Voyage dans les départemens du midi de la France TIII 450-453

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Voyage dans les départemens du midi de la France

Chapitre XCII

[450]

[...] On donne le nom de tarasque [au monstre][1] dont on dit que Sainte Marthe a purgé le sol de Tarascon. Le plus ancien auteur qui parle de cette dernière tradition est Gervais de Tilbury, gentilhomme anglais, qui prenait la qualité de chancelier du royaume d'Arles, et qui écrivait vers le commencement du XIIIe siècle ; elle est aussi consacrée sur les sceaux de ce temps-là[2]. Selon Gervais, la tarasque, serpent de la race du léviathan, se tenait dans le Rhône entre Arles et Tarascon, pour dévorer ceux qui descendaient le fleuve. Sainte Marthe la dompta et l'enchaîna avec son voile [3].

[451]

On promène tous les ans par la ville, le second jour de la Pentecôte et le jour de Sainte Marthe, une figure grossière qui représente la tarasque. Une femme, qui est aujourd'hui chargée de ce précieux dépôt, fit bien des difficultés pour nous le laisser voir ; elle doutait de la ferveur de notre zèle ; enfin, elle consentit à satisfaire notre curiosité. Cette figure est en bois, et représente un dragon, non d'après les nobles idées des artistes grecs, mais d'après ces formes bizarres que lui donnent les légendaires[4] : le corps est formé de cerceaux recouverts d'une toile peinte, et il a sur le dos une espèce de bouclier hérissé de cornes droites ; ce bouclier, qui ressemble assez à la carapace d'une tortue, a fait soupçonner à Bouche [5] que l'idée de la tarasque est venue de quelque grosse tortue [452] franche qui se sera engagée dans l'embouchure du Rhône, et aura été prise à Tarascon : mais ce bouclier ne se remarque pas sur les sceaux qui nous donnent la plus ancienne figure de la tarasque ; elle n'y paraît que comme un dragon. II y a sur les flancs de cette monstrueuse figure des poignées placées à des distances égales pour la porter plus commodément.

C'est le second jour de la Pentecôte qu'on promène la tarasque : huit jeunes gens adroits et vigoureux sont chargés de ce soin ; ils ont des bas et des souliers blancs ; leur tête est coiffée d'un bonnet de mousseline, et ils portent sur la poitrine un écusson chargé d'une figure de l'animal ; ils portent la tarasque à la hauteur de leur ceinture, et dirigent ses mouvements de manière qu'ils expriment la rage et la fureur : tantôt ils courent rapidement, tantôt ils s'arrêtent ; puis ils se retournent brusquement en criant : La voulen may nostrou tarascou [Nous la voulons encore, notre tarasque]. Pour augmenter la terreur que doit inspirer le monstre qui figure dans cette fête commémorative, un homme placé dans le corps de l'animal lui fait vomir des serpenteaux[6] par les yeux et par la bouche.

Ceux que la curiosité fait approcher de trop près, reçoivent souvent de fortes contusions : alors les Tarasconnais paraissent enchantés des prouesses de leur monstre ; loin d'être attendris par les cris des malheureux déjà meurtris , les suivants de la tarasque les font sauter de force ; et le peuple, rempli de joie, [453] fait retentir l'air de ces acclamations, A qua ben fé ! a qua ben fé ! la tarascou a rou un bré ! [C'est bien fait ! c'est bien fait ! la tarasque lui a rompu un bras !] Les imprudents et les étrangers qui ignorent cette brutale coutume, courent risque de la vie : plusieurs personnes ont été tuées ; et on ne promène jamais la tarasque sans qu'il arrive quelque accident. Le jour de la fête de Sainte Marthe, la tarasque joue un rôle bien différent : on la fait assister à la procession, et une jeune fille vêtue de blanc la conduit attachée avec un long ruban de la même couleur, comme autrefois la sainte qu'on révère la mena enchaînée dans Tarascon. Lorsque la procession est entrée dans l'église, on la présente à la porte du chœur : un prêtre l'asperge d'eau bénite ; l'animal fait plusieurs mouvements convulsifs et tombe sur le côté.

[modifier] Notes

  1. La Normandie doit à Saint Romain la destruction d'un monstre appelé la gargouille, et l'on donne le nom de tarasque à celui [...]
  2. Recueil de sceaux du moyen age, dits gothiques, pl.LXX, n° 5.
  3. Le même auteur raconte ainsi l'histoire du drac, dont le nom, sans doute, signifie dragon. II prétend que ce monstre entraîna dans sa retraite une femme de Beaucaire, qui cherchait un vase de bois qu'elle avoit laissé tomber dans le Rhône : il l'y retint sept ans, pour qu'elle eût soin de son fils ; et lorsque celui-ci n'eut plus besoin des services d'une femme, on la laissa aller. Elle raconta à ses amis, qui avaient bien de la peine à la reconnaître, les choses étonnantes dont elle avoit été témoin : elle leur dit que les dracs se nourrissaient de chair humaine, et qu'ils pouvaient se changer en hommes. Un jour, disait-elle, que le drac lui avoit donné une portion de pâté d'anguille, elle frotta un de ses yeux avec la graisse, et aussitôt cet œil acquit la faculté de voir sous les eaux. Au bout de trois ans, cette femme reconnut le drac dans le marché de Beaucaire ; elle l'appela par son nom, et lui demanda des nouvelles de sa moitié et de son fils. Le drac paraissant surpris qu'elle eût pu le reconnaître, elle lui raconta ingénument de quelle manière un de ses yeux avait acquis une vue si perçante ; aussitôt le drac lui mit le doigt dans cet œil, et le lui creva, pour n'être plus exposé à être reconnu. Girvasius Tilberiensis, Otia imperii, 85.
  4. Dictionnaire des beaux-arts, au mot dragon
  5. Histoire de Provence, l, 326
  6. « Petites fusées enfermées dans une grosse, d’où elles sortent avec un mouvement tortueux comme celui d’un serpent », dictionnaire de l'Académie Française, 1932
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