Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 1 - numérisation en cours

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Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 1 - numérisation en cours
VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE.


Anonyme
CONTENANT LE RECIT DES RECHERCHES ET DÉCOUVERTES ARCHEOLOGIQUES FAITES DANS LES PYRAMIDES, TEMPLES, BOISES ET TOMBES DE CES PAYS.

suivis D'OK vovAon'

SUR LA COTE DE LA MER ROUGE ET A L'OASIS DE JUPITER AMMON


PAR G. BELZONI TRADUITS DE L'ANGLAIS ET ACCOMPAGNES DE NOTES,

PAR G. B. DEPPING. PARIS: A LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE DE 8. ^ Avec une Carte et le Portrait de l'Auteur.

IMPRIMERIE DE A. BELIN.




PRÉFACE DE L'ÉDITION ANGLAISE.

AYANT fait mes découvertes tout seul, j'ai voulu aussi en rédiger moi-même la relation, au risque d'être taxé, avec justice, de témérité par le lecteur ; mais si mon récit y perd en agrement et en élégance, il y gagnera peut-être en fidélité et en exactitude. Quoique je ne sois pas Anglais, j'ai préféré rendre compte en anglais , à mes lecteurs, autant que je le puis, de mes peripeties en Egypte, on Nubie, sur la côte de la mer Rouge et dans l'Oasis, plutôt que de courir la chance de voir mes pensées mal présentées par d'autres. Tout ce que je désire, c'est d'être bien entendu : je me bornerai à la narration simple et pure de ce qui m'est arrivé, pendant mes voyages dans ces contrées, depuis 1815 , jusqu'en 1819. La description des moyens que j'ai employés pour atteindre mon but, les difficultés qui se sont opposées à mes travaux, et la manière dont je les ai vaincues, donneront une idée assez exacte des mœurs et coutumes des peuples avec lesquels j'ai eu des relations. J'ai peut-être trop parlé des obstacles élevés par la jalousie et l'esprit d'intrigue de mes adversaires, et peut-être n'ai-je pas assez songé que le public se soucierait peu de connaître mes querelles particulières, qui, pourtant, dans ces moinens et dans ces contrées, me parurent de la plus grande importance ; mais j'ose espérer qu'il accordera un peu d'indulgence à un homme, qui ne se souvient pas sans chagrin, que ce furent ces querelles mêmes qui le forcèrent de quitter l'Egypte, avant d'avoir exécuté tous ses projets. J'ai aussi à demander pardon de quelques observations que j'ai hasardées sur divers points historiques : c'est que la vue des temples, des tombeaux et des pyramides, m'avait rendu ces antiquités tellement familières, que je n'ai pu m'empêcher de me livrer à des conjectures sur leur origine et sur le but de leur construction, L'érudit et le voyageur savant souriront de ma présomption ; mais eux-mêmes n'ont-ils donc jamais qu'une seule opinion, sur ces matières, et ne diffèrent-ils pas quelquefois d'avis sur des sujets bien moins difficiles ? On a déjà beaucoup d'ouvrages sur l'Egypte et la Nubie, écrits par les voyageurs de la dernière époque, tels que M. Dcnon et les autres savants français, dont le récit général sur ces pays laisse peu de chose à désirer. 11 en est de même de l'ouvrage de M. Hamilton, dont je puis certifier l'exactitude de la manière la plus positive. Que pourrais-je dire encore à l'éloge de feu clieik Burckliardt, homme tellement familiarisé avec la langue et les mœurs de ces peuples, que personne ne soupçonna qu'il fût Européen? Les détails qu'il nous a donnés sur les '.bus de ces contrées, sont si exacts et si complets, qu'à ce sujet il ne reste que peu ou rien à observer en Egypte et en Nubie. Cependant je dois faire valoir en ma faveur une circonstance particulière, eu priant le lecteur de ne pas prendre ma remarque pour un mouvement de vanité : c'est qu'aucun voyageur n'a eu autant d'occasions d'étudier les mœurs des indigènes, qu'il s'en est présenté à moi, puisqu'aucun n'a eu avec eux des relations aussi spéciales. Mon occupation constante étant d'aller à la recherche des antiquités, j'eus avec eux diverses transactions, qui me mirent à même de bien observer le véritable caractère des Turcs, des Arabes, des Nubiens, des Bédouins et des Ababdeh. Je me trouvai donc dans une position bien différente de celle d'un voyageur ordinaire, qui fait ses remarques sur les habitons ctlcs antiquités, en parcourant le pays, et qui. n'a pas la lâche pénible d'agir sur l'esprit de ces peuples ignorants et superstitieux, pour les engager à des travaux auxquels ils étaient totalement étrangers. Je suis d'une famille romaine, établie depuis longtemps à Padoue. L'état de trouble dans lequel se trouva l'Italie en 1800, et qui est trop connu pour que j'aie besoin d'en parler en détail, me forcèrent de quitter ma patrie. Depuis ce temps, j'ai visité diverses parties de l'Europe et éprouvé bien des vicissitudes du sort. J'avais passé la plus grande partie de ma jeunesse à Rome, ancien séjour de mes ancêtres, où je faisais mes études pour me préparer à l'état monastique ; mais l'entrée inattendue de l'armée française dans cette ville, changea ma destination ; depuis lors m'étant livré aux voyages, j'ai toujours mené une vie errante. Ma famille me fournit d'abord quelques secours; mais comme elle n'était pas riche, je ne voulus pas être à sa charge, et je commençai à vivre de ma propre industrie, en tirant partie des faibles connaissances que j'avais acquises dans diverses branches. Je m'adonnais surtout à l'hydraulique que j'avais apprise à Rome; cette science me fut très avantageuse, et clic devint finalement le motif de mon départ pour l'Egypte. J'avais été informé en effet qu'une machine hydraulique serait d'une grande utilité dans ce pays pour l'irrigation des champs, qui n'attendent que l'eau pour se couvrir de productions à toutes les époques de l'année. Mais j'anticipe sur les c'véucmcns. Arrivé en Angleterre en i8o3, je m'y mariai bientôt après, et je continuai d'y résider pendant neuf ans. Ayant formé ensuite la résolution de me rendre dans le midi de l'Europe , je visitai avec ma femme le Portugal, l'Espagne, et Malte. Dans cette Ile nous nous embarquâmes pour l'Egypte, où nous séjournâmes cinq ans. Ce fut là que j'eus le bonheur de découvrir plusieurs restes d'antiquités des liabifans primitifs. Je parvins à ouvrir une des deux fameuses pyramides de Gizeh, ainsi que quelques tombes des rois de Thèbes. Parmi ces dernières, celle qu'un des savants les plus distingués de notre âge regarde comme la tombe de Psammétique, est visitée en ce moment par les voyageurs, comme le monument le plus beau et le plus parfait de ce pays. Le célèbre buste du jeune Memnon que j'ai apporté de Thèbes, est maintenant au musée Britannique; et le sarcophage d'albâtre trouvé dans les tombeaux des rois est en route pour l'Angleterre. Auprès de la seconde cataracte du Nil, j'ouvris le temple d'Ybsamboul ; j'entrepris ensuite un voyage à la côte de la mer Rouge, pour retrouver la ville de Bérénice, et je fis encore une excursion à l'Oasis ou Elloali occidentale. M'étant enfin embarqué pour l'Europe, je revins , après une absence de vingt ans, dans ma patrie et dans le sein de ma famille, d'où je me rendis en Angleterre. A mon retour en Europe, je trouvai que l'on avait répandu dans le public, sur mes opérations et découvertes en Egypte, tant de bruits erronés, que je regardai comme un devoir, de publier un simple exposé des faits. Si quelqu'un révoquait en doute l'exactitude de mes assertions , je le prierais de s'expliquer ouvertement, afin que je puisse être à même de fournir mes preuves.


AVIS DU TRADUCTEUR.

CETTE simplicité du récit, à laquelle l'auteur lient avec raison, comme à l'une des qualités les plus rccommandables d'une relation do voyage, j'ai liché de la conserver dans la traduction qui est aussi fidèle que le permet la différence des langues. Si je me suis écarté de l'original en quelques points peu importants, je ne l'ai fait qu'avec l'assentiment de railleur, qui a trouvé bon que je supprimasse les répétitions et quelques phrases qui n'ajoutaient rien ni aux pensées ni aux faits énoncés précédemment, et que je réunisse des détails homogènes qui dans l'original étaient quelquefois séparés, J'ai adopté pour les noms propres une orthographe uniforme et j'ai suivi à cet égard, autant que possible, la grande description de l'Egypte. J'ai ajouté quelques notes que peut-être on ne regardera pas comme inutiles. J'arrive à une partie délicate de la relation des voyages de M. Belzoni ; je veux parler des passages où il expose les persécutions qu'il a essuyées dans ses recherches intéressantes. L'auteur a bien voulu me laisser la plus grande latitude a l'égard de la traduction de ces passages. Quoique profondément Liesse dans tous ses son limons, M. Belzoni a pourtant été disposé à supprimer la vive expression de son chagrin. J'ai quelquuefois usé de cette liberté pour adoucir les termes; mais je n'ai pas cru devoir parler la réserve trop loin. Un homme qui, comme M. Belzoni, s'est illustré par de belles découvertes et par des recherches importantes, est bien en droit, ce me semble, de se plaindre de ceux qui l'ont arrêté dans sa carrière, surtout quand ses adversaires n'ont rien négligé pour prévenir le public, non-seulement contre ses travaux, mais encore contre son caractère. Il est triste, j'en conviens, d'apprendre que les rivalités, ou plutôt les jalousies nationales des Européens, cherchent des victimes jusqu'au milieu des ruines d'Egypte, et donnent, à des peuples que nous appelons barbares, un spectacle peu propre à leur liiire estimer notre civilisation. Mais ce n'est pas M. Belzoni qui, le premier, a mis le public dans la confidence de ces querelles singulières ; il se livrait encore à ses recherches savantes en Egypte, lorsque déjà les presses d'Europe diffamaient son caractère et discréditaient les résultats de ses travaux. Des anonymes calomniaient sa conduite, des savants employaient l'autorité de leur nom à lui ravir l'honneur de ses découvertes. A son retour, sa première pensée a dû être d'exposer les faits comme ils se sont passés, et de faire tomber l'échafaudage de diflhmulioris et de faussetés que ses adversaires avaient élevé sans peine et sans danger pendant son absence. Il s'est expliqué, dans sa relation, comme un homme offensé dans ce qu'il a de plus cher, son honneur. Il a rejeté tout le blâme sur ceux qui l'ont attaqué ; c'est à eux maintenant à se justifier s'ils se sentent innocents. On a voulu colorer le motif de ces attaques jalouses du nom de patriotisme; mais aucun véritable savant n'a jamais regardé comme une action patriotique de dénigrer les savants étrangers. Si les découvertes scientifiques avaient besoin d'un certificat d'indigénat comme les marchandises de nos fabriques, il est probable que le domaine de la science resterait toujours fort rétréci ; cela accommoderait peut-être les demi-savants ; cependant la république des lettres, ainsi que l'humanité, ne doit pas connaître les limites politiques : clic a les mêmes interdits sur tout le globe. Au reste, d'honorables témoignages ont déjà vengé M. Belzoni des attaques de ses ennemis. Le colonel Fitz-Clarence, qui a été témoin de ses opérations en Egypte, dit de lui, dans la relation de ses propres voyages : « M. Belzoni possède à un degré étonnant l'art de se concilier l'affection des Arabes, et leur fait réellement faire tout ce qu'il veut. II projette des recherches fort extraordinaires ; et l'on peut attendre de son esprit ingénieux le succès de tout ce qu'il entreprend, etc.» La ville de Padoue, qui a donné naissance a M. Belzoni , et à laquelle il a fait hommage de deux statues provenant de ses lbm'lles en Egypte, a fait frapper en son honneur une médaille sur laquelle sont indiquées ses principales découvertes archéologiques. Les antiques qu'il a tirés des entrailles de la terre ou sauvées des mains de la barbarie vont former un accroissement considérable d'un des premiers dépôts scientifiques de l'Europe, le musée britannique à Londres. On aimerait sans doute mieux en France qu'ils fussent venus orner le musée royal de Paris ; mais on ne peut pas réunir tous les'lféw'^r; d'ailleurs, depuis que les nations sentent que les collections d'art, pour être utiles, déjycnt toujours être exposées au public, il importe peu à l'intérêt de l'art que ce soit dans telle ou telle capitale qu'on peut les admirer. L'essentiel est qu'elles soient préservées de la destruction, et accessibles, dans tous les moments, aux indigènes et aux étrangers.


VOYAGES

EN EGYPTE, EN NUBIE, ETC.

PREMIER VOYAGE.


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Nous appareillâmes de Malte le 19 mai I8I5, et le y juin suivant nous arrivâmes à Alexandrie : nous étions trois, ma femme, moi et un domestique que j'avais emmené d'Irlande. Ce qui m'avait principalement déterminé à me rendre en Egypte, c'était le projet d'y construire des machines hydrauliques pour arroser les champs, par des procèdes plus faciles et plus économiques que ceux dont on se servait dans ce pays. En entrant dans le port d'Alexandrie, nous apprîmes du pilote que la peste régnait dans la •ville ; nouvelle vraiment alarmante pour un Européen qui n'avait jamais vu ce fléau. Pour avoir des renscignemens sur l'état du la maladie, nous voulûmes débarquer le lendemain. Deux voyageurs européens qui vinrent dans un bateau nous aborder, nous informèrent que le mal diminuait rapidement. En conséquence nous mîmes pied à terre, mais avec beaucoup de précaution , attendu que pour nous rendre à l'Occalc française, où nous avions à faire quarantaine, il fallait traverser la ville. Heureusement le 24 juin, jour de la Saint-Jean, n'était pas loin, et ce jour la peste est censée finir. Des personnes superstitieuses attribuent cela au Saint que l'on fête alors ; mais il est avéré que les grandes chaleurs arrêtent, autant que la rigueur du froid, les progrès de la contagion; et j'ai observé moi-même que, lorsque les chaleurs de l'été n'étaient pas aussi fortes qu'à l'ordinaire, la peste durait plus longtemps, tandis qu'un hiver prolongé retardait l'arrivée de l'épidémie. 11 fallut se résigner à une captivité volontaire, employer des précautions pour ne toucher personne et pour n'être point touché par qui que ce fût, et pour recevoir tout ce qui venait du dehors; subir enfin des fumigations continuelles, pour prévenir la contagion : tout cela paraissait bien étrange à un homme qui ignorait les habitudes du pays. Confinés dans notre appartement, nous ne vîmes personne pendant trois ou quatre jours : nous étions réellement malades; mais j'eus soin de cacher mon état; car la pesle est un fléau si terrible, et la crainte de ce mal agit si puissamment sur les préjugés des indigènes, que si, pendant l'épidémie, un homme tombe malade, on ne doute pas qu'il ne soit atteint de la peste; s'il meurt, on est persuadé qu'il a succombé à ce mal, et on se dispense de faire aucune recherche sur les causes de sa mort. Aussi, quoique notre indisposition ne fût que l'effet du changement de climat, les gens de l'Occalc s'ils nous avaient su malades, et surtout s'ils avaient vu nos vomissemens, en auraient conclu que nous avions été atteints de la peste, en traversant la ville, et la terreur les aurait saisis comme si l'ennemi eût été dans leurs murs. L'Occala est un enclos de forme carrée, renfermant plusieurs maisons. On n'y entre que par une grande porte qui conduit à un escalier commun, au-dessus duquel règne une galerie qui conduit à toutes les maisons. Dans les temps de peste, les habitans ne peuvent communiquer entre eux qu'en évitant de se toucher; toutes les provisions qui entrent passent d'abord par l'eau, et on ne manie point le pain tant qu'il est encore chaud. La peste se propage si facilement qu'un chiffon de toile infectée, que le vent emporte, suffit pour répandre la contagion dans une contrée entière. Si l'on avait eu connaissance de notre état, personne ne se serait approché de nous, les Arabes exceptés, qui, en cas de maladie, vont indistinctement chez tout le monde, et risquent ainsi de la propager, en portant la contagion chez ceux qui eu étaient encore exempts. Beaucoup de personnes meurent par suite de l'abandon général, qui vient de ce qu'on prend toutes les maladies pour la peste : d'autres malades sont les victimes de l'avidité de leurs héritiers, qui, pouvant les faire passer pour pestiférés, se débarrassent d'eux par le poison, et s'emparent de leurs biens. Quel qu'ait été le genre de la maladie, il suffit de dire que le malade est mort de la peste ; et, comme il meurt des centaines d'individus par jour, on est obligé de les emporter sans constater la cause de leur mort. Après le jour de la Saint-Jean, le fléau cessa presque entièrement; et, voulant nous rendre au Caire, nous louâmes un bateau, en société avec M. Turner, voyageur anglais, qui allait remonter le Nil. Nous mimes à la voile le i". juillet; mais des vents contraires nous firent rentrer dans la soirée. Nous nous embarquâmes de nouveau le lendemain; cependant nous ne pûmes aller, à cause de la violence des vents, que jusqu'à Aboukir : nous y descendîmes à leri'c, et nous visitâmes les lieux où tant de braves ont versé leur sang pour la gloire de leur patrie. Des ossemens humains étaient jetés çà et là. Après nous être remis en route, le même jour, nous entrâmes dans l'embouchure du M et nous débarquâmes à Rosette ; quatre jours après nous nous trouvâmes à Boulai, à un mille du Caire. Quoique nous eussions déjà commencé, à Alexandrie, à nous accoutumer à la vue des Arabes, la scène varice que nous avions sous les yeux nous intéressa vivement. Ce mélange de soldats turcs en costumes de toutes couleurs, et n'observant aucune régularité dans leurs exercices, d'Arabes de diverses tribus, de Congés, de bateaux, de chameaux, chevaux, ânes, etc., présentait le spectacle le plus animé. Dès que je fus débarqué, je me rendis en droite ligne au Caire, et, comme les Pères de la Terre-Sainte ne peuvent recevoir de femmes dans leur couvent, nous nous arrangeâmes pour occuper dans Boulai; une vieille maison, appartenant à M. Baghos, à qui j'étais recommandé. Interprète de Mahomet-Ali , et directeur de toutes les affaires étrangères, M. Baghos était un homme d'un esprit très délié, et animé de bienveillance envers tous les étrangers, surtout envers ceux d'Europe. Dès notre première entrevue, il détermina le jour où il me présenterait à SaIJautcsse le pacha, pour lui faire mes propositions. La maison que nous allâmes occuper était si vieille, que je m'attendais à tout moment de la voir s'écrouler sur nos têtes; les fenêtres n'étaient fermées que par des lattes de bois cassées ; à peine une marche de l'escalier était entière, et la porte n'ayant ni serrure ni rien pour la tenir close, on y appuyait, en dedans, un bâton, pour l'empêcher de s'ouvrir. 11 y avait assez de chambres, mais partout le plafond était dans un délabrement menaçant; l'ameublement se réduisait à une simple natte, étendue dans une des meilleures pièces, que nous regardâmes comme notre salon. Sans les matelas et les draps de lit que nous avions apportés, il aurait fallu coucher à la manière arabe; faute de chaises, nous nous asseyions à terre; une boite et un porte-manteau nous servaient de table : nous étions pourvus heureusement de quelques assiettes, de fourchettes et de couteaux, et James, notre domestique irlandais, nous procura de la vaisselle en poterie. Voilà l'arrangement de notre ménage.

Je ne songeais pas alors aux antiquités ; cependant je ne pus m'empêcher de profiter d'une excursion de M. Turner, pour voir une des merveilles du monde, les pyramides. Il avait obtenu du pacha une escorte pour nous accompagner. Nous fîmes en sorte d'arriver aux pyramides le soir, et d'y passer la nuit, afin de pouvoir monter sur la première pyramide d'assez bonne heure pour observer le lever du soleil, en conséquence nous nous rendîmes au sommet longtemps avant la pointe du jour. La vue dont nous jouîmes alors était d'une beauté que la plume ne saurait décrire. Le brouillard étendait d'abord sur les plaines d'Egypte un voile qui se leva et disparut à mesure que le soleil approcha de l'horizon. En se dissipant, ce voile léger mit à découvert toute la contrée de l'antique Memphis. Au sud, de petites pyramides marquaient, dans le lointain, l'ancienne étendue de cette cité, tandis qu'à l'ouest l'immense désert s'étendait à perte de vue ; le Nil serpentait majestueusement à travers les champs fertiles qu'il arrose en se rendant à la mer ; à l'est la grande ville du Caire élevait ses nombreux minarets, au pied du mont Motatam ; une plaine charmante la séparait des pyramides et des groupes épais de palmiers variaient ce beau spectacle. Nous descendîmes pour aller admirer, à quelque distance, ces masses énormes de pierres qui nous avaient servi d'observatoire. Je ne pouvais concevoir comment ces gros blocs avaient pu être apportés ; nous entrâmes même dans la première pyramide : mais je réserve pour un autre endroit la description détaillée de l'intérieur de ce monument étonnant. Nous fîmes le tour de la seconde pyramide, et, après avoir examiné plusieurs mausolées, nous retournâmes au Caire, avec la satisfaction d'avoir vu une des merveilles du monde, que depuis longtemps j'avais désiré voir de près, sans l'oser espérer. Quelques jours après nous nous joignîmes à d'autres Européens, pour nous rendre par eau à Saccara. Notre société, après avoir visité les pyramides de cette contrée, revint au Caire ; mais M. Turner et moi, nous allâmes voir encore les pyramides de Dajior. Celles-ci sont bien inférieures en grandeur aux premières, et, comme je crois, dans le rapport de un à six. L'une d'elles est d'une forme particulière, ayant une courbure dans ses plans inclinés, ce qui les rend perpendiculaires vers le sol. Celles de Saccara diffèrent aussi des pyramides ordinaires, en ce qu'elles présentent, en quelque sorte, des plans suspendus : au reste les deux pyramides du Dajior sont mieux conservées que toutes les autres. Je remarquai aussi auprès de Saccara et de Belracina, tuo je regarde comme la partie centrale de l'ancienne Memphis, les débris d'autres pyramides, dont le délabrement nous fait croire qu'elles sont d'un age plus reculé qu'aucun des autres monuments de ce genre. Je n'avais pas alors l'occasion de visiter les puits des momies et oiseaux momies; mais un fellah nous apporta un de ces vases de terre contenant un oiseau ; à en juger par la forme des os, c'était un vautour. Ce vase était dans un tel état de conservation, ne nous crûmes que l'Arabe voulait nous tromper, et que nous nous moquâmes de lui. Pour nous guérir de notre incrédulité, il nous faire oir que nous lie nous connaissions point en antiquités, il cassa la cruche devant nos yeux, et nous en montra le contenu. On nous avait tant avertis de nous méfier de toutes les assertions des Li'abcs, que nous persistâmes encore celtu ibis dans notre incertitude. En retournant au Nil, nous passâmes auprès de la pyramide bâtie en briques cuites au soleil, qui est maintenant ruinée, dans une visite postérieure, je me suis aperçu qu'elle ne se dégrade pas insensiblement comme les autres pyramides, mais qu'il s'en détache de temps en temps de grosses masses de briques.

Quand nous fûmes de retour au Nil, il faisait déjà nuit : nous avions encore quelques villages à traverser avant d'arriver au lieu où nous pourrions nous embarquer pour le vieux Caire. Notre chemin nous conduisît à travers un bosquet de palmiers, sur lequel le clair de la lune produisait un effet imposant. Des Arabes dansaient, selon la coutume, au son du tambourin , et se donnaient quelques momens de jouissance, en oubliant peut-être l'état de servitude dans lequel ils sont tenus par les Turcs. Nous primes un petit bateau, et avant le jour nous fûmes au vieux Caire. Deux jours après je devais être présenté au pacha, pour lui soumettre mon projet hydraulique; je me rendis en conséquence chez Mr Baghos. Je fis chez lui la connaissance de feu M. Burdhardt; circonstance très curieuse pour moi, à cause des renseignemens importans que je dus à ce savant voyageur, et qui me furent de la plus grande utilité : aussi j'en conserverai toujours le souvenir le plus reconnaissant. Pour nous rendre à la citadelle, M. Baghos et moi, nous avions à passer par quelques unes des principales rues, toujours très fréquentées, ce qui fait croire aux voyageurs que la ville est très peuplée : mais, à l'exception de ces rues et des bazars, elle est entièrement déserte, et partout on ne voit que des maisons abandonnées, et des décombres. Nous étions montés sur des anes : c'est, dans cette ville, la monture la plus convenable pour des Francs. Un soldat à cheval venait au devant de nous; quand il se fut approché , il me porta avec sa canne un coup si violent à la jambe droite, que je la crus cassée. Les cannes des Turcs, semblables à des houlettes, ont des cotés tranchans; c'est avec cette espèce d'arme, que le soldat, frappant le gras de ma jambe, avait enlevé un morceau de chair d'une forme triangulaire, de deux pouces de largeur, et d'une profondeur considérable. Après cela il proféra deux ou trois jurons contre moi, et s'en alla comme s'il ne s'était rien passé. Le sang coulait en profusion : au lieu d'avoir une audience du pacha, je fus conduit au couvent de la Terre-Sainte, comme étant l'établissement chrétien le plus proche. Il faut savoir qu'à cette époque il régnait un grand mécontentement parmi les soldais contre le pacha, à cause des ordres qu'il avait donnés de leur faire faire l'exercice à l'européenne, et je présume que le soldat, me rencontrant en costume franc, voulut venger sur moi l'ennui que lui donnait l'exercice européen. Du couvent je fus porté chez moi à Boulai;, où je passai trente jours avant de pouvoir me tenir sur 1es jambes. Pendant ma guérison, j'eus occasion d'observer les usages dus Arabes qui passaient sous nos fenêtres. Notre maison était située de manière que nous pouvions voir tous les arrivages d'Alexandrie et de Rosette. Les cllels que l'on embarquait ou débarquait, passaient sous nos yeux, et les caravanes des Maures de la Mecque s'arrêtaient quelques jours dans ce lieu. C'était une chose curieuse pour nous de voir ces habitans du désert, dans leurs tentes, partagés en familles, et passant leur temps à rester assis à terre, à fumer, à chanter des prières qui duraient quelquefois trois à quatre heures, sans compter le temps qu'ils employaient à réciter des prières debout ou à genoux. Ayant un autre but que celui de l'étude, je me contentai alors d'observer ce peuple de loin, et je ne pensais point que j'aurais jamais quelque chose à démêler avec lui comme voyageur. Quand je fus rétabli, on me présenta an pacha Mahomet - Ali, qui me reçut très poliment. Voyant que je boitais, et en ayant appris la raison, il dit que ces accidens étaient inévitables dans des endroits où il y avait des troupes. Je pris des arrangemens avec lui pour l'entreprise de la construction d'une machine, qui, à l'aide d'un bœuf, élèverait l'eau aussi haut que les machines du pays relevaient avec quatre de ces animaux. Il fut très content de ma proposition, à cause de l'économie du travail, et de la dépense de milliers de bœufs qu'on entretenait pour cet usage, dans le pays ; car, quoique ayant eu bonne condition, ces animaux ne s'emploient guère qu'au travail, et on les destine rarement à la boucherie ; les Turcs se nourissent de mouton, et les Arabes de chair de buffle, quand ils peuvent s'en procurer, Le pacha était depuis peu de retour de l'Arabie, où il avait soumis quelques unes des tribus wdiabites, et délivré les villes saintes de la Mecque et Médine de la domination des infidèles. Il avait cédé ensuite le commandement à son fils Ibrahim-Pacha, qui vainquit quelques uns des chefs de l'armée ennemie et les fit prisonniers ; ils furent conduits à Constantinople et y subirent le dernier supplice. Je crois, néanmoins, que la Mecque sera pour les Turcs, ce que Jérusalem a été pour les chrétiens; à moins d'y entretenir toujours une forte armée, les croisades de Mahomet-Ali n'auront probablement pas uu succès plus durable, que n'en ont eu celles de notre Godefroi de Bouillon.

l/y VOYACES EX Pendant que je m'occupais des préparatifs de ma machine hydraulique, je m'acheminais un matin vers le Caire : au lieu du bruit et du tumulte ordinaire, je fus surpris du profond silence qui régnait cette fois partout, Les bateliers apprêtaient les bateaux comme pour partit' sur-le-champ; il ne paraissait point de chameaux pour porter de l'eau au Caire ; on n'apercevait point d'ailiers, point de boutiques ouvertes; personne ne se montrait dans les rues. Je ne pouvais concevoir le motif de cetle circonstance singulière, et, ne rencontrant personne, je ne pouvais rien apprendre : comme c'était un vendredi, je présumai que les Musulmans célébraient quelque fête particulière ; je continuai ma route, sans voir encore personne..Le chemin de Boulait au Caire est d'environ un mille, et traverse une campagne ouverte ; au milieu de la route il y a un pont, j'y trouvai un piquet de soldats. Sans faire attention à eux, je passai mon chemin; mais l'un d'eux me coucha en joue avec son fusil, et tous les autres se mirent h rire de ce qu'il avait fait peur à un Franc. J'entrai enfin au Caire; arrivé au quartier des Francs, j'en trouvai les deux portes fermées. Mais h travers une petite porte j'aperçusun Franc, qui était aux aguets comme moi, et qui se trou-

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E.\ .NUBIE, ClC. l5 vait être M. Bocty, consul général de Suède. 11 témoigna de la surprise de me voir. Ignorant ce que tout cela signifiait, je pensai d'abord que la peste s'était déclarée tout à coup, et que chacun se renfermait chez soi; cependant les Musulmans ne s'enferment pas en pareil eus : je ne savais donc plus que penser. M. Bocfy me demanda, avec une vive inquiétude, par quel hasard je me trouvais là, d'où je venais, et ce que j'avais vu en chemin ; il fut bien étonné quand je lui appris que je venais de Boulak, et que je n'avais rien aperçu de particulier sur la route. Je ne faisais que d'arriver quand nous entendîmes un grand fracas dans quelques rues, et une décharge de mousqueterie. Je fus aussitôt poussé dans le quartier des Francs, dont les portes se refermèrent étroitement. J'appris alors qu'une révolte avait éclaté parmi les soldats du pacha, et qu'une partie des troupes le poursuivaient dans la citadelle, où il s'était réfugié. Par une circonstance singulière, n'ayant conversé le matin avec personne à Boulak, nous avions ignore complètement ce qui se passait au Caire: ctu..:^ le lieu même où la révolte avait commena1, c'est-à-dire, au sérail clansl'Esbaluo, il n'y eut personne quand j'y passai ; car, après que le pacha s'était sauvé dans la citadelle, tous les

iG VOYACES EN 1CCYPTE ,' soldais avaient couru après lui, et quant ù la populiilion de la ville, personne se s'avisait de se montrer.Tons li'sFrancsétaient daiisralarmc/ et se préparaient h défendre leur quartier dans' le cas d'une attaque contre les portes. Je me rendis au logis de M. Baghos, chez lequel j'avais afl'aire. 11 ne fut pas médiocrement surpris de me voir, sachant d'où je venais. J'eus beaucoup de crainte pour ma femme que j'avais laissée chez moi, seulement avec Jamcsctim Arabe; et quoique M. Baghosm'en-gagc/it vivement à rester la nuit chez lui, je voulus repartir sur-le-champ. Je sortis de la maison sans être aperçu de personne; mais, arrivé aux portes du quartier, j'eus bien des difficultés pour les faire ouvrir; et à peine fus-je dehors, qu'on les referma aussitôt derrière moi. Je repris le chemin par lequel j'étais venu ; après avoir marché un peu, je rencontrai une troupe de soldats qui couraient vers le centre «le la ville. En avançant, j'entendis des coups de fusil dans une rue voisine , et d'autres coups tirés dans le lointain; ce fut à la (in un fusillade continuelle. En approchant de l'Esbakic, je vis des soldats courant vers le sérail, et d'autres qui venaient sur moi. Quand ils se lurent approchés, l'un (Veux saisit la bride, tandis qu'un autre me prit

EN NUBIE, elC. 17 parle collet, et que leurs camarades fouillèrent mes poches. Je n'avais sur moi que quelques dollars; mon portefeuille ne contenait que des lettres et des passeports ; j'ignore ce qu'ils en ont fait : mais ce qui attira surtout leur attention, ce fut une épingle de chemise avec une topaze blanche qu'ils prirent pour un diamant. Je les laissai faire, et, pendant que je les voyais occupes de ma topaze, je me remis en roule. Ils pouvaient craindre d'être dénonces par moi; cependant ils me laissèrent 'aller, et il ne se passa pas autre chose dans mon chemin. Nous nous tînmes pendant plusieurs jours en fermes chez nous, sans nous laisser voir, d'après l'avis amical d'un Turc, notre voisin. Pendant ce temps ; les soldats pillèrent les boutiques du Caire, et le pacha envoya contre les mutins la cavalerie syrienne, connue maintenant sous le nom de Taiiour : c'était la seule troupe qui lui restât fidèle; mais, étant à cheval, elle ne pou vait poursuivre les Albanais postés dans les ter res labourées, entre Boulak et le Caire. Un jour la cavalerie s'étant portée en avant, avait forcé les Albanais à se retirer sur Boulak. La position de notre maison nous mettait à même de voir d'eu haut le feu des troupes d'une part, et de l'autre la consternation du peuple, qui se jetait TOME I. a

l8 VOYACES EN ÉCYPTE, dans les bateaux pour se sauver; mais plusieurs de ces barques étant chargées de trop de monde vinrent à chavirer. J'avais lieu d'espérer que si les troupes pillaient le village, l'air de ve'tusté et de délabrement qu'avait notre maison, nous préserverait de leur avidité; d'ailleurs nous n'avions point d'effets précieux qui pussent les tenter. Le peuple poussait des cris d'effroi, et déjà les troupes paraissaient à l'entrée de la ville; mais, heureusement, la cavalerie les ayant pre'venus, en faisant un détour, les força de rebrousser chemin. Le désordre dura plusieurs jours de suite. A la fin ayant pilléet rançonné le Caire tout à leur aise, les troupes se retirèrent dans leur camp; et, quelques jours après, les affaires s'arrangèrent à l'amiable. Mais j'ai des motifs de croire que le pacha, venant à connaître les instigateurs de l'émeute, se vengea en secret; car nous apprîmes que plusieurs personnes étaient mortes peu de temps après de mort subite ; et plusieurs chefs et beys disparurent à la même époque. Les troupes qui s'étaient mutinées furent envoyées en partie à des camps éloignés du Caire, et en partie à la Mecque. L'exercice européen , qu'on présumait être la cause de leur révolte, fut entièrement abandonné, et on n'en parla plus. Les Turcs ont de l'aversion pour toute

EN NUBIE, etc. ig espèce de contrainte fatigante, surtout quand elle contrarie les habitudes musulmanes. C'était une chose plaisante de voir nos évolutions militaires essayées par des soldats dont les amples pantalons gênent les mouvemens légers. Quand le calme fut rétabli, je repris les préparatifs de mes travaux hydrauliques. C'était à Soubra, dans le jardin du pacha, sur le Nil, à cinq milles du Caire, que je devais élever ma machine. Nous allâmes nous y établir dans une petite maison, située dans l'enceinte du palais du gouverneur, que l'on fermait le soir par de grandes portes, à peu près comme les Occale d'Alexandrie. J'eus bien des difficultés à vaincre, avant de me familiariser avec les gens du lieu. Présumant que l'introduction de ces machines priverait d'ouvrage un grand nombre d'entre eux, ils ne me voyaient pas de bon œil : ceux qui avaient à me fournir les matériaux nécessaires, tels que bois de charpente, fer, etc., devaient précisément se ressentir les premiers du succès de mon projet. À ces considérations se joignaient encore les préjugés nationaux contre les étrangers, et leur dégoût pour toute innovation dans les usages du pays. Déjà il existait à Soubra une machine hydraulique qui avait été envoyée d'Angleterre en présent au pacha, et

20 VOYAGES EN ÉCYPTE,' qui avait coûté, dil-on, dix mille livres sterling; elle avait été construite avec habileté, malgré les obstacles que l'ingénieur avait eu à surmonter; mais s'étanl imaginé qu'une machine, venue d'Angleterre, devait être capable de fournir de l'eau au point d'inonder toute la contrée, on avait été surpris de ne pas lui voir produire l'effet qu'on en attendait, et, depuis lors, on ne s'en était plus servi. Je ne doute pas que la machine n'eût pu tirer plus d'eau, si celui qui l'avait faite avait pu voir d'abord le lieu et la position où elle devait agir. Cet exemple était, au reste, d'un mauvais augure pour moi, et mes craintes n'étaient que trop fondées. Je fis la connaissance d'un grand nombre de Turcs, cl particulièrement du gouverneur du palais , chez lequel nous demeurions. Le jardin du pacha était sous sa direction ; une garde veillait aux portes. La façade du palais domine une colline; le jardin s'étend derrière cet édifice; il est soigné par des Grecs, qui, dans les dernières années, l'ont beaucoup embelli. On y voit des charmilles en forme de coupoles, entièrement recouvertes de plantes ; les pompes, qui sont toujours en mouvement, y entretiennent une verdure perpétuelle. On remarque une fontaine dans le style européen, et une grande variété de

EN NUBIE, etc. 21 fruits, surtout de raisins et de pèches; mais ces fruits n'atteignent jamais la même grosseur que dans nos climats; ils se gâtent et tombent avant d'être mûrs; aussi les Turcs préfèrent-ils les manger vciis. Le pacha change fre'qucmmcnlde séjour, occupant tantôt la citadelle, tanlùtson sérail dans l'Es-balue; mais sa principale résidence est à Soubra. Son plus grand amusement y consiste, le soir, un peu avant le coucher du soleil, à aller avec ses gardes s'asseoir sur le borddu Nil pourtirer au but contre un pot de terre. Celui qui touche le but, reçoit de lui un présent de quarante à cinquante rou-bies. 11 est lui-même habile tireur; je l'ai vu toucher au tir un vase qui n'avait que quinze pouces de liant et qui était place à terre sur l'autre bord du Nil : or ce fleuve est à Soubra beaucoup plus large que la Tamise au pont de Westminster. À la nuit tombante, il se retire dans le jardin, et va se reposer sous une des charmilles ou sur le bord d'une Ibntaiuci Assis dans un fauteuil européen et entouré de toute sa suite, il se fait égayer alors et entretenir en bonne humeur par ses nombreux boulions: au clair de lune, ce divertissement présente un coup - d'œil singulier. Comme j'étais admis dans le jardin toutes les ibis que je le désirais, j'avais souvent l'occasion

22 VOYAGES EN EGYPTE, de voir de près cet homme, qui, de l'état d'un particulier obscur, est parvenu au rang de vice-roi d'Egypte, et s'est illustre' par ses victoires sur les tribus les plus puissantes de l'Arabie. Les appartenions des femmes du sérail étaient ordinairement très-éclairés le soir : probablement elles avaient aussi leurs divertissenicns particuliers. On amène souvent au sérail des danseuses et des chanteuses pour amuser les habitantes du harem. Les bouffons du paclia sont quelquefois d'une folie extravagante. L'un d'eux se mit un jour en tète de se raser le menton, ce qui n'est pas une bagatelle chez les Turcs : il y en a qui se laisseraient, je crois, couper plutôt la tête que la barbe. Il emprunta un costume franc de l'apothicaire du pacha, qui était natif d'Europe, et se monlra sous ce vêtement étranger devant son maître, en se faisant annoncer comme un Européen , ne sachant pas un mot de turc ni d'arabe, ce qui arrive assez souvent. Dans l'obscurité, le pacha le prit réellement pour un étranger et envoya chercher un interprète. Celui-ci lui adressa des questions en italien, auxquelles le bouffon ne répondit mot: on l'interrogea eh français, mais sans effet; même silence pour l'allemand et l'espagnol. À la fin, voyant que tout le monde, sans en excepter le pacha, était sa dupe, il éclata en

EN NUBIE, etc. a5 turc vulgaire, la seule langue qu'il sût; sa voix le trahit: autrement on aurait eu de la peine ù le reconnaître, surtout à cause de son menton rase. Le pacha fut enchanté de la plaisanterie, et, pour la récompenser dignement, il assigna au bouffon une somme très-considerable sur son trésor, en engageant le fou à l'aller toucher lui-même sous le costume de Franc. Le kakiabey futstupéfait d'une pareille générosité envers un Européen, la somme assignée étant àpeuprèstoutce qu'il y avait dans le trésor; .-.lais, en questionnant le prétendu Franc, il revint de sa surprise. Pour prolonger sa folie, le bouffon se rendit sous le même costume dans son harem ; ses femmes le mirent à la porte, et tel futle dégoût qu'inspira la vue de son menton rase, que les autres bouffons ne voulurent manger avec leur" camarade que lorsque la barbe lui fut revenue* Au reste, le pacha parait être sensible à l'avantage qu'il y a pour lui d'encourager, dans son pays, les arts d'Europe, et déjà il recueille les fruits de cette politique. 11 a introduit la fabrication de la poudre à canon et de l'indigo fin, la raffinerie de sucre et la manufacture de la soie, et il en profite ; il demande toujours quelque chose de nouveau, et saisit avidement tout ce qui frappe son imagination. Ayant entendu parler d'électricité, il avait fait venir

a/l TOYACES EN ÊCÏPTE, d'Angleterre deux machines électriques; mais l'une s'était casse'e en roule, et l'autre avait été démontée. Le médecin du pacha, Arménien de naissance, ne savait comment l'arranger, quoique rien ne fùl plus facile. Me trouvant au jardin un soir qu'ils cherchaient inutilement à arranger la machine, je fus invité à la mettre en ordre : après avoir réuni les diverses pièces, je ils asseoir un des soldats sur un siège isolé , je chargeai la machine et lui donnai une bonne secousse. Le Turc, qui était loin de s'attendre à cet effet, sauta eu bas du siège, en poussant un cri de frayeur. A celte vue le pacha se mit à rire ; mais il ne s'imaginait pas que la frayeur du soldat vint du coup donné par la machine : quand on le lui apprit, il prétendit que cela ne pouvait être ; et que, le soldat étant à une si grande distance, une petite chaîne, par laquelle il communiquait à la machine, ne saurait avoir une puissance semblable. Je fis dire alors, par l'interprète, h Sa Hautcsse, que si elle voulait s'asseoir elle-même sur le siège, elle pourrait se convaincre de la réalité. 11 hésita un peu, lie sachant si je disais vrai ou non : cependant il finit par s'asseoir. Je chargeai bien la machine, et après avoir mis la chaîne dans sa main, je lui donnai une assez rude secousse.

EN XUDIE, etc. 25 A. ce coup il se leva en sursaut comme le soldat : puis se jetant sur son fauteuil, il éclata de rire, en voyant la machine exercer un tel pouvoir sur le corps humain, sans en comprendre la cause. Le gouverneur de Soubra, Zulfur Carcaja»' c'iait un Mamelouk âge d'environ soixante-cinq ans; son avancement était une preuve de la fortune qu'avait i'aite en Egypte celle race d'hommes, qui, pétulant plusieurs siècles, y a donne la loi. 11 devait à sa conduite politique envers le pacha la placé do gouverneur dans un lieu où était la résidence même de son maître, et dans une vasle étendue de terres dont il avait l'inspection. C'était un homme très-instruit pour un Turc, et je présume que ses connaissances en agriculture contribuaient beaucoup à la faveur dont il jouissait auprès du pacha. 11 avait beaucoup voyagé dans l'empire Ottoman, et y avait bien observé, ce qui n'est pas commun chez les Turcs : cependant il ne s'était aucunement dépouillé pour cela des préjugés de sou pays ni des superstitions de sa religion. J'allais le voir le soir dans son divan, pour causer, prendre du café et fumer avec lui : nous étions d'accord sur bien des choses ; mais je ne pus réussir a vaincre ses préventions contre les

26 VOYAGES EN EGYPTE, niacliines hydrauliques. C'est qu'il e'tait contre sou intérêt de, céder sur ce point. Se trouvant incommodé un jour, et n'ayant pas de médecin dans le voisinage, il envoya chez nous pour savoir si nous avions quelque remède à lui donner. Comme sou indisposition ne venait que d'un gros rhume, ma femme lui envoya un lait-de-poule. Cette potion fut si bien de son goût qu'il continua plusieurs jours de suite d'en boire. Depuis ce temps il demandait toujours des nouvelles de son médecin. Un soir je lui dis que ma femme souflrait d'un mal de côté. Il me répondit qu'il allait me donner sur-le-champ un remède pour le faire passer. Il se leva, en effet, et se rendit dans l'intérieur de son appartement, d'où il revint avec un livre, qu'il portait d'un air solennel et recueilli. Assisté du clieik de la mosquée, qui se trouvait présent, il feuilleta le livre en avant et en arrière ; puis ils convinrent de ce qu'il y avait à l'aire. On coupa en triangle trois morceaux de papier de la grandeur de cartes à jouer ; ensuite le cheik y écrivit quelques mots en arabe, et me les donna en disant qu'il fallait que ma femme attachât, par un cordon , un de ces morceaux de papier au front, et les deux autres aux oreilles. 11 arracha aussi un morceau de la peau d'un agneau qui avait été

E?i NUBIE, etc. 27 ld pour la fête du Bairam ; il c'erivit quelques paroles dessus, et m'engagea à faire appliquer ce morceau sur la partie souffrante. Je les remerciai de leurs bontés, et emportai ces amulettes, que j'ai gardées jusqu'à ce jour comme nu souvenir de la méthode turque de dissiper les douleurs. Il arriva que ma femme fut un peu mieux un ou deux jours après : le vieux Turc fut enchanté d'avoir pu s'acquitter de l'obligation qu'il lui avait depuis son rhume. Les Arabes de Soubra aiment à se réjouir autant que ceux des autres villages d'Egypte. Pendant notre séjour il y eut un mariage ; et, comme la croisée de notre maison donnait sur la place publique, nous fûmes à même de voir toute la cérémonie. De grand matin on planta au milieu de la place une perche, au sommet de laquelle flottait la bannière du village. Le peuple s'assembla peu à peu, et on fît les préparatifs d'une illumination en verres, etc. Les Arabes des villages voisins arrivèrent au son du tambourin, et ayant leurs drapeaux déployés. Ils s'arrêtèrent à quelque distance de la perche du centre, et n'approchèrent qu'après avoir été invités à la fête par une dcputation. Les anciens du village s'assirent autour el au-dessous de la bannière, laissant les étrangers à quelque dis-

28 VOYAGES EN ÉCÏPTE, lance. L'un de ceux qui se tenaient auprès de la perche, et qui avait un très-bon flageolet, commença un air, pendant que la compagnie se divisa en deux groupes qui formèrent deux cercles autour de la perche, l'un en dedans de l'autre : chaque homme posa ses mains sur les épaules de ses deux voisins; ceux du cercle intérieur avaient le visage tourné vers ceux du grand cercle j celui-ci se tint immobile , tandis que les hommes du petit cercle dansaient, et s'inclinaient vers lui, en observant un grand ordre. Cette danse dura trois heures : pendant ce temps, ceux qui ne faisaient pas partie des deux cercles, formaient des chaînes séparées. Quelques hadgis pour montrer leur habileté dans les exercices de dévotion, se penchèrent sans discontinuer pendant deux heures et quelques minutes, au point de toucher presque la terre, et se relevèrent avec une promptitude surprenante. Quiconque n'est pas habitue' à cet exercice pénible, ne le continuerait pas un quart d'heure. Les femmes se tinrent à l'écart, ayant la fiancée parmi elles. Quand on eut cessé de danser et de chanter, tout le monde s'assit en formant des groupes. On apporta daus des grandes c'cuelles du riz bouilli, ainsi que des plats de melobie et bamies, plantes qui tiennent

EX NUBIE, etC. lieu de légumes chez les Arabes, et trois ou quatre grandes brebis rôties, qui furent sur-le-champ mises en pièces et dévorées. Quant à la boisson, des enfans pourvoyaient la compagnie de l'eau qu'ils puisaient au Nil, dans de grands bardais ; mais je savais que quelques Arabes avaient une cachette où ils allaient de temps en temps boire de Yhorahy : car c'est toujours en secret qu'ils se régalent de liqueurs spiritueuses. Le soir ou illumina la perche et toute la place. La compagnie prit place avec beaucoup d'ordre, en formant une sorte d'amphithéâtre, où les hommes étaient séparés des femmes. Un orchestre, composé de fifres et de tambourins, accompagna la danse de deux habiles sauteurs de profession. Je crois que leur manière de danser n'a jamais été décrite, et il serait difficile en efl'et de la faire connaître par une simple description. Après la danse il y eut spectacle. Le sujet de la comédie était pris, comme chez nous, dans les événemens de la vie sociale; mais il avait la simplicité des idées arabes. C'était un liadgi, qui, voulant aller à la Mecque, s'adresse à un chamelier, et le charge de la commission, de lui procurer une monture. Celui-ci va trouver un marchand de chameaux, cl fait avec lui un marche dans lequel il trompe à la fois le marchand

5o VOYAGES EN ÉCYPTF, et le voyageur, en donnant à l'un moins que l'argent reçu, et en demandant à l'autre plus que la somme stipulée ; en même temps il a soin d'empêcher que le vendeur ne s'abouche avec l'acheteur. 11 produit enfin le chameau, couvert d'une natte, comme étant prêt à partir pour la Mecque. Mais quand le hadgi veut monter l'animal, il le trouve si mauvais, qu'il refuse de le prendre, et redemande son argent. Des paroles on en vient aux mains : au vacarme qu'ils font, le marchand de chameaux accourt; il ne reconnaît pas l'animal qu'il a vendu, et il se trouve que le fripon de chamelier a trompé une troisième fois, en substituant un mauvais chameau au bon qu'il a été chargé d'acheter. En conséquence, il est accablé de coups et finit par se sauver. Toute simple qu'elle est, cette pièce fait les délices de l'auditoire, enchanté de voir exposée au ridicule la friponnerie des chameliers. Après la grande pièce, on en représenta une petite. Le principal personnage de cette farce était un voyageur européen, chargé du rôle de bouffon. Habillé en Franc, cet étranger arrive dans ses voyages chez un Arabe, qui, tout gueux qu'il est, veut avoir les apparences de la richesse. 11 ordonne à sa femme de tuer sur-le-champ une brebis pour régaler le voyageur j la femme

EN NUBIE, etc. Si fàil semblant d'obc'ir; mais, au bout de quelques minutes, elle revient pour annoncer que le troupeau s'élant dispersé dans les pâturages, il serait trop long de courir après une brebis. L'hôte veut alors qu'on tue quatre volailles de basse-cour, mais la femme s'excuse de ne pouvoir les attraper : on l'envoie une troisième fois pour mettre des pigeons à la broche ; mais il se trouve qu'ils se sont tous envoles du colombier : à la fin l'étranger est réduit, pour tout régal, h du lait caille et du pain de dourrah, seules provisions que possède son hôte magnifique. C'est là le dcnoûment de la pièce. Fendant mon séjour à Soubra, une aventure fâcheuse, dont je me souviendrai toujours, me fit voir quel pays j'habitais, et chez quel peuple je vivais. Une affaire particulière m'ayant appelé au Caire, je passai, sur un âne, par une des rues étroites de celte ville. Un chameau chargé, venant à passer à côte de moi, toute la largeur de la rue se trouva prise. Cependant en ce moment je rencontrai un binbachi, ou officier subalterne, à la tète de ses soldats. Ne pouvant ni avancer, ni reculer, j'arrêtais nécessairement sa marche ; lui, voyant que l'homme quilui barraitle chemin était un Franc, se mit en colère, et me donna un coup violent sur l'estomac, Indigné de ce

52 VOYAGES EN EGYPTE, traitement brutal, je cinglai avec mon fouet ses épaules nues. Aussitôt il tire son pistolet de sa ceinture, pendant que je saute de mon une ; il recule de quelques pas, et tire sur moi ; la balle frise mon oreille droite, en brûlant mes cheveux, et tue un de ses propres soldats qui s'était trouvé derrière moi. Voyant qu'il a manqué son coup, il tire son second pistolet de la ceinture; mais en ce moment ses soldats se jettent sur lui et le désarment. Il s'en suivit un grand bruit; et, comme l'affaire se passait auprès du sérail de l'Esbaltie, quelques gardes accoururent. Quand ils apprirent de quoi il s'agissait, ils intervinrent, et calmèrent la fureur du binbaclii. Ne voyant pas que ma présence fût bien nécessaire, je remontai sur mon âne, et continuai mon chemin. Arrivé chez M. Baghos, je lui racontai ce qui venait de se passer. Nous nous rendîmes sur-le-champ à la citadelle, pour parler au pacha de cette affaire. 11 fut très-fâché, et voulut connaître le coupable ; en observant toutefois qu'il était trop tard pour l'arrêter ce soir même. On l'arrêta le lendemain ; mais je n'ai jamais pu savoir ce qu'il est devenu. Cette aventure fut une leçon pour moi, et j'eus-soin, depuis lors, de ne plus fournir le prétexte d'une vengeance; à

El* NUBIE, Ole. 35 des gens capables de luer un Européen, avec la même indiflërencc que s'ils se débarrassaient d'un insecte. Je rapporterai à ce sujet un triste événement, qui arriva peu de temps après celui-ci. Une jeune personne charmante, âgée d'environ seize ans, la fille du chevalier Bocty, maintenant consul général de Suède, était sortie avec sa mère, sa sœur et d'autres dames, pour prendre des bains. Toute la société était sur des ânes, selon l'usage du pays. À peu de distance de chez elles, les dames rencontrèrent un soldat : cet homme féroce tire sur-le-champ un pistolet de sa ceinture, vise de sang-froid sur la jeune demoiselle et la tue. C'était, sous le rapport des agrémens personnels et. des qualités de l'esprit, la personne la plus intéressante que l'on puisse voir; et tous ceux qui l'avaient connue pleurèrent sa mort affreuse. Je dois dire, à l'honneur de Mahomet-Ali, qu'il Ht saisir et exécuter l'assassin ; mais c'était une triste consolation pour la famille; et de pareils exemples de férocité ne pourront que dégoûter les jeunes femmes d'Europe du désir de visiter ce pays. . ■ ^ A cette époque M. Bankes arriva en Egypte; il se rendit immédiatement au mont Sinaï, et de là au Haut-Nil; au bout de trois mois il revint dans TOME I. 3

34 VOYAGES EN EGYPTE,' la capitale, et partit de là pour la Syrie. M. Durlî-hardt avait songe' depuis long-temps à l'aire transporter en Angleterre la tète ou plutôt le buste colossal, connu sous le nom du jeune Mcm-non, et il avait souvent engagé le paclia h l'envoyer au prince régent j mais apparemment le vice-roi turc ne pouvait s'imaginer que la bagatelle d'une pierre fit plaisir à un aussi grand personnage ; du moins il n'avait pas donné suite à la demande. M. Burkhardt proposa donc le même objet à M. Bankes : celui-ci ne le fit pas enlever davantage ; j'ignore pourquoi. La machine hydraulique étant achevée, j'attendis que le pacha revint d'Alexandrie pour le convaincre, par des expériences, des avantages qu'elle aurait pour cette contrée. Elle était construite sur le modèle des grues, ayant une roue dans laquelle un seul bœuf, par le seul poids de sa marche, pouvait opérer autant que quatre bœufs dansles machines ordinaires du pays. J'étais venu à bout de mon entreprise, malgré les intrigues et les obstacles qui l'avaient entravée. Le pacha fut enfin de retour au Caire; mais il ne vint pas aussitôt à Soubra. Des affaires amenèrent, vers le mime temps, au Caire, M. Sait, consul général d'Angleterre. Comme j'avais souvent exprimé à M. Burkhardt

EN NUBIE, etc. 55 mon désir d'entreprendre le transport du buste colossal de Memnon, de Thèbes à Alexandrie, celui-ci en parla à M. Sait, et j'eus nioi-niùmu occasion do lui dire, en présence de M. Burk-liardt, que je m'estimerais heureux, sans aucune vue d'intérêt, de transporter ce monument, afin qu'il pût être expédie pour le Musée britannique. Le consul parut goûter le projet; mais il demanda du temps pour y réfléchir. Quelques jours après, la peste, qui s'était manifestée au Caire, l'engagea à se tenir enfermé chez lui. Le pacha arriva enfin à Soubra ; il était accompagné de quelques personnes qui se connaissaient en hydraulique. La nouvelle machine commença d'opérer; quoique construite en mauvais bois et en fer qui ne valait pas davantage, elle aurait pu tirer six ù sept fois autant d'eau que les machines ordinaires. Le pacha, l'ayant considérée longtemps, décida qu'elle tirait seulement le quadruple. On fit la comparaison, en mesurant la quantité d'eau produite par ma machine, et celle que fournissaient six des leurs. Mais les Arabes forçaient le travail de leurs bâtes de somme, au point que celles-ci n'auraient pu continuer au-delà d'une heure sur ce pied : aussi eurent-ils le double de la quantité d'eau ordinaire. Malgré tout cela, la décision du pacha était en ma faveur,

56 VOYACES EÎTÉGYPTE, puisqu'il convenait de la supériorité de la nouvelle machine. Mais il était aisé de voir que les Arabes et quelques Turcs, intéressés dans les travaux du l'agriculture chez le pacha, ne partageaient pas son avis. Si la nouvelle méthode réussissait, les quatre cents ouvriers et les quatre cents bœuls qu'ils avaient à fournir, se réduisaient au quart de cette quantité; par conséquent leur bénélicc diminuait de trois quarts, ce qui était loin de leur compte. Un accident vint les tirer fort à propos de leur embarras. Le pacha s'était mis dans la tète qu'il serait curieux de voir si quinze hommes pouvaient faire dans la roue de la machine l'oflicc des bœufs : eu conséquence on les y avaitfait entrer. James, mou domestique, y était entré avec eux; mais à peine la roue avait-elle tourné une fois, qu'ils sautèrent en bas ; aussitôt, emportée par le poids de l'eau, la roue tourna eu sens contraire avec une telle rapidité, que mon pauvre domestique fut lancé à quelque distance et se cassa une cuisse. Je fus obligé d'arrêter la machine pour qu'il n'y eût pas de nouveaux malheurs. Des accidens arrivés au commencement d'une nouvelle entreprise, sont pour les Turcs de lacheux augures. Aussi le pacha, indépendamment des préventions qu'il avait contre la machine même, n'eut pas de peine

EN NUBIE, ClC. 5j à se laisser persuader d'abandonner la nouvelle méthode. On lui avait assure, d'ailleurs, que la construction d'une machine de ma façon coûtait autant que celle de quatre machines ordinaires. On s'était bien gardé de lui faire sentir les avantages qui résultaient de la réduction du nombre des bœufs employés au travail. L'entreprise en resta là, et il ne fut plus questiondes stipulât ions que j'avais faites, ni même des indemnités auxquelles j'avais droit de prétendre. Il me fut pénible de penser qu'il fallait quitter un pays qui a toujours e'ié l'objet de l'étude (les savans. Son antique renommée agissait aussi sur mon esprit, en m'inspirantle désir de me livrer à des recherches; mais je n'avais que peu de moyens d'entreprendre des voyages de découverte : surtout étant accompagné de ma femme, j'avais besoin de bien calculer mes dépenses, avant de savoir si je pouvais me diriger au nord ou au sud. J'avais fait une visite au consul général, mais il ne m'avait point reparlé du transport du buste colossal de Memnon. Après avoir fait tous mes calculs, je trouvai que je ne pouvais pousser mes excursions que jusqu'à la ville d'As-sonaii. On verra par les détails suivons quels furent les vrais motifs qui m'engagèrent ù me charger

'58 du transport du colosse, actuellement dépose au muse'e britannique, et âme livrer aux recherches des autres antiquités dont il sera question dans cet ouvrage. Comme je n'aurai pas d'autre occasion d'entrer dans ces détails, j'exposerai ici les laits tels qu'ils sont. On a faussement prétendu que j'avais été régulièrement employé par M. Sait, consul général de S. M. B. en Egypte, pour l'entreprise du transport du buste de AJem-non, de Thèbcs à Alexandrie. Or, je nie formellement avoir jamais été employé par lui d'une manière quelconque, ou avoir pris des arrange-mens verbaux ou écrits, et je suis à même de le prouver. En remontant le Nil, la première et la .seconde fois, je n'avais d'autre but que de rechercha' des antiquités pour le musée britannique, travaux dont je me serais dispensé, comme on doit bien le penser, si j'avais supposé que tous les résultats en tourneraient au profit d'un tiers que je n'avais point eu l'avantage de connaître auparavant. Cependant, au milieu de mes recherches, on a répandu des bruits tout contraires qui m'ont forcé à rompre le silence et à rétablir la vérité. J'ai eu toutefois la satisfaction de réussir dans mes entreprises, et de faire entrer au musée britannique lou tes les antiquités que j'avais découvertes, quoique, à la vérité, elles n'y soient

EN NUBIE, etc. 59 pas toutes arrivées, en sortant de mes mains, comme le buste de Memnon. Je reviens à l'indécision dans laquelle je me trouvai relativement à mes projets de voyage. Une curiosité vague et l'amour de l'antiquité, que j'avais nourri dans mes études à Borne, me portèrent enfin à la résolution de remonter le Nil. Je louai donc, à bas prix, un bateau avec quatre matelots, un mousse et un rays ou capitaine. J'achetai des provisions et je préparai tout pour notre expédition. On peut remonter le Nil sans crainte de trouver des obstacles j cependant il vaut mieux se pourvoir d'un firman du pacha, pour les cas où l'on aurait besoin de réclamer la protection de ses beys, cachefl's ou caimakans dans la Haute-Jïgypte ; et Mahomet-Ali était toujours disposé à accorder un pareil firman à quiconque le demandait. Je fis part de ma résolution à M. Burckhardt, qui était très-fâché de voir qu'il n'était plus question de faire enlever le buste de Memnon. Étant originaire de cette partie de l'Italie qui depuis peu avait passé sous la domination autrichienne, j'aurais pu m'adresser au consul autrichien pour obtenir un firman du pacha ; mais comme je jouissais de la protection britannique, je m'a-

40 VOYACES EN EGYPTE, dressai au consul anglais. Je .trouvai M. Burclt-liardt chez,luij il parait que celui-ci avait engagé le consul à profiter de l'occasion de mon voyage au Haut-Nil, et à offrir d'entrer pour la moitié dans les frais de l'expédition. Aussi quand j'eus exposé au consul mon projet et mon désir d'obtenir un fîrman pour ce voyage, il s'écria plein de joie : Voilà qui vient fort à propos! J'appris alors qu'ils étaient convenus de faire embarquer le buste colossal sur le Nil, et de l'offrir en présent au musée britannique, si je voulais me charger du transport. Je répondis que je n'avais que peu de moyens à ma disposition, mais que je n'en ferais pas moins tous mes efforts pour venir à bout de cette entreprise j j'ajoutai que je m'estimerais toujours heureux de contribuer à enrichir le musée. « Et moi, répliqua le consulte serai charmé de faire tout ce qui dépendra de moi pour répondre à vos désirs. » Voilà tout ce qui se passa entre nous. Ne connaissant point la Haute-Egypte, je reçus des instructions sur la manière d'obtenir des renscignemens, et de me procurer ce dont j'avais besoin pour atteindre mon but. Ces instructions étaient conçues dans les termes sui-vans :

EN MJB1E, etc. 4r Boulak, 28 juin 1816. « M. Bclzoni est invite à se pourvoir, à Bou-lak, de tous les objets nécessaires pour enlever la tête du jeune Mcmnon et la faire desec-ndrè sur le Nil. 11 se rendra à Siout aussi prompte-ment que les circonstances le permettront, afin d'y remettre ses lettres, expe'die'es à cet effet, à Ibrahim-Pacha, ou à quiconque pourra y être chargé du gouvernement ; il se concertera, dans ce lieu, avec le docteur Scotto au sujet des démarches ultérieures. Il aura soin de retenir un bateau convenable pour y embarquer la tète; et il priera M. Scotto de lui procurer un soldat qui puisse l'accompagner, afin d'engager les fellahs à travailler toutes les fois qu'il aura besoin de leur secours, parce qu'autrement, il n'est pas probable qu'ils obéissent aux ordres de M. Bclzoni ; et, dans aucun cas, il ne faudra quitter Siout sans un interprète.

> Après s'être muni de la permission nécessaire pour louer des ouvriers, etc., M. Belzoni so rendra directement à Thèbes. Il y trouvera la tête en question, sur le côte occidental du fleuve, vis-à-vis deCarnak, dans le voisinage d'un village appelé Gournah et situé au midi d'un temple ruiné, nommé par les indigènes Kossar-cl-Delsaki. Une partie des épaules tient encore à

/t2 VOÏAOES EN ÉCYPTE, celte tète, en sorte que le tout est d'une grande dimension. Les signes auxquels on pourra reconnaître le monument, sont: i°. Il est couche' de manière à avoir le visage tourne vers le ciel; 2°. la face est intacte et d'une grande beauté ; 3°. à l'une des épaules, a été pratiqué un trou; on suppose qu'il provient des eflbrts laits par les Français pour détacher la portion du corps; et 4°. il est d'un granit mêlé, noirâtre etrougeàtrc, et les épaules sont couvertes d'hiéroglyphes. 11 ne faut pas confondre cette tète avec une autre, qui gil dans le voisinage, mais qui est trùs-mulilée. » M. Belzoni n'épargnera ni frais ni peines pour faire transporter le monument, aussi pronip-tement que possible, au bord du fleuve, où il restera , s'il le faut, jusqu'à ce que l'eau ait atteint une hauteur suflisante pour que rembarquement puisse s'effectuer. Mais M. Belzoni est prié en même temps èv v.e point tenter cette opération, s'il pense que l'on pourra sérieusement courir le danger d'endommager la tèle, d'ensevelir la face dans le sable, ou de la perdre sur le Nil. )) De môme, si, arrivé sur les lieux, il s'apercevait que ses moyens seraient insuflisans, ou que les difficultés, provenant de la nature du terrain, ou d'autres causes, deviendraient insurmonta-

EN M;DIE, etc. 43 blés, il abandonnera toul-à-fàit l'entreprise et ne fera plus de dépenses à cet égard. ji M. Belzoni aura la complaisance de tenir un compte séparé des frais de l'entreprise ; ils lui seront remboursés avec plaisir, ainsi que ses autres dépenses. La confiance que l'on a dans son caractère, fait présumer que ces dépenses seront aussi modérées que les circonstances lu permettront. » Le bateau, destiné à transporter la tète, devra être loué pour tout le temps nécessaire au transport direct à Alexandrie; mais, en route, M. Belzoni ne manquera pas de s'arrêter à Bou-lak pour prendre des instructions ultérieures. » Lorsque M. Belzoni aura acquis la certitude de pouvoir atteindre son but, il voudra bien dépêcher sur-le-champ, pour le Caire, un exprès avec celte heureuse nouvelle. » Signé HENJII SALT. Je prie d'observer que, malgré le ton de commandement qui règne dans ces instructions, il n'y est nulle part question d'appointemens, ce nui n'aurait pas eu lieu si j'avais été employc comme on l'a prétendu. Bientôt notre bateau fut prêt à partir de Boulait. Les seuls objets que nous avions pu lions

7,/j. VOYAGES i::\' ÉCÏPTK, procurer dans cette ville, pour l'opération projetée , consistaient en quelques perches et en cordages de feuilles de palmiers. Voyant mon zèle pour l'entreprise, le consul me fit l'honneur de me donner une nouvelle commission ; savoir, celle d'acheter loules les antiquités que je pourrais me procurer en voyage. J'y consentis, et je reçus de lui de l'argent pour cet objet, ainsi que pour les frais de l'enlèvement du colosse. Le 3o juin, nous quittâmes BoulaL Ma femme ayant voulu m'accompagner, nous primes aussi avec nous notre domestique irlandais, ainsi qu'un interprète copte, qui avait été employé dans l'armée française. Les premières ruines que nous rencontrâmes, ce furent celles de Chalt-Abadé, l'ancienne An-tiuoé; car, pour le moment, je laisse de côté les pyramides. Quoique ce soit l'ouvrage d'Adrien, ce'monument n'excita en moi aucune surprise; il n'en reste debout qu'un petit nombre de colonnes; beaucoup d'autres sont couchées à terre: tout ce qu'il y a dé granit, a été évidemment emprunté à des édifices plus anciens. Je dessinai une des colonnes qui sont encore debout, seulement pour donner une idée de l'ordre d'architecture (1), et nous passâmes outre, pour arriver, (0 Voyez l'Allas, planche 3a.

EN xuniE, etc. 45 ce jour même, à Aclnnounaiu. C'est là que les voyageurs, qui remontent le Nil au-delà des pyramides, voient le premier monument de l'ancienne architecture égyptienne; j'avoue que la vue en a fait sur moi une profonde impression, quoique ce ne soit qu'un portique consistant en une double colonnade. Situé dans nu lieu solitaire, au milieu des ruines d'Hcrmopolis, et présentant des formes si étranges pour des yeux européens, ce monumcnlnc peut manquer d'inspirer de la vénération pour le peuple qui a élevé de pareils édifices. Ces ruines me paraissent être d'un âge plus reculé que celles de Thèbes; ce qui contredirait l'opinion générale, d'après laquelle les temples de la Basse-Tliébaïde datent d'une époque plus récente que ceux de la Haute-Egypte. A en juger par les lombes que j'ai vues dans ce district montagneux f ctqui ont toutes un air grandiose, il faut qu'Hermopolis ait été' habitée par un peuple d'un grand caractère j car en Egypte ce sont surtout les tombes qui donnent une haute idée de ses anciens habitans. Dans la soirée du 5, nous arrivâmes à Manfa-lout où nous rencontrâmes Ibrahim, pacha de la Haute-Egypte el fils de Mahomet-Ali, qui se rendait au Caire. 11 reçut poliment les lettres que je lui présentai j et m'engagea à lus remettre au det-

/fi VOYACES E.\ ÊCYPTE,' terdar de Siout, à qui il avait confié le comman dement. Il était accompagné de M. Drovetti, con sul général du dernier gouvernement français, et connu par les collections d'antiquités qu'il avait faites pendant sou long séjour en Egypte. Il reve- naiten ce moment de ïhèbcs. Étant déjà informé de ma commission d'enlever le buste colossal, il me prédit que les Arabes, h Tlièbes, ne travail leraient point, puisqu'il avait déjà eu occasion de les mettre à l'épreuve. Il me fit ensuite présent du couvercle en granit d'un sarcopliage que les Arabes avaient découvert dans une des tombes. 11 me dit qu'il avait employé des ouvriers pen dant plusieurs jours, afin de l'enlever pour son compte, mais qu'ils n'avaient pu en venir à bout; que si donc je pouvais être plus heureux, j'en se rais le maître. Je le remerciai de son cadeau et je continuai mon voyage. • Le 6, après midi, nous arrivâmes à Siout. Le deflerdar était absent; mais il devait être de retour dans deux ou trois jours. J'allai trouver le médecin d'Ibrahim-Pacha, M. Scotto, à qui j'étais adressé, pour obtenir des renseignemens sur les bateaux, les charpentiers, etc., dont j'avais besoin. M. Scotto n'avait jamais vu M. Sait, qui m'avait recommandé à lui; cependant il s'était très-bien comporté à l'égard de M. Ban-

n, etc.

EX iV kes, lors du passage de ce voyageur, et il en agit de même à mou égard ; mais quand je lui eus fait part, dans le cours de notre conversation , de mon projet d'enlever le colosse, il y trouva de nombreux obstacles : d'abord on obtiendrait dillicilement la permission de louer tant d'ouvriers ; puis il n'y aurait pas assez de bateaux; de plus, ce bloc de pierre ne vaudrait pas les frais du transport; enfin il me conseilla, en termes clairs, de ne point me mêler de cette affaire, à cause des désagre'mens que je m'attirerais, et des difficultés que je rencontrerais. Voyant que j'avais peu d'assistance à espérer de ce côte, je cherchai à me procurer ce dont j'avais besoin, par l'entremise de mon interprète, et par moi-même. Je pris à ma solde un charpentier grec, qui consentit à nous suivre à Tbèbes. Le sixième jour •enfin le bey arriva. Il m'accueillit avec beaucoup de politesse. Je lui remis la lettre que M. Sait avait obtenue de, Mahomet-Ali même; et il m'expe'dia des ordres pour le cachefF de la province d'Erment, de qui les fellahs de Thèbcs dépendaient. En attendant l'arrivée du bey, j'avais visite' les tombes d'Issus. Il n'y en a que deux qui méritent d'être remarquées j encore sont-elles tellement dégradées en dedans, qu'on y distingue

48 TOYACES EN EGYPTE^ à peine des restes de sculpture ou de peinture ; toutes les autres tombes ne sont que de petits caveaux, qui servent d'asile à la classe la plus pauvre du peuple. . Siout est la capitale de Sais ou de la Haute-Egyple. Les caravanes de Darfour y entretiennent un commerce perpétuel. Des esclaves, des plumes, des dents d'élépliant et de la gomme, voilà les principaux articles qui s'y débitent. Le vice-roi de la Haute -Jïgyple choisit d'abord parmi les objets apportés par les caravanes ; il en fixe arbitrairement les prix, et paie ce que bon lui semble. Le reste est pour les marchands, qui n'oseraient rien acheter, avant que le vice-roi ait l'ait son choix. Celte ville est renommée pour les eunuques qui en sortent. Quand on a fait l'opération sur les jeunes garçons, on les enterre aussitôt jusqu'aux épaules; ceux qui n'ont pas une forte constitution, meurent dans des douleurs affreuses. On a calculé que sur trois enfan's, à qui on fait subir 1?. castration, il en meurt deux pendant ou après cette opération cruelle. Outre les productions communes du pays, telles que blé, fèves,1 lin et graines, la ville ex-portR une grande quantité de bougies de sa fabrique , surtout pour le Caire qu'elle pourvoit

ES NUBIE, ClC. /{g de cet article. Ibrahim-Pacha avait été re'ccm-nient la terreur du pays. Quand ou lui amenait un malheureux, accuse d'un délit, il lui adressait quelques questions, et l'envoyait ensuite au cadi pourùlre jugé ou plutôt exécuté. En ell'el, le cadi ou juge le faisait attacher à l'embouchure d'un canon destiné à cet usage aflreux. On faisait partir le coup qui dispersait au loin les membres palpitansdu condamné. Deux Arabes, convaincus d'avoir tué un soldat après quelques provocations de sa part, avaient été percés d'un bâton, par ordre de ce pacha, et rôtis à petit feu. Voilà la conduite de l'héritier présomptif du trône d'Egypte. En nous dirigeant sur Àlimin, nous aperçû mes les colonnes de Gow, qui depuis sont tom bées dans le fleuve, à l'exception d'une seule. J'y vis le plus grand monolithe que j'aie jamais rencontré; il avait douze pieds de haut; mais il était d'un travail grossier. Le temple a été très-vaste, quoique d'un style peu remarquable. Le lendemain i5 , nous entrâmes dans Ak- min, pour faire une visite aux Pères du couvent de celte ville qui n'a rien d'intéressant, si ce n'est quelques salles, seuls restes de l'ancien tem- plo. Un des religieux me dit qu'à quelque dis tance , dans les montagnes, il y avait un petit TOME I. ■ 4

5o VOYAGES E.\ EGYPTE," lac qu'il avait visité lui-même, et qui e'tait entièrement entouré de cassilliers. Dans les décombres de la ville, on découvre de petits objets d'antiquité de peu de valeur. Les pères me conduisirent chez le cachelT ou gouverneur de la place. Celui-ci, eu apprenant que j'allais à la recherche des antiquités, me dit savoir qu'il y eu avait beaucoup dans la ville, puisque les fellahs le lui avaient souvent assure'. Je m'informai du lieu où se trouvaient ces antiquités. Oh ! ré-pliqua-t-il, vous ne sauriez vous les procurer ; elles sont sous le charme du diable; personne ne peut les enlever du lieu où elles se trouvent. Je lui répondis que s'il voulait seulement m'in-diquer la place, je chercherais à m'arranger. C'est fort bien, repartit-il, mais personne ici n'osera vous donner celte information, de peur que le diable ne l'en fasse repentir. Il me raconta ensuite que, dans les montagnes, à environ six milles de h ville, il y avait un gros anneau d'or enfoncé dans le roc, et que personne ne pouvait l'en arracher ; que quelques soldats s'etant rendus sur les lieux avec un canon, avaient tire sans succès contre l'anneau, et qu'ils s'étaient disposés à s'en aller, quand, par hasard, un homme, mangeant un concombre, en avait jeté une partie sur l'anneau, et qu'aussitôt celui-

EX NUBIE, etc. 5l ci était tombé ; qu'ainsi il fallait bien qu'un enchantement fixât l'anneau dans ce lieu, et que la cosse du concombre fût seule capable de le faire tomber. Voilà les renscignemens que me donna le gouverneur de la province. Quel pays que celui où le commandement est entre les mains d'hommes entiches de préjugés aussi puérils ! Le 16, nous passâmes devant Manchia, et arrivâmes à Georgia. Après nous y être procuré quelques provisions, nous remimes à la voile. C'est de cette ville que je suis parti deux ans après pour visiter Arabat, l'ancienne Abydos, comme je le dirai en temps et lieu. Auprès de Cossar-el-Sajats, le lit du Nil est très-étroit, surtout pendant les basses eaux ; le vent souillait avec tant de violence, que nous avions de la peine, même en amenant les voiles, à remonter le courant. Le 18, vers la nuit, nous arrivâmes à Dcndera, où je vis un phénomène dont je n'avais pas encore entendu parler. Un météore paraissait au-dessus de nos tètes, se dirigeant vers le sud ; il se passa environ vingt secondes depuis le moment de son apparition jusqu'à celui où il disparut. Etant d'abord d'une teinte bleuâtre, il devint blanc, et puis rouge ; des étincelles qu'il

52 VOYAGES EN' EGYPTE," avait lancées, selon les apparences, marquaient ses traces dans les airs. Le 19, de bon malin, nous nous disposâmes à visiter le célèbre temple de Tentvra, objet de In plus vive curiosité de ma part. Montés sur des ânes, comme à l'ordinaire, nous nous dirigeâmes sur ces ruines. La vue ne dislingue guère le temple que lorsqu'on est très-près, parce qu'il est entouré de grands amas de décombres, provenant de l'ancienne Tcntyra. A notre arrivée au milieu de ces antiquités, j'étais embarrassé de savoir par où commencer mes observations. Les nombreux objets qui m'environnaient,1 tous également intéressans, me laissèrent indécis surlapréfércnce, et me jetèrentdanslc plusgrand étonnement. Ala vue des blocs e'normes employés à la construction de cet édifice imposant, et disposés dans les plus belles proportions; de la variété des ornemens ; de leur conservation parfaite, je m'assis, pourm'abandonncrausentimentd'admi-ralion que m'inspirait ce grand spectacle. C'estle premier temple vraiment égyptien, qui se présente aux regards du voyageur, lorsqu'il remonte le Nil, et on peut ajouter que c'est aussi le plus beau. Ce qui lui donne surtout l'avantage sur les autres monunicns de ce genre, c'est son état de conservation, d'où je conclus qu'il est d'uno

EN NUBIE, CtC. 53 époque bien plus récente que les autres. L'excellence du travail autorise suffisamment à supposer qu'il date du règne du premier des Plo-lémécs. Il est probable, en effet, que le prince qui a jeté les fondcmens de la bibliothèque d'Alexandrie, qui a institué la société des philosophes du musée, et qui a cherché à se faire chérir de ses sujets, a érigé cet édifice pour laisser aux Egyptiens un monument de sa magnificence, et enchérir sur les constructions des rois ses prédécesseurs Cette galerie des arts d'Egypte nous offre les résultats des études d'une série de siècles : aussi M. Denou se crut ici transporté dans le sanctuaire des arts et des sciences. Le long de la façade règne une belle corniche', et une frise couverte de figures et d'hiéroglyphes, sur lesquelles domine un globe ailé. Des compartinieiis sculptés, qui représentent des sacrifices et des offrandes, embellissent les deux côtés de cette façade. Vingt-quatre colonnes, partagées en quatre rangç'es, y compris les colonnes de la façade, forment le portique. £n entrant on est frappé de nouveaux objets curieux. La forme carrée des chapiteaux se fait remarquer d'abord. Aux quatre côtés on aperçoit la tête colossale de la déesse Isis avec des oreilles de vache. Il n'y a

54 VOYACES EN EGYPTEi pas une de ces tûtes qui ne soit fort endommagée; les têtes des colonnes de la façade du temple le sont beaucoup : cependant on distingue encore sur les traits simples et peu marque's de ces figures , une espèce de sourire. Les fûts des colonnes sont cliarge's de figures et d'hiéroglyphes : ces sculptures sont en bas-relief, comme toutes celles de la façade et des murs latéraux. La porte qui forme une ligne droite, avec l'entrée de l'intérieur et avec le sanctuaire , est richement décorée de figures plus petites que celles du reste du portique. Le plafond représente un zodiaque, qu'entourent deux grandes figures de femmes, qui s'étendent depuis une extrémité' jusqu'à l'autre. Les murs sont divisés en compartimens carrés, dans chacun desquels le sculpteur a représenté des divinités et des prêtres occupes à offrir ou à immoler des victimes. Ces nombreuses représentations d'êtres humains, d'animaux, de plantes, d'emblèmes d'agriculture ou de cérémonies religieuses, qu'on voit sur tous les murs, sur les colonnes, le plafond et les architraves, sont séparées de distance en distance par des espaces vides, larges de deux pieds. Oc quelque côté que l'on tourne les yeux, on découvre des motifs d'étonnement et d'admiration; la situation solitaire de ce mo-

EN IIUJUE, etc. 55 miment contribue à la vénération qu'il inspire. L'intérieur, décoré en profusion, comme le portique , de figures en bas - relief, n'est éclaire que par de petits trous percés dans les murs : quant au sanctuaire, le jour n'en dissipe point l'obscurité. Dans un coin de ce réduitmystérieux, je trouvai une porte et un escalier qui conduit aux combles, et dont les murs sont également sculptés en bas-relief. Sur le sommet du temple, les Arabes avaient bâti un village, probablement pour être dans une position bien aérée; mais ils l'ont abandonné, et ce hameau suspendu tombe maintenant en ruines. Du sommet je descendis dans quelques unes des salles de l'est du temple. J'examinai le fameux zodiaque représenté au plafond. Sa forme circulaire m'engage encore , jusqu'à un certain point, à croire que ce temple a été bâti plus tard que les autres, puisque ailleurs on ne voit rien de semblable. Vis-à-vis de l'édifice, il y a des propylées dont le travail ne cède pas en beauté à celui qu'on admire dans le temple; et, quoiqu'une partie ensoit tombée en ruines, on y remarque encore un caractère de grandeur. Sur la gauche, en partant du portique, on trouve un petit temple entouré de colonnes. L'intérieur renferme une figure d'Isis assise et tenant Horus sur ses genoux,

56 VOÏACES EN ÉCYl'TE, ainsi que d'autres figures de femmes tenant chacune un enfant sur les bras. Les chapiteaux des colonnes y sont ornes de la figure de Typhon. La galerie ou le portique, qui fait le tour, est encombrée de ruines à une hauteur considérable, cl des murs de briques crues ont été élevés dans les entre-colonncmens. Plus loin, sur la ligne des propylées, ou remarque les restes d'un autre temple : c'est un carré formé de douze colonnes unies par des murs ; l'entrée est tournée vers les propylées. Sur le mur oriental du grand temple, sont sculptées en perfection un grand nombre de figures ; celles qui représentent des femmes, ont quatre pieds de haut; elles sont disposées eu compartimens. Au-delà du temple, est situé un petit édifice égyptien, qui ne tient point au grand monument. A eu juger par sa construction , j'ose croire que c'était la demeure des prêtres. On observe encore, à quelque distance du temple, les fondations d'un autre, mais qui n'a pas été aussi grand. Les propylées en étaient encore assez bien conservées. Le temps ne me permit pas de pousser plus loin mes observations, et je quittai ces lieux, jadis sacrés, avec un vif regret de ne pouvoir y faire un plus long séjour. Quand nous revînmes au Nil, les gens de Den-

EJN M BIE, etc. 57 dera s'étaient assemblés eu grand nombre pour nous attendre. Ils entouraient notre interprète, le saisissaient, les uns par les bras, les autres par les vêtemens, et insistaient pour qu'il restât chez eux, prétendant qu'il était de leur village. Voici ce qui donnait lieu à cette méprise. Au passage des Français par ce lieu, un enfant du village les avait suivis; et comme notre interprète avait dit aux habitans qu'il avait été dans l'armée française , ils en conclurent qu'il fallait que ce fût le même individu. Nous avions beau soutenir le cou traire et réclamer notre interprète ; ne sachant que peu de mots arabes, je ne réussis point à les persuader; ils refusèrent de le lâcher, elils étaient en trop grand nombre pour qu'il pût espérer de leur échapper. Je leur dis h la fin qu'il n'y avait qu'à faire venir la mère de. l'enfant fugitif. Ils me répoudirent qu'elle demeurait à six milles du village ctqu'ils ne se donneraient pas la peine de l'appeler. Us finirent pourtant par y consentir. Mais, en attendant l'arrivée du lanière, ils curent soin du ne paslâcherprise ; ils dirent à leur compatriote supposé, qu'il avait été assez long-temps parmi les cliions de chrétiens pour rester maintenant chez eux : l'un lui apporta du lait et du pain, l'autre des dattes, un troisième des cannes à sucre, etc. La vieille arriva enfin, accompagnée d'un autre

58 VOYAGES EN ÉCYPTE," iils. Il y eut une explication dans laquelle notre interprète lui prouva facilement qu'il n'était point de sa famille. Ayant remis à la voile, nous arrivâmes en une heure de temps à Kenneh. Ce lieu est connu par le commerce qu'il fait avec l'Inde par la voie de Cosscir; et comme c'estune halte pour les liadgis, il est toujours pourvu de vivres. L'aga de Ken-neh a sous ses ordres cinq cents soldats pour escorter les caravanes, parle désert, jusqu'à Cosscir. Les transports ordinaires consistent en sucre et en soie, en café de Moka, en coton et en schalls de cachemire : le pacha fait passer, parla même voie, du blé à ses troupes en Arabie. Les provisions que les liadgis prennentdans les magasins de cette place, suffisent pour les conduire jusqu'à la Mecque : ces approvisionnemens attirent, pendant la saison commerçante, beaucoup de monde. Le chef des Ababdch fournit des chameaux aux caravanes ; c'est une source de bénéfices pour lui et pour les liadgis. On trouve aussi, dans celte ville, les meilleurs vases pour rafraîchir l'eau. Les esclaves qui sont amenés de la Haute-Egypte paient, à Kenneh, un droit consistant en quatre dollars pour un garçon, en deux pour une femme, et en un pour un homme. Nous continuâmes notre voyage et nous arri-

E\ NUBIE, etc. 59 vàmes le 21 au soir à Gainola. Le 22, nous aperçûmes, pour la première ibis, les ruines de la Grandc-ïlièlies, et nous débarquâmes à Louxor. Je ferai observer, d'abord, qu'on ne peut se former qu'une idée bien imparfaite de l'étendue immense des ruines de Tliùks, même d'après les descriptions des voyageurs les plus exacts et les plus habiles. 11 est absolument impossible de s'imaginer un aspect aussi imposant, sans l'avoir eu sous les yeux; elles plus grands modèles de notrn architecture moderne ne sauraient nous faire concevoir ces formes, ces proportions, ces masses colossales. Eu approchant des ruines, il me semblait que j'entrais dans une ancienne ville de géans, qui n'avaient laissé que ces temples pour donner à la postérité une preuve de leur existence. Ces longues propylées décorées de deux obélisques ■cl de statues colossales, cette forêt de colonnes énormes, ce grand nombre de salles qui envi-_ roiinent le sanctuaire, ces beaux orncnicns qui couvrepMe tous eûtes les murs et les colonnes, ut qui ont^,décrits par M. Hamilton ; tout cela est un sujet u\stupeur pour l'Européen conduit au milieu de ces débris immenses, qui, au nord du Thèbes, dominent, comme de vieilles tours, un bois de palmiers. Des restes de temples, des colonnes, des colosses, des sphinx, des

60 VOYAGES EN EGYPTE ; portails, enfin des débris d'architecture et de sculpture sans nombre, couvrent le sol à perte de vue. Leur variété infinie décourage le voyageur qui voudrait en décrire l'ensemble. Sur le bord occidental munie du Nil, ces antiques merveilles se prolongent sur un espace considérable. De ce côté, les temples de Gournali, Memno-nium et Mcdinct-Abou, attestent, par le grandiose de leur architecture, qu'ils ont fait partie de la grande cite', à laquelle ont appartenu aussi ces belles figures colossales qui sontencorc debout dans les plaines de Tlièbcs, ces tombes nombreuses, taillées dans le roc, et celles de la grande vallée des rois, décorées de peintures et sculptures, et renfermant des sarcophages et des momies. Une réflexion frappe l'étranger au milieu de cette cité déserte : comment se fait-il qu'un peuple, qui semble avoir bùti pour l'éternité, ait disparu de la terre sans laisser à la postérité le secret de sa langue et de son écriture ? Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur Louxor et Carnak, où ma curiosité m'avait conduit immédiatement après mon débarquement, je traversai le Nil pour me rendre sur la rive gauche et je me dirigeai en droite ligne sur le Mem-noniuin. En passant devant les deux figures colossales qui s'élèvent dans la plaine, je payai à ces

EN NUBIE, CtC. 6l monumciis gigantesques, mais mutiles, un tribut d'admiration ; le premier objet que j'aperçus ensuite, ce Ait le Memnonium même. Élevé au-dessus de la plaine, cet édifice n'est point atteint par les débordemens annuels du Nil ; les eaux du fleuve n'arrivent qu'aux propylées, dont la situation est beaucoup plus basse que celle du temple. 11 faut que le lit du Nil se soit fort exhausse depuis que le Memnonium a été construit , puisqu'il n'est pas vraisemblable que les Egyptiens aient voulu exposer aux inondations les propylées qui servaient d'entrée au temple, et les rendre par conséquent impraticables pen- ' dant les débordemens. D'autres preuves fortifient la probabilité de cette conjecture, sur laquelle je reviendrai dans le coure de mes voyages. Les assemblages des colonnes, et les tombes creusées dans les rochers qui s'élèvent derrière l'édifice, excitèrent en moi un nouvel ctonne-ment, par la singularité de leur aspect. En approchant des ruines, mes regards rencontrèrent le colosse représentant ou Mcmnon ou Scsos-tris, ou Osymaudias, ou Fhamdnopli, ou peut-être quelque autre roi d'Egypte ; caries opinions sur cette statue varient tellement, qu'à force d'avoir reçu des noms, elle n'en a pas du tout. On peut seulement présumer que c'était une des

62 VOYAGES EN EGYPTE, statues les plus vénérées des Egyptiens; car autrement on n'aurait pas transporté d'Assouan à Tlièbcs un bloc de granité semblable, plus diilicile à déplacer que la colonne de Pompée à Alexandrie. Mon premier désir, en me trouvant au milieu de ces ruines, ce fut d'examiner le buste colossal que j'avais à enlever. Je le trouvai auprès des débris du corps et du siège auxquels il était autrefois joint. Le visage était tourné vers le ciel, et on aurait dit qu'il me souriait h l'idée d'être transporté en Angleterre. Sa beauté surpassa mon attente plus que sa grandeur. C'est évidemment la même statue que Nor-den vit couchée de manière à avoir le visage contre terre, ce quia été la cause de sa conservation. Je ne me perdrai pas en conjectures pour deviner qui est-ce qui a pu séparer la tête du tronc, par le moyen de la mine, et par qui le buste a été retourné. L'endroit où gissait la statue est voisin de l'entrée gauche du temple , et comme il y a auprès de ce monument une autre tête colossale, il est possible qu'il y ait eu une statue sur chaque côté de la grande entrée, comme on en voit à Louxor et à Car-nak. Les seuls objets que j'eusse apportés du Caire

EN NuniE, etc. G3 au Memnonium, pour nos travaux, consistaient eu quatorze leviers, dont liuit lurent employés h faire une sorte de brancard pour le transport du buste, en quatre cordes de feuilles de palmier et en quatre rouleaux, sans aucune machine quelconque. Notre bateau étant trop éloigne' pour que nous pussions y retourner chaque soir, je choisis une place sous le portique du Memnonium , afin d'y faire appoi'ler tout ce qu'il y avait dans le bateau. Ou prit des pierres pour en construire une hutte, qui nous fournit une demeure passable. Ma femme s'était déjà habitue'e aux voyages, et était devenue aussi indifférente que moi aux commodités de la vie. J'allai ensuite examiner la route par laquelle il fallait transporter le colosse au Nil. Dans la saison du débordement qui approchait, toutes les terres situées entre le Memnonium et le fleuve, allaient être inondées dans l'espace d'un mois ; et quant au chemin qui longeait le pied de la montagne, il était très-inégal, et passait en quelques endroits sur des terrains accessibles à l'eau: à moins donc d'y transporter le buste avant le coinmencement de l'inondation, il aurait fallu renoncer à ce transport jusqu'à l'été prochain; et un pareil délai aurait entraîné plus d'obstacles encore qu'il n'y en avait alors; car j'avais lieu de croire qu'il se Ira-

6/f VOYAGES EN EGYPTE, mait une intrigue pour empêcher l'enlèvement du colosse. Le 24 juillet je me rendis chez le cachell'd'Er-ment, afin d'obtenir des ordres pour le caïma-LindeGournali et Agalta, ul'eflet de nie procurer quatre-vingts Arabcsqui pussent m'aider dans l'opération du transport. Le cacliciï me reçut avec cette politesse inaltérable, qui est familière aux Turcs; elle ne les quitte pas, lors même qu'ils n'ont pas la moindre envie de satisfaire aux demandes qu'on leur adresse. Le voyageur, qui ne fait que boire du café et fumer avec eux en passant, prend aisément le change sur leurs véritables dispositions ; pour les bien connaître, il faut avoir avec eux des affaires où leur intérêt est compromis. Assurément il y a chez les Turcs des exceptions, comme il y en a partout; et je me suis souvent vu détromper quand je m'y attendais le moins. Biais toujours est-il vrai de dire que les protestations d'amitié prodiguées envers des personnes qu'ils n'ont jamais vues, sont chez les Turcs une sorte de monnaie sans valeur, dont il faut se méfier. Je présentai, à ce fonctionnaire public, le lirman du defter-dar de Sioiit. Il le reçut avec respect, ou promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui, pour me procurer des ouvriers arabes. Ccpcn-

EN NDBIE, ClC. 65 Jant il me fit observer qu'ils étaient tous occu pes pendant cette saison, et qu'il valait mieux attendre jusqu'à la fin de l'inondation du Nil. Je répliquai que j'avais vu autour des villages un grand nombre d'Arabes qui paraissaient dés œuvrés , et qui seraient probablement bien aises de gagner quelque argent. « C'est ce qui vous trompe, répondit-il ; car ils mourraient de faim plutôt que d'entreprendre un ouvrage aussi pé nible que le vôtre : en effet, pour remuer cette pierre, il faudrait qu'ils fussent aidés par Maho met, autrement ils ne l'avanceraient pas delà longueur d'un pouce. Attendez que le Nil s'é coule ; alors vous pourrez avoir des ouvriers. » 11 m'objecta ensuite le rhaniadan qui commençait, et puis l'impossibilité de disposer des Arabes oc cupes dans les champs du pacha, et dont le tra vail ne pouvait s'interrompre. J'entrevis tous les obstacles de l'entreprise : je persistai néanmoins, et je lui dis que j'irais moi-même, accompagné de mon janissaire, ramasser des gens; et que, conformément au firnian dont j'étais muni, j'en gagerais tous les Arabes que je trouverais désœu vrés et disposés à venir. « Eh bien ! me dit-il, j'enverrai demain mon frère pour voir si l'on pourra avoir du monde. » Je lui dis que je comp tais sur sa parole, et je lui donnai à entendi'e TOME I. 5

66 VOYAGES F. S EGYPTE, que s'il se comportait d'une manière conforme aux ordres du paclia, il aurait un présent ii espérer. Je pris ensuite congé de lui, en laissant à Erment mon janissaire, pour m'amener le lendemain, au Memnonium, les gens qu'on lui fournirait. Le lendemain matin personne ne parut. Après avoir attendu jusqu'à neuf heures, je moutai sur un chameau et nie rendis à la ville. Je mis entre les mains de mon interprète un peu du poudre et environ deux livres de café en lèves, et j'allai chez le cachcfTquc je trouvai occupe ù donner des instructions pour la bâtisse d'une tombe en l'honneur d'un Saint musulman. 11 eût été inutile de me plaindre; je lui dis donc simplement que je venais pour prendre du café et fumer une pipe avec lui. 11 en parut content, et nous nous assîmes ensemble sur le divan. Je Os semblant de n'avoir aucun intérêt dans le transport du colosse; etsaisissanlle moment favorable, je lui présentai la poudre et le café, ce qui lui fit beaucoup de plaisir. Je lui répétai ensuite que s'il voulait me procurer du monde, il n'aurait qu'à s'en féliciter; mais que, dans le cas contraire , il perdrait l'espoir d'une récompense cl me forcerait d'agir en conséquence. Là-dessus il me promit de nouveau du secours pour le lendc-

EN NUBin, etc. Gj niiiin, et m'expédia un ordre à cetcfl'et. Je retournai le soir h Gournali, et j'envoyai le tiscarry ou l'ordre au caimalian de l'endroit, pour qu'il eût à s'y conformer. Cet homme était une ancienne connaissance d'un certain collecteur d'antiquités à Alexandrie, pour lequel il avait recueilli pendant un bon nombre d'années. Marié et établi à Gournali, et ayant les fellahs sous sou commandement immédiat, il pouvait nie nuire beaucoup. Cependant il promit, comme son supérieur, d'envoyer des gens ; mais le 2G personne ne parut encore. Je le fis venir; il me répondit avec un air in-dilïérent que ce jour-là il ne pouvait me procurer du monde, mais qu'il ferait ce qu'il pourrait pour le lendemain ou le surlendemain. Pendant ce temps, les fellahs désœuvrés, qui auraient été bien aises d'avoir de l'ouvrage, vinrent, par vingtaines, pour savoir si on leur permettait de travailler. Le cachefi", au lieu du secours qu'il m'avait promis de son côté, m'envoya un soldat pour s'informer si j'en avais encore besoin. Je lui fis répondre que,silelendemainilnem'envoyait pas quelques hommes, j'écrirais au Caire. Je savais pourtant bien que cette démarche ne servirait à rien ; car il aurait fallu attendre un mois pour avoir la réponse de cette capitale, et, au

C8 tOÏACES EN EGYPTE, bout de ce temps, il eût été trop tard, à cause de l'inondation du Nil. J'essayai d'engager les Arabes , que je voyais sans ouvrage, à travailler pour moi, mais ce fut sans succès; quelque désir qu'ils eussent de gagner de l'argent, ils n'auraient jamais ose s'engager sans la permission du cachefl' ou du cniniakan. Je m'adressai donc de nouveau au cacheiï; le 27 enfin il m'envoya quelques hommes, niais il n'y en avait pas assez pour mon entreprise. Cependant, quand d'autres les vircnt travailler avec permission, ils se laissèrent aisément persuader à suivre leur exemple. Ayant fait ranger tout mon monde, je leur déclarai qu'ils auraient soixante paras par jour, ce qui équivaut environ à neuf sous de monnaie française, et ce qui était moitié plus que ce qu'ils gagnaient par leur travail journalier dans les champs : aussi en furent-ils très-contens. Le charpentier avait construit un brancard, et il s'agissait d'abord de placer le buste dessus. Les fellahs de Gouniah, qui connaissaient bien le Caphany (c'est le nom qu'ils donnaient au colosse), s'imaginaient qu'il ne pourrait jamais être enlevé du lieii où il gissait, et lorsqu'ils le virent bouger, ils poussèrent un cri do surprise. Quoique ce mouvement fût l'effet de leurs propres cflbrls, ils en firent honneur au

EN NUBIE, etc. 6g diable ; et me voyant ensuite prendre des notes, ils pensèrent que l'opérationse faisaitparle moyen de quelque charme. Le procédé que j'employai pour placer le colosse sur le brancard était bien simple; car je n'aurais pu en faire exécuter d'autres par des hommes dont l'intelligence se réduisait à savoir tirer une corde, ou s'asseoir h l'ex-tiémité d'un levier pour servir de contrepoids. Par le moyen de quatre leviers je fis soulever lu buste, au point de pouvoir passer en dessous une partie du brancard; et quand une fois le bloc y fut appuyé, je fis lever le devant du brancard même, pour mettre en dessous un des rouleaux. La même opération fut exécutée ensuite sur le derrière; et quand le colosse se trouva au milieu du brancard, je le fis bien attacher; et je disposai les cordes de manière à ce que le poids, qu'il s'agissait de tirer, fût réparti d'une manière égale. Jo plaçai des hommes, avec des leviers, sur les deux côtes du brancard, pour qu'ils pussent prêter main-forle dans le cas où le bloc glisserait d'une part ou de l'autre : de cette manière je prévins sa chute. Enfin je mis des ouvriers sur le devant pour lirerles cordes, tandis que la besogue d'au très ouvriers consistait à changer de rouleaux. Par ce moyen je réussis à faire avancer le bloc de quelques toises de l'endroit où il avait été trouvé.

70 VOYACES EN EGYPTE, Conformément à mes instructions, j'expédiai un Arabe pour le Caire, avec la nouvelle que lo buste était en route pour l'Angleterre. Je n'avais jamais senti l'ardeur du soleil comme pendant cette journée, et j'en fus incommodé la nuit suivante. Nous étions dans la saison des grandes chaleurs; la nuit même le vent était extrêmement chaud. L'emplacement que j'avais choisi, dans le Mcmnoniuni; pour ma demeure, était le pire de tous ceux que j'aurais pu prendre ; car toute la masse des ruines était si chaude, qu'on ne pouvait y porter la main. Dans la suite je m'habituai à ces sortes de demeures ainsi qu'au climat; et trois ans après, étant souvent dans les mûmes lieux et pendant la même saison, je n'en fus aucunement incommodé, et je n'éprouvai même plus celte ardeur d'un soleil brûlant, comme au premier voyage. Quand les Arabes virent qu'ils gagnaient de l'argent pour transporter une pierre, ils s'imaginèrent qu'elle était remplie d'or, et ils dirent qu'on ne devrait pas permettre l'enlèvement de ce trésor caché. Le 28 mars nous nous remîmes à l'ouvrage. Les Arabes vinrent de très-bonne heure, préférant travailler dans la matinée, pour se reposer de midi à deux heures. Ce jour-là nous finies sortir lo buste des ruines du Mcmnonium, etnous

E.\ XDBIE , etC. 71 lavançâmcsd'environvingUinqtoisesdutcmple. Pour lui frayer un passage, nous fûmes obliges , de briser les bases de deux colonnes. Le soir je *' me portais bien mal ; j'allai me reposer, mais mon estomac refusa touslesalimens. Je m'aperçus alors de la différence qu'il y a entre les voyages en bateau, au milieu de tout ce dont on a besoin, et la direction d'une entreprise pénible sous un ciel brûlant, et parmi des hommes dépourvus d'intelligence. Le lendemain 29, je fus incapable de me tenir debout; j'ajournai par conséquent lu travail, J'avais couché dans le bateau, espérant d'y trouver un air plus frais : je n'en restai pas moins indisposé toute la journée, et ne pus prendre aucune nourriture. Le 3o l'ouvrage fut repris, et le colosse avança de 75 toises vers le Nil. J'étais mieux dans la matinée, mais l'indisposition augmenta le soir. Le lendemain, me trouvant un peu mieux, je voulus avancer l'opération ; mais la route deve-naitsi sablonneuse, que le colosse s'y enfonçait. Je fus donc oblige de lui faire prendre un détour de plus de cent cinquante toises, pour éviter ce terrain. Dans la soirée je me trouvai beaucoup mieux. Le 1". avril nous fîmes des progrès sensibles,

72 VOYAGES EN EGYPTE, en avançant ce jour-là de plus de cent cinquante toises. Cependant je fus obligé d'employer quelques hommes à rendre d'abord notre route praticable. Mon domestique irlandais ne pouvant supporter le climat, je le renvoyai au Caire, tandis que ma femme jouissait d'une assez bonne santé'. Pendant le temps de nos opérations, elle c'tait constamment parmi les femmes qui habitaient les tombes ; car les fellahs de Gournali prennent tous pour demeures les sépulcres des anciens Égyptiens, comme je le dirai dans la suite. Le 2 noire buste avança de nouveau, et j'eus beaucoup d'espoir de traverser à temps le terrain qui devait être le premier sujet h l'inondation. Le lendemain nos progrès furent d'envivou deux cents toises. Le 4 nous eûmes une mauvaise route; cependant nousopc'ràmes assez bien. Le 5 nous arrivâmes au terrain que j'étais si empressé de franchir, de peur que l'inondation ne vint arrêter notre marche, et je me réjouissais de l'idée que le lendemain nous sortirions de ce danger. En conséquence, je me rendis ce jour-là de bonne heure sur les lieux ; mais à ma grande surprise, je n'y trouvai que les gardes et le charpentier qui m'apprit que le cainiatan avait d fendu aux fellahs de travailler plus long-temps

!

Ji.V NCBIE, Clc. fZ pour les chiens de chrétiens. J'envoyai chez lui pour connaître le molifdc celte défense ; mais il était allé à Louxor. 11 faut remarquer que le lieu oii le bloc était arrivé, allait être inondé sous peu de jours ; et qu'en nous forçant de suspendre noire ouvrage jusqu'à l'inondation, on exposait le Imsle à être enseveli sous le limon jusqu'à l'an-u'Jc suivante, ce qui aurait occasioné de nouvelles dépenses et .-le nouvelles peines, sans compter les intrigues auxquelles on aurait eu recours dans l'intervalle. On peut donc bien penser que j'avais toutes les raisons du monde pour craindre le moindre délai. J'ai su depuis, que le coquin de caimabn avait suggéré au caclicflTidéu de nous abandonner dans cette position, pour mettre tout à coup fin à nos opérations. Kyo.nl pris le janissaire avec moi, je traversai le fleuve, et allai trouver le cainiakan à Louxor. 11 n'eut que de mauvaises raisons à me donner pour justifier ses ordres; plus j'employai de douceur et de promesses, plus il devint insolent. Je voulus conserver ma modération jusqu'à l'extrémité ; mais dans un pays où l'on ne respecte que le plus fort, et où l'on abuse toujours de la position du faible, une patience extrême passe pour lâcheté. On méprise l'homme trop modéré, parce qu'on s'imagine que c'est sa faiblesse qui le force à ce

n.\ VOVACES EN KGÏPTE, rôle. C'est ce qui m'arriva à l'égard du caima-Itan. Après avoir vomi des injures contre ma nation et contre ceux qui me protégeaient, il poussa l'audace jusqu'à mettre la main sur moi. Alors je commençai h lui résister. Emporte' par la colère, il tira son sabre pour m'en porter un coup. La leçon que j'avais reçue au Caire, d'un autre Albanais, me fut présente en ce moment. Au lieu de lui laisser le temps d'exécuter son projet, je me jette sur lui, le désarme, et lui incitant les poings sur l'estomac, je le fais reculer dans un coin de la chambre, où il fut obligé de se tenir coi. Après lui avoir fait sentir d'une rude nianicre la supériorité de mes forces physiques, je pris ses armes, que mon janissaire avait ramassées, et je lui dis que je les enverrais au Caire, pour prouver au pacha comment on respectait ses ordres. 11 me suivit vers le bateau, cl à peine fut-il hors de la foule qui s'était amassée , qu'il devint tout-à-fait souple et engagea la conversation, comme s'il ne s'était rien passé. 11 me dit alors que l'ordre donné aux fellahs de ne plus travailler, lui avait clé transmis par le cachefT, et que je devais bien penser que n'étant que simple caimalian, il ne pouvait se permettre de désobéir à son supérieur. Sans perdre de temps, je me fis transporter en bateau à Ermcnt.

EN .\UUIE, ClC. y5 On trouvera peut-ctre ces détails trop minutieux ; mais j'ai cru devoir les rapporter pour bien faire connaître le peuple à qui j'avais à faire. Je remarquai que dans les outrages que ce Turc me prodigua, il ne se purmit pas une injure contre ma religion, qui, pourtant, est en horreur aux Mahométaus : c'est que cet ami, dans la Basse-Egypte, avec lequel il avait fait le trafic des antiquités, de qui il avait reçu de l'argent et des présens, et qui l'influençait en cette occasion, était chrétien comme moi. Mais il savait qu'il obligerait beaucoup cet ami, s'il parvenait à me faire abandonner mou entreprise. Je mis tant de bâte au trajet, que j'arrivai à Krnicnt avant le coucher du soleil. Comme on était dans le rhamadan, le caclicll'avait à dîner . chez lui plusieurs officiers principaux, quelques liadgis et dus sautons, pèlerins turcs, qui, dans cette saison surtout ,'se nourrissent ordinairement à la table dus grands. La compagnie consistait en une trentaine de personnes;'faute de place dans la maison, ou avait apprêté le dlnc dans un champ voisin. Un vieux tapis, d'environ vingt pieds de long sur trois de large, avait été étendu par terre ; à la place d'assiettes on y avait mis des gàlcaux de bulle farine blanche. A mon arrivée

>•§ VOYAGES K.\ IXYPTI"., le repas allait commencer, parce que pendant la fêle du rliamadan, les Musulmans ne peuvent dîner qu'un peu après le coucher du soleil. Il n'y avait donc pas moyen de parler d'afl'aires. Au reste, le Turc nie reçut avec cette fausseté qui engage souvent les gens de sa nation à montrer de la cordialité h celui dont ils méditent la perle. Il me pria à dîner, et j'acceptai pour lui éviter un affront, le plus grand que j'eusse pu lui faire. Nous nous assîmes tous par terre, autour du tapis. La cuisine turque n'est pas toujours du goût des Européens ; elle a pourtant quelques plats qui valent les nôtres. Leur mouton rôti est délicieux. Ils l'exposent au feu, sur une broche de bois, immédiatement après avoir tué l'animal, et pendant que la chair conserve encore sa chaleur naturelle. Par ce procédé, la viande acquiert un goût fort agréable. Lcsolïi-ciers et hadgis retroussèrent leurs grandes manches, et enfoncèrent les doigts de leur main droite dans les divers plats. La main gauche-ne sert jamais aux Turcs à manger. Ils ne font presque que goûter de chaque plat. Le dlncr finit ordinairement par du pilau ,et ils boivent rarement pendant le repas. Immédiatement après ils S8 lavent; on sert à la ronde des pipes et du café, et la conversation s'engage sur lus seuls

r..v ^ tr.iF., etc. 77 sujets familiers aux Turcs, les chevaux, les armes , les selles et les vèlemcns. Je profilai du moment de la conversation pour demander, avec instance, a» cachefl", 1111 ordre pour les fullahs, afin du continuer les travaux le lundeniainmatiii. Il répondit, d'un Ion insouciant/ ([u'il fallait qu'ils travaillassent dans les champs pour le pacha, et qu'on n'en avait pas de reste ; mais que si je voulais attendre jusqu'à la saison prochaine, j'en trouverais tant que je voudrais. Je lui répondis que, puisque je ne pouvais obtenir des ouvriers de lui, j'en emmènerais quelques uns de Louxor, ce qui lui ferait perdre le mérite de ce qu'il avait déjà fait. J'ajoutai qu'il me fallait prendre congé de lui, attendu que je voulais retourner à Louxor la nuit même. 11 me dit que je n'avais rien à craindre avec d'aussi beaux pistolets anglais que ceux dont j'étais armé. A cela, je répliquai qu'à la vérité ils m'étaient nécessaires dans un pays tel que <"'ui-ci; que, néanmoins, ils étaient à son service, s'il voulait' bien les accepter j mais que j'avais écrit au Caire alin d'en avoir une paire plus belle pour lui, et que je l'attendais. A ces mois, me mettant les mains sur les genoux , il dit : « Nous serons amis. » 11 fit, sur-lc-cliamp, expédier un ik-iim.li et y apposer son sceau. Je pris congé du lui,

y3 vOYAT,ns r..\ AI'.YPTF., regagnai le bateau et arrivai à Gonrnah avant l'aube (lu jour. Mais, en passant devant Louxor, je faillis périr. La jelée qui protège ces ruines contre la force du courant, est toujours sous l'eau lors de la crue du Nil ; et notre batelier, ignorant celle circonstance, laissa le bateau s'y échouer. Le courant était très-rapide, cl le bateau penchait au point que l'eau s'éleva par-dessus lcsécoulilles. Le nageur le plus habile u'auraitpu, en cet endroit, résister assez h la violence du courant pour gagner la rive. Nous vîmes donc une mort inévitable devant nous ; mais la Providence nous envoya un moyen de salut. Une brise fraîche su leva en ce moment; le pilote en profita habilement , bissa les voiles, remit le bateau à flot, et de cette manière nous échappâmes au danger. Dans la matinée du 7, j'envoyai chercher, de bonne heure, le cheik des fellahs pour lui remettre l'ordre du cachefl'. Une heure après, les ouvriers furent prêts et se remirent à l'ouvrage. Le bloc avança ce jour plus qu'à l'ordinaire, parce que les ouvriers s'élant reposés la veille, avaient plus de vigueur; et le 8, j'eus le plaisir de savoir le buste à l'abri du danger d'être atteint par l'inondaliou. Le 9, je fus saisi d'une migraine si violente, que je ne pus me tenir debout : le sang coulant

r..\ NuiiH:, elc. 7Q en profusion par le nez et la bouebe, je lus incapable de continuer l'opération; clic fut donc ajournée au lendemain. Le i o et la 11, nous approchâmes sensiblement du fleuve; et le i -x, cu-lin, le buste du jeune Memnon atteignit heureusement le bord du Nil. Outre la paie stipulée, je donnai à chacun des Arabes un bahehis ou présent, consistant en une piastre ou douze sous. Ils en furent très - satisfaits, et ils avaient bien mérité une gratilication pour leurs cflbris inouïs. En cfl'et, transporter une masse aussi énorme, parle moyen lent et pénible des rouleaux et des leviers, au milieu d'une chaleur excessive et de la poussière, était un travail que des Européens n'auraient pu achever; et ce qui est encore plus étonnant, c'est que les ouvriers, pendant ces opérations pénibles, qui tombèrent dans Jj l'époque du rhamadan, ne mangèrent ni ne burent jamais qu'après le coucher du soleil. Je- ne puis encore concevoir comment ils ont pu , ù jeun, résister à tant de fatigue cl à tant de chaleur. Le lendemain malin quelques Arabes, conformément à mes désirs, vinrent me prendre pour me conduire au souterrain où se trouvait le sarcophage que M. Drovclli avait inutilement essayé d'enlever, et dont il m'avait (ait

Sa VOYAGES EN ÊGÏPTF.,' présent, en cas que je pusse l'avoir. On me fit entrer dans un des caveaux, percés dans les montagnes de Gournali, et célèbres pour la quantité de momies qu'ils renferment. J'étais accompagné de l'interprète et de deux Arabes; mon janissaire resta à l'entrée. Avant de pénétrer dans le souterrain ; nous nous dépouillâmes d'une grande partie de nos vèlcmcns, et nous munîmes chacun d'une chandelle ; nous nous enfonçâmes ensuite dans la caverne par un passage im'gulier, qui, tantôt assez haut, tantôt très-bns, nous conduisit fort en avant dans la montagne. En quelques endroits nous fûmes obligés de ramper comme des crocodiles, par dessous les rochers. Nous nous éloignions de plus en plus de l'entrée, qu'il m'eût été bien dillicile de retrouver seul ; j'étais donc à lu discrétion de mes deux Arabes. Nous arrivâmes enfin à une grande place à laquelle aboutissaient beaucoup d'autres cavernes ou passages ; les deux Arabes y tinrent conseil , et après quelque examen, ils choisirent un passage très-élroit dans lcquul'noiis nous enfonçâmes; nous allâmes toujours en descendant entre des rochers li'ès-rapprocbés, jusqu'à un endroit où deux ouvertures annonçaient doux autres grottes, qui, dans une direction horizontale, pénélraienl dans

EN Mrr.in, elc. flr l'intérieur de la montagne. Voilà la place, dit alors l'un des Arabes. Je ne pus concevoir comment un sarcophage, tel qu'on me l'avait ducril, avait pu être introduit par la cavité que l'Arabe montrait du doigt. Je ne doutais pas que ces cavernes n'eussent été des lieux de sé pulture , puisque nous avions continuellement marché sur des crânes et d'autres ossemens; mais il était impossible qu'un sarcophage eût été introduit par la caverne que nous avions de vant nous; car l'entrée en était si étroite, qu'es sayant d'y passer, je ne pus y réussir. Cepen dant un dus Arabes y pénétra ain=i que mon interprète, et il fut convenu que j'attendrais avec l'autre Arabe leur retour. Ils s'enfoncèrent dans le souterrain au point que je n'ap