anshw, les Merlin, ete., etc.

2. Danton, Saint-ïnst, Collot â'Herbois, (l'Eglantme et toute La canaille t>i énergique de la Convention et des Jacobins.

3. le général Hoche, fils d'une fruitière, Moreau, étu­diant en droit.

4. Voir les indices des conspirations de cette époque dans la BiograpkU des Vivants, par Mieoaud. mouvement d'enthousiasme, qu'un peuple ou un individu peut renoncer à une an­cienne habitude. A la chute de la Terreur, on vit les Français revenir avec fureur aux plaisirs de société1. Ce fut dans les salons de Barras que Bonaparte entrevit pour la première fois les plaisirs délicats et enchanteurs que peut donner une so­ciété perfectionnée. Mais, comme cet esclave qui se présentait au marché d'Athènes chargé de pièces d'or et sans monnaie de cuivre, son esprit était d'une nature trop élevée, son imagination trop enflammée et trop rapide pour qu'il pût jamais avoir des succès dans un salon. D'ailleurs il y arrivait à 26 ans, avec un caractère formé et inflexible.

A son retour d'Egypte dans les premiers moments, la cour des Tuileries fut une soi­rée de bivouac. Il y avait la franchise, le naturel, le manque d'esprit. Mme Bona­parte seule faisait apparaître les grâces, comme à la dérobée. La société de sa fille Hortense et sa propre influence adoucirent peu à peu le caractère de fer du premier consul. Il admira la politesse et les formes de M. de Talleyrand. Celui-ci dut à ses ma­nières une liberté étonnante2.

1. Les bah des victimes, les salons de Tallien,

2. L'anecdote des cerises : « Votre Majesté a Iea plus belieR cerises de son empire, » " Bonaparte vit deux choses : que s'il voulait être roi, il fallait une cour pour séduire ce faible peuple français sur lequel ce mot cour est tout puissant. Il se vit dans « la main des militaires. Une conspiration des gardes prétoriennes pouvait le jeter du trône à la mort '. Un entourage de préfets du palais, de chambellans, d'écuyers, de ministres, de dames du palais imposait aux généraux de la garde, qui, eux aussi, étaient français et avaient un respect inné pour le mot cour.

Mais le despote était soupçonneux ; son ministre Fouché avait des espions jusque parmi les maréchales. L'empereur avait cinq polices différentes2 qui se contrô­laient l'une l'autre. Un mot qui s'écartait de l'adoration, je ne dirai pas pour le des­pote, mais pour le despotisme, perdait à jamais.

Il avait excité au plus haut degré l'am­bition de chacun. Pour un roi qui avait été lieutenant d'artillerie, et avec des ma­réchaux qui avaient commencé par être ménétriers de campagne ou maîtres d'ar­mes 8, il n'était pas d'auditeur qui ne vou-

1.1 Se rappeler l'admirable conspiration du général Mallet, octobre 1812.

2. Celles du minfotre, du premier inspecteur de la gendar­merie, du préfet de police, du directeur général des postei, enfin la police secrète aboutissant directement à l'empereur.

2. Victor, duc de Bellune, ménétrier à Valenca. Augereau, lût devenir ministre1, pas de sous-lieu­tenant qui n'aspirât à l'épée de connétable. Enfin l'empereur voulut marier sa cour en deux ans. Rien ne rend plus esclavez ; et, cela fait, il voulut des mœurs. La police intervint d'une façon grossière dans le malheur d'une pauvre dame de la cour3. Enfin cette cour se composait de généraux ou de jeunes gens qui n'avaient jamais vu la politesse, dont le règne tomba en 1789 4.

Il n'en fallait pas tant pour empêcher la renaissance de l'esprit de société. Il n'y eut plus de société. Chacun se renferma dans son ménage ; ce fut une époque de vertu conjugale.

Un général de mes amis voulait donner un dîner de vingt couverts. Il va chez Véry du Palais Royal. Ses ordres écoutés, Véry lui dit : « Vous savez sans doute, mon géné­ral, que je suis obligé de donner avis de

maître d'armes à N'a pies, protégé par l'ambassadeur Talléy-rand qui, au moment des troubles, lut donna vingt-cinq louis pour venir faire sa fortune en France.

1. A l'exemple de M. Mole.

2. Be 1S0S à 1810. 11 taisait dire a un riche bijoutier de Paris qui avait trois Mes : « Le général N... épouse l'aînée de vos trois Ailes à laquelle vous donnez 60.000 écus. » Le père, éperdu, qui avait quelque aoeès aux Tuileries, vient lui demander grâce ; il lui répète les mêmes paroles, ajoa tant : « Le général N... ira faire sa eour demain, et épousera après-demain. » Ce ménage est fort heureux.

3. Mn« Bapp.

4. Le ministre Roland allant chez le roi sans boucles à ses souliers. votre dîner à la police, pour qu’elle y ait quelqu’un. » Le général est fort étonné et encore plus fâché. Le soir, trouvant le duc d’Otrante à un conseil chez l’empereur, il lui dit : « Parbleu, il est bien fort que je ne puisse pas donner un dîner de vingt personnes sans admettre un de vos gens ! » Le ministre s’excuse, mais ne se relâche point de la condition nécessaire ; le géné­ral s’indigne. Enfin Fouché lui dit, comme par inspiration : « Mais, voyons votre liste. » Le général la lui donne. A peine le ministre est-il au tiers des noms, qu’il se met à sourire, et lui rendant la liste : « Il n’est pas besoin que vous invitiez d’incon­nus. » Et les vingt invités étaient tous de grands personnages !

Après l’esprit public, ce que le monarque abhorrait le plus, c’était l’esprit de société. Il proscrivit en furieux l’Intrigante, co­médie d’un auteur vendu à l’autorité[7] : mais on osait plaisanter ses chambellans ; on s’y moquait des dames de la cour qui, sous Louis XV, faisaient des colonels. Ce trait, si éloigné de lui, le choqua profon­dément : on osait se moquer d’une cour.

Chez un peuple spirituel, où l’on sacrifie gaiement sa fortune au plaisir de dire un bon mot, chaque mois voyait éclore quelque trait malin : cela le désolait. Quelquefois le courage allait jusqu'à la chanson ; alors il était sombre pour huit jours et maltraitait les chefs de ses policesl. Ce qui envenimait ce chagrin, c'est qu'il se trou­vait fort sensible au plaisir d'avoir une cour.

Son second mariage découvrit une nou­velle faiblesse dans son caractère. Il était chatouillé de l'idée que, lui, lieutenant d'artillerie, était arrivé à épouser la petite-fille de Marie-Thérèse. La vaine pompe et le cérémonial d'une cour semblaient lui faire autant de plaisir que s'il fût né prince. Il en vint à ce point de folie d'ou­blier sa première qualité, celle de fils de la Révolution. Frédéric, roi de Wurtemberg et véritable roi, lui dit dans un de ces con­grès que Napoléon tenait à Paris pour justifier aux yeux des Français le titre d'empereur : « Je ne vois pas a votre cour des noms historiques ; je ferais pendre tous ces gens-là ou je les mettrais dans mon antichambre. » C'est peut-être le seul conseil capital que Napoléon ait jamais

1. La ohanson de Michaud :

Ce héros vaut son pesant d'or, En France personne n'en douté, Mais il vaudrait bien pins encor S'il valait tout ce qu'il nous coûte (Sts). la ohanson de oe plat Martainvllle qui lui fit recevoir des douches à Charenton par la protection spéciale du duo do Eovigo. suivi et il le suivit avec- un respect bien ridicule en soi. Aussitôt les cent plus gran­des familles de France allèrent prier M. de Talleyrand de les forcer à entrer à la cour. L'empereur étonné dit : « J'ai voulu avoir la jeune noblesse dans mes armées, je n'en ai pu trouver. &

Napoléon rappela aux grandes familles qu'elles étaient grandes sans lui ; elles l'avaient oublié. Mais il était obligé, comme il l'a avoué depuis, de céder à cette fai­blesse avec la plus extrême prudence : « Car toutes les fois que je touchais cette corde, les esprits frémissaient comme un un cheval à qui on serre trop la bride. » Il choquait la passion unique du peuple français : la vanité. Tant qu'il n'avait choqué que la liberté, tout le monde avait admiré.

Napoléon, pauvre et tout appliqué à des choses sérieuses dans sa jeunesse, était cependant bien loin d'être indiffé­rent pour les femmes. Son extérieur extrêmement maigre, sa petite taille, sa pauvreté n'étaient pas faits pour lui procurer de la hardiesse et des succès. Il fallait là du courage en petits paquets. Je ne serais pas étonné de penser qu'il fût timide auprès des femmes. Il crai­gnait leurs plaisanteries ; et cette âme inaccessible à la crainte, se vengea d'elles, au jour de sa puissance, en exprimant sans cesse et crûment un mépris dont il n'eût pas parlé, s'il eût été réel. Avant sa grandeur, il écrivait à son ami, l'ordon­nateur Rey, à propos d'une passion qui captivait Lucien : « Les femmes sont des bâtons boueux ; on ne peut les tou­cher sans se salir. » Il voulait indiquer, par cette image inélégante, les fautes de conduite où elles entraînent : c'était une prédiction. S'il haïssait les femmes, c'est qu'il craignait souverainement le ridicule qu'elles distribuent. Se trouvant à dîner avec Mme de Staël, qu'il lui eût été si facile de gagner, il s'écria grossièrement qu'il n'aimait que les femmes qui s'occupent de leurs enfants. Il voulut avoir et il eut, dit-on, par son valet de chambre Cons­tant1, presque toutes les femmes de sa cour, une d'elles, nouvellement mariée, le second jour qu'elle parut aux Tuileries, disait à ses voisines : « Mon Dieu, je ne sais pas ce que l'empereur me veut ; j'ai reçu l'invitation de me trouver à huit heures dans les petits appartements. » Le lendemain, les dames lui demandant si elle avait vu l'empereur, elle rougit extrêmement.

1. Exactement traduit des ouvrages de Goldsmlth. L'empereur assis à une petite table, l'épée au côté, signait des décrets. La dame entrait ; il la priait de se mettre au lit, sans se déranger. Bientôt il la recon­duisait lui-même avec un bougeoir et se remettait à lire ses décrets, à les corriger, à les signer. L'essentiel de l'entrevue ne durait pas trois minutes. Souvent son ma-meluck se trouvait derrière un paravent1. Il eut seize entrevues de ce genre avec Mlle George, et, à l'une d'elles, lui donna une poignée de billets de banque. Il s'en trouva quatre-vingt-seize. Cela fut arrangé par le valet de chambre Constant ; quelquefois il priait la dame d'ôter sa chemise et, sans se déranger, la ren­voyait.

Par cette conduite, l'empereur déses­péra les femmes de Paris. Les renvoyer au bout de deux minutes pour signer ses décrets, souvent ne pas même quitter son épée, leur parut atroce. C'était leur faire mâcher le mépris. Il eût été plus aimable que Louis XIV, s'il eût voulu se donner la moindre apparence d'une maîtresse et lui jeter deux préfectures, vingt brevets de capitaines et dix places d'auditeurs à distribuer. Qu'est-ce que cela lui faisait ?

3. Ce mameluck et Constant ont eu [file:///ingt \ingt] mille livres de rente de leur maître, ont êtt ùiKrati et ne l'ont pas même feutvi À l'île d'Elbe. Ib jouissent de leur fortune à Paris. Ne savait-il pas que, sur les présentations de ses ministres, il nommait quelquefois les protégés de leurs maîtresses ?

Il fut dupe de l'apparence de faiblesse. C'était comme celle pour la religion ; un politique devait-il nommer faiblesse ce qui lui eût donné toutes les femmes ? Il n'y eût pas eu tant de mouchoirs blancs à l'entrée des Bourbons.

Mais il haïssait, et la crainte ne rai­sonne pas. La femme d'un de ses ministres commet une faute unique ; il a la barbarie de le lui dire. Ce pauvre homme, qui adorait sa femme, tombe évanoui. « Et vous, Maret, croyez-vous n'être pasc... 1 Votre femme a eu mercredi dernier le général Pir. »

Rien n'était plus insipide, et, l'on peut dire, plus bête, que ses questions aux femmes dans les bals que donnait la ville. Cet homme charmant avait alors le ton sombre et ennuyé. « Comment vous appelez-vous ? Que fait votre mari ? Combien avez-vous d'enfants ? » Quand il voulait combler la mesure de la distinc­tion, il passait à la quatrième question : «  Combien avez-vous de fils ?  »

Pour les dames de la cour, le comble de la faveur était d'être invitées au cercle de l'impératrice. Lors de l'incendie chez le prince Schwartzemberg, il voulut rè-

VIE PB NAPOLÉON - r.

16 compenser quelques dames qui avaient fait voir de la générosité dans ce grand danger qui se montrait tout-à-coup, au milieu des agréments d'un bal.

Le cercle commença à huit heures à Saint-CIoud et se trouva composé, outre l'empereur et l'impératrice, de sept dames et de MM. de Ségur, de Montesquiou et de Beauharnais. Les sept dames, dans une assez petite pièce et en très grand habit de cour, étaient rangées contre le mur, l'empereur auprès d'une petite table re­gardant des papiers. Au bout d'un quart d'heure de profond silence il se leva et dit : « Je suis las de travailler ; qu'on fasse entrer Costaz ; je verrai les plans des palais. »

Le baron Gostaz, le plus boursouflé des hommes, entre avec des plans sous le bras. L'empereur se fait expliquer les dépenses à faire l'année suivante à Fontainebleau qu'il voulait achever en cinq ans. Il lit d'abord le projet, s'inter-rompant pour faire des observations â M.Costaz. II ne trouve pas justes les calculs de remblais qu'a faits celui-ci pour un étang qu'on voulait combler. Le voilà qui se met à faire des calculs sur la marge du rapport ; il oublie de mettre du sable sur ses chiffres ; il les efface et se barbouille. Il se trompe ; M. Gostaz lui rappelle les sommes de mémoire. Pendant ce temps, deux ou trois fois, il se tourne vers l'impé­ratrice : « Hé bien, ces dames ne disent rien ! » Alors on chuchote deux ou trois mots à voix très basse sur les talents universels de Sa Majesté, et le silence le plus profond recommence. Trois quarts d'heure se passent, l'empereur se retourne encore : « Mais ces dames ne disent rien ; ma chère amie, demande un loto. » L'on sonne ; le loto arrive ; l'empereur continue à calculer. Il s'est fait donner une feuille de papier blanc et a recommencé tous les calculs. De temps en temps, sa vivacité l'emporte ; il se trompe et se fâche. Dans ces moments difficiles, un des hommes qui tirent les numéros du sac, baisse encore plus la voix. Sa voix n'est plus qu'un remuement de lèvres. A peine les dames qui l'entourent peuvent deviner les nu­méros qu'il appelle. Enfin dix heures sonnent ; le triste loto est interrompu et la soirée finit. Autrelois l'on serait venu à. Paris dire qu'on revenait de Saint-Cloud. Cela ne suffit plus aujourd'hui ; une cour est une chose bien difficile à créer.

L'empereur eut un bonheur singulier : sa bonne étoile lui fit rencontrer un per­sonnage unique pour être à la tête d'une cour. C'était le comte de Narbonne, doublement fils de Louis XV1. Il voulut le faire chevalier d'honneur de l'impéra­trice Marie-Louise. Cette princesse eut le courage bien étonnant de lui résister : « Je n'ai pas à me plaindre du chevalier d'honneur actuel, comte de Beauharnais. — Mais ii est si bête ! — C'est une réflexion que Votre Majesté pouvait faire en le nommant. Mais une fois qu'il a été admis à mon service, il n'est pas convenable qu'il en sorte sans motif et surtout qu'il en sorte sans moi. »

L'empereur n'eut pas l'esprit de dire au comte de Narbonne : « Voilà cinq millions pour un an, et un pouvoir absolu dans le département des niaiseries ; faites-moi une cour aimable. » La seule présence de cet homme charmant eût sulli. L'em­pereur aurait dû au moins se faire com­poser par lui des réparties aimables. Le ministre de la police ne demandait qu'un mot à pouvoir porter aux nues. Bien loin de là, l'empereur semblait prendre à tâche de former sa cour des plus ennuyeu­ses figures du monde. Le prince de Neu-châfcel, grand écuyer, était nul pour la société, où il portait presque toujours une humeur bourrue. M. de Ségur avait

1. Celui qui, comme ministre de la guerre, déclara la guerre à tout le monde au commencement de la Kâvolution, et toisait ses tournées militaires suiv de Mm' de Staël. été aimable1 ; on ne pouvait pas certes en dire autant de MM. de Montesquiou, de Beauharnais, de Tureime, ni même de ce pauvre Duroc qui, à ce qu'on croit, tutoyait l'empereur dans le particulier. Rien de plus insipide que la tourbe des écuyers et des chambellans. De ceux-ci on n'en voyait guère qu'une douzaine dans l'anti­chambre des palais et toujours les mêmes figures, et il n'y avait rien là qui pût rompre l'ennui de la cour. Je ne serais pas étonné que l'empereur, totalement étran­ger à l'esprit amusant, n'eût [eu] de l'éloignement pour les gens de ce caractère, pi indispensables dans une cour, si l'on veut que la cour rivalise avec la ville. Tous les hommes de la cour de Saint-Cloud étaient les plus honnêtes gens du monde. Il n'y avait nulle noirceur dans cette cour dévorée d'ambition ; il n'y avait que de l'ennui, mais il était assom­mant. L'empereur n'était jamais qu'un homme de génie. Il n'était pas dans sa nature de pouvoir s'amuser. Un spec­tacle l'ennuyait, ou il le goûtait avec une

1. D tut chargé par le maître de composer l'étiquette du palais impérial, volume de 306 pages, chez Oatand, 1808, et d'injurier la philosophie à l'Institut le jour de la réception du comte de 'l'racy. Il était plaisant de voir avec «melle hauteur de phrases le grand chambellan gourmandait cette pauvre philosophie. Eu 1817, n'ayant pas de place, le grand chambellan s'est fait libéral *.

  • True, tut supprimer.

telle passion, que l'écouter et en jouir devenait pour lui le plus occupant des travaux. Ainsi, fou de plaisir après avoir entendu Crescentini chanter Roméo el Juliette et l'air Ombra adoraia, aspetla, il ne sortit de son transport que pour lui envoyer la couronne de fer. De même quelquefois, quand Talma jouait Corneille, de même quand Napoléon lisait Ossian, de même quand il faisait jouer quelques vieilles contredanses aux soirées de la princesse Pauline ou de la reine Hortense et qu'il se mettait à danser de tout son cœur. Jamais le sang-froid nécessaire pour être aimable ; en un mot, Napoléon ne pouvait pas être Louis XV.

Comme les arts ont fait d'immenses progrès pendant la Révolution et depuis la chute de la fausse politesse, et que l'empereur avait fort bon goût et voulait qu'on mangeât tout l'argent qu'il distri­buait en appointements ou gratifications, les fêtes qu'on donnait aux Tuileries ou à Saint-CIoud étaient charmantes. Il n'y manquait que des gens amusables. Il n'y avait pas moyen d'avoir de l'ai­sance et de l'abandon ; on était trop dévoré par l'ambition, par la crainte ou l'espérance d'un succès. Sous Louis XV, la carrière d'un homme était faite d'avance ; il fallait de l'extraordinaire pour y déran- ger quelque chose. La jolie duchesse de Bassano donne des bals qui prennent fort bien. Les deux premiers sont jolis ; le troisième est divin. L'empereur la trouve à Saînt-Cloud, lui dit qu'il ne convient pas qu'un ministre donne des bals en frac, et, enfin, la fait pleurer.

On voit que chez les grands de la cour, la société ne pouvait durer qu'autant qu'elle se constituait en un état perpétuel de contrainte, d'insipidité et de réserve. Les plus grands ennemis étaient mis en présence. Il n'y avait point de société particulière,

La bassesse des courtisans ne se trahis­sait pas par des mots aimables comme sous Louis XV.

Le comte Laplace, chancelier du Sénat, fait une scène à sa femme parce qu'elle ne se pare pas assez pour aller chez l'im­pératrice. Cette pauvre femme,très coquette achète une robe charmante, et si char­mante, que, malheureusement, elle frappe la vue de l'empereur, qui vient à elle tout droit en entrant, et. devant deux cents personnes, lui dit : « Comme vous voilà mise, Madame Laplace ! mais vous êtes vieille ! i! faut laisser ces robes-là aux jeunes femmes ; cela ne convient plus à celles de votre âge. »

Malheureusement, Mme Laplace, connue par ses prétentions, se trouvait dans ce moment difficile où il ne tiendrait qu'à une jolie femme de n'être plus jeune. Cette pauvre femme rentre chez elle désespérée. Les sénateurs ses amis, sans lui rappeler le mot cruel, sont prêts, tant la chose était choquante, à trouver tort au maître, quand elle en parlera. Arrive M. de La-place qui lui dit : <t Mais, Madame, quelle idée d aller prendre une robe de jeune fille ! Vous ne voulez pas absolument vieillir... mais vous n'êtes plus jeune... l'empereur a raison. * Pendant huit jours on ne parla que de ce trait de courtisan, et il faut convenir qu'il n'est pas gracieux et qu'il ne fit honneur ni au maître, ni au valet. CHAPITRE LIII

DE L'ARMÉE

es choix que Napoléon faisait dans ses revues continuelles et en con­sultant les soldats et l'opinion publique dans le régiment, étaient excel­lents ; ceux du prince de Neuchâtei, fort mauvais 1. L'esprit était un titre d'exclu-

1. En face de ee passage Stendhal a tracé ces mots -« Le prince de Neufohâtel avait toutes les qualités morales Qui (ont l'honnête homme, mais il est permis de mettre en doute ses talents. »

Pais à la An du manusorit, parmi les fragments à placer, ce Jugement : e Le prince de NeufehStel, élevé à Versailles dans les grades subalternes de la cour, et fil» d'un homme qui était parvenu par la géographie à plaire à Louis XV, n'eut Jamais rien de l'enthousiasme républicain qui avait enflammé la jeunesse de la plupart de nos généraux. C'était un produit très complet de l'éducation de la cour de Louis XVI; un très honnête homme qui haïssait tout ce qui portait un carac­tère de générosité ou de grandeur. C'était l'homme de l'armée \<- moins fait pour comprendre le caractère tout romain de Napoléon ; aussi, s'il plaisait au despote par ses habitudes de cour, il blessait sans ces^e le grand homme par ses senti­ments de l'Ancien Eégime. Quand il fut major-général et prinee, il délibéra longtemps sur la forme de salut qu'il mettrait à la fin de ses lettres. On sut que ses flatteurs fai saient de profondes recherches à la Bibliothèque ; mais aucun de leurs projeta ne lui parut convenable ; il finit par décider qu'il terminerait ses lettres sans aucun salut et par son nom de prince Alexandre. Du reste il eut toutes le» vertus sion ; encore plus, le moindre sentiment généreux d'enthousiasme pour la patrie.

Cependant il est évident que la bêtise n'était nécessaire que dans les officiers de la garde qui devaient surtout n'être pas gens à se laisser émouvoir par une procla­mation. Il ne fallait là que des instruments aveugles de la volonté de Mahomet.

La voix publique appelait à la place de major général le duc de Dalmatie ou le comte de Lobau. Le prince de Neuchâtel en eût été plus content qu'eux. Il était excédé des fatigues de sa place, et, pendant des journées entières, mettait les pieds sur son bureau et, se renversant dans son fauteuil, ne répondait qu'en sifflant à tous les ordres qu'on pouvait lui de­mander.

Ce qu'il y avait de divin dans l'armée française, c'étaient les sous-officiers et les soldats. Comme il en coûtait fort cher pour se faire remplacer à la conscription, on avait tous les enfants de la petite bourgeoisie ; et, grâce aux écoles centrales, ils avaient lu l'Emile et les Commentaires de César. Il n'y avait pas de sous-lieute­nant qui ne crût fermement qu'en se battant bien et ne rencontrant pas de

privées ; il ne fut médiocre que comme prince et comme général. Quoique uu peu bruscme.il était agréableen sociétéi.

• ar. d t. e .

l'intrigue boulet, il ne devînt un jour maréchal d'Empire. Cette heureuse illusion durait jusqu'au grade de général de brigade. On s'apercevait alors, dans l'antichambre du prince vice-connétable, qu'à moins de faire une belle action immédiatement sous les yeux du grand homme, il n'y avait d'espoir que dans l'intrigue. Le major général s'environnait d'une espèce de cour, pour tenir à distance les maréchaux qu'il sentait valoir mieux que lui. Le prince de Neuchâtel comme major général avait l'avancement de toutes les armées hors de France. Le ministre de la guerre ne s'occupait que de l'avancement des mili­taires employés en France, où il était de règle qu'on n'avançait qu'aux coups de fusil. Un jour dans un conseil des ministres du cabinet, le respectable général Dejean, le ministre de l'intérieur, le général Gassendi et plusieurs autres se réunis­saient pour supplier l'empereur de faire chef de bataillon un capitaine d'artillerie qui avait rendu les plus grands services dans l'intérieur. Le ministre de la guerre rappelait que, depuis quatre ans, Sa Majesté avait effacé trois fois le nom de cet officier dans les décrets d'avancement. Tous avaient quitté le ton officiel pour supplier l'empereur : « Non, Messieurs, jamais je ne consentirai à avancer un offi- cier qui n'a pas été au feu depuis dix ans, mais on sait assez que j'ai un ministre de la guerre qui me surprend des signatures. » Le lendemain l'empereur signait, sans le lire, le décret qui nommait ce brave homme chef de bataillon.

A l'armée, après une victoire ou après un simple avantage remporté par une division, l'empereur passait toujours une revue. Après avoir passé dans les rangs, accompagné du colonel, et parlé à tous les soldats qui s'étaient distingués, il faisait battre un ban ; les officiers se réunissaient autour de lui. Là, si un chef d'escadron avait été tué, il demandait tout haut : « Quelle est le plus brave capitaine ? » Là, dans la chaleur de l'enthousiasme pour la victoire et pour le grand homme, les âmes étaient sincères, les réponses étaient loyales. Si le plus brave capitaine n'avait pas assez de moyens pour être chef d'escadron, il lui donnait un avan­cement dans la Légion d'Honneur, et revenant à la question, demandait : « Après un tel, quel est le plus brave ? » Le prince de Neuchâtel tenait note avec un crayon des promotions ; et aussitôt l'empereur passé à un autre régiment, le commandant de celui qu'il venait de quitter faisait reconnaître dans leurs grades les nouveaux officiers. Dans ces moments, j'ai vu souvent les soldats pleurer de tendresse pour le grand homme. Au moment même d'une victoire, le grand vainqueur envoyait des listes de trente ou quarante personnes pour des croix ou des grades, listes qui ordinaire­ment étaient signées en original et qui par conséquent existent encore, souvent écrites au crayon sur le champ de bataille, dans les archives de l'Etat, et qui seront un jour, après la mort de Napoléon, un monument touchant pour l'histoire. Rarement, quand le général n'avait pas l'esprit de faire une liste, l'empereur em­ployait la mauvaise forme de dire : * J'ac­corde deux eroix d'officier et dix de légion­naire à tel régiment. » Cette forme ne va pas avec la gloire.

Quand il visitait les hôpitaux, des officiers amputés et expirants, leur croix rouge piquée avec une épingle à leur bois de lit, se hasardaient de lui demander la couronne de fer, et il ne l'accordait pas toujours. C'était le comble de la distinction.

Le culte de la gloire, l'imprévu, un en­tier enthousiasme de gloire qui faisait qu'un quart d'heure après l'on se faisait tuer avec plaisir, tout éloignait l'intrigue. CHAPITRE LIV

SUITE DE L'ARMÉE

4 u reste l'esprit de l'armée a varié : Zlt farouche, républicaine, héroïque à ■*■•*- Marengo, elle devint de plus en plus égoïste et monarchique. À mesure que les uniformes se brodèrent et se char­gèrent de croix, ils couvrirent des cœurs moins généreux. On éloigna ou on laissa languir tous les généraux qui se battaient par enthousiasme (le général Desaix, par exemple). Les intrigants triomphèrent, et, parmi ceux-ci, l'empereur n'osait pas punir les fautes. Un colonel qui fuyait, ou se laissait choir dans un fossé toutes les fois que son régiment allait au feu, était fait général de brigade et envoyé dans l'intérieur. L'armée était si égoïste et si corrompue à la campagne de Russie, qu'elle fut presque sur le point de mettre le marché à la main de son général*. D'ailleurs les inepties du major général2,

1. Marché à la main, cela ne me semble pas exact ; peut-être crae j'ai oublié le tait.

2. Prudence ; remplacer ineptiet par erreurs. l'insolence de la garde, pour qui étaient toutes les préférences1, et qui, depuis longtemps, ne se battait plus, étant la réserve éternelle de l'armée, aliénaient bien des cœurs à Napoléon. La bra­voure n'était diminuée en rien (il est impossible que le soldat d'un peuple vaniteux ne se fasse pas tuer mille fois pour être le plus brave de, la compagnie), mais le soldat, n'ayant plus de subordi­nation, manquait de prudence et détrui­sait ses forces physiques avec lesquelles seules le courage pouvait tomber.

Un colonel de mes amis me racontait, en allant en Russie, que. depuis trois ans, il avait vu passer 36.000 hommes dans son régiment. Chaque année, il y avait moins d'instruction, moins de discipline, moins de patience, moins d'exactitude dans l'obéissance. Quelques maréchaux, comme Davout et Suchel, soutenaient encore leurs corps d'armée. La plupart semblaient se mettre à la tête du désordre. L'armée ne savait plus faire masse. De là les avantages que les Cosaques, de misé­rables paysans mal armés, étaient destinés â remporter sur la plus brave armée de l'univers. J'ai vu vingt-deux Cosaques,

1. Ordre du Jour à Moscou vers le 10 octobre pour les sous-ofiloiera et soldats q.ui ne se sentaient pas la Joroe de faire dix lieues par jour. dont le plus âgé n'avait que vingt ans et deux ans de service, mettre en désordre et en fuite un convoi de cinq cents Fran­çais, et cela dans la campagne de Saxe en 1813 \ Ils n'auraient rien fait contre l'armée républicaine de Marengo. Mais comme une telle armée ne se retrouvera plus, le souverain qui est maître des cosaques est le maître du monde 2.

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1. Près de Gorlitr, â vingt pas de la maison oh venait d'expirer le duc de liioul.

2. Voirie voyage à Vienne en 1800 par M. Cadet-Gassioourt. Ce n'est pas une plume vendue.

Ceci e3t la liaison des chapitre.? du Conseil d'Etat et de la Cour avec le cours des événements. CHAPITRE LV

uand l'empereur entreprit la guerre de Russie, elle était populaire en France, depuis que la faiblesse de Louis XV avait laissé partager ta Pologne. La France restant avec la même popu­lation au milieu de souverains qui, tous, augmentaient la leur, il fallait tôt ou tard qu'elle reprît la première place, ou qu'elle fût réduite à la seconde. Il fallait à tous les souverains une guerre heureuse avec la Russie pour lui ôter les moyens d'enva­hir le Midi de l'Europe. N'était-il pas naturel de profiter du moment où un grand homme de guerre occupait le trône de France et compensait les immenses désa­vantages de ce pays ?

Outre ces raisons générales, la guerre de 1812 était une conséquence naturelle du traité de Tilsitt ; et Napoléon avait la justice de son côté. La Rus.sie, qui avait promis d'exclure les marchandises an­glaises, ne put pas remplir son engagement. Napoléon arma pour la punir de la vio­lation d'un traité auquel elle devait son existence, que Napoléon aurait pu dé- truire à Tilsitt. Désormais les souverains sauront qu'il ne faut jamais épargner un souverain vaincu. CHAPITRE LVI1

t. y a un peu plus 'd'un siècle que le sol sur lequel est bâti Pétersbourg, la plus belle des capitales, n'était encore qu'un marais désert, et que toute la contrée environnante était sous la domi­nation de la Suède, alors alliée et voisine de la Pologne, royaume de dix-sept millions d'habitants. La Russie a toujours cru, depuis Pierre le Grand, qu'elle serait, en 1819, la maîtresse de l'Europe, si elle avait le courage de vouloir, et l'Amérique est désormais la seule puissance qui puisse lui résister. On dira que c'est apercevoir les choses de loin ; voyez l'espace que nous avons parcouru depuis la paix de Tilsitt en 1807. Dès l'époque de cette paix tous les militaires prédirent que, s'il y avait jamais lutte entre la Russie et la France, cette lutte serait décisive pour un des deux pays ; et ce n'était pas la France qui avait les plus belles chances. Sa supériorité apparente tenait à la vie d'un homme. La

1. Après M. Eoyer, nous repienoira ce chapitre dans la oorrespondance où Colomb l'avait inséré à la date, on sans doute il fat écrit, du 18 août 1818. M". D. L. E. force de la Russie croissait rapidement, et tenait à la force des choses ; de plus, la Russie était» inattaquable. 11 n'y a qu'une barrière contre les Russes : c'est un climat très chaud. En trois ans ils ont perdu par les maladies, à leur armée de Moldavie, trente-six généraux et cent vingt mille hommes.

Napoléon eut donc toute raison de cher­cher à arrêter la Russie tandis que la France avait un grand homme pour souverain absolu. Le roi de Rome, né sur le trône, n'eût probablement pas été un grand homme et encore moins un souverain despotique. Le sénat et le corps législatif devaient tôt ou tard prendre de la vigueur et certainement l'influence de l'empereur des Français serait tombée, à la mort de Napoléon, en Italie et en Allemagne. Rien ne fut donc plus sage que le projet de guerre contre la Russie, et, comme le premier droit de tout individu est de se conserver, rien ne fut plus juste.

La Pologne, par ses relations avec Stockholm et Gonstantinople, était, pour le midi de l'Europe, un boulevard formi­dable. L'Autriche et la Prusse eurent la sottise, et Louis XV l'ineptie, de prêter les mains à la destruction du gage unique de leur sûreté future. Napoléon dut cher­cher à rétablir ce boulevard.

l'armée russe Peut-être l'histoire le blâmera-t-elle d'avoir fait la paix àTilsitt; s'il pouvait faire autrement, ce fut une grande faute. Non seulement l'armée russe était affaiblie et épuisée, mais Alexandre avait vu ce qui manquait à son organisation.

« J'ai gagné du temps », dit-il après Tilsitt, et jamais délai n'a été mieux mis à profit. En cinq ans, l'armée russe déjà si brave, fut organisée presque aussi bien que la française, et avec cet immense avantage qu'un soldat français coûte au­tant à sa patrie que quatre soldats russes.

Toute la noblesse russe est engagée, de près ou de loin, dans l'intérêt commercial qu'exige la paix avec l'Angleterre. Quand son souverain la contrarie, elle le fait dis­paraître. La guerre avec la France était donc également indispensable du eôlé de la Russie.

La guerre étant indispensable, Napoléon eut-il raison de la faire en 1812 '? Il crai­gnait que la Russie ne fît la paix avec la Turquie, que l'influence de l'Angleterre à Saint-Pétersbourg n'augmentât, et qu'en­fin ses revers en Espagne, qu'il ne pouvait plus tenir cachés, n'encourageassent ses alliés à reconquérir leur indépendance.

Plusieurs des conseillers de Napoléon lui représentèrent qu'il serait prudent d'en­voyer quatre-vingt mille hommes de plus en Espagne pour en finir de ce côté-là, avant de s'enfourner dans le Nord (ce sont les paroles dont ils se servirent). Napoléon répondit qu'il était plus raisonnable de laisser l'armée anglaise en Espagne. « Si je les chasse de la péninsule, ils viendront débarquer à Kônigsberg. »

Le 24 juin 1812, Napoléon passa le Niémen à Kowno, à la tête d'une armée de guatre cent mille hommes. C'était le midi de l'Europe qui cherchait à écraser son maître futur. Cette campagne com­mença par deux malheurs politiques. Les Turcs, aussi stupides qu'honnêtes gens, firent la paix avec la Russie, et la Suède jugeant sagement sa position, se déclara contre la France.

Après la bataille de la Moskowa, Napo­léon pouvait faire prendre son quartier d'hiver à l'armée et rétablir la Pologne, ce qui était le véritable but de la guerre ; il y était parvenu presque sans coup férir. Par vanité et pour effacer ses malheurs en Espagne, il voulut prendre Moscou. Cette imprudence n'aurait été suivie d'aucun inconvénient s'il ne fût resté que vingt jours au Kremlin ; mais son génie poli­tique, toujours si médiocre, lui apparut et lui fit perdre son armée.

Arrivé à Moscou le 14 septembre 1812, Napoléon aurait dû en partir le 1er oc- tobre. Il se laissa leurrer de l'espoir de faire la paix ; l'héroïque brûlement de Moscou1, s'il l'eût évacué, devenait alors ridicule.

Vers le 15 octobre, quoique le temps fût superbe et qu'il ne gelât encore qu'à trois degrés, tout le monde comprit qu'il était plus que temps de prendre un parti ; il s'en présentait trois :

Se retirer à Smolensk, occuper la ligne du Borysthène et réorganiser la Pologne.

Passer l'hiver à Moscou, en vivant, avec ce qu'on avait trouvé dans les caves, et sacrifiant les chevaux qu'on aurait salés ; au printemps, marcher sur Pétersbourg.

Troisièmement enfin, comme l'armée russe, qui avait, beaucoup souffert le 7 sep­tembre 2, se trouvait éloignée sur la gauche, faire une marche de flanc sur la droite, arriver à Pétersbourg qu'on trouvait sans défense et sans nulle envie de se brûler. C'est dans cette position que la paix était certaine. Si l'armée française avait eu l'énergie de 1794, on aurait pris ce dernier parti ; mais la seule proposition aurait fait frémir nos riches maréchaux et nos élégants généraux de brigade sortant de la cour.

1, L'incendie de Moscou commença dans la nuit du 14 au 15 septembre.

2. A Boroditio. Un inconvénient de ce projet, c'est qu'il fallait rester comme séparé de la France pendant cinq mois, et la conspiration Ma­let a montré à quelles gens le gouvernement était confié, en l'absence d'un maître ja­loux. Si le sénat ou le corps législatif avait été quelque chose, l'absence du chef n'au­rait pas été fatale. Dans la marche de Moscou à Pétersbourg, tout le flanc gauche eût été libre, et Napoléon pouvait, un mois de suite, envoyer chaque jour un courrier et gouverner la France. Marie-Louise ré­gente, Cambacérès chef du civil et le prince d'Eckmùhl du militaire, et tout marchait. Ney ou Gouvion Saint-Cyr à Mitau et Riga pouvaient faire passer un ou deux courriers par mois ; Napoléon lui-même pouvait visiter Paris, car une armée russe en Russie, est nécessairement immuable pendant trois mois. L'homme ne peut se conserver dans ces froids ter­ribles qu'en passant dix heures chaque jour auprès d'un poêle ; et l'armée russe est arrivée à Vilna aussi détruite que la nôtre.

Des trois partis à prendre, on choisit le plus mauvais, mais ce n'était rien encore : on l'exécuta de la manière la plus absurde, Napoléon n'étant plus le général de l'ar­mée d'Egypte.

L'armée avait souffert dans sa disci­pline par le pillage qu'il avait bien fallu lui permettre à Moscou, puisqu'on ne lui faisait point de distribution. Rien n'est dangereux, avec le caractère français, comme une retraite ; et c'est dans les dangers qu'on a besoin de discipline, c'est-à-dire de force.

Il fallait annoncer à l'armée, par une proclamation détaillée, qu'elle se rendait à Smolensk ; qu'elle avait ainsi quatre-vingt-treize lieues à faire en vingt-cinq jours, que chaque soldat recevrait deux peaux de moutons, un fer à cheval et vingt clous à glace, plus quatre biscuits ; que chaque régiment ne pourrait avoir que six voitures et cent chevaux de bât ; qu'en­fin, pendant vingt-cinq jours, toute insu­bordination serait punie de mort ; tous les colonels et généraux, assistés de deux officiers, recevraient le droit de faire fu­siller sur place tout soldat insubordonné ou maraudeur.

Il fallait préparer l'armée au départ par huit jours de bonne nourriture avec distribution d'un peu de vin et de sucre. Les estomacs avaient beaucoup souffert dans la marche de Vitebsk à Moscou car, à force d'imprévoyance, on avait trouvé le secret de manquer de pain en Pologne.

Enfin, toutes ces précautions prises, il fallait regagner Smolensk en évitant le plus possible la route qu'on avait dévastée en venant à Moscou, et dont les Russes avaient brûlé toutes les villes : Mojaisk, Giatsk, Wiasina, Dorogobouj, etc..

Sur tous ces points, on fit exactement le contraire de ce que la prudence ordon­nait. Napoléon, qui n'osait plus faire fusiller un soldat, se garda bien de parler de discipline. L'armée, à son retour de Moscou à Smolensk, était précédée de trente mille fuyards prétendus malades, mais se portant fort bien les dix premiers jours. Ces gens gaspillaient et brûlaient ce qu'ils ne consommaient pas. Le soldat fidèle à son drapeau se trouva faire un métier de niais. Or, comme c'est là ce que le Français abhorre par-dessus tout, il n'y eut bientôt plus, sous les armes, que les soldats à caractère héroïque et les nigauds.

Les soldats m'ont souvent répété dans la retraite, mais je ne puis le croire, car je ne l'ai pas vu, que, par un ordre du jour donné à Moscou, vers le 10 octobre, le prince de Neuchâtel avait autorisé tous les soldats qui ne se sentaient pas bien portants pour faire dix lieues par jour, à prendre les devants. Aussitôt les têtes se montèrent, et les soldats se mirent à calculer le nombre de jours de marche qu'il fallait pour se rendre à Paris. CHAPITRE LVII

Napoléon disait : « Si je réussis avec la Russie, je suis maître du monde. » Il se laissa vaincre, non par les hommes, mais par son orgueil et par le climat1 ; et l'Europe prit une nouvelle attitude. Les petits princes ne tremblaient plus, les grands souverains n'étaient plus incertains ; tous levèrent les yeux vers la Russie ; elle devenait le centre d'une oppo­sition invincible.

Les ministres anglais n'avaient pas calculé cette chance, ces ministres qui n'ont d'influence que parce qu'ils profitent de la liberté qu'ils abhorrent. La Russie partira du point où ils l'ont mise pour recommencer Napoléon et d'une manière bien plus invincible, car elle ne sera pas viagère : nous verrons les Russes dans l'Inde.

En Russie, personne n'en est encore à s'étonner du despotisme. Il se confond avec

I. H ne faut pas se figurer g_ue l'hiver ait été précoce, au contraire ; à Moscou, il faisait le plus beau temps du inonde. Quand nous en partions, le 19 oototee, il gelait à. trois degrés avec un soleil superbe.

N la religion ; et, comme il est exercé par le plus doux et le plus aimable des hommes, il ne choque que quelques têtes philo­sophiques qui vont voyager. Les soldats russes ne remuent pas avec des proclama­tions ou des croix, mais par l'ordre de saint Nicolas. Le général Masséna racontait devant moi qu'un Russe, qui voit tomber son camarade, persuadé qu'il va ressus­citer dans son pays, se penche vers lui pour lui recommander de donner de ses nouvelles à sa mère. La Russie, comme les Romains1, a des soldats superstitieux, commandés par des officiers aussi civilisés que nous 2.

Napoléon sentait bien que le courant des siècles venait de changer de direction lorsqu'il disait à Varsovie : « Du sublime au ridicule il n'est qu'un pas », mais il ajoutait : « Le succàs donnera de la témé­rité aux Russeb ; je leur livrerai deux ou trois batailles entre l'Elbe et l'Oder, et, dans six mois, je serai encore sur le Nié­men. »

Les batailles de Lutzen et de Wurtschen furent le dernier efforl d'un grand peuple dont le cœur est dévoré par la découra-

1. Montesquieu : Religion des Romains.

2. Voir le pamphlet de sir Robert Wîlaon, 1817. En 1810 et 1811, le ministre de la guerre ru3se faisait traduire et mettre en pratique toutes les ordonnances militaires de Napoléon. géante tyrannie. A Lulzen, 150.000 sol­dats des cohortes qui n'avaient jamais vu le feu, combattirent pour la première fois. Ces jeunes gens restèrent ahuris de la vue du carnage. La victoire n'avait mis aucune gaîté dans l'armée. L'armistice était né­cessaire. CHAPITRE LVIII

Le 26 mai 1813, Napoléon était àBreslau. Là, il fut triplement téméraire : il compta trop sur son armée, trop sur l'idiotisme des cabinets étrangers, trop sur l'amitié des souverains. Il avait créé et sauvé la Bavière, l'empereur d'Autriche était son beau-père et l'ennemi naturel de la Russie. Il fut la dupe de ces deux phrases.

Il fallait profiter du moment de relâche pour épuiser à fond les pays conquis et, dix jours avant la fin de l'armistice, prendre position à Francfort-sur-le-Mein. Toute la campagne de Russie était réparée ; c'est-à-dire, en ce qui concerne la France, l'empire n'aurait pas été démembré ; mais Napoléon n'avait plus d'influence au delà de l'Elbe, que comme le plus grand prince de l'Europe.

L'expédition de Silésie, mal à propos confiée au maréchal Mac Donald, qui n est connu que par des revers ; la bataille de Dresde, l'abandon du corps du maréchal Saint-Cyr, les batailles de Leipzig, la ba taille de Hanau, tout cela, amas de fautes énormesx qui ne peuvent être commises que par le plus grand homme de guerre qui ait paru depuis César2.

Quant à la paix qu'on ne cessait de lui offrir, le temps nous apprendra s'il y avait dans tout cela quelque chose de sincère3. Pour moi, je crois à la sincérité des cabinets à cette époque, parce que je crois à leur peur. Au reste, l esprit qui sert à acquérir n'est pas le même que celui qui sert à conserver. Si, le lendemain de la paix de Tilsitt, tout le génie de Napoléon se fût converti en simple bon sens, il serait encore le maître de la plus belle partie de l'Europe.

Mais vous, lecteur, vous n'auriez pas la moitié des idées libérales qui vous agi­tent, vous brigueriez une place de cham­bellan, ou, petit officier de l'armée, à force de vous montrer le séide de l'empereur, vous chercheriez à monter d'un grade.

1. Colère de Napoléon après la capitulation de Dupont. Conseil où était ST. do Samt-Vallicr. H secoue les fenêtres aux Tuileries. Il marche à grands pa?.

2. Il y a un homme qui peut être excellent historien militaire de ces grands événements, o'est le libérateur du comte Lavalette, le général Bobcifc Wilson. Je pense que dans toute la partie militaire, les mémoires de Napoléon seront parfaitement exacts.

3. Voir la négociation de Prague dans les Moniteurs des premiers jours d'août 1813 et VAnnval Segister d'Edim­bourg. CHAPITRE LIX

Dresde, après la bataille du 26 août, Napoléon paraît avoir été la vic­time d'un faux point d'honneur : il ne voulait pas reculer. L'habitude du trône avait augmenté l'orgueil de ce carac­tère et diminué le bon sens, si remarquable dans ses premières années.

Cette éclipse totale de bon sens se fait encore plus remarquer dans les actes de son administration intérieure. Cette année, il fit casser, par son vil sénat, l'arrêt de la cour d'appel de Bruxelles, rendu dans l'affaire de l'octroi d'Anvers, d'après la déclaration d'un jury. Le prince était à la fois législateur, accusateur et juge ; tout cela, par pique d'avoir trouvé des fripons plus fins que ses règlements.

Un autre sénatus-consulte montre bien le despote tombé en démence. Cet acte du sénat, qui d'abord avait le ridicule de s'écarter des usages appelés les Consti­tutions de l'Empire, déclarait qu'on ne ferait jamais la paix avec l'Angleterre qu'au préalable elle n'eût fait restituer la Guadeloupe, qu'elle venait de donner à la Suède. Les membres du sénat qui, avant que d'y entrer, étaient presque tous comptés parmi les hommes les plus remar­quables de la France, une fois réunis au Luxembourg ne luttaient plus entre eux que de bassesse. C'est en vain qu'une cou­rageuse opposition essayait de les faire rougir : ils répondaient : « Le siècle de Louis XIV recommence et nous ne vou­lons pas ruiner à jamais nous et nos fa­milles. » Comme les délibérations étaient secrètes, les opposants n'avaient que les dangers de l'opposition, non la gloire, et la postérité doit répéter avec une double reconnaissance les noms de Traey, Gré­goire, Lanjuinais, Cabanis, Boissy d'An-glas, Lenoir La Roche, Golaud, Cholet, Volney et pou a'autres, hommes illustres qui, aujourd'hui encore, sont de l'oppo­sition et sont injuriés par les mêmes flat­teurs qui, seulement, ont changé de maître1.

Napoléon envoya ordre à tous ses pré­fets de faire injurier Bemadotte, prince de Suède, dans des centaines d'adresses doublement ridicules, car en quittant la France, Bernadotte était devenu Suédois2.

1. To see: SUtël's Considérations /or (he namet.

2. Voir le Monitew, comme de juste. Les plus vils Signa­taires de ces adresses sont les hommes mil devaient se montrer, deux ans arjrês, les ultras les plus ridicules et les plus sanguinaires. Voir le discours de M. S[eguier].

VIE DE SAÏOLÉOS. — l.

18 Cependant Wellington triomphant, par îa force des circonstances, d'un générai plus habile quelui,s'approchaitdeBayonne. La Hollande se révoltait. Quarante-quatre gendarmes, qui se trouvèrent pour toute garnison à Amsterdam le jour de la plus tranquille insurrection qui fût jamais, ne purent empêcher ce pays de se séparer de la France. Les places les plus impre­nables furent occupées comme des villages. Dans l'intérieur, l'empereur n'avait laissé ni un homme, ni une cartouche, ni surtout une tête. Tout ce qu'on put faire fut de garder Berg-op-Zoom, et peu après, la garnison française, faisant prisonnier le corps d'armée anglais qui l'assiégeait, montra au monde :

disjecli membra poelm.

Après la révolte de la Hollande, parut la déclaration de Francfort ; elle promet­tait à la France la Belgique et la rive gauche du Rhin ; mais où était la garantie de cette promesse ? Qui empêchait les Alliés de recommencer les hostilités six mois après la paix ? La postérité se souviendra de la bonne foi qu'ils montrèrent après les capi­tulations de Dresde et de Dantzig. CHAPITRE LX1

outes les piècps de l'empire sem­blaient tomber les unes sur les autres. Malgré ces épouvantables désastres, Napoléon avait encore mille moyens d'arrêter le cours de sa décadence. Mais il n'était plus le Napoléon d'Egypte et de Marengo. L'obstination avait rem­placé le talent. Il ne put prendre sur lui d'abandonner ces vastes projets, regardés si longtemps par lui et ses ministres comme absolument immanquables. Au moment du besoin, il ne trouva plus autour de lui que des flatteurs. Cet homme, que les féodaux, les Anglais et Mme de Staël représentent comme le machiavé­lisme incarné, comme une des incarna­tions de l'esprit malin2, fut deux fois la dupe de son cœur : d'abord lorsqu'il crut que l'amitié, qu'il avait inspirée à Alexan­dre, ferait faire l'impossible à ce prince, et ensuite, lorsqu'il pensa que parce qu'il avait épargné quatre fois la Maison

1. Il y a du décousu dana ce chapitre.

2. The very paroles or Aime de Staël ; Leviathan, je cioé, tome 2,

T d'Autriche au lieu de l'anéantir, elle ne l'abandonnerait pas dans le malheur. Il disait que la Maison d'Autriche verrait la mauvaise position où elle se trouve à l'égard de la Russie. La Bavière qu'il avait créée en 1805 et sauvée en 1809 l'abandonna et chercha à lui donner le coup de grâce à Hanau, et si le général bavarois avait fait vingt fossés sur la route, il réussissait. Napoléon eut le défaut de tous les parvenus : celui de trop estimer la classe à laquelle ils sont arrivés.

Pendant la route de Hanau à Paris, Napoléon n'avait pas la moindre idée de son péril. Il pensait à l'élan sublime de 1792, mais il n'était plus le premier consul d'une république. Pour abattre le consul il fallait abattre trente millions d'hommes. En quatorze ans d'administration, il avait avili les coeurs et remplacé l'enthou­siasme un peu dupe des républiques, par l'égoïsme des monarchies. La monar­chie était donc refaite ; le monarque pouvait changer sans véritable révolution. Qu'est-ce que cela fait aux peuples 1 ?

Dans l'autre bassin de la balance, nous avions eu, durant quatorze ans, des souverains mourants de peur. S'ils son­geaient à l'illustre maison de Bourbon,

1. S'il y a eu révolution, c'est uQiciuemenfc par l'ineptie <ie3 ministres de 1815. c'était pour voir l'état où ils pouvaient tomber d'un jour à l'autre. Après la ba­taille de Leipzig, l'intrigue se tut mi moment et le vrai mérite put approcher des cours 1. Ainsi le patriotisme et l'en­thousiasme étaient dans le camp des Alliés avec la Landsturm et la Landwehr, et ils avaient des gens de mérite. Napo­léon avait paralysé l'enthousiasme et, au lieu d'avoir Carnot pour ministre de la guerre, comme à Marengo, il avait M. le duc de Feltre.

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1, MH. Stein, Gaeisenau. CHAPITRE LXI

Les Alliés, arrivés à Francfort, paru­rent étonnés de leur fortune. Ils ■ délibérèrent d'abord de se porter en Italie. Le sol français leur faisait peur. Ils avaient toujours devant les yeux la retraite de Champagne. Enfin ils osèrent passer le Rhin (4 janvier 1814).

Napoléon était depuis longtemps à Paris. Sa principale affaire était, je crois, de se rassurer contre la peur que lui faisait le peuple français. Il ne faisait de décrets que pour avoir des habits, des fusils, des souliers comme si le moral n'était rien. Son but fut de sortir de cet embarras, sans s'écarter de la majesté. Pour la première fois de sa vie il parut petit. Ses pauvres secrétaires-rédacteurs, qu'il appelait ministres, avaient peur de recevoir des coups de pincettes dans les jambes et n'osaient souffler.

L'empereur créa la garde nationale. Si la France a une autre Terreur, ce qui est fort possible si on laisse faire les prêtres et les nobles, la garde nationale servira à la rendre moins horrible que la première. Ce qui n'est qu'à demi canaille s'y trouvera enrôlé, et les petits marchands qui auront peur d'être pillés, feront peur à la dernière canaille. Si le hasard jette la France dans une autre série d'événements, la garde nationale sera bonne aussi comme établissant l'aristocratie de la fortune. Elle pourra rendre moins sanglantes cer­taines périodes assez probables de la lutte des privilèges contre les droits. Pour que la garde nationale soit pleinement ras­surante à cet égard, il faut que les soldats élisent tous les ans leurs officiers jusqu'au grade de capitaine et présentent des can­didats pour les grades supérieurs. Il faudrait fixer pour chaque grade la quotité de l'impôt à payer.

En janvier 1814, le peuple de l'Europe le plus vif, ne formait plus, comme nation qu'un corps mort. Ce fut en vain qu'une trentaine de sénateurs eurent la mission d'aller réveiller à moitié ce peuple fran­çais si terrible sous Garnot. Il n'était aucun de nous qui ne fût sûr, en montrant le bonnet rouge, de lui faire prendre, en moins de six semaines, un plus bel incarnat dans le sang de tous les étrangers qui avaient osé souiller le sol sacré de la liberté ; mais le maître nous criait : « Une déroute de plus et une société populaire de moins » ; et, s'il resaisissait l'empire, malheur à celui qui n'eût pas entendu cet ordre ! Ge fut alors que Napoléon dut sentir le poids de sa noblesse. Quel effet pouvions-nous attendre de proclamations adressées aux cœurs des peuples et com­mençant par des titres féodaux ? Por­traits d'héroïsme. Féroce enthousiasme de la patrie.

Un trait marquant de cette époque (janvier 1814), c'est le ton de la corres­pondance des ministres, surtout du mi­nistre Mfontalivet] 1. Un sénateur lui mandait-il qu'il n'avait pas cinq cents fusils en état, il écrivait pour toute réponse : « Armez le lycée ; la jeunesse française a entendu la voix de son empereur » ; et autres phrases que le plus impudent journaliste aurait trouvées trop enflées pour une proclamation. Gela était si fort que plusieurs fois nous nous demandâmes : « Mais trahirait-il ?  »

Par un dernier trait d'humeur et d'in­conséquence qui acheva d'abattre la Fran­ce et que la postérité aura peine à croire, tant il est voisin de la folie, au moment où l'empereur avait le plus impérieux besoin de faire la cour à son peuple, il se prend de

1. Stendhal avait écrit le nom en toutes lettres. Ille- biffa, no laissant Que l'initiale, et en marge il écrivit : « Ména­gement pour le malheur du ministre de l'intérieur Montalivet.»

N. D. L. E. querelle avec le Corps Législatif. Il repro­che aux plus honnêtes gens du monde d'être vendus à l'étranger. Il termine la session du Corps Législatif.

Voilà ce que le despotisme peut faire d'un des plus grands génies qui aient jamais existé . CHAPITRE LXII

A Paris, le matin du 24 janvier, Napo-A léon fut grand comme acteur tra-1 ■*■ gique. Un voile sombre commen­çait à descendre sur les destinées de la France. La confiance du chef faisait la confiance du peuple. Dès que la crainte paraissait, tous les yeux se tournaient vers lui.

Il passait une revue de la garde natio­nale de Paris, dans cette cour du Carrousel où l'Europe entière était venue assister aux évolutions de la garde ; il était devant cet arc de triomphe, orné de ces nobles trophées qu'il devait si tôt perdre. Il paraît que l'éloquence des lieux agit sur lui ; il se sentit attendri ; il fît dire aux officiers de la garde nationale de monter à la salle des maréchaux. Tous crurent un moment qu'il allait leur proposer de sortir de Paris et de marcher à l'ennemi. Tout à coup, il sort de la Galerie de la Paix et paraît avec son fils dans ses bras ; il leur présente le jeune roi de Rome : « Je vous confie cet enfant, l'espoir de la France ; pour moi, je vais combattre et ne songer qu'à sauver la patrie. » En un instant, les larmes furent dans tous les yeux. On voyait l'homme de la destinée laisser parler son cœur. Je me souviendrai toute ma vie de cette scène déchirante1. J'étais en colère de mes larmes. La raison me répétait à chaque instant : « Du temps des Carnot et des Danton, le gouverne­ment, en un aussi pressant danger, se serait amusé à tout autre chose qu'à émouvoir des cœurs faibles et incapables de vertu. »

En effet, les mêmes gens qui, le 24 jan­vier, pleuraient aux Tuileries, le 31 mars, au passage de l'empereur Alexandre sur le boulevard, agitaient des mouchoirs blancs à toutes.les croisées et paraissaient ivres de joie. II faut remarquer que, le 31 mars, il n'était pas encore question de l'illustre maison de Bourbon, et que les Parisiens étaient si joyeux, uniquement parce qu'ils se voyaient conquis.

inline:Image19.png 

1. Le 24 Janvier 181*, Beyle n'était point & J?aris, mai* à 0renoble avee le comte «« Saint-Yallier. {Noie de Colomb.) CHAPITRE LX1II

Dans de pareilles circonstances, la Convention décrétait que tel jour, le sol de la liberté serait purgé de la présence de l'ennemi, et, au jour fixé, le décret était mis à exécution par les armées.

Au 25 janvier 1814, jour du départ de l'empereur, l'affaire de toute la "France semblait être devenue l'affaire d'un seul homme. L'emphase que cet homme met­tait dans ses discours, et qui, dans ses jours heureux, lui avait donné tous les cœurs faibles, faisait maintenant que tous avaient un plaisir secret à le voir humilié.

Beaucoup de gens désiraient la prise de Paris comme spectacle. Gomme je repous­sais cette parole avec horreur, l'un d'eux me dit fort bien : « Paris est une capitale qui ne convient plus à la France. Sept cent mille égoïstes, les gens les plus pusilla­nimes et les plus vides de caractère que la France produise, se trouvent, par la force de l'usage, les représentants de la France dans toutes les grandes révolu- lions. Soyez sûr que la crainte de perdre leurs meubles d'acajou leur fera toujours faire toutes les lâchetés qui leur seront proposées. Ce n'est pas leur faute ; une excessive petitesse a entièrement étiolé leurs âmes pour tout ce qui n'est pas affaire personnelle. La capitale de la France doit être une ville de guerre, placée derrière la Loire, près de Saumur. » CHAPITRE LXIV

e congrès de Châtillon fut ouvert le 4 février et terminé le 18 mars. Une grande puissance s'opposait à la déchéance de Napoléon. Appuyé par cette grande puissance, il pouvait faire la paix avec sûreté. Mais il se serait re­gardé comme déshonoré, s'il eût accepté la France diminuée d'un seul village de ce qu'elle était lorsqu'il la reçut au 18 bru­maire. C'est bien là l'erreur d'une grande âme, le préjugé d'un héros ! Voilà toute la clef de sa conduite. D'autres princes se sont montrés exempts de cette vaine délicatesse1.

1

1. En note, quelque plate injure de la Staël. CHAPITRE LXV

La défense que Napoléon entreprit autour de Paris était romanesque, et, cependant, elle fut sur le point de réussir. Les armées de la France étaient disséminées à des distances im­menses, à Dantzig, à Hambourg, à Corfou, en Italie. L'Ouest et la Vendée s'agitaient. Ce feu est moins que rien, vu de près, mais, de loin, il fait peur. Le Midi s'en­flammait et l'on craignait des assassinats ; Bordeaux s'était déclaré pour ce roi qui devait enfin nous donner le gouvernement constitutionnel. Le Nord délibérait avec ce calme qui l'a distingué dans tout le cours de la Révolution. L'Est, animé des plus nobles sentiments, ne demandait que des armes pour purger le sol de la France.

Napoléon, sourd à la voix de la raison qui lui conseillait de se jeter dans les bras de l'Autriche, ne paraissait occupé que de son admirable campagne contre les Alliés. Avec 70.000 hommes, il résistait à 200.000 et les battait sans cesse. L'ar­mée se battit en désespérée et il faut lui rendre cette justice, c'était par honneur. Elle était loin de prévoir le sort qui l'attendait. On dit que les généraux ne firent pas si bien que les soldats et les simples officiers : ils étaient riches. Les armées alliées montrèrent aussi du cou­rage. Elles étaient dix contre un. La Lartdwehr et le TugendbundI avaient introduit dans leurs rangs l'enthousiasme de la patrie ; cependant, comme leurs généraux n'étaient pas fils de leurs œuvres, mais des princes désignés par la nais­sance, la fortune des combats fut variable. Napoléon, si médiocre comme monarque, retrouva souvent, comme général, le génie de ses premières années. Il passa deux mois à courir ainsi de la Seine à la Marne et de la Marne à la Seine.

Ce que la postérité admirera peut-être le plus dans la vie militaire de ce grand homme, ce sont les batailles de Champau-bert, Montmirail, Vauchamp, Mormant, Montereau, Craonne, Reims, Arcis-sur-Âube et Saint-Dizier. Son génie était absorbé dans un sentiment semblable à celui d'un brave homme qui va tirer l'épée contre un maître d'armes. Du reste, il était fou : il refusa l'armée d'Italie, forte de 100.000 hommes, que le prince

1. Société fondée en partie parle spirituel Arndt. Eugène lui envoya offrir par M. de Ton­nerre. Peu de jours âpre*, un obus vint tomber à dix pas de son cheval ; au lieu de s'éloigner, il marcha dessus. Il éclata à quatre pieds de lui sans le toucher. Je croirais assez qu'il voulait interroger la fatalité.

Le 13 mars, aux environs de Laon, l'empereur fut joint au feu, où il était, par le médecin du prince Bernadette. On lui offrait encore la paix, Ge fut la dernière voix qu'employa la destinée. •m jApoléon avait depuis longtemps l'idée %j de faire une pointe en Alsace. Il i 1 s'agissait d'aller fortifier son armée de toutes les garnibons de l'Est et de tomber sur les derrières de l'armée alliée. Travaillée par les maladies, redoufant. la révolte ouverte des paysani lorrains et alsaciens qui, de toutes parts, commen­çaient à assassiner les soldats isolés, enfin sur le point de manquer totalement de munitions de guerre et de bouche, l'armée ennemie allait se mettre en retraite.

Le projet de l'empereur réussissait si Paris avait eu le courage de Madrid. Ge projet téméraire réussissait encore, si la plus vile trahison ne s'en fût mêlée. Un étranger, que Napoléon avait comblé de faveurs non méritées (M. le duc de Dal [matie]), envoya un courrier à l'empereur Alexandre. Ce courrier apprenait à ce prince que pour détruire l'armée alliée dans sa retraite, Napoléon marchait vers la Lorraine et avait laissé Paris sans défense. Ge mot changea tout. Au moment où le courrier arriva, depuis vingt-quatre heures, les Alliés commençaient leur re­traite sur le Rhin et sur Dijon. Les géné­raux russes disaient qu'il était temps de finir une campagne romanesque, et d'aller prendre les places imprudemment laissées frur les derrières.

Lorsqu'après le courrier reçu, l'empe­reur Alexandre voulut se porter en avant, le général en chef autrichien s'y opposa de toute son autorité et jusqu'au point d'obliger Alexandre à dire qu'il prenait la responsabilité sur lui1. Quel lecteur n'est pas arrêté par une réflexion frap­pante ? On voit cette police de Napoléon qui a servi de texte à Mme de Staël et à tous les libellâtes, on voit cette police machiavélique d'un homme sans pitié, pécher par excès d'humanité dans une circonstance décisive. Par horreur pour le sang, elle fait perdre l'empire à la fa­mille de Napoléon. Depuis quatre ou cinq mois on conspirait à Paris ; la police méprisait tellement les conspirateurs qu'elle eut le tort de mépriser la cons­piration.

Il en était de même dans les départe­ments. Les sénateurs savaient que cer­taines gens étaient en correspondance avec l'ennemi. Les jurys les eussent

1. Hoblwmie, 86. condamnés sans nul doute ; les traduire devant le* cours criminelles eût au moins arrêté leurs machinations. On ne voulut pas s'exposer à répandre du sang. Je puis répondre personnellement de la vérité de ce dernier fait.

Je pense que la postérité admirera la police de Napoléon qui, avec si peu de sang, a su prévenir tant de conspirations. Durant les premières années qui ont suivi notre Révolution, après une guerre civile et avec une minorité non moins riche que corrompue1, et un prétendant appuyé par l'Angleterre, une police était . peut-être un mal nécessaire2. Voyez la conduite de l'Angleterre en 1715 et 1746.

La police impériale n'a jamais eu à se reprocher des événements comme la pré­tendue conspiration de Lyon ou les mas­sacres de Nîmes3.

1. Machine infernale du 3 nivGbe,

2. Dans tout gouvernement qui n'est pas fondé unique­ment pour l'utilité de tous en suivant la raison et la justice, dans tout gouvernement otl les sujets sont corrompus et ne demandent pas mieux que d'échanger des droits contre des privilèges, je crains qu'une police ne soit nécessaire. »

3. I/illustre auteur que je cherche à combattre était-elle de bonne foi dans ses déclarations ? En ce cas, cette femme célèbre avait une bien pauvre tête. C'est une triste excuse, quand on calomnie, que la faiblesse du jugement. Qui \ous forçait à parler 1 Et si vous n'avez élevé la voix que pour calomnier le malheur et battre des gens à terre, quelle bar­rière avez-vous laissée entravons etles plus vils des hommes ?

la personne qui écrit serait véritablement heureuse de Après le courrier reçu, les Alliés mar­chèrent sur Paris. Napoléon ayant eu connaissance de ce mouvement un jour trop tard, voulut encore leur courir après. Mais les Alliés arrivaient par la route de Meaux, tandis que l'empereur portait son armée à marches forcées sur Fon­tainebleau.

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voir détruire ce raisonnement. Elle a besoin d'estimer ce qu'elle admire et ce qu'elle a respecté si longtemps.

On remarquera peut-être comme un motif d'indulgence, qu'il faut plus d'une sorte de courage pour défendre aujour­d'hui la police impériale. Quant à garder toutes les avenues contre la critique, il faudrait un luxe de paroles qui n'est pas dans le caractère de l'auteur. Patua intelligetdi. Pour les gens qui n'ont que des intérêts et pas d'opinions, ils peuvent Mie difflies d'estime dans le courant de la vie, mais, la. plume à la main, ils sont toujours méprisables *.

Ai-ie besoin d'ajouter que la police de Bonaparte tendant à éloigner le souverain légitime, agissait dam un but essen­tiellement criminel 1 Mais, marchant dans cette fausse mute, a-t-elle été cruelle, a-t-elle commis et laissé com­mettre des crime'* ?

  • ror me : Les gens de province parlent comme juges et Ils ne sont ta plupart du temps qu'avocats CHAPITRE LXVII

e 29 mars, 160.000 alliés se trou­vèrent devant les hauteurs qui abritent Paris au nord-est. Ils avaient laissé un gros corps de leur excel­lente cavalerie pour observer Napoléon. Le 30 mars, à six heures du matin, le feu s'ouvrit, de Vincennes à Montmartre. Les ducs de Raguse et de Trévise n'avaient pas plus de 16.000 hommes et résistèrent toute la journée. Ils tuèrent 7.000 hommes à l'ennemi. La garde nationale parisienne, forte de 35.000 hommes, en perdit un, le nommé Fitz-James, cafetier au Palais-Royal *.

A cinq heures les Alliés étaient maîtres des hauteurs de Montmartre et de Belle-ville. A la nuit leurs feux les couronnèrent. On avait capitulé dans l'après-midi ; l'ar­mée dut se retirer sur Essonne. La ville, déjà prise par le fait, était de la plus belle et de la plus vile tranquillité. Les soldats de lo garde, qui la troverbèrent toute la nuit, pleuraient.

1.D'autres rapport, disent quarante. CHAPITRE LXVIIÏ

oute la journée du 30 mars, durant la bataille, le boulevard était fort brillant.

Le 31, vers les neuf heures du matin, il y avait foule, comme dans les plus beaux jours de promenade. On se moquait beau­coup du roi Joseph et du comte Regnault. On vit passer un groupe de gens à cheval qui portaient des cocardes blanches et agitaient des mouchoirs blancs. Ils criaient: « Vive le Roi 1 » — « Quel roi ? » entendis-je demander à mes côtés. On ne pensait pas plus aux Bourbons qu'à Charlemagne. Ce groupe, que je vois encore, pouvait être composé de vingt personnes qui avaient l'air assez troublé. On les laissa passer avec la même indifférence que des prome­neurs ordinaires. Un de mes amis qui riait de leur peur m'apprit que ce groupe s'était formé sur la place Louis XV et il n'alla pas plus loin que le boulevard de la rue de Richelieu.

Vers les dix heures, une vingtaine de souverains entrèrent par la porte Saint-Denis à la tête de leurs troupes. Totis les balcons étaient remplis ; les dames étaient enchantées de ce spectacle. A la vue des souverains, elles agitaient une foule de mouchoirs blancs. Toutes voulaient voir et peut-être avoir l'empereur Alexandre. Je montai sur le grand balcon de Nicolle, le restaurateur. Les dames admiraient la bonne mine des Alliés et leur joie était au comble.

Les soldats alliés, pour se reconnaître dans une si grande variété d'uniformes, portaient un mouchoir blanc au bras gau­che. Les parisiens crurent que c'était l'écharpe des Bourbons ; aussitôt ils se sentirent tous royalistes.

La marche de ces superbes troupes dura plus de quatre heures. Cependant des signes de royalisme ne s'observaient encore que dans le grand carré formé par le bou­levard, la rue de Richelieu, la rue Saint-Honoré et la rue du faubourg Saint-Honoré.

A cinq heures du soir, M. de Maubreuil, actuellement en Angleterre, mit sa croix de la Légion d'Honneur à l'oreille de son cheval, et entreprit, à l'aide d'une corde, de renverser la statue qui couronnait la colonne de la place Vendôme. Il y avait là assez de canaille. Un de ces gens monta sur la colonne pour donner des coups de canne à la statue colossale. CHAPITRE LXIX

'empereur Alexandre vint loger chez M. de Talleyrand. Cette petite circonstance décida du sort de la France1. Cela fut décisif. M. * * * % parla à ce souverain dans la rue et lui demanda de restituer à la France ses souverains légitimes. La réponse ne fut lien moins que décisive. Le même personnage fit la même demande à plusieurs généraux également dans la rue ; les réponses furent encore moins satisfaisantes. Personne ne songeait aux Bourbons ; personne ne les dé­sirait ; ils étaient inconnus. Il faut entrer dans le détail d'une petite intrigue. Quel­ques gens d'esprit, qui ne manquaient pas de hardiesse, pensèrent qu'on pourrait bien gagner au milieu de toute cette ba­garre, un ministère ou une gratification. Ils ne furent pas pendus ; ils réussirent ; mais ils n'ont eu ni ministère, ni grati­fication s.

1. Et probablement de celui de l'Europe d'ici à 1888.

2. Stendlial avait d'abord écrit : Bemosthêne de la Koche-foueauld. Nom qu'il a birré en écrivant au de«wou? : « Par prudence trois étoiles : M '"• ». N. D. L. E.

S. Oublié l'Italie dans l'abdication.

L Les Alliés avançant en France, étaient tout étonnés ; ils croyaient les trois quarts du temps, marcher dans une embuscade. Comme, malheureusement pour l'Europe, l'esprit chez eux ne correspondait pas à la fortune, les Alliés se trouvèrent dans les mains des premiers intrigants qui osèrent prendre la poste et aller jusqu'à leur quar­tier général. M. [de Vitrolles] fut le pre­mier qui arriva avec des lettres de créance de l'abbé Scapin1. Ils disaient qu'ils par­laient au nom de la France et que la France voulait les Bourbons. L'effron­terie de ces deux personnages égaya beau­coup les généraux alliés. Quelque bons que fussent les Alliés, ils sentirent cepen­dant un peu le ridicule d'une telle préten­tion.

M. de Talleyrand abhorrait Napoléon qui lui avait ôté un ministère auquel il était accoutumé. Il avait le bonheur de loger le monarque qui, pendant un mois, fut le maître et le législateur de la France. Pour gagner son esprit, il se servit de tous les moyens et fit paraître l'abbé Scapin et d'autres intrigants qui se donnèrent pour les députés du peuple français.

Il faut avouer que ces moyens d'intrigue étaient misérables. Ils furent rendus excel-

1. Par prudence Stendhal dCsigne sous ce nom l'abbé de Pradt. N. D. L. E. lents par la faute énorme qui avait été commise l'avant-veille. On avait fait sortir de Paris l'impératrice Marie-Louise et son fils. Si cette princesse eût été présente, elle offrait un logement aux Tuileries à l'empereur Alexandre, et le prince Sfchwarzenberg] avait naturellement une voix prépondérante. CHAPITRE LXX

T e 30 mars, pendant que le bruit de la 1 fusillade faisait perdre la tête à la JLJ moitié de Paris, les pauvres mi­nistres de l'empereur, avec le prince Joseph pour président, ne savaient plus où ils en étaient.

Le prince se couvrit de boue en faisant afficher qu'il ne partirait pas, au moment où il fuyait. Le comte Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély ajouta à son ignominie. Quant aux ministres, ils auraient bien eu une cer­taine énergie, car enfin tout le monde les regardait et ils avaient de l'esprit ; mais la peur de perdre leur place et d'être ren­voyés par le maître, s'ils laissaient échap­per quelque parole qui avouât le danger, en avaient fait autant de Gassandres. Ils ne s'occupaient pas d'agir, mais d'écrire de belles lettres où le langage du despotisme devenait plus fier à mesure que le despote approchait du précipice.

Le matin du 30, ils se réunirent, à Mont­martre ; le résultat de leurs délibérations fut d'y faire conduire du canon de 18 avec des boulets de 1%\ Enfin, suivant l'ordre de l'empereur, ils décampèrent tous pour Blois, bi Carnot, le comte de Lapparent, Thibaudeau, Boissy d'Angles, le comte de Lobau, le maréchal Ney avaient été aans le ministère, ils se seraient conduits un peu différemment.

$3

I, Ce fait ne me semble pas prouvé. CHAPITRE LXXI

i près la marche triomphante sur le

\ boulevard, l'empereur, le roi de JL"JL Prusse et le prince Sehwarzenberg avaient passé plusieurs heures dans les Champs-Elysées à voir défiler leurs trou­pes. Ces augustes personnages vinrent chez M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, près des Tuileries. Ils y trouvèrent dans le salon les gens dont nous avons parlé. Le prince de Schwarzenberg avait des pou­voirs pour consentir à tout. Les souverains parurent dire que si la grande majorité des Français et l'armée voulaient l'ancienne dynastie, on la leur rendrait. On tint un conseil. On assure que Sa Majesté l'empe­reur Alexandre dit qu'il lui semblait qu'il y avait trois partis à prendre :

1° Faire la paix avec Napoléon, en pre­nant toutes les sûretés convenables ;

2° Etablir la régence et proclamer Napoléon II ;

3° Rappeler les Bourbons1.

1. Plus bas dans la déclaration d'Alexandre, la Biographie ditqu'il y avait qu'il reconnaîtrait et garantirait la consti tution que la nation française se donnerait. D'aprè» cet Les gens qui avaient l'honneur de se trouver à côté des souverains alliés se dirent : « Si nous faisions faire ïa paix avec Napoléon, il nous a jugés, nous resterons ce que nous sommes et peut-être nous fera-t-il pendre ; si nous faisons rappeler un prince, absent depuis vingt ans et dont le métier ne sera pas facile, il nous fera pre­miers ministres*. » Les souverains ne purent pas se figurer que les vertus qui remplissaient leurs cœurs fussent si étran­gères à des Français. Us crurent à leurs pro­testations en faveur de la patrie, nom sacré que ces petits ambitieux prodiguaient au point d'en ennuyer leurs illustres auditeurs.

Après deux heures de conversation : «Eh bien, dit l'empereur Alexandre, je déciare que je ne traiterai plus avec l'empereur Napoléon. » Les imprimeurs Michaud, qui se trouvaient aussi du Conseil d'Etat, cou­rurent imprimer la déclaration suivante qui couvrit les murs de Paris...

Les personnes auxquelles leur étonne-ment n'ôtait pas leur sang-froid, remar­quèrent que le roi de Rome n'était pas exclu par cette affiches.

exemple et celui de l'article de la capitulation de Paria relatif à Ney, bien fou le peuple qui se fiera à la promesse d'un roi. Si l'empereur Alexandre eût garanti la constitution du Sônat, il n'aurait pas eu l'alarme qui finit par nasard à Waterloo.

1. Us est comique. Tous en voulaient tfiter,

2. De Pradt, p. 69. Pourquoi, se disaient ces factieux, ne pas se donner la peine d'assembler le Corps Législatif qui, après tout, est la source de tout pouvoir légitime, et ce sénat, composé de l'élite de la nation et qui a erré, non pas faute de lumières, mais par excès d'égoïsme '? Soixante égoïstes rassemblés ont toujours plus de pudeur que six. D'ailleurs, il y avait peut-être dix citoyens dans le sénat. On ne fit qu'une cérémonie de ce qui aurait dû être une délibération ; de là, la campagne de Waterloo.

Si Napoléon, par une boutade de des­potisme, n'eût pas renvoyé le Corps Légis­latif, rien de ce qui a eu lieu n'arrivait. Si Se Corps Législatif, que la conduite de MM. Laîné et Flaugergues venait d'illus­trer, se fût trouvé rassemblé, l'esprit émi­nemment sage qui décida du sort de la France, aurait eu l'idée de le consulter. CHAPITRE LXXII

apoldon, ayant su le mouvement de l'ennemi, arrivait à Paris de sa personne. Le 30 mars à minuit, il rencontra â Essonne, à mi-chemin de Fontainebleau, un des plus braves géné­raux de sa garde (le général Curial) qui lui apprit la fatale issue du combat. « Vous vous êtes conduits comme des lâches. i> — « Sire, nous étions attaqués par des troupes trois fois, plus nombreuses que nous et qui étaient animées par la vue de Paris. Jamais des troupes de Votre Majesté ne se sont mieux battues. » Napoléon ne répliqua pas et fit tourner les chevaux de sa calèche vers Fontainebleau. Là, il rassembla ses troupes.

Le 2 avril, il passa la revue du corps de Marmont, duc de Raguse, qui avait évacué Paris, le 31 mars au soir, et était alors campé à Essonne. Ce corps formait l'avant-garde et était à pou près le tiers de son armée. Marmoat l'assura de la fidé­lité et de l'attachement de ses troupes qui étaient en effet au-dessus de la séduction ; mais il oublia de répondre pour leur gêné- rai. Napoléon avait le projet de marcher sur Paris et d'attaquer les Alliés. Il fut successivement abandonné de la plupart de ses serviteurs, particulièrement du prince de Neuchâtei, sur le défaut duquel il plaisanta fort gaîment avec le duc de Bassano. Enfin il tint un conseil de guerre, et, prêtant l'oreille pour la première fois à ce que le maréchal Ney, le duc de Vi-cence et ses serviteurs les plus dévoués lui dirent du mécontentement général que son refus de faire la paix avait excité en France, il abdiqua en faveur de son fils, et, le 4 avril, il envoya Ney, Mac Do­nald et Caulaincourt porter cette propo­sition à l'empereur Alexandre. CHAPITRE LXXIII

MARMONT x

omme ces généraux traversaient les avant-postes de l'armée française et s'arrêtaient pour faire contre­signer leurs passeports par Marmont, ils communiquèrent à ce maréchal l'objet de leur voyage. II parut confus et dit quelque chose, entre ses dents, de propositions à lui faites par le prince Schwarzenberg et auxquelles il avait prêté l'oreille en quelque manière. Mais, ajouta-t-il aux envoyés que cette parole avait frappés de stupeur, ce qu'il apprenait changeait la question et il allait mettre fin â ses communications séparées. Après quelques moments, un des maréchaux rompit le silence et dit qu'il serait plus simple que lui, Marmont, vînt avec eux à Paris et qu'il se joignît à eux dans les négociations dont ils étaient chargés. Marmont les accompagna en effet ; mais dans quel

1. Ce chapitre est encore traduit mot à mot du n" S4 de VJSgindurgh Review. Sans doute le personnage inculpé a une j ustiflcatîon à faire entendre. dessein ! c'est ce que les mouvements pos­térieurs de son corps d'armée montrèrent.

Les maréchaux le laissèrent avec le prince Schwarzenberg et allèrent rem­plir leur mission auprès d'Alexandre qui les envoya au sénat. Ce prince n'avait pas encore de plan arrêté et ne songeait pas aux Bourbons. Il ne s'aperçut pas qu'il était entre les mains de deux intri­gants dont l'un surtout, Talleyrand, ne cherchait qu'à se venger1.

Quand l'officier, qui avait accompagné les maréchaux aux avant-postes de 1 ar­mée, revint à Fontainebleau et rapporta que Marmont était allé avec eux à Paris et qu'il l'avait vu caché, dans le fond de leur voiture, tout le monde montra de la surprise et quelques-uns du soupçon. Mais Napoléon, avec sa confiance ordi­naire dans l'amitié, répondit que, si Marmont les avait accompagnés, il était sûr que c'était pour lui rendre tous les ser­vices qui étaient en son pouvoir. Pendant l'absence des négociateurs, on rassembla à Fontainebleau un conseil de guerre com­posé de tous les généraux de l'armée. Il s'agissait de décider ce que l'on ferait si la proposition des maréchaux était rejetée. Souham, qui commandait en second le

1. Voir la véridique histoire du mois d'avril 1814 par SI. de Pradt. corps de Marmont, fut appelé comme les autres. Souham, qui était informé de l'intelligence secrète de Marmont avec l'ennemi, craignit d'être fusillé enarrivant A Fontainebleau et que tout ne fût dé­couvert. Au lieu de se rendre à Fontaine­bleau comme il en avait l'ordre, il fit avancer son corps d'armée dans la nuit du 5 avril jusque dans le voisinage de Versailles. Par ee mouvement, il se mit au pouvoir des Alliés qui occupaient cette ville et laissa les troupes de Fontainebleau sans avant-garde. Les soldats de Souham ignorant ses instructions, obéirent sans défiance. Ce ne fut que le lendemain matin qu'ils découvrirent avec désespoir le piège dans lequel ils étaient tombés. Ils voulurent massacrer leurs généraux, et il faut convenir qu'ils auraient donné un exemple utile au monde. Si l'un des colonels ou généraux avait eu un peu de ce caractère, si commun autrefois dans les armées de la République, il pou­vait tuer Souham et ramener l'armée à Essonne.

Il est inutile d'ajouter que la défection du corps de Marmont, dans ce moment critique, décida du sort de la négociation confiée aux maréchaux. Napoléon, privé du tiers de sa petite armée, ne fut plus un objet d'appréhension pour les Alliés, Le traité de Fontainebleau fut signé le 11. Nous nous sommes arrêtés un instant sur ces détails parce que la trahison du maréchal Marmont envers son ami et son bienfaiteur n'a pas été bien comprise. Ce n'est ni sa défense, ni sa capitulation de Paris, qui méritent une attention par­ticulière, c'est sa conduite subséquente qui transmettra son nom à la postérité. CHAPITRE LXXIV

e lendemain du jour où M. de T[alley-rand] persuada aux souverains al­liés que la France entière demandait les Bourbons, il se rendit au sénat qui, toujours faible, nomma le gouvernement provisoire qu'on lui désigna.

Le 2 avril, le sénat déposa Napoléon ; le 3, le Corps Législatif adhéra aux actes du sénat.

Dans la nuit du 5 au 6, les souverains déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de la première abdication de Napoléon en faveur de son fils. L'empereur Alexandre lui fit offrir un lieu de retraite pour lui et sa fa­mille et la conservation de son titre *.

L

I. Prendre une page ou deux et le? adieux à Hobhouse. CHAPITRE LXXY

aissons un instant Napoléon dans l'Ile d'Elbe. Les événements nous y rappelleront bientôt.

Le gouvernement provisoire par égard, je crois, pour les princes, qui s'avançaient avec la cocarde blanche, proscrivit la cocarde tricolore et proclama la cocarde blanche. « Bon, dit Napoléon, alors à Fon­tainebleau, voilà une cocarde toute trouvée pour mes partisans, si jamais ils reprennent courage. » L'armée fut profondément irri­tée.

Ce trait est comme l'épigraphe du gou­vernement qui va suivre. Cette démarche était d'autant plus inepte qu'il y avait un prétexte très plausible : Louis XVIII étant alors Monsieur, avait porté la cocarde tricolore du 11 juillet 1789 au 21 juin 17921.

Le sénat fit une constitution qui était un contrat entre le peuple et un homme. Cette constitution appelait au trône Louis-StanHas-Xavier. Ce prince, le modèle

1. Hobhouse, I, p. 91.

l'intérieur de toutes les vertus, arriva à Saint-Ouen. Malheureusement, pour nous, il n'osa pas se confier à ses lumières qui cependant sont si supérieures *. Il crut devoir s'en­tourer de gens qui connussent la France. Il estimait, comme tout le monde, les talents du duc d'Otrante et du prince de Bénévent. Mais sa magnanimité lui fit oublier que la loyauté n'était pas le trait marquant du caractère de ces gens. Ils se dirent : « Il est impossible que le roi puisse se passer de nous. Laissons-le essayer de gouverner par lui-même ; nous serons premiers ministres dans un an.» Il n'y avait qu'une chance contraire et qui s'est présentée deux ans plus tard : c'est que le roi trouvât un jeune homme de plus grand talent dont il pût faire un grand ministre.

En 1814, l'homme gangrené qui possé­dait la confiance du roi, donna à la France les ministres les plus plaisants qu'elle eût vus depuis longtemps. L'intérieur, par exemple, fut conBé à un homme plus ai­mable à lui seul que tous les ministres un peu rudes de Napoléon, mais qui croyait fermement qu'habiter l'hôtel du ministre de l'intérieur et y dîner, c'était être mi­nistre de l'intérieur. La Révolution dans

1. Style niai1!. toutes ses phases n'a rien vu de si innocent que ce ministère *. S'ils avaient eu quelque énergie, ils auraient, bien fait le mal ; il ne parait pas que la volonté leur ait man­qué, mais ils étaient impuissants8. Le roi, dans sa profonde sagesse, gémissait de l'inaction de ses ministres. Il sentait tellement la pauvreté de leur esprit qu'il se fit acheter par l'un d'eux une Biographie moderne et ne nommait à aucune place sans consulter l'article du libraire 8.


î. Qui dit cela î Eit-ce Hobhouse ? Non, Je l'ai oublié

2. StalH, I, 127 : Quand les nations sont de quelque

chose dans les affaires publiques, tons ces esprits de salon sont

inférieurs a la circonstance. Ce sont dei hommes à principes

Qu'il faut.

8. Saisi $y JDvUgnu- CHAPITRE LXXVI

ous oserons parler avec une demi liberté de quelques-unes des fautes de ce ministère. Par la charte, comme par le vœu de nos cœurs, le roi est inviolable et il l'est surtout parce que ses ministres sont responsables. Le roi ne connaissait encore en France ni les hommes ni les choses. Son gouvernement de 1818 prouve ce que sa haute sagesse peut faire quand elle n'est pas égarée par des guides aveugles.

Louis XVIII arriva à Saint-Ouen1. Il devait purement et simplement accepter la constitution du sénat. Bonaparte ayant, en quelque sorte, par sa tyrannie, abdiqué la qualité de fils de la Révolution, Louis trouvait une heureuse occasion 4e s'en revêtir. La démarche dont il est question parait à tout pour le moment, et n'empê­chait pas son troisième ou quatrième suc­cesseur, une fois les dangers passés, de s'intituler Roi par la grâce de Dieu et de parler de légitimité. Quant au roi, son

1. Ce qui euit est fidèlement traduit de l'SUfoire Ses Cent Jowrt par J. Hobhouse. règne était heureux et tranquille, et Bona­parte à jamais oublié.

L'abbé de Montesquiou fît un mémoire pour S. M. où il dit, en parlant du préam­bule de la constitution : « Point de doute qu'il ne faille mettre Roi de France el de Navarre, je croirais même qu'elle doit être intitulée édit du roi1. »

Le 14 de juin, la constitution fut portée aux deux Chambres réunies au palais du Corps Législatif. Le chancelier, le plus plaisant des ministres, dit aux représen­tants de la nation : « Que plusieurs an­nées s'étaient écoulées depuis que la di­vine Providence avait appelé leur roi au trône de ses pères..., qu'étant en pleine possession de ses droits héréditaires au royaume de France, il ne voulait exercer l'autorité qu'il tenait de Dieu et de ses an­cêtres qu'en mettant lui-même des bornes à son pouvoir..., que, quoique le pouvoir absolu en France résidât dans la per­sonne du roi, Sa Majestéj voulait suivre l'exemple de Louis-le-Gros, Philippe-le-Bel, Louis XI, Henri II,Charles IX et Louis XIV et modifier l'exercice de son autorité. » Il faut avouer que Charles IX et Louis XIV étaient plaisamment choisis. Après avoir exprimé le vœu d'effacer de l'histoire de

1. Moniteur du 15 aTril 1814. France tout ce qui était arrivé durant son absence, le roi promit d'observer fidèle­ment la charte constitutionnelle, que « par le libre exercice de l'autorité royale, il avait accordée et accordait, avait octroyée et octroyait à ses sujets x ».

Il faut savoir que les conseillers du roi, en portant ce prince à refuser par sa pro­clamation de Saint-Ouen la constitution du sénat, lui en avaient fait faire une sorte d'extrait qu'il promettait d'accorder au peuple. Après l'entrée de S. M., on ras­sembla place Vendôme un bureau com­posé d'une trentaine de beaux esprits, législateurs les plus moutons que l'on put trouver ; ils mirent cet extrait en articles et firent la charte sans même se douter de ce qu'ils écrivaient. Aucun de ces pauvres gens n'eut l'idée qu'il faisait une transac­tion entre les partis qui divisaient la France. Le roi leur recommanda souvent de sti­puler loyalement l'exécution de toutes les promesses de sa proclamation de Saint-Ouen. C'est cette constitution faite au hasard que le chancelier fit précéder du sage discours dont on vient de lire l'ex­trait.

Au milieu de cet accès de niaiserie qui s'était emparé de la capitale de la France,

1. Chercher les termes propres. — To iake thé Word» in the Momkur. le vertueux Grégoire osant avancer quel­ques principes généraux et reconnus de toute l'Europe sur la liberté, fut accusé par les gens de lettres, de vouloir faire renaître l'anarchie. MM. Lambrechts et Garât, qui protestaient contre la préci­pitation, furent insultés comme métaphy­siciens. Benjamin Constant, l'homme par qui l'on pense juste en France, fut averti de garder le silence qui convenait si bien à un étranger peu instruit de nos mœurs.

Enfin cette charte si sagement pré­parée, fut lue devant les deux Chambres et nullement acceptée par elles. Elles au­raient voté tout ce qu'on aurait voulu et même l'Âlcoran, car c'est ainsi qu'on est en France. Dans ces sortes de circons­tances, s'opposer à la majorité est taxé de vanité ridicule. « En France, il faut surtout faire comme les autres. » L'his­toire des moutons de Panurge pourrait fort bien nous servir d'armes1.

La sotte omission de cette formalité éloigna du roi toute vraie légitimité 2. En France, même les enfants au collège, font le raisonnement suivant : « Tout homme a un pouvoir absolu et sans bornes sur lui-même ; il peut aliéner une partie de ce

1. Considérations sur la Révolution, 1, p... ?. Couleur comique pour faire variété; d'ailleurs c'est la couleur du sujet. pouvoir. 28 millions d'hommes ne peuvent pas voter, mais 28 millions d'hommes peuvent élire mille députés qui votent pour eux ; donc, sans le libre choix d'une assemblée de représentants, il ne peut exister en France de pouvoir légitime, il ne peut y avoir que le droit du plus fort K »

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U For me : U tIM took jrom Jetfitson? CHAPITRE LXXVII

oute la conduite desjministres fut de cette force. Les agents du pou­voir qu'ils osèrent destituer furent remplacés par des gens faibles ou déshono­rés. On s'aperçut bientôt et avec étonne-inent que chaque jour la cause des Bour­bons perdait des partisans. Les ministres firent tant de folies, qu'ils persuadèrent au peuple, qu'au fond du cœur, le roi était le plus grand ennemi de la charte. Ces ministres avaient devant les yeux la cour de Louis XVI et le sort de Turgot. Pensant toujours que l'autorité royale allait se réveiller et saurait récompenser ceux qui l'auraient devinée en sachant la respecter durant les mauvais jours, ces malheureux ne songeaient qu'à lutter de servilité pour avancer en grade. CHAPITRE LXXVIII

g~\ troiyu'EN aient dit Montesquieu et I I beaucoup d'autres, il n'y a que deux ><5 sortes de gouvernements : les gouvernements nationaux et les gouverne­ments spéciaux.

A. la première classe appartiennent tous les gouvernements où l'on tient pour prin­cipe que tous les droite el tous les pouvoirs appartiennent toujours au corps entier de la nalion, résidenl en lui, sont émanés de lui el n'existent que par lui et pour lui.

Nous appelons gouvernements spéciaux tous ceux, quels qu'ils soient, où l'on recon­naît d'autres sources légitimes de droits et de pouvoirs que la volonté générale : tels que l'autorité divine, la naissance, un pacte social exprès ou tacite où les partis stipulent comme puissances étran­gères l'une à l'autre *.

Quoique vicieuse par le fond, quoique n'étant pas même un contrat entre le peuple et un homme, comme la constitu-

1. Commentaires sur l'Esprit des Lois, p. 1S, 14, Liège, 1817.

VIE DE NAKttiOS. — I.

21 lion d'Angleterre en 1688, notre charte eût satisfait tout le monde. Le peuple français est trop enfant pour y regarder de si près. D'ailleurs cette charte est pas­sable, et, si jamais elle est exécutée, la France sera très heureuse, plus heureuse que l'Angleterre. Il est impossible dans ce siècle de faire une mauvaise charte ; il n'est aucun de nous qui en demi-heure n'en écrive une excellente. Ce qui eût été le dernier effort du génie du temps de Montesquieu, aujourd'hui est un lieu com­mun. Enfin toute charte exécutée est une bonne charte1.

Il suffisait pour mettre le trône du plus sage et du meilleur des princes à l'abri des tempêtes, que le peuple crût qu'on vou­lait sincèrement la charte. Mais c'est ce dont les prêtres et les nobles firent tout au monde pour le dissuader.

Cent mille prêtres et cent cinquante mille nobles furieux n'étaient surveillés, comme tout le reste de la nation, que par huit imbéciles qui ne pensaient qu'au cor­don bleu. Les nobles voulaient et veulent leurs biens. Ouoi de plus simple que de leur rendre l'équivalent en rentes sur l'Etat ? Par là ces gens, qui n'ont point d'opinion et n'ont que des intérêts, étaient

I Idée du Blenjamin] Constant. attachés au crédit public et â la charte comme à un mal nécessaire.

Les ministres qui n’écrivaient pas une ligne, qui ne donnaient pas un dîner, sans violer l’esprit de la charte, accumulèrent bientôt les violations matérielles. Mme la maréchale Ney ne revenait jamais de la cour sans avoir les larmes aux yeux[8] CHAPITRE LXXIX

| tj- 'article 260 du Code pénal main-' 1 tenu par la charte défend, sous

JLi peine de prison et d'amende, de forcer les Français à célébrer les fêtes ou dimanches et à discontinuer leur tra­vail. Une. ordonnance • de police ordonna précisément le contraire et en termes ridi­cules. Elle prescrivait à tous les Français de quelque religion qu'ils fussent, de tendre le devant de leurs maisons dans toutes les rues ûà devaient passer les processions du Saint-Sacrement.

On ne manqua pas de faire de ces pro­cessions qui furent la risée de tous les par­tis. Tant que la religion catholique n'aura pas de bonnes places à donner, elle sera ridicule en France. Personne n'y croit plus depuis longtemps. La religion est à jamais perdue en France depuis que l'abbé Maury a voulu la faire servir de bouclier aux privilèges des nobles.

2. Le 10 de juin, six jours après la charte qui promettait la liberté de la presse (article 8), parut l'ordonnance du ministre de l'intérieur qui rétablissait la censure. Ce qu'il y eut de plus ridicule, c'est qu'on fit de cette ordonnance une loi. De long­temps en France, l'avenir ne sera rien pour le gouvernement.

3. Le 15 juin et le 15 de juillet, deux or­donnances sur le recrutement de la garde royale violèrent, au détriment de l'armée, l'article 12 de la charte.

4. Le 21 juin et le 6 de juillet, on, établit un Conseil d'Etat, qui, au mépris de l'article 63, fut érigé en tribunal extraor­dinaire.

5. Le 27 juin, l'article 15, le plus im­portant de tous, celui qui déclare que le pouvoir législatif réside dans le roi, les pairs et les députés, fut violé pour une ba­gatelle, par une ordonnance qui annulait un impôt établi par la loi du 22 ventôse an 12 \

0. Le 16 décembre, on mit à la demi-solde les officiers non employés ; cela était en opposition directe avec 1 article 09. Cette mesure pouvait être nécessaire, mais il fallait faire une loi, la faire pour un an, la faire en tremblant, la demander â genoux. De ce moment, l'armée fut per­due pour les Bourbons. En France, sur dix hommes que l'on rencontre, huit ont fait la guerre dans un temps ou dans un

1. Hobhoœe, I, p. 63. autre et les deux autres mettent leur vanité à partager les sentiments de l’armée. A cette époque, des anecdotes fâcheuses commencèrent à circuler. Un duc royal demande à un officier quelles campagnes il a faites. — « Toutes. » — « Avec quel grade ? » — « Comme aide de camp de l’empereur. i> On lui tourne le dos. A la même question, un autre répond qu’il a servi vingt-cinq ans. — « Vingt-cinq ans de brigandages. » La garde déplaît dans une manœuvre ; on dit à ces vieux soldats, illustrés par tant de victoires, qu’il faut qu’ils aillent en Angleterre apprendre à manœuvrer des gardes du roi d’Angle­terre.

Des soldats suisses sont appelés à Paris, tandis qu’on met des soldais français à la demi-solde. Six cents nobles, pour lesquels les Parisiens trouvèrent le nom, devenu si célèbre, de voltigeurs de Louis XIV, et pareil nombre d’enfants, sortis à peine du collège, sont recouverts d’habits ridi­cules inventés par le cardinal de Riche­lieu, et gardent la personne du roi qui semble se défier de sa garde. Dès qu’on a un corps privilégié à Paris, on doit s’at­tendre à des insolences et il faut savoir les empêcher comme Napoléon. Les scènes du café Montansier irritèrent vivement la vanité nationale. La vieille garde impériale, ce corps si brave et si facile à gagner, est outrageuse­ment exilée de la capitale. Le maréchal Soult, ministre de la guerre, veut la rappe­ler ; un contre-ordre, mille fois plus outra­geant que la première mesure, l'arrête à moitié chemin. Les Chouans, ces gens liés avec l'étranger, sont dans la plus haute faveurx.

On supprime l'établissement pour les orphelins de la Légion d'Honneur ; on fait pis : on le rétablit par faiblesse.

On vend publiquement la Légion d'Hon­neur ; on fait plus : pour l'avilir, on la jette aux gens les plus étrangers à la chose pu­blique, par exemple â des parfumeurs du Palais-Royal. L'armée des Bourbons ne s'élève pas à 84.000 hommes, et on y met pour officiers 5.000 vieux émigrés ou jeunes nobles imberbes.

1 Hobliouw, I, p. 88. CHAPITRE LXXX

"TT Joici d'autres violations de la charte :

W 7. Le 30 juillet, on établit une

• école militaire pour faire jouir les

nobles des avantages de l'ordonnance

de 1751.

8. Le chancelier, de sa propre autorité, met un impôt sur les provisions des juges, sur les lettres de naturalisation et sur les journaux.

9. En opposition à la lettre de la charte, le gouvernement n'ayant pu faire passer une loi pour réorganiser la Cour de cas­sation, la renouvelle par une ordonnance, et renvoie plusieurs juges fort estimés ; de ce moment les juges furent vendus. Cette Cour maintient en France l'exécution des codes ; c'est un rouage fort important pour l'ordre intérieur, et jusqu'à 1 époque dont nous parlons, il a été excellent. GHAPITRE LXXX1

LA charte, quoique les gens qui l'ont t faite ne s'en soient pas doutés, ! est divisée en deux parties. Par la première, elle est vraiment conslitu-tion, c'est-à-dire recette pour faire des lois, loi sur la manière de faire des lois ; par la seconde, elle est transaction amicale entre les partis qui divisent la France.

10. L'article le plus important de cette seconde partie est le 11e ainsi conçu : « Toutes recherches des opinions et votes émis jusqu'à la Restauration sont inter­dites. » Le même oubli est commandé aux tribunaux et aux citoyens1.

Chez un peuple enfant et vaniteux, cet article était un des moins importants pour l'autorité royale. Ceux que la faveur ne soutient pas en France sont toujours méprisés, et les gens protégés par cet article auraient été les flatteurs les plus déhontés. Mais les ministres étaient aussi enfants que le reste de la nation. Ils tin

i. Voir la loi dite d'amnistie qui a exilé les gens qui avaient voté la mort de tours XVI. rent beaucoup à chasser certains membres de la Cour de cassation. Dans les palais des rois, on est toujours en avant de l'opinion que l'on suppose au prince1.

11. Une niaiserie encore plus incom­préhensible, pour qui n'a pas connu les meneurs de cette époque, fut celle de chasser quinze membres de l'Institut. Ce coup d'Etat si ridicule devint impor­tant par les conséquences. Il frappa la nation ; ce fut l'avant-dernière goutte du vase qui va déborder ; le lendemain, s'il l'avait pu, le peuple français eût chassé les Bourbons. Or que faisait et aux Bourbons et aux Français, que les noms suivants fussent de l'Institut : Guyton-Morveau, Garnot, Monge, Napoléon Bona­parte, Gambacérès, Merlin, Rœderer, Garât, Sieyès, le cardinal Maury, Lucien Bonaparte, Lakanal, Grégoire, Joseph Bonaparte et David ?

Ce qu'il y eut d'incroyable, c'est qu'on trouva à remplacer les éliminés. Il y eut des gens qui consentirent à entrer par ordonnance, dans un corps qui n'est quel­que chose que par l'opinion. Du temps des d'Àlembert et des Duelos, il n'en eût pas

1. On n'aime pas la liberté de la r^sse, niais on est trop faible pour l'empêcher. I.'air de braver le gouvernement donne du piquant au journal Le Sain. Jawi" et ce qui... *

  • La fin de la note a été coupée à la reliure.

été ainsi. Et l'on s'étonne que la classe la plus avilie de Paris soit celle des gens de lettres* !

1. C'est ce <iui fait que les gens nuise respectent n'aiment pas à devenir auteurs et à mettre leur nom aux titres de leurs livres.

J'en suis à 11 violations ; l'Edinburgh en (ompte 1+ ou 15, ie crois. CHAPITRE LXXXII

<f~\N sait assez comment le Corps Légis-§ latif était choisi sous Napoléon. —•' Les sénateurs nommaient les pro­tégés de leur cuisinière. Et cependant telle était l'énergie inspirée h la nation par le culle de la gloire, tel était son mépris pour les petitesses qu'aucune Chambre, nommée sous l'empire de la Restauration, ne s'est acquis autant d'estime que celle où brillèrent MM. Durbach, Laîné, Bedoch, Raynouard, Suard, Flaugergues. Les dis­cours de ces hommes estimables conso­laient la nation. A cette époque, tout ce qui touchait au gouvernement était avili. Les vrais royalistes, les purs, les émi­grés affectaient de sourire avec dédain aux mots de charte et d'idées libérales. Ils oubliaient que l'homme qui les a mis sur leurs jambes, le magnanime Alexandre, avait recommandé au sénat de donner à la France des institutions fortes et libé­rales. Mille bruits sinistres annonçaient de toutes parts à la nation la résurrection prochaine de l'ancien régime.

Les ministres favoris, MM. D [ambray], F [errand], M [ontesquiou], B [laças] ne perdaient aucune occasion de professer la doctrine de la monarchie absolue. Ils regrettaient publiquement cette vieille France où étaient réunis dans tous les cœurs, sans aucune distinction, ces mots sacrés  : Dieu et le Roi K

Bien entendu qu'on n'oubliait pas les droits aussi sacrés de la fidèle noblesse. Tout le monde ne se rappelle peut-être pas que ces droits consistaient en 144 im­pôts, tous différents2. Enfin, le duc de Feltre, ministre de la guerre, qui n'avait pas même l'illustration de la guerre, osa dire à la tribune : « Sy veut le roi, sy veut la loi ». et il est devenu maréchal. Enfin, qui le croirait, M. de Chateaubriand ne parut pas assez royaliste ; sa réponse au mémoire du général-Carnot fut atta­quée dans ce sens3.

1. Âdress» du clergé de Paris au roi le 15 août 181*.

2. Et dont plusieurs joignaient le mépris de la race lui» msine à,..

S. Journal des Débats, octobre CHAPITRE LXXXIII

Les membres de l'ancien parlement s'étaient rassemblés le 4 juin chez M. Lepelletier de Morfontaine1 et avaient formellement protesté contre la charte. Ils avaient ainsi encouru le traitement dû à toutes les minorités : « Ou soumettez-vous aux lois, ou allez-vous-en2 ». On n'eut pas l'air de s'aper­cevoir de cette ridicule protestation, et aussitôt, la noblesse se prépara à en faire une semblable. En France, où chacun aspire à créer un régiment pour se faire colonel, ces sortes de démarches ont de l'importance. Ge sont les conspirations du pays. Un prince politique les eût punies avec sévérité.

A Savenay (Loire-Inférieure), un ser­mon fut prêché le 5 mars : on disait aux fidèles que ceux qui ne rendraient pas leurs biens aux nobles et aux curés, comme représentants des moines, éprouveraient le sort de Jézabel et seraient dévorés par les chiens.

1. Littéralement traduit de J. Hobhouse, I, p. 98,2» édition.

2. Paley. Parmi les pétitions, dont le Corps Législatif ne voulait pas prendre lecture, il s'en trouvait près de trois cents d'indi­vidus se plaigaant que leurs curés leur refusaient l'absolution parce qu'ils étaient propriétaires de biens nationaux. Or huit millions de Français sont dans ce cas, et les huit millions qui ont le plus d'énergie. Au mois d'octobre, les journaux dévoués à la cour racontèrent qu'à une fête que le prince de Neuchâtel avait donnée à Grosbois au roi et à la famille royale, le prince avait fait hommage à Sa Majesté d'un rouleau de parchemin contenant les titres de propriété de ce bien national. Le roi les avait gardés une heure et ensuite les avait rendus au maréchal avec ce mot gracieux : « Ces titres ne peuvent pas être en de meilleures mains. » Berthier se plaignit de cette ridicule anecdote au roi lui-même et, ce que je suis bien loin de croire, ne put jamais obtenir la permission de la démentir dans les journaux.

M. Perrand proposa une loi fort juste : il s'agissait de rendre aux émigrés leurs biens non vendus1.

Il osa parler à la tribune « des droits

1. Il y a plus : il fallait rendre aux émigrés jusqu'au maxi­mum de six mille livres de rente par tête et en rentes sur 'RtM, tout ce qu'on leur avait pris justement lorsqu'ils sortirent de ïranee pour appeler tes étrangers dans la patrie. sacrés et inviolables que ceux qui avaient suivi la ligne droite ont toujours aux propriétés dont ils ont été dépouillés par les tempêtes révolutionnaires » et M. Fer-rand eut le cordon bleu. s.

Ce mot mit le feu à la France. Des gens qui vivraient tranquilles et soumis sous l'autorité du dey d'Alger, devien­dront furieux au mot le plus indirect qui menacera leur propriété. CHAPITRE LXXXIV

Tl est temps de revenir à l'île d'Elbe. Napoléon ayant lu dans un journal, — en se faisant la barbe, le discours du ministre Ferrand, fit appeler le général Bertrand et lui dit : ... CHAPITRE LXXXV

Le baron Jermanowski, colonel des lanciers de la garde, fit le récit suivant à son respectable ami, le général Kosciusko1. C'était la bravoure parlant en présence de l'héroïsme.

Le colonel commença par dire qu'il commandait à Porto Longone, où il avait, outre ses lanciers, une garnison de trois cents fantassins. Six jours avant le départ, l'empereur le fit demander pour savoir le nombre de bâtiments qui se trouvaient dans son port. Il reçut l'ordre de les noliser, de les approvisionner et d'empêcher la sortie de la moindre barque. Le jour avant l'embarquement, il reçut ordre de payer trois mille francs pour une route que Napoléon faisait ouvrir. Il avait presque oublié l'embargo quand, le 26 février, pendant qu'il travaillait à son petit jardin, un aide de camp de l'empereur lui apporta l'ordre d'embarquer tous ses hommes à six heures du soir et de rejoindre la flot­tille devant Porto Ferraio, cette même

1. Hobhouso, p. 115. Voir les réeto du Moniteur qui sont exacts. auit, à une heure iadiquée. Il était si tard que le coloacl ne put pas finir l'em­barquement de ses hommes avant 7 heures et demie. On partit aussitôt. Il arriva avec sa petite flotte au brick impérial Y Incons­tant qui était sous voiles. En montant pur le pont, il trouva l'empereur qui l'accueillit par les questions : « Comment cela va-t-il ? Où est votre monde ? »

Le colonel Jermanowski apprit de ses camarades que la garnison de Porto Fcrraio n'avait reçu l'ordre de s'embar­quer que le même jour à une heure, qu'ils n'avaient été à bord qu'à quatre heures, que l'empereur avec les généraux Bertrand, Drouot et son état-major était arrivé à huit, qu'alors un seul coup de canon avait donné le signal et qu'on avait mis à la voile. La flottille était composée de V 'Inconstant de vingt-six canoas, de Y Etoile et de la Caroline, bombardes, et de quatre felouques. Il y avait sur Y Inconstant quatre cents hommes de la vieille garde. Personne ne savait où l'on allait. Les vieux grenadiers, en quittaat le rivage pour moater à bord, avaient crié : « Paris ou la mort. »

Le vent qui était au sud et d'abord assez vif, tomba bientôt au calme plat. Lorsque le jour parut, oa a'avait fait que six lieues et la flottille se trouvait entre les îles d'Elbe et de Capraia, en vue des croiseurs anglais et français. La nuit cependant n'avait pas été entièrement-perdue, les soldats et l'équipage avaient été employés à changer la couleur exté­rieure du brick. Il était jaune et gris ; on le peignit en noir et blanc. C'était un faible moyen d'échapper aux gens inté­ressés à observer Vue d'Elbe.

Il fut question de retourner à Porto Ferraio ; mais Napoléon ordonna de con­tinuer à marcher, se déterminant, en cas de nécessité, à attaquer les croiseurs français. II y avait dans les eaux de l'île d'Elbe deux frégates et un brick ; à la vérité on les croyait plus disposés à venir se joindre à la flotte impériale qu'à la combattre ; mais un officier royaliste un peu ferme pouvait faire tirer le premier coup de canon, et entraîner son équipage. A midi, le vent fraîchit ; à quatre heures, la flottille se trouvait vis-à-vis de Li-vourne. On eut la vue de trois vaisseaux de guerre, et l'un d'eux, un brick, faisait [file:///oile \oile] sur V'Inconstant Les sabords fu­rent fermés. Les soldats de la garde quittèrent leurs bonnets et se couchèrent sur le pont. L'empereur avait le projet de monter à l'abordage du brick, mais c'était une dernière ressource dans le cas seulement où le vaisseau royal ne vou- drait pas laisser passer Vlnconstanl sans le visiter. Le Zéphir (ainsi s'appelait le brick au pavillon blanc), arrivait a pleines voiles sur Y Inconstant ; les deux vaisseaux passèrent bord à bord. Le capitaine Andrieux1 étant hélé par le lieutenant Taillade, de V 'Inconstant, qui était de ses amis, se contenta de demander où allait V'Inconstant. — « A Gênes, » répondit Taillade, et il ajouta qu'il se chargerait avec plaisir de ses commissions s'il en avait. Andrieux répondit que non, et en partant cria : « Comment se porte l'em­pereur ? » Napoléon lui-même répondit : « parfaitement bien », et les bâtiments se séparèrent.

Le. vent augmenta pendant la nuit du 27, et le 28 février 2, à la pointe du jour, on aperçut les côtes de Provence. On avait en vue un vaisseau de 74, faisant voile apparemment pour la Sardaigne3. Le colonel Jermanowski dit aue, jusqu'à ce moment, on croyait généralement sur la flottille qu'on allait à Naples. Beaucoup de questions furent faites par les soldats aux officiers, et même par les officiers à l'empereur qui ne répondait pas. A la fin, il dit en souriant : « Eh bien, c'est la

1. Voir la Biographie.

2. A vérifier dans Eob/iouse, Quand, le 28, ou le 1" mars 1

3. Ç& tour est-il juite 1 ne veut-il pas «Jire partant 1 France !» A ce mot tout le monde l'en­toura pour savoir ses ordres. La première mesure qu'il prit fut d'ordonner à deux ou trois commissaires de sa petite armée de préparer leurs plumes et leur papier. Ils écrivirent sous sa dictée les procla­mations à l'armée et aux Français. Quand elles furent écrites, on les lut tout haut. Napoléon fit plusieurs corrections. If se les fît relire de nouveau et les corrigea encore ; enfin après dix révisions au moins, il dit : « Gela va bien, faites-en des copies. i> A cette parole, tous les soldats et les matelots qui savaient écrire se couchè­rent sur le pont. On leur distribua du papier, et ils eurent bientôt fait un nombre de proclamations suffisant pour qu'elles pussent être publiées au moment du débarquement. On s'occupa ensuite de faire des cocardes tricolores. On n'eut qu'à couper le bord extérieur de la cocarde de l'île d'Elbe. D'abord, à l'arrivée dans l'île, la cocarde de l'empereur avait été encore phis semblable à la française. Il la changea dans la suite, pour ne pas éveiller le soupçon. Durant ces divers arrangements, et en général, pendant toute la dernière partie du voyage, les officiers, les soldats et les marins entou­raient Napoléon qui dormait peu et se tenait presque toujours sur le pont. .Couchés, assis, debout, ou errant fami­lièrement autour de lui, ils avaient besoin de lui parler. Ils lui faisaient des questions continuelles auxquelles il répondait sans le plus petit signe d'impatience, quoique plusieurs ne fussent pas peu indiscrètes. Ils voulaient savoir son opinion sur plu­sieurs grands personnages vivants, sui­des rois, des maréchauXj des ministres d'autrefois. Ils entreprenaient de discuter avec lui des passages connust de ses propres campagnes, et même de sa poli­tique intérieure. Il savait satisfaire ou élucider leur curiosité et souvent entrait dans de grands détails sur sa propre con­duite et sur eelle de ses ennemis. Soit qu'il examinât les titres de gloire de ses contemporains, soit qu'il rappelât les faits militaires des temps anciens et modernes, toutes ses réponses étaient d'un ton d'ai­sance 2, de noble familiarité et de franchise qui ravissait les soldats. « Chaque mot, disait le colonel Jermanowski, nous sem­blait digne d'être conservé pour la pos­térité. * L'empereur parlait sans détour de son entreprise actuelle, des difficultés qu'elle présentait et de ses espérances. «  Dans les cas comme celui-ci, il faut

I. Au lieu de paysages, peut-Hre époques. a. Est-ce français t être d'tm ton pour avoir vn toti d'ai-$anee ? A voir dans S.-S, enser lentement, mais agir avec célérité.

'ai longtemps pesé cette idée, je l'ai considérée avec toute l'attention dont je suis capable. Je n'ai pas besoin de vous parler de la gloire immortelle et des avan­tages que nous acquerrons si le succès couronne notre entreprise. Si nous échouons, ce n'est pas à des militaires qui, depuis leur enfance, ont bravé la mort sous tant de formes et dans tant de climats, que je chercherai à déguiser le sort qui nous attend. Nous le connaissons et nous le méprisons. »

Telles sont à peu près les dernières paroles qu'il prononça avant que sa petite flotte jetât l'ancre dans le golfe de Juan. Ces derniers mots eurent l'air un peu plus soignés. Ce fut comme une e&pèce d'adresse adressée à ses compagnons, auxquels peut-être il n'aurait plus le temps de parler au milieu des hasards qu'on allait rencontrer.

Le 28 février, Antibes fut en vue depuis midi, et le 1er mars, à trois heures, la flottille jeta l'ancre dans la baie. Un capi­taine et vingt-cinq hommes furent envoyés pour s'emparer des batteries qui pouvaient dominer le point du débarquement. Cet officier voyant qu'il n'y avait pas de bat­terie, prit sur lui de marcher sur Antibes. Il y entra et fut fait prisonnier. A cinq

5 heures du soir les troupes prirent terre sur la côte voisine de Cannes. L’empereur fut le dernier à quitter le brick. Il prit quelque repos dans un bivouac qu’on lui prépara au milieu d’une petite prairie environnée d’oliviers, près de la mer. Les paysans montrent- aujourd’hui aux étrangers la petite table sur laquelle il prit son repas[9].

L’empereur appela « Jermanowski et lui demanda s’il savait combien on avait emmené de chevaux de l’île d’Elbe. Le colonel lui répondit qu’il n’en savait rien ; que pour lui, il n’en avait pas embarqué un seul. « Fort bien, dit Napoléon ; j’ai amené quatre chevaux ; divisons-les. Je crois que j’en dois avoir un. Comme vous commandez ma cavalerie, vous aurez le second. Bertrand, Drouot et Cambronne auront les deux autres. »

Les chevaux avaient été débarqués un peu plus bas, sur le rivage. On quitta le bivouac et Napoléon avec son état-major allèrent à pied au lieu où ils étaient. L’em­pereur marchait seul, interrogeant quel­ques paysans qu’il rencontra. Jermanowski et les généraux suivaient, portant leurs selles. Quand on fut arrivé aux chevaux, le grand maréchal Bertrand refusa d’en prendre un ; il dit qu'il marcherait à pied. Drouot en fit autant1. Gambronne et Molat montèrent à cheval. L'empereur donna au colonel Jermanowski une poi­gnée de napoléons en lui disant de se pro­curer quelques chevaux de paysans. Le colonel donnant aux paysans tout ce qu'ils demandaient, en acheta quinze. On les attela à trois pièces de canon ame­nées de l'île d'Elbe et à un canon-que la princesse Pauline avait donné à son frère. On vint annoncer le mauvais succès d'Antibes. « Nous avons mal commencé, dit l'empereur, nous n'avons maintenant rien de mieux à faire que de marcher aussi vite que nous pourrons et de gagner les passages des montagnes avant que la nouvelle de notre débarquement y soit arri­vée. t> La lune se leva et Napoléon avec sa petite armée se mit en marche à onze heures du soir. On marcha toute la nuit. Les paysans des villages à travers lesquels on passait, ne disaient rien ; ils levaient les épaules et branlaient la tête quand on leur disait que l'empereur était de retour. A Grasse, ville de 6.000 âmes, que l'em­pereur traversa, on croyait que des pirates avaient débarqué et tout était en alarmes. Les boutiques et les fenêtres étaient fer-

1. Hobhouse, 122, 123, J80. mées et la foule qui s'était rassemblée dans les rues, nonobstant la cocarde natio­nale et les cris de Vive l'empereur des soldats, les laissaient passer sans le moin­dre signe d'approbation ou de désap­probation. Ils firent halte pour une heure sur un coteau au delà de la ville. Les sol­dats commencèrent à se regarder entre eux avec incertitude et tristesse. Tout à coup, ils virent une troupe de gens de la ville qui s'avançaient vers eux avec des provisions et aux cris de : Vive l'em­pereur.

Depuis ce momentl les paysans se montrèrent satisfaits que Napoléon eût débarqué et sa marche fut plutôt un triomphe qu'une invasion. On laissa à Grasse les canons et la voiture et comme les routes furent fort mauvaises dans le cours de cette première marche qui fut de vingt-cinq lieues, Napoléon marchait fréquemment à pied au milieu de ses grenadiers. Lorsqu'ils se plaignaient de leurs fatigues, il les appelait ses grondeurs; eux, de leur côté, quand il lui arrivait de tomber, riaient tout haut de sa maladresse. Ils arrivèrent dans la soirée du deux au village de Seranon à vingt lieues de Grasse. Dans cette marche, le nom de

1, Hobjiwse, 124. Napoléon parmi les soldats était : notre petit tondu, et Jean de l'épée. II entendait fréquemment ces noms répétés à demi-haut comme il gravissait les montées au milieu de ses vétérans. Le 3, il coucha à Barrème,* et dîna â Digne le 4 mars. « Ce fut ou à Digne ou à Gastellane, nous dit le eolonel, que Napoléon entreprit de persuader de crier : Vive l'empereur au maître de l'auberge dans laquelle il s'ar­rêta. Cet homme refusa positivement et cria : Vive le roi. Au lieu d'être en colère, Napoléon le loua de sa loyauté et lui demanda seulement de boire à sa santé, ce à quoi l'hôte accéda volontiers. »

A Digne, les proclamations1 à l'armée, au peuple français furent imprimées et répandues dans le Dauphiné avec tant de rapidité que sur sa route, Napoléon trouva les villes et les villages prêts à le recevoir. Jusqu'à ce moment cependant, il n'avait été joint que par un seul soldat. Ce soldat fut rencontré sur la route par le colonel Jermanowbki qui entreprit d'en faire un prosélyte. Comme le colonel lui disait que l'empereur allait arriver, le soldat se mit à rire de tout son cœur : « Bon, dit-il, j'aurai quelque chose à dire ce soir à la maison. » Le colonel eut beaucoup

1. Hobhouse, 125. de peine à lui persuader qu'il ne voulait pas rire ; alors le soldat lui dit : « Où comp­tez-vous dormir cette nuit ?» et en appre­nant le nom du village : « Hé bien 1 dit-il, ma mère habite à trois lieues d'ici, je m'en vais lui dire adieu et je serai avec vous ce soir. » Le soir en effet le grenadier frappa sur l'épaule du colonel et ne fut content que quand celui-ci eut promis qu'il-dirait à l'empereur que Melon le grenadier était venu j>artager la fortune de son ancien maître.

Le 5, Napoléon passa la nuit à Gap où il fut gardé seulement par dix cavaliers et quarante grenadiers. Le général Cam-bronne occupa le môme jour avec qua­rante grenadiers le pont et l'ancienne forteresse de Sisteron * ; mais Melon était toujours la seule recrue qu'on eût faite, de sorte qu'à Saint-Bonnet et dans d'au­tres villages, les habitants voulaient sonner le tocsin et se lever en masse pour accom­pagner la petite armée. Ils obstruaient les routes et souvent empêchaient la marche pour voir et toucher l'empereur qui quel­quefois marchait à pied.

Les routes étaient exécrables à cause de la neige fondante. Le mulet chargé d'or glisse dans un précipice. L'empereur en

1. Hobhouse, 126. paraît très fâché. On passe deux heures à essayer de le retirer. A la fin, pour ne pas perdre de temps, l'empereur dut l'aban­donner : les paysans en profitèrent au printemps.

Le 6, l'empereur coucha à Gap et le général Gambronne avec son avant-garde de quarante hommes à La Mure. Là, Favant-garde de la garnison de Grenoble, forte de six cents hommes, refusa les pourparlers avec le général Gambronne. Le colonel Jermanowski, étant à l'extrême avant-garde, trouva un défilé près de Vizille, occupé par une troupe qui avait un drapeau blanc. Il voulut parler, mais un officier s'avançant vers lui, lui cria : « Retirez-vous, je ne puis avoir aucune communication avec vous. Gardez votre distance, ou mes hommes vont faire feu. » Le colonel chercha à le gagner en lui disant qu'il aurait à parler à l'empereur Napoléon et non à lui ; mais l'officier continua à se servir de paroles menaçantes et Jermanowski alla faire part à l'empe­reur de ce mauvais succès. Napoléon lui dit en souriant : « S'il en est ainsi, il faut que j'essaye ce que je pourrai faire moi-même. » Il mit pied à terre et ordonna à environ cinquante de ses grenadiers de le suivre avec leurs armes renversées ; il marcha tranquillement jusqu'au défilé où il trouva un bataillon du 5e de ligne, une compagnie de sapeurs et une de mi­neurs, en tout 7 h 800 hommes. L'offi­cier commandant continuait à vociférer, souvent contre l'empereur lui-même, disant : « G'est un imposteur, ce n'est pas lui. » De temps en temps cet officier réprimandait ses troupes, leur ordonnant de faire feu. Les soldats étaient silencieux et immobiles. Il sembla un instant lorsqu'ils virent approcher la troupe de Napoléon, qu'ils voulaient coucher en joue leurs fusils. Napoléon fit arrêter ses grenadiers, s'avança tranquillement et tout seul jus­qu'au bataillon. Quand il fut très près de la ligne, il s'arrêta court, jeta sur eux un regard tranquille et, ouvrant sa redin­gote, s'écria : « G'est moi, reconnaissez-moi. S'il y a parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, qu'il fasse feu, voilà le moment.  »

Ils furent vaincus en un instant et au milieu des cris redoublés de Vive l'empe­reur, se précipitèrent dans les bras des soldats de la garde1.

Un peu avant que les soldats du cin­quième s'ébranlassent, Napoléon s'appro­cha d'un grenadier qui avait l'arme présentée et, le prenant par une de ses

1. Hobhouse, 126 127. moustaches, lui dit : « Et toi, vieille mous­tache, n'as-tu pas été avec nous à Ma-rengo ? »

Tel est le récit simple d'une de ces actions qui, dans tous les siècles et dans tous les pays, montrent aux nations les hommes pour lesquels elles doivent mar­cher et agir.

Les compagnons de Napoléon regar­dèrent le mouvement de cette troupe de sept cents hommes comme décisif. Ils virent dans cet événement que l'empereur ne s'était pas trompé et que l'armée était toujours à lui1. Les nouvelles troupes prirent la cocarde tricolore, se rangèrent autour des aigles de l'armée do l'île d'Elbe et entrèrent avec elles à Vizille, au milieu des cris de joie des habitants. Ce bourg a toujours marqué par son patriotisme. On peut dire que c'est là qu'a commencé la Révolution française et la liberté du monde. C'est au château de Vizille qu'eut lieu la première assemblée des Etats du Dauphiné.

En avançant vers Grenoble, le colonel Jermanowski fut joint par un officier qui arrivait ventre à terre et qui lui dit : « Je vous salue de la part du colonel Charles Labédoyère.  »

l. Hobhouse, 128. Ce jeune colonel parut bientôl à la tête de la plus grande partie de son régi­ment, le 7e de ligne formé des débris du 112e régiment et de plusieurs autres. A quatre heures après-midi, le colonel s'était échappé de Grenoble ; à une certaine dis­tance il tira une aigle de sa poche, la plaça au bout d'une perche et l'embrassa devant son régiment qui cria aussitôt : Vive l'empereur ! Il donna alors un coup de couteau dans un tambour qui était plein de cocardes tricolores qu'il distribua à son régiment. Mais le général Marchand qui resta fidèle au roi réussit à faire rentrer dans Grenoble une partie du régiment. La garnison de cette ville avait été aug­mentée du 11e régiment de ligne et d'une partie du 7e envoyés de Chambéry. Cette garnison était composée en outre de 2.000 hommes du 3e régiment de pionniers, deux bataillons du 5e de ligne et du 4e d'artillerie, précisément le même régi­ment dans lequel Napoléon avait obtenu une compagnie, vingt-cinq ans auparavant.

Grenoble est une mauvaise place que l'on ne conserve que pour approvisionner «l'artillerie la chaîne des Alpes, au milieu desquelles elle se trouve placée. Elle n'a qu'un mur terrassé du côté de la plaine, haut d'une vingtaine de pieds avec un petit ruisseau qui coule au devant. C'est

VIE DE BTAPOIÉON - I.

23 avec cette fortification ridicule que, quel­ques mois après, les habitants livrés à eux-mêmes ont tué douze cents hommes à l’armée piémontaise toute composée de soldats de Napoléon.

Lorsque ce grand homme s’en approcha le 7 mars, toute la garnison était rangée sur le rempart terrassé au milieu duquel est pratiquée la porte de Rome qui répond au chemin de Vizille[10]. Les canons étaient chargés, les mèches allumées, la garde nationale était rangée derrière la garnison pour lui servir de réserve.

La porte de Bonne fut fermée à huit heures et demie. Comme Napoléon entrait dans le petit faubourg de Saint-Joseph, Jermanowski se présenta â la porte de Bonne à la tête de huit lanciers polonais. Le colonel demanda les clés ; on lui répon­dit qu’elles étaient chez le général Mar­chand. Le colonel parla aux soldats qui ne répondaient pas. Napoléon arriva bientôt sur le petit pont qui est devant les portes. Il resta là assis sur un ehasse-roue plus de trois quarts d’heure.

Le général Marchand devait se porter sur le rempart voisin à cinquante pieds au plus de la personne de l’empereur et lui tirer dessus lui-même. Il pouvait se faire seconder par vingt gentilshommes. Il n'y avait pas possibilité de manquer Napoléon. Une fois mort, tout le monde eût abandonné ce parti. Si les partisans craignaient mal â propos d'être écharpés en tirant, ils pouvaient se placer dans la maison d'un nommé Eymar qui donne sur le rempart et, de l'autre côté, sur la partie du rempart qui est renfermée dans la caserne. Le fait est que dans ce moment de trouble extrême, tous les desseins hardis eussent réussi. On pouvait avec la même facilité placer vingt gentilshommes dans les maisons du faubourg Saint-Joseph, devant lesquelles Napoléon passa, à quinze pieds des maisons.

Après trois quarts d'heure de pourparlers et d'incertitude, la garnison, au lieu de faire feu, cria : Vive l'empereur. Comme les portes ne s'ouvraient pas, les habitants du faubourg apportèrent des poutres et, aidés par les habitants de la ville, enfon­cèrent cette porte qui se trouva très solide, Grenoble ayant été sur le point de soutenir un siège un an aupravant. Comme la porte tombait, les clés arri­vèrent. Les huit lanciers trouvèrent en entrant une foule d'habitants qui se préci­pitaient avec des torches allumées au devant de Napoléon qui, un instant après, entra à pied et seul à vingt pas en avant de ses gens. Plubieurs officiers, gens de tète, étaient allés de Grenoble au devant de Napoléon. S'il n'avait pas réussi à la porte de Bonne, ils avaient tout préparé pour lui faire pas­ser l'Isère près de la porte Saint-Laurent, qui est au pied de la montagne, et sur la montagne dite de la Bastille, le rempart n'est qu'un simple mur de jardin qui tombe de toutes parts.

Ces officiers donnèrent le conseil à l'em­pereur d'empêcher que ses soldats ne ti­rassent un seul coup de fusil, cela pouvant donner l'apparence de gens vaincus à ceux qui le joindraient. Peut-être la moitié de l'armée eût tenu ferme par point d'honneur.

La foule se jeta autour de lui. Ils le regardaient, ils saisissaient ses mains et ses genoux, baisaient ses habits, voulaient au moins les toucher ; rien ne pouvait mettre un frein à leurs transports. Napoléon n'é­tait pas le représentant de son propre gou­vernement, mais d'un gouvernement con­traire à celui des Bourbons. On voulait le loger à l'hôtel de ville, mais il choisit une auberge tenue par un ancien soldat de son armée d'Egypte, nommé M. Labarre. Là son état-major le perdit absolument de vue ; au bout d'une demi-heure Jerma-nowski et Bertrand réussirent enfin, en employant toutes leurs forces, à pénétrer dans la chambre où ils le trouvèrent environné de gens qui paraissaient fous, tant l'enthousiasme et l'amour leur fai­saient oublier les plus simples égards qu'on emploie ordinairement pour ne pas étouffer les gens. Ses officiers parvinrent pour un moment à faire évacuer la cham­bre ; ils plaçaient des tables et des chaises derrière la porte pour prévenir une se­conde invasion, mais ce fut en vain. La foule parvint à entrer une seconde fois, et l'empereur resta deux heures, perdu au milieu d'eux, sans être gardé par le moindre soldat. Il pouvait mille fois être mis à mort si, parmi les royalistes ou les prêtres, il y avait eu un seul homme de courage. Peu après, une foule de peuple apporta la porte de Bonne sous les fenêtres de son auberge. Ils s'écriaient ; <t Napoléon, nous n'avons pas pu vous offrir les clés de votre bonne ville de Grenoble, mais voici les portes. »

Le lendemain, Napoléon passa la revue des troupes sur la place d'armes. Là en­core il fut entouré par le peuple ; l'en­thousiasme était à son comble, mais n'ins­pira aucun de ces actes serviles avec lesquels le peuple a coutume d'approcher les rois ; on cria constamment sous ses fenê­tres et autour de lui : « Plus de conscription, nous n'en voulons plus et il nous faut une constitution. » Un jeune Grenoblois (M. Jo seph Rey) recueillit les sentiments du peuple et en fit une adresse à Napoléon.

Un jeune gantier, M. Dumoulin, chez lequel, deux jours auparavant, était venu se cacher un Grenoblois arrivant de l'île d'Elbe et chirurgien de l'empereur, offrit à celui-ci cent mille francs et sa per­sonne. L'empereur lui dit : « Je n'ai pas besoin d'argent dans ce moment ; je vous remercie, j'ai besoin de gens déterminés. » L'empereur transforma le gantier en offi­cier d'ordonnance et lui donna sur-le-champ une mission dont celui-ci s'acquitta fort bien. Ce jfune homme abandonna sur-le-champ un grand établissement.

Napoléon reçut les autorités, il leur parla beaucoup, mais ses raisonnements étaient trop élevés pour être compris par des gens accoutumés quatorze ans de suite à obéir à la baguette et à ne nourrir d'autres senti­ments que la crainte de perdre leurs appoin­tements. Ils l'écoutaient d'un air stupide et il n'en put jamais tirer une seule phrase qui partît du cœur. Ses véritables amis furent les paysans et les petits bourgeois. L'héroïsme patriotique respirait dans tou­tes leurs paroles. Napoléon remercia les Dauphinois par une adresse imprimée à Grenoble. Presque tous les soldats avaient leur cocarde tricolore au fond de leurs shakos. Ils l'arborèrent avec une joie inexprimable. Le général Bertrand qui faisait les fonctions de major général dirigea la garnison de Grenoble sur Lyon.

Dans son voyage de Grenoble à Lyon, Napoléon fit une grande partie du chemin sans avoir un seul soldat à ses côtés ; sa calèche était souvent obligée d’aller au pas ; les paysans encombraient les routes ; tous voulaient lui parler, le toucher, ou, tout au moins, le voir. Ils montaient sur sa voiture, sur les chevaux qui le traînaient, et lui jetaient de tous côtés des bouquets de violettes et de primevères. En un. mot, Napoléon fut continuellement perdu dans les bras du peuple.

Le soir, près de Rives, les paysans l’accompagnèrent pendant plus d’une lieue en l’éclairant avec des torches fabriquées à la hâte et chantant une chanson qui cou­rait avec fureur depuis deux mois, et qui était telle que les prêtres avant de donner l’absolution demandaient à leurs pénitents s’ils l’avaient chantée, et en cas d’affir­mative, refusaient de les réconcilier avec Dieu[11]

Au village de Rives, on ne le reconnut pas d’abord. Lorsqu’on le reconnut, les paysans inondèrent l'auberge, et voyant que son souper était fort mauvais, chacun à l'envi lui apporta un plat.

Le 9 mars l'empereur alla coucher à Bourgoin.

Quelquefois il y avait en avant de sa voiture une demi-douzaine de hussards, ordi­nairement personne, et il se trouva presque toujours à trois ou quatre lieues des troupes. Les grenadiers de l'île d'Elbe, qui étaient restés à Grenoble, rendus de fatigue, en voulurent bientôt partir, mais les plus diligents n'arrivèrent à Bourgoin qu une heure après son départ, ce qui leur donna une ample occasion de jurer. Ils contaient aux paysans les moindres traits de sa vie à l'île d'Elbe. Après l'enthousiasme com­mun, le trait le plus marquant des relations des paysans avec les soldats : comme leurs habits bleus et leurs shakos étaient tout déchirés et grossièrement raccommo­dés avec du fil blanc, les paysans leur disaient : « L'empereur n'avait donc point d'argent à l'île d'Elbe, puisque vous êtes si mal vêtus ?» — « Ho ! il ne manquait pas d'argent, car il a bâti, fait des routes et changé tout le pays. Quand il nous voyait tristes, il nous disait : « Hé bien, grondeur, tu penses donc toujours à la France ?» — « Sire, c'est que je m'en­nuie. » — « Occupe-toi à raccommoder ton habit, nous en avons de tout prêts dans des magasins ; tu ne t’ennuieras pas tou­jours. » Et lui-même, disaient les grena­diers, prêchait d’exemple ; il avait son chapeau tout raccommodé. Nous voyions bien tous qu’il avait l’idée de nous mener quelque part, mais il ne voulait rien dire de positif. Sans cesse on nous embar­quait et l’on nous débarquait pour tromper les gens de l’île. » L’empereur fit raccom­moder son chapeau à Grenoble où il pou­vait en acheter un autre. L’empereur avait une redingote grise très mauvaise, bou­tonnée jusqu’au haut. II était tellement gros et fatigué que souvent, en montant en voiture, on lui portait les jambes ; les Messieurs du village en concluaient qu’il était peut-être plastronné.

Au delà de La Verpillère, la voiture se trouvant arrêtée sur la route sans qu’il Y eût ni gardes, ni paysans attroupés, il s’approcha de la voiture d’un négociant qui était aussi arrêtée[12]... CHAPITRE LXXXVI

.V démocratie ou le despotisme sont les premiers gouvernements qui se présentent aux hommes au sortir de l'état sauvage ; c'est le premier degré de civilisation. L'aristocratie sous un ou plusieurs chefs — et le royaume de France avant 1789 n'était qu'une aristocratie reli­gieuse et militaire, de robe et d'épée — l'aristocratie, quelque nom qu'on lui donne, a partout remplacé ces gouverne­ments informes. C'est le second degré de civilisation. Le gouvernement représen­tatif sous un ou plusieurs chefs est une invention nouvelle et très nouvelle qui forme et constate un troisième degré de civilisation. Cette invention sublime, pro­duit tardif mais produit nécessaire de l'invention de l'imprimerie, est postérieure à Montesquieu.

Napoléon fut ce qu'a jamais produit de mieux le second degré de civilisation. Ainsi c'est bien ridiculement que les rois qui veulent s'arrêter à ce second degré font attaquer ce grand homme par leurs vils écrivains. Il ne comprit jamais le troisième. Où i!aurait-il étudié ? Certaine­ment pas à Brienne ; les livres philoso­phiques ou traduits de l'anglais ne péné­traient pas dans les collèges royaux et il n'a pas eu le temps de lire depuis le collège ; il n'a plus eu le temps d'étudier que les hommes.

Napoléon est donc un tyran du xixe siècle." Qui dit tyran, dit esprit supérieur, et il ne se peut pas qu'un génie supérieur ne respire, même sans s'en douter, le bon sens qui est répandu dans l'air.

Il faut lire la vie de Castruccio Cas-tracani, tyran de Lueques au xive siècle L, on saisira bien ce point de vue. La ressem­blance entre ces deux hommes est frap­pante. Il était curieux de suivre dans l'âme de Napoléon les combats du génie de la tyrannie contre la raison profonde qui en avait fait un grand homme. Il fallait voir son inclination naturelle pour les nobles combattue parles bouffées de mépris qui lui montaient aux yeux dès qu'il les voyait de trop près. On sentait bien à tout ce qu'il faisait contre eux que c'était la colère d'un père. Aux bonnes gens qui auraient des doutes, nous leur ferions re­marquer sa colère contre ce qui était vraiment libéral. Cette haine serait allée

X. Dans Machiavel et mieux encore dans les auteurs ori­ginaux, abrégê3 par Pignotti. jusqu'à la rage, s'il n'avait eu la cons­cience de sa force. Il fallait voir comme les renards de cour avaient bien senti cette nuance de caractère du maître. Les rapports de ses ministres sont curieux sous ce point de vue. En phrases incidentes, ou, pour mieux dire, en adjectifs et en adverbes, il y a tout l'esprit de conduite de la plus minutieuse et de la plus lâche tyrannie. On n'osait pas encore hasarder cela dans le sens direct de la phrase. Une épithète insolente montrait au maître le cœur de son ministre. Encore quelques années et ses chers auditeurs lui donnaient une géné­ration de ministres qui, n'ayant pas pris l'expérience des grandes affaires sous la République, n'auraient plus rougi que de n'être pas assez courtisans. Quand on voit les conséquences de ceci, on en vient presque à se réjouir de la chute de Napoléon. On voit encore mieux le combat du génie du grand homme contre le cœur du tyran dans son règne des Cent Jours. Il appelle Benjamin Constant et Sismondi ; il les écoute avec plaisir en apparence, mais bientôt il revient avec passion aux lâches conseils de Regnault de Saint-Jean d'An-gély et du duc de Bassano. Et de tels hom­mes montrent combien la tyrannie l'avait déjà corrompu. Du temps de Marengo il les eût repoussés avec mépris. Ce sont ces deux hommes qui l'ont perdu plus que Waterloo. Qu'on ne dise pas que tes conseils lui ont manqué. J'ai vu à Lyon un de ses officiers lui conseiller par écrit d'abolir du môme coup la nouvelle no­blesse et l'ancienne. C'est Regnault, je crois, qui lui conseilla d'intituler sa nou­velle constitution Acte additionnel. En une matinée, il perdit le cœur de dix millions de Français et des seuls dix millions qui se battent et qui pensent. Dès lors ceux qui l'entouraient virent sa perte inévitable. Gomment vaincre onze cent mille soldats qui marchaient sur la France ? Il lui fallait un escamotage politique avec la Maison d'Autriche et à mesure qu'il s'éloignait des gens à talents, les alliés les appelaient dans leurs conseils.

Ses justifications qui partent de Sainte-Hélène veulent bien l'excuser sur l'ex­trême médiocrité des gens de sa famille. Les talents ne manquent jamais et naissent en foule dès qu'ils sont demandés. D'abord il éloigna Lucien ; il ne tira pas un assez grand parti de Soult, de Lezay Marnezia, de Levoyer d'Argenson, de Thibaudeau, du comte de Lapparent, de Jean de Bry et de mille autres qui se seraient présentés. Qui devinait au temps de l'empereur les talents du comte Decazes ? Le malheur de sa famille est donc une pauvre excuse ; il n’eut pas de gens à talent parce qu’il n’en voulut pas. La seule présence de Regnault suffisait pour décourager tout ce qu’il y avait de bon.

Il est heureux pour tous ces gens-là d’avoir eu de tels successeurs[13].

[modifier] CHAPITRE LXXXVII


Nous avons représenté Napoléon avec les traits qui nous semblent ré­sulter des récits les plus fidèles ; nous-même nous avons habité sa cour plusieurs années.

C'est un homme doué de talents extraor­dinaires et d'une dangereuse ambition, l'être le plus admirable par ses talents qui ait paru depuis César, sur lequel il nous semble l'emporter. Il est plutôt fait pour supporter l'adversité avec fermeté et majesté que pour soutenir la prospérité sans s'en laisser enivrer. Emporté jusqu'à la fureur quand on contrarie ses passions, mais plus susceptible d'amitié que de haine durable, entaché de quelques-uns des vices indispensables à un conquérant, mais non pas plus prodigue de sang ni plus indifférent envers l'humanité que les César, les Alexandre, les Frédéric, gens auprès desquels on le placera et dont la gloire va tomber tous les jours. Napoléon a été engagé dans plusieurs guerres qui ont fait répandre des flots de sang, mais dans aucune, si l'on excepte la guerre d'Espagne, il ne fut l'agresseur. Il a été sur le point de faire du continent de l'Eu­rope une vaste monarchie. Ce projet, s'il a existé, est sa seule excuse pour n'avoir pas révolutionné les Etats qu'il conquit et n'en avoir pas fait des appuis de la France pu les jetant dans la même route morale. La postérité dira que ce fut en repoussant les attaques de ses voisins qu'il étendit son empire. « Les circonstances, en me suscitant des guerres, dit-il, m'ont fourni des moyens d'agrandir mon empire et je ne les ai pas négligés. » Sa grandeur d'âme dans l'infortune et sa résignation ont été égalées par quelques-uns, surpassées par personne. M. Warden rend souvent té­moignage à ces vertus, et nous pouvons ajouter qu'elles sont sans ostentation aucune. Sa manière d'être à Sainte-Hélène est pleine de naturel. C'est peut-être la chose dans les temps modernes qui rappelle le plus les héros de Plutarque. Un de ceux qui le visitèrent à l'île d'Elbe, lui montrant sa surprise du calme admirable avec lequel il supportait le changement de sa fortune : « C'est que tout le monde, répliqua-t-il, en a été, je crois, plus étonné que moi. Je n'ai pas une trop bonne opinion des hom­mes et je me suis toujours méfié de la for­tune ; d'ailleurs, j'ai peu joui ; mes frères ont été beaucoup plus rois que moi. Ils ont eu les jouissances de la royauté, je n'en ai presque eu que les fatigues. »


FIN DU PREMIER VOLUME


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  1. Tout ce qui suit à fondre avec Las Cases. 30 juin 1818.
  2. Voir les massacres de Nîmes. La meilleure histoire est celle d’un ministre protestant de Londres, M… Voyez Lyon en 1817, par le colonel Kabyler?.
  3. En 1788, l’ancienne France avait vingt-cinq millions d’habitants ; en 1818, elle en a plus de vingt-neuf. C’est que le nombre d’hommes est toujours proportionnel au nombre de grains de blé. Voir l’appendice de l’ouvrage de M. Le Sur sur la France. Paris, fin de 1817 • cet appendice est fourni par les ministères.
  4. En réalité c’est au n* 54 que Stendhal renvoie ici, à un article sur la question catholique en Irlande. N. D. L. E.
  5. Voir l’Edinburgh Review, nos 56 ou S5 [4]
  6. Ni Nelson, ni lord Cochrane. Voir l’histoire de l’amiral Villeneuve.
  7. Etienne. (Note de Colomb.)
  8. Interrogatoire du maréchal Ney,
  9. 27 décembre 1819, Hobhouse, 121.
  10. Hobhouse, 129.
  11. Mettre ici la chanson en mauvais français qui paraît avoir été faite pour les paysans et qui exprimait surtout la haine et le mépris profond pour les gens qui l’avaient trahi. On nommait Augereiu, Harmont, Marchand.
  12. Passage projeté à Miribelle. Voiture chargées; pas d’accident ; accident pour le comte d’Artois.
  13. Raisonnable, mais style froid et dur.
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