Rayons perdus (1869)/Vivere memento
La vie est si souvent morne & décolorée,
À l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée
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- Que le corps s’engourdit,
- Que le corps s’engourdit,
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Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,
S’envole & vient saisir à travers les chimères
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- L’idéal interdit.
- L’idéal interdit.
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On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,
On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,
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- Toute chose est à vous ;
- Toute chose est à vous ;
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La notion du vrai si bien est renversée
Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,
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- Semblent soyeux & doux.
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Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,
On veut que tout travail porte sa récompense
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- Et tout arbre son fruit.
- Et tout arbre son fruit.
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On repousse un devoir humble, austère ou stérile,
Et cette paix factice à la fin vous exile
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- De ce monde de bruit.
- De ce monde de bruit.
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On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;
Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.
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- On s’éveille au tombeau.
- On s’éveille au tombeau.
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Plus charmeresse encor que la mélancolie,
Comme un souffle léger cette douce folie
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- Éteint votre flambeau.
- Éteint votre flambeau.
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Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,
Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige
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- Que soulève le vent,
- Que soulève le vent,
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Si jamais un esprit a délaissé la terre,
Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire
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- Pour m’en aller rêvant.
- Pour m’en aller rêvant.
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Que de fois je mentis à ma propre souffrance,
Alors que s’élançait au loin mon espérance
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- Fraîche & riante encor !
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Que de fois ce semblant de liberté bénie
A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,
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- Avec des rayons d’or !
- Avec des rayons d’or !
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Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,
Son prisme éblouissant, cette flamme brillante
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- N’était pas la clarté.
- N’était pas la clarté.
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Ce leurre décevant, qui vient & se retire,
Décuple en vous trompant le sévère martyre
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- De la réalité.
- De la réalité.
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Car la loi de la vie est sérieuse & grave ;
Comme le temps au front met la ride & la grave
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- Avec son dur couteau,
- Avec son dur couteau,
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Ainsi profondément dans notre âme indécise,
Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :
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- Vivere memento !
- Vivere memento !
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Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête
Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,
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- Résiste, espère, crois !
- Résiste, espère, crois !
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Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,
Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,
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- Vois-y luire la croix !
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Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,
Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,
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- À la misère, au deuil.
- À la misère, au deuil.
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Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,
Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde
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- Ne finit qu’au cercueil.
- Ne finit qu’au cercueil.
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La vie est un combat sans repos ni relâche.
Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :
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- Dieu hait la lâcheté !
- Dieu hait la lâcheté !
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Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige
La force & la vertu, mais de nous il exige
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- La bonne volonté.
- La bonne volonté.
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Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,
De toute chose il est la fin comme la source,
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- Le but & le moyen.
- Le but & le moyen.
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S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,
Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre
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- Et te sert de soutien.
- Et te sert de soutien.
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Marche donc devant toi d’un cœur contant & brave,
Laisse aux faibles l’oubli qui restreint & déprave,
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- Vis & sache pourquoi !
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Vis par le dévoûment, vis par le sacrifice,
Vis par la vérité, par la pure justice,
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- Vis aussi par la foi !
- Vis aussi par la foi !
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Vis par la liberté, par la joie & les larmes,
Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,
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- Par le divin espoir ;
- Par le divin espoir ;
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Vis par la charité, vis par la patience,
Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience
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- Et vis par le devoir !
- Et vis par le devoir !
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Vis & marche en avant, forte de la pensée
Que la vie éternelle est pour nous commencée
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- Dès notre premier jour,
- Dès notre premier jour,
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Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint & le Juste,
Promet à ton travail la récompense auguste
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- De son immense amour !
- De son immense amour !
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— Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne & stoïque,
Tu me montres le but idéal, héroïque,
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- Que mon âme comprend.
- Que mon âme comprend.
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Mais la force me manque & parfois le courage ;
L’étoile disparaît derrière le nuage.
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- Et le doute me prend.
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Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,
En stériles efforts tristement je consume
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- Mon jeune sang qui bout.
- Mon jeune sang qui bout.
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Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,
La bataille perdue est changée en déroute
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- Et je me sens à bout.
- Et je me sens à bout.
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Je songe & je regarde, ô vanité bornée !
Que sont les jours de l’homme & qu’est sa destinée
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- Devant l’éternité ?
- Devant l’éternité ?
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Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,
Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable
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- Et dans l’immensité !
- Et dans l’immensité !
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Seigneur, qui restes seul immuable & paisible,
Que suis-je, atome vain de ce globe invisible
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- Pour m’adresser à toi ?
- Pour m’adresser à toi ?
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Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;
Viens secourir l’enfant qui ploie & désespère ;
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- Éternel, réponds-moi !
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Octobre 18…