Vie des martyrs/Chapitre 9

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NUITS EN ARTOIS


I


Un coup d’œil encore à la salle sombre, où s’épaissit désormais quelque chose qui n’est pas le sommeil, mais qui est seulement l’accablement nocturne.

Le billard a été poussé dans un coin ; il porte un fardeau incohérent de linge, de fioles et de meubles. Une odeur de soupe et d’excréments circule entre les brancards et fait injure aux sveltes vases d’onyx juchés sur le médaillier.

Et maintenant, vite, vite ! Sur la pointe des pieds, gagnons le dehors.

La nuit est limpide, froide, sans un souffle : un seul bloc de glace transparente entre la neige et les étoiles. Suffira-t-elle à laver cette gorge soulevée par la tiède odeur du pus bleu ?Sous les sabots, la neige s’attache et s’amasse. Comme il ferait bon jouer à un jeu… Mais nous sommes pleins d’une fatigue qui ressemble à de l’exaspération. Nous irons jusqu’au bout de la pelouse.

Voici la grande fosse où fument et pourrissent les débris des pansements, tous les résidus de l’infection. Plus loin ! voici les pins musiciens, que vient visiter, chaque soir, une lanterne à la main, pour y chasser les passereaux, Dalcour le mineur, Dalcour le zouave terrible que personne n’empêchera de promener à travers la pluie sa jambe roide et son crâne largement ouvert sous les bandes…

Allons jusqu’au mur du cimetière, que le temps a fait enfler comme une protubérance au flanc du parc, et qui est si providentiellement proche.

Dans l’ombre, le vieux château garde une imposante figure. À toutes les fenêtres, ce soir, luisent doucement des lampes. On dirait un navire silencieux et illuminé dont l’étrave fend la banquise. Rien ne sort de là, si ce n’est cette lueur muette. Rien ne trahit la nature de l’affreuse cargaison.

Nous savons que, dans toutes les chambres, à tous les étages, au ras de tous les planchers, de jeunes corps mutilés sont rangés côte à côte. Cent cœurs, à coups précipités, lancent le sang trop chaud vers les membres douloureux. À travers toutes ces chairs, le projectile, qui va furieusement son chemin, s’est frayé passage, broyant les choses délicates, hachant les organes précieux qui font que l’on a du bonheur à marcher, à respirer, à boire…

Là, elle n’existe plus cette joie innocente de l’ordre ; et, pour la recouvrer, cent corps font une besogne si lente et si dure qu’elle arrache aux plus forts des larmes et des soupirs.

Mais comme il est bien étouffé par les murailles ce foyer de douleur ; comme il couve silencieusement, obscurément dans l’espace !

Ainsi qu’un pansement sur une large plaie enflammée, le château s’applique étroitement sur son contenu, et l’on ne voit rien que ces lampes, toutes semblables à celles qui illuminent une solitude studieuse, ou une conversation d’amis intimes, le soir, ou un amour perdu dans la contemplation de soi-même.

Nous cheminons maintenant entre les bosquets de fusains, splendides sous la neige, et l’indifférence de ces choses vivantes à la monstrueuse misère qui les avoisine me rend odieuse et même ridicule l’âme impuissante qui m’étrangle. En dépit de toute protestation de sympathie, l’être, dans sa chair, souffre toujours solitairement, et c’est aussi pourquoi la guerre est possible…

Philippe, que voici, pense peut-être comme moi, mais encore y est-il convié d’une façon pareillement pressante. Des hommes, qui dorment à vingt pas de cette place, seraient éveillés par un cri ; mais ils ne le sont point par cette présence formidable, aussi dépourvue de truchement qu’un mollusque au fond de la mer.

Avec désespoir, je frappe du sabot dans la neige tendre. L’herbe d’hiver qu’elle recouvre, subsiste avec opiniâtreté et n’est solidaire de nulle autre chose au monde. Que la douleur des hommes s’épuise : l’herbe ne se flétrira point ! Dormez, bonnes gens du monde entier ! Ceux qui souffrent ici ne troubleront pas votre sommeil !

Et voici que, par delà les bois, s’élève dans le ciel et s’épanouit soudain une fusée brillante comme un météore. Elle signifie quelque chose, à coup sûr, et elle avertit quelqu’un ; mais son ingéniosité grossière ne m’abuse pas. Ce n’est pas ce signal barbare qui pourra, cette nuit, me rendre confiance en mon âme.


II


La petite pièce attenante au réduit où je dors a été désignée pour recevoir ceux que leurs cris ou leur odeur rendent intolérables aux autres. Comme elle est étroite et encombrée, elle n’admet guère qu’un brancard, et c’est à tour de rôle qu’on y vient mourir.

Naguère, quand le château régnait gracieusement au milieu de ses verdures, au centre de la grande étoile des allées qui s’enfoncent parmi les hêtres et les tilleuls, naguère, les maîtres du domaine recevaient parfois une société brillante, et, s’il y avait sous leur toit une belle, vive et blanche jeune fille., ils lui donnaient pour rêver, se parer et dormir, cette petite chambre qui est à la pointe de l’aile droite, et d’où l’on voit le soleil se lever au-dessus des forêts.

Mais, aujourd’hui, la face du château demeure crispée et comme attentive à la canonnade ; quant à la chambre, elle est devenue une salle d’agonie.On y a d’abord mis Madelan. Il délirait d’une manière si brutale, si inquiétante malgré l’immobilité paralytique de ses longs membres, que ses compagnons ont supplié qu’on les en débarrassât. Je crois que Madelan n’a ni compris, ni même perçu cet isolement, car il était déjà la proie d’une plus grande solitude ; mais son perpétuel discours, ainsi privé d’auditeurs, a pris un caractère insolite et terrible.

Pendant quatre jours et quatre nuits, il n’a cessé de parler, avec véhémence ; et, à l’entendre, on pensait que toute la vigueur de son grand corps déjà mort s’était réfugiée, exaltée dans sa gorge. Pendant quatre nuits je l’ai entendu vociférer des choses insaisissables, décousues et qui semblaient des réponses à un mystérieux interlocuteur.

Dès l’aube, et d’heure en heure au long de la journée, je venais le voir, et il gisait au ras du sol, sur la paillasse, comme un animal roux, abattu, les membres épars, agités de secousses qui chassaient sa couverture salie.

Il maigrissait avec une rapidité si invraisemblable qu’on eût cru le voir se dégonfler par la profonde plaie qu’il portait à la nuque.Alors je lui disais des choses qui voulaient être douces, et qui étaient inutiles, parce qu’il n’y a pas de conversation possible entre l’homme roulé par les flots d’un torrent et celui qui demeure assis dans les roseaux de la rive. Madelan ne m’écoutait guère, et il poursuivait avec l’autre son colloque étrange. Il n’avait plus besoin de nous ni de personne ; il ne mangeait plus, ne buvait plus, et se souillait au gré de la bête, sans exiger assistance ni soins.

Un jour, le vent a fermé la porte de la chambre, et il n’y avait plus de clef pour l’ouvrir. On a dressé de grandes échelles pour entrer par la fenêtre. Et, dès que la vitre a été brisée, on a entendu Madelan qui poursuivait son rêve à voix haute.

Il est mort, et tout de suite on a mis à sa place cet homme au crâne défoncé, dont nous ne savions rien parce qu’il nous était arrivé sans regard déjà, sans parole, et sans autre histoire qu’une fiche rouge et blanche, large comme la paume d’un enfant.

Cet homme n’a passé là qu’une nuit, remplissant le silence d’un bruit d’éructations douloureuses et donnant du poing dans la cloison qui le séparait de ma couche.

L’oreille tendue, avec le souffle froid, sur mon visage, de la fenêtre béante, j’écoutais tour à tour le cri des coqs, dans le hameau, la respiration irrégulière de Philippe, assoupi non loin de moi, et les coups et les râles de l’homme qui tardait à mourir. Il s’est tu, pourtant, le matin, à l’heure où le vent s’apaisait, et où la première détonation de la journée s’arrondissait dans l’obscurité calme comme un caveau.

Alors on nous a donné pour voisin le sergent infirmier Gidel, qui touchait à sa fin, et dont nous n’avions pu, depuis une grande semaine, calmer le hoquet impitoyable. Celui-là connaissait son métier, il savait ce que c’est que la sonde, la fièvre, le ventre dur. Il savait aussi qu’il avait une balle dans la moelle. Il ne nous a jamais rien demandé, et, comme nous n’osions pas lui dire de mensonges, nous étions pris devant lui d’une espèce de honte. Il est resté à peine deux jours dans la chambre, regardant d’un œil trouble les gravures du mur et le secrétaire empire sur lequel on entassait les vases.Mais faut-il parler de tous ceux que celle malheureuse chambre a engloutis et rejetés ?


III


Les lumières manquent ce soir… Il faudra bien apprendre à s’en passer… À tâtons, je longe les couloirs, où le vent grogne, jusqu’au grand escalier. Là, il y a une lampe quinteuse qui ferait regretter la nuit. Je vois les marches, qui sont blanches et enduites de boue, des tableaux, des tapisseries, tout un décor somptueux qui baigne, par le bas, dans la fiente et la désolation. Comme j’approche des salles de blessés, j’entends le bruit calme de leurs conversations. J’entre doucement. Ils se taisent ; puis se remettent à causer, car, maintenant ils me connaissent.

À vrai dire, on ne distingue d’abord que des formes longues rangées par terre. Les brancards ont l’air de deviser avec des voix humaines. L’une explique :

— On était assis tous les trois côte à côte… et j’avais pourtant bien dit à l’adjudant que ce coin-là ne valait rien. On venait juste de nous apporter une tournée de soupe, avec un petit bout de viande qui était tout plein de gelée blanche. Alors voilà qu’il arrive des balles, par douzaines, et on se gardait tant bien que mal, et la terre sautait, et on riait, parce qu’on avait comme une idée que, dans toutes ces balles-là, il n’y en aurait seulement pas une de bonne. Et puis, ils s’arrêtent de tirer, et puis on revient s’asseoir sur la banquette. Il y avait Chagniol et Duc, et moi, et je les avais tous deux à main droite. Alors voilà qu’on cause de Giromagny et aussi de Danjoutin, car c’est par là notre pays à tous trois ; et cela dure une petite demi-heure. Et alors, tout à coup, il arrive une balle, une seule, cette fois, mais une bonne. Elle a traversé la tête de Chagniol, puis la tête de Duc, et comme j’étais un peu plus grand qu’eux, elle m’a seulement traversé le cou…

— Et puis ?

— Et puis elle est repartie au diable ! Chagniol est tombé sur le nez, devant lui. Duc s’est levé, et il est parti à quatre pattes jusqu’au coude de la tranchée, et là il s’est mis à creuser la terre comme un lapin, puis il est mort. Mais moi, le sang coulait à droite et à gauche, et alors j’ai pensé qu’il fallait m’en aller. J’ai pris ma course, et j’avais mis un doigt de chaque côté, à cause du sang. Je pensais : une seule balle, bon Dieu ! c’est quand même trop fort ! Elle était fine bonne, celle-là ! Et voilà que j’aperçois l’adjudant. Alors je lui dis : « Je vous avais bien prévenu, mon adjudant, qu’il ne valait rien, ce coin-là. » Mais il m’est venu du sang dans la bouche et je me suis remis à courir.

Il se fait un grand silence et j’entends une voix qui murmure avec conviction :

— Tu en as eu de la veine, toi !

Mulet aussi raconte son histoire :

— Ils nous avaient pris notre feu… C’est pas à vous, ce feu-là, je lui dis. Pas à nous, qu’il dit ? Mais voilà que l’autre il s’amène et qu’il dit : Foutez-nous la paix avec le feu… C’est pas à vous, je lui dis ! Alors il dit : Vous ne savez pas à qui que c’est que vous parlez. Et il retourne son calot, qui était à l’envers… Ah ! vous demande pardon, que je dis, mais on ne pouvait pas savoir… Et ils l’ont gardé, notre feu…

Maville estime, d’une voix calme :

— C’est des histoires qui arrivent, ça.

Le silence, à nouveau. La tempête secoue les fenêtres d’un poing furieux. La salle est faiblement éclairée par une bougie qui a la danse de Saint-Guy. Notre petit infirmier, Rousselot, tricote activement sous l’œil du lumignon. Je fume une pipe acre et douce comme cette minute même au milieu de l’infernale aventure.

Avant de m’en aller, je songe à Croquelet, le silencieux, dont je vois la longue silhouette au fond de la pièce. « Il dort tout le temps, me dit Mulet, il dort toute la journée… » Je m’approche du brancard, je me penche, et je vois deux grands yeux ouverts, qui me regardent fixement, gravement, dans l’obscurité. Et ce regard est si triste, si profond, que je me sens plein d’une impuissante détresse.

— Tu dors trop, mon pauvre Croquelet !

Il me répond, avec son accent noueux, mais d’une voix faible :

— Ne l’écoutez pas ; ce n’est pas vrai. Vous savez bien que je ne peux pas dormir, même que vous ne voulez pas me donner une potion pour faire un vrai somme. Cet après-midi, j’ai lu un peu… Mais ce n’est pas bien intéressant… Si je pouvais avoir autre chose.— Montre-moi ton livre, Croquelet.

Il me désigne, du menton, une petite brochure. Mon briquet fait une lueur et je lis, sur la couverture grise : « Des qualités de la prière adressée à Dieu. »

— C’est bon, Croquelet, je tâcherai de te trouver un livre avec des images. Comment vas-tu, ce soir ?

— Oh ! mal ! mal ! C’est le dégel complet…

Il a eu les pieds gelés et commence à en souffrir si fort qu’il oublie la plaie creusée dans son flanc, et qui, elle, est mortelle, mais indolente.


IV


Je suis venu me réfugier parmi mes blessés pour fumer en paix et me recueillir dans l’ombre. Ici, l’atmosphère morale est pure. Ces hommes sont si misérables, si grandement disgraciés, si attentifs à leur obsédante douleur qu’ils semblent avoir abandonné le fardeau des passions pour mieux rassembler leurs forces sur ce projet : vivre.

Malgré la camaraderie, ils sont, à cette heure, isolés par leur souffrance propre. Plus tard, ils communieront ; mais voici l’instant où chacun considère son mal, et mène, pour son compte, son combat, avec des cris…

Ils sont tous mes amis. Je resterai au milieu d’eux, m’associant de toute mon âme à leur épreuve.

Peut-être, ici, trouverai-je aussi la paix. Peut-être les querelles odieuses feront-elles trêve au seuil de cet empire.

À une faible distance, le champ de bataille ne cesse pas de tonner depuis des jours et des jours. Comme une mécanique grondante et compliquée qui débite les produits de son activité intérieure, la stupide machine guerrière lâche, de minute en minute, des hommes sanglants. Nous les recueillons, et ils sont là, enveloppés de linges. Ils ont été meurtris dans l’espace d’un éclair ; maintenant c’est avec le concours des mois et des années que nous pourrons réparer, pallier le désordre.

Comme ils sont silencieux, ce soir ! Comme leur spectacle est inquiétant ! Voici Bourreau, au nom brutal, et qui est si doux, et qui ne dit jamais un mot. Bourreau qu’une seule balle a, pour toujours, privé de la lumière. Voici Bride, qu’on ne sait comment toucher, tant il est enveloppé de pansements, mais qui vous laisse connaître un regard émouvant, humide et déjà égaré. Voici Lerouet, qui ne verra pas l’aube prochaine éclore entre les pins, et qui porte à l’endroit du cœur une plaie noire et verte. Et les autres, que je connais tous par le menu de leur infortune.

Comme il est difficile de penser à ce qu’ils ont été, aux hommes qui, il y a un an, marchaient dans une rue, hersaient la terre, ou écrivaient dans un bureau ! Le présent est trop aigu. Les voici, par terre, comme une belle œuvre outragée. Les voici ! Et la créature par excellence a reçu une grande injure : elle s’est adressé la plus grande injure.

Nous ignorons leur passé. Mais leur avenir existe-t-il ? Dans la majesté tragique de l’heure, je contemple ces victimes innocentes, et je pense qu’auprès d’eux on a honte de vivre et de respirer librement.

Pauvres, pauvres frères ! que pourrait-on faire, pour vous, qui ne soit insuffisant, indigne, médiocre ? Au moins faudrait-il tout résigner pour s’absorber dans la sainte et minutieuse besogne.

Mais non ! autour des couches où se joue votre drame solitaire, une sinistre comédie continue à faire grimacer les hommes. Toutes les folies, toutes les passions, les plus ignobles, les plus sottes aussi, poursuivent à votre chevet leurs entreprises et leur assouvissement.

Ni les quatre nouveaux cadavres que nous avons enfouis ce matin, ni votre douleur quotidienne à vous autres ne désarmeront ces appétits, ne suspendront ces calculs, ne flétriront ces ambitions au jeu et au développement desquels votre martyre même n’est pas inutile.


*


Je resterai parmi mes blessés toute la soirée, et nous parlerons, doucement, ensemble, de leur misère ; ils seront contents, et ils sauront me faire oublier l’infâme odeur de querelle qui règne ici.

Hélas, dans la déflagration de l’événement, à voir tout de suite tant de flamme et de sang, à entendre une telle clameur, à respirer l’odeur d’une si prodigieuse gangrène, nous avions cru que toutes les passions seraient déposées, comme des triques encombrantes, et qu’on se livrerait, les mains nues, le cœur vierge, à l’ardent cauchemar. Il faut un cœur pur pour se battre et se défendre ; il en faut un pour errer dans les charniers, faire boire les bouches, laver les visages et baigner les plaies. Nous avions cru qu’il y aurait un grand oubli de tout ce qui était avant, et de soi-même, et des espérances fondées naguère, et du monde entier. Ô Union des cœurs purs pour l’épreuve !

Mais non ! L’explosion première fut formidable, et ses échos s’étaient à peine assourdis que déjà les chiffonniers donnaient du croc dans les décombres pour y chercher les os de côtelettes et les vieux papiers…

Pourtant, rappelez-vous l’angoisse religieuse des premières heures !


*


Eh bien, soit ! soit ! Pour moi, je veux rester à cette place, entre les brancards chargés d’une grande douleur.

Voici l’heure où l’on peut douter de tout, de l’homme et du monde, et du sort que l’avenir réserve au droit. Mais on ne peut pas douter de la souffrance des hommes. Elle est la seule chose certaine à cet instant du siècle.

Je resterai donc à m’enivrer de cette sinistre évidence. Et chaque fois que Béal au ventre ouvert me tendra les mains avec un petit sourire barbu, chaque fois je me lèverai et j’irai lui serrer les mains, car il a la fièvre, et il sait bien que j’ai toujours les mains glacées.


V


Bride est mort. Nous avons travaillé toute la journée, et, le soir venu, nous avons trouvé le temps d’aller enterrer Bride.

Ce n’est pas une bien longue cérémonie. Le cimetière est proche. Nous sommes une douzaine à suivre le falot, à glisser dans la boue et à trébucher contre les tombes. Enfin voici le mur, et la longue fosse perpétuellement ouverte, que l’on prolonge chaque jour, à droite, et que l’on comble un peu, chaque jour, à gauche. Voici la file des croix blanches, avec, sur le mur, la fuite des ombres que leur fait la lanterne.

Les hommes disposent les planches, glissent les cordes et descendent le corps en se querellant à voix sourdes, car ce n’est pas si facile qu’on pourrait le croire d’être fossoyeur : il faut le coup de main ! Et la nuit est fort noire et la boue bien gluante.

Enfin le cadavre est au fond et l’on retire les cordes grasses de terre. Sur le remblai, le petit prêtre étique murmure la prière des morts. La pluie nous fouaille le visage. Démon familier de l’Artois, le vent bondit dans les vieux arbres. Le petit prêtre murmure les paroles terribles : Dies irœ, dies illa…

— Et ce jour même, n’est-il pas celui de la colère ? Moi aussi je prononce ma prière : « Au nom du monde malheureux, pauvre Bride, je te remets tous tes péchés, je t’absous de toutes tes erreurs ! Que ce jour, au moins, soit le jour du repos ! »

Le petit prêtre est tête nue dans la bourrasque. Au-dessus de sa tête, un infirmier qui est un ecclésiastique étend un bout de tablier. Un homme élève le falot à la hauteur de son œil. Et les gouttes de pluie s’éclairent et étincellent furtivement.

Bride est mort…Maintenant nous voici réunis dans la petite pièce où l’amitié est reine.

Pierre, Jacques, enfants courageux, je n’oublierai pas votre joli sourire contracté, à l’heure qui, pour l’homme mûr, apporte le découragement. Je n’oublierai pas !

On partage le bœuf et le riz qu’il faut avoir grand faim pour manger. Mais une vraie douceur s’épanouit dans le giron de la lampe, une douceur qui voudrait ressembler à la joie d’autrefois. On a un si profond besoin de joie qu’on en improvise partout, même au cœur delà misère.

Et voici que, tout à coup, à travers la buée de la soupe, j’aperçois distinctement le regard de Bride.

Il n’avait pas un regard ordinaire. L’excès de souffrance, l’approche de la mort, peut-être, et aussi une richesse intérieure prêtaient à ce regard une lumière, une douceur, une tristesse extrêmes. On approchait de sa couche, on se penchait, et le regard était là, comme une source jaillissante et pure.

Mais Bride est mort : nous avons vu ses yeux devenir d’insignifiantes membranes molles.

Où est la source jaillissante ? Se peut-il qu’elle soit épuisée ?Bride est mort… À haute voix, je répète involontairement : « Bride est mort ! »

Ai-je réveillé dans les âmes amies une sensible résonnance ? Un silence religieux me répond. Le plus ancien problème vient, comme un hôte familier, s’asseoir à table. À chaque oreille, il souffle avec mystère : « Où est Bride ? Où est le regard de Bride ? »


VI


Une lanterne avance et se balance entre les pins. Qui vient donc à notre rencontre ?

Philippe distingue la silhouette de Monsieur Julien. Et, en effet, voici l’homme, avec sa livrée de portier et son infâme visage d’esclave insolent. Il agite un quinquet d’écurie qui jette, de bas en haut, sur ses traits, des ombres bouffonnes ; et il est visiblement outré d’avoir été mis en demeure de rendre un service.

Avec colère, il brandit le falot et nous désigne, du menton, le cortège : deux hommes portent sur un brancard un grand corps enveloppé d’un suaire de toile à laver. Les deux hommes sont las et déposent avec précaution le brancard dans la boue.

— C’est Fumat ?

— C’est lui ! Il vient de passer, et bien doucement.

— Où allez-vous ?

— Il n’y a de place nulle part pour un mort. Alors on le porte à la chapelle du cimetière. Mais il est lourd !

— On va vous aider.

Philippe et moi saisissons le brancard. Les hommes nous suivent en silence. Le corps est lourd, très lourd. Les sabots dérapent dans la glaise. Et l’on marche doucement, avec le bruit des respirations qui trahit l’effort.

Comme il est lourd ! Il s’appelait Fumat… C’était un géant. Il était venu des montagnes du Centre, laissant, à flanc de côte, un village couvert de tuiles rousses, parmi les genévriers et les éboulis volcaniques. Il avait quitté sa terre aux forts arômes, son vaste horizon de puys violets, et il était venu à la guerre, en Artois. Il avait passé l’âge où l’on marche à l’assaut, mais il gardait les tranchées et faisait la cuisine. Il a reçu le coup mortel en faisant la cuisine. Le géant d’Auvergne a été percé par de la petite mitraille. Il n’a même pas reçu de plaie à la mesure de son grand corps. Rien que des miettes de fonte. Encore une fois, David a tué Goliath…

Il a mis deux jours à mourir. Ou lui disait : « Veux-tu quelque chose ? » Et il répondait avec des lèvres blanches : « Je vous remercie. » On s’inquiétait : « Comment vas-tu ? » Et il était toujours satisfait : « Ça va fort bien. » Il mourait avec une discrétion, une espèce de modestie, un oubli de soi-même qui rachetaient tout l’égoïsme du monde.

Comme il est lourd ! Il a été frappé pendant qu’il soufflait le feu pour la soupe. Il n’est pas mort eu combattant. Il n’a pas prononcé de parole historique. Il est tombé à son poste de cuisinier… Ce n’est pas un héros.

Tu n’es pas un héros, Fumat ! Tu n’es qu’un martyr. Et nous te portons dans la terre de France, rassasiée d’un martyre innombrable.

L’ombre des arbres fauche l’espace à grands coups. La nuit exhale un âcre encens de pourriture froide. Le vent crie pour les funérailles de Fumat.

— Ouvrez la porte, Monsieur Julien.

Le grotesque pousse la porte en grognant. Et nous déposons le corps sur les grosses dalles de la chapelle.

Avec soin, Renaud étend sur le cadavre un drapeau décoloré. Et, tout à coup, solennisant l’instant, le bruit brutal du canon accourt du fond des bois, pénètre avec violence dans la chapelle, empoigne et secoue les vitraux frémissants. À cent reprises, un peuple de canons hurle en l’honneur de Fumat. Et, chaque fois, d’autres Fumat tombent dans la boue, là-bas, à la place qui leur a été assignée.


VII


Il ne fallait pas supprimer ainsi, soudain, tout l’éclairage, et la chose ne serait peut-être pas arrivée…

Il y a une folie organisatrice qui est l’ennemie jurée de l’ordre ; à vouloir sans cesse découvrir aux objets la place la meilleure, elle finit par mettre toute chose hors de son rôle et de son lieu, elle rend toute chose inopportune comme elle-même. Il ne fallait pas, pour je ne sais quel caprice, couper ce soir tout éclairage. Les salles du vieux château ne sont pas bourrées de balles de coton, mais d’hommes, qui ont une âme anxieuse et un corps meurtri.

Il s’est fait tout à coup une nuit lugubre ; et, au dehors, la perpétuelle tempête qui règne sur ce pays roulait comme un fleuve irrité.

Le petit Rochet rêvait, dans la fluide clarté de la lampe, avec ses mains croisées sur la poitrine et son délicat profil de saint épuisé.

Il rêvait à des choses vagues et divines, car la fièvre marâtre, entre deux cauchemars, a des générosités. Il rêvait si doucement qu’il oubliait l’odeur abominable de son corps, et qu’un sourire soulevait, aux coins de sa bouche, deux de ces rides profondes qu’une semaine d’agonie suffit à creuser.

Mais on a éteint toutes les lampes, et le bruit de l’ouragan est devenu plus impérieux, et les blessés ont cessé de causer, parce que l’obscurité décourage la conversation.

Il y a des endroits où affluent et passent les hommes que la mitraille a ménagés et dont la plaie n’est qu’une écorchure. Ceux-là n’ont que l’honneur de la blessure, et, pour ainsi dire, la joie… Mais, dans cette maison, on n’apporte que les plus gravement navrés ; et c’est ici même qu’il leur faut attendre la décision suprême du sort.

Le petit Rochet s’est réveillé dans une réalité pleine de ténèbres et de désespoir. Il n’a entendu autour de lui que des haleines oppressées, et, plus fort qu’elles toutes, le souffle véhément du ciel. Il a perçu d’un seul coup toutes les douleurs de son ventre ruiné, de sa jambe perdue, et, cette odeur qu’il y avait dans l’air, il s’est rappelé que c’était l’odeur de sa chair. Et il a pensé à la tendre lettre reçue ce matin des quatre grandes sœurs aux bandeaux luisants, et il a pensé à tout un bonheur flétri, perdu…

Renaud accourt, les mains tendues, dans la nuit pleine d’embûches du corridor.

— Venez, venez vite ! Le petit Rochet s’est jeté à bas de son lit…

Le bougeoir haut levé, je constate la triste scène. Il faut replacer Rochet sur la couchette, refermer le pansement, éponger les liquides fétides épandus sur le plancher.

Rochet presse fortement les lèvres. Je me place tout près de son oreille et dis :

— Pourquoi as-tu fait cela ?

Sa figure reste immobile, et il me répond doucement, en me regardant bien dans les yeux :

— Je veux mourir.

Je quitte la salle, désarmé, la tête basse, et je vais trouver Monet, qui est un prêtre et un bon infirmier. Il fume une pipe dans un coin. Il vient d’apprendre la mort au feu de son jeune frère et il recherche la solitude.

— Monet, lui dis-je, je crois que Rochet est une âme religieuse ; eh bien ! allez le voir, il peut avoir besoin de vous.

Monet pose sa pipe, et s’éloigne à pas feutrés.

Pour moi, je m’en vais errer au dehors. Sur la route bordée de peupliers, en compagnie de la nuit furieuse et de la pluie, peut-être saurai-je faire tête au flux d’amertume qui me soulève.

Une heure passe et l’inquiétude me ramène au chevet de Rochet. La bougie se consume avec une flamme droite. Monet lit dans un petit livre à fermoir. Le profil du blessé a toujours l’austérité douloureuse d’un visage de saint.

— Est-il plus calme, maintenant ?

Monet lève vers moi de beaux yeux noirs et laisse retomber son livre.

— Oui, il est mort.
VIII


Qui donc nous a montré l’enfer comme un lieu de tortures sans espoir et d’éternelles lamentations ?

Je crois que, même au plus profond de l’enfer, les damnés chantent, plaisantent et jouent à la manille. Je l’imagine pour avoir vu ceux-ci ramer sur leur galère, où la fièvre et les plaies les tiennent enchaînés.

Blaireau, qui n’a perdu qu’une main dans la bataille, prélude à mi-voix :

Si tu veux fair’ mon bouheur…

Ce souffle timide attise le feu qui couve. Houdebine, qui a le genou écrasé, mais qui se sent à peu près tranquille jusqu’au lendemain matin, prend franchement le parti de Blaireau et poursuit en cadence :

Marguerite ! Marguerite !

Le couple reprend, avec un sourire enchanté :

Si tu veux fair’ mon bonheur,
Marguerit’ prêt’-moi ton cœur.

Pour chanter le dernier vers, Maville s’est mis de la partie, et même Legras, qui a les deux jambes brisées, et même le chasseur alpin qui a le crâne ouvert.

Panchat, l’homme au cou traversé, bat la mesure avec son doigt parce qu’il lui a été défendu de parler.

Tout cela se passe presqu’à voix basse ; mais les visages s’éclairent, s’échauffent, comme si un flacon d’eau-de-vie avait circulé de bouche en bouche.

Alors Houdebine se tourne vers Panchat et dit :

— Tu fais pas une manille au mort, Panchat ?

La manille au mort est un jeu qui se joue à deux ; et il faut bien se contenter de jouer à deux, puisque personne ne se lève dans la salle et qu’il ne peut y avoir commerce aisé qu’entre deux couchettes voisines.

Panchat fait signe de la tête qu’il veut bien jouer. Pourquoi ne jouerait-il pas à la manille au mort, qui est une « manille muette » ? Il fait glisser une chaise dans la ruelle et bat les cartes.

Elles sont si usées aux angles, les cartes, qu’elles sont presque ovales. Les figures sourient à travers une brume de crasse ; et, pour « donner », il faut, chaque fois, se mouiller amplement le pouce de salive, parce qu’un enduit gras et tenace agglomère tout le jeu en un seul bloc dont le fumet est pénétrant.

Mais, avec ces précieuses vieilleries, on peut encore se procurer beaucoup de plaisir.

Panchat s’appuie sur son coude. Houdebine, à cause du genou, doit rester sur le dos. Il serre ses cartes contre son menton, et, de la main droite, les lance avec énergie sur la chaise.

La chaise est un peu loin, les cartes sont un peu sales… et, parfois, Houdebine demande à l’adversaire muet :

— Qu’est qu’ c’est qu’ça ?

Panchat prend la carte et la montre, à bout de bras.

Houdebine est saisi d’un rire joyeux.

Il applique, coup sur coup, tout son jeu, tout le jeu du mort :

— Atout ! Atout ! Atout ! Et cœur maître !

Ceux qui ne voient rien se mettent à rire aussi.

Panchat est vexé, mais il ne peut s’empêcher de rire sans bruit. Puis, de son coussin de paille, il tire le sou perdu.

Pendant ce temps, Mulet raconte une histoire. C’est toujours la même histoire ; mais elle est toujours intéressante.

Une voix imperceptible, qui est peut-être celle de Legras, fredonne avec lenteur :

Si tu veux fair’ mon bonheur…


*


Qui donc parle de bonheur ici ?

Je reconnais les accents de la vie généreuse et opiniâtre. Je reconnais tes accents, chair naïve ! Toi seule sais parler, oses parler de bonheur entre la douleur du matin et celle du soir, entre l’homme qui gémit à droite et celui qui, à gauche, agonise.

Vraiment, même au plus profond de l’enfer, les damnés doivent confondre leur besoin de joie avec la joie même.

Je sais bien qu’ici il y a l’espoir…

Mais en enfer aussi, il y a certainement l’espoir.


XI


Naguère, la mort était l’étrangère cruelle, la visiteuse à pas de laine… Aujourd’hui, c’est le chien fou de la maison.

Rappelez-vous le temps où le corps humain nous semblait fait pour le bonheur, où chacun de ses organes signifiait une fonction et une joie. Maintenant, toute partie du corps évoque le mal dont elle est menacée, et les souffrances particulières qu’elle engendre.

À part cela, elle est bonne pour jouer son rôle dans le drame laborieux : le pied pour porter l’homme à l’assaut ; le bras pour manœuvrer le canon ; l’œil pour surveiller l’adversaire ou pointer l’arme.

Naguère la mort ne faisait pas partie de la vie. On parlait d’elle à mots couverts. Son image était une chose aussi pénible qu’inconvenante, capable de troubler les projets et les plaisirs de l’existence. Elle opérait autant que possible dans l’ombre, le silence et la retraite. On la déguisait par des symboles ; on l’annonçait avec des périphrases laborieuses et empreintes d’une sorte de pudeur.

Aujourd’hui, la mort est intimement mêlée aux choses de la vie. Et cela est vrai, moins encore parce qu’elle fait quotidiennement une besogne immense, parce qu’elle choisit les êtres les plus jeunes et les mieux formés, parce qu’elle est une espèce d’institution sacrée, mais surtout parce qu’elle est devenue une chose trop commune pour suspendre, comme elle le faisait autrefois, les actes de la vie : on mange et on boit à côté des morts, on dort au milieu des mourants, on rit et on chante dans la compagnie des cadavres.

Et que faire, mon Dieu ! Vous savez bien que l’homme ne peut pas subsister sans manger, sans boire, sans dormir, et aussi sans rire et sans chanter.

Demandez à tous ceux qui accomplissent ici leur dur calvaire. Ils sont doux et courageux, ils sont sensibles à la douleur d’autrui ; mais il faut bien manger à l’heure de la soupe, dormir, si l’on peut, pendant la longue nuit, et puis essayer de retrouver le rire lorsque la salle est calme et qu’on vient d’emporter le cadavre du matin.

La mort reste une grande chose, mais avec qui l’on a de trop fréquents et trop intimes rapports. Comme le souverain qui se laisse voir à sa toilette, la mort est toujours puissante, mais familière et un peu avilie.

Lerouet est mort tantôt. On lui a fermé les yeux et noué une mentonnière, puis on a tiré le drap, pour recouvrir le cadavre en attendant les brancardiers.

— Tu ne manges pas ? dit Mulet à Maville.

Maville, qui est tout jeunet, tout timide, hésite :

— Si, mais ça ne passe pas…

Et il ajoute, après un silence :

— J’aime pas voir ça.

Mulet torche son assiette avec calme et dit :

— Dans des fois aussi, ça me rognait l’appétit, même que j’en aurais vomi. Mais j’ai comme une habitude, maintenant.

Pouchet lampe son café avec une sorte de gourmandise fébrile.

— On est core heureux, dit-il, de s’en tirer avec une jambe coupée, quand on voit ça.

— Faut bien vivre ! ajoute Mulet.

— Pour l’bonheur qu’on y prend…

C’est Béliard qui a dit cela. Il a reçu une balle au bas-ventre, et nous avons l’espoir qu’il guérira bien. Cependant toute son attitude trahit l’indifférence. Il fume beaucoup, et parle rarement. Il n’a aucun motif de désespérance et il sait qu’il retrouvera la vie normale. Mais la fréquentation de la mort, qui rend si précieuse la vie, finit aussi, quelquefois, par en donner le dégoût et, plus souvent, la lassitude.


X


Un peuple entier, dix peuples entiers apprennent à vivre dans la compagnie de la mort. L’humanité a pénétré dans la cage du fauve, et elle y demeure avec le courage patient du belluaire.

Hommes de mon pays, j’apprends chaque jour à vous connaître, et c’est pour avoir contemplé votre visage au fort de la souffrance que j’ai formé un espoir religieux en l’avenir de notre race. C’est surtout pour avoir admiré votre résignation, votre bonté native, votre confiance sereine en des temps meilleurs, que je fais encore crédit à l’avenir moral du monde.

À l’heure même où l’instinct le plus naturel enseigne à l’univers la férocité, vous gardez, sur vos lits de douleur, une beauté, une pureté du regard qui rachètent, à elles seules, l’immense crime. Hommes de France, votre naïve grandeur d’âme disculpe toute l’humanité de son plus grand crime et la relève de sa plus profonde déchéance.

On dit comment vous supportez le tourment des champs de bataille, comment, dans la boue décourageante et le froid, vous attendez l’heure du cruel devoir, comment vous vous portez au devant du coup mortel, à travers l’inouï concert des périls.

Mais vous arrivez ici promis à d’autres souffrances encore ; et, celles-là, je sais de quel cœur vous savez les endurer.

Les portes du château se referment, pour vous, sur une vie nouvelle, faite, elle aussi, d’une menace continuelle et d’un combat de toutes les secondes. Je vous assiste dans ce combat, et je vois bien comment vous savez le mener.

Pas une ride de votre visage ne m’échappe ; pas une de vos angoisses, pas un frémissement de votre chair lacérée. Et j’inscris tout cela, comme j’inscris vos paroles simples, vos cris, vos soupirs d’espoir, comme j’inscris aussi l’expression de votre visage, à l’heure solennelle où l’on ne parle plus.

Aucun de vos propos ne m’est indifférent ; aucun de vos gestes qui ne mérite d’être rapporté. Il faut que tout cela contribue à l’histoire de la grande épreuve.

Car il ne suffit pas de se donner tout entier au beau devoir d’assistance. Il ne suffit pas de porter le couteau bienfaisant dans la plaie, ou d’en renouveler les linges avec exactitude et adresse.

Il faut encore, sans en rien altérer, pouvoir retracer dans sa vérité et sa simplicité votre histoire de victimes émissaires, l’histoire de ces hommes que vous êtes pendant la douleur.

Si l’on ne faisait pas cela, vous guéririez certes aussi bien, ou n’en péririez pas moins ; mais le plus pur de la majestueuse leçon serait perdu, mais le plus beau de votre courage demeurerait stérile.

Et je convie tout un monde de bonté à s’incliner vers vous avec la même piété attentive, avec un cœur qui n’oublie rien.

Union des cœurs purs pour l’épreuve ! Union des cœurs purs pour que notre pays se connaisse et s’admire ! Union des cœurs purs pour la rédemption du monde malheureux.


FIN.


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