Voyage autour du monde par M. Lesson
Journal pittoresque d’un voyage autour du monde par M. Lesson[1]
Source intarissable de plaisirs et d’instruction, les voyages sont la lecture des jeunes gens et des vieillards, des gens du monde et des érudits, des simples amateurs aussi bien que des géographes ; ils fournissent aux uns des distractions ; ils peignent aux autres des coutumes, des mœurs nouvelles ; ils procurent à tous une lecture attrayante animée, et qui n’est jamais sans d’heureux résultat pour l’intelligence. De là, le succès de cette masse de relations de voyages que chaque année voit éclore chez les nations civilisées et, par suite cette avidité générale pour cette branche de la littérature. On peut même dire qu’il n’existe point, rigoureusement parlant, de mauvaises narrations de voyages, et que, dans les plus médiocres, un esprit droit peut encore puiser d’utiles vérités.
Mais il est une classe de relations bien moins nombreuse, plus exclusivement en possession de fournir des tableaux neufs, pittoresques et variés : c’est celle des voyages sur mer. Franchissant les immenses solitudes de l’Océan, le vaisseau parcourt les parages les plus éloignés, les climats les plus divers ; et le lecteur, transporté sans cesse du pôle nord au pôle sud, de la zône torride aux régions tempérées, des deux Amériques au fond de l’Océanie, se trouve ainsi assister à toutes les impressions qu’ont fait éprouver au voyageur les scènes imposantes et magiques qui frappent ses regards. Qui n’a lu cent fois ce que Bougainville a dit avec tant de grâce de la délicieuse O-taïti, ce que Cook a écrit sur ces îles si riantes et si vantées de la mer du Sud ?…
Depuis la paix, la France a vu sortir de ses ports plusieurs expéditions. Leurs résultats scientifiques ont été considérables, et la publication somptueuse de tous ces travaux fait le plus grand honneur au gouvernement, qui élève à la gloire de notre patrie des monumens irrécusables de son amour pour les sciences. L’auteur de ce journal faisait partie de l’une des expéditions ordonnées par le roi.
M. Lesson n’a point cherché, dans sa narration, à entrer en concurrence avec M. Duperrey, qui commandait la Coquille. Ce navigateur distingué, écrivant la relation officielle du voyage, a dû suivre les erremens prescrits pour cette sorte de rédaction. Il a dû faire connaître au monde savant le résultat de son importante mission ; il a dû fixer l’attention sur la part que chacun de ses collaborateurs a eue dans le succès de la campagne. Un tout autre a dirigé M. Lesson. Ces grandes relations par leur format, le luxe, les cartes et les figures qui les accompagnent, étant à très haut prix, n’ont par suite qu’un succès restreint, et ne se trouvent que dans les grandes bibliothèques. Leur lecture est d’ailleurs rendue pénible pour une foule de lecteurs, par les pages de chiffres qui coupent les chapitres ; ce sont, en un mot, des recueils de haute importance à consulter, mais que les gens du monde ne cherchent point à lire. C’est uniquement à cette dernière classe que M. Lesson a cru devoir adresser son journal.
Homme privé, il a pu, dans sa rédaction, s’abandonner à toutes les sensations qui le captivèrent, et chercher à faire passer dans l’ame du lecteur ses émotions. C’est en peintre qu’il esquisse d’une touche large les productions des contrées qu’il a parcourues, et chaque trait gagne encore des connaissances du naturaliste. Son livre sera donc un vaste panorama des nombreuses contrées visités par la corvette la Coquille ; tout promet aux lecteurs qu’il sera un tableau riche en couleurs, et une histoire fidèle des peuples et des êtres étudiés pendant trois années, et sous tant de climats divers.
Il nous suffira de mentionner les lieux où la Coquille a abordé pour donner l’idée de l’intérêt de ce Journal. Ainsi, le Brésil, les Malouines, le Chili, le Pérou, O-taïti, Borabora, la Nouvelle-Irlande, Bouka, l’île de Waigiou, Bourou, Amboine, la Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Guinée, Rotouma, Oualan, les îles Carolines, l’île de Java, l’île Maurice, Bourbon, l’Ascension, Sainte-Hélène, etc. formeront autant de chapitres remplis de documens curieux, et présentés d’une manière attrayante. L’auteur a bien voulu nous en communiquer quelques fragmens. Nous avons éprouvé, en les parcourant, un si vif plaisir, que nous avons cru devoir le faire partager à nos lecteurs, avant même que l’ouvrage n’ait été imprimé. Nous reviendrons plusieurs fois sur cette importante publications [2].
[modifier] Relâche aux îles Malouines
Description de la Soledad (Communiqué par M. Lesson.)
Le 18 novembre 1822, nous mouillâmes au milieu de la Baie française, à une grande distance de la terre, dans une position isolée. Les grains de pluie, de grêle, et le vent soufflant par raffales, avec une effroyable énergie, s’opposaient à ce que nous puissions communiquer avec la terre ; et cependant c’était à qui témoignerait le plus d’ardeur pour s’y rendre ; à qui pourrait le premier l’interroger sur ce qu’elle produit. Le 21, on se décida à expédier des chasseurs ; leur retour procura le plus vif plaisir : car ils ne venaient pas les mains vides ; et le grand nombre d’huîtriers, d’oies, de bécassines qu’ils avaient tués, nous promettaient un confort nullement à dédaigner. Les matelots expédiés dans l’embarcation qui porta nos pourvoyeurs, ne restèrent point oisifs sur la grève ; ils aperçurent quelques jeunes chevaux, issus de races qu’y introduisirent les Espagnols. Les poursuivre avec vigueur fut leur première idée ; et, à la suite soit de lassitude, soit de manœuvres bien combinées, ils parvinrent à se cramponner a la crinière de l’un d’eux, et à lui couper la gorge avec leurs couteaux, seules armes dont ils fussent muni. Un marin n’est jamais embarrassé lorsqu’il s’agit de se procurer des vivres, Le noble animal fut bientôt dépouillé, tronçonné par quartiers, et sa chair distribuée à l’équipage. Les environs de la Baie française ne se composent que de plaines rases légèrement ondulées, couvertes d’herbes assez hantes, où apparaissent a peine quelques bruyères, la vue cherche en vain à découvrir un seul arbre, un seul arbuste ; on ne voit qu’une prairie herbeuse, marécageuse ou entrecoupée par de larges flaques d’eau saumâtre : et toutefois, malgré cela, un des canotiers s’égara et ne put rejoindre la Coquille. Nous le crûmes tombé dans quelques fondrières, et le lendemain les hommes expédiés à sa recherche nous le ramenèrent transi de froid, et mourant de faim.
Le 23, je me préparai à faire une excursion accompagné de MM. Bérard, Lottin, Gabert, et de notre maître canonnier Roland, excellent homme, plein de bravour, et possédant à un haut degré la gaieté et la vivacité provençales. La baleinière était à nos ordres, et nous avions le projet de nous enfoncer dans les anfractuosités du port Duperrey, ainsi nommé par M. De Freycinet, et de visiter les débris de l’Uranie, qu’on jeté à la côté au fond de la baie, après qu’elle eût été crevée par une pointe de rocher. Cette promenade rappelait de tristes souvenirs à trois personnes de notre petite caravane, qui avaient partagé les travaux et les fatiques de la précédente campagne, et qui ne sortirent de cette île déserte qu’après un séjour prolongé et de nombreuses privations. En arrivant sur la plage ou l’Uranie avait été abandonnée, nous retrouvâmes encore la coque de ce navire, des carronades enfoncées dans le sable, des caisses en fer, des débris de toutes sortes. Les vagues bouleversées par les tempêtes des hivers rigoureux de ces hautes latitudes avaient soulevé au-dessus d’une petite chaîne de rochers sa carcasse froissée. Là paraissait l’emplacement qu’occupaient les naufragés ; là se trouvait le lieu où leurs inquiétudes bien souvent durent rendre amers leurs réflexions ; puis, reportant mes regards sur la Coquille qui paraissait au loin dans toute sa grâce nautique, je me disais : « A peine venons-nous de quitter la France : notre ardeur est sans bornes comme nos illusions ! quel sera l’écueil où viendra se briser cette machine flottante ? reverra-t-elle le port ? une île déserte doit-elle être notre dernière demeure, ou bien l’estomac d’un cannibale sera-t-il notre tombeau ?… »
En quittant le vaissau dès trois heures du matin, nous espérions jouir d’un temps passable. Mais bientôt des tourbillons de vents se firent sentir, et une pluie qui tomba par nappes serrées, sans discontinuer, nous trempa complètement. En vain cherchâmes-nous un abri, une grotte sur ces longues plages uniformes, bordées de dunes sablonneuses ; rien ne put nous garantir des averses du ciel, et notre canot était à près de deux lieues du point où nous nous étions rendus pour chasser. Des milliers de canards étaient immobiles sur la grève ; mais nos fusils, imbibés d’eau, ne purent jamais faire feu. Cette espèce que les Anglais nomment race-horse, ou cheval de course, des ailes trop petites pour pouvoir voler : aussi ne s’éloigne-t-elle pas de la mer, qui est son élément naturel, bien qu’elle sache courir sur le sable avec une grande rapidité.
Il nous fallut rétrograder pour trouver un abri contre le déluge qui nous inondait. J’étais chargé pour ma part de divers oiseaux destinés à nos collections, et d’échantillons de roches dont le poids ne contribuait pas peu à m’accabler. Il me fallut jeter ce résultat de notre pénible course pour alléger ma marche ; et qui sait si, en Europe, quelque savant assis dans un fauteuil à bras, la tête enveloppée de fourrures, les pieds étendus près d’un feu vif et bien nourri, n’eût pas critiqué le choix et la préparation de ces objets ? Enfin nous rejoignîmes notre baleinière. Les rameurs avaient dressé une tente avec la voile de l’embarcation, et nous nous empressâmes de gagner ce réduit protecteur. Nous étions aux Malouines pendant l’été, et cependant un froid piquant se faisait sentir ; l’eau avait macéré nos corps, et la faim nous aiguillonnait. Sur le soir, la pluie cessa un instant alors nos marins firent de grands feux avec les bruyères, et les disposèrent en un cercle au milieu duquel nous nous plaçâmes. La fumée qui s’échappait de ces broussailles humides, tout en nous boucannant, nous séchait, et, pendant ce temps, un des nôtres faisait rôtir sur une baguette de fusil deux oies à demi plumées que nous dévorâmes avec avidité. Bientôt la gaieté vint bannir le souvenir des contrariétés du matin et nous roidir contre les petites tribulations assez ordinaires dans les voyages lointains… Le soir nous nous rembarquâmes dans la baleinière ; mais le temps était décidément mauvais. Un ciel noir chargé de vents, une mer grosse, notre embarcation qui portait mal la voile, nous rendirent les six lieues qui nous séparaient de la corvette excessivement, pénibles ; nous rejoignîmes nos compagnons dans la nuit, après avoir été plusieurs fois sur le point de chavirer.
La Coquille n’occupait plus le même mouillage : elle était venu chercher un abri dans l’enfoncement de la baie, en dedans des îlots des Pingoins et des Loups-Marins, non loin des ruines de l’ancien établissement fondé par Bougainville, au Port-Louis. Ce fut le lieu choisi pour s’occuper des observations astronomiques, et dès lors chacun se livra aux recherches qui rentraient dans ses attributions. Dès le matin, le navire devenait presque désert : les chasseurs se dispersaient sur ces terres inhabitées par l’homme, mais où vivent en paix une prodigieuse quantité d’animaux de toutes sortes ; et jamais ils ne revenaient sans qu’on fût obligé d’aller chercher les produits de leurs chasses. Les oies, les huîtriers, les nigauds, les bécassines, composaient les rations des matelots, et cette abondance ne tarda pas à dégoûter ces derniers, qui, vers la fin de notre relâche, réclamèrent leurs vivres de mer, consistant en bœuf et en porc salés.
Les îles Malouines sont vraiment une terre de promission pour ceux que le goût de la chasse entraîne. On n’a que L’embarras du gibier ; et celui-ci peu craintif ne s’éloigne que lorsqu’on va le toucher La quantité d’oiseaux et de lapins qu’on tua pendant notre séjour fut énorme, et on y joignit encore plusieurs cochons sauvages et deux jeunes taureaux. Les oiseaux de proie, d’une confiance sans égale, venaient arracher le gibier des mains du chasseur, et ceux qui dans les premiers temps cachaient des oies ou d’autres oiseaux dans l’herbe, pour les reprendre au retour, n’en trouvèrent jamais les moindres vestiges. Une buse bleue était remarquable par son effronterie et sa grossière gloutonnerie. Quant aux nigauds, espèce de cormoran singulièrement multipliée, dont le nom indique assez la stupidité, on pouvait tuer tous les individus d’une troupe un à un, sans que leurs compagnons prissent leur vol et parussent avoir la conscience du danger auquel ils étaient exposés. Pour les manchots, leur chair huileuse et dure les fit dédaigner ; car, lorsqu’ils se trouvent à terre, où ils se rendent toujours par milliers d’individus, ils ne savent ni fur, ni résister.
En allant visiter le Port-Louis, le premier pas que le fis sur la grève me plaça en face d’un tombeau : une ardoise servait d’inscription tumulaire, et de mausolée à un pauvre marin anglais dont les cendres reposaient en paix à une aussi grande distance de sa patrie. Le silence de mort qui règne sur ces terres, interrompu seulement par les voix criardes de quelques oiseaux d’eau, un ciel nébuleux, un soleil sans force, des prairies rougeâtres, des montagnes de grès à teinte blanchâtre, des maisons en briques dont il ne reste plus que des ruines, tout faisait naître des réflexions nombreuses sur cette terre antarctique, improductive et jetée au bornes du monde. C est en vain que Bougainville tenta d’y fonder une colonie française : après quelques années d’essai, au moment où ce navigateur devenu depuis si célèbre entrevoyait la prospérité de son établissement, il fallut satisfaire aux prétentions des Espagnols, et leur abandonner ce petit coin de terre qu’ils revendiquèrent comme une dépendance de l’Amérique que leur concédèrent les successeurs de Saint-Pierre. Paresseux par habitude, inhabiles à vivre là où il n’y a pas de mines d’or les Espagnols quittèrent bientôt cette portion de territoire, plus faite pour être défrichée par des hommes laborieux, actif, et qui savent quérir les fruits de la terre avec persévérance et avec effort, tels que les Suisses. Dans ces dernières années, la république argentine essaya de renouveler les projets de l’Espagne et d’occuper les îles Malouines, afin d’enlever à tout autre peuple la possibilité de s’en emparer. Ces îles, complètement stériles et incapables d’être cultivées, ne pourraient servir que de point militaire, destiné à commander le cap Horn et interrompre le commerce de la mer du Sud. C’était ce qui avait porté les Anglais à fonder le port Egmont, sur l’île Falkland, la plus méridionale des Malouines, lorsque les Français s’établissaient à la Soledad, tant ces deux peuples sont divisés par une rivalité que leurs mœurs et des antipathies naturelles ne permettront jamais de faire disparaître entièrement.
Près des ruines du Port-Louis, je cherchai un sol convenable pour confier à la terre les semences des plantes alimentaires, si utiles aux navigateurs qui viennent de battre la mer. J’espérais que mon espoir ne serait pas trahi, et que ceux qui trouveraient du cresson et du raifort remercieraient la main inconnue qui présentait à leurs malades des moyens simples de guérison. Mais le terrain artificiel que j’ensemençai me laissa peu d’espoir, et lorsque nous partîmes, quelques germes apparaissaient seulement ; ils n’auront pas tardé sans doute à être détruits par le animaux.
Le 30, je quittai la corvette avec M. d’UrviIle, pour visiter la chaîne montagneuse qui s’étend au midi du Hâvre Duperrey, et que Pernetty a nommée monumens. La plaine qui y conduit, couverte de bruyères, était incendiée, et brûlait à la surface depuis trois jours, parce que nos marins après avoir allumé de grands feux, à la manière des sauvages, ne s’étaient pas donné la peine de les éteindre. Ce sol tourbeux et charbonné, d’où s’élevaient des tourbillons de fumée, contrastait avec l’épaisse couche d’herbes étendues à une grande distance sur cette région de l’île, et les graminées verdoyantes et baignées à leur pied avaient desséchées et rôties à leur sommet, ce qui donnait une teinte uniformément rougeâtre à toute la campagne. Les montagnes que nous allions visiter s’offraient dans une nudité repoussante. Le grès blanc, qui les compose en entier, n’était caché que dans certains endroits où des fougères dessinaient quelques écharpes fraîches et verdoyantes. Les versans prolongés et roide, que nous gravîmes sans efforts, offraient de temps à autres des ravines comblées par des blocs froissés et triturés, sous lesquels on entendait murmurer des sources. Les fougères et les nassauvies envoyaient, jusque là quelques colonies gazonnantes ; mais leurs efforts n’avaient point encore pu envahir ces rochers éboulés.
La chaîne dont je parle se dirige de l’est à l’ouest : elle n’est interrompue que par deux bras des baies de l’Huile et Choiseul, qui s’avancent très-avant dans l’intérieur de l’île. Les crêtes de ces montagnes, hautes d’environ trois cents toises, usées par le temps et par des catastrophes, sont couvertes de pans immenses de grès quartzeux représentant des cubes ou des tables d’un grand volume dont les assises imitent à s’y méprendre des restes d’édifices humains. A un ou deux milles, en effet, ces monceaux de grès rappellent, à faire illusion, les vieux châteaux qui couronnent les collines escarpées du Dauphiné, ou les couvens à demi détruits que les moines perchaient sur des endroits peu accessibles dans les siècles féodaux. Ces strates de grès et de quartz sont placés avec une symétrie et une régularité telles, qu’on doit supposer que ce n’est que par des causes puissantes, telles que de vastes éruptions d’eau, que leur parallélisme a été détruit sur certains points, et que des éboulemens considérables se sont formés sur d’autres. Du sommet de cette première chaîne, on domine les montagnes qui forment une seconde rangée dans la même direction. La vallée qui la sépare ressemble à une grande route couverte de petites pierres brisées ; mais il nous fallut près d’une demi-heure pour la traverser, et notre marche était extrêmement difficile au milieu des blocs énormes, amoncelés pêle mêle, qui la remplissaient, et les arêtes vives sur lesquelles il fallait poser les pieds. C’étaient ces masses démesurément grosses qui, du sommet de la montagne, nous semblaient des cailloux roulés et tassés au fond de la gorge. Sous ces roches murmuraient d’abondantes sources, et se dessinaient çà et là des touffes vertes de fougères, imitant des oasis au milieu des surfaces nues. Tout dans cette vallée était l’image la plus parfaite du chaos ; tout fait présumer que la mer a long-temps séjourné dans son bassin après en avoir usé les parois.
Les végétaux des plaines se retrouvent, sur ces montagnes peu élevées, et ce sont surtout ces singuliers bolax gommifères, le jonc à grandes fleurs, la gunnère de Magellanie. Le plateau est recouvert d’une épaisse couche de tourbe, au milieu de laquelle sont creusés des puits naturels, que remplissent les averses pluviales. Les rochers nus et battus des vents, sont tapissés de lichens fruticuleux, qui imitent par leurs ramifications nombreuses de petits arbustes. C’est l’usnée mélaxanthe sur sa teinte jaunâtre, ses tiges annelées de brun, et ses cutelles d’un noir profond, son habitation sur les escarpemens exposés aux tempêtes australes, rendent intéressant aux botanophiles. De la grêle, de la neige et de la pluie, nous forcèrent à chercher un refuge dans des anfractuosités de la montagne ; mais quelques heures suffirent pour apporter des changemens dans cette température éminemment variable, et le soleil qui brilla un instant éclaira la surface de la Soledad. Notre vue se portait au loin sur la pleine mer, où des cétacés n’apparaissaient que comme un point noir sur sa nappe d’azur. La surface de l’île était dominée au centre par le mont Chatellux, point culminant, d’où s’irradiaient une foule de petites chaînes se dirigeant en tous sens, et entre lesquelles serpentaient des bras de mer, des ruisseaux, ou qu’interceptaient des lacs d’eau salée. Les pins avec leur teinte rougeâtre, le ciel presque continuellement chargé de vapeurs, un jour terne et décoloré, des vents pleins de violence, donnaient à cette scène un aspect lugubre et sauvage Quelques troupes de chevaux galopant en liberté dans des pâturages sans enclos, ou des taureaux et des génisses fuyant le voisinage des côtes, apportaient seuls quelque diversion à l’abandon et à la solitude de cette terre.
En rejoignant au soir la Coquille, nous rencontrâmes sur la grève M. Roland, notre maître canonnier. Sa chasse avait été heureuse, car il avait tué un taureau et deux porcs. Le premier pesait tout dépouillé, 177 kilogrammes, et ces derniers, 50. les cochons n’ont pour se nourrir que les racines sucrées et les baies d’empetrum ; aussi leur chair est-elle maigre, et sans analogie pour la saveur avec celle des espèces domestiques d’Europe.
Depuis plusieurs jours, je désirais visiter les îles aux Loups-Marins et aux Pingoins, qui sont placées au milieu de la baie de la Soledad. La surface des Malouines, rase et dépourvue d’arbustes, fatigue par sa monotonie. Il n’en est pas de même de ces deux petits îlots, entièrement recouverts de hautes graminées, dont les tiges pressées imitent des bois taillis, qui trompèrent plus d’un navigateur, et les compagnons mêmes de Bougainville, lorsqu’ils vinrent s’établir dans ces climats. Ces gramens, à port de palmiers, sont désignés par Pernetty, dans la relation de son voyage, sous le nom de glayeuls. Ils forment des fourrées épaisses qui protègent les phoques à l’époque de leurs amours et les cavernes innombrables des manchots qui y vivent en république.
Quel être singulier que le manchot, dont l’existence tient et de l’oiseau et du poisson ? Ses ailes rudimentaires, ses moignons disposés en rames, s’opposent à ce qu’il puisse voler. Ses plumes soyeuses recouvrent, protègent les chairs contre la macération à la suite d’un long séjour dans l’eau ; ses jambes, placées très en arrière du corps, le forcent à se tenir et à marcher droit. C’est par milliers que les manchots demeurent sur les grèves, où leurs deux couleurs tranchées, le noir et le blanc, les font ressembler à une procession de pénitens provençaux. Autant la démarche de cet animal est gênée sur le sol, et son allure grotesque, autant cet oiseau-poisson nage avec vitesse, et se plait au sein des mers, où il se rend une grande partie de l’année. Les marins lui donnèrent le nom de pingoin, à cause de la ressemblance qu’il a avec les pingouins de l’hémisphère boréal.
L’espèce d’oiseau qui nous occupe est connue sous le nom de manchot à lunettes, parce que les côtés de la tête sont occupés par du cercles blancs qui enveloppent les yeux : Les pêcheurs de phoques l’appellent jack-ass, d’après l’analogie de son cri avec le braiement de l’âne, et les Espagnols pajaro-nino (oiseau-enfant). Il n’y a presque point de relations de voyages qui ne mentionnent ce manchot, très-anciennement connu, et que l’on trouve aussi au cap de Bonne-Espérance, au sud de la terre de Diémen, et sur toutes les îles placées sur les limites du pôle austral, telles que la Désolation, Macquarie, aussi bien que sur l’extrémité méridionale de l’Amérique, aux Orcades du sud, comme à la Nouvelle-Shetland. Partout les rivages en sont peuplés : leurs innombrables légions, stupides, pressées, inactives, couvrent les grèves, et forment de longues files de l’ensemble le plus bizarre. « A les regarder de cent pas on les prendrait pour des enfans de chœur en camail. » dit le bénédictin Pernetty. La démarche de ces oiseaux, naturellement gênée par le défaut d’équilibre, s’oppose lorsqu’ils veulent éviter le danger qui les presse, à ce qu’ils puissent fuir sans tomber continuellement. C’est alors qu’on les voit se culbuter, se relever pour retomber, et qu’ils sont réduits à employer leurs ailes informes, comme un point d’appui, qui aide à leur reptation plutôt qu’à leur marche. Parvenus à la mer, ils s’y précipitent ; mais, là ils se trouvent dans leur véritable élément. Autant l’allure disgracieuse qui les caractérise, était gênée sur la terre, autant ils savent plonger avec aisance, nager avec prestesse, s’élancer par bonds, et c’est alors qu’ils semblent, par leur assurance, défier l’ennemi qui se montrait si dangereux quelques instans auparavant.
La stupidité de ces oiseaux est telle, que les matelots en massacraient un grand nombre, sans que ceux qui se trouvaient à leurs côtés parussent éprouver la moindre crainte Leur défiance ne leur vint qu’après des scènes répétées de destruction. C’était avec des bâtons qu’on les frappait impitoyablement, et qu’on tua beaucoup de ces pauvres animaux sans but et sans utilité. La vie est cependant chez eux très-tenace, et j’en ai vu fort souvent qui semblaient assommés, et qui ne donnaient aucun signe de vie pendant plus de dix minutes, se ranimer peu à peu, et fuir le sort qui leur était réservé. Surpris dans leur course gênée, les manchots ne cherchent pas toujours à échapper au péril qui les menace ; ils s’arrêtent parfois, essaient de l’affronter, et avec leur bec robuste s’efforcent, en s’élançant sur leur injuste agresseur de lui rendre blessures pour blessure.
Soit que les manchots aient à redouter des ennemis dans les animaux qui vivent aux Malouines, tels que le chien antarctique entre autres, soit que les côtes schisteuses de la grande terre ne leur conviennent point, il est de fait ne ce n’est que sur les îlots couverts de gramens qu ils établissent leurs terriers. Ils pratiquent des sentiers à travers ces forêts herbacées, sentiers très-battus, qui entretiennent leurs communications avec la mer ; leurs galeries souterraines sont percées dans un sol si meuble, qu’il m’arriva fréquemment d’enfoncer en marchant sur leur route, et d’être mordu avec force par l’oiseau couché sur son nid, et inquiet d’une visite aussi inopinée. Quelques femelles couvaient encore pendant mon séjour aux îles Malouines, et rien ne pouvait les distraire de leurs fonctions maternelles. J’aimais à épier les soins qu’elles prenaient de leur progéniture ; et leur attention n’était point troublée par la mienne : car elles se bornaient à quelques mouvemens de tête en apparence ridicules. Lorsque les jeunes manchots sont élevés, et par conséquent capables de prendre la mer, la famille entière abandonne sa demeure terrestre, et va vivre dans l’océan pendant six mois de l’année, pour accomplir ainsi les vues admirables de cette nature si féconde et si incompréhensible. Le cri de ces oiseaux est un braiement analogue a celui de l’âne, tellement ressemblant, surtout à l’instant où le soleil se couche, que l’illusion est complète. Souvent, durant les belles soirées d’été des Malouines ; si rares au reste, au moment où le crépuscule s’épaississait sous l’horizon, tous les manchots poussaient ensemble des cris étouffés et continuels, de manière qu’à une certaine distance, on croyait entendre le mélange de voix et l’agitation sourde d’une masse de peuple assemblée pour une fête publique, et dont l’atmosphère porte au loin, dans le calme, les sons tumultueux et confus.
La chair de ces oiseaux est noire, très-compacte et indigeste ; une couche d’huile l’entoure, et la peau est tellement épaisse, qu’il faut écorcher l’animal avant de le faire cuire. Cependant les marins, que la vie dure et agitée de la mer rend si inconstans dans leurs goûts, trouvaient cet aliment assez bon et en mangeaient quelquefois.
Il paraît que les manchots quittent les îles Malouines vers le 20 avril, et qu’ils y retournent au mois d’octobre.
Lorsque la chimère d’un continent austral occupait même les meilleurs esprits, tous les voyageurs qui s’avançaient dans ce qu’on appelait la Magellanique, eurent occasion de parler des manchots, et tous, frappés d’étonnement à la vue de ces êtres alors aussi fantastiques que de nos jours l’Ornithorhynque de la Nouvelle-Hollande, les décrivirent avec complaisance. C’est ainsi qu’ils n’échappèrent point à Magellan, à Garcie de Loaisa (1525), à Alfonse de Camargo (1539), à Francis Drake (1577), qui leur imposa le nom de pingoin à cause de leur graisse huileuse, à Thomas Cavendish (1586), à Richard Hawkins (1593), qui prétentit que pingoin venait du galloi, pen, tête et gwin, blanche, à Sebald de W ert (1600), a François Cauche (1651), à Narborough (1670), et enfin à Sharp (1680). Mais leur histoire ne fut dégagée des fables qui la défiguraient, que lors des voyages de Carteret, Byron, Wallis, Pernetty, Bougainville, Pagés, Cook, Forster et Fleurieu.
On rencontre encore deux autres sortes de manchots, dont les habitudes solitaires contrastent avec la sociabilité de l’espèce précédente. La plus robuste de taille, est le roi des pingoins des navigateurs anglais, que sa cravate dorée, encadrée d’un noir velouté fait distinguer de très loin, et la seconde est le gorfou sauteur, auquel deux huppes élégantes d’un jaune vif, placées sur le front, prêtent un air de coquetterie.
Les Malouines se trouvent situées à 75 lieues de la terre des États, et à 140 du Cap Horn. Les deux îles qui composent ce groupe, sont séparées par un canal auquel les Espagnols ont donné le nom de San-Carlos. Occupant les 51 degrés de latitude australe, elles sont par conséquent soumises aux influences d’une climature rigoureuse. Lorsque Bougainville y transporta des familles canadiennes et résolut d’y fonder un établissement, il crut devoir les nommer Malouines parce qu’il les regardait comme n’ayant été bien explorées que par les intrépides Bretons dont Saint-Malo arma pendant long-temps les aventureux corsaires dans l’intervalle de 1700 à 1708. Il donna le nom de Contià l’île la plus boréale, que les Espagnols connaissent sous celui de Soledad. C’est sans contredit aux navigateurs anglais Davis et Cavendish que l’on en doit la première mention, car ils les aperçurent en 1592 ; et les cartes du temps les désignent même sous le nom d’îles méridionales de Davis. Plus tard, Richard Hawkins, n’en vit que les côtes boréales, qu’il dédia à sa fille, et d’autres disent à la reine Elisabeth, sous le nom d’Hawkins’s Maiden-Land ou de terre vierge d’Hawkins. En 1689, Strong parcourut l’île la plus sud qu’il nomma Falkland. Depuis ces anciennes époques, ces terres ont été visitées par un grand nombre de voyageurs de tous les pays ; et leur destination principale est aujourd’hui de servir de relâche aux navires expédiés pour la pêche des baleine, et la chasse des phoques.
L’étendue des Malouines est d’environ quarante lieues en longueur, et leur relief a cela de remarquable qu’il est composé de montagnes peu élevées, le plus ordinairement dénudées, ou de prairies tourbeuses et humides, couvertes de pelouses épaisses dues à des graminées, à des mousses et à de petites fougères. Leur surface ne supporte aucun arbre ; elles sont complètement démunies de bois, et ceux qu’on a cherché à y planter n’ont même pu croître. Leurs collines et les vallons qu’elles encaissent, les rivières poissonneuses qui y serpentent, les marais et les étans qui découpent le terrain, de nombreux troupeaux de bœufs et de chavaux redevenus sauvages, un gibier abondant, contribuent à rendre ces îles intéressantes sous le triple rapport de leur colonisation temporaire, de leurs productions naturelles ; et des avantages qu’elles présentent aux navigateurs comme point de ravitaillement avant de franchir le cap Horn, pour entrer dans la mer du sud.
Le précis historique des circonstances qui portèrent Bougainville à vouloir établir une colonie sur ces îles désertes, se trouve au commencement de la relation du voyage autour du monde de ce marin justement célèbre et le bénédictin don Pernetty, aumônier des nouveaux colons, nous a lui-même laissé deux volumes d’observations superficielles sans doute, mais dont les détails sont cependant d’une grande exactitude. Le port Egmont reçut une colonie d’Anglais peu de temps après que les Français se furent installés à la Soledad. Ce n’était point des établissemens destinés à devenir florissans ; c’était plutôt des campemens de pêcheurs, et des points de ravitaillement pour les corsaires français ou anglais qui croisaient alors avec succès sur les côtes d’Amérique, et qui portaient les plus grands préjudices au commerce espagnol dispensateur, à cette époque, de l’or du Nouveau-Monde. La cour d’Espagne ne se méprit point sur le but caché de ce voisinage devenu inquiétant : elle réclama les Malouines, comme une dépendance naturelle de la Magellanie qu’on ne pouvait lui contester, et fit écouter ses plaintes ; car elle était alors influente dans la balance de l’Europe. On dut donc renoncer, à Versailles et à St-James aux deux établissemens que ces gouvernemens avaient favorisés dans des temps d’hostilité, et qui blessaient une puissance devenue amie.
Sur une terre improductive, où nul arbre ne pouvait croître, où nulle culture ne saurait alimenter les colons, sous un ciel nébuleux qui sévit pendant une grande partie de l’année, où les approvisionnemens devaient être apportés de la mère patrie, les Espagnols, possesseurs d’un tiers du globe et des contrées les plus fertiles, ne pouvaient ni ne voulaient y séjourner d’une manière permanente. Satisfaits d’avoir expulsé leurs rivaux, ils se retirèrent en abandonnant les Malouines à l’isolement auquel elles semblent pour long-temps encore condamnées. Ce n’est pas que la nouvelle république de la Plata n’ait eu, en 1825, la velléité d’en reprendre possession ; mais des tentatives incomplètes et sans résultats, ne suffisaient point pour remplir le but qu’elle pourrait se proposer dans des temps plus prospères et lorsque son administration intérieure sera consolidée.
La position des Malouines est surtout heureuse comme centre de pêcherie : c’est à ce titre que les baleiniers les fréquentent pour y poursuivre les grands cétacés communs dans les mers qui les baignent ; pendant long-temps aussi elles furent le rendez-vous des chasseurs de phoques qui eurent bientôt détruit le plus grand nombre de ces amphibies si précieux et si utiles par les produits que les arts en retirent. La chasse des phoques est à peu près inconnue en France, et les détails que nous allons esquisser, seront neufs pour nos lecteurs, bien qu’ils soient vulgaires chez les peuples commerciaux par excellence, tels que les Anglais et les Américains. Ces derniers, dont le génie est exclusivement dirigé vers ces spéculations, ont en grande estime Ennerick, surmonté le Cook de l’Amérique, pour avoir tracé à ses compatriotes la route qui les a conduits à une nouvelle source de fortune. Ce marin, par une singulière destinée, a succombé aux îles Sandwich, comme le grand navigateur d’Albion, et fut coupé en deux par le boulet d’un vaisseau américain qui voulait lui rendre hommage en le saluant de son artillerie.
Habitans naturels des confins du monde, les phoques ne sont nulle part plus abondans, nulle part en troupes aussi considérables, que sur les côtes savauges qu’envahissent les glaces du pôle austral. Leurs tribus s’y multipliaient en paix depuis des siècles ; mais les progrès de la navigation ont fait éclore, dans ces trente dernières années les entreprises hardies qui n’ont pas peu contribué à porter parmi elles une rapide diminution ; les phoques, de plus en plus repoussés des zônes tempérées où ils vivaient anciennement, sont forcés aujourd’hui de chercher un refuge sur les points les plus écartés du globe. Ce n’est pas que ces animaux soient encore complètement expulsés des côtes du Chili, du Pérou et de la Californie, qu’on ne les trouve dans la Méditerranée aussi bien que dans l’océan Indien ; mais dans ces mers, il ne vivent qu’isolés ou par individus solitaires, qu’on dédaigne de poursuivre, car les faibles gains que leur chasse procureraient seraient loin de compenser les frais des armateurs. Les phoques de l’hémisphère du nord n’ont aucune analogie avec ceux de l’hémisphère du sud, et c’est bien à tort qu’on a cherché à les comparer, tant il est vrai que les noms de loups, de chats marins, de lions de mer qu’on a donnés à toutes ces espèces ont singulièrement contribué à rendre inintelligibles les descriptions des voyageurs. Les îles Malouines dont les rivages se peuplaient de phoques dans certains temps de l’année, ont été rapidement épuisées ; les amphibies qu’on y rencontre encore sont en petit nombre, et ne présentent plus que les restes de ceux qui échappèrent à des massacres régularisés par l’homme.
Les Anglais et les Américains de l’Union arment chaque année plus de 60 navires pour chasser les phoques. Ils furent expédiés d’abord sur les côtes de Magellanie, les Malouines, la Nouvelle-Zélande, et le sud de l’Australie. Ces contrées ne fournissant plus à des expéditions fructueuses, il fallut se lancer dans les parages les moins fréquentés, et c’est ainsi que les Shetland méridionales étaient connues depuis plusieurs années par des chasseurs de phoques, qui s’y rendaient en secret, et que Powel et Weddell, tout en dirigeant avec succès leurs entreprises lucratives, ajoutèrent des notions d’un haut intérêt sur les terres antarctiques qu’ils explorèrent dans un but purement commercial.
Les armemens destinés exclusivement à la chasse des phoques, exigent des navires solidement construits et du port d’environ trois cents tonneaux. Tout y est installé avec la plus grande économie : pour cette raison, les fonds du navire sont doublés en bois : l’armement se compose de barriques pour mettre l’huile, de six yoles armées comme pour la pêche de la baleine, et d’un petit bâtiment de quarante tonneaux mis en botte à bord et que l’on monte aux îles destinées à servir de théâtre à la chasse. L’équipage se compose de 20 à 23 hommes, et on estime à 130,000 francs la mise dehors pour campagne ordinaire. Les marins qui se livrent à ces entreprises ont généralement pour habitude d’explorer divers lieux successivement ou de se fixer sur un point d’une terre et de faire des battues nombreuses aux environs. Ainsi, il est assez d’usage qu’un navire soit mouillé dans un hâvre sûr, que ses agrès soient débarqués et abrités, et que les fourneaux destinés à la fonte de la graisse soient placés sur la rive. Tandis que le navire principal est ainsi dégréé, le petit bâtiment très-léger est armé de la moitié environ de l’équipage, pour faire le tour des terres voisines, en expédiant ses embarcations lorsqu’il voit des phoques sur les rivages, ou laissant çà et là des hommes destinés à épier ceux qui sortent de la mer. La cargaison totale se compose d’environ 200 phoques coupés par gros morceaux et qui peuvent fournir quatre-vingt à cent barils d’huile, chaque baril contenant environ 120 litres, et valant à peu près 80 francs. Arrivées au port où est mouillé le grand vaisseau, les chairs coupées par morceaux sont transportées sur le rivage, pour être fondues dans les fourneaux qu’on y a établis. Les fibres musculaires qui restent comme résidus, sont employées à alimenter le feu. Les marins ont pour leur solde un partage dans le bénéfice, et chacun d’eux se trouve ainsi intéressé au succès de l’entreprise. La campagne dure quelquefois trois années, au milieu des dangers de toute sorte et de privations inouies. Les vaisseaux ont pour habitude de jeter quelques hommes sur une île pour qu’ils y séjournent toute une saison, et vont souvent à 2000 lieues plus loin pour en semer, dans le même but, quelques autres. Ç’est ce qui rend compte de ce nombre assez considérable d’Européens qui ont vécu pendant plusieurs années sur des terres désertes, par suite du naufrage du bâtiment qui devait les reprendre à une époque déterminée, et que d’autres navigateurs retirent de leur cruel abandon, en les ramenant dans leur patrie.
Les chasseurs qui fréquentent la mer du Sud reconnaissent trois espèces de phoques, qui sont plus particulièrement l’objet de leurs armemens. On ne retire de la première qu’une huile destinée à l’éclairage ou à des préparations grossières ; on l’importe en Europe. C’est le lion marin d’Anson, l’éléphant de mer des Anglais, ou le phoque à trompe des naturalistes. La deuxième, recherchée pour sa peau, avec laquelle on confectionne d’excellens cuirs, est le phoque à crin, ou l’otarie molosse dont j’ai publié une figure dans la zoologie du royaume de la Coquille. L’espèce qui donne ce précieux pelage, dont l’éclat, la douceur soyeuse égalent celui de la loutre, et que les Chinois prisent beaucoup, est le phoque à fourrure ou l’ours marin de Fors ter. Cependant, sous ce dernier nom, il paraît que les Anglais et les Américains confondent plusieurs espèces inconnues des naturalistes, et bien distinctes. Ainsi, suivant eux, le phoque à fourrure de la Patagonie a une bosse derrière la tête, celui de la Californie a une très-grande taille, le upland seal ou phoque de haute terre est petit et habite exclusivement les îles Macquarie et Pennantipodes ; enfin celui du sud de la Nouvelle-Zélande paraît avoir des caractères distincts.
C’est en mai, juin, juillet et une partie d’août que les phoques à fourrure fréquentent la terre. Ils y reviennent encore en novembre, décembre et janvier, époque à laquelle les femelles mettent bas. Les petits tettent l’espace de cinq ou six mois. Un fait notoire est l’usage constant qu’on ces amphibies de se lester en quelque sorte avec des cailloux, dont ils se chargent l’estomac pour aller à l’eau, et qu’ils revomissent en revenant au rivage.
Après cette digression qui, nous le croyons, ne manque pas d’intérêt, revenons aux îles Malouines.
Le climat des îles Malouines est marqué par des changemens asses brusques dans la température de l’air ; et bien que les froids soient modérés, les vents violents de l’ouest qui y règnent, et des pluies fréquentes font que les deux seules saisons qu’on y remarque, l’hiver et l’été, sont peu distinctes. Notre séjour en décembre correspondait au mois de juin de notre hémisphère, et cependant des froids piquans se faisaient sentir le soir et le matin, et la neige n’était point encore fondue sur les sommets des montagnes de l’intérieur. Tant que dura notre relâche, nous n’eûmes point un jour complètement serein. Lorsque le soleil brillait avec le plus de splendeur, des nuages chargés apparaissaient bientôt pour se résoudre en grains qui se partageaient l’horizon. Bien des fois, j’ai vu les collines rocailleuses voisines de la mer, dorées par les rayons du soleil couchant, tandis qu’à quelques pas, des nuées laissaient précipiter des torrens d’eau, en resserrant leurs ondées dans un étroit espace.
Bougainville se louait beaucoup des Malouines, sous le rapport de la salubrité. Notre relâche a été de trop courte durée pour que nous ayons à infirmer ou à valider cette opinion ; car nous en partîmes sans avoir de malades parmi les gens de l’équipage. Cependant les bancs épais de limon tourbeux encombrent les approches de plusieurs points de la baie, et surtout les rivages de l’île aux Loups-Marins. Cette vase, à laquelle se joignent des myriades de mollusques en putréfaction et les épaisses couches des fucus pyrifères en décomposition, exhalent une odeur d’une horrible fétidité, et tout autorise à penser que les miasmes qui s’en dégagent auraient les résultats les plus fâcheux sur des hommes qui seraient soumis à leur influence par un séjour constant. Ces changemens subits de la température devraient encore y faire éclore les affections inflammatoires de la poitrine et des phlegmasies variées et intenses.
Dans les contrées que l’homme n’anime pas de sa présence, le voyageur se trouve réduit à présenter les détails, techniques des sciences qu’il appel à son secours, pour peindre le sol où ses pas errèrent à l’aventure. Ses recherches, consacrées aux êtres qui peuplent ces régions dédaignées par le dominateur de la création entière, quoique graves et sèchent en apparence, offrent cependant un charme de toutes les circonstances et de tous les temps. L’ossature de la Soledad est formée par un terrain de schiste feuilleté, de la nature de la phyllade, qui supporte un grès très-blanc, à grains très-fins, constituant sans partage toutes les chaînes montagneuses, et dans ces schistes sont enclavés des débris fossiles de spirilfères. Le sol, proprement dit, se trouve réduit à une argile rouge ocreux, feuilletée, supportant deux espèces de tourbes. C’est ce que Bougainville, qui aimait à se faire illusion nommait si improprement terre franche arable. Or, Forster et Cook, en décrivant la nature des roches du Hâvre de Noël, de la Terre des États, nous indiquent la même composition minéralogique, et il en résulte cette preuve palpable que les Malouines, de même que tous les îlots morcelés à l’extrémité de la Magellanie ont formé un tout, qui a été violemment séparé de l’Amérique par quelque grande catastrophe de la nature. La pierre à chaux ne s’offre que sous les formes de fragmens arrondis, dont l’origine est due à des polypiers qui encroûtent les roches dans plusieurs points des baies. Les deux sortes de tourbe qui se partagent toute la surface du sol, sont, où une terre de bruyère sèche, formée par la décomposition des radicules des empetrum et des vaccinium des coteaux, tandis que la seconde, due à la décomposition des mousses, des fougères est grasse et marécageuse. La vraie terre végétale n’existe nulle part.
La végétation des Malouines est on ne peut plus intéressante pour le botaniste sans doute ; mais ces caractères qui la distinguent ont aussi pour les yeux les plus étrangers aux mystères de Flore, une nouveauté dont on aime à se rendre compte. Sous le ciel de la France, en effet, nos prairies émaillées, nos peupliers, reflétant leur mobile feuillage sur des eaux paisibles, des bois de haute-futaie, dont le chêne ou le hêtre sont les robustes enfants, forment un type de l’Europe tempérée, auquel nous rapportons toutes nos idées conventionnelles sur les paysages. Au Brésil, cette nature est tout autre. Ce sont de larges masses verdoyantes, entassant plantes sur plantes, fleurs sur fleurs ; c’est, en un mot, un océan de feuillages qui ne se dépouille jamais, tout en prenant des proportions viriles et majestueuses, et rarement les formes humides des herbes. Aux Malouines, la scène est différente. D’immenses prairies semblent avoir été tondues au ciseau ; pas un végétal ne s’élève au-dessus de son voisin ; ils se pressent, ils s’enlacent, mais il faut chercher chacun d’eux ; les fleurs se cachent sous les feuilles, comme si elles avaient appris à redouter l’impétuosité des vents de ces régions, et toutes ces herbes forment un lacis serré et inextricable, à petits rameaux, à feuilles plus petites encore. Le grand gramen, nommé fétuque en éventail, qui couvre l’îlot aux pingoins fait seul exception à cette tendance générale, vers le rapetissement, ainsi que quelques petites bruyères, et le chiliotrique à feuilles de romarin, qui tapissent les coteaux. Certaines espèces vulgaires de l’Europe pullulent sur les Malouines, et l’on cherche vainement à s’expliquer comment elles se retrouvent dans les deux hémisphères, séparées de toute la largeur de la zône torride.
Cent vingt plantes composent donc à peu près le monde végétal des Malouines. Elles ont été soigneusement décrite dans ces dernières années ; et il serait assez fastidieux pour le lecteur de lui citer des noms qui n’auraient aucune influence sur son souvenir. Seulement, je me bornerai à rappeler quelques-une de celles que des propriétés vraies ou fausses recommandent à l’attention générale. On ne saurait trop s’étonner de ce que les Malouines ne produisent aucun fruit comestible de quelque grosseur. Le seul qui ait une saveur assez agréable est le lucet, que produit un arbonsier rampant, et que les oiseaux de même que les cochons sauvages recherchent avec ardeur. Les vaisseaux dont les équipages seraient affectés de scorbut pourraient tirer d’utiles secours de l’ache sauvage, qui végète dans les sables, ou de l’axalide à fleurs blanches, dont l’acidité mitigée remplacerait efficacement celle de l’oseille. Les tiges dépouillées des fétuques préparées en salade sont un aliment sucré qui n’est pas sans agrément, et les tiges du baccharis de Magellanie pourraient, par leur légère amarescence, remplacer le buis et le houblon dans la confection de la bierre. Introduites dans nos parterres, la calcéolaire, la violette jaune et le perdicium à fleurs suaves, feraient les délices de nos florimanes. Mais de tous les végétaux des Malouines, le bolax est peut-être le plus singulier : qu’on se figure, en effet, une agglomération de tiges serrées, pressées à se toucher, toutes égales, s’élevant, sur sol en demi-sphère régulière et l’on n’aura encore qu’une image imparfaite du développement uniforme que ce végétal acquiert. Pernetty lui donne le nom de gommier, parce qu’il en suinte au temps de la floraison une gomme résineuse assez analogue à de l’opoponax.
Sur ces terres isolées, les animaux n’ont d’autres ennemis que les navigateurs qui y séjournent passagèrement. Leurs espèces s’y sont accrues en paix pendant des siècles, et plusieurs d’entre elles n’ont même point appris à fuir les dangers qui les entourent ; car il n’est pas rare de toucher avec la main des volatiles dont la confiance, ou ce que certains navigateurs ont nommé stupidité, rappelle l’âge d’or de la création. Cette inexpérience des animaux, par rapport à l’homme, n’est peut-être pas la physionomie la moins neuve des contrées inhabitées qui nous occupent. Leurs plages schisteuses et noirâtres fourmillent d’oiseaux, qui y digèrent paisiblement et dans une immobilité parfaite les poissons qu’ils ont pêchés dans le jour. Des tribus entières de palmipèdes nagent en tous sens sur la surface des baies et des étangs ; des huîtriers guettent le moment où les mollusques entr’ouvrent les valves de leurs coquilles pour y enfoncer leur bec façonné en lame de couteau, et en arracher l’animal imprudent ; et paraissent absorbé par le besoin de nourriture qui les affame sans cesse. Là des mouettes simulent dans l’air des nuées mouvantes, tant elles aiment à se réunir pour tourbillonner en essaims pressés. Plus loin, de vastes surfaces de rochers disparaissent sous des couches de fiente, que depuis des siècles y déposent sans cesse les oiseaux qui les fréquentent Tout est animé, plein de vie, lorsqu’on se rend compte des mœurs des êtres qui habitent ces terres en apparence désolée et la solitude n’est véritablement sentie que par l’homme, habitué à considérer son espèce comme la seule privilégiée de la nature.
Les quadrupèdes qu’on trouve aujourd’hui sur les Malouines sont des bœufs, des chevaux, des cochons et des lapins, qu’y portèrent autrefois les Espagnols. Malgré les chasses actives des baleiniers, leur multiplication n’a point été entravée. Mais les seuls mammifères véritablement indigènes sont les phoques et les dauphins, et surtout le loup antarctique, carnassier, destructeur et misérable, sans cesse à l’affût pour saisir une proie, et obligé le plus souvent de parcourir les rivages pour y découvrir quelques débris rejetés par les flots.
Si les oiseaux inoffensifs sont nombreux, cela tient sans doute à l’instinct conservateur qui leur fut donné ; car les vautours et les buses se sont multipliés dans des proportions aussi fortes, et témoignent une gloutonnerie et une aveugle confiance qui annoncent ou une audace rare, ou une stupidité peu commune. Que de fois ces oiseaux rapaces tentèrent d’arracher des mains mêmes du chasseur le gibier qu’il venait d’abattre ?
Les espèces terrestres sont réduites à un très-petit nombre. Parmi elles, la plus remarquable est l’oiseau rouge que les naturalistes nomment étourneau des Terres Magellaniques. On le rencontre dans les pampas du Paraguay, comme sur la Terre de Feu, au Chili de même qu’au Pérou. Les autres espèces sont des oiseaux sombres et sans couleur. Les sanderlings fréquentent les grèves, et les bécassines ne quittent point les prairies humides. Des bihoreaux solitaires, immobiles sur un rocher, guettant le poisson, se rencontrent parfois au bord des hâvres. Le joli vanneau à écharpe se perche volontiers sur les éminences du bolax ; les chionis, les sternes, les nigauds, les labbes, plusieurs espèces de cormoran, de canards, d’oies, s’éloignent peu des rivages, et au-dessus de la baie, plane le formidable pétrel géant, auquel les Espagnols ont donné l’affreux nom de quebranta huesos ou le briseur d’os. Les longues files de manchots, immobiles et droits sur la ligne des eaux de la mer, prêtent un effet bizarre à l’ensemble de ce tableau.
Des poissons de grande taille et d’une excellente qualité ajoutent encore aux agrémens d’une relâche aux Malouines. Quant aux insectes, ils se réduisent à plusieurs petites espèces, tandis que les coquillages, tels que moules, patelles, pavois, térébratules, oscabrions, y pullulent, et se trouvent confondus avec des ascidies, des méduses, des holothuries vivement colorées, au milieu de couches épaisses, des fucus pyrifères et des lessonies rameuses. Mais jusqu’à ce jour nulle bête venimeuse, nul reptile, ne se sont encore offerts aux recherches de l’explorateur.
[modifier] Voyage au Pérou
Relache à Lima
Arrivée à Callao. – Excursion à Lima. — Position de cette ville. -Ses monumens. – Ses couvens. — Ses habitans. — Leurs mœurs. — Les tapadas. — Renseignemens historiques sur les évènemens politiques de 1823. — Élévation de Riva-Aguero au poste de dictateur. — Tableau physique et naturel de la province de Lima.
Le 13 février 1823 nous vit cingler vers Lima, depuis long-temps renommée par son commerce et ses richesses. Bientôt le vaisseau que je montais laissa tomber l’ancre sur la rade de Callao, que couvrait une forêt de mâts, qu’émaillaient les vives couleurs des pavillons variés de la vieille Europe.
Callao, assis sur les bords de la mer, est donc le port de Lima : c’est l’entrepôt de son commerce, c’est le lien qui l’unit avec le reste de l’univers. Submergée, en 1747, par un tremblement de terre, composée de maisons bâties en torchis et en argile, cette petite ville est sans intérêt pour le voyageur, elle n’a rien qui parle à l’imagination. Il n’en est pas ainsi de la capitale du Pérou.
Je visitai Lima en mars 1823 : j’entrai par la porte occidentale, sur laquelle étaient jadis sculptées les armes d’Espagne, avec ces mots : plus ultrà. Ces armes ont été mutilées, et il n’en reste plus que d’informes débris. La principale rue par laquelle on arrive au centre de cette grande ville n’en donne point une haute idée. Bordée de maisons basses et sans ouverture sur la façade, elle est, dans son immense longueur, d’une tristesse désespérante. Sous le plus puissant des monarques espagnols, Lima obtint le nom de la cité des rois (la ciudad de los reyes), que lui imposa son fondateur Pizarre ; mais plus tard elle reçut sans partage la dénomination qu’elle porte aujourd’hui, corrompue, à ce que l’on prétend, du nom indigène de Rimac, petite rivière dont les ondes charrient de l’or, et qui prend sa source dans les Cordillières, en se divisant en ruisseaux dans les gorges des montagnes qui enclosent Lima, et dont les eaux vont se perdre à la mer après avoir baigné les murs de cette ville, au fond de la baie de Callao. Mon cœur palpitait en approchant de Lima, généralement regardée comme la capitale de l’Amérique du Sud, la Tyr du Nouveau-Monde, la source d’où jaillirent pendant long-temps tout l’or et l’argent du Pérou, le siége enfin d’un gouvernement qui s’établit sur les débris sanglans de l’empire pacifique des Incas. La renommée de cette cité a franchi les mers et retenti en Europe ; mais combien il faut rabattre de ces grandes réputations qui grossissent dans le lointain, et qui ne peuvent que perdre, à être jugées de près. Lors de la relâche de la corvette la coquille, Lima était, il est vrai, bouleversée par la guerre civile. Les partis politiques qui s’en disputaient la possession étaient aux prises. Les habitans, tracassés, molestés, cachaient soigneusement leurs richesses. Les couvens, bien que protégés par une croyance religieuse exclusive, se dépouillaient des statues de saints d’or ou d’argent massif qui en décoraient les autels. Cette ville, en un mot, n’était que l’ombre d’elle-même, et son ancienne splendeur sous plusieurs des vice-rois castillans était totalement éclipsée.
La position qu’occupe Lima n’a rien d’attrayant ; un développement considérable de murailles enceint la ville, à l’extrémité de la vaste plaine qu’elle occupe au pied même d’une chaîne montagneuse qui se détache de la Cordillière de la côte. Mais les flancs escarpés de ces montagnes repoussent la vue par leur nudité, et la plaine d’alentour, dépouillée d’arbres, n’offre çà et là que des buissons et des flaques d’eau entrecoupées de cabanes et de quelques plantations établies au milieu des marécages ; des murs en terre, solidement construits d’après la méthode péruvienne et nommés tapias, enclosent ces propriétés rurales, et se dégradent difficilement sous un ciel où il ne pleut presque jamais. Les rues de Lima sont alignées et régulièrement coupées à angle droit. Les maisons ont rarement plus d’un étage, et le rez-de-chaussée est construit de manière à présenter une longue varangue abritée, commode pour prendre le frais. Ces demeures, assez élégantes à l’intérieur, n’ont sur la rue qu’une façade nue, sans fenêtres, et à une seule issue. Les murailles en dedans sont communément recouvertes de fresques mal exécutées, mais qui forment un très-bon effet à une certaine distance. Les habitations des gens riches sont remarquables par la profusion des dorures, et par une disposition régulière de tous les appartemens de plain-pied, de sorte que l’œil du passant dans la rue prolonge une longue allée, que termine d’ordinaire un gradin chargé de vases à fleurs, tandis que sur les côtés des portes grillées à jour, des treillages dorés et peints prêtent les plus doux prestiges à ces asiles voluptueux. C’est dans ce lieu que les dames aiment à respirer l’air pur et à se reposer sur des coussins jetés sur le sol. Cette suite de péristyles ou la vue s’égare, m’a singulièrement plu, et remplace avec quelque grâce le style plus grandiose des constructions européennes, qui seraient impraticables au Pérou, ou de fréquens tremblemens de terre ondulent la surface du sol. La partie solide des maisons est donc élevée avec des briques cuites au soleil, ou avec des tiges solides et légères de bambou, qu’un plâtre ductile enveloppe, et dont les surfaces polies peuvent recevoir une couleur agréable et des ornemens de fantaisie. Ces demeures ont pour toiture des planchers minces, ou même des toiles peintes, suffisantes pour garantir l’intérieur de l’influence de l’atmosphère. Des reliefs, des dorures multipliées ajoutent à ces constructions souples une riche élégance, tandis que les appartemens, vastes et aérés, très-simples dans leurs ameublemens, n’ont sur leur plancher et au pourtour que des lits de repos consacrés à l’usage de toute la famille, dont les membres sont plus souvent couchés qu’assis.
Les gens du peuple vivent dans des sortes de cabanes bâties en terre glaise.
Des magasins très-fournis, des boutiques de toute espèce, des officines, attestent une grande activité dans le commerce, prouvent la richesse de cette ville, et font diversion à la tristesse silencieuse des rues qu’habite la classe indépendante par sa fortune.
La place dite Royale est remarquable par son étendue et sa régularité. Les façades des maisons qui la bordent sont au même niveau, et leur rez-de-chaussée bâti en galeries, occupé par des magasins de nouveautés et de modes, offre une grande analogie avec le Palais-Royal de Paris, tant par sa construction que par la disposition du bazar permanent qu’elle renferme. Sous ces galeries, nommées portales, les désœuvrés se donnent rendez-vous chaque soir pour agacer et poursuivre les tapadas les plus en vogue, dont le costume singulier favorise l’incognito et la conduite irrégulière. L’ancien palais des vice-rois, destiné aujourd’hui au gouvernement républicain, occupe la partie méridionale de cette place. Au côté nord sont situés la cathédrale et l’archevêché ; le milieu est occupé par une fontaine monumentale que couronne une renommée en bronze, et huit lions également en bronze, jetant par la gueule dans de vastes réservoirs de même métal, un mince filet d’eau.
La promenade préférée est située au nord de la ville, dans un ancien faubourg. C’est un almeyda planté sur les bords du Rimac, dont les eaux en cet endroit, coulent avec impétuosité sous un pont en pierres très-solide. De frais ombrages de gracieux jardins, d’où s’élèvent les brillans plumiera, rendent cette partie de la ville digne de la prédilection que lui accordent les dames de Lima. Hors des murailles est placé un monument isolé, fastueusement nommé le Panthéon : c’était la sépulture des anciens vice-rois.
La place de l’Inquisition est appelée aujourd’hui de la Constitution. Elle est de forme triangulaire, et n’a rien de remarquable que l’affreux palais qui lui donnait son nom, et qui reste debout comme le témoignage le moins équivoque d’un fanatisme délirant et cruel. Là tiennent séance les députés des provinces.
Le pavé des rues se compose de galets arrondis, rangés avec symétrie, mais fatigant pour les gens qui vont à pied. Rien aujourd’hui ne rappelle ce temps de flatterie, d’opulence, où des marchands se.trouvèrent assez riches pour daller en argent massif la principale rue par laquelle le vice-roi, duc de la Palata, vint, en 1682, prendre possession de son gouvernement. Une eau fraîche et limpide, sans cesse alimentée par la rivière de Rimac, coule dans les ruisseaux d’une grande partie des rues, et principalement de celles qui avoisinent les halles, reléguées au milieu dune petite place, et abondamment fournies de fruits et de légumes.
Les établissemens publics sont l’université, principalement consacrée à la théologie, la salle de spectacle, le cirque pour des combats de taureaux, la bibliothèque, où sont entassés sans ordre huit mille volumes au plus, l’hôtel des monnaies ; mais rien dans les édifices n’est digne d’être décrit. Quant aux églises et aux couvens, leur nombre est considérable ; c’est en effet dans cette grande cité que se sont donné rendez-vous les mille et une congrégations monastiques avec leurs préjugés, leur fanatisme, leur fainéantise, et leurs costumes aussi variés que ceux de nos régimens.
De toutes ces maisons du Seigneur, celles qui méritent le plus les regards du voyageur sont la cathédrale et l’église Saint-Dominique ; leur extérieur ne s’éloigne point du système de construction adopté pour le pays. Leurs murailles sont en briques revêtues de plâtre, peintes à l’huile. Leur intérieur est d’une richesse qui étonne, quant à la valeur des matières. Mais le mauvais goût, uni à l’ostentation la plus mesquine, a présidé aux décorations des nombreuses chapelles surchargées de reliefs, de ciselures, de dorures, de colonnades, de chapiteaux et d’autels, dont le bizarre et l’absurde se sont disputé la création. Des statues de saints occupent des niches çà et là. Le ciseau grossier qui leur donna le jour n’a point accordé à ces images le prestige des beaux-arts ; mais ne pouvant les faire belles, on les a faites riches, et la plupart d’entre elles ont coûté de sommes considérables. J’ai vu dans les églises de la Merci, de la Madeleine et des Augustins, des saints en argent, dont les manteaux étaient d’or, et, dans la cathédrale, les colonnes qui s’élèvent du parvis de l’autel jusqu’au dôme, recouvertes de plaques d’argent bien ajustées entre elles, et ayant chacune dix-huit pouces de hauteur. L’autel consacré à Notre-Dame-du-Rosaire, ainsi que plusieurs autres d’ailleurs, est en argent, le tabernacle en or, avec des ciselures garnies de pierres précieuses. Les balustrades, les chaires, les chœurs étincellent sous les feux de l’or et de l’argent. Que d’indiens ont dû périr dans les cavernes insalubres des mines pour conquérir ces métaux précieux, orgueilleusement prodigués dans les temples d’un Dieu clément, miséricordieux, né dans une étable, et que servent des ministres superbes !
Quoique submergée de toutes parts par un fanatisme qui ne pardonne point, la nouvelle république, pressée de besoins, essaya de donner aux apôtres des vêtemens plus modestes. Les Espagnols, possesseurs des mines, forcèrent les insurgés, réduits à leur courage, et prives du nerf de la guerre, à recourir, dans le premier moment de leur indépendance, à ces ressources inespérées. On retira plus de trois millions de quelques chapelles seulement. Mais les moines crièrent si haut et avec tant de puissance, le scandale des fidèles fut si grand, qu’il fallut bien vite renoncer à ce genre d’exploitation. D’après un adage bien connu, l’église reçoit volontiers, mais ne rend rien ; aussi un moine, qui m’accompagnait dans cette visite, ne tarissait point en malédictions sur ces patriotes infâmes, violateurs des saintes images, qu’ils avaient appliquées aux besoins d’une république impie, maudite, me disait-il, de tout ce qui a un cœur d’homme, et de moine surtout, ajoutai-je entre les dents. On travaillait à réparer une de ces chapelles, transformées en pièces monnayées. Un artiste français, récemment arrivé dans le pays, était chargé de sa restauration, et le bon goût et la simplicité de ses ornemens contrastaient d’une manière fort remarquable avec la profusion et la bizarrerie de ceux des autels environnans. De petits oiseaux en vie, renfermés dans des cages, sont assez communément suspendus aux piliers du maître-autel et les images de La Vierge sont toutes vêtues de robes de soie et d’oripeaux, avec de larges paniers ; enfin, j’en vis une avec une perruque poudrée à blanc, et dont le chignon ample et bien fourni sortait sous un large bonnet de tulle. Comment un esprit vraiment religieux pourrait-il s’astreindre à prier une telle patronne, sans s’offenser de la momerie de ceux qui l’affublèrent avec tant d’extravagance ?…
Bien que bâtis avec des cañasta ou tiges de bambou, les clochers des églises sont élevés et surchargés de cloches. Le plâtre qui forme à leur surface une couche épaisse, gît en abondance dans les vallées des Cordillières : excellent par la ténacité et le liant de ses molécules, il reçoit facilement les moulures et les impressions qu’on lui donne pour simuler les corniches et les ressauts des pierres taillées. En gravissant dans ces clochers, on les sent vaciller sous les pieds. Ce même phénomène est bien plus sensible lorsque les cloches sont mises en branle, et l’on conçoit que ce genre de construction, qui leur permet de suivre l’ondulation du sol, est d’un avantage inappréciable lors des tremblemens de terre, si fréquens au Pérou, et qui plusieurs fois ravagèrent Lima d’une manière si désastreuse, notamment en 1678 et en 1682.
Les mœurs et les usages d’un pays à quatre mille lieues de la France, modifiés par l’influence d’un climat brûlant, par l’ignorance et le fanatisme, surtout par l’abondance d’un métal avec lequel on se procure toutes les jouissances de la vie, doivent naturellement être en opposition avec nos idées. Qu’on abute à cela les guerres civiles qui ont longtemps ravagé le Pérou, et l’on concevra aisément que le tableau que je trace, loin d’être exagéré, est encore au-dessous de l’exacte vérité.
La population est évaluée à soixante-dix mille habitans ; sur ce nombre on compte huit mille moines, répartis en quinze monastères. Les femmes occupent dix-neuf couvens, et les pauvres huit hôpitaux ; dans toutes les rues, en effet, on ne voit qu’habits monastiques de toutes couleurs, et ce qui me parut le plus singulier, ce fut de voir des nègres sous le froc : on les appelle vulgairement dans le pays los burros, les ânes. La plus grande liberté règne dans les couvens, où les femmes peuvent aller visiter les moines sans que cela tire à conséquence. Ces asiles de la fainéantise sont vastes, spacieux, et ornés de beaux jardins ; la salle de réception est ordinairement décorée de peintures qui ne brillent point par l’exécution, mais dont le sujet, quoique tiré de l’Ecriture sainte, est souvent revêtu de formes grotesques. Je ne puis résister au plaisir de rappeler une fresque occupant tout un côté de muraille de la salle d’entrée du couvent de la Merci : le peintre avait représenté un grand arbre, et chaque branche des rameaux était terminée par la tête d’un frère qui ressemblait à une grosse pomme barbouillée de rouge. L’exécution de cette peinture était si singulière, qu’un artiste payé pour faire la satire de l’ordre n’aurait pu mieux réussir.
La dissolution la plus grande règne dans les mœurs des habitans de Lima ; une température chaude, l’oisiveté des grandes villes, une éducation fort négligée, invitent, sans doute à satisfaire des penchans que tout le monde partage, et que l’opinion publique, par conséquent, ne redresse pas. Aussi, parmi les personnes les plus riches, comte-t-on peu de mariages légaux, et encore ceux-ci sont-ils le résultat de l’intérêt ou du calcul, qui tend à raccommoder deux familles brouillées, ou à réunir leurs fortunes. Les moines ne se donnent pas même la peine de cacher leurs dérèglemens ; beaucoup ont des enfans naturels qu’ils élèvent dans leurs couvens sans que personne s’avise d’en gloser. Les visages les plus pudiques, chez les femmes, ne sont pas le signe le plus infaillible de la sagesse ; revêtues du saya et de la mantille, et ne laissant entrevoir de leur visage que l’angle de l’œil, elles peuvent faire impunément, sous ce domino, ce qui leur plaît.
Les femmes du peuple ne donnent aucun frein à leurs, passions ; on les voit se baigner parmi les hommes, les agacer par les gestes les moins équivoques, et prouver par toutes leurs actions que la pudeur est une vertu qui n’a pas doublé le cap Horn. Chez elles, ce dérèglement n’a rien qui puisse étonner : le sang africain, mélangé au sang américain et au sang européen qui coulent dans leur veines, ne rend que très-naturelles les ardentes passions qui les animent. Les femmes d’une fortune élevée aiment la toilette et le jeu : on conçoit que les plus grandes fortunes ne puissent résister à deux adversaires aussi redoutables.
Les réunions pour le plaisir de danser, ou se livrer aux charmes de la conversation sont inconnues ; celles de Lima sont entièrement consacrées au jeu, et la première éducation des demoiselles, avant leur entrée dans le monde, se borne à leur mettre des cartes dans la main ; elles y sont bientôt habiles, et l’on peut, sous ce rapport, que louer leurs heureuses dispositions. J’ai vu des demoiselles, à peine âgée de dix à douze ans, jouer avec leurs mères à la plus forte carte, et jamais moins de plusieurs onces d’or ; aussi n’était-ce qu’avec un grand dédain qu’on voulait bien, en nous honorant d’une partie, courir notre enjeu, à nous, officiers de la France, n’ayant reçu à notre départ d’Europe que quelques mois d’appointemens, et qui osions, plutôt par vanité national que par tout autre sentiment, risquer une pièce d’or, dont la perte ne pouvait avoir qu’une influence fâcheuse pour nous, qui étions destinés à ne pas revoir notre patrie de long-temps.
L’amour, au Pérou, est enfant de l’aveugle Plutus ; il ne connaît que le langage sterling. Le tarif des tapadas les plus à la mode, et qui appartiennent aux meilleures familles, est publiquement connu. Mais après avoir ruiné sa bourse, on s’aperçoit encore de la ruine du bien le plus précieux pour l’homme, la santé ; car on ne cite pas dans tout Lima cent dames qui soient exemptes d’une maladie que la chaleur du climat rend très-bénigne, et dont elles s’informent entre elles, sous le nom de fuentes, avec la même sollicitude qu’on demande en France des nouvelles d’un rhume.
Les dames, dans leur intérieur, sont vêtues à l’européenne, avec beaucoup de recherche et même de goût : leur sein est généralement découvert ; mais les attraits les plus puissans, surtout aux yeux des Espagnols d’origine, sont leurs pieds, qui sont d’une petitesse et d’une délicatesse remarquables. Pour jouir de la promenade, elles prennent le vêtement de tapadas, costume inventé probablement par des moines ou par le démon de la tentation, pour voiler à tous les yeux les démarches les plus équivoques. Quelques voyageurs ont déjà parlé de ce costume : il consiste en une jupe collante, nommée saya, faite ave beaucoup d’art, et formée en entier, de plis serrés qui, en pressant le corps, dessinent les formes plus nettement encore que les draperies mouillées des sculpteurs. Ce saya est fabriqué avec un mélange de soie et de laine très-fine de Guanaco. Il est ordinairement de couleur noire ou marron, et plus rarement de couleur verte. La mantille s’attache au milieu du corps, s’élève sur la tête qu’elle enveloppe, et retombe sur la face qu’elle cache ; les mains, croisées sur la poitrine, en retiennent les bords, et ne laissent passer qu’un faible jour, à travers lequel un long œil noir se dirige à volonté et peut parler sans crainte. Cette mantille est en soie noire, et quelques jeunes femmes, moins revêches en apparence, la conservent, mais avec le visage découvert. Chaque soir, sous les portales de l’ancienne place Royale, les tapadas à la mode vont étaler leurs formes voluptueuses, et presque toutes les dames de Lima jeunes et jolies ne sortent jamais sans ce costume si favorable aux amours.
La masse de la population du Pérou est noire, et les métis de toutes sortes y sont également très-nombreux. Les nègres transportés de la côte d’Afrique ou nés dans le pays, et successivement libérés, y ont pris rang de citoyens : ce sont en général les cultivateurs des terres. Ils constituent la principale force du parti indépendant, par la haine qu’ils portent au gouvernement d’Espagne. Cette population a une grande aversion pour les Anglais, et souvent nous avons été insultés par la populace, qui nous prenait pour des officiers de cette nation vêtus en bourgeois. Un lieutenant de la frégate l’Aurore, commandée par le commodore Prescot, fut grièvement maltraité sur la route de Lima, quoiqu’il fût en uniforme. La similitude de croyance religieuse les dispose davantage en notre faveur.
La coiffure des dames métis consiste en un chapeau rond pareil à celui des hommes, et le plus ordinairement de feutre blanc, de cuir bouilli et de paille, dont la taille est démesurément grande, et qui pourrait aisément servir de parasol. Les hommes ont pour culotte le macum, qui est ouvert le long des cuisses, et qui ne sert guère à abriter cette partie ; le reste de leur ajustement n’a rien de particulier. Hommes et femmes de tout rang ont constamment la cigarette à la bouche, et tous indistinctement portent des amulettes suspendues au cou. Les vrais indigènes, ou descendans des Péruviens, portent le nom de Scholos ; leur face est cuivrée, et leur race est aujourd’hui loin d’être pure.
La pratique de la médecine est dans un discrédit complet au Pérou. Les médecins qui s’expatrièrent d’Europe dans le but d’exercer leur art à Lima ont été obligés de se livrer à diverses occupations étrangères à leurs études pour se procurer des moyens d’existence. Des nègres d’une profonde ignorance sont en possession d’appliquer les remèdes empiriques dont le préjugé a armé leurs mains ; de stupides barbiers, dont les enseignes sont couvertes de lancettes et de dents, pratiquent la chirurgie et l’art du dentiste. Quelques pharmacopes-boutiquiers, en vendant une drogue, enseignent ses propriétés, et la manière de l’administrer. En un mot, l’art le plus dangereux qui existe, lorsqu’il n’est pas exercé par des hommes instruits et probes ; l’art le plus honorable pour ceux qui s’y consacrent par de longues études et par le désintéressement, tombé aux mains d’une tourbe avilie, est à Lima regardé comme une profession dégradante, et ne saurait embrasser une personne bien élevée ! Quelle ignorance, et quels préjugés !
Quoique nous n’ayons séjourné que peu de jours à Lima, il arriva cependant à deux officiers de l’expédition une aventure qui ne fut que plaisante, bien que dans ses débuts elle menaçât de devenir fâcheuse. M. d’Urville, capitaine de la Coquille, et passionné pour la botanique, sur laquelle il a d’ailleurs publié des travaux bien connus, partit du bord avec M. Bérard pour visiter les montagnes qui enveloppent Lima. Ces messieurs gravissaient péniblement, vers le milieu du jour, et par une chaleur énorme, les flancs rocailleux et pelés du mont San-Christoval, et M. d’Urville ramassait des plantes, tandis que M. Bérard tirait sur des oiseaux qu’il destinait à nos collections. Quelques créoles les aperçurent, et l’esprit sans cesse préoccupé d’Espagnols prêts à fondre sur eux, ils donnèrent l’alarme, en répandant partout qu’on avait vu deux espions cherchant à fuir à travers les montagnes. D’un poste de gardes nationaux, on expédia à leur poursuite un piquet de paysans à cheval commandés par un lieutenant, qui, sans explication, voulaient faire feu. Ce fut avec bien de la peine que l’officier parvint à calmer le zèle bouillant de sa milice, en la tranquillisant sur le peu de résistance que devaient offrir deux hommes ; mais, fier de sa capture, et n’écoutant ni explications, et ne voulant pas même voir le sauf-conduit que leur avait. Délivré l’autorité militaire du fort de Callao, MM. d’Urville et Bérard furent mis en croupe derrière deux cavaliers, et conduits au grand galop dans la ville de Lima. Ils firent ainsi près d’une lieue, dans la position la plus détestable, sur de maigres haridelles, pour être jetés tout meurtris dans la prison de la ville. Les cavaliers qui conduisaient ces messieurs cherchaient à s’emparer de leur argent et de leurs montres, et ce ne fut qu’avec d’extrêmes difficultés que l’officier leur fit restituer ces objets. Lui-même conservait soigneusement le fusil à deux coups de M. Bérard, qu’il espérait, sans aucun doute, s’approprier par droit de conquête. Relâchés quelques heures après par ordre du général commandant la force armée de Lima, l’officier expéditionnaire se refusait encore à croire messieurs Français, et avec leur liberté s’évanouirent ses châteaux en Espagne, car le pauvre homme, tout fier d’avoir bien mérité de la patrie, avait déjà sollicité une augmentation de grade.
Lima est dans la position la plus heureuse pour être le centre du commerce de toute l’Amérique méridionale ; à l’aide de Callao, elle a des débouchés et de faciles communications avec tous les ports de la mer du Sud, depuis le Chili jusqu’à la Californie, et, dans l’intérieur, elle alimente le Haut-Pérou, le Tucuman, la Plata, la Colombie. Les Européens y affluent avec les produits du sol et de l’industrie de l’ancien monde ; mais, pendant notre séjour, les négocians éprouvaient les plus grandes difficultés à se procurer des cargaisons de retour, et se trouvaient réduits à exporter les piastres qu’ils avaient pu obtenir. D’un autre côté, la pénurie d’argent travaillait les affaires, et le gouvernement s’était vu contraint de mettre en circulation un papier-monnaie, frappé de non-valeur dès son apparition par les commerçans étrangers. Une mesure encore plus désastreuse pour la confiance avait été prise, et des pièces de cuivre, d’une valeur réelle d’un sol, ayant un cours forcé et légal de vingt-cinq sols, n’avaient pas peu contribué à frapper de mort toutes les transactions. Qui aurait supposé que le Pérou, d’où sont sorties pendant tant d’années de si nombreuses masses de numéraire, se retrouverait dans la dure nécessité d’émettre des pièces de cuivre représentant une valeur fictive ? Les armateurs de Bordeaux durent à cette poque, faire des pertes assez considrab1es, d’autant plus que les intermedios leur étaient fermés par un blocus sévère. Les Espagnols tenaient encore à cette époque Pisco, Arequipa et Atrica. Les premiers billets de la banque de Lima parurent en 1822 qu’on frappa des pesos avec les emblèmes de la république.
Le Pérou a été la dernière vice-royauté d’où furent chassé les Espagnols. De grandes vicissitudes marquèrent les hostilités des partis royaliste et républicain, et les revers comme les succès passèrent successivement d’un camp dans l’autre. La cause de l’indépendance triompha enfin, et la couronne d’Espagne vit s’évanouir sans espoir son autorité sur cette riche Amérique, qu’elle avait conquise au prix de tant de massacres, et avec un héroïsme terni par le fanatisme le plus cruel. C’est a sa possession que l’Espagne a dû l’immense prépondérance dont elle a joui dans le monde, et son influence dans les affaires de l’Europe ; mais c’est aussi à ses conquêtes qu’elle a dû cet or qui a détruit son industrie amolli son génie, et rivé les chaînes que lui forgea avec art un clergé envahisseur et ennemi des lumières.
Lors de mon passage à Lima, les républicains essayaient de rétablir l’ordre dans les finances, jusque là gaspillées sans pudeur. La junte administrative, composée de trois membres, et les députés des provinces assemblés pour promulguer les lois, étaient accusés de faiblesse, de lâcheté et même de trahison par le peuple, suite naturelle de la défaite des troupes de la république par les Espagnols, à la bataille Moquya. Cusco était encore au pouvoir de l’ancien vice-roi de Lacerda, et Cantarac, général actif, rétablissait par son courage et sa ténacité les affaires des royalistes. La bataille de Moquya décourageait les indépendants par la perte qu’ils avaient faite des plus braves de leurs soldats, qu’on évaluait à deux mille cinq cents hommes tués, perte énorme relativement au nombre des belligérans ; et les régimens de Buénos-Ayres, venus à travers les Cordillières au secours des Péruviens, avaient à eux seuls perdu plus de quarante officiers. Comme il arrive ordinairement dans les guerres de partis, les vaincus rejetèrent les fautes sur les défections et les trahisons ; aussi l’armée républicaine, mécontente de la junte, ne balança point à méconnaître son existence légale, en faisant demander impérieusement la nomination d’un dictateur, qu’elle désignait. Le peuple, rempli d’espérance pour l’avenir, adopta cette ouverture avec ardeur, et l’assemblée des députés se vit forcée d’accueillir la nomination du colonel Riva-Aguero, comme chef de la république. La délibération des mandataires du peuple fut violentée par l’opinion publique, et cependant ceux qui prirent la parole, finirent dans de beaux discours par crier au danger imminent de la patrie, et par voter en faveur du nouvel élu comme d’un sauveur envoyé par le ciel. Je ne pus m’empêcher de sourir de pitié, lorsque j’entendis le président de la junte dissoute adresser ces mots à la chambre : On m’eût plutôt arraché sans vie de mon fauteuil que d’avoir sanctionné de mon vote la nomination du dictateur, si elle eût été illégale. Etrange contradiction, car en ce moment ces cris furibonds retentissaient sur la place : à bas la junte, vive Riva-Aguero ; et près de moi, un homme du peuple de la plus mauvaise mine ébranlait les voûtes de la salle en poussant ce même cri avec une fureur inouie et les gestes les plus menaçants ! Le petit nombre de vrais patriotes n’était point dupe de cette comédie, jouée par un homme obscur, mais riche, sans actions qui pussent le recommander, sans mérite intrinsèque, ambitieux subalterne, qui depuis trois années, suivait avec persévérance un plan de corruption, calomniant les actes des députés, semant les promesses et l’argent à propos ; en un mot, préparant avec maturité ses projets d’élévation. Telle était l’opinion de quelques personnes sensées et instruites, et l’administration ridicule et absurde de Riva-Aguero ne tarda pas à justifier le jugement qu’elles en avaient porté.
Je me trouvais à Lima le 1er mars 1823, lorsque le nouvel élu de l’armée se présenta au peuple en parcourant la ville, suivi d’un brillant état-major ; Peu d’acclamations l’accueillirent à son passage : deux ou trois soldats sortis de l’hôtel du gouvernement, suivis de quelques négrillons, enfilèrent les principales rues en criant vive le dictateur, et en lançant quelques pétards. Ce furent là tous les frais de l’allégresse publique : le soir, par ordre, les maisons furent illuminées. Pendant plusieurs jours, les feuilles publiques furent remplies de prose et de vers à la louange du héros américain, suivant une expression trop répétée dans tous les articles, pour qu’elle n’ait pas été ordonnée, et je lus même un long discours rimé en l’honneur de Riva-Aguero, sorti de la plume d’un prêtre, qui finissait par ces mots fort remarquables sans doute par leur naïve intolérance : Fleurissent les catholiques, et meurent les protestans !
Dès son avènement au pouvoir, Riva-Aguero s’empressa d’envoyer unj émissaire auprès du général Freyre, au Chili, réclamer son assistance, et il dépêcha dans le même but un député à Guayaquil, près de Bolivar, afin qu’il pût voler rapidement au secours des Péruviens. Boliva alors n’était point aimé des habitans de Lima ; ils lui supposaient des vues intéressées et ambitieuses, et calomniaient ses intentions. Un négociant de Lima proféra même devant moi ces mots remarquables : « Jusqu’à ce jour, on a refusé les secours intéressés de Bolivar, mais nous sommes réduits aujourd’hui à choisir de deux maux le moindre ; et certes, notre allié de Colombie nous dévalisera de meilleure grâce que nos amis les Espagnols. » Bolivar n’a point justifié ces injustes suppositions. Cet homme, pour lequel la postérité réserve sans doute le nom de grand citoyen, ou qu’elle flétrira peut-être du titre de despote [3], quitta Lima après l’avoir pacifié avec un noble désintéressement Lord Cochrane, dégoûté de la turbulence de ces igno1ans républicains et de la versatilité de leur gouvernement, avait abandonné tout récemment le service des indépendans et s’était rendu au Brésil, où L’empereur lui avait fait offrir un grade élevé dans la marine impériale. Les Péruviens, jaloux et envieux par nature, exaspérés d’ailleurs par un état permanent de révolution, l’accusaient de toute sorte de dilapidations : il leur avait emporté disaient-ils trois millions de piastres, avait pillé les villes prises ; en un mot, la vindicte publique semblait le poursuivre pour outrager son nom. Quelques Anglais au service des indépendans partageaient aussi cette manière de voir, car le capitaine de vaisseau Esmonday, commandant la frégate la Proueba, interpelle par un de nos officiers en présence de notre état-major, sur les motifs présumés du départ de lord Cochrane d’un pays qui était pour lui une patrie adoptive, répondit gravement en espagnol, que je traduis mot à mot : C’est parce que le Brésil est plus métallique ! L’ancien directeur Saint-Martin, depuis quelque temps retiré des mouvemens politiques, vivait complètement ignoré et cependant tous les journaux des premières époques de la guerre lui avaient consacré leurs colonnes louangeuses ; des cantalales d’un patriotisme ardent avaient célébré les hauts faits de ce général, et des médailles frappées en son honneur rappelaient que la patrie lui devait son indépendance. L’une des médailles du temps que je possède représente le soleil, emblème du Pérou, avec ces mots : Lima libre jure son indépendance, 1821, et sur le revers, couronné de lauriers, ceux-ci : Par la protection de l’armée libératrice commandée par Saint-Martin. Que le plus puissant des orateurs avait raison de dire que, dans les révolutions, il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne !
Bien que la population du Pérou soit considérable, le zèle pour la défense commune n’a jamais été assez vif pour recruter une armée en proportion avec le nombre des habitans en âge de porter les armes. Six mille hommes sont au plus tout ce qu’on a pu rallier sous les drapeaux, et jamais cet état n’eût secoué le joug des Espagnols sans les secours envoyés par la république Argentine. Le régimens de Buénos-Ayres aguerris et disciplinés commandés d’ailleurs par d’habiles officiers, eurent en effet tout le mérite des succès que remporta la cause de l’indépendance, et toutes les bouches ne tarissaient point alors sur les hauts faits d’un colonel de vingt-quatre ans, nommé don Juan Lavalle, surnommé l’Annibal d’Amérique. La chute de l’empire français, et le licenciement des officiers de cette vieille armée qui traversa tant de fois, les armes à la main, l’Europe dans tous les sens, amena l’émigration d’un certain nombre de braves, dont l’expérience ne contribua pas peu à faire pencher la fortune du côté des républicains. Dans le nombre de ceux dont les noms se trouvent consignés dans mon journal, je citerai le colonel de Brancay, les chefs d’escadron Rollet et Bruix, et M. Bouchard, ancien lieutenant de vaisseau, qui, par une croisière hardie dans les Philippines, fit un tort considérable au navires espagnols.
Au moment où j’allais quitter Lima, la population entière de cette grande cité sortait de son apathie habituelle, tant elle était travaillée par les mesures énergiques que prenait le nouveau dictateur. De toutes parts apparaissaient des soldats en armes, ou des recrues en exercice ou en marche. Les chevaux des particuliers étaient mis en réquisition pour le service de la cavalerie ; des dons dits volontaires, mais impérieusement demandés, avaient permis d’habiller la troupe. Des jeunes gens encore dans l’adolescence composaient l’infanterie, dont les compagnies n’offraient ni nerf ni aplomb militaires, et dont toute la force résidait dans les noirs, hommes robustes cruels, mais belliqueux ; les officiers étalaient le luxe le plus grand dans leurs uniformes, tandis que l’accoutrement des soldats était singulier par quelques détails. C’est ainsi que les bonnets de grenadiers étaient faits avec des peaux de mouton, que surmontaient comme panaches de grosses mèches de coton ; les casques étaient en peaux à demi tannées et peintes en noir, avec des cimiers de laine rouge ; les fourreaux des sabres de la cavalerie se composaient de lanières de veau, dont le poil était en dehors, etc.
Les évènemens subséquens sont assez connus en Europe ; je n’en dirai rien. Les dernières lignes sur Lima et ses environs seront consacrées à quelques observations sur l’histoire naturelle.
Sous le rapport topographique, on se rappelle qu’une vaste plaine nue, unie, et peu élevée au-dessus du niveau de la mer, s’étend entre Callao et Lima. Le littoral, à une distance assez grande, est formé en entier par des tas de galets considérables qui ont dû y être portés par les submersions fréquentes que produisent les tremblemens de terre, dont les habitans conservent de cruels souvenirs. Ces galets sont parfaitement arrondis, et assez communément de nature granitique ou quartzeuse ; ils doivent sans doute leur naissance aux lests des navires mouillés sur la rade, ou peut-être aux éboulemens des petits caps de Callao au sud, ou de Bocanegra au nord.
De nombreux ruisseaux et des flaques d’eau sillonnent les alentours de Callao : une herbe épaisse y forme des tapis verdoyans ; mais toutefois de larges surfaces sont recouvertes d’efflorescences salines, et s’étendent jusqu’à plus d’un mille dans l’intérieur. Les eaux de la mer, en couvrant fréquemment le sol l’ont imprégné de l’hydrochlorate de soude qu’elles contiennent. Quelques parties de cette plaine sont livrées à la culture et les propriétés sont encloses de murs en terre très-solides, nommas tapias. La nature de cette terre est une marne productive. Les montagnes de Lima sont complètement dénudées, si on en excepte quelques chétives plantes charnues, telles qu’un solanum et un cactus, les seules qui subsistassent à l’époque de notre séjour. Leur base est formée par des roches granitiques, leur sommet est schisteux, et le schiste est très-souvent chargé de particules ferrugineuses. Ces montagnes présentent quelques traces d’un sol arénacé, dû entièrement à l’effritement du granite. Au-delà de cette petite chaîne qui entoure Lima, commencent les sierra du Pérou intérieur.
L’île Saint-Laurent, placée à l’entrée de la baie, est complètement nue, et est formée en entier par une roche de phtanite gris : son aspect est celui d’un îlot, d’un rouge foncé ; chaque fragment de roche, à sa surface, se sépare par feuillets minces, et souvent, comme les pyrites, ces fragmens tombent en déliquescence. Cette île présente à son extrémité méridionale des crevasses, et des aiguilles affectant diverses formes. Les rochers qui s’élèvent au-dessus de la mer, sur toutes les côtes du Pérou, sont recouverts d’une couche très-épaisse de matière blanche, nommée guana, attribuée à la fiente des oiseaux maritimes qui, depuis des siècles, s’y reproduisent en paix ; c’est l’engrais le plus usité dans tout le pays.
Plus célèbre par ses mines que par ses productions agriculturielles, le Pérou est loin de rivaliser sous ce rapport avec le Chili, riche en métaux précieux, mais riche surtout en substances nourricières, bien que son sol soit très mal cultivé. La majeure partie des approvisionnemens de la province de Lima est fournie par les ports de Valparaiso, de Coquimbo et de la Conception ; et la plupart des cargaisons expédiées sur les navires français consistent en farines et en vin : tout ce qui nécessaire à la vie y acquiert par conséquent une valeur hors de toute proportion.
La température de Lima était très-chaude en février et mars, époque de notre relâche. Les vents régnans soufflaient du sud, variaient au sud-sud-est, au sud-est, et ne restaient que peu d’instans au nord. Pendant le jour, les calmes étaient fréquens, et ce n’était même que vers onze heures du matin qu’une légère brise venait agiter l’atmosphère. Une brume constante et épaisse apparaissait vers cinq ou six heures de la matinée, et ne se dissipait que vers neuf ou dix heures. Le soleil alors prenait une grande force. Vers quatre heures du soir, la brume tombait de nouveau sous forme de pluie très-fine et persistait ainsi jusqu’aux approche de la nuit. Ces brouillards périodiques et diurnes sont nommés garua : seuls ils entretiennent la vie végétative sous un ciel où il ne pleut jamais. Les nuits sont remarquables par leur douceur et leur sérénité. Dans le jour, vers deux heures, la chaleur était très-forte, et le thermomètre centigrade, au soleil, s’élevait jusqu’à 45 degrés : son maximum d’élévation, à l’ombre, paraissait fixé entre 24 et 25 degrés, et la température de l’eau dans la rade était, terme moyen, de 21 degrés. L’hygromètre indiqua toujours une saturation complète. Les grandes perturbations de la nature qui agitent le Pérou sont les tremblemens de terre, qui se répètent presque chaque année, et qui souvent renversent de fond en comble des cités entières, et font franchir à la mer les obstacles qui en resserraient les limites naturelles. Callao, en 1747, fut ainsi abîmé, et depuis cette époque ces phénomènes se sont souvent reproduits. Suivant dom Hippolyte Unanue, les volcans, qui sont la source de ces commotions souterraines, appartiennent au second groupe des monts ignivomes du Pérou, a la chaîne volcanique de Hyaynaputina ou Quinistacas, dans la Cordillière des Andes proprement dite. Les principales productions des environs de Lima sont les patates douces, les papas ou pommes de terre, les pastèques, les melons, les arachis, les pepinos. Aux arbres à fruits importés d’Europe se joignent ceux des tropiques, et près des pruniers, des jujubiers, des pêchers, des figuiers, des pommiers, des oliviers, de la vigne, viennent se placer les orangers, les citrons doux les goyaves les avocatiers, les passiflores édules, les ananas. Le dattier est naturalisé à Bella-Vista. Les bananiers, les cannes à sucre, les cocotiers, sont plantés en plusieurs endroits. Mais parmi les productions estimées dans le pays sont : la pulpe du mimosa inga, nommé pois doux ; la pulpe aigrelette du tamarinier et le fruit très-gros et d’un rouge vif, nommé tuna, que porte une raquette ou figuier de Barbarie. La coca, qui fournit une substance très-employée comme un masticatoire agréable, est cultivée soigneusement ainsi que le maïs, le blé et la salsepareille.
L’aspect de la végétation de la côte est triste, et ne permet point d’espérer des récoltes intéressantes ; et ce n’est sans doute qu’après avoir dépassé la ville de Lima que se montre, plus riche et plus variée, la flore péruvienne. Aucun arbre, aucun arbrisseau vigoureux n’ombragent les alentours de Callao, et les endroits humides de la plaine, en effet, présentent seulement çà et là des haies formées par un petit arbuste de la famille des synanthérées, à feuillage blanchâtre, et qui croît le pied dans l’eau. Les fossés ou les mares sont revêtus de sagittaires, de samoles, de calcéolaires, et notamment d’une petite utriculaire à peine haute d’un pouce, et surtout de pistia stratiotes. Les lieux un peu secs nous ont offert plusieurs plantes qui s’y sont probablement naturalisées telles que la luzerne cultivée, la verveine officinale, le datura stramonium. Non loin de Belle-Vue commencent des espèces de petits taillis composés de broussailles : là croissent quelques végétaux plus intéressans, deux espèces de sensitives, des héliotropes, un cestrurn, des solanum, et surtout une graminée, nommée carapallos dans le pays, dont les feuilles distiques, âpres et consistantes, sont disposées d’une manière flabelliforme. Les bords de plusieurs champs sont ornés d’ipontées à grandes cloches bleues, de capucines, que les créoles nomment mortues, de ricins palma-christi. Les bords des eaux, frais et herbeux, sont garnis de balisiers, de passiflores à très-petites fleurs vertes, de fougères d’une nicotiane. Le floribundio, ou datura à grandes cloches, et le plumiera à fleurs rouges, sont les arbustes d’ornement que les Péruviens paraissent affectionner le plus. Les côtes méridionales sont garnies de prairies flottantes de macrocystes pyrifères ; celles de Callao ne nous ont présenté que le marocyste pomifère, remarquable par ses frondes entières, non dentées, et par ses formes grêles. Tel est l’aspect d’un pays visité chaque année par un grand nombre d’Européens, et où, malgré un court séjour et des excursions bornées, nous nous sommes cependant procuré plusieurs espèces nouvelles d’oiseaux ;
Parmi les rapaces, je mentionnerai ici en première ligne deux cathartes, que les lois du pays défendent et protégent contre toute agression, et dont les habitudes sont devenues tellement familières, qu’on les voit n’éprouver nulle crainte, et vivre comme des oiseaux de basse-cour au milieu des rues et sur les toits de chaque maison. Leur utilité est d’autant mieux appréciée sous une température constamment élevée, et sous un ciel où vit la race espagnole, que ces oiseaux semblent seuls chargés de l’exercice de la police relativement aux préceptes de l’hygiène publique en purgeant les alentours des habitations des charognes et des immondices de toute espèce, que l’incurie des habitans sème au milieu d’eux avec une indifférence apathique. On m’a dit qu’une amende assez forte était imposée à quiconque tuait un de ces oiseaux, et le public, en entier, témoigna un assez vif mécontentement une fois que, cherchant à procurer à nos collections un de ces vautours, je tirai sur un groupe de plusieurs individus. L’aura ou catharte à tête rougeâtre, qui existe en abondance dans toute l’Amérique méridionale, est beaucoup moins commun à Lima que l’urubu ou catharte à tête noire. Cet oiseau laisse exhaler une odeur repoussante et nauséabonde, qui, même à une certaine distance, est encore très-forte, et qui atteste jusqu’à quel point ses goûts sont dépravés.
La chevêche grise, qui se creuse des terriers, et qui a pour habitude de se percher sur les mottes de terre, est très-commune dans les champs.
Les passereaux sont assez nombreux en espèces, et la plupart ont une livrée agréablement nuancée. Ainsi, nous observâmes plusieurs moucherolles et gobe-mouches, et, entre autres, le rubin et le tangara oriflamme ; un chardonneret noir et jaune, très-voisin du fingilla xanthorea de M. Charles Bonaparte ; le moineau olivarez, un loxie à plumage rouge, un troglodyte, etc. Proche Lima, dans des clairières, vit le petit bouvreuil, que nous avons nommé Télasco ; et dans les grands arbres du passéao, est assez commun l’ani inédit, que j’ai décrit sous le nom d’ani de Las Casas. Un fournier brun, flammé de fauve, habite l’île dénudée de Saint-Laurent. Mais une des découvertes les plus intéressantes de notre très-court séjour sur les côtes de Lima, alors agitée par les discordes civiles, est celle de plusieurs espèces d’oiseaux-mouches ; elle nous fait regretter vivement d’avoir été dans l’impossibilité de consacrer un temps plus long à des recherches toutes pacifiques, et qui auraient indubitablement augmenté le catalogue des êtres connus. Trois espèces d’oiseaux-mouches, proprement dits, voltigeaient lors, pendant les heures les plus chaudes du jour, sur les petits buissons d’un arbrisseau syngénèse. L’espèce la plus rare est celle que j’ai nommée Cora, nom qui rappelle à l’esprit une touchante prêtresse du soleil le corps et la tête sont d’un vert-doré brillant ; la gorge a l’éclat de l’acier bruni avec des teintes de cuivre de rosette, et deux longues rectrices blanches, terminées de noir, dépassent de beaucoup la queue. La deuxième est l’oiseau-mouche Amazili, moins orné sans doute, puisque la moitié supérieure du corps est d’un vert-doré uniforme, et que la partie inférieure est d’un marron sans éclat métallique. La troisième espèce, très-petite, est d’un grisâtre sale.
Deux hirondelles, l’une à tête et à ventre d’un rouge ocracé et à plumage bleu-noir, l’autre à ventre blanc, sont les seuls fissirostres que nous ayons vus. Le martin-pêcheur, dont Commerson a laissé un dessin dans ses manuscrits, sous le nom de camaronero, a les mœurs de celui d’Europe, et fréquente les rives du Rimac et les eaux vives des canaux qui y affluent ; ses couleurs en dessus sont d’un vert métallique, et le dessous du corps est blanc ; le bec et les pieds sont noir. L’étourneau blanche-raie des terres Magellaniques, que nous savons exister aux îles Malouines et au Chili, se retrouve au Pérou : ses couleurs y sont encore beaucoup moins vives que dans les deux localités précédentes.
Plusieurs colombes peuplent les environs de Lima. Une surtout, à peine de la taille d’un moineau, à plumage d’un fauve-clair, présentant des taches d’un rouge-noir et comme sanguinolentes sur les ailes, aime à courir sur la poussière, dont elle a la couleur, et qui la dérobe à la vue ; Commerson l’a dessinée sous le nom de torlolita : c’est la Colombi-galline cocotzin.
Les échassiers ont quelques espèces analogues à celles d’Europe : telles sont les chevalier, pélidne, et corlieu, etc. Ce dernier a la teinte de son plumage beaucoup moins foncée que le corlieu de France. Les chevaliers sont ceux aux pieds jaunes et aux pieds courts. Mais un oiseau de rivage plus spécialement propre à ces côtes est la maubêche australe.
Les palmipèdes, comme on doit le penser, sont les oiseaux qui s’offrent le plus communément aux regards du navigateur. Ce sont ceux aun milieu desquels il vit, sans néanmoins pouvoir les étudier à son aise, car la rapidité de leur vol, et leurs habitudes au milieu des mers leur accordent une protection puissante et efficace. Les côtes de Lima nous ont toutefois donné quelques espèces nouvelles, et dans une course sur l’île de Saint-Laurent, nous y avons tué la belle sterne, que nous avons décrite sous le nom de sterne des Incas. L’îlot de Saint-Laurent et ses falaises abruptes et désertes sont le séjour habituel de légions d’oiseaux de mer, parmi lesquelles sans contredit, il nous reste beaucoup d’espèces à connaître. Il me suffira de citer quelques palmipèdes communs, tels que la mouette à tête cendrée, les sternes tschegrava et katelkaka, le fou blanc, les cormorans, le pélican brun, et le manchot à lunettes, qui fréquente la rade ; et n’est-il pas remarquable de voir ainsi un oiseau des latitudes les plus élevées et les plus froides du sud s’avance sous les latitudes les plus chaudes de l’équateur ?
LESSON.
- ↑ Ce bel ouvrage sera publié en douze livraisons de 7 à 8 feuilles chacune, ornées de 30 gravures exécutées par les meilleurs artistes ; il paraîtra une livraison par mois : la première sera publiée le 1er avril prochain ; passé ce délai, l’ouvrage sera augmenté de 10 c. par livraison. L’ouvrage entier formera 3 vol. in-8°. Le prix de chaque livraison est de 3 fr. pour Paris, et 3 fr. 50 c., franc de port, pour les départemens. Chez Amable Gobin et compagnie, éditeur rue de Vaugirard.
- ↑ La Zoologie du Voyage de la Coquille rédigée par MM. Lesson et Garnot, d’après l’ordre du Roi, continue à se vendre à la librairie d’Artus Bertrand. Il en a paru 15 livraisons.
- ↑ Ce passage a été écrit en 1823. La mort récente de Bolivar assure l’immortalité sans tache de ce grand homme.