Vies imaginaires/Empédocle

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Bibliothèque-Charpentier, 1896 (pp. 23-31).
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Empédocle




VIES IMAGINAIRES






EMPÉDOCLE

DIEU SUPPOSÉ



Personne ne sait quelle fut sa naissance, ni comment il vint sur terre. Il apparut près des rives dorées du fleuve Acragas, dans la belle cité d’Agrigente, un peu après le temps où Xerxès fit frapper la mer de chaînes. La tradition rapporte seulement que son aïeul se nommait Empédocle : aucun ne le connut. Sans doute, il faut entendre par là qu’il était fils de lui-même, ainsi qu’il convient à un Dieu. Mais ses disciples assurent qu’avant de parcourir dans sa gloire les campagnes de Sicile, il avait déjà passé quatre existences dans notre monde, et qu’il avait été plante, poisson, oiseau et jeune fille. Il portait un manteau de pourpre sur lequel retombaient ses longs cheveux ; il avait autour de la tête une bande d’or, aux pieds des sandales d’airain, et il tenait des guirlandes tressées de laine et de lauriers.

Par l’imposition de ses mains il guérissait les malades et récitait des vers, à la façon homérique, avec des accents pompeux, monté sur un char, et la tête levée vers le ciel. Une grande troupe de peuple le suivait et se prosternait devant lui pour écouter ses poèmes. Sous le ciel pur qui éclaire les blés, les hommes venaient de toutes parts vers Empédocle, leurs bras chargés d’offrandes. Il les tenait béants en leur chantant la voûte divine, faite de cristal, la masse de feu que nous nommons soleil, et l’amour, qui contient tout, semblable à une vaste sphère.

Tous les êtres, disait-il, ne sont que des morceaux disjoints de cette sphère d’amour où s’insinua la haine. Et ce que nous appelons amour, c’est le désir de nous unir et de nous fondre et de nous confondre, ainsi que nous étions jadis, au sein du dieu globulaire que la discorde a rompu. Il invoquait le jour où la sphère divine se gonflerait, après toutes les transformations des âmes. Car le monde que nous connaissons est l’œuvre de la haine, et sa dissolution sera l’œuvre de l’amour. Ainsi il chantait par les villes et par les champs ; et ses sandales d’airain venues de Laconie tintaient à ses pieds, et devant lui sonnaient des cymbales. Cependant de la gueule de l’Etna jaillissait une colonne de fumée noire qui jetait son ombre sur la Sicile.

Semblable à un roi du ciel, Empédocle était roulé dans la pourpre et ceint d’or, tandis que les pythagoriciens se traînaient dans leurs minces tuniques de lin, avec des chaussures faites de papyrus. On disait qu’il savait faire disparaître la chassie, dissoudre les tumeurs, et tirer les douleurs des membres ; on le suppliait de faire cesser les pluies ou les ouragans ; il conjura les tempêtes sur un cercle de collines ; à Sélinonte, il chassa la fièvre en faisant déverser deux fleuves dans le lit d’un troisième ; et les habitants de Sélinonte l’adorèrent et lui élevèrent un temple, et frappèrent des médailles où son image était placée face à face de l’image d’Apollon.

D’autres prétendent qu’il fut divinateur et instruit par les magiciens de Perse, qu’il possédait la nécromancie et la science des herbes qui rendent fou. Un jour, où il dînait chez Anchitos, un homme furieux se rua dans la salle, le glaive levé. Empédocle se dressa, tendit le bras, et chanta les vers d’Homère sur le népenthès qui donne l’insensibilité. Et aussitôt la force du népenthès saisit le furieux, et il demeura fixe, le glaive en l’ait, ayant tout oublié, comme s’il eût bu le doux poison mêlé dans le vin mousseux d’un cratère.

Les malades venaient à lui hors des cités et il était entouré d’une foule de misérables. Des femmes se mêlèrent à sa suite. Elles baisaient les pans de son manteau précieux. Une se nommait Panthea, fille d’un noble d’Agrigente. Elle devait être consacrée à Artemis, mais elle s’enfuit loin de la froide statue de la déesse et voua sa virginité à Empédocle. On ne vit point leurs marques d’amour, car Empédocle préservait une insensibilité divine. Il ne préférait de paroles que dans le mètre épique, et en dialecte d’Ionie, quoique le peuple et ses fidèles ne se servissent que du dorien. Tous ses gestes étaient sacrés. Quand il s’approchait des hommes, c’était pour les bénir ou les guérir. La plupart du temps, il demeurait silencieux. Aucun de ceux qui le suivaient ne put jamais le surprendre pendant son sommeil. On ne l’aperçut que majestueux.

Panthea était vêtue de fine laine et d’or. Ses cheveux étaient disposés à la riche mode d’Agrigente, où la vie coulait mollement. Elle avait les seins soutenus par un strophe rouge, et la semelle de ses sandales était parfumée. Pour le reste, elle était belle et longue de corps, et de couleur très désirable. Il est impossible d’assurer qu’Empédocle l’aimât, mais il eut pitié d’elle. En effet, le souffle asiatique engendra la peste dans les champs siciliens. Beaucoup d’hommes furent touchés par les doigts noirs du fléau. Même les cadavres des bêtes jonchaient le bord des prairies et on voyait çà et là des brebis pelées, mortes la gueule ouverte vers le ciel, avec leurs côtes saillantes. Et Panthea devint languissante de cette maladie. Elle tomba aux pieds d’Empédocle et elle ne respirait plus. Ceux qui l’entouraient soulevèrent ses membres raidis et les baignèrent de vin et d’aromates. Ils délièrent le strophe rouge qui serrait ses jeunes seins, et la roulèrent dans des bandelettes. Et sa bouche entrouverte était retenue par un lien et ses yeux creux ne miraient plus la lumière.

Empédocle la regarda, détacha le cercle d’or qui lui ceignait le front, et le lui imposa. Il plaça sur ses seins la guirlande de laurier prophétique, chanta des vers inconnus sur la migration des âmes, et lui ordonna par trois fois de se lever et de marcher. La foule était pleine de terreur. Au troisième appel, Panthea sortit du royaume des ombres, et son corps s’anima et se dressa sur ses pieds, tout emmailloté dans les bandes funéraires. Et le peuple vit qu’Empédocle était évocateur des morts.

Pysianacte, père de Panthea, vint adorer le nouveau dieu. Des tables furent étendues sous les arbres de sa campagne, afin de lui offrir des libations. Aux côtés d’Empédocle, des esclaves soutenaient de grandes torches. Les hérauts proclamèrent, ainsi qu’aux mystères, le silence solennel. Soudain, à la troisième veille, les torches s’éteignirent et la nuit enveloppe les adorateurs. Il y eut une voix forte qui appela : « Empédocle ! » Quand la lumière se fit, Empédocle avait disparu. Les hommes ne le revirent plus.

Un esclave épouvanté raconta qu’il avait vu un trait rouge qui sillonnait les ténèbres vers le sommet de l’Etna. Les fidèles gravirent les pentes stériles de la montagne à la lueur morne de l’aube. Le cratère du volcan vomissait une gerbe de flammes. On trouva, sur la margelle poreuse de lave qui encercle l’abîme ardent, une sandale d’airain travaillée par le feu.