Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 1 - numérisation en cours

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Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 1 - numérisation en cours
VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE.


Anonyme
CONTENANT LE RECIT DES RECHERCHES ET DÉCOUVERTES ARCHEOLOGIQUES FAITES DANS LES PYRAMIDES, TEMPLES, BOISES ET TOMBES DE CES PAYS.

suivis D'OK vovAon'

SUR LA COTE DE LA MER ROUGE ET A L'OASIS DE JUPITER AMMON


PAR G. BELZONI TRADUITS DE L'ANGLAIS ET ACCOMPAGNES DE NOTES,

PAR G. B. DEPPING. PARIS: A LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE DE 8. ^ Avec une Carte et le Portrait de l'Auteur.

IMPRIMERIE DE A. BELIN.




PRÉFACE DE L'ÉDITION ANGLAISE.
Anonyme

AYANT fait mes découvertes tout seul, j'ai voulu aussi en rédiger moi-même la relation, au risque d'être taxé, avec justice, de témérité par le lecteur ; mais si mon récit y perd en agrement et en élégance, il y gagnera peut-être en fidélité et en exactitude. Quoique je ne sois pas Anglais, j'ai préféré rendre compte en anglais , à mes lecteurs, autant que je le puis, de mes peripeties en Egypte, on Nubie, sur la côte de la mer Rouge et dans l'Oasis, plutôt que de courir la chance de voir mes pensées mal présentées par d'autres. Tout ce que je désire, c'est d'être bien entendu : je me bornerai à la narration simple et pure de ce qui m'est arrivé, pendant mes voyages dans ces contrées, depuis 1815 , jusqu'en 1819. La description des moyens que j'ai employés pour atteindre mon but, les difficultés qui se sont opposées à mes travaux, et la manière dont je les ai vaincues, donneront une idée assez exacte des mœurs et coutumes des peuples avec lesquels j'ai eu des relations. J'ai peut-être trop parlé des obstacles élevés par la jalousie et l'esprit d'intrigue de mes adversaires, et peut-être n'ai-je pas assez songé que le public se soucierait peu de connaître mes querelles particulières, qui, pourtant, dans ces moinens et dans ces contrées, me parurent de la plus grande importance ; mais j'ose espérer qu'il accordera un peu d'indulgence à un homme, qui ne se souvient pas sans chagrin, que ce furent ces querelles mêmes qui le forcèrent de quitter l'Egypte, avant d'avoir exécuté tous ses projets. J'ai aussi à demander pardon de quelques observations que j'ai hasardées sur divers points historiques : c'est que la vue des temples, des tombeaux et des pyramides, m'avait rendu ces antiquités tellement familières, que je n'ai pu m'empêcher de me livrer à des conjectures sur leur origine et sur le but de leur construction, L'érudit et le voyageur savant souriront de ma présomption ; mais eux-mêmes n'ont-ils donc jamais qu'une seule opinion, sur ces matières, et ne diffèrent-ils pas quelquefois d'avis sur des sujets bien moins difficiles ? On a déjà beaucoup d'ouvrages sur l'Egypte et la Nubie, écrits par les voyageurs de la dernière époque, tels que M. Dcnon et les autres savants français, dont le récit général sur ces pays laisse peu de chose à désirer. 11 en est de même de l'ouvrage de M. Hamilton, dont je puis certifier l'exactitude de la manière la plus positive. Que pourrais-je dire encore à l'éloge de feu clieik Burckliardt, homme tellement familiarisé avec la langue et les mœurs de ces peuples, que personne ne soupçonna qu'il fût Européen? Les détails qu'il nous a donnés sur les '.bus de ces contrées, sont si exacts et si complets, qu'à ce sujet il ne reste que peu ou rien à observer en Egypte et en Nubie. Cependant je dois faire valoir en ma faveur une circonstance particulière, eu priant le lecteur de ne pas prendre ma remarque pour un mouvement de vanité : c'est qu'aucun voyageur n'a eu autant d'occasions d'étudier les mœurs des indigènes, qu'il s'en est présenté à moi, puisqu'aucun n'a eu avec eux des relations aussi spéciales. Mon occupation constante étant d'aller à la recherche des antiquités, j'eus avec eux diverses transactions, qui me mirent à même de bien observer le véritable caractère des Turcs, des Arabes, des Nubiens, des Bédouins et des Ababdeh. Je me trouvai donc dans une position bien différente de celle d'un voyageur ordinaire, qui fait ses remarques sur les habitons ctlcs antiquités, en parcourant le pays, et qui. n'a pas la lâche pénible d'agir sur l'esprit de ces peuples ignorants et superstitieux, pour les engager à des travaux auxquels ils étaient totalement étrangers. Je suis d'une famille romaine, établie depuis longtemps à Padoue. L'état de trouble dans lequel se trouva l'Italie en 1800, et qui est trop connu pour que j'aie besoin d'en parler en détail, me forcèrent de quitter ma patrie. Depuis ce temps, j'ai visité diverses parties de l'Europe et éprouvé bien des vicissitudes du sort. J'avais passé la plus grande partie de ma jeunesse à Rome, ancien séjour de mes ancêtres, où je faisais mes études pour me préparer à l'état monastique ; mais l'entrée inattendue de l'armée française dans cette ville, changea ma destination ; depuis lors m'étant livré aux voyages, j'ai toujours mené une vie errante. Ma famille me fournit d'abord quelques secours; mais comme elle n'était pas riche, je ne voulus pas être à sa charge, et je commençai à vivre de ma propre industrie, en tirant partie des faibles connaissances que j'avais acquises dans diverses branches. Je m'adonnais surtout à l'hydraulique que j'avais apprise à Rome; cette science me fut très avantageuse, et clic devint finalement le motif de mon départ pour l'Egypte. J'avais été informé en effet qu'une machine hydraulique serait d'une grande utilité dans ce pays pour l'irrigation des champs, qui n'attendent que l'eau pour se couvrir de productions à toutes les époques de l'année. Mais j'anticipe sur les c'véucmcns. Arrivé en Angleterre en i8o3, je m'y mariai bientôt après, et je continuai d'y résider pendant neuf ans. Ayant formé ensuite la résolution de me rendre dans le midi de l'Europe , je visitai avec ma femme le Portugal, l'Espagne, et Malte. Dans cette Ile nous nous embarquâmes pour l'Egypte, où nous séjournâmes cinq ans. Ce fut là que j'eus le bonheur de découvrir plusieurs restes d'antiquités des liabifans primitifs. Je parvins à ouvrir une des deux fameuses pyramides de Gizeh, ainsi que quelques tombes des rois de Thèbes. Parmi ces dernières, celle qu'un des savants les plus distingués de notre âge regarde comme la tombe de Psammétique, est visitée en ce moment par les voyageurs, comme le monument le plus beau et le plus parfait de ce pays. Le célèbre buste du jeune Memnon que j'ai apporté de Thèbes, est maintenant au musée Britannique; et le sarcophage d'albâtre trouvé dans les tombeaux des rois est en route pour l'Angleterre. Auprès de la seconde cataracte du Nil, j'ouvris le temple d'Ybsamboul ; j'entrepris ensuite un voyage à la côte de la mer Rouge, pour retrouver la ville de Bérénice, et je fis encore une excursion à l'Oasis ou Elloali occidentale. M'étant enfin embarqué pour l'Europe, je revins , après une absence de vingt ans, dans ma patrie et dans le sein de ma famille, d'où je me rendis en Angleterre. A mon retour en Europe, je trouvai que l'on avait répandu dans le public, sur mes opérations et découvertes en Egypte, tant de bruits erronés, que je regardai comme un devoir, de publier un simple exposé des faits. Si quelqu'un révoquait en doute l'exactitude de mes assertions , je le prierais de s'expliquer ouvertement, afin que je puisse être à même de fournir mes preuves.


AVIS DU TRADUCTEUR.
Anonyme

CETTE simplicité du récit, à laquelle l'auteur lient avec raison, comme à l'une des qualités les plus rccommandables d'une relation do voyage, j'ai liché de la conserver dans la traduction qui est aussi fidèle que le permet la différence des langues. Si je me suis écarté de l'original en quelques points peu importants, je ne l'ai fait qu'avec l'assentiment de railleur, qui a trouvé bon que je supprimasse les répétitions et quelques phrases qui n'ajoutaient rien ni aux pensées ni aux faits énoncés précédemment, et que je réunisse des détails homogènes qui dans l'original étaient quelquefois séparés, J'ai adopté pour les noms propres une orthographe uniforme et j'ai suivi à cet égard, autant que possible, la grande description de l'Egypte. J'ai ajouté quelques notes que peut-être on ne regardera pas comme inutiles. J'arrive à une partie délicate de la relation des voyages de M. Belzoni ; je veux parler des passages où il expose les persécutions qu'il a essuyées dans ses recherches intéressantes. L'auteur a bien voulu me laisser la plus grande latitude a l'égard de la traduction de ces passages. Quoique profondément Liesse dans tous ses son limons, M. Belzoni a pourtant été disposé à supprimer la vive expression de son chagrin. J'ai quelquuefois usé de cette liberté pour adoucir les termes; mais je n'ai pas cru devoir parler la réserve trop loin. Un homme qui, comme M. Belzoni, s'est illustré par de belles découvertes et par des recherches importantes, est bien en droit, ce me semble, de se plaindre de ceux qui l'ont arrêté dans sa carrière, surtout quand ses adversaires n'ont rien négligé pour prévenir le public, non-seulement contre ses travaux, mais encore contre son caractère. Il est triste, j'en conviens, d'apprendre que les rivalités, ou plutôt les jalousies nationales des Européens, cherchent des victimes jusqu'au milieu des ruines d'Egypte, et donnent, à des peuples que nous appelons barbares, un spectacle peu propre à leur liiire estimer notre civilisation. Mais ce n'est pas M. Belzoni qui, le premier, a mis le public dans la confidence de ces querelles singulières ; il se livrait encore à ses recherches savantes en Egypte, lorsque déjà les presses d'Europe diffamaient son caractère et discréditaient les résultats de ses travaux. Des anonymes calomniaient sa conduite, des savants employaient l'autorité de leur nom à lui ravir l'honneur de ses découvertes. A son retour, sa première pensée a dû être d'exposer les faits comme ils se sont passés, et de faire tomber l'échafaudage de diflhmulioris et de faussetés que ses adversaires avaient élevé sans peine et sans danger pendant son absence. Il s'est expliqué, dans sa relation, comme un homme offensé dans ce qu'il a de plus cher, son honneur. Il a rejeté tout le blâme sur ceux qui l'ont attaqué ; c'est à eux maintenant à se justifier s'ils se sentent innocents. On a voulu colorer le motif de ces attaques jalouses du nom de patriotisme; mais aucun véritable savant n'a jamais regardé comme une action patriotique de dénigrer les savants étrangers. Si les découvertes scientifiques avaient besoin d'un certificat d'indigénat comme les marchandises de nos fabriques, il est probable que le domaine de la science resterait toujours fort rétréci ; cela accommoderait peut-être les demi-savants ; cependant la république des lettres, ainsi que l'humanité, ne doit pas connaître les limites politiques : clic a les mêmes interdits sur tout le globe. Au reste, d'honorables témoignages ont déjà vengé M. Belzoni des attaques de ses ennemis. Le colonel Fitz-Clarence, qui a été témoin de ses opérations en Egypte, dit de lui, dans la relation de ses propres voyages : « M. Belzoni possède à un degré étonnant l'art de se concilier l'affection des Arabes, et leur fait réellement faire tout ce qu'il veut. II projette des recherches fort extraordinaires ; et l'on peut attendre de son esprit ingénieux le succès de tout ce qu'il entreprend, etc.» La ville de Padoue, qui a donné naissance a M. Belzoni , et à laquelle il a fait hommage de deux statues provenant de ses lbm'lles en Egypte, a fait frapper en son honneur une médaille sur laquelle sont indiquées ses principales découvertes archéologiques. Les antiques qu'il a tirés des entrailles de la terre ou sauvées des mains de la barbarie vont former un accroissement considérable d'un des premiers dépôts scientifiques de l'Europe, le musée britannique à Londres. On aimerait sans doute mieux en France qu'ils fussent venus orner le musée royal de Paris ; mais on ne peut pas réunir tous les'lféw'^r; d'ailleurs, depuis que les nations sentent que les collections d'art, pour être utiles, déjycnt toujours être exposées au public, il importe peu à l'intérêt de l'art que ce soit dans telle ou telle capitale qu'on peut les admirer. L'essentiel est qu'elles soient préservées de la destruction, et accessibles, dans tous les moments, aux indigènes et aux étrangers.


VOYAGES

EN EGYPTE, EN NUBIE, ETC.

PREMIER VOYAGE.


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Nous appareillâmes de Malte le 19 mai I8I5, et le y juin suivant nous arrivâmes à Alexandrie : nous étions trois, ma femme, moi et un domestique que j'avais emmené d'Irlande. Ce qui m'avait principalement déterminé à me rendre en Egypte, c'était le projet d'y construire des machines hydrauliques pour arroser les champs, par des procèdes plus faciles et plus économiques que ceux dont on se servait dans ce pays. En entrant dans le port d'Alexandrie, nous apprîmes du pilote que la peste régnait dans la •ville ; nouvelle vraiment alarmante pour un Européen qui n'avait jamais vu ce fléau. Pour avoir des renscignemens sur l'état du la maladie, nous voulûmes débarquer le lendemain. Deux voyageurs européens qui vinrent dans un bateau nous aborder, nous informèrent que le mal diminuait rapidement. En conséquence nous mîmes pied à terre, mais avec beaucoup de précaution , attendu que pour nous rendre à l'Occalc française, où nous avions à faire quarantaine, il fallait traverser la ville. Heureusement le 24 juin, jour de la Saint-Jean, n'était pas loin, et ce jour la peste est censée finir. Des personnes superstitieuses attribuent cela au Saint que l'on fête alors ; mais il est avéré que les grandes chaleurs arrêtent, autant que la rigueur du froid, les progrès de la contagion; et j'ai observé moi-même que, lorsque les chaleurs de l'été n'étaient pas aussi fortes qu'à l'ordinaire, la peste durait plus longtemps, tandis qu'un hiver prolongé retardait l'arrivée de l'épidémie. 11 fallut se résigner à une captivité volontaire, employer des précautions pour ne toucher personne et pour n'être point touché par qui que ce fût, et pour recevoir tout ce qui venait du dehors; subir enfin des fumigations continuelles, pour prévenir la contagion : tout cela paraissait bien étrange à un homme qui ignorait les habitudes du pays. Confinés dans notre appartement, nous ne vîmes personne pendant trois ou quatre jours : nous étions réellement malades; mais j'eus soin de cacher mon état; car la pesle est un fléau si terrible, et la crainte de ce mal agit si puissamment sur les préjugés des indigènes, que si, pendant l'épidémie, un homme tombe malade, on ne doute pas qu'il ne soit atteint de la peste; s'il meurt, on est persuadé qu'il a succombé à ce mal, et on se dispense de faire aucune recherche sur les causes de sa mort. Aussi, quoique notre indisposition ne fût que l'effet du changement de climat, les gens de l'Occalc s'ils nous avaient su malades, et surtout s'ils avaient vu nos vomissemens, en auraient conclu que nous avions été atteints de la peste, en traversant la ville, et la terreur les aurait saisis comme si l'ennemi eût été dans leurs murs. L'Occala est un enclos de forme carrée, renfermant plusieurs maisons. On n'y entre que par une grande porte qui conduit à un escalier commun, au-dessus duquel règne une galerie qui conduit à toutes les maisons. Dans les temps de peste, les habitans ne peuvent communiquer entre eux qu'en évitant de se toucher; toutes les provisions qui entrent passent d'abord par l'eau, et on ne manie point le pain tant qu'il est encore chaud. La peste se propage si facilement qu'un chiffon de toile infectée, que le vent emporte, suffit pour répandre la contagion dans une contrée entière. Si l'on avait eu connaissance de notre état, personne ne se serait approché de nous, les Arabes exceptés, qui, en cas de maladie, vont indistinctement chez tout le monde, et risquent ainsi de la propager, en portant la contagion chez ceux qui eu étaient encore exempts. Beaucoup de personnes meurent par suite de l'abandon général, qui vient de ce qu'on prend toutes les maladies pour la peste : d'autres malades sont les victimes de l'avidité de leurs héritiers, qui, pouvant les faire passer pour pestiférés, se débarrassent d'eux par le poison, et s'emparent de leurs biens. Quel qu'ait été le genre de la maladie, il suffit de dire que le malade est mort de la peste ; et, comme il meurt des centaines d'individus par jour, on est obligé de les emporter sans constater la cause de leur mort. Après le jour de la Saint-Jean, le fléau cessa presque entièrement; et, voulant nous rendre au Caire, nous louâmes un bateau, en société avec M. Turner, voyageur anglais, qui allait remonter le Nil. Nous mimes à la voile le i". juillet; mais des vents contraires nous firent rentrer dans la soirée. Nous nous embarquâmes de nouveau le lendemain; cependant nous ne pûmes aller, à cause de la violence des vents, que jusqu'à Aboukir : nous y descendîmes à leri'c, et nous visitâmes les lieux où tant de braves ont versé leur sang pour la gloire de leur patrie. Des ossemens humains étaient jetés çà et là. Après nous être remis en route, le même jour, nous entrâmes dans l'embouchure du M et nous débarquâmes à Rosette ; quatre jours après nous nous trouvâmes à Boulai, à un mille du Caire. Quoique nous eussions déjà commencé, à Alexandrie, à nous accoutumer à la vue des Arabes, la scène varice que nous avions sous les yeux nous intéressa vivement. Ce mélange de soldats turcs en costumes de toutes couleurs, et n'observant aucune régularité dans leurs exercices, d'Arabes de diverses tribus, de Congés, de bateaux, de chameaux, chevaux, ânes, etc., présentait le spectacle le plus animé. Dès que je fus débarqué, je me rendis en droite ligne au Caire, et, comme les Pères de la Terre-Sainte ne peuvent recevoir de femmes dans leur couvent, nous nous arrangeâmes pour occuper dans Boulai; une vieille maison, appartenant à M. Baghos, à qui j'étais recommandé. Interprète de Mahomet-Ali , et directeur de toutes les affaires étrangères, M. Baghos était un homme d'un esprit très délié, et animé de bienveillance envers tous les étrangers, surtout envers ceux d'Europe. Dès notre première entrevue, il détermina le jour où il me présenterait à SaIJautcsse le pacha, pour lui faire mes propositions. La maison que nous allâmes occuper était si vieille, que je m'attendais à tout moment de la voir s'écrouler sur nos têtes; les fenêtres n'étaient fermées que par des lattes de bois cassées ; à peine une marche de l'escalier était entière, et la porte n'ayant ni serrure ni rien pour la tenir close, on y appuyait, en dedans, un bâton, pour l'empêcher de s'ouvrir. 11 y avait assez de chambres, mais partout le plafond était dans un délabrement menaçant; l'ameublement se réduisait à une simple natte, étendue dans une des meilleures pièces, que nous regardâmes comme notre salon. Sans les matelas et les draps de lit que nous avions apportés, il aurait fallu coucher à la manière arabe; faute de chaises, nous nous asseyions à terre; une boite et un porte-manteau nous servaient de table : nous étions pourvus heureusement de quelques assiettes, de fourchettes et de couteaux, et James, notre domestique irlandais, nous procura de la vaisselle en poterie. Voilà l'arrangement de notre ménage.

Je ne songeais pas alors aux antiquités ; cependant je ne pus m'empêcher de profiter d'une excursion de M. Turner, pour voir une des merveilles du monde, les pyramides. Il avait obtenu du pacha une escorte pour nous accompagner. Nous fîmes en sorte d'arriver aux pyramides le soir, et d'y passer la nuit, afin de pouvoir monter sur la première pyramide d'assez bonne heure pour observer le lever du soleil, en conséquence nous nous rendîmes au sommet longtemps avant la pointe du jour. La vue dont nous jouîmes alors était d'une beauté que la plume ne saurait décrire. Le brouillard étendait d'abord sur les plaines d'Egypte un voile qui se leva et disparut à mesure que le soleil approcha de l'horizon. En se dissipant, ce voile léger mit à découvert toute la contrée de l'antique Memphis. Au sud, de petites pyramides marquaient, dans le lointain, l'ancienne étendue de cette cité, tandis qu'à l'ouest l'immense désert s'étendait à perte de vue ; le Nil serpentait majestueusement à travers les champs fertiles qu'il arrose en se rendant à la mer ; à l'est la grande ville du Caire élevait ses nombreux minarets, au pied du mont Motatam ; une plaine charmante la séparait des pyramides et des groupes épais de palmiers variaient ce beau spectacle. Nous descendîmes pour aller admirer, à quelque distance, ces masses énormes de pierres qui nous avaient servi d'observatoire. Je ne pouvais concevoir comment ces gros blocs avaient pu être apportés ; nous entrâmes même dans la première pyramide : mais je réserve pour un autre endroit la description détaillée de l'intérieur de ce monument étonnant. Nous fîmes le tour de la seconde pyramide, et, après avoir examiné plusieurs mausolées, nous retournâmes au Caire, avec la satisfaction d'avoir vu une des merveilles du monde, que depuis longtemps j'avais désiré voir de près, sans l'oser espérer. Quelques jours après nous nous joignîmes à d'autres Européens, pour nous rendre par eau à Saccara. Notre société, après avoir visité les pyramides de cette contrée, revint au Caire ; mais M. Turner et moi, nous allâmes voir encore les pyramides de Dajior. Celles-ci sont bien inférieures en grandeur aux premières, et, comme je crois, dans le rapport de un à six. L'une d'elles est d'une forme particulière, ayant une courbure dans ses plans inclinés, ce qui les rend perpendiculaires vers le sol. Celles de Saccara diffèrent aussi des pyramides ordinaires, en ce qu'elles présentent, en quelque sorte, des plans suspendus : au reste les deux pyramides du Dajior sont mieux conservées que toutes les autres. Je remarquai aussi auprès de Saccara et de Belracina, tuo je regarde comme la partie centrale de l'ancienne Memphis, les débris d'autres pyramides, dont le délabrement nous fait croire qu'elles sont d'un age plus reculé qu'aucun des autres monuments de ce genre. Je n'avais pas alors l'occasion de visiter les puits des momies et oiseaux momies; mais un fellah nous apporta un de ces vases de terre contenant un oiseau ; à en juger par la forme des os, c'était un vautour. Ce vase était dans un tel état de conservation, ne nous crûmes que l'Arabe voulait nous tromper, et que nous nous moquâmes de lui. Pour nous guérir de notre incrédulité, il nous faire oir que nous lie nous connaissions point en antiquités, il cassa la cruche devant nos yeux, et nous en montra le contenu. On nous avait tant avertis de nous méfier de toutes les assertions des Li'abcs, que nous persistâmes encore celtu ibis dans notre incertitude. En retournant au Nil, nous passâmes auprès de la pyramide bâtie en briques cuites au soleil, qui est maintenant ruinée, dans une visite postérieure, je me suis aperçu qu'elle ne se dégrade pas insensiblement comme les autres pyramides, mais qu'il s'en détache de temps en temps de grosses masses de briques.

Quand nous fûmes de retour au Nil, il faisait déjà nuit : nous avions encore quelques villages à traverser avant d'arriver au lieu où nous pourrions nous embarquer pour le vieux Caire. Notre chemin nous conduisît à travers un bosquet de palmiers, sur lequel le clair de la lune produisait un effet imposant. Des Arabes dansaient, selon la coutume, au son du tambourin , et se donnaient quelques momens de jouissance, en oubliant peut-être l'état de servitude dans lequel ils sont tenus par les Turcs. Nous primes un petit bateau, et avant le jour nous fûmes au vieux Caire. Deux jours après je devais être présenté au pacha, pour lui soumettre mon projet hydraulique; je me rendis en conséquence chez Mr Baghos. Je fis chez lui la connaissance de feu M. Burdhardt; circonstance très curieuse pour moi, à cause des renseignemens importans que je dus à ce savant voyageur, et qui me furent de la plus grande utilité : aussi j'en conserverai toujours le souvenir le plus reconnaissant. Pour nous rendre à la citadelle, M. Baghos et moi, nous avions à passer par quelques unes des principales rues, toujours très fréquentées, ce qui fait croire aux voyageurs que la ville est très peuplée : mais, à l'exception de ces rues et des bazars, elle est entièrement déserte, et partout on ne voit que des maisons abandonnées, et des décombres. Nous étions montés sur des anes : c'est, dans cette ville, la monture la plus convenable pour des Francs. Un soldat à cheval venait au devant de nous; quand il se fut approché , il me porta avec sa canne un coup si violent à la jambe droite, que je la crus cassée. Les cannes des Turcs, semblables à des houlettes, ont des cotés tranchans; c'est avec cette espèce d'arme, que le soldat, frappant le gras de ma jambe, avait enlevé un morceau de chair d'une forme triangulaire, de deux pouces de largeur, et d'une profondeur considérable. Après cela il proféra deux ou trois jurons contre moi, et s'en alla comme s'il ne s'était rien passé. Le sang coulait en profusion : au lieu d'avoir une audience du pacha, je fus conduit au couvent de la Terre-Sainte, comme étant l'établissement chrétien le plus proche. Il faut savoir qu'à cette époque il régnait un grand mécontentement parmi les soldais contre le pacha, à cause des ordres qu'il avait donnés de leur faire faire l'exercice à l'européenne, et je présume que le soldat, me rencontrant en costume franc, voulut venger sur moi l'ennui que lui donnait l'exercice européen. Du couvent je fus porté chez moi à Boulai;, où je passai trente jours avant de pouvoir me tenir sur 1es jambes. Pendant ma guérison, j'eus occasion d'observer les usages dus Arabes qui passaient sous nos fenêtres. Notre maison était située de manière que nous pouvions voir tous les arrivages d'Alexandrie et de Rosette. Les cllels que l'on embarquait ou débarquait, passaient sous nos yeux, et les caravanes des Maures de la Mecque s'arrêtaient quelques jours dans ce lieu. C'était une chose curieuse pour nous de voir ces habitans du désert, dans leurs tentes, partagés en familles, et passant leur temps à rester assis à terre, à fumer, à chanter des prières qui duraient quelquefois trois à quatre heures, sans compter le temps qu'ils employaient à réciter des prières debout ou à genoux. Ayant un autre but que celui de l'étude, je me contentai alors d'observer ce peuple de loin, et je ne pensais point que j'aurais jamais quelque chose à démêler avec lui comme voyageur. Quand je fus rétabli, on me présenta an pacha Mahomet - Ali, qui me reçut très poliment. Voyant que je boitais, et en ayant appris la raison, il dit que ces accidens étaient inévitables dans des endroits où il y avait des troupes. Je pris des arrangemens avec lui pour l'entreprise de la construction d'une machine, qui, à l'aide d'un bœuf, élèverait l'eau aussi haut que les machines du pays relevaient avec quatre de ces animaux. Il fut très content de ma proposition, à cause de l'économie du travail, et de la dépense de milliers de bœufs qu'on entretenait pour cet usage, dans le pays ; car, quoique ayant eu bonne condition, ces animaux ne s'emploient guère qu'au travail, et on les destine rarement à la boucherie ; les Turcs se nourissent de mouton, et les Arabes de chair de buffle, quand ils peuvent s'en procurer, Le pacha était depuis peu de retour de l'Arabie, où il avait soumis quelques unes des tribus wdiabites, et délivré les villes saintes de la Mecque et Médine de la domination des infidèles. Il avait cédé ensuite le commandement à son fils Ibrahim-Pacha, qui vainquit quelques uns des chefs de l'armée ennemie et les fit prisonniers ; ils furent conduits à Constantinople et y subirent le dernier supplice. Je crois, néanmoins, que la Mecque sera pour les Turcs, ce que Jérusalem a été pour les chrétiens; à moins d'y entretenir toujours une forte armée, les croisades de Mahomet-Ali n'auront probablement pas uu succès plus durable, que n'en ont eu celles de notre Godefroi de Bouillon.

l/y VOYACES EX Pendant que je m'occupais des préparatifs de ma machine hydraulique, je m'acheminais un matin vers le Caire : au lieu du bruit et du tumulte ordinaire, je fus surpris du profond silence qui régnait cette fois partout, Les bateliers apprêtaient les bateaux comme pour partit' sur-le-champ; il ne paraissait point de chameaux pour porter de l'eau au Caire ; on n'apercevait point d'ailiers, point de boutiques ouvertes; personne ne se montrait dans les rues. Je ne pouvais concevoir le motif de cetle circonstance singulière, et, ne rencontrant personne, je ne pouvais rien apprendre : comme c'était un vendredi, je présumai que les Musulmans célébraient quelque fête particulière ; je continuai ma route, sans voir encore personne..Le chemin de Boulait au Caire est d'environ un mille, et traverse une campagne ouverte ; au milieu de la route il y a un pont, j'y trouvai un piquet de soldats. Sans faire attention à eux, je passai mon chemin; mais l'un d'eux me coucha en joue avec son fusil, et tous les autres se mirent h rire de ce qu'il avait fait peur à un Franc. J'entrai enfin au Caire; arrivé au quartier des Francs, j'en trouvai les deux portes fermées. Mais h travers une petite porte j'aperçusun Franc, qui était aux aguets comme moi, et qui se trou-

I

E.\ .NUBIE, ClC. l5 vait être M. Bocty, consul général de Suède. 11 témoigna de la surprise de me voir. Ignorant ce que tout cela signifiait, je pensai d'abord que la peste s'était déclarée tout à coup, et que chacun se renfermait chez soi; cependant les Musulmans ne s'enferment pas en pareil eus : je ne savais donc plus que penser. M. Bocfy me demanda, avec une vive inquiétude, par quel hasard je me trouvais là, d'où je venais, et ce que j'avais vu en chemin ; il fut bien étonné quand je lui appris que je venais de Boulak, et que je n'avais rien aperçu de particulier sur la route. Je ne faisais que d'arriver quand nous entendîmes un grand fracas dans quelques rues, et une décharge de mousqueterie. Je fus aussitôt poussé dans le quartier des Francs, dont les portes se refermèrent étroitement. J'appris alors qu'une révolte avait éclaté parmi les soldats du pacha, et qu'une partie des troupes le poursuivaient dans la citadelle, où il s'était réfugié. Par une circonstance singulière, n'ayant conversé le matin avec personne à Boulak, nous avions ignore complètement ce qui se passait au Caire: ctu..:^ le lieu même où la révolte avait commena1, c'est-à-dire, au sérail clansl'Esbaluo, il n'y eut personne quand j'y passai ; car, après que le pacha s'était sauvé dans la citadelle, tous les

iG VOYACES EN 1CCYPTE ,' soldais avaient couru après lui, et quant ù la populiilion de la ville, personne se s'avisait de se montrer.Tons li'sFrancsétaient daiisralarmc/ et se préparaient h défendre leur quartier dans' le cas d'une attaque contre les portes. Je me rendis au logis de M. Baghos, chez lequel j'avais afl'aire. 11 ne fut pas médiocrement surpris de me voir, sachant d'où je venais. J'eus beaucoup de crainte pour ma femme que j'avais laissée chez moi, seulement avec Jamcsctim Arabe; et quoique M. Baghosm'en-gagc/it vivement à rester la nuit chez lui, je voulus repartir sur-le-champ. Je sortis de la maison sans être aperçu de personne; mais, arrivé aux portes du quartier, j'eus bien des difficultés pour les faire ouvrir; et à peine fus-je dehors, qu'on les referma aussitôt derrière moi. Je repris le chemin par lequel j'étais venu ; après avoir marché un peu, je rencontrai une troupe de soldats qui couraient vers le centre «le la ville. En avançant, j'entendis des coups de fusil dans une rue voisine , et d'autres coups tirés dans le lointain; ce fut à la (in un fusillade continuelle. En approchant de l'Esbakic, je vis des soldats courant vers le sérail, et d'autres qui venaient sur moi. Quand ils se lurent approchés, l'un (Veux saisit la bride, tandis qu'un autre me prit

EN NUBIE, elC. 17 parle collet, et que leurs camarades fouillèrent mes poches. Je n'avais sur moi que quelques dollars; mon portefeuille ne contenait que des lettres et des passeports ; j'ignore ce qu'ils en ont fait : mais ce qui attira surtout leur attention, ce fut une épingle de chemise avec une topaze blanche qu'ils prirent pour un diamant. Je les laissai faire, et, pendant que je les voyais occupes de ma topaze, je me remis en roule. Ils pouvaient craindre d'être dénonces par moi; cependant ils me laissèrent 'aller, et il ne se passa pas autre chose dans mon chemin. Nous nous tînmes pendant plusieurs jours en fermes chez nous, sans nous laisser voir, d'après l'avis amical d'un Turc, notre voisin. Pendant ce temps ; les soldats pillèrent les boutiques du Caire, et le pacha envoya contre les mutins la cavalerie syrienne, connue maintenant sous le nom de Taiiour : c'était la seule troupe qui lui restât fidèle; mais, étant à cheval, elle ne pou vait poursuivre les Albanais postés dans les ter res labourées, entre Boulak et le Caire. Un jour la cavalerie s'étant portée en avant, avait forcé les Albanais à se retirer sur Boulak. La position de notre maison nous mettait à même de voir d'eu haut le feu des troupes d'une part, et de l'autre la consternation du peuple, qui se jetait TOME I. a

l8 VOYACES EN ÉCYPTE, dans les bateaux pour se sauver; mais plusieurs de ces barques étant chargées de trop de monde vinrent à chavirer. J'avais lieu d'espérer que si les troupes pillaient le village, l'air de ve'tusté et de délabrement qu'avait notre maison, nous préserverait de leur avidité; d'ailleurs nous n'avions point d'effets précieux qui pussent les tenter. Le peuple poussait des cris d'effroi, et déjà les troupes paraissaient à l'entrée de la ville; mais, heureusement, la cavalerie les ayant pre'venus, en faisant un détour, les força de rebrousser chemin. Le désordre dura plusieurs jours de suite. A la fin ayant pilléet rançonné le Caire tout à leur aise, les troupes se retirèrent dans leur camp; et, quelques jours après, les affaires s'arrangèrent à l'amiable. Mais j'ai des motifs de croire que le pacha, venant à connaître les instigateurs de l'émeute, se vengea en secret; car nous apprîmes que plusieurs personnes étaient mortes peu de temps après de mort subite ; et plusieurs chefs et beys disparurent à la même époque. Les troupes qui s'étaient mutinées furent envoyées en partie à des camps éloignés du Caire, et en partie à la Mecque. L'exercice européen , qu'on présumait être la cause de leur révolte, fut entièrement abandonné, et on n'en parla plus. Les Turcs ont de l'aversion pour toute

EN NUBIE, etc. ig espèce de contrainte fatigante, surtout quand elle contrarie les habitudes musulmanes. C'était une chose plaisante de voir nos évolutions militaires essayées par des soldats dont les amples pantalons gênent les mouvemens légers. Quand le calme fut rétabli, je repris les préparatifs de mes travaux hydrauliques. C'était à Soubra, dans le jardin du pacha, sur le Nil, à cinq milles du Caire, que je devais élever ma machine. Nous allâmes nous y établir dans une petite maison, située dans l'enceinte du palais du gouverneur, que l'on fermait le soir par de grandes portes, à peu près comme les Occale d'Alexandrie. J'eus bien des difficultés à vaincre, avant de me familiariser avec les gens du lieu. Présumant que l'introduction de ces machines priverait d'ouvrage un grand nombre d'entre eux, ils ne me voyaient pas de bon œil : ceux qui avaient à me fournir les matériaux nécessaires, tels que bois de charpente, fer, etc., devaient précisément se ressentir les premiers du succès de mon projet. À ces considérations se joignaient encore les préjugés nationaux contre les étrangers, et leur dégoût pour toute innovation dans les usages du pays. Déjà il existait à Soubra une machine hydraulique qui avait été envoyée d'Angleterre en présent au pacha, et

20 VOYAGES EN ÉCYPTE,' qui avait coûté, dil-on, dix mille livres sterling; elle avait été construite avec habileté, malgré les obstacles que l'ingénieur avait eu à surmonter; mais s'étanl imaginé qu'une machine, venue d'Angleterre, devait être capable de fournir de l'eau au point d'inonder toute la contrée, on avait été surpris de ne pas lui voir produire l'effet qu'on en attendait, et, depuis lors, on ne s'en était plus servi. Je ne doute pas que la machine n'eût pu tirer plus d'eau, si celui qui l'avait faite avait pu voir d'abord le lieu et la position où elle devait agir. Cet exemple était, au reste, d'un mauvais augure pour moi, et mes craintes n'étaient que trop fondées. Je fis la connaissance d'un grand nombre de Turcs, cl particulièrement du gouverneur du palais , chez lequel nous demeurions. Le jardin du pacha était sous sa direction ; une garde veillait aux portes. La façade du palais domine une colline; le jardin s'étend derrière cet édifice; il est soigné par des Grecs, qui, dans les dernières années, l'ont beaucoup embelli. On y voit des charmilles en forme de coupoles, entièrement recouvertes de plantes ; les pompes, qui sont toujours en mouvement, y entretiennent une verdure perpétuelle. On remarque une fontaine dans le style européen, et une grande variété de

EN NUBIE, etc. 21 fruits, surtout de raisins et de pèches; mais ces fruits n'atteignent jamais la même grosseur que dans nos climats; ils se gâtent et tombent avant d'être mûrs; aussi les Turcs préfèrent-ils les manger vciis. Le pacha change fre'qucmmcnlde séjour, occupant tantôt la citadelle, tanlùtson sérail dans l'Es-balue; mais sa principale résidence est à Soubra. Son plus grand amusement y consiste, le soir, un peu avant le coucher du soleil, à aller avec ses gardes s'asseoir sur le borddu Nil pourtirer au but contre un pot de terre. Celui qui touche le but, reçoit de lui un présent de quarante à cinquante rou-bies. 11 est lui-même habile tireur; je l'ai vu toucher au tir un vase qui n'avait que quinze pouces de liant et qui était place à terre sur l'autre bord du Nil : or ce fleuve est à Soubra beaucoup plus large que la Tamise au pont de Westminster. À la nuit tombante, il se retire dans le jardin, et va se reposer sous une des charmilles ou sur le bord d'une Ibntaiuci Assis dans un fauteuil européen et entouré de toute sa suite, il se fait égayer alors et entretenir en bonne humeur par ses nombreux boulions: au clair de lune, ce divertissement présente un coup - d'œil singulier. Comme j'étais admis dans le jardin toutes les ibis que je le désirais, j'avais souvent l'occasion

22 VOYAGES EN EGYPTE, de voir de près cet homme, qui, de l'état d'un particulier obscur, est parvenu au rang de vice-roi d'Egypte, et s'est illustre' par ses victoires sur les tribus les plus puissantes de l'Arabie. Les appartenions des femmes du sérail étaient ordinairement très-éclairés le soir : probablement elles avaient aussi leurs divertissenicns particuliers. On amène souvent au sérail des danseuses et des chanteuses pour amuser les habitantes du harem. Les bouffons du paclia sont quelquefois d'une folie extravagante. L'un d'eux se mit un jour en tète de se raser le menton, ce qui n'est pas une bagatelle chez les Turcs : il y en a qui se laisseraient, je crois, couper plutôt la tête que la barbe. Il emprunta un costume franc de l'apothicaire du pacha, qui était natif d'Europe, et se monlra sous ce vêtement étranger devant son maître, en se faisant annoncer comme un Européen , ne sachant pas un mot de turc ni d'arabe, ce qui arrive assez souvent. Dans l'obscurité, le pacha le prit réellement pour un étranger et envoya chercher un interprète. Celui-ci lui adressa des questions en italien, auxquelles le bouffon ne répondit mot: on l'interrogea eh français, mais sans effet; même silence pour l'allemand et l'espagnol. À la fin, voyant que tout le monde, sans en excepter le pacha, était sa dupe, il éclata en

EN NUBIE, etc. a5 turc vulgaire, la seule langue qu'il sût; sa voix le trahit: autrement on aurait eu de la peine ù le reconnaître, surtout à cause de son menton rase. Le pacha fut enchanté de la plaisanterie, et, pour la récompenser dignement, il assigna au bouffon une somme très-considerable sur son trésor, en engageant le fou à l'aller toucher lui-même sous le costume de Franc. Le kakiabey futstupéfait d'une pareille générosité envers un Européen, la somme assignée étant àpeuprèstoutce qu'il y avait dans le trésor; .-.lais, en questionnant le prétendu Franc, il revint de sa surprise. Pour prolonger sa folie, le bouffon se rendit sous le même costume dans son harem ; ses femmes le mirent à la porte, et tel futle dégoût qu'inspira la vue de son menton rase, que les autres bouffons ne voulurent manger avec leur" camarade que lorsque la barbe lui fut revenue* Au reste, le pacha parait être sensible à l'avantage qu'il y a pour lui d'encourager, dans son pays, les arts d'Europe, et déjà il recueille les fruits de cette politique. 11 a introduit la fabrication de la poudre à canon et de l'indigo fin, la raffinerie de sucre et la manufacture de la soie, et il en profite ; il demande toujours quelque chose de nouveau, et saisit avidement tout ce qui frappe son imagination. Ayant entendu parler d'électricité, il avait fait venir

a/l TOYACES EN ÊCÏPTE, d'Angleterre deux machines électriques; mais l'une s'était casse'e en roule, et l'autre avait été démontée. Le médecin du pacha, Arménien de naissance, ne savait comment l'arranger, quoique rien ne fùl plus facile. Me trouvant au jardin un soir qu'ils cherchaient inutilement à arranger la machine, je fus invité à la mettre en ordre : après avoir réuni les diverses pièces, je ils asseoir un des soldats sur un siège isolé , je chargeai la machine et lui donnai une bonne secousse. Le Turc, qui était loin de s'attendre à cet effet, sauta eu bas du siège, en poussant un cri de frayeur. A celte vue le pacha se mit à rire ; mais il ne s'imaginait pas que la frayeur du soldat vint du coup donné par la machine : quand on le lui apprit, il prétendit que cela ne pouvait être ; et que, le soldat étant à une si grande distance, une petite chaîne, par laquelle il communiquait à la machine, ne saurait avoir une puissance semblable. Je fis dire alors, par l'interprète, h Sa Hautcsse, que si elle voulait s'asseoir elle-même sur le siège, elle pourrait se convaincre de la réalité. 11 hésita un peu, lie sachant si je disais vrai ou non : cependant il finit par s'asseoir. Je chargeai bien la machine, et après avoir mis la chaîne dans sa main, je lui donnai une assez rude secousse.

EN XUDIE, etc. 25 A. ce coup il se leva en sursaut comme le soldat : puis se jetant sur son fauteuil, il éclata de rire, en voyant la machine exercer un tel pouvoir sur le corps humain, sans en comprendre la cause. Le gouverneur de Soubra, Zulfur Carcaja»' c'iait un Mamelouk âge d'environ soixante-cinq ans; son avancement était une preuve de la fortune qu'avait i'aite en Egypte celle race d'hommes, qui, pétulant plusieurs siècles, y a donne la loi. 11 devait à sa conduite politique envers le pacha la placé do gouverneur dans un lieu où était la résidence même de son maître, et dans une vasle étendue de terres dont il avait l'inspection. C'était un homme très-instruit pour un Turc, et je présume que ses connaissances en agriculture contribuaient beaucoup à la faveur dont il jouissait auprès du pacha. 11 avait beaucoup voyagé dans l'empire Ottoman, et y avait bien observé, ce qui n'est pas commun chez les Turcs : cependant il ne s'était aucunement dépouillé pour cela des préjugés de sou pays ni des superstitions de sa religion. J'allais le voir le soir dans son divan, pour causer, prendre du café et fumer avec lui : nous étions d'accord sur bien des choses ; mais je ne pus réussir a vaincre ses préventions contre les

26 VOYAGES EN EGYPTE, niacliines hydrauliques. C'est qu'il e'tait contre sou intérêt de, céder sur ce point. Se trouvant incommodé un jour, et n'ayant pas de médecin dans le voisinage, il envoya chez nous pour savoir si nous avions quelque remède à lui donner. Comme sou indisposition ne venait que d'un gros rhume, ma femme lui envoya un lait-de-poule. Cette potion fut si bien de son goût qu'il continua plusieurs jours de suite d'en boire. Depuis ce temps il demandait toujours des nouvelles de son médecin. Un soir je lui dis que ma femme souflrait d'un mal de côté. Il me répondit qu'il allait me donner sur-le-champ un remède pour le faire passer. Il se leva, en effet, et se rendit dans l'intérieur de son appartement, d'où il revint avec un livre, qu'il portait d'un air solennel et recueilli. Assisté du clieik de la mosquée, qui se trouvait présent, il feuilleta le livre en avant et en arrière ; puis ils convinrent de ce qu'il y avait à l'aire. On coupa en triangle trois morceaux de papier de la grandeur de cartes à jouer ; ensuite le cheik y écrivit quelques mots en arabe, et me les donna en disant qu'il fallait que ma femme attachât, par un cordon , un de ces morceaux de papier au front, et les deux autres aux oreilles. 11 arracha aussi un morceau de la peau d'un agneau qui avait été

E?i NUBIE, etc. 27 ld pour la fête du Bairam ; il c'erivit quelques paroles dessus, et m'engagea à faire appliquer ce morceau sur la partie souffrante. Je les remerciai de leurs bontés, et emportai ces amulettes, que j'ai gardées jusqu'à ce jour comme nu souvenir de la méthode turque de dissiper les douleurs. Il arriva que ma femme fut un peu mieux un ou deux jours après : le vieux Turc fut enchanté d'avoir pu s'acquitter de l'obligation qu'il lui avait depuis son rhume. Les Arabes de Soubra aiment à se réjouir autant que ceux des autres villages d'Egypte. Pendant notre séjour il y eut un mariage ; et, comme la croisée de notre maison donnait sur la place publique, nous fûmes à même de voir toute la cérémonie. De grand matin on planta au milieu de la place une perche, au sommet de laquelle flottait la bannière du village. Le peuple s'assembla peu à peu, et on fît les préparatifs d'une illumination en verres, etc. Les Arabes des villages voisins arrivèrent au son du tambourin, et ayant leurs drapeaux déployés. Ils s'arrêtèrent à quelque distance de la perche du centre, et n'approchèrent qu'après avoir été invités à la fête par une dcputation. Les anciens du village s'assirent autour el au-dessous de la bannière, laissant les étrangers à quelque dis-

28 VOYAGES EN ÉCÏPTE, lance. L'un de ceux qui se tenaient auprès de la perche, et qui avait un très-bon flageolet, commença un air, pendant que la compagnie se divisa en deux groupes qui formèrent deux cercles autour de la perche, l'un en dedans de l'autre : chaque homme posa ses mains sur les épaules de ses deux voisins; ceux du cercle intérieur avaient le visage tourné vers ceux du grand cercle j celui-ci se tint immobile , tandis que les hommes du petit cercle dansaient, et s'inclinaient vers lui, en observant un grand ordre. Cette danse dura trois heures : pendant ce temps, ceux qui ne faisaient pas partie des deux cercles, formaient des chaînes séparées. Quelques hadgis pour montrer leur habileté dans les exercices de dévotion, se penchèrent sans discontinuer pendant deux heures et quelques minutes, au point de toucher presque la terre, et se relevèrent avec une promptitude surprenante. Quiconque n'est pas habitue' à cet exercice pénible, ne le continuerait pas un quart d'heure. Les femmes se tinrent à l'écart, ayant la fiancée parmi elles. Quand on eut cessé de danser et de chanter, tout le monde s'assit en formant des groupes. On apporta daus des grandes c'cuelles du riz bouilli, ainsi que des plats de melobie et bamies, plantes qui tiennent

EX NUBIE, etC. lieu de légumes chez les Arabes, et trois ou quatre grandes brebis rôties, qui furent sur-le-champ mises en pièces et dévorées. Quant à la boisson, des enfans pourvoyaient la compagnie de l'eau qu'ils puisaient au Nil, dans de grands bardais ; mais je savais que quelques Arabes avaient une cachette où ils allaient de temps en temps boire de Yhorahy : car c'est toujours en secret qu'ils se régalent de liqueurs spiritueuses. Le soir ou illumina la perche et toute la place. La compagnie prit place avec beaucoup d'ordre, en formant une sorte d'amphithéâtre, où les hommes étaient séparés des femmes. Un orchestre, composé de fifres et de tambourins, accompagna la danse de deux habiles sauteurs de profession. Je crois que leur manière de danser n'a jamais été décrite, et il serait difficile en efl'et de la faire connaître par une simple description. Après la danse il y eut spectacle. Le sujet de la comédie était pris, comme chez nous, dans les événemens de la vie sociale; mais il avait la simplicité des idées arabes. C'était un liadgi, qui, voulant aller à la Mecque, s'adresse à un chamelier, et le charge de la commission, de lui procurer une monture. Celui-ci va trouver un marchand de chameaux, cl fait avec lui un marche dans lequel il trompe à la fois le marchand

5o VOYAGES EN ÉCYPTF, et le voyageur, en donnant à l'un moins que l'argent reçu, et en demandant à l'autre plus que la somme stipulée ; en même temps il a soin d'empêcher que le vendeur ne s'abouche avec l'acheteur. 11 produit enfin le chameau, couvert d'une natte, comme étant prêt à partir pour la Mecque. Mais quand le hadgi veut monter l'animal, il le trouve si mauvais, qu'il refuse de le prendre, et redemande son argent. Des paroles on en vient aux mains : au vacarme qu'ils font, le marchand de chameaux accourt; il ne reconnaît pas l'animal qu'il a vendu, et il se trouve que le fripon de chamelier a trompé une troisième fois, en substituant un mauvais chameau au bon qu'il a été chargé d'acheter. En conséquence, il est accablé de coups et finit par se sauver. Toute simple qu'elle est, cette pièce fait les délices de l'auditoire, enchanté de voir exposée au ridicule la friponnerie des chameliers. Après la grande pièce, on en représenta une petite. Le principal personnage de cette farce était un voyageur européen, chargé du rôle de bouffon. Habillé en Franc, cet étranger arrive dans ses voyages chez un Arabe, qui, tout gueux qu'il est, veut avoir les apparences de la richesse. 11 ordonne à sa femme de tuer sur-le-champ une brebis pour régaler le voyageur j la femme

EN NUBIE, etc. Si fàil semblant d'obc'ir; mais, au bout de quelques minutes, elle revient pour annoncer que le troupeau s'élant dispersé dans les pâturages, il serait trop long de courir après une brebis. L'hôte veut alors qu'on tue quatre volailles de basse-cour, mais la femme s'excuse de ne pouvoir les attraper : on l'envoie une troisième fois pour mettre des pigeons à la broche ; mais il se trouve qu'ils se sont tous envoles du colombier : à la fin l'étranger est réduit, pour tout régal, h du lait caille et du pain de dourrah, seules provisions que possède son hôte magnifique. C'est là le dcnoûment de la pièce. Fendant mon séjour à Soubra, une aventure fâcheuse, dont je me souviendrai toujours, me fit voir quel pays j'habitais, et chez quel peuple je vivais. Une affaire particulière m'ayant appelé au Caire, je passai, sur un âne, par une des rues étroites de celte ville. Un chameau chargé, venant à passer à côte de moi, toute la largeur de la rue se trouva prise. Cependant en ce moment je rencontrai un binbachi, ou officier subalterne, à la tète de ses soldats. Ne pouvant ni avancer, ni reculer, j'arrêtais nécessairement sa marche ; lui, voyant que l'homme quilui barraitle chemin était un Franc, se mit en colère, et me donna un coup violent sur l'estomac, Indigné de ce

52 VOYAGES EN EGYPTE, traitement brutal, je cinglai avec mon fouet ses épaules nues. Aussitôt il tire son pistolet de sa ceinture, pendant que je saute de mon une ; il recule de quelques pas, et tire sur moi ; la balle frise mon oreille droite, en brûlant mes cheveux, et tue un de ses propres soldats qui s'était trouvé derrière moi. Voyant qu'il a manqué son coup, il tire son second pistolet de la ceinture; mais en ce moment ses soldats se jettent sur lui et le désarment. Il s'en suivit un grand bruit; et, comme l'affaire se passait auprès du sérail de l'Esbaltie, quelques gardes accoururent. Quand ils apprirent de quoi il s'agissait, ils intervinrent, et calmèrent la fureur du binbaclii. Ne voyant pas que ma présence fût bien nécessaire, je remontai sur mon âne, et continuai mon chemin. Arrivé chez M. Baghos, je lui racontai ce qui venait de se passer. Nous nous rendîmes sur-le-champ à la citadelle, pour parler au pacha de cette affaire. 11 fut très-fâché, et voulut connaître le coupable ; en observant toutefois qu'il était trop tard pour l'arrêter ce soir même. On l'arrêta le lendemain ; mais je n'ai jamais pu savoir ce qu'il est devenu. Cette aventure fut une leçon pour moi, et j'eus-soin, depuis lors, de ne plus fournir le prétexte d'une vengeance; à

El* NUBIE, Ole. 35 des gens capables de luer un Européen, avec la même indiflërencc que s'ils se débarrassaient d'un insecte. Je rapporterai à ce sujet un triste événement, qui arriva peu de temps après celui-ci. Une jeune personne charmante, âgée d'environ seize ans, la fille du chevalier Bocty, maintenant consul général de Suède, était sortie avec sa mère, sa sœur et d'autres dames, pour prendre des bains. Toute la société était sur des ânes, selon l'usage du pays. À peu de distance de chez elles, les dames rencontrèrent un soldat : cet homme féroce tire sur-le-champ un pistolet de sa ceinture, vise de sang-froid sur la jeune demoiselle et la tue. C'était, sous le rapport des agrémens personnels et. des qualités de l'esprit, la personne la plus intéressante que l'on puisse voir; et tous ceux qui l'avaient connue pleurèrent sa mort affreuse. Je dois dire, à l'honneur de Mahomet-Ali, qu'il Ht saisir et exécuter l'assassin ; mais c'était une triste consolation pour la famille; et de pareils exemples de férocité ne pourront que dégoûter les jeunes femmes d'Europe du désir de visiter ce pays. . ■ ^ A cette époque M. Bankes arriva en Egypte; il se rendit immédiatement au mont Sinaï, et de là au Haut-Nil; au bout de trois mois il revint dans TOME I. 3

34 VOYAGES EN EGYPTE,' la capitale, et partit de là pour la Syrie. M. Durlî-hardt avait songe' depuis long-temps à l'aire transporter en Angleterre la tète ou plutôt le buste colossal, connu sous le nom du jeune Mcm-non, et il avait souvent engagé le paclia h l'envoyer au prince régent j mais apparemment le vice-roi turc ne pouvait s'imaginer que la bagatelle d'une pierre fit plaisir à un aussi grand personnage ; du moins il n'avait pas donné suite à la demande. M. Burkhardt proposa donc le même objet à M. Bankes : celui-ci ne le fit pas enlever davantage ; j'ignore pourquoi. La machine hydraulique étant achevée, j'attendis que le pacha revint d'Alexandrie pour le convaincre, par des expériences, des avantages qu'elle aurait pour cette contrée. Elle était construite sur le modèle des grues, ayant une roue dans laquelle un seul bœuf, par le seul poids de sa marche, pouvait opérer autant que quatre bœufs dansles machines ordinaires du pays. J'étais venu à bout de mon entreprise, malgré les intrigues et les obstacles qui l'avaient entravée. Le pacha fut enfin de retour au Caire; mais il ne vint pas aussitôt à Soubra. Des affaires amenèrent, vers le mime temps, au Caire, M. Sait, consul général d'Angleterre. Comme j'avais souvent exprimé à M. Burkhardt

EN NUBIE, etc. 55 mon désir d'entreprendre le transport du buste colossal de Memnon, de Thèbes à Alexandrie, celui-ci en parla à M. Sait, et j'eus nioi-niùmu occasion do lui dire, en présence de M. Burk-liardt, que je m'estimerais heureux, sans aucune vue d'intérêt, de transporter ce monument, afin qu'il pût être expédie pour le Musée britannique. Le consul parut goûter le projet; mais il demanda du temps pour y réfléchir. Quelques jours après, la peste, qui s'était manifestée au Caire, l'engagea à se tenir enfermé chez lui. Le pacha arriva enfin à Soubra ; il était accompagné de quelques personnes qui se connaissaient en hydraulique. La nouvelle machine commença d'opérer; quoique construite en mauvais bois et en fer qui ne valait pas davantage, elle aurait pu tirer six ù sept fois autant d'eau que les machines ordinaires. Le pacha, l'ayant considérée longtemps, décida qu'elle tirait seulement le quadruple. On fit la comparaison, en mesurant la quantité d'eau produite par ma machine, et celle que fournissaient six des leurs. Mais les Arabes forçaient le travail de leurs bâtes de somme, au point que celles-ci n'auraient pu continuer au-delà d'une heure sur ce pied : aussi eurent-ils le double de la quantité d'eau ordinaire. Malgré tout cela, la décision du pacha était en ma faveur,

56 VOYACES EÎTÉGYPTE, puisqu'il convenait de la supériorité de la nouvelle machine. Mais il était aisé de voir que les Arabes et quelques Turcs, intéressés dans les travaux du l'agriculture chez le pacha, ne partageaient pas son avis. Si la nouvelle méthode réussissait, les quatre cents ouvriers et les quatre cents bœuls qu'ils avaient à fournir, se réduisaient au quart de cette quantité; par conséquent leur bénélicc diminuait de trois quarts, ce qui était loin de leur compte. Un accident vint les tirer fort à propos de leur embarras. Le pacha s'était mis dans la tète qu'il serait curieux de voir si quinze hommes pouvaient faire dans la roue de la machine l'oflicc des bœufs : eu conséquence on les y avaitfait entrer. James, mou domestique, y était entré avec eux; mais à peine la roue avait-elle tourné une fois, qu'ils sautèrent en bas ; aussitôt, emportée par le poids de l'eau, la roue tourna eu sens contraire avec une telle rapidité, que mon pauvre domestique fut lancé à quelque distance et se cassa une cuisse. Je fus obligé d'arrêter la machine pour qu'il n'y eût pas de nouveaux malheurs. Des accidens arrivés au commencement d'une nouvelle entreprise, sont pour les Turcs de lacheux augures. Aussi le pacha, indépendamment des préventions qu'il avait contre la machine même, n'eut pas de peine

EN NUBIE, ClC. 5j à se laisser persuader d'abandonner la nouvelle méthode. On lui avait assure, d'ailleurs, que la construction d'une machine de ma façon coûtait autant que celle de quatre machines ordinaires. On s'était bien gardé de lui faire sentir les avantages qui résultaient de la réduction du nombre des bœufs employés au travail. L'entreprise en resta là, et il ne fut plus questiondes stipulât ions que j'avais faites, ni même des indemnités auxquelles j'avais droit de prétendre. Il me fut pénible de penser qu'il fallait quitter un pays qui a toujours e'ié l'objet de l'étude (les savans. Son antique renommée agissait aussi sur mon esprit, en m'inspirantle désir de me livrer à des recherches; mais je n'avais que peu de moyens d'entreprendre des voyages de découverte : surtout étant accompagné de ma femme, j'avais besoin de bien calculer mes dépenses, avant de savoir si je pouvais me diriger au nord ou au sud. J'avais fait une visite au consul général, mais il ne m'avait point reparlé du transport du buste colossal de Memnon. Après avoir fait tous mes calculs, je trouvai que je ne pouvais pousser mes excursions que jusqu'à la ville d'As-sonaii. On verra par les détails suivons quels furent les vrais motifs qui m'engagèrent ù me charger

'58 du transport du colosse, actuellement dépose au muse'e britannique, et âme livrer aux recherches des autres antiquités dont il sera question dans cet ouvrage. Comme je n'aurai pas d'autre occasion d'entrer dans ces détails, j'exposerai ici les laits tels qu'ils sont. On a faussement prétendu que j'avais été régulièrement employé par M. Sait, consul général de S. M. B. en Egypte, pour l'entreprise du transport du buste de AJem-non, de Thèbcs à Alexandrie. Or, je nie formellement avoir jamais été employé par lui d'une manière quelconque, ou avoir pris des arrange-mens verbaux ou écrits, et je suis à même de le prouver. En remontant le Nil, la première et la .seconde fois, je n'avais d'autre but que de rechercha' des antiquités pour le musée britannique, travaux dont je me serais dispensé, comme on doit bien le penser, si j'avais supposé que tous les résultats en tourneraient au profit d'un tiers que je n'avais point eu l'avantage de connaître auparavant. Cependant, au milieu de mes recherches, on a répandu des bruits tout contraires qui m'ont forcé à rompre le silence et à rétablir la vérité. J'ai eu toutefois la satisfaction de réussir dans mes entreprises, et de faire entrer au musée britannique lou tes les antiquités que j'avais découvertes, quoique, à la vérité, elles n'y soient

EN NUBIE, etc. 59 pas toutes arrivées, en sortant de mes mains, comme le buste de Memnon. Je reviens à l'indécision dans laquelle je me trouvai relativement à mes projets de voyage. Une curiosité vague et l'amour de l'antiquité, que j'avais nourri dans mes études à Borne, me portèrent enfin à la résolution de remonter le Nil. Je louai donc, à bas prix, un bateau avec quatre matelots, un mousse et un rays ou capitaine. J'achetai des provisions et je préparai tout pour notre expédition. On peut remonter le Nil sans crainte de trouver des obstacles j cependant il vaut mieux se pourvoir d'un firman du pacha, pour les cas où l'on aurait besoin de réclamer la protection de ses beys, cachefl's ou caimakans dans la Haute-Jïgypte ; et Mahomet-Ali était toujours disposé à accorder un pareil firman à quiconque le demandait. Je fis part de ma résolution à M. Burckhardt, qui était très-fâché de voir qu'il n'était plus question de faire enlever le buste de Memnon. Étant originaire de cette partie de l'Italie qui depuis peu avait passé sous la domination autrichienne, j'aurais pu m'adresser au consul autrichien pour obtenir un firman du pacha ; mais comme je jouissais de la protection britannique, je m'a-

40 VOYACES EN EGYPTE, dressai au consul anglais. Je .trouvai M. Burclt-liardt chez,luij il parait que celui-ci avait engagé le consul à profiter de l'occasion de mon voyage au Haut-Nil, et à offrir d'entrer pour la moitié dans les frais de l'expédition. Aussi quand j'eus exposé au consul mon projet et mon désir d'obtenir un fîrman pour ce voyage, il s'écria plein de joie : Voilà qui vient fort à propos! J'appris alors qu'ils étaient convenus de faire embarquer le buste colossal sur le Nil, et de l'offrir en présent au musée britannique, si je voulais me charger du transport. Je répondis que je n'avais que peu de moyens à ma disposition, mais que je n'en ferais pas moins tous mes efforts pour venir à bout de cette entreprise j j'ajoutai que je m'estimerais toujours heureux de contribuer à enrichir le musée. « Et moi, répliqua le consulte serai charmé de faire tout ce qui dépendra de moi pour répondre à vos désirs. » Voilà tout ce qui se passa entre nous. Ne connaissant point la Haute-Egypte, je reçus des instructions sur la manière d'obtenir des renscignemens, et de me procurer ce dont j'avais besoin pour atteindre mon but. Ces instructions étaient conçues dans les termes sui-vans :

EN MJB1E, etc. 4r Boulak, 28 juin 1816. « M. Bclzoni est invite à se pourvoir, à Bou-lak, de tous les objets nécessaires pour enlever la tête du jeune Mcmnon et la faire desec-ndrè sur le Nil. 11 se rendra à Siout aussi prompte-ment que les circonstances le permettront, afin d'y remettre ses lettres, expe'die'es à cet effet, à Ibrahim-Pacha, ou à quiconque pourra y être chargé du gouvernement ; il se concertera, dans ce lieu, avec le docteur Scotto au sujet des démarches ultérieures. Il aura soin de retenir un bateau convenable pour y embarquer la tète; et il priera M. Scotto de lui procurer un soldat qui puisse l'accompagner, afin d'engager les fellahs à travailler toutes les fois qu'il aura besoin de leur secours, parce qu'autrement, il n'est pas probable qu'ils obéissent aux ordres de M. Bclzoni ; et, dans aucun cas, il ne faudra quitter Siout sans un interprète.

> Après s'être muni de la permission nécessaire pour louer des ouvriers, etc., M. Belzoni so rendra directement à Thèbes. Il y trouvera la tête en question, sur le côte occidental du fleuve, vis-à-vis deCarnak, dans le voisinage d'un village appelé Gournah et situé au midi d'un temple ruiné, nommé par les indigènes Kossar-cl-Delsaki. Une partie des épaules tient encore à

/t2 VOÏAOES EN ÉCYPTE, celte tète, en sorte que le tout est d'une grande dimension. Les signes auxquels on pourra reconnaître le monument, sont: i°. Il est couche' de manière à avoir le visage tourne vers le ciel; 2°. la face est intacte et d'une grande beauté ; 3°. à l'une des épaules, a été pratiqué un trou; on suppose qu'il provient des eflbrts laits par les Français pour détacher la portion du corps; et 4°. il est d'un granit mêlé, noirâtre etrougeàtrc, et les épaules sont couvertes d'hiéroglyphes. 11 ne faut pas confondre cette tète avec une autre, qui gil dans le voisinage, mais qui est trùs-mulilée. » M. Belzoni n'épargnera ni frais ni peines pour faire transporter le monument, aussi pronip-tement que possible, au bord du fleuve, où il restera , s'il le faut, jusqu'à ce que l'eau ait atteint une hauteur suflisante pour que rembarquement puisse s'effectuer. Mais M. Belzoni est prié en même temps èv v.e point tenter cette opération, s'il pense que l'on pourra sérieusement courir le danger d'endommager la tèle, d'ensevelir la face dans le sable, ou de la perdre sur le Nil. )) De môme, si, arrivé sur les lieux, il s'apercevait que ses moyens seraient insuflisans, ou que les difficultés, provenant de la nature du terrain, ou d'autres causes, deviendraient insurmonta-

EN M;DIE, etc. 43 blés, il abandonnera toul-à-fàit l'entreprise et ne fera plus de dépenses à cet égard. ji M. Belzoni aura la complaisance de tenir un compte séparé des frais de l'entreprise ; ils lui seront remboursés avec plaisir, ainsi que ses autres dépenses. La confiance que l'on a dans son caractère, fait présumer que ces dépenses seront aussi modérées que les circonstances lu permettront. » Le bateau, destiné à transporter la tète, devra être loué pour tout le temps nécessaire au transport direct à Alexandrie; mais, en route, M. Belzoni ne manquera pas de s'arrêter à Bou-lak pour prendre des instructions ultérieures. » Lorsque M. Belzoni aura acquis la certitude de pouvoir atteindre son but, il voudra bien dépêcher sur-le-champ, pour le Caire, un exprès avec celte heureuse nouvelle. » Signé HENJII SALT. Je prie d'observer que, malgré le ton de commandement qui règne dans ces instructions, il n'y est nulle part question d'appointemens, ce nui n'aurait pas eu lieu si j'avais été employc comme on l'a prétendu. Bientôt notre bateau fut prêt à partir de Boulait. Les seuls objets que nous avions pu lions

7,/j. VOYAGES i::\' ÉCÏPTK, procurer dans cette ville, pour l'opération projetée , consistaient en quelques perches et en cordages de feuilles de palmiers. Voyant mon zèle pour l'entreprise, le consul me fit l'honneur de me donner une nouvelle commission ; savoir, celle d'acheter loules les antiquités que je pourrais me procurer en voyage. J'y consentis, et je reçus de lui de l'argent pour cet objet, ainsi que pour les frais de l'enlèvement du colosse. Le 3o juin, nous quittâmes BoulaL Ma femme ayant voulu m'accompagner, nous primes aussi avec nous notre domestique irlandais, ainsi qu'un interprète copte, qui avait été employé dans l'armée française. Les premières ruines que nous rencontrâmes, ce furent celles de Chalt-Abadé, l'ancienne An-tiuoé; car, pour le moment, je laisse de côté les pyramides. Quoique ce soit l'ouvrage d'Adrien, ce'monument n'excita en moi aucune surprise; il n'en reste debout qu'un petit nombre de colonnes; beaucoup d'autres sont couchées à terre: tout ce qu'il y a dé granit, a été évidemment emprunté à des édifices plus anciens. Je dessinai une des colonnes qui sont encore debout, seulement pour donner une idée de l'ordre d'architecture (1), et nous passâmes outre, pour arriver, (0 Voyez l'Allas, planche 3a.

EN xuniE, etc. 45 ce jour même, à Aclnnounaiu. C'est là que les voyageurs, qui remontent le Nil au-delà des pyramides, voient le premier monument de l'ancienne architecture égyptienne; j'avoue que la vue en a fait sur moi une profonde impression, quoique ce ne soit qu'un portique consistant en une double colonnade. Situé dans nu lieu solitaire, au milieu des ruines d'Hcrmopolis, et présentant des formes si étranges pour des yeux européens, ce monumcnlnc peut manquer d'inspirer de la vénération pour le peuple qui a élevé de pareils édifices. Ces ruines me paraissent être d'un âge plus reculé que celles de Thèbes; ce qui contredirait l'opinion générale, d'après laquelle les temples de la Basse-Tliébaïde datent d'une époque plus récente que ceux de la Haute-Egypte. A en juger par les lombes que j'ai vues dans ce district montagneux f ctqui ont toutes un air grandiose, il faut qu'Hermopolis ait été' habitée par un peuple d'un grand caractère j car en Egypte ce sont surtout les tombes qui donnent une haute idée de ses anciens habitans. Dans la soirée du 5, nous arrivâmes à Manfa-lout où nous rencontrâmes Ibrahim, pacha de la Haute-Egypte el fils de Mahomet-Ali, qui se rendait au Caire. 11 reçut poliment les lettres que je lui présentai j et m'engagea à lus remettre au det-

/fi VOYACES E.\ ÊCYPTE,' terdar de Siout, à qui il avait confié le comman dement. Il était accompagné de M. Drovetti, con sul général du dernier gouvernement français, et connu par les collections d'antiquités qu'il avait faites pendant sou long séjour en Egypte. Il reve- naiten ce moment de ïhèbcs. Étant déjà informé de ma commission d'enlever le buste colossal, il me prédit que les Arabes, h Tlièbes, ne travail leraient point, puisqu'il avait déjà eu occasion de les mettre à l'épreuve. Il me fit ensuite présent du couvercle en granit d'un sarcopliage que les Arabes avaient découvert dans une des tombes. 11 me dit qu'il avait employé des ouvriers pen dant plusieurs jours, afin de l'enlever pour son compte, mais qu'ils n'avaient pu en venir à bout; que si donc je pouvais être plus heureux, j'en se rais le maître. Je le remerciai de son cadeau et je continuai mon voyage. • Le 6, après midi, nous arrivâmes à Siout. Le deflerdar était absent; mais il devait être de retour dans deux ou trois jours. J'allai trouver le médecin d'Ibrahim-Pacha, M. Scotto, à qui j'étais adressé, pour obtenir des renseignemens sur les bateaux, les charpentiers, etc., dont j'avais besoin. M. Scotto n'avait jamais vu M. Sait, qui m'avait recommandé à lui; cependant il s'était très-bien comporté à l'égard de M. Ban-

n, etc.

EX iV kes, lors du passage de ce voyageur, et il en agit de même à mou égard ; mais quand je lui eus fait part, dans le cours de notre conversation , de mon projet d'enlever le colosse, il y trouva de nombreux obstacles : d'abord on obtiendrait dillicilement la permission de louer tant d'ouvriers ; puis il n'y aurait pas assez de bateaux; de plus, ce bloc de pierre ne vaudrait pas les frais du transport; enfin il me conseilla, en termes clairs, de ne point me mêler de cette affaire, à cause des désagre'mens que je m'attirerais, et des difficultés que je rencontrerais. Voyant que j'avais peu d'assistance à espérer de ce côte, je cherchai à me procurer ce dont j'avais besoin, par l'entremise de mon interprète, et par moi-même. Je pris à ma solde un charpentier grec, qui consentit à nous suivre à Tbèbes. Le sixième jour •enfin le bey arriva. Il m'accueillit avec beaucoup de politesse. Je lui remis la lettre que M. Sait avait obtenue de, Mahomet-Ali même; et il m'expe'dia des ordres pour le cachefF de la province d'Erment, de qui les fellahs de Thèbcs dépendaient. En attendant l'arrivée du bey, j'avais visite' les tombes d'Issus. Il n'y en a que deux qui méritent d'être remarquées j encore sont-elles tellement dégradées en dedans, qu'on y distingue

48 TOYACES EN EGYPTE^ à peine des restes de sculpture ou de peinture ; toutes les autres tombes ne sont que de petits caveaux, qui servent d'asile à la classe la plus pauvre du peuple. . Siout est la capitale de Sais ou de la Haute-Egyple. Les caravanes de Darfour y entretiennent un commerce perpétuel. Des esclaves, des plumes, des dents d'élépliant et de la gomme, voilà les principaux articles qui s'y débitent. Le vice-roi de la Haute -Jïgyple choisit d'abord parmi les objets apportés par les caravanes ; il en fixe arbitrairement les prix, et paie ce que bon lui semble. Le reste est pour les marchands, qui n'oseraient rien acheter, avant que le vice-roi ait l'ait son choix. Celte ville est renommée pour les eunuques qui en sortent. Quand on a fait l'opération sur les jeunes garçons, on les enterre aussitôt jusqu'aux épaules; ceux qui n'ont pas une forte constitution, meurent dans des douleurs affreuses. On a calculé que sur trois enfan's, à qui on fait subir 1?. castration, il en meurt deux pendant ou après cette opération cruelle. Outre les productions communes du pays, telles que blé, fèves,1 lin et graines, la ville ex-portR une grande quantité de bougies de sa fabrique , surtout pour le Caire qu'elle pourvoit

ES NUBIE, ClC. /{g de cet article. Ibrahim-Pacha avait été re'ccm-nient la terreur du pays. Quand ou lui amenait un malheureux, accuse d'un délit, il lui adressait quelques questions, et l'envoyait ensuite au cadi pourùlre jugé ou plutôt exécuté. En ell'el, le cadi ou juge le faisait attacher à l'embouchure d'un canon destiné à cet usage aflreux. On faisait partir le coup qui dispersait au loin les membres palpitansdu condamné. Deux Arabes, convaincus d'avoir tué un soldat après quelques provocations de sa part, avaient été percés d'un bâton, par ordre de ce pacha, et rôtis à petit feu. Voilà la conduite de l'héritier présomptif du trône d'Egypte. En nous dirigeant sur Àlimin, nous aperçû mes les colonnes de Gow, qui depuis sont tom bées dans le fleuve, à l'exception d'une seule. J'y vis le plus grand monolithe que j'aie jamais rencontré; il avait douze pieds de haut; mais il était d'un travail grossier. Le temple a été très-vaste, quoique d'un style peu remarquable. Le lendemain i5 , nous entrâmes dans Ak- min, pour faire une visite aux Pères du couvent de celte ville qui n'a rien d'intéressant, si ce n'est quelques salles, seuls restes de l'ancien tem- plo. Un des religieux me dit qu'à quelque dis tance , dans les montagnes, il y avait un petit TOME I. ■ 4

5o VOYAGES E.\ EGYPTE," lac qu'il avait visité lui-même, et qui e'tait entièrement entouré de cassilliers. Dans les décombres de la ville, on découvre de petits objets d'antiquité de peu de valeur. Les pères me conduisirent chez le cachelT ou gouverneur de la place. Celui-ci, eu apprenant que j'allais à la recherche des antiquités, me dit savoir qu'il y eu avait beaucoup dans la ville, puisque les fellahs le lui avaient souvent assure'. Je m'informai du lieu où se trouvaient ces antiquités. Oh ! ré-pliqua-t-il, vous ne sauriez vous les procurer ; elles sont sous le charme du diable; personne ne peut les enlever du lieu où elles se trouvent. Je lui répondis que s'il voulait seulement m'in-diquer la place, je chercherais à m'arranger. C'est fort bien, repartit-il, mais personne ici n'osera vous donner celte information, de peur que le diable ne l'en fasse repentir. Il me raconta ensuite que, dans les montagnes, à environ six milles de h ville, il y avait un gros anneau d'or enfoncé dans le roc, et que personne ne pouvait l'en arracher ; que quelques soldats s'etant rendus sur les lieux avec un canon, avaient tire sans succès contre l'anneau, et qu'ils s'étaient disposés à s'en aller, quand, par hasard, un homme, mangeant un concombre, en avait jeté une partie sur l'anneau, et qu'aussitôt celui-

EX NUBIE, etc. 5l ci était tombé ; qu'ainsi il fallait bien qu'un enchantement fixât l'anneau dans ce lieu, et que la cosse du concombre fût seule capable de le faire tomber. Voilà les renscignemens que me donna le gouverneur de la province. Quel pays que celui où le commandement est entre les mains d'hommes entiches de préjugés aussi puérils ! Le 16, nous passâmes devant Manchia, et arrivâmes à Georgia. Après nous y être procuré quelques provisions, nous remimes à la voile. C'est de cette ville que je suis parti deux ans après pour visiter Arabat, l'ancienne Abydos, comme je le dirai en temps et lieu. Auprès de Cossar-el-Sajats, le lit du Nil est très-étroit, surtout pendant les basses eaux ; le vent souillait avec tant de violence, que nous avions de la peine, même en amenant les voiles, à remonter le courant. Le 18, vers la nuit, nous arrivâmes à Dcndera, où je vis un phénomène dont je n'avais pas encore entendu parler. Un météore paraissait au-dessus de nos tètes, se dirigeant vers le sud ; il se passa environ vingt secondes depuis le moment de son apparition jusqu'à celui où il disparut. Etant d'abord d'une teinte bleuâtre, il devint blanc, et puis rouge ; des étincelles qu'il

52 VOYAGES EN' EGYPTE," avait lancées, selon les apparences, marquaient ses traces dans les airs. Le 19, de bon malin, nous nous disposâmes à visiter le célèbre temple de Tentvra, objet de In plus vive curiosité de ma part. Montés sur des ânes, comme à l'ordinaire, nous nous dirigeâmes sur ces ruines. La vue ne dislingue guère le temple que lorsqu'on est très-près, parce qu'il est entouré de grands amas de décombres, provenant de l'ancienne Tcntyra. A notre arrivée au milieu de ces antiquités, j'étais embarrassé de savoir par où commencer mes observations. Les nombreux objets qui m'environnaient,1 tous également intéressans, me laissèrent indécis surlapréfércnce, et me jetèrentdanslc plusgrand étonnement. Ala vue des blocs e'normes employés à la construction de cet édifice imposant, et disposés dans les plus belles proportions; de la variété des ornemens ; de leur conservation parfaite, je m'assis, pourm'abandonncrausentimentd'admi-ralion que m'inspirait ce grand spectacle. C'estle premier temple vraiment égyptien, qui se présente aux regards du voyageur, lorsqu'il remonte le Nil, et on peut ajouter que c'est aussi le plus beau. Ce qui lui donne surtout l'avantage sur les autres monunicns de ce genre, c'est son état de conservation, d'où je conclus qu'il est d'uno

EN NUBIE, CtC. 53 époque bien plus récente que les autres. L'excellence du travail autorise suffisamment à supposer qu'il date du règne du premier des Plo-lémécs. Il est probable, en effet, que le prince qui a jeté les fondcmens de la bibliothèque d'Alexandrie, qui a institué la société des philosophes du musée, et qui a cherché à se faire chérir de ses sujets, a érigé cet édifice pour laisser aux Egyptiens un monument de sa magnificence, et enchérir sur les constructions des rois ses prédécesseurs Cette galerie des arts d'Egypte nous offre les résultats des études d'une série de siècles : aussi M. Denou se crut ici transporté dans le sanctuaire des arts et des sciences. Le long de la façade règne une belle corniche', et une frise couverte de figures et d'hiéroglyphes, sur lesquelles domine un globe ailé. Des compartinieiis sculptés, qui représentent des sacrifices et des offrandes, embellissent les deux côtés de cette façade. Vingt-quatre colonnes, partagées en quatre rangç'es, y compris les colonnes de la façade, forment le portique. £n entrant on est frappé de nouveaux objets curieux. La forme carrée des chapiteaux se fait remarquer d'abord. Aux quatre côtés on aperçoit la tête colossale de la déesse Isis avec des oreilles de vache. Il n'y a

54 VOYACES EN EGYPTEi pas une de ces tûtes qui ne soit fort endommagée; les têtes des colonnes de la façade du temple le sont beaucoup : cependant on distingue encore sur les traits simples et peu marque's de ces figures , une espèce de sourire. Les fûts des colonnes sont cliarge's de figures et d'hiéroglyphes : ces sculptures sont en bas-relief, comme toutes celles de la façade et des murs latéraux. La porte qui forme une ligne droite, avec l'entrée de l'intérieur et avec le sanctuaire , est richement décorée de figures plus petites que celles du reste du portique. Le plafond représente un zodiaque, qu'entourent deux grandes figures de femmes, qui s'étendent depuis une extrémité' jusqu'à l'autre. Les murs sont divisés en compartimens carrés, dans chacun desquels le sculpteur a représenté des divinités et des prêtres occupes à offrir ou à immoler des victimes. Ces nombreuses représentations d'êtres humains, d'animaux, de plantes, d'emblèmes d'agriculture ou de cérémonies religieuses, qu'on voit sur tous les murs, sur les colonnes, le plafond et les architraves, sont séparées de distance en distance par des espaces vides, larges de deux pieds. Oc quelque côté que l'on tourne les yeux, on découvre des motifs d'étonnement et d'admiration; la situation solitaire de ce mo-

EN IIUJUE, etc. 55 miment contribue à la vénération qu'il inspire. L'intérieur, décoré en profusion, comme le portique , de figures en bas - relief, n'est éclaire que par de petits trous percés dans les murs : quant au sanctuaire, le jour n'en dissipe point l'obscurité. Dans un coin de ce réduitmystérieux, je trouvai une porte et un escalier qui conduit aux combles, et dont les murs sont également sculptés en bas-relief. Sur le sommet du temple, les Arabes avaient bâti un village, probablement pour être dans une position bien aérée; mais ils l'ont abandonné, et ce hameau suspendu tombe maintenant en ruines. Du sommet je descendis dans quelques unes des salles de l'est du temple. J'examinai le fameux zodiaque représenté au plafond. Sa forme circulaire m'engage encore , jusqu'à un certain point, à croire que ce temple a été bâti plus tard que les autres, puisque ailleurs on ne voit rien de semblable. Vis-à-vis de l'édifice, il y a des propylées dont le travail ne cède pas en beauté à celui qu'on admire dans le temple; et, quoiqu'une partie ensoit tombée en ruines, on y remarque encore un caractère de grandeur. Sur la gauche, en partant du portique, on trouve un petit temple entouré de colonnes. L'intérieur renferme une figure d'Isis assise et tenant Horus sur ses genoux,

56 VOÏACES EN ÉCYl'TE, ainsi que d'autres figures de femmes tenant chacune un enfant sur les bras. Les chapiteaux des colonnes y sont ornes de la figure de Typhon. La galerie ou le portique, qui fait le tour, est encombrée de ruines à une hauteur considérable, cl des murs de briques crues ont été élevés dans les entre-colonncmens. Plus loin, sur la ligne des propylées, ou remarque les restes d'un autre temple : c'est un carré formé de douze colonnes unies par des murs ; l'entrée est tournée vers les propylées. Sur le mur oriental du grand temple, sont sculptées en perfection un grand nombre de figures ; celles qui représentent des femmes, ont quatre pieds de haut; elles sont disposées eu compartimens. Au-delà du temple, est situé un petit édifice égyptien, qui ne tient point au grand monument. A eu juger par sa construction , j'ose croire que c'était la demeure des prêtres. On observe encore, à quelque distance du temple, les fondations d'un autre, mais qui n'a pas été aussi grand. Les propylées en étaient encore assez bien conservées. Le temps ne me permit pas de pousser plus loin mes observations, et je quittai ces lieux, jadis sacrés, avec un vif regret de ne pouvoir y faire un plus long séjour. Quand nous revînmes au Nil, les gens de Den-

EJN M BIE, etc. 57 dera s'étaient assemblés eu grand nombre pour nous attendre. Ils entouraient notre interprète, le saisissaient, les uns par les bras, les autres par les vêtemens, et insistaient pour qu'il restât chez eux, prétendant qu'il était de leur village. Voici ce qui donnait lieu à cette méprise. Au passage des Français par ce lieu, un enfant du village les avait suivis; et comme notre interprète avait dit aux habitans qu'il avait été dans l'armée française , ils en conclurent qu'il fallait que ce fût le même individu. Nous avions beau soutenir le cou traire et réclamer notre interprète ; ne sachant que peu de mots arabes, je ne réussis point à les persuader; ils refusèrent de le lâcher, elils étaient en trop grand nombre pour qu'il pût espérer de leur échapper. Je leur dis h la fin qu'il n'y avait qu'à faire venir la mère de. l'enfant fugitif. Ils me répoudirent qu'elle demeurait à six milles du village ctqu'ils ne se donneraient pas la peine de l'appeler. Us finirent pourtant par y consentir. Mais, en attendant l'arrivée du lanière, ils curent soin du ne paslâcherprise ; ils dirent à leur compatriote supposé, qu'il avait été assez long-temps parmi les cliions de chrétiens pour rester maintenant chez eux : l'un lui apporta du lait et du pain, l'autre des dattes, un troisième des cannes à sucre, etc. La vieille arriva enfin, accompagnée d'un autre

58 VOYAGES EN ÉCYPTE," iils. Il y eut une explication dans laquelle notre interprète lui prouva facilement qu'il n'était point de sa famille. Ayant remis à la voile, nous arrivâmes en une heure de temps à Kenneh. Ce lieu est connu par le commerce qu'il fait avec l'Inde par la voie de Cosscir; et comme c'estune halte pour les liadgis, il est toujours pourvu de vivres. L'aga de Ken-neh a sous ses ordres cinq cents soldats pour escorter les caravanes, parle désert, jusqu'à Cosscir. Les transports ordinaires consistent en sucre et en soie, en café de Moka, en coton et en schalls de cachemire : le pacha fait passer, parla même voie, du blé à ses troupes en Arabie. Les provisions que les liadgis prennentdans les magasins de cette place, suffisent pour les conduire jusqu'à la Mecque : ces approvisionnemens attirent, pendant la saison commerçante, beaucoup de monde. Le chef des Ababdch fournit des chameaux aux caravanes ; c'est une source de bénéfices pour lui et pour les liadgis. On trouve aussi, dans celte ville, les meilleurs vases pour rafraîchir l'eau. Les esclaves qui sont amenés de la Haute-Egypte paient, à Kenneh, un droit consistant en quatre dollars pour un garçon, en deux pour une femme, et en un pour un homme. Nous continuâmes notre voyage et nous arri-

E\ NUBIE, etc. 59 vàmes le 21 au soir à Gainola. Le 22, nous aperçûmes, pour la première ibis, les ruines de la Grandc-ïlièlies, et nous débarquâmes à Louxor. Je ferai observer, d'abord, qu'on ne peut se former qu'une idée bien imparfaite de l'étendue immense des ruines de Tliùks, même d'après les descriptions des voyageurs les plus exacts et les plus habiles. 11 est absolument impossible de s'imaginer un aspect aussi imposant, sans l'avoir eu sous les yeux; elles plus grands modèles de notrn architecture moderne ne sauraient nous faire concevoir ces formes, ces proportions, ces masses colossales. Eu approchant des ruines, il me semblait que j'entrais dans une ancienne ville de géans, qui n'avaient laissé que ces temples pour donner à la postérité une preuve de leur existence. Ces longues propylées décorées de deux obélisques ■cl de statues colossales, cette forêt de colonnes énormes, ce grand nombre de salles qui envi-_ roiinent le sanctuaire, ces beaux orncnicns qui couvrepMe tous eûtes les murs et les colonnes, ut qui ont^,décrits par M. Hamilton ; tout cela est un sujet u\stupeur pour l'Européen conduit au milieu de ces débris immenses, qui, au nord du Thèbes, dominent, comme de vieilles tours, un bois de palmiers. Des restes de temples, des colonnes, des colosses, des sphinx, des

60 VOYAGES EN EGYPTE ; portails, enfin des débris d'architecture et de sculpture sans nombre, couvrent le sol à perte de vue. Leur variété infinie décourage le voyageur qui voudrait en décrire l'ensemble. Sur le bord occidental munie du Nil, ces antiques merveilles se prolongent sur un espace considérable. De ce côté, les temples de Gournali, Memno-nium et Mcdinct-Abou, attestent, par le grandiose de leur architecture, qu'ils ont fait partie de la grande cite', à laquelle ont appartenu aussi ces belles figures colossales qui sontencorc debout dans les plaines de Tlièbcs, ces tombes nombreuses, taillées dans le roc, et celles de la grande vallée des rois, décorées de peintures et sculptures, et renfermant des sarcophages et des momies. Une réflexion frappe l'étranger au milieu de cette cité déserte : comment se fait-il qu'un peuple, qui semble avoir bùti pour l'éternité, ait disparu de la terre sans laisser à la postérité le secret de sa langue et de son écriture ? Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur Louxor et Carnak, où ma curiosité m'avait conduit immédiatement après mon débarquement, je traversai le Nil pour me rendre sur la rive gauche et je me dirigeai en droite ligne sur le Mem-noniuin. En passant devant les deux figures colossales qui s'élèvent dans la plaine, je payai à ces

EN NUBIE, CtC. 6l monumciis gigantesques, mais mutiles, un tribut d'admiration ; le premier objet que j'aperçus ensuite, ce Ait le Memnonium même. Élevé au-dessus de la plaine, cet édifice n'est point atteint par les débordemens annuels du Nil ; les eaux du fleuve n'arrivent qu'aux propylées, dont la situation est beaucoup plus basse que celle du temple. 11 faut que le lit du Nil se soit fort exhausse depuis que le Memnonium a été construit , puisqu'il n'est pas vraisemblable que les Egyptiens aient voulu exposer aux inondations les propylées qui servaient d'entrée au temple, et les rendre par conséquent impraticables pen- ' dant les débordemens. D'autres preuves fortifient la probabilité de cette conjecture, sur laquelle je reviendrai dans le coure de mes voyages. Les assemblages des colonnes, et les tombes creusées dans les rochers qui s'élèvent derrière l'édifice, excitèrent en moi un nouvel ctonne-ment, par la singularité de leur aspect. En approchant des ruines, mes regards rencontrèrent le colosse représentant ou Mcmnon ou Scsos-tris, ou Osymaudias, ou Fhamdnopli, ou peut-être quelque autre roi d'Egypte ; caries opinions sur cette statue varient tellement, qu'à force d'avoir reçu des noms, elle n'en a pas du tout. On peut seulement présumer que c'était une des

62 VOYAGES EN EGYPTE, statues les plus vénérées des Egyptiens; car autrement on n'aurait pas transporté d'Assouan à Tlièbcs un bloc de granité semblable, plus diilicile à déplacer que la colonne de Pompée à Alexandrie. Mon premier désir, en me trouvant au milieu de ces ruines, ce fut d'examiner le buste colossal que j'avais à enlever. Je le trouvai auprès des débris du corps et du siège auxquels il était autrefois joint. Le visage était tourné vers le ciel, et on aurait dit qu'il me souriait h l'idée d'être transporté en Angleterre. Sa beauté surpassa mon attente plus que sa grandeur. C'est évidemment la même statue que Nor-den vit couchée de manière à avoir le visage contre terre, ce quia été la cause de sa conservation. Je ne me perdrai pas en conjectures pour deviner qui est-ce qui a pu séparer la tête du tronc, par le moyen de la mine, et par qui le buste a été retourné. L'endroit où gissait la statue est voisin de l'entrée gauche du temple , et comme il y a auprès de ce monument une autre tête colossale, il est possible qu'il y ait eu une statue sur chaque côté de la grande entrée, comme on en voit à Louxor et à Car-nak. Les seuls objets que j'eusse apportés du Caire

EN NuniE, etc. G3 au Memnonium, pour nos travaux, consistaient eu quatorze leviers, dont liuit lurent employés h faire une sorte de brancard pour le transport du buste, en quatre cordes de feuilles de palmier et en quatre rouleaux, sans aucune machine quelconque. Notre bateau étant trop éloigne' pour que nous pussions y retourner chaque soir, je choisis une place sous le portique du Memnonium , afin d'y faire appoi'ler tout ce qu'il y avait dans le bateau. Ou prit des pierres pour en construire une hutte, qui nous fournit une demeure passable. Ma femme s'était déjà habitue'e aux voyages, et était devenue aussi indifférente que moi aux commodités de la vie. J'allai ensuite examiner la route par laquelle il fallait transporter le colosse au Nil. Dans la saison du débordement qui approchait, toutes les terres situées entre le Memnonium et le fleuve, allaient être inondées dans l'espace d'un mois ; et quant au chemin qui longeait le pied de la montagne, il était très-inégal, et passait en quelques endroits sur des terrains accessibles à l'eau: à moins donc d'y transporter le buste avant le coinmencement de l'inondation, il aurait fallu renoncer à ce transport jusqu'à l'été prochain; et un pareil délai aurait entraîné plus d'obstacles encore qu'il n'y en avait alors; car j'avais lieu de croire qu'il se Ira-

6/f VOYAGES EN EGYPTE, mait une intrigue pour empêcher l'enlèvement du colosse. Le 24 juillet je me rendis chez le cachell'd'Er-ment, afin d'obtenir des ordres pour le caïma-LindeGournali et Agalta, ul'eflet de nie procurer quatre-vingts Arabcsqui pussent m'aider dans l'opération du transport. Le cacliciï me reçut avec cette politesse inaltérable, qui est familière aux Turcs; elle ne les quitte pas, lors même qu'ils n'ont pas la moindre envie de satisfaire aux demandes qu'on leur adresse. Le voyageur, qui ne fait que boire du café et fumer avec eux en passant, prend aisément le change sur leurs véritables dispositions ; pour les bien connaître, il faut avoir avec eux des affaires où leur intérêt est compromis. Assurément il y a chez les Turcs des exceptions, comme il y en a partout; et je me suis souvent vu détromper quand je m'y attendais le moins. Biais toujours est-il vrai de dire que les protestations d'amitié prodiguées envers des personnes qu'ils n'ont jamais vues, sont chez les Turcs une sorte de monnaie sans valeur, dont il faut se méfier. Je présentai, à ce fonctionnaire public, le lirman du defter-dar de Sioiit. Il le reçut avec respect, ou promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui, pour me procurer des ouvriers arabes. Ccpcn-

EN NDBIE, ClC. 65 Jant il me fit observer qu'ils étaient tous occu pes pendant cette saison, et qu'il valait mieux attendre jusqu'à la fin de l'inondation du Nil. Je répliquai que j'avais vu autour des villages un grand nombre d'Arabes qui paraissaient dés œuvrés , et qui seraient probablement bien aises de gagner quelque argent. « C'est ce qui vous trompe, répondit-il ; car ils mourraient de faim plutôt que d'entreprendre un ouvrage aussi pé nible que le vôtre : en effet, pour remuer cette pierre, il faudrait qu'ils fussent aidés par Maho met, autrement ils ne l'avanceraient pas delà longueur d'un pouce. Attendez que le Nil s'é coule ; alors vous pourrez avoir des ouvriers. » 11 m'objecta ensuite le rhaniadan qui commençait, et puis l'impossibilité de disposer des Arabes oc cupes dans les champs du pacha, et dont le tra vail ne pouvait s'interrompre. J'entrevis tous les obstacles de l'entreprise : je persistai néanmoins, et je lui dis que j'irais moi-même, accompagné de mon janissaire, ramasser des gens; et que, conformément au firnian dont j'étais muni, j'en gagerais tous les Arabes que je trouverais désœu vrés et disposés à venir. « Eh bien ! me dit-il, j'enverrai demain mon frère pour voir si l'on pourra avoir du monde. » Je lui dis que je comp tais sur sa parole, et je lui donnai à entendi'e TOME I. 5

66 VOYAGES F. S EGYPTE, que s'il se comportait d'une manière conforme aux ordres du paclia, il aurait un présent ii espérer. Je pris ensuite congé de lui, en laissant à Erment mon janissaire, pour m'amener le lendemain, au Memnonium, les gens qu'on lui fournirait. Le lendemain matin personne ne parut. Après avoir attendu jusqu'à neuf heures, je moutai sur un chameau et nie rendis à la ville. Je mis entre les mains de mon interprète un peu du poudre et environ deux livres de café en lèves, et j'allai chez le cachcfTquc je trouvai occupe ù donner des instructions pour la bâtisse d'une tombe en l'honneur d'un Saint musulman. 11 eût été inutile de me plaindre; je lui dis donc simplement que je venais pour prendre du café et fumer une pipe avec lui. 11 en parut content, et nous nous assîmes ensemble sur le divan. Je Os semblant de n'avoir aucun intérêt dans le transport du colosse; etsaisissanlle moment favorable, je lui présentai la poudre et le café, ce qui lui fit beaucoup de plaisir. Je lui répétai ensuite que s'il voulait me procurer du monde, il n'aurait qu'à s'en féliciter; mais que, dans le cas contraire , il perdrait l'espoir d'une récompense cl me forcerait d'agir en conséquence. Là-dessus il me promit de nouveau du secours pour le lendc-

EN NUBin, etc. Gj niiiin, et m'expédia un ordre à cetcfl'et. Je retournai le soir h Gournali, et j'envoyai le tiscarry ou l'ordre au caimalian de l'endroit, pour qu'il eût à s'y conformer. Cet homme était une ancienne connaissance d'un certain collecteur d'antiquités à Alexandrie, pour lequel il avait recueilli pendant un bon nombre d'années. Marié et établi à Gournali, et ayant les fellahs sous sou commandement immédiat, il pouvait nie nuire beaucoup. Cependant il promit, comme son supérieur, d'envoyer des gens ; mais le 2G personne ne parut encore. Je le fis venir; il me répondit avec un air in-dilïérent que ce jour-là il ne pouvait me procurer du monde, mais qu'il ferait ce qu'il pourrait pour le lendemain ou le surlendemain. Pendant ce temps, les fellahs désœuvrés, qui auraient été bien aises d'avoir de l'ouvrage, vinrent, par vingtaines, pour savoir si on leur permettait de travailler. Le cachefi", au lieu du secours qu'il m'avait promis de son côté, m'envoya un soldat pour s'informer si j'en avais encore besoin. Je lui fis répondre que,silelendemainilnem'envoyait pas quelques hommes, j'écrirais au Caire. Je savais pourtant bien que cette démarche ne servirait à rien ; car il aurait fallu attendre un mois pour avoir la réponse de cette capitale, et, au

C8 tOÏACES EN EGYPTE, bout de ce temps, il eût été trop tard, à cause de l'inondation du Nil. J'essayai d'engager les Arabes , que je voyais sans ouvrage, à travailler pour moi, mais ce fut sans succès; quelque désir qu'ils eussent de gagner de l'argent, ils n'auraient jamais ose s'engager sans la permission du cachefl' ou du cniniakan. Je m'adressai donc de nouveau au cacheiï; le 27 enfin il m'envoya quelques hommes, niais il n'y en avait pas assez pour mon entreprise. Cependant, quand d'autres les vircnt travailler avec permission, ils se laissèrent aisément persuader à suivre leur exemple. Ayant fait ranger tout mon monde, je leur déclarai qu'ils auraient soixante paras par jour, ce qui équivaut environ à neuf sous de monnaie française, et ce qui était moitié plus que ce qu'ils gagnaient par leur travail journalier dans les champs : aussi en furent-ils très-contens. Le charpentier avait construit un brancard, et il s'agissait d'abord de placer le buste dessus. Les fellahs de Gouniah, qui connaissaient bien le Caphany (c'est le nom qu'ils donnaient au colosse), s'imaginaient qu'il ne pourrait jamais être enlevé du lieii où il gissait, et lorsqu'ils le virent bouger, ils poussèrent un cri do surprise. Quoique ce mouvement fût l'effet de leurs propres cflbrls, ils en firent honneur au

EN NUBIE, etc. 6g diable ; et me voyant ensuite prendre des notes, ils pensèrent que l'opérationse faisaitparle moyen de quelque charme. Le procédé que j'employai pour placer le colosse sur le brancard était bien simple; car je n'aurais pu en faire exécuter d'autres par des hommes dont l'intelligence se réduisait à savoir tirer une corde, ou s'asseoir h l'ex-tiémité d'un levier pour servir de contrepoids. Par le moyen de quatre leviers je fis soulever lu buste, au point de pouvoir passer en dessous une partie du brancard; et quand une fois le bloc y fut appuyé, je fis lever le devant du brancard même, pour mettre en dessous un des rouleaux. La même opération fut exécutée ensuite sur le derrière; et quand le colosse se trouva au milieu du brancard, je le fis bien attacher; et je disposai les cordes de manière à ce que le poids, qu'il s'agissait de tirer, fût réparti d'une manière égale. Jo plaçai des hommes, avec des leviers, sur les deux côtes du brancard, pour qu'ils pussent prêter main-forle dans le cas où le bloc glisserait d'une part ou de l'autre : de cette manière je prévins sa chute. Enfin je mis des ouvriers sur le devant pour lirerles cordes, tandis que la besogue d'au très ouvriers consistait à changer de rouleaux. Par ce moyen je réussis à faire avancer le bloc de quelques toises de l'endroit où il avait été trouvé.

70 VOYACES EN EGYPTE, Conformément à mes instructions, j'expédiai un Arabe pour le Caire, avec la nouvelle que lo buste était en route pour l'Angleterre. Je n'avais jamais senti l'ardeur du soleil comme pendant cette journée, et j'en fus incommodé la nuit suivante. Nous étions dans la saison des grandes chaleurs; la nuit même le vent était extrêmement chaud. L'emplacement que j'avais choisi, dans le Mcmnoniuni; pour ma demeure, était le pire de tous ceux que j'aurais pu prendre ; car toute la masse des ruines était si chaude, qu'on ne pouvait y porter la main. Dans la suite je m'habituai à ces sortes de demeures ainsi qu'au climat; et trois ans après, étant souvent dans les mûmes lieux et pendant la même saison, je n'en fus aucunement incommodé, et je n'éprouvai même plus celte ardeur d'un soleil brûlant, comme au premier voyage. Quand les Arabes virent qu'ils gagnaient de l'argent pour transporter une pierre, ils s'imaginèrent qu'elle était remplie d'or, et ils dirent qu'on ne devrait pas permettre l'enlèvement de ce trésor caché. Le 28 mars nous nous remîmes à l'ouvrage. Les Arabes vinrent de très-bonne heure, préférant travailler dans la matinée, pour se reposer de midi à deux heures. Ce jour-là nous finies sortir lo buste des ruines du Mcmnonium, etnous

E.\ XDBIE , etC. 71 lavançâmcsd'environvingUinqtoisesdutcmple. Pour lui frayer un passage, nous fûmes obliges , de briser les bases de deux colonnes. Le soir je *' me portais bien mal ; j'allai me reposer, mais mon estomac refusa touslesalimens. Je m'aperçus alors de la différence qu'il y a entre les voyages en bateau, au milieu de tout ce dont on a besoin, et la direction d'une entreprise pénible sous un ciel brûlant, et parmi des hommes dépourvus d'intelligence. Le lendemain 29, je fus incapable de me tenir debout; j'ajournai par conséquent lu travail, J'avais couché dans le bateau, espérant d'y trouver un air plus frais : je n'en restai pas moins indisposé toute la journée, et ne pus prendre aucune nourriture. Le 3o l'ouvrage fut repris, et le colosse avança de 75 toises vers le Nil. J'étais mieux dans la matinée, mais l'indisposition augmenta le soir. Le lendemain, me trouvant un peu mieux, je voulus avancer l'opération ; mais la route deve-naitsi sablonneuse, que le colosse s'y enfonçait. Je fus donc oblige de lui faire prendre un détour de plus de cent cinquante toises, pour éviter ce terrain. Dans la soirée je me trouvai beaucoup mieux. Le 1". avril nous fîmes des progrès sensibles,

72 VOYAGES EN EGYPTE, en avançant ce jour-là de plus de cent cinquante toises. Cependant je fus obligé d'employer quelques hommes à rendre d'abord notre route praticable. Mon domestique irlandais ne pouvant supporter le climat, je le renvoyai au Caire, tandis que ma femme jouissait d'une assez bonne santé'. Pendant le temps de nos opérations, elle c'tait constamment parmi les femmes qui habitaient les tombes ; car les fellahs de Gournali prennent tous pour demeures les sépulcres des anciens Égyptiens, comme je le dirai dans la suite. Le 2 noire buste avança de nouveau, et j'eus beaucoup d'espoir de traverser à temps le terrain qui devait être le premier sujet h l'inondation. Le lendemain nos progrès furent d'envivou deux cents toises. Le 4 nous eûmes une mauvaise route; cependant nousopc'ràmes assez bien. Le 5 nous arrivâmes au terrain que j'étais si empressé de franchir, de peur que l'inondation ne vint arrêter notre marche, et je me réjouissais de l'idée que le lendemain nous sortirions de ce danger. En conséquence, je me rendis ce jour-là de bonne heure sur les lieux ; mais à ma grande surprise, je n'y trouvai que les gardes et le charpentier qui m'apprit que le cainiatan avait d fendu aux fellahs de travailler plus long-temps

!

Ji.V NCBIE, Clc. fZ pour les chiens de chrétiens. J'envoyai chez lui pour connaître le molifdc celte défense ; mais il était allé à Louxor. 11 faut remarquer que le lieu oii le bloc était arrivé, allait être inondé sous peu de jours ; et qu'en nous forçant de suspendre noire ouvrage jusqu'à l'inondation, on exposait le Imsle à être enseveli sous le limon jusqu'à l'an-u'Jc suivante, ce qui aurait occasioné de nouvelles dépenses et .-le nouvelles peines, sans compter les intrigues auxquelles on aurait eu recours dans l'intervalle. On peut donc bien penser que j'avais toutes les raisons du monde pour craindre le moindre délai. J'ai su depuis, que le coquin de caimabn avait suggéré au caclicflTidéu de nous abandonner dans cette position, pour mettre tout à coup fin à nos opérations. Kyo.nl pris le janissaire avec moi, je traversai le fleuve, et allai trouver le cainiakan à Louxor. 11 n'eut que de mauvaises raisons à me donner pour justifier ses ordres; plus j'employai de douceur et de promesses, plus il devint insolent. Je voulus conserver ma modération jusqu'à l'extrémité ; mais dans un pays où l'on ne respecte que le plus fort, et où l'on abuse toujours de la position du faible, une patience extrême passe pour lâcheté. On méprise l'homme trop modéré, parce qu'on s'imagine que c'est sa faiblesse qui le force à ce

n.\ VOVACES EN KGÏPTE, rôle. C'est ce qui m'arriva à l'égard du caima-Itan. Après avoir vomi des injures contre ma nation et contre ceux qui me protégeaient, il poussa l'audace jusqu'à mettre la main sur moi. Alors je commençai h lui résister. Emporte' par la colère, il tira son sabre pour m'en porter un coup. La leçon que j'avais reçue au Caire, d'un autre Albanais, me fut présente en ce moment. Au lieu de lui laisser le temps d'exécuter son projet, je me jette sur lui, le désarme, et lui incitant les poings sur l'estomac, je le fais reculer dans un coin de la chambre, où il fut obligé de se tenir coi. Après lui avoir fait sentir d'une rude nianicre la supériorité de mes forces physiques, je pris ses armes, que mon janissaire avait ramassées, et je lui dis que je les enverrais au Caire, pour prouver au pacha comment on respectait ses ordres. 11 me suivit vers le bateau, cl à peine fut-il hors de la foule qui s'était amassée , qu'il devint tout-à-fait souple et engagea la conversation, comme s'il ne s'était rien passé. 11 me dit alors que l'ordre donné aux fellahs de ne plus travailler, lui avait clé transmis par le cachefT, et que je devais bien penser que n'étant que simple caimalian, il ne pouvait se permettre de désobéir à son supérieur. Sans perdre de temps, je me fis transporter en bateau à Ermcnt.

EN .\UUIE, ClC. y5 On trouvera peut-ctre ces détails trop minutieux ; mais j'ai cru devoir les rapporter pour bien faire connaître le peuple à qui j'avais à faire. Je remarquai que dans les outrages que ce Turc me prodigua, il ne se purmit pas une injure contre ma religion, qui, pourtant, est en horreur aux Mahométaus : c'est que cet ami, dans la Basse-Egypte, avec lequel il avait fait le trafic des antiquités, de qui il avait reçu de l'argent et des présens, et qui l'influençait en cette occasion, était chrétien comme moi. Mais il savait qu'il obligerait beaucoup cet ami, s'il parvenait à me faire abandonner mou entreprise. Je mis tant de bâte au trajet, que j'arrivai à Krnicnt avant le coucher du soleil. Comme on était dans le rhamadan, le caclicll'avait à dîner . chez lui plusieurs officiers principaux, quelques liadgis et dus sautons, pèlerins turcs, qui, dans cette saison surtout ,'se nourrissent ordinairement à la table dus grands. La compagnie consistait en une trentaine de personnes;'faute de place dans la maison, ou avait apprêté le dlnc dans un champ voisin. Un vieux tapis, d'environ vingt pieds de long sur trois de large, avait été étendu par terre ; à la place d'assiettes on y avait mis des gàlcaux de bulle farine blanche. A mon arrivée

>•§ VOYAGES K.\ IXYPTI"., le repas allait commencer, parce que pendant la fêle du rliamadan, les Musulmans ne peuvent dîner qu'un peu après le coucher du soleil. Il n'y avait donc pas moyen de parler d'afl'aires. Au reste, le Turc nie reçut avec cette fausseté qui engage souvent les gens de sa nation à montrer de la cordialité h celui dont ils méditent la perle. Il me pria à dîner, et j'acceptai pour lui éviter un affront, le plus grand que j'eusse pu lui faire. Nous nous assîmes tous par terre, autour du tapis. La cuisine turque n'est pas toujours du goût des Européens ; elle a pourtant quelques plats qui valent les nôtres. Leur mouton rôti est délicieux. Ils l'exposent au feu, sur une broche de bois, immédiatement après avoir tué l'animal, et pendant que la chair conserve encore sa chaleur naturelle. Par ce procédé, la viande acquiert un goût fort agréable. Lcsolïi-ciers et hadgis retroussèrent leurs grandes manches, et enfoncèrent les doigts de leur main droite dans les divers plats. La main gauche-ne sert jamais aux Turcs à manger. Ils ne font presque que goûter de chaque plat. Le dlncr finit ordinairement par du pilau ,et ils boivent rarement pendant le repas. Immédiatement après ils S8 lavent; on sert à la ronde des pipes et du café, et la conversation s'engage sur lus seuls

r..v ^ tr.iF., etc. 77 sujets familiers aux Turcs, les chevaux, les armes , les selles et les vèlemcns. Je profilai du moment de la conversation pour demander, avec instance, a» cachefl", 1111 ordre pour les fullahs, afin du continuer les travaux le lundeniainmatiii. Il répondit, d'un Ion insouciant/ ([u'il fallait qu'ils travaillassent dans les champs pour le pacha, et qu'on n'en avait pas de reste ; mais que si je voulais attendre jusqu'à la saison prochaine, j'en trouverais tant que je voudrais. Je lui répondis que, puisque je ne pouvais obtenir des ouvriers de lui, j'en emmènerais quelques uns de Louxor, ce qui lui ferait perdre le mérite de ce qu'il avait déjà fait. J'ajoutai qu'il me fallait prendre congé de lui, attendu que je voulais retourner à Louxor la nuit même. 11 me dit que je n'avais rien à craindre avec d'aussi beaux pistolets anglais que ceux dont j'étais armé. A cela, je répliquai qu'à la vérité ils m'étaient nécessaires dans un pays tel que <"'ui-ci; que, néanmoins, ils étaient à son service, s'il voulait' bien les accepter j mais que j'avais écrit au Caire alin d'en avoir une paire plus belle pour lui, et que je l'attendais. A ces mois, me mettant les mains sur les genoux , il dit : « Nous serons amis. » 11 fit, sur-lc-cliamp, expédier un ik-iim.li et y apposer son sceau. Je pris congé du lui,

y3 vOYAT,ns r..\ AI'.YPTF., regagnai le bateau et arrivai à Gonrnah avant l'aube (lu jour. Mais, en passant devant Louxor, je faillis périr. La jelée qui protège ces ruines contre la force du courant, est toujours sous l'eau lors de la crue du Nil ; et notre batelier, ignorant celle circonstance, laissa le bateau s'y échouer. Le courant était très-rapide, cl le bateau penchait au point que l'eau s'éleva par-dessus lcsécoulilles. Le nageur le plus habile u'auraitpu, en cet endroit, résister assez h la violence du courant pour gagner la rive. Nous vîmes donc une mort inévitable devant nous ; mais la Providence nous envoya un moyen de salut. Une brise fraîche su leva en ce moment; le pilote en profita habilement , bissa les voiles, remit le bateau à flot, et de cette manière nous échappâmes au danger. Dans la matinée du 7, j'envoyai chercher, de bonne heure, le cheik des fellahs pour lui remettre l'ordre du cachefl'. Une heure après, les ouvriers furent prêts et se remirent à l'ouvrage. Le bloc avança ce jour plus qu'à l'ordinaire, parce que les ouvriers s'élant reposés la veille, avaient plus de vigueur; et le 8, j'eus le plaisir de savoir le buste à l'abri du danger d'être atteint par l'inondaliou. Le 9, je fus saisi d'une migraine si violente, que je ne pus me tenir debout : le sang coulant

r..\ NuiiH:, elc. 7Q en profusion par le nez et la bouebe, je lus incapable de continuer l'opération; clic fut donc ajournée au lendemain. Le i o et la 11, nous approchâmes sensiblement du fleuve; et le i -x, cu-lin, le buste du jeune Memnon atteignit heureusement le bord du Nil. Outre la paie stipulée, je donnai à chacun des Arabes un bahehis ou présent, consistant en une piastre ou douze sous. Ils en furent très - satisfaits, et ils avaient bien mérité une gratilication pour leurs cflbris inouïs. En cfl'et, transporter une masse aussi énorme, parle moyen lent et pénible des rouleaux et des leviers, au milieu d'une chaleur excessive et de la poussière, était un travail que des Européens n'auraient pu achever; et ce qui est encore plus étonnant, c'est que les ouvriers, pendant ces opérations pénibles, qui tombèrent dans Jj l'époque du rhamadan, ne mangèrent ni ne burent jamais qu'après le coucher du soleil. Je- ne puis encore concevoir comment ils ont pu , ù jeun, résister à tant de fatigue cl à tant de chaleur. Le lendemain malin quelques Arabes, conformément à mes désirs, vinrent me prendre pour me conduire au souterrain où se trouvait le sarcophage que M. Drovclli avait inutilement essayé d'enlever, et dont il m'avait (ait

Sa VOYAGES EN ÊGÏPTF.,' présent, en cas que je pusse l'avoir. On me fit entrer dans un des caveaux, percés dans les montagnes de Gournali, et célèbres pour la quantité de momies qu'ils renferment. J'étais accompagné de l'interprète et de deux Arabes; mon janissaire resta à l'entrée. Avant de pénétrer dans le souterrain ; nous nous dépouillâmes d'une grande partie de nos vèlcmcns, et nous munîmes chacun d'une chandelle ; nous nous enfonçâmes ensuite dans la caverne par un passage im'gulier, qui, tantôt assez haut, tantôt très-bns, nous conduisit fort en avant dans la montagne. En quelques endroits nous fûmes obligés de ramper comme des crocodiles, par dessous les rochers. Nous nous éloignions de plus en plus de l'entrée, qu'il m'eût été bien dillicile de retrouver seul ; j'étais donc à lu discrétion de mes deux Arabes. Nous arrivâmes enfin à une grande place à laquelle aboutissaient beaucoup d'autres cavernes ou passages ; les deux Arabes y tinrent conseil , et après quelque examen, ils choisirent un passage très-élroit dans lcquul'noiis nous enfonçâmes; nous allâmes toujours en descendant entre des rochers li'ès-rapprocbés, jusqu'à un endroit où deux ouvertures annonçaient doux autres grottes, qui, dans une direction horizontale, pénélraienl dans

EN Mrr.in, elc. flr l'intérieur de la montagne. Voilà la place, dit alors l'un des Arabes. Je ne pus concevoir comment un sarcophage, tel qu'on me l'avait ducril, avait pu être introduit par la cavité que l'Arabe montrait du doigt. Je ne doutais pas que ces cavernes n'eussent été des lieux de sé pulture , puisque nous avions continuellement marché sur des crânes et d'autres ossemens; mais il était impossible qu'un sarcophage eût été introduit par la caverne que nous avions de vant nous; car l'entrée en était si étroite, qu'es sayant d'y passer, je ne pus y réussir. Cepen dant un dus Arabes y pénétra ain=i que mon interprète, et il fut convenu que j'attendrais avec l'autre Arabe leur retour. Ils s'enfoncèrent dans le souterrain au point que je n'aperce vais plus leurs lumières, et que leurs voix ne frappèrent plus mon oreille que comme un léger murmure. Quelques momens après, j'entendis un bruit éclatant, et l'interprète qui s'écriait eu français : 0 mon Dieu, mon Dieu, je suis perdu ! Ce cri fut suivi d'un profond silence. Je demandai à mon Arabe s'il avait déjà été dniis celle caverne. « Jamais , me répon- dil-il. « Je ne m'imaginais pas ce qui pouvait s'être passé, et je pensais que le meilleur parti serait de retourner, etd'appclcr les autres Arabes ÏOJIK h 6

82 VOYAGES E.N ÉCHTE, à notre secours. Eu conséquence , je dis :i mon compagnon qu'il nie montrât le chemin pour sortir; mais, me fixant avec l'air d'un idiot, il me répondit qu'il ne savait pas la roule. J'.ip-pelai l'interprète h plusieurs reprises, sans obtenir aucune réponse. J'attendis assez longtemps, personne ne revint ; ma situation n'était rien moins que gaie. Je repris enfin, pour sortir, l'étroit passage par lequel nous étions venus; et, au bout de quelque temps, j'arrivai à l'espèce de carrefour dont j'ai parlé. Biais là, je me trouvai dans un labyrinthe, car toutes les cavernes qui aboutissaient à la place où j'étais, se ressemblaient; et il n'y avait pas moyen de distinguer celle par laquelle nous étions arrivés. Prenant cnlin une qui me paraissait ûtrc la véritable , nous nous y enfonçâmes. Pendant ce temps nos chandelles avaient considérablement diminué, et nous avions à craindre d'être plongés dans une obscurité complète si nous ne trouvions pas bientôt l'issue des souicmuiis. Nous avions, à la vérité, deux lumières; mais il eût été dangereux d'en ménager une, parce qu'un accident pouvait éteindre l'autre. Nous avançâmes beaucoup dans la galerie souterraine ; cependant nous eùnios le cliagrin d'arriver au bout, sans trouver une sortie. 11 fallut donc revenir au carrefour,

EN MJBIE, etc. 85 pnnr choisir une autre galerie. Epuises de fatigue à force de mouler et de descendre, cl ne sachant comment trouver une issue, nous tombions dans le découragement : mon Arabe s'assit à terre ; maû tout retard était dangereux. Nous n'avions d'aulrc ressource que de faire une marque à la galerie d'où nous venions de sortir; de prendre successivement les autres, pour voir si elles nous mèneraient dehors, et de marquer à noire retour celles qui auraient trompé notre attente. Hlalliciireiiscmcntsiuos tentatives étaient long-temps infructueuses, nos lumières no pouvaient nous suffire. A tout hasard nous nous mîmes en marche. A la seconde tentative, passant devant une ouverture étroite, il me sembla entendre un bruit pareil à celui des vagues d'une mer lointaine. Je pénétrai donc dans celle caverne à mesure que nous y avançâmes, le bruit augmenta; je dislinguai enfin un mélange de différentes voix, et j'aperçus le jour. Quelle fut notre joie quand nous nous retrouvâmes en plein air ! A ma grande surprise, la première personne que j'aperçus, ce fut mon interprète. Je ne concevais pas comment il pouvait se trouver là. 11 nie dit que s'élant enfoncé avec l'Arabe dans l'étroit passage, à l'entrée duquel il m'avait laissé,

84 VOÏACES EX EGYPTE, ils étaient arrives au boni d'un pnils, sans l'apercevoir sous leurs pieds; que l'Ai'nbe était tombé dedans, que sa clmle avait éteint les deux lumières, et que c'est là ce qui lui avait l'ait crier: 0 mon Dieu, je suis perdu! parce qu'il avait cru qu'il subirait le même sort que son compagnon ; mais qu'en levant la lèlc il avait aperçu à une grande distance un faible joui" ; qu'il s'clait dirigé vers ce rayon de lumière, et qu'il était arrive'enfin à une petite ouverture; qu'il l'avait élargie en faisant tomber le sable et les pierres, et qu'il était sorti pour donner l'a-larmeaux Arabesqui attendaient à l'autre entrée. Ils avaient tous témoigné leur anxiété sur h sort de l'homme qui était tombé au fond du puils, et c'était là le motif de la confusion de voix que j'avais cnleudue avant de trouver l'issno des cavernes. La cavité par laquelle l'interprète était sorti, fut élargie à l'inslant ; mais au milieu de l'embarras, les Arabes, pannégarde, me laissaient apercevoir qu'ils connaissaient très-bien celte entrée, et qu'elle avait été fraîchement bouchée. Leur intention avait été de me montrer le sarcophage sans me faire connaître h roule par laquelle on pouvait le tirer dehors, cl de me vendre ensuite leur secret: c'est par ce motif qu'ils m'avaient conduit par tant de détours.

EN AUBIE, etc. 85 Je trouvai, en effet, que le sarcophage n'était pas à cinquante toises de la grande entre'e. On parvint bientôt à tirer l'homme du puits, mais il avait les reins casses, et il en resta boiteux pour la vie. Voyant que le couvercle du sarcophage pouvait être enlevé , je mis plusieurs hommes en œuvre pour déblayer le passage; cependant le troisième jour, en revenant des tombeaux des rois, j'appris que le cacheff avait recommence ses anciens tours. Il s'était rendu de Gournah à Erment, et trouvant plusieurs Arabes à l'ouvrage, il les avait tous traînés à la dernière de ses places, garnîtes comme des malfaiteurs, pour les mettre en prison. Après les promesses que je lui avais faites, et après ses protestations d'amitié, je ne dus pas m'attendre à une conduite aussi singulière, et je ne pus en deviner le motif; mais les informations que je reçus, m'apprirent que des agens de M. D** venaient d'arriver d'Alexandrie avec des présens pour le cacheff. J'ignore, au reste, la mission dont ils étaient chargés auprès de lui : je raconte simplement les faits. Quand je me fus adressé de nouveau à lui, il me dit que le sarcophage était vendu au consul de France , et qu'aucune autre personne ,11e l'aurait. Je feignis une insouciance complète au sujet de l'affaire, ainsi que sur le

85 VOYAGES EN ÉCYPTi; sort des Arabes qu'il avail mis en prison ; sachant Lien que si ji: prenais vivement leur parti, ses vues mercenaires l'engageraient à les laisser en prison plus long-temps. Je me bornai à lui dire que j'écrirais pour le sarcophage au Caire. J'avais, en eil'et, à t'crire à M. Sali, pour qu'il m'envoyât un bateau, afin de transporter le colosse sur le IN il; puisque, dans celte saison, il n'y avail pas de bateau disponible dans la Haute-Egypte, la plupart étant engages pour le service du pacha. Après avoir expédié un courrier au consul pour avoir un baleau , je pensai que je ne pouvais mieux employer mou temps qu'en remontant le JNil, vu que cette excursion n'entraînait point de dépenses extraordinaires : le bateau que j'avais loué était à ma disposition, et je pouvais cire de retour pour le temps où la réponse viendrait du Caire. J'avais eu jusqu'alors deux gardes pour veiller nuit et jour auprès 'du colosse ; mais quand je vis que je ne pouvais l'embarquer sans avoir une réponse de la capitale, je pris le parti de faire élever autour du bloc un enclos en terre; et le 18, jeme mis en route pour Esné. Le nombre de mes compagnons de voyage avait diminué, puisque j'avais renvoyé au Caire mon domestique irlandais, et congédiéle charpentier :

I

EN NUBIE, etc. 87 nous restions seuls avec le janissaire et l'interprète. Le lendemain nous arrivâmes à Esné où je débarquai assez à temps, pour voirdansla soirée Khalil-bey, dont j'avais fait la connaissance à Soubra, quelque temps auparavant. 11 venaitd'ètrenomme au gouvernement des hautes provinces, depuis Esné jusqu'à la ville d'Assouan; ayant épousé une des sœurs du pacha, il était entièrement indépendant du defterdar-bey de Siout. 11 était presque nuit quand je lui fis ma visite. Ilvenait d'arriver d'une excursion dans la campagne. Je le trouvai sur un siège fait en terre, et recouvert d'un beau tapis et de coussins de satin ; il était entouré d'un grand nombre d'ofliciers, de cachefTs et de santons. Ils venaient de dîner, et je ne pouvais trouver un moment plus favorable pour une conversation. Il témoigna beaucoup de plaisir de me voir, et m'ofl'rit des lettres de recommandation pour tous ceux qui étaient sous son commandement. En apprenant que j'irais peut-être jusqu'à Ibrimc, il fit écrire une lettre pour Gsseyn-Cacheff, un des trois princes résidant en Nubie. Comme Klialil-bey recevait un tribut annuel des Nubiens, il avait envoyé ses soldats chez eux j et, en ce moment, il était avec eux dans des relationsamicales. Cependant, quand les troupes d'Egypte arrivent en Nubie pour

88 VOYAGES EN EGYPTE, lever le tribut; les princes du pays remontent ordinairement le Nil, et ne se laissent voir nulle part. On abandonna les sujets ordinaires de la conversation turque, tels que chevaux, etc., et l'on s'entretint de mon projet de pcne'trer en Nubie, des divers personnages à qui j'aurais à faire dans ce pays, et des dangers que j'y courrais de la part, des voleurs. Après avoir fumé quelques pipes et pris autant de tasses de café, je lis mes adieux au bey, et retournai à mon bateau. Le lendemain j'examinai rapidement le temple qui existe encore dans cette ville. 11 est tellement encombré que le portique seul est à découvert ; mais la beauté variée des colonnes, la ciselure admirable des chapiteaux, et les figures zodiacales qu'on remarque au plafond, annoncent que ce temple était un des principaux édifices de ce genre en Egypte. Les figures et hiéroglyphes y sont, un peu plus grandes que celles du temple de Tentyra.. Quel dommage que de pareils monumens servent de cabanes et d'écuries à de misérables Arabes ! Le 20, nous passâmes avec un bon vent à Eletliyia, et nous ne nous arrêtâmes qu'à Edfou. Le temple de cette ville est comparable à celui

EN NUBIE, etc. 8ç) deTentyra, sous le rapport de sa belle conservation, et supérieur à celui-ci en étendue. Lespropylées de ce monument sont les plus grandes et les plus parfaites qui existent en Egypte; partout on voit, sculptées en relief, des figures colossales; l'intérieur est partagé en plusieurs salles qui reçoivent le jour par des ouvertures carrées percées sur les côtés. L'aspect de ces ouvertures a fait naître des doutes qui u'ont pas encore été levés jusqu'à présent. Vues de l'intérieur , elles paraissent avoir été pratiquées pour donner du jour, ou pour renfermer, les jours de fête peut-être, des emblèmes ou ornemens particuliers : on doit donc présumer qu'elles sont aussi anciennes que l'édifice même. Cependant, quand on les examine du dehors, on s'aperçoit qu'elles se trouvent en contact avec les figures colossales sculpte'es sur les murs, et qu'elles coupent et mutilent celles-ci, ce qui ferait croire que les ouvertures ont été percées après que l'édifice a été achevé. À mon avis elles ont été pratiquées, en effet, long-temps après la construction du monument, pour éclairer l'intérieur, à l'usage d'un peuple d'une religion différente de celle qui a fait construire ce temple. Le grand péristyle, maintenant encombré de masures arabes, est le seul aussi parfait Irjiïon.

90 VOYAGES EÎY ÊC-ÏPTE, voie en Egypte ; le portique est également superbe : malheureusement il est enseveli aux trois quarts dans les décombres. Par quelques trous de la par lie supérieure dnaeta, je cherchai à pénétrer dans les salles de l'intérieur; mais elles étaient tellement encombrées que je ne pus avancer. Les fellahs ont bâti sur le sommet du temple une partie de leur village, avec des étables pour le bétail, etc. Un mur haut et épais, qui part des deux côtés des propylées, et fait le tour du temple, sert d'enceinte à tout le monument. Ce mur est, comme tout le reste, couvert d'hiéroglyphes et de figures. Sur le mur latéral du vestibule, j'observai la figure d'Har-pocrate, décrite par Ilamilton, assise sur un lotus eclos, et tenant le doigt sur les lèvres, comme dans le petit temple de Tentyra j et sur le côté occidental du mur on voit représentée une licorne. C'est un des animaux peu nombreux que j'aie trouves représentés sur les mo-numens d'Egypte. L'éléphant ne se voit qu'à l'entre'e du temple d'Isis, dans l'Ile de Philœ. Ce cheval figure, comme hiéroglyphe, sur le mur extérieur septentrional à Medinet-Abou. Enfin, la girafle est représentée sur le mur du se-kos du Memnonium, et derrière le temple d'Er-ment, Rien n'est plus propre à donner une idée

EN NUBIE, CtC. gi sensible de la différence entre les habitans anciens et modernes de l'Egypte, que de voir ces vastes monumenssur lesquels l'architecture et la sculpture ont épuisé leur art, livrés à un peuple demi-sauvage, qui accolle ses masures comme des nids d'hirondelle à ces constructions magnifiques , et promène sa misère entre les figures sacrées, qui jadis étaient l'objet de la vénération : aonale. Le petit temple, dont les dimensions sont bien inférieures à celles du grand, est décoré, comme celui-ci, d'un portique ; mais on n'en voit que des colonnes brisées et enfoncées dans les décombres. Quelques savans prétendent que ce temple a été dédié à Apollon ; mais je ne vois pas de raisons qui s'opposent à admettre qu'il était consacré à Typhon, comme celui de Tentyra a dû l'être à Isis. Les chapiteaux carrés des colonnes à Tcnlyra sont ornés de têtes d'Isis; circonstance essentielle qui indique ù quelle divinité le temple était consacré. Dans celui d'Edfou, la figure de Typhon est représentée pareillement sur les chapiteaux. On a-figuré, il est vrai, sur les murs, les bienfaits de la nature; mais il se peut qu'on ait voulu produire un contraste pour mieux faire sentir le pouvoir destructeur du dieu cruel. Plus au sud on remarque les restes d'un édifice qui

<J2 VOYAGES EN EGYPTE, formait sans doute d'autres propylc'es, puisqu'il se trouve vis-à-vis de celles qui existent encore. Plus loin aussi, on trouve un petit temple qui a échappé à l'attention de presque tous les voyageurs ; il est précède d'une allée de sphinx qui conduit en droite ligne au grand temple. D'é-normes monceaux de ruines s'élèvent autour de tous ces monumens j ils recèlent peut-être bien des restes antiques. Nous ne nous arrêtâmes point à Djcbel-Sclscleh à cause du bon vent dont nous voulûmes profiter , et je remis la visite de ce lieu a l'époque de notre retour. Le 22 nous arrivâmes à Ombas. Les ruines qu'on y trouve font voir ce que ce lieu a été anciennement. La colonnade du portique est au nombre des plus belles que j'aie vues; les hiéroglyphes y sont bien exécutes, et conservent encore leurs couleurs. Du côté du Nil on observe les restes d'un temple plus petit, dont une partie est tombée dans le fleuve. Les pierres de ce petit temple ne sont pas aussi grosses que dans la plupart des autres édifices sacrés ; ce qui prouve que les Egyptiens ne méconnaissaient pas les proportions convenables aux matériaux des édifices, comme une des conditions nécessaires pour produire l'effet qu'ils avaient en vue. L'aspect de ce petit temple a quelque cliose de

E.\ NUBIE, ClC. fp gracieux. Quoique exposées aux injures de l'air, quelques unes des figures qui y sont représentées conservent encore une partie de leurs couleurs. Au reste, la décadence y est aussi manifeste que dans d'autres monumeits de ce genre. L'autel est renversé ; on le voit encore quand les eaux sont basses. C'est un bloc de marbre gris, sans hiéroglyphes. Sur les bords du fleuve il y a des lieux de débarquement, munis d'escaliers couverts qui conduisent au temple; mais ils sont entièrement encombrés de sable. Il y a des motifs de croire que ce petit temple était dédié à Isis, puisque la tête de cette déesse figure sur les chapiteaux des colonnes, comme sur celles de Tcntyra. Avant d'arriver à Assouan, nous débarquâmes sur la rive occidentale du Nil. Ici la contrée prend un aspect plus agréable que celui du pays que nous avions traversé depuis notre entrée dans les montagnes. Les palmiers abondent sur l'un et l'autre bord du fleuve ; des champs cultivés se prolongent depuis la rive jusqu'aux montagnes. Assouan présente de loin un coup d'œil charmant; peut-être l'aridité du pays qu'on vient de quitter, conlribue-t-elle à cet effet agréable. La vieille ville d'Assouan est suspendue sur une colline au-dessus du Nil, ayant à la gauche uu

94 TOYACES EiV EGYPTE, bois de palmiers qui dérobe à la vue la ville moderne ; et à la gauche l'œil découvre dans le lointain la montagne du granit qui forme la ca-taracle du fleuve. L'île d'Jîlcphanline, avec ses groupes pittoresques d'arbres divers, semble destinée, dans ce paysage, à rompre l'uniformité de la rive occidentale. Ce qui donne à ce site encore un air particulier, c'est un roclicr sur la gauche, qui porte à son sommet les restes d'un couvent copte. Des paysages semblables surprennent en Egypte j c'est ce qui explique pourquoi les voyageurs ont décrit celui-ci avec tant de prédilection. Nous débarquâmes au pied de la colline, sur la rive gauche du Nil, et nous allâmes visiter les ruines du couvent. J'y trouvai plusieurs grottes qui ont servi de chapelles. Le couvent consiste en un assemblage de petites cellules voûtées, séparées l'une de l'autre. On y jouit d'une vue charmante, sur la cataracte, sur Assouan et sur la partie inférieure du fleuve. Les Arabes conservent, au sujet de ce lieu, des traditions dont je rapporterai une qui nie parait digne de remarque. « 11 y a dans cette place, disent-ils, un grand trésor, qu'y déposa un ancien roi du pays, avant de partir pour une expédition sur le Haut-Nil, contre les Ethiopiens. Ce prince était si avare qu'il ne laissa pas à sa

EN NUBIE, etc. 95 famille de quoi vivre j et étant uni d'une amitié intime avec un magicien, il confia à celui-ci la garde du trésor jusqu'à son retour. Mais à peine fut-il parti que ses parens essayèrent de s'emparer dece trésor. Le magicienayantfaitrésistance, fut tue en défendant son dépôt ; il se métamorphosa en un serpent e'nornie qui dévora tous les combaltans. Comme le roi n'est point retourné, le serpent continue de veiller sur le trésor. Chaque nuit, lorsque les étoiles ont atteint une certaine position au firmament, il sort des cavernes ; sa taille est monstrueuse ; sa tête brille d'un éclat qui éblouit ceux qui voudraient le regarder. Descendu au Nil, il y boit, et remonte ensuite pour veiller sur le trésor- jusqu'au retour du roi/ » .Le 24, à notre arrivée à Assouan, je m'adressai h l'aga pour obtenir un bateau, afin de me rendre en Nubie; mais, comme on touchait à la fin du rhamadan, je ne pus en avoir j car tout le monde s'adonnait au jeune. Je sortis le soir pour examiner la ville extérieure d'Assouan (1). Je la trouvai plus étendue qu'elle ne le paraissait, vue de dehors. Bâtie sur un roc de granit, elle est dans un site charmant : du haut de la ville, la vue domine sur la cataracte, l'Ile Ele- (1) L'ancienne Syène.

C)G VOYACES EN EGYPTE," phantine et la ville neuve. La cataracte se voit très-bien de là ; mais quand les eaux sont liantes, elle justifie à peine son nom, parce qu'alors elle se réduit à quelques courans rapides produits par les îles de granit disséminées dans le lit du fleuve, et s'élevant graduellement jusqu'à File de Philje, éloignée d'Assouan de trois lieues par eau et seulement de deux par terre. Mais quand le INil est bas, la cataracte présente un aspect différent, comme je le dirai en détail dans une excursion suivante. Au-dessus de la ville neuve s'élèvent les ruines d'un petit temple égyptien; mais il est tellement enfoncé dans les décombres et les pierres, qu'il a échappé à l'attention de plusieurs voyageurs. En revenant au bateau, je trouvai l'aga et toute sa suite assis sur une natte, sous un bouquet de palmiers, au bord de l'eau. Le soleil, prêt à descendre sous l'horizon, projetait les ombres des montagnes occidentales, à travers le fleuve et sur la ville. À cette époque du jour, les liabitans viennent prendre le frais sur la rive du Nil. On les voit dispersés en groupes, fumer leur pipe, prendre du café, et converser; c'est-à-dire, parler de chameaux, chevaux, ânes, dourrah, caravanes et bateaux. L'aga vint à bord avec autant de suite que le bateau pouvait en contenir. Nous

r

EN NUBIE, etc.' 97 leur servîmes à tous du café et un peu de tabac. J'envoyai en présent, chez l'aga, une livre de tabac, un peu de savon et du café en fèves, qu'il reçut avec plaisir. Ses manières étaient sans aucune gêne ; et, par spéculation, il s'offrit à nous louer un de ses propres bateaux. J'acceptai son offre, dans l'espoir d'en être mieux reçu par le peuple de la Nubie, chez lequel nous allions nous rendre. Il me promit de ni'cnvoyer le soir même le rays du bateau nubien \ mais je ne vis personne. L'intérieur de la maison de l'aga ne répondait pas à l'éclat qu'il déployait dans ses vètemens et dans tout son extérieur : ce qui s'éloignait beaucoup de l'habitude des grands fonctionnaires au Caire, qui n'osent faire la moindre parade de richesse, de peur d'éveiller les soupçons et la cupidité de leur maître. On voit par là qu'à une aussi grande distance de lacapitale,le gouvernement turc'perd de son influence. Eu attendant notre bateau, ma femme profita de l'occasion pour visiter le sérail ou le harem de l'aga ; c'étaient deux maisons, dont l'une renfermait les jeunes femmes, et l'autre; les vieilles. L'aga les fréquentait toutes les deux (i). Le lendemain matin, j'allai de bonne heure visiter l'Ile d'Eléphantine, appelée par les Arabes (i ) Voyez la Relation de madaincBelzoni, à la fin du T. II. TOME I. 7

98 VOYAGES EN EGYPTE," El-Cliag. Ne pouvant avoir de bateau sur le bord où nous étions, nous nous rendîmes à la vieille ville, et nous traversâmes le fleuve en un bac, fait de brandies de palmier liées par de petites cordes j il était recouvert d'une natte poissée. Nous étions neuf dans ce bac, dont la longueur était de dix pieds, et la largeur de cinq : il pouvait peser environ cinquante livres. Un pareil bateau coûte, tout neuf, douze piastres ou environ sept francs. Après avoir débarqué dans l'Ile, je me rendis au temple qu'on suppose avoir été consacré au serpent Cnuphis : c'est, j'ose le dire, la seule antiquité de l'Ile qui mérite d'être citée. C'est une salle avec deux portes, dont l'une est en face de l'autre, et avec une galerie de piliers carrés qui fait le tour de l'édifice. Les murs sont couverts d'hiéroglyphes, et l'entrée est munie d'un escalier. Je ne pus découvrir lo piédestal chargé d'inscriptions grecques, dont parle le voyageur Norden. Un autre escalier, mais qui était souterrain, menait du temple à la rivière, et un peu au-dessus de cet escalier on voit encore les deux parties latérales d'une grande porte construite en blocs de granit carrés , et couver le.d'hiéroglyphes sculptés. Plusieurs gros morceaux de granit gisent à l'cnlour ; ce qui fe-

EN NCDIE, etc. . 99 rait croire qu'ils ont fait parlie d'un e'difice assez considérable. Vers le centre de l'Ile, on trouve une sorte de galerie, formée de piliers carrés de pierre sableuse, couverts d'hiéroglyphes. Le roc de granit bleu, qui sort du sol, a servi de fondement à cet ancien temple, aux environs duquel je vis une statue de granit, du double de la grandeur naturelle, et qui représente, je crois, Osins. Le dieu est assis sur un siège, ayant les bras croisés sur la poitrine ; quelques hiéroglyphes sont sculptés sur cette statue trop mutilée pour valoir la peine d'ùlre emportée. Je traversai l'Ile. Sur la cûte occidentale croissent beaucoup de cassillicrs et de sycomores. Le sol est bien cultivé, et présente en général un aspect assez agréable; mais l'ile n'a pas les beautés que lui attribuent quelques voyageurs. Pendant le trajet sur le fleuve, je vis les fameux rochers de granit, sur lesquels sont sculptés les hiéroglyphes, ainsi que le nilomètre. De retour sur notre bateau, je m'apprêtai au départ. Le 25 août, j'attendis, le matin, le rays que l'aga avait promis dé m'envoyer la veille ; mais il ne vint personne. Après midi je me rendis chez l'aga même ; il me dit que j'allais voir le rays dans quelques min u tes. Je l'attendis donc chez moi pendant quelque, temps : à la fin l'aga vint

100 VOYACES EN IÎCYPTE/ lui-même à bord. Après les cérémonies et com-« plimens ordinaires , il me fit entendre qu'il fallait] d'abord s'arranger pour le nolis du bateau. Je lui répondis que je serais bien aise de m'arranger pour cela directement avec le raysj mais il répliqua que je pouvais tout aussi bien faire mes conventionsaveclu'wiiême.IlajoHtaquc le bateau était prêt; cependant il y mit un prix si exorbitant, que je fus obligé de lui déclarer que je ne paierais jamais une pareille somme , et que je prendrais le parti de clierclier moi-même un rays qui connût la cataracte, et qui pût nous conduire avec noire propre bateau. Cette réponse parut lui déplaire beaucoup, et il me dit que les rays du Chellal ne consentiraient à naviguer qu'ayee leurs matelots. Je me rendis avec mon janissaire et l'interprète à la hauteur de la cataracte de Morada, qui est à deux lieues d'Assouan. Deux soldats de l'aga s'oflrirent à nous accompagner j mais je leur dis qu'étant bien armés, nous n'avions rien à craindre : ils insistèrent et voulurent absolument aller avec nous. Je persistai également dans mon refus, sachant bien qu'ils ne voulaient venir que pour voir ce que nous ferions, et pour entraver nos démarches, s'il était possible. A notre arrivée, le bateau de l'aga n'était pas prêt j

EN XUBIE, ClC. IOJ le niât y manquait et le rays était absent j mais nous trouvâmes un pilote qui s'engagea à conduire notre bateau à la première cataracte, et de là à la seconde, et puis de nous ramener , le tout pour vingt patalts, qui équivalent à quarante-cinq piastres ou environ vingt-six francs. Sur ces entrefaites le rays arriva, et assura que son bateau serait prêt le lendemain de bonne heure. Je lui demandai son prix ; il me répondît que, pour le paiement, ils'en rapportait entièrement à l'aga. Mais ne voulant pas élre à la discrétion de son maître, je préferai prendre notre propre bateau, et je me félicitai d'avoir trouvé un pilote. Cependant ma joie fut de courte durée. Pendant mon absence l'aga avait menacé de sa colère notre rays dans le cas où il nous conduirait - plus loin ; et cet homme ne demandait pas mieux que de rester à Assouan , espérant que je le paierais, pour tout le temps de mon excursion sur le Haut-Nil. J'étais à peine revenu à bord, que l'aga arriva en toute liàlc, avec sa suite entière dans tout l'éclat de leur friperie. Vu la grande fête du rharaadan, tout le monde était en costume de gala; mais cette pompe apparente présentait l'as- ,.#(jctjleijjkHi grotesque : l'un avait une tunique '; neuve de'drV) brun, et un turban sale; l'autre,

102 VOYACES EN EGYPTE,' coiffé d'un turban superbe, portait une tunique en guenilles j un troisième, n'ayant ni turban ni tunique, s'e'tait enveloppé le corps dans un beau schall de laine rouge : l'aga lui-même offrait le contraste de la magnificence et de la pauvreté j il e'tait vêtu en vert et rouge, mais il n'avait pas de chemise sur le corps. 11 vint à bord avec toute sa cour. Voyant mon pilote, que j'avais amené de Morada, s'avancer pour lui baiser la main, il le repoussa avec un air mécontent, en disant : Osez-vous m'empêcher de louer un bateau ? Je dis alors à l'aga, que si en louant un bateau d'un autre que lui, je lui causais du déplaisir, je préférais retourner, n'étant pas empressé de voir un pays où il n'y avait rien qui pût m'intéresser, et de faire un voyage qui me causerait des dépenses énormes. A cette réponse il se calma tout à coup ; et quand j'eus ajouté que las de tous les obstacles que je rencontrais, j'étais déterminé à ne pas prolonger mon voyage, il m'offrit, d'un ton radouci, son propre bateau pour le prix qu'il aurait fait payer à un Nubien, et sous la condition expresse, que le bateau serait entièrement à ma disposition ; qu'il avancerait ou s'arrêterait à ma volonté, qu'il nous conduirait à la seconde cataracte, et qu'il nous ramènerait ; que je pourrais rester même une quinzaine de

EN NUBIE, etc. 103 jours dans un lieu, si je voulais ; que le rays serait obligé de fournir quatre matelots dont l'entretien serait à sa charge ; qu'il nous donnerait'tous les secours et tous les renseignemens qu'il pourrait; et pour tout cela nous aurions à payer h l'aga la somme de deux cents piastres on cent seize francs, c'était moins que ce. que j'avais à payer si je gardais mon bateau du Claire. La première fois il avait demandé cinquante mille paras, qui valent à peu près douze cent quatre-vingts francs. 11 fut convenu que nous enverrions nos effets le lendemain matin à Moi'ada sur des chameaux , et que nous nous y rendrions nous mêmes dans la soirée. Le matin, de bonne heure, l'aga vint.encore à bord, pour nous demander une bouteille de vinaigre. Nous la lui donnâmes, ainsi qu'une petite somme d'argent pour la peine qu'il aurait, pendant notre absence, de garder une partie de nos bagages. Il fut très-content, et promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour hâter notre départ. Comme j'allais renvoyer au Caire le bateau sur lequel nous étions venus, j'écrivis au consul, pour lui faire part de mon projet de remonter le Nil jusqu'à la seconde cataracte, en attendant l'arrivée du bateau qui devait prendre à Thèbes le buste de Mcmnon.

1 104 VOYAGES EN ËCYPTG Nous nous rendîmes le soir à Morada, et nous nous arrangeâmes pour le coucher le mieux que nous pûmes dans le nouveau bateau. Dans la matinée du 27, je guettai sur le tillac l'aube du jour, pour jouir de la vue de la belle île de Pliilae. J'avais la plus vive curiosité de voir ses ruines; mais quand l'aurore vint les éclairer, elles surpassèrent encore mon attente. Nous traversâmes le fleuve, et nous passâmes trois heures qui nous parurent des minutes à parcourir l'ile, que je me reservais d'examiner en détail à mon retour. Je remarquai plusieurs blocs de pierres chargés d'hiéroglyphes parfaitement exécutés, qui pouvaient s'enlever, ainsi qu'un obélisque de granit d'environ vingt-deux pieds de long sur deux de large. Ce monument était également à mon avis susceptible de transport, étant d'ailleurs situé auprès de la côte. A notre retour au bateau nous niiuies enfin à la voile, et dans trois heures de temps nous arrivâmes à Debod. J'avais le temple à y visiter; mais le vent étant trop favorable pour que nous ne dussions profiter de cet avantage, je remis cette visite aussi à l'époque de notre retour. Nous nous arrêtâmes pour ce jour à la côte au-dessus de Sardib-eL Farras.

EN NUBIE, etc. io5 Le 28, nous passâmes devant quelques ruines sitiie'es sur la rive occidentale du Nil, dont je ferai mention plus bas; et, vers midi, nous nous arrêtâmes à un village de la rive droite, afin de prendre, je crois, des vivres pour notre équipage : le rays, le janissaire et les matelots deseen-•dirent à terre; il ne resta dans le bateau que ma femme, l'interprète et moi. Peu de temps après, quelques indigènes approchèrent du bateau, paraissant très-cmpressc's de voir ce qu'il y avait dedans j mais, comme il était recouvert de nattes, ils ne pouvaient pas bien satisfaire leur curiosité. L'un d'eux s'approcha donc davantage et examina tout à son aise; après cela, ils se retirèrent tous. Mais, au bout de quelques minutes,'nous en vîmes revenir plusieurs, armés de lances et de boucliers recouverts de peaux de crocodiles. Comme ils allaient tout droit sur nous, tandis que d'autres indigènes se joignaient à eux, leur aspect avait de quoi nous alarmer, et je pensais qu'il fallait songer à notre défense. Quoique bien armés, nous n'étions pourtant que trois; je pris un pistolet dans chaque main, ma femme et l'interprète en prirent chacun un. Us approchèrent dans leur bateau, comme pour tenter l'abordage. Nous leur demandâmes ce qu'ils voulaient; ne comprenant pas l'arabe, ils ne nous répondaient

I06 VOVACKS E.V ÉCYPTE, point, Je leur fis signe de ne pas approcher davantage; mais ils ne firent aucune attention à ce que je disais ou faisais. Je m'avançai, et, tenant les deux pistolets dans la main gauche, j'empêchai, de la droite, le premier parmi eux d'entrer dans le bateau. Cet homme commença à faire des mou-vemens hostiles: cependant il fixait les yeux sur les pistolets, tandis que les autres le poussaient par derrière. A la fin, je dirigeai un pistolet sur lui, en lui faisant signe que je tirerais «'il avançait. 11 recula alors, et entra avec les autres en une espèce de délibération. Sur ces entrefaites, le rays, l'équipage et le janissaire revinrent du village. Je dis au rays ce qui se passait, et il alla parler aux indigènes dans leur langage ; mais, en même temps, il dirigea le bateau de la côle au milieu du fleuve. Je lui fis des reproches de ce qu'il avait abandonne le bateau sans y laisser personne qui connût la langue du pays. Il me dit alors que ce peuple était en guerre contre ses voisins; que c'était pour cela qu'il était arme', et qu'il n'attendait que le départ de notre baïeau pour engager le combat. Quelle que fût leur intention, soit que ce fût de nous attaquer, soit qu'ils voulussent se battre contre d'autres, il n'aurait pas été prudent de demeurer plus long-temps parmi eux.

EN NUBIE, CtC. IO7 Continuant notre voyage, nous passâmes à Taflà, et nous arrivâmes entre les rochers du granit qui, au-dessus de cet endroit, bordent le fleuve. Il semble que le Nil s'est frayé ici un passage à travers une chaîne de hautes montagnes; elles s'çlèvent encore à pic sur l'un et l'autre bord, et s'ouvrent graduellement vers le sud où commence une contrée toute différente. A mesure que nous avançâmes, notre vue s'étendit; des groupes de palmiers étaient disséminés sur la rive droite du Nil ; sur la gauche, on apercevait, dans le lointain, les ruines de Kalab-chi; et, au centre du paysage, l'Ile du même nom présentait, à quelque distance, un aspect formidable, à cause des ruines de quelques maisons sarrasines qui lui donnaient les apparences d'un château-fort. Nous atteignîmes cette ile dans la soirée. Le 29, nous arrivâmes au village d'El-Kalab-chi. Au pied d'un roc, en face du fleuve, s'élèvent les ruines d'un temple qui est certaine-. ment d'une époque postérieure h celle de la construction d'aucun autre temple en Nubie; car il m'a paru avoir été renversé d'une manière violente. Je ne remarquais point, sur les matériaux, les traces de décadence que j'avais observées sur d'autres édifices; et ce qui reslait

T08 YOÏAGESEN ÉCYPTE, encore debout de ce temple, annonçait bien que ce n'est pas le temps qu'il faut accuser de sa destruction. Sur le bord de l'eau, devant le temple, il y a un lieu de débarquement qui conduit droit aux propylées, et la porte de celles-ci correspond à l'entrée du portique. Les propylées sont encore bien conservées; mais le portique est entièrement détruit. Deux colonnes et un piédestal s'élèvent de chaque côtéde l'entrée en dedans du vestibule. Elles sont unies par un mur qui ne s'élève qu'à la moitié de leur hauteur, ce qui prouve encore que le temple a été construit à une époque récente, puisque ces murs se voient dans tous les autres temples modernes. Je n'hésiterai donc pas à soutenir que Tentyra, Philae, Edfou et ce temple-ci ont été élevés par les Ptolémées. En effet, bien qu'il existe une grande ressemblance entre tous les édifices égyptiens, il règne pourtant , dans les formes des plus récens, une certaine élégance qui les fait distinguer des ouvrages massifs et gigantesques de l'ancien temps; ce qui m'engage à conclure qu'ils ont été construits par des Égyptiens sous la direction des Grecs. Le vestibule et la nef sont séparés du mur principal qui fait le tour; l'espace intermédiaire est occupé par une galerie. Le plafond s'est écroulé, à l'exception d'une petite portion au-dessus de la salle

EN NUBIE, etc. 109 qui suit le sanctuaire, et dans le mur de laquelle sont pratiquées des niches ou cellules, qui ne peuvent contenir qu'une seule personne. Il faut qu'elles aient servi de prisons pour les hommes ou bien de loges pour les animaux sacrc's. Des groupes de figures, peints sur les murs de la nef, conservent d'une manière frappante leurs couleurs; elles y sont plus fraîches que dans aucun temple d'Egypte : nouvelle preuve, ce me semble, de la construction récente de ce temple-ci. Etant allé tout droit à ces ruines', après notre débarquement, nous n'avions remarqué personne : mais, quand nous en sortîmes, nous trouvâmes un grand nombre d'indigènes at-Iroupés devant les propylées ; et lorsque nous voulûmes passer an milieu d'eux, ils nous barrèrent le chemin et demandèrent de l'argent j ils étaient tous armés de lances, boucliers, casques , elc. Je leur dis que je ne me laisserais pas contraindre ainsi à payer; mais que s'ils nous ouvraient le passage, je leur donnerais ce que je jugerais à propos. Au lieu de leur laisser le temps de réfléchir, je passai sur-le-champ au milieu d'eux en les regardant fixement. Personne n'osa nous toucher. Arrivé hors des ruines, je leur donnai un bakchis, en leur disant que je leur en donnerais encore un, s'ils m'apportaient des an-

110 VOYAGES EN fiCYPTE," tiquile's. C'est ce qu'ils firent; et j'achetai d'eux quelques pierres sépulcrales portant des incrip-tions grecques. Ils nous menèrent voir un temple plus petit, situé à la distance d'un mille du précédent. Dans l'intervalle des deux e'difices, nous passâmes sur des décombres, et enlre des pierres taillées qui annoncent qu'il y a eu ici une ville d'environ un mille d'étendue : M. Burclihardt pense que c'était la ville de Talmis. La grande quantité de poterie qu'on voit dans ces ruines, est toute de fabrique grecque, et à peine y trouve -1 - on quelque chose d'égyptien. Si cela n'est pas une marque évidente de l'origine hellénique de la ville, je peux du moins fournir une preuve in-•constestable que le temple a été consacré au culte de ce peuple. Quelques mois avant notre arrivée dans ce Heu, un des indigènes, en soulevant une pierre dans les ruines du temple, trouva un morceau de métal. Il ne sut ce que c'était; mais comme les indigènes s'imaginent que tout ce que l'on trouve clans les ruines est de l'or, il présuma que ce pouvait en être et emporta sa trouvaille. Dans son incertitude, il en fit part à d'autres qui enréclamèrenfrune part, et se battirent avec lui pour la découverte. L'affaire parvint, quelque temps après, aux oreilles d'Ibrahim-Pacha, ou

EN KUBIE, etc. III du ses soldais à Assouan, qui ne manquèrent pas de s'emparer de la trouvaille à la première tour-nue qu'ils firent dans le pays pour lever le miri. 11 se trouva que ce morceau de métal était une lampe d'or de forme grecque, avec une partie de la chaîne qui y tenait encore. On l'envoya an Caire, et je crois qu'on l'a convertie en monnaie. Ce fait prouve deux choses, savoir : iu. que le temple servait au culte des Grecs; et 20. qu'il a été détruit par la violence; car, s'il était tombé lentement en décadence, on n'aurait pas laissé la lampe s'ensevelir sous les ruines. Un petit temple , taillé dans le roc, que nous allâmes voir dans le voisinage, est beaucoup plus ancien que celui-ci; aussi sa construction se rapproche-t-clle davantage de celle des autres temples du pays. , Le village est bâti au midi du grand temple : ce sont quelques cabanes construites en terre et en pierres tirées des ruines. Je remarquai, auprès du temple, un ancien mur parallèle à la façade, et ayant plusieurs divisions qui marquent peut-être les anciennes demeures des prêtres. La campagne d'alentour offre un coup d'œil agréable, à cause des groupes,de palmiers qlii contrastent avec les rochers nus qu'on voit plus loin; mais les champs cultivés sont rares. Derrière la mon-

112 VOYAGES EN EGYPTE, tagne, il y a des vallées ombragées par des acacias : les indigènes y font du charbon. Quand les eaux du Nil sont hautes, ils construisent des radeaux du bois des mêmes arbres, les chargent du charbon entassé dans des sacs faits eu feuilles de palmiers ou eu une espèce de jonc, et vont le débiter au Caire; ils apportent, en retour, du dourrah, du sel et du tabac. Nous arrivâmes le même jour à Garba-Dan-dour, où l'on trouve les ruines d'un petit temple composé seulement d'un vestibule et de deux salles; il y a un petit portail et une espèce de plateforme qui s'étend depuis les propylées jusqu'au bord du fleuve, ayant cent pieds de long sur cinquante de large. Elle n'a pu servir de lieu de débarquement, puisqu'on lie trouve d'escalier nulle part. Dans l'intérieur du lemple, on voit un petit nombre d'hiéroglyphes et deux colonnes. Les rochers s'avancent ici sur le bord de l'eau et se prolongent sur un espace de quelques milles, sans que l'on voie le moindre champ. Nous arrivâmes à Garba-Mérieh, et le lendemain, de bonne heure, noiisnilmcs pied à terre aux rives de Gyrché. Le temple de ce lieu est en partie taillé dans un roc qui s'élève à pic, en face de l'est, à un quart de mille de la rivière. En y allant, nous traversâmes les rui-

EX NUBIE, etc. iiT> ncs d'une petite ville ancienne. Je1 remarquai les fragmeiis de quatre lions ou peut-être de sphinx, qui décoraient la façade du temple, cl. une statue mutilée qui paraissait être celle d'une femme. Le portique consiste en cinq pilastres rangés de chaque côté de la porte, et taillés dans le roc. Sur le devant de chacun de ces pilastres, on a sculpté une figure qui me parait représenter Hermès. Devant le portique s'élèvent quatre colonnes, formées de plusieurs blocs. Le vestibule, taillé aussi dans le roc, a de chaque côté trois piliers carrés, rangés depuis la porte jusqu'à l'entrée de la nef. Devant chacun des piliers se tient debout une figure colossale, d'en viron dix-huit pieds de haut, sur une base élevée de quatre pieds au-dessus du sol. C'est ici surtout que l'on voit l'enfance de la sculpture et du dessin. Tout ce qu'on peut distinguer sur ces colosses, c'est que l'artiste a voulu représenter des hommes. Au reste, les jambes et cuisses ne sont guère que des piliers informes. Les corps manquent de toute proportion; et pour les ligures, on n'a eu d'autres modèles que des Éthiopiens. Ces statues sont coiffées, comme à l'ordinaire, de la mitre, et dans la partie infé rieure du corps elles tiennent des espèces do sacs qui ne ressemblent pas mal aux sacs à fabac TOME I. 8

Il4 VOYAGES EN ÊCYPTE, des montagnards écossais, d'où je suis loin pourtant de vouloir tirer quelque analogie entre les deux peuples. Ces ruines sont noircies de fumée j ce qui vient probablement des feux allumés par les indigènes. Derrière les piliers il y a des niclies taillées dans le roc, mais elles sont toutes endommagées. Dans la nef on voit deux petites salles, une de chaque côté, pratiquées dans le roc ; et à l'extrémité de cette partie de l'édifice, deux portes latérales conduisent à des salles plus petites. Dans le mur, au bout du sanctuaire, on a représenté quatre figures assises, de grandeur naturelle , ayant un autel devant elles, comme j'en ai vu dans d'autres temples, mais sans hiéroglyphes et sans aucune inscription. Le sol a été fouillé en plusieurs endroits, probablement par les Barabras ou par d'autres nations, pour chercher des trésors. Les indigènes de ce pays montraient beaucoup de rudesse ; mais un morceau de savon, une pipe de tabac, et quelques paras suffisaient pour les adoucir. Nous achetâmes ici du gvyadan, grain du volumMpdu petit plomb, dont les Nubiens se servent eu guise de café. 11 peut le remplacer en effet au besoin, et il a l'avantage d'être moins cher. Un peu au-delà de Gyrché, il y a dans le Nil un^passage

EN NUBIE, etc. n5 dangereux, lorsque les eaux sont basses, à cause d'une chaîne d'e'cueils située en travers du fleuve. Comme les eaux étaient hautes celle fois, nous y passâmes sans danger. La conlrce présentait encore un aspect très-aride. Le lendemain après-midi nous arrivâmes à Daliké (r). A cet endroit les montagnes s'e'loi-gnent du Nil, et laissent entre elles et le fleuve une plaine spacieuse, qui a sans doute été cultivée autrefois, mais que le sable recouvre maintenant. On aperçoit encore sur le bord de l'eau, à trois pieds sous le sable, une couche de terre végétale. Un temple d'une construction élégante s'élève à environ cinquante toises du rivage. Les murs n'en sont point couverts d'hie'rogtyphes en dehors ; mais l'intérieur est orné de belles figures en bas-relief. L'édifice se compose d'un vestibule , du temple et du sanctuaire. À l'ouest de la dernière de ces parties, un petit escalier conduit au sommet du temple, et à l'est du même sanctuaire, on aperçoit une petite salle avec des figures parfaitement exécute'cs. Les sculptures des murs de l'intérieur représentent des cérémonies religieuses. Vers le bas je remarquai quelques figures assez semblables à des hermaphrodites. Une porte de la nef, vis-à-vis de J'en-(i) Voyez l'Allas, planche 21.

Il6 VOYAGES EN EGYPTE," trée, mène à une enceinte formée par le mur qui entoure tout l'édifice, le devant excepté. Enfin, à l'est du mur extérieur, il y a été pratiqué une porte conduisant à un passage à travers le temple. La façade est tournée vers le nord; elle est précédée, à la distance de quarante-huit pieds, de propylées, dont la grande entrée est vis-à-vis de celle du vestibule. Dégagé de tout autre bâtiment, et occupant une position entièrement isolée, ce temple n'enprésente qu'un aspect plus agréable. Sur les propylées on lit plusieurs inscriptions égyptiennes, copies et grecques. Voici une des dernières : A0MI2I0.CÀPPIAN0C CTPATICrklPHflTOTPAN «HAIKOKAIAOMITI OYIOCMOTCTNTûinANrA OIKûinPOCeKTNHOA KAAPIANOïKAICAPOC TOYKïPIOTTTBIIH Ayant remis à la voile, nous arrivâmes avant le soir à Meharraka ou Ofl'elina, où existent des ruines d'un petit temple égyptien, mai? qui, évidemment, a été bâti par les Grecs. Ce n'est

EN NDDIE, etc. 117 qu'un portique de quarante-deux pieds de long et de vingt-cinq de large, avec une range'e de colonnes, qui embrassent les deux cùtc's et le derrière. A la droite est pratiqué un escalier . tournant, le seul de ce genre que je me rappelle avoir vu dans les temples tant de l'Egypte que de la Nubie. Les colonnes sont en tout au nombre de quatorze. Ce temple antique a dû servir d'église aux cliretiens, puisqu'on voit encore les figures des apôtres tracées sur les murs. Mais, après un examen plus attentif, je de'couvris les figures égyptiennes sous celles des saints du christianisme. L'entrée principale est bouchée par un autel, qui, sans doute, a été érigé par les Coptes ou Grecs chrétiens. Le mur qui fait face au midi est tombé, sans que les pierres se soient de'ta-cliées l'une de l'autre. Sur l'une d'elles je lus l'inscription suivante : NH" V!CIHROTN»TT« TIOTOTKAITûNEf-CEBEC. TATGNFONEÛNKAIF-Al.Oï TWlKrOTAAEA$CTKN. AOITFaNAAEAtlI A quelques pas et à l'est de ce temple, il

Il8 VOYAGES EN ÉCVPTE, reste une partie d'un autre temple, sur lequel on a représenté la figure de la déesse Isis, vêtue du costume grec, assise sous un arbre, Devant clic se tient Hovus, présentant une offrande à sa mère. Dans une niche, plus à l'est, on voit la figure d'une Isis égyptienne, et dans une autre petite niche, au-dessus de celle-ci, on a représenté un prêtre et une prêtresse grecs, et le Priape égyptien. Je n'ai jamais trouvé de preuve plus évidente de la réunion qui s'était opérée, dans l'antiquité, entre les cultes des ha— bitans de la Grèce et de l'Egypte (i). Au midi de ce temple on trouve tin grand piédestal de granit, formé de trois marches. Il parait avoir été destiné à servir de base à quelque grande statue ou à un obélisque. Nous nous dirigeâmes avec un bon vent sur Wowobat, et le lendemain, 3i août, nous mimes pied à terre à Seboua. Le premier objet qui frappâmes regards après le débarquement, ce furent des propylées qui se montraient à quelque'distance du Nil, et au milieu desquelles s'élevaient deux figures à la hauteur de onze pieds. Elles ouvrent une allée de sphinx à corps de lions et têtes d'hommes, qui conduit à des propylées très-délabrées. De chaque côté de l'cn-(1) Voyez l'Atlas, planche ?.g,

tS Ji'OBIE, ClC. 119 Irée ordinaire du péristyle s'élèvent cinq colonnes qui ont toutes sur le devant des figures assez semblables à celles du péristyle de Medinet-Abou. Le vent avait accumulé le sable non-sculenicnt dans la cour, mais aussi à l'entrée de la nef et du sanctuaire, au point de les corn- -bler. D'après ce que j'ai pu découvrir par un examen attentif fait au sommet du temple, il mériterait d'être déblayé. Ayant en vue des objets plus importais, je ne pus me livrer à cette opération, et je fus obligé de continuer mon voyage pour Dcir. La campagne est très-aride ici, et on ne découvre que peu d'habitations. Le lendemain nous arrivâmes à Korosko. A quelques milles au - dessus de cette place, le Nil tourne au nord-ouest. Le vent soufflait très-fort dans cette direction, et le courant était très-rapide, carie fleuve avait atteint à peu près sa plus grande hauteur ; aussi eûmes-nous beaucoup de peine à avancer; les matelots ne pouvaient d'ailleurs haler le bateau, parce que le bord du fleuve était hérissé d'épines et d'acacias ; en sorte qu'il nous fallut deux journées pour atteindre le territoire de Deir, où le fleuve reprend sa direction méridionale. Quoiqu'il fit très-chaud pendant le jour, les nuits étaient d'une fraîcheur extrême pour le climat où nous nous trou-

120 VOYAGES E.V EGYPTE, vions. Nous ramassâmes, sur les arbres des hords du Nil, un peu de gomme arabique; et le rays du bateau saisi t quelques caméléons que nous voulûmes garder vivans. Ces animaux se nourrissent de mouches et de ris bouilli, et boivent de l'eau ; mais ils ne peuvent vivre ensemble dans la captivité, car ils se mordent l'un l'autre les jambes et la queue. Si on les met dans l'eau, ils s'enflent considérablement et nagent plus vite qu'ils ne courent sur terre. Ils vivent habituellement sur les palmiers, et en descendent le soir pour boire. Nous en prîmes environ trente; mais ils périrent tous peu à peu. Je vis une femelle avec dix-huit œufs, de la grosseur des pois, qui tenaient à la matrice (i). Dans la journée du 5 septembre, nous arrivâmes enfin à Deir, capitale de la Basse-Nubie. Cette ville consiste eu quelques groupes de maisons bâlies en terre mêlée de pierres. Elles n'excèdent guère en hauteur huit à dix pieds, excepté celles qui sont habitées par les cachefls du pays. La ville est située tout près du fleuve. Au pied d'une colline rocailleuse, je vis un petit temple; mais je ne pouvais aller le voir, m'apercevant qu'on nie surveillait beaucoup. (i) Voyez sur le caméléon, la relation do madame Bel-zoni, ît lu du du second volume. Le Tracl,

EN NUUlEj CtC. 121 Je me rendis sur-le-champ chez Hassan-Caclielï qui me reçut avec un air soupçonneux, et voulut connaître notre but. J« lui dis que nous remontions le Nil uniquement pour chercher des antiquités, cl que nous voulions pousser notre excursion jusqu'au Chcllalou à la seconde cataracte. Il prétendit que cela était impossible, vu que les Iiabitans du haut pays étaient en guerre entre eux. Il se fît ensuite apporter une natte, s'assit devaut la porte de sa maison, et m'invita à m'asseoir aussi. La première question qu'il m'adressa alors, ce fut si j'avais du café. Je lui répliquai que j'en avais un peu à bord pour notre propre usage, et que je lui en céderais volontiers la moitié. Il demanda ensuite si nous avions du savon ; je lui fis la même réponse. Puis du tabac ; je dis que nous en avions quelques pipes, et que nous le fumerions ensemble s'il voulait. Il en fut charme. Après cela il demanda de la poudre à tirer. Je lui fis observer que n'en ayant que peu, je ne pouvais m'en dessaisir. H me mit en riant la main sur l'épaule, et dît : « Vous êtes Anglais, vous pouvez faire de la poudre quand vous le voulez. » Je n'étais pas iiiché de le laisser dans cette opinion, et me gardai bien de le détromper. Cependant je lui répliquai que1 je n'étais venu ni pour faire de la poudre

122 VOYAGES EK 15GYPTE,' ni pour dissiper celle que j'avais. Sur ces entrefaites , mon janissaire vint du lialeau m'apporter du tabac. Nous conimeuçànics donc à fumer; on servit du café ou plutôt du giyadon. Néanmoins mon Turc soutint que les matelots ne voudraient pas avancer davantage, parce qu'ils auraient peur de se hasarder dans le haut pays. Je lui dis que s'il voulait me donner une lettre pour son (ivre Osseyn, nous ne courrions plus de danger ; et je lui montrai la lettre de Khalil-bey à Esné, adressée à son frère. Après l'avoir parcourue,il me fil observer qu'elle ne désignait, pas le lieu ou je voulais me rendre. Voyant que j'allais rencontrer encore des obstacles, je lui dis franchement que .s'il me laissait continuer mon voyage, je lui ferais un très-joli prisant, consistant en un très-beau miroir, du savon et du café; si, au contraire, il nous forçait à retourner, il perdrait tout, et il exciterait en outre le mécontentement du bey d'Esné. Sa réponse fut : H Nous parlerons de cela demaiu. » Je fus donc obligé do retourner au bateau sans réponse positive. Le lendemain je me rendis encore chez lui de bonne heure. Dès qu'il me vit, il demanda le miroir. Je lui disque je le tenais prêt, pourvu qu'il nie donnât une lettre pour son frère à Far-

EN NUIIIE, clC. . 125 ras. 11 y consentit et alla écrire la lettre. Avant notre départ du Caire, j'avais eu soin de prendre des renseignemens exacts sur la Nubie, cbez les gens du pays qui apportaient dans cette capitale des datles et du charbon. Ils m'avaient appris qu'un miroir et quelques grains de verre de Venise y seraient accueillis à l'e'gal d'un plat d'ar-gcntetde perles. En conséquence nous en avions embarqué une pacotille, quoique nous ne fussions pas bien certains de pénétrer en Nubie..Le miroir que je donnai au cacheu"avait douze pouces de haut sur dix de large : c'était le plus grand que les Deiricns eussent jamais vu j aussi fit-il sur eux une impression étonnante. Plusieurs qui n'avaient jamais été au-delà d'Assouan, n'avaient pas même encore vu un miroir, et furent bien étonnés de le voir présenter leur figure. Le cachciïavec sa large face ne pouvait se lasser de s'y mirer, et toute sa suite cherchait à y jeter un coup d'œil pour voir quel effet faisaient leurs figures couleur de chocolat ; ils riaient, ils étaient enchantés. Le cacheff le remit à la fin , avec une inquiétude marquée, à quelqu'un de sa suite, en lui recommandant bien d'en avoir grand soin, et de ne pas le casser. En revenant au bateau, je rencontrai un vieillard qui avait connu lîaram-Cacheff, prince qui excr-

1?4 VOYACES EN EGYPTE, çaitsa tyrannie dans ce pays du temps de Nordcn. Il m'apprit qu'il n'o'lait encore qu'un enfant quand flaram mourut de mort naturelle, et que les courtisans de ce tyran avaient été massacrés par les Mameloulïs. Nous quittâmes Dcir après midi, Ipt au bout de quelques heures nous fûmes à Ha fi, où le fleuve coule au nord-est. Entre Deir et celte place la campagne est assez fertile en dourrah et en dattes ; clic fournit aussi beaucoup de coton que l'on re'colte pour l'expédier au Caire. On ne voit point de cannes à sucre : est-ce parce que les liabitans sont trop insoucians pour se livrer à cette culture, ou parce que le climat n'est pas assez chaud pour la canne ? Je soupçonne la paresse des habitans. En poursuivant notre route, nous arrivâmes à Ibi'im. Cette ville est bâlie sur un haut rocher qui s'élève presque à pic sur le bord du Nil ; elle est entourée d'un mur de briques cuites au soleil. Les maisons sont toutes dans un élnt de ruine, étant abandonnées depuis que les Mamelouks y ont établi leur demeure en se retirant sur Don-gola. Tout près du fleuve on observe quelques cavités taillées dans le roc, et semblables à des sépulcres, Quelques unes ont été peintes, probablement par les Grecs, et conservent très-bien

EN NUBIE, etc. 125 leurs couleurs. Les terres cultivées sur le bord méridional du fleuve ne s'étendent pas, en quelques endroits, au-delà de cent toises en largeur; mais on y voit un grand nombre de palmiers dont les dattes passent pour les meilleures de l'Egypte : les Nubiens en font un commerce considérable. Le bord méridional pré-sente partout l'image de l'aridité', et l'on n'y voit que quelques dattiers et acacias. Avant de décrire mon voyage d'ibrim h la seconde cataracte, j'ai besoin de réclamer l'indulgence du lecteur au sujet des dénominations géographiques. J'ai noté les noms de tous les villages par lesquels nous avons passé, tels qu'on me les a indiqués; je les publie de même, ne croyant pas qu'aucun autre voyageur les ait fait connaître. MM. Legh et Smelt, qui, les premiers, ont pénétré assez en avant dans ce pays par eau, ne sont pas allé au-delà d'ibrim ; et Norden n'a indiqué correctement tous les villages et districts qu'il a traversés que jusqu'à Dcir. A environ une lieue au-dessus d'ibrim, nous eûmes le village de Wady-Choubah à l'est, et celui de Mosmos à l'ouest. Du côté de l'orient la campagne continuait d'être couverte de dattiers jusqu'à Bostan; mais vers l'orient il n'y avait qu'un désert. Depuis TosW nous aperçûmes dans la plaine , vers

îaG VOYAGES E.N EGYPTE, l'est, quelques rochers de diverses hauteurs qui ressemblaient à des pyramides. Je ne serais pas étonne qu'ils eussent suggéré aux Egyptiens la première idée de leurs pyramides artificielles j quelques-uns de ces rochers pyramidaux paraissent avoir deux cents pieds de haut. Nous descendîmes à Ermy ne sur l'ouest du fleuve. Ses bords sont couverts ici d'acacias épineux, de tamarisques et de palmiers, et de quelques chr.mps cultivés. Le lendemain nous vîmes l'Ile • d'Hogos. Elle porte les restes d'une ancienne tour qui a dû être construite pour commander le passage du Nil j car l'Ile est située précisément nu milieu du fleuve qui est encore assez ki'ge ici. Les blocs employés à la construction de ce fort, ne sont pas aussi gros que ceux des temples d'Egypte; mais ils sont bien liés ensemble. Après cela, nous entrâmes dans le Formundy, district qui s'étend sur les deux rives du fleuve jusqu'à Saregg. A Formundy le Nil se dirige, au nord-est, sur un espace de deux lieues. Nous eûmes autant de peine qu'à Roroslio pour avancer, étant obligés de lutter à la fois contre le vent et le courant. À cette occasion je dois faire remarquer le travail pénible de nos matelots nubiens. Ces malheureux étaient toujours dans l'eau ; et,

E.\ NUBIE, CtC. 127 quoique bons nageurs, ils n'avançaient que difficilement contre le courant, d'autant pins que les arbres sur le bord du fleuve s'opposaient au hallage. Ces gens mènent en général une vie tics-dure, et mangent tout ce qu'ils trouvent. Ils font un mélange de sel de roclic ou de nation et de tabac, qu'ils placent entre les dents de devant et la lèvre inférieure. Le nalron se trouve dans plusieurs parties de l'Egypte, et on en fait un objet de commerce. Les Lapons ne peuvent guère être plus dégoûtans dans leur manière de manger que ce peuple. Quand nous avions tue une brebis, je voyais les matelots s'emparer des intestins, et les manger crus, après les avoir trempés simplement dans l'eau. La tète, les pieds, la peau, la laine, rien n'était dédaigné; ils jetaient le tout dans un pot qu'on ne nettoie jamais, et après avoir fait bouillir un peu ce mélange indigeste, ils en buvaient le jus et dévoraient le reste. Après que nous eûmes attaché notre bateau au rivage dans le district de Formuiuly, je montai sur un rocher très-élevé pour jeter un coup-d'œil sur le pays d'alentour. J'aperçus à l'ouest du Nil une vaste plaine avec des mamelons de la forme de pains de sucre, recouverts do pierres noires et lisses, un peu semblables au basalte.

128 VOYAGES EN EGYPTE, Quelques-unes de ces pierres avaient cinq pieds de long. La contrée est partout aride ; sur le Lord du fleuve seulement croissent quelques dattiers. Le lendemain matin nous nous trouvâmes à la hauteur de Farras, que nous laissâmes à l'est, et nous descendîmes à terre du côté de l'ouest pour visiter les temples d'Ybsamboul. Comme, pour y arriver, nous traversâmes le Nil précisément vis-à-vis de ces temples, nous eûmes une occasion favorable de saisir l'ensemble de l'aspect qu'ils présentent de loin (i). Devant le petit temple sont placées six figures colossales, qui font un meilleur ellct de loin que du près. Hautes de trente pieds, elles sont taillées dans le roc comme le grand temple, qui est décoré d'une statue gigantesque dont la tête et les épaules seulement s'élèvent au-dessus du sable. Je m'apercevais même à une grande distance qu'elle était d'un travail superbe. Une rangée d'hiéroglyphes régnait tout le long de la frise, et au-dessus de celte rangée, on en voyait une autre formée de figures assises, de grandeur naturelle. Le sable accumulé par le veut du côté du nord sur le rocher qui domine le temple, a coulé peu à peu vers la façade, et a enseveli l'entrée au trois (i) Voyez l'Allas, planche f\%

EN NUBIE, etc. 129 quarts. Quand j'approchai de ce temple, je per dis tout à coup l'espoir d'en déblayer l'entrée; caries monceaux étaient tels que je ne voyais pas de possibilité d'arriver jamais jusqu'à la porte, Nous gravîmes une colline de sable au haut de l'édili'cu; là, nous trouvâmes la lèle d'un épervier en pierre qui sortait de la butte jusqu'au cou seulement. D'après la position de celte figure, je conclus qu'elle était placée au-dessus de la porte ; et, à en juger par la grandeur de la tête, tout l'oiseau devait avoir plus de vingt pieds de long, Au - dessous de la figure du sommet des temples égyptiens il y a ordinairement un fron ton, Or, en y ajoutant la corniche au-dessous, de la porte et la frise, je calculai que la grande porte devait être au moins à trente-cinq pieds au-dessous du sable ; profondeur qui s'accordait d'ailleurs, par sa proportion, avec la façade qui était de cent dix-sept pieds. Le sable s'écoulait d'uii côte' de la façade à l'autre. Essayer d'y per cer mie ouverture droite pour arriver à la porte, eût été un travail inutile; il fallait diriger au contraire l'excavation de manière à faire écouler le sable depuis la façade ; et dans celte opération mùme il fallait s'attendre à voir le sable du haut combler l'excavation qu'on aurait faite dans le bas. Pour surcroît de difficultés, les indigènes TOME I. 9

l3o VOYAGES EN EGYPTE,' qu'on pouvait employer aux travaux étaient des gens sauvages et entièrement étrangers à de pareils ouvrages, ne connaissant pas l'usage de travailler pour de l'argent, et ignorant même l'usage des monnaies. Tous ces obstacles me parurent d'abord tout-à-fait insurmontables, et me détournèrent de tout projet d'opération. Cependant mon espoir renaquit bientôt après, et à la suite de deux voyages, et des efforts continués avec persévérance, j'eus la satisfaction de pénétrer enfin dansle grand temple d'Ysamboul, comme on le verra plus tard. Ayant pris la mesure de la façade du temple, et fait tous mes calculs, je pensai que si je pouvais engager les liabitans du pays à travailler avec zèle et assiduité, je réussirais peut-être dans mon entreprise. Je n'examinai pas ce jour le petit temple, voulant me rendre encore au village d'Ybsamboul pour voir Osseyn-Caclieff. Les rochers dans lesquels est taillé le temple, se prolongent à environ cent toises au sud, et cèdent ensuite la place à une plaine qui a de bonnes terrés cultivées sur les bords du Nil, et qui abonde en palmiers. Nous finies le trajet et débarquâmes au village. J'aperçus un groupe de monde sous un bouquet de palmiers; à mon approche ils parurent surpris d'abord de la vue inatten-

EN NUBIE, CtC.' l5l due d'un étranger. Je témoignai le désir de voir Osseyn-Cacliefl'; mais je ne reçus aucune réponse. A la (in on m'apprit que celui qui était assis au milieu d'eux, était Daoud-CacheIT, son fils. Je vis un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une robe bleu-clair, coiffe d'un vieux mouchoir blanc en guise de turban, et assis sur une natte usée, ayant auprès de lui un long sabre et un fusil, et étant entouré d'une vingtaine d'hommes, bien armés de sabres, de boucliers et de lances. Son jeune frère, qui était d'un rang fort inférieur, se comportait d'une maniôre très-grossière à mon égard. Quelques gens de la suite avaient des vétemens, d'autres en manquaient, et au total celte assemblée présentait un aspect misérable qui n'était pas très-encourageant. Ces gens n'ont d'autre emploi que de lever l'impôt dû à leur maître, chez la classe inférieure de la nation. Le cacbcIT lui-même n'a • autre chose à faire que d'aller de village en vil-lagc-pour percevoir son tribut: dans chaque lieu il a une maison et une femme. Maître absolu (le faire ce qu'il lui plait, il ne connaît point de loi qui puisse l'arrêter. La vie d'un homme ne lui est pis plus précieuse que celle d'un animal. S'il a besoin de quelque chose, il le prend où il peut le trouver. En cas de refus, il emploie

ID2 VOYACES EN ÛCYPTEJ la force; si l'on résiste, le caclicff se venge par le meurtre. Voilà le re'gime de ce maîlrc nubien, que je ne pouvais espérer de rendre traitablc par des promesses, puisque la mauvaise foi qui règne chez ce peuple fait qu'il ne compte la parole d'un homme pour rien. C'était pourtant avec cette race d'hommes que j'allais avoir à faire, puisque je devais solliciter la permission de m'établir chez eux, et de me livrer à des travaux dont le projet suffisait pour me faire regarder comme un fou. Comment parvenir à les faire travailler pour de l'argent, eux qui ne connaissaient d'autre genre de trafic que celui de donner du dourrah pour des dattes, ou des dattes pour du sel ! Il faut se souvenir que MM. Lcgh et Smelt n'avaient pas jugé, à propos de pousser leur voyage au-delà d'Ibrim, attendu qu'il leur avait paru sans utilité de pénétrer dans un pays où la monnaie ne servait guère : ce qui, eneilet, était vrai alors à l'égard de Deir, et plus encore pour le pays au-delà de cette ville. Daoud-Cacheirmc demanda quelle affaire m'amenait dans ce pays. Je lui répondis que j'avais une lettre du cacheff son oncle , adressée à Osseyn-CachefTson père, et que je venais dans ce pays pour chercher des pierres anciennes. 11 se mit à rire, et dit qu'il y avait quelques mois

EN NUBIE, CtC. l53 qu'un autre homme était venu du Caire, recherchant des trésors, et qu'il avait emporté dans son bateau une grande quantité d'or ; que je venais sûrement dans la même intention, et non pas pour chercher des pierres. 11 demanda pourquoi je m'embarrassais de pierres si ce n'était parce que j'étais capable d'en faire de l'or. Je lui répondis que les pierres que je voulais enlever étaient des fragmens qui avaient appartenu à l'ancien peuple de Pharaon ; et que, par ces morceaux, nous espérions apprendre si nos ancêtres étaient venus de ce pays ; et que c'était là le motif qui m'avait fait aller à la recherche des pierres. Je pensai qu'en donnant cette tournure à mon entreprise, je leur ferais comprendre mon but, et mon désir d'ouvrir le temple de ce lieu. Il me demanda où je comptais aller chercher ces pierres. Je lui dis que dans les rochers làrbas, il y avait une porte, et que si nous pouvions la débarrasser du sable , nous trouverions peut-être des pierres en dedans. Je lui demandai donc la permission d'ouvrir cet endroit, en lui promettant un backhis encas de succès ; il y consentit pour sa part. Mais j'avais encore à obtenir l'agrément de son père, puis il fallait engager du monde au travail j et ce qui n'était pas moins difficile;, rassurer ceux qui,

l54 VOYACES EN EGYPTE, viendraient travailler, contre la peur du diable. Je fis observer au fils du caclicfl* que ceux que j'emploirais, gagneraient de l'argent. De quel argent, dit-il, voulez-vous parler? lîst-ce de celui de Mahomet-Ali, paclia du Caire ? Que pouvons-nous eu faire ? nous ne trouvons rien à acheter, ni ici ni à Dongola. Je lui répondis qu'il pourrait envoyer l'argent à Assouan pour faire acheter du donrrah. « Mais, répliquaDaoud, si nous faisons cela, on gardera l'argent sans nous envoyer du dourrah. « Je pouvais croire à peine que ces gens eussent si peu de confiance, et ignorassent jusqu'à ce point les principes du commerce; mais il est de fait, qu'ils ne font que des trafics avec les productions qu'ils envoient au Caire, à Siotit et à Esné; et les articles qu'ils reçoivent en échange des leurs, s'envoient ensuite dans la partie méridionale de la Nubie, sans que jamais ils reçoivent de l'argent dans ces doubles expéditions. Je lirai une piastre de la poche pour la montrer a quelques-uns des indigènes, dont la foule s'était grossie considérablement, et qui s'e'taient assis devant nous en formant un croissant., et en fixant leurs regards sur nous, sans perdre de vue aucun de nos mouvemens. Je m'efforçai de leur faire sentir les avantages qu'ils tireraient de cette monnaie, s'ils l'introduisaient chez eux.

EN NUBIE, etc. i55 Cependant le cachelT demeura persuadé que cela ne vaudrait rien; car alors, dit-il, ceux qui ne se plairaient plus en Nubie, vendraient leurs vaches et leurs chèvres, et s'en iraient vivre en Egypte. Il n'avait peut-être pas tort, et il y avait de la frauchise à faire cette remarque devant ses sujets opprimes. L'un deux prit la piastre de mes mains; et après l'avoir re-gardc'c quelque temps, il me demanda qui est-ce qui voudrait donner quelque chose pour ce petit morceau de métal. Tout le monde, lui re'pondis-jc, vous donnera pour cela une mesure de dourrah, suffisante pour nourrir un homme pendant trois jours. Cela peut être ainsi dans, votre pays, dit-il ; mais je. suis sûr qu'ici personne ne vous donnerait seulement six grains de dourrah pour cette petite plaque de fei\ Je lui assurai que s'il allait à bord de notre bateau, et qu'il y présentât cette monnaie au premier venu, il obtiendrait pour cela la quantité de dourrah que j'avais dite. Aussitôt mon Nubien part comme un trait, et, au bout de quelques minutes, il revient avec du dourrah qu'il tient dans un cliiflbn attaché à ses vêtemens. J'avais d'avance instruit le rays du bateau de ce qu'il fallait faire en cas qu'un des indigènes vint se présenter avec une pièce de monnaie,

l36 VOYACES EN EGYPTE, pour avoir du dourrah. En conséquence, il lui avait donné pour la piastre la mesure convenue. Celte expérience eut un bon efl'et, non-seulement sur l'esprit du peuple, mais aussi sur celui du cack'iï, qui sut même bientôt tirer parti de l'instruction qu'il venait d'acquérir. 11 me (it observer que quelqu'un qui travaillerait toute une journée, devrait avoir quatre fois cette mesure de grain pour sa part, et que, par conséquent, il engagerait ses gens à travailler si je voulais leur donner à chacun quatre piastres par jour. Après de longs pourparlers, je m'arrangeai à raison de deux piastres par ouvrier. Daoud me dit que le voyageur qui e'tait venu dans ce pays, il y avait quelques mois, avait laissé entre sns mains trois cents piastres, afin qu'il fit faire des fouilles pour lui ; mais que ses gens n'avaient pas voulu se charger de la besogne, attendu qu'ils se souciaient fort peu d'avoir de ces petites pièces tic métal. Le voyageur avait continué son voyage à Wady-ïïalfa. A son retour il s'attendit à voir les fouilles faites ; mais Daoud lui avait rendu ses pièces de monnaie, ne sachant qu'en faire. J'ai appris dans la suite que ce voyageur e'tait M. D**, ex-consul de France en Egypte, et qu'en efl'et, il avait repris son argent, puisque les gens (lu pays ue voulaient pas travailler pour lui.

EN NUBIE, etc. l37 11 s'agissait ensuite, et e'e'tait la plus grande difficulté, d'engager Osseyn-Cachelï à nous laisser entreprendre notre ouvrage. Car, sans son consentement, il n'y avait rien à faire. Ce prince, demeurait à Eschké sur le Nil, à une journe'e et demie au-delà d'Ybsamboul. Je résolus de m'y rendre. Pour fortifier les bonnes dispositions de son (ils, je restai la nuit dans ce lieu , et lui envoyai utie mesure de riz du poids d'environ quatre livres, trois onces de café', une demi-livre de sucre, et quelques feuilles d'une sorte particulière de tabac, appelée Tunny-Djebelj et venant de la Syrie 5 les Barrabras ont l'habitude de la mâcher, et la regardent comme un grand objet de luxe. Dans la' soirée on nous fit parvenir à bord du lait aigre, et des gâteaux chauds de farine de dourrah. On cuit ces gâteaux sur une pierre plate de dix-huit pouces carrés, et appuyée par les deux bouts sur d'autres pierres entre lesquelles on allume du feu. Quand la pierre plate est suffisamment échauffée, on verse sur la surface la pâte liquide qui se répand aussitôt d'une manière égale, et se durcit en une minute, an point qu'on peut la retourner sans la casser. Dès qu'un de ces gâteaux minces est prêt, 011 en fait d'autres. Us sont assez bons quand on

l58 VOYAGES EN EGYPTE, les mange chauds; mais s'e'tant refroidis, ils ont un goût aigre et désagréable. On les mange habituellement avec du lait caillé, ou bien on les laisse refroidir ; on les casse ensuite en morceaux, qu'où jette dans une terrine, pour y verser des lentilles bouillies : voilà la nourriture générale du pays. Dans la matinée du n , nous nous mimes en route pour Escliké : nous passâmes d'abord auprès de la ville ruinée d'Adda, dont la position est charmante, puisqu'elle domine sur le Nil, et une grande partie de la contrée. Elle renferme un bon nombre de maisons bâties comme celle d'Ibrim ; à l'est le pays est couvert de sable; plus fertile sur la rive occidentale, la terre y porte des arbres de diverses espèces, des acacias, des tamariniers, et des buissons d'épines. Nous entrâmes ensuite dans le district de Kosko, qui s'étend sur les deux rives, puis nous passâmes à Enhana ou Oddenham, Garba, Zarras, et un peu plus loin, à l'Ile de ce nom : au-delà de cette Ile, nous aperçûmes au midi Antero, et un peu au-dessus, et du même côté, Diberet, et une Ile qui s'appelle de môme. Dans la plupart de ces lieux, nous vîmes la stérilité régner sur la rive gauche du fleuve, excepté à Zarras. La rive droite était couverte de palmiers, et

EN NUD11Î, elC. l3g on apercevait un peu de dourrah : le sol le plus fertile paraissait ùlrc celui des îles. Nous arrivâmes enfin à Esclilsé, re'sidence du caclielf: c'est, sans contredit, la contrée la plus fertile au-dessus d'ibrim et d'Àssouan. Les arbres sont très-serres; et un vaste district, cultivé le long du Nil, produit une grande quantité de dourrah et de colon. Après la re'colte, on nettoie ce colon et on l'envoie au Caire pour l'échanger contre des toiles, du sel et du labac. A notre arrivée, nous apprîmes qu'Osseyn-Ca-cheff n'y était pas pour le moment j mais qu'il reviendrait au bout de quelques jours, n'étant pas allé à une grande distance)de là. Gomme je ne voulais pas retourner à Ybsamboul avant d'avoir eu une entrevue avec ce chef, je résolus de visiter la seconde cataracte en attendant son retour. Au-dessus d'Eschké, le Nil fait un coude en tournant au nord-ouest. En continuant de remonter le fleuve, nous trouvâmes les terres bien cultivées; et le peu de cabanes que nous apercevions à travers les arbres, étaient plus solides et mieux bâties que celles dos Arabes d'Egypte. Le soir, nous amarrâmes le bateau dans ce district. ' Le lendemain matin , de bonne heure, nous remîmes à la voile, et avec un bon vent du nord, nous avançâmes assez pour voir bientôt Aloa-

I/|0 VOYAGES EN EGYPTE, nortis sur la droite, et un peu plus haut, De- brous sur la gauche ; plus loin était l'île du même nom, et au-delà de cette île, nous eûmes, sur la gauche, le district d'Angoche ou Soukoy. D'a près la qualité rocailleuse du sol aux environs de la première cataracte, je m'étais attendu à voir de loin la chaîne de montagnes à travers laquelle le Ucuve ferait sa chute ; mais, à ma grande surprise, le pays continua d'être plat et uni jusqu'au der nier district avant la cataracte : ce district est celui de Wadi-Halfa. En approchant de la ca taracte , on aperçoit d'abord une Ile nommée Gi- varty, puis une autre qui est celle de Mainarty ; et au-delà de celle-ci, deux autres, savoir : Ge- nesap et Ennerty. Ces quatre Iles sont cultivées ; mais le grand nombre d'iles qui forment vérita blement la cataracte, offrent toutes une surface aride; quelques unes ne sont que du roc et du sable : sur d'autres croissent quelques sycomores et du sount} mais les quatre premières îles ont seules des palmiers. I Vers neuf heures du matin, nous côtoyâmes, aussi loin que possible, le dernier district cultivé, celui de Wady-Halfa : quelques indigènes vinrent nous voir. Je les engageai à nous amener quelques ânes, pour que nous pussions nous rendre, par terre, à la cataracte; ils accédèrent

EN NDBIE, etc. l4r à celte demande sans la moindre difficulté. Précèdes du janissaire et de l'interprète, ma femme et moi, nous avançâmes autant que le permettait la durée de la journée, puisque nous voulions, vers le soir, être de retour au bateau. Nous fûmes à même d'observer la cataracte sous divers aspects. Je gravis un rocher pour jeter un coup-d'œil sur les déserts : aussi loin que ma vue portait, il n'y avait qu'un pays plat, hérissé seulement, par ci par là, surtou t auprès du fleuve, de rochers de peu d'élévation. Gomme le Nil élait haut, le courant ne faisait pas une chute aussi considérable que lorsqu'il est bas; mais je ne crois pas que la cataracte soit navigable à aucune époque de l'année. La chaîne de rochers qui occasione la chute du fleuve, diffère de celle de la première cataracte, en ce que c'est, non pas du granit, mais une sorte de marbre noir qui, au reste, a la même dureté. Quelques voyageurs prennent cette roche pour du granit noir ; je ne saurais partager leur avis; elle est d'un grain plus gros, et u'est pas aussi compacte que le granit. Après le coucher du soleil, nous revînmes à bord, et nous fîmes aussitôt le trajet du fleuve pour nous rendre h l'Ile Mainarty, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Nous avions vu de loin du feu et du inonde; mais, à notre descente, nous

ifyi VOYAGES EN ÊCYPTE," ne vîmes plus personne. Les insulaires avaient abandonné leurs huttes, en y laissant tout ce qu'ils possédaient; ce qui se réduisait à des dattes séchées, et une sorte de pâle faite du même fruit et conservée dans de grandes jarres de terre-glaise cuite au soleil, qui étaient recouvertes de paniers tressés en feuilles de palmier. Un âtre pour cuire leur nourriture et une nalle pour coucher, composaient tout l'ameublement de leur demeure. Ils avaient des pots et des outres de cuir pour puiser de l'eau au Kil et en arroser leurs terres. Au reste, toute la population de l'Ile ne se montait qu'à quatre hommes et sept femmes, avec deux à trois enfans. Ces insulaires n'ont de communication avec la terre-ferme, que lors des basses eaux; parce que, dans d'autres temps, le courant, étant immédiatement sous la cataracte, a trop de rapidité pour être guéable ; et quant aux bateaux,il n'en vient guère à ces Iles; rarement ils remontent plus haut que Wndi-Halfa. Ces gens sont pauvres, mais heureux ; ne connaissant aucun des besoins créés par le luxe, ils vivent con-tens de ce que la Providence leur accorde comme fruit de leur travail. Us ont quelques brebis et chèvres qui leur fournissent du lait pendant toute l'année ; ils cultivent aussi des champs et les entretiennent bien ; le dourrah qu'ils récoltent,

EN NDBIE, etc. l43 constitue le fond ordinaire de leurs approvision-nenicns. Ils filent la toison de leurs brebis, en faisant passer le (il autour de plusieurs pierres; ils suspendent ensuite les fils perpendiculairement à un bâton mis en travers entre deux arbres, et les font croiser par d'autres fils; de cette manière, ils fabriquent une espèce de grosse étoile qui leur sert à couvrir la partie inférieure du corps. J'allai avec le rays visiter tout le rocher qui forme l'Ile ; il a un huitième de mille de long et autant de large. 11 e'tait déjà tard quand nous découvrîmes les liabitaus; ils avaient allumé du feu pour cuire leur pain, et ce fut là ce qui nous trahit leur retraite. Ils étaient blottis sous les ruines d'un vioux château-fort qui so trouvent vers l'extrémité méridionale de l'Ile; à notre approche , les femmes poussèrent un cri de frayeur éclatant. Notre rays, quiélait natif de la Basse-Nubie, savait parler leur langue, et les calma; cependant il ne put faire sortir personne de cette retraite. Leur peur venait du souvenir des déprédations que des voleurs de Wadi-ïlalfa avaient commises, il y avait quelques années, dans l'Ile où ils étaient arrivés, en passant le fleuve à gué, pendant les plus basses eaux. Les brigands avaient fait à ces pauvres insulaires tout le mal possible. Nous leur assurâmes que nous ne

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ressemblions point aux voleurs de AVady-Halla/ et que nous ne venions que pour avoir quelqu'un qui pût nous montrer le chemin de la cataracte. Ces mots leur causèrent une nouvelle frayeur. Ils nous dirent que probablement jamais bateau n'avait été au-delà de Wady-IIalfa, et qu'on ne pouvait aller plus loin, à cause de la quantité d'Iles rocailleuses. Le rays lui-même, plus inquiet pour son bateau que pour notre sûreté personnelle, s'opposa d'abord au désir que j'avais de remonter encore le fleuve. À la fin,' il fut convenu que deux hommes nous guideraient dans l'excursion, et que le rays laisserait son fils en otage d:us l'Ile.Les insulaires connaissaient ces parages j pendant les basses eaux ils fréquentent les îles pour chercher une terre imprégnée d'une sorte de salpêtre, qu'ils savent extraire, pour en faire un ingrédient de leur nourriture. Ne voulant pas rester la nuit dans le bateau, je pris le parti de coucher dans l'Ile. Le lendemain I/J., de bon matin, nous primes à bord deux insulaires pour nous servir de pilotes. Ils devaient guider le bateau tant qu'il pourrait avancer, et nous indiquer ensuite le chemin. Le vent du nord soufflait encore avec force j et comme l'eau était haute, nous avançâmes d'abord assez rapidement ; mais ensuite

EN XUBTE, CtC. i/fi nous fûmes poussés dans tous les sens par les nom breux courans et remous du fleuve ; nous no pouvions plus avancer, ni même reculer, du peur d'être jetés sur un des rochers qui héris saient le lit du Nil de part et d'autre. Nous res tâmes ainsi une heure sur la même place. Quel quefois nous nous portions en avant d'une cin quantaine de toises ; mais ensuite nous nous trou vions arrêtés et renvoyés malgré la force du vent qui nous secondait, et malgré tous nos efforts. A la fin nous fûmes entraînés dans un des tour- nans, et lancés sur un écueil qui se trouvait à deux pieds au-dessous de la surface de l'eau. Le choc que notre bateau en reçut fut terrible, et j'avoue que je fus vivement alarmé, croyant que la cale s'était entr'ouverte. Pour ma part, je pouvais essayer de me sauver à la nage ; mais j'avais ma femme avec moi, et ce fut surtout pour elle que je m'effrayai. Cependant nous en. fûmes quittes pour la peur. Le bateau n'avait point souffert; nous tâchâmes de gagner la rive, et, une fois arrivés à terre, nous nous y remîmes, bientôt de notre frayeur. Nous partîmes à pied pour visiter la cataracte, ma femme, moi, l'in terprète , le janissaire, les. deux insulaires et quatre matelots du bateau. Nous emportâmes quelques vivres et de l'eau. Traversant les ro- TOME I. io

VOYAGES EN EGYPTE,

cliers et une plaine de sable et de pierres, nous arrivâmes à un roc nomme Apsir, le plus liant des environs de la cataracte. On jouit de là d'une vue complète de la chute du fleuve. Ce coup-d'œil est enchanteur. Les regards embrasent des milliers d'Ilots de diverse forme et grandeur, dont le lit du Nil est parsemé, et entre lesquels les courans passent avec rapidité et en pente, tandis que des contre-eourans filent souvent le long des premiers avec la même rapidité. Les roches noires de cet archipel, la verdure des Iles cultivées, et la blancheur de l'écume des flots se mêlent, dans ce tableau, de la manière la plus pittoresque. Au-delà de la cataracte, du côté du midi, l'œil découvre quatre Iles ; ce sont celles de Nuba, Gamnarty, Ducully et Suclteyr : elles ont au nord deux autres Iles, Dorgé et Tabai. Elles sont occupe'es par une race d'iionimes qui vit encore dans l'état primitif des babitans de la terre. Personne' ne va les voir; et eux, ils ne sortent jamais de leurs Iles; ils sont, an reste, en très-petit nombre, quelques îles n'ayant que cinq ou six habitons ; ils vivent de la récolte qu'ils font sur les portions de terre que présente cet archipel. Pour les fertiliser ils sont obligés de les arroser constamment. Ils se servent, à cet eflet,

E.N iVunin, elc. 1/J7 d'une machine de la plus grande simplicité, et appelée hada : c'est une peau de brebis attachée à deux bâtons. Avec ce pauvre appareil ils puisent l'eau du Nil. Ils ont aussi quelques brebis, et avec le colon que produit leur sol ils font une étoile, comme les insulaires au-dessous de la cataracte en fabriquent avec la laine. Surla gauche de la cataracte le terrein diflerc de celui de la droite, eu ce qu'ils'}' compose depierres tendres et blanchâtres, et de sable. En remontant des yeux, du haut de ce plateau, le Nil jus-qu'aux bornes de l'horizon, on le voyait passer sur un long espace, entre les rochers, et dans le lointain on distinguait les sommets de deux hautes montagnes. Au-delà de la cataracte le pays n'est point fréquenté par les voyageurs, vu qu'on n'y trouve point de moyen de transport, et qu'on n'y rencontre même pas d'habitans. Les bateaux n'oseraient se hasarder sur cette partie du cours du Nil; car, dans les basses eaux, on n'y pourraitnaviguer, et quand les eaux sont hautes, il faudrait un vent du nord d'une grande force pour remonter le courant. Nous retournâmes lentement au bateau, et remîmes à la voile pour regagner l'Ile d'où nous étions partis le matin. La force du vent nous poussa contre l'île de Gulgc ; le rays voulut y

l4S VOYAGES EX EGYPTE, passer la nuit : cependant, comme le vent s'apaisa vers le soir, nous retournâmes à notre île. Nous ne pûmes eucorc inspirer de la confiance aux insulaires; ils se cachaient comme la veille, et les deux qui nous avaient servi de pilotes ne furent pas sitùt descendus à terre qu'ils se sauvèrent à toutes jambes. Cependant le fils du rays nous avait préparé à souper; et, assis auprès du foyer, nous nous réjouîmes d'être sortis sains et saufs du milieu de tant de courais et d'ccucils. J'oubliais de faire remarquer que j'avais trouve dans l'Ile de Gulgé les restes d'une ancienne! construction de la forme d'une église, et bâtie en briques cuites au soleil. Ces ruines, consistant en trois divisions, sont situées au centre de 111e (i). Nous ne voulûmes partir le lendemain matin, i5 septembre, qu'après avoir vu les habitans. Us vinrent enfin, les hommes d'abord pour recevoir leur bakchis, et puis les femmes pour faire une visite à Mmo Belzoni; elle leur donna des colliers en grains de verre, qui les ravirent; mais, dans leur simplicité enfantine, elles ne songèrent même pas à remercier. Dès qu'elles eurent leur cadeau, elles rirent de joie et s'enfuirent. Nous commençâmes ensuite à redescendre le (i) Voyez l'Atlas, planche 3a.

EK NU DIE, etc. l4g fleuve, malgré la force du vent du nord contre lequel nous avions à lutter. Il y a des auteurs qui prétendent que le Nil ne jette point de vagues, ut que sa surface est toujours unie comme utie glace. Je puis assurer que nous fûmes ballotés ce jour-là comme par une bourrasque sur nier. Comment la violence du vent et la rapidité du courant ne soûleveraient-ils pas, en se choquant, les eaux d'un large fleuve ? Après midi, nous atteignîmes le village d'Is-Itous. Nous y débarquâmes pour faire une visite à Osseyn-Cacheff qui était de retour, et à qui j'avais à remettre la lettre de son frère Mahomet, à Deir. Accompagné de l'interprète et du janissaire, je me transportai à la maison du ca-clieiT, qui était bâtie en forme d'un angle de propylées. Cesmaisous, élevées en terre-glaise, ne résisteraient pas au poids d'un premier étage, si elles en avaient. Tout le mobilier de la demeure du prince se borViait à une vieille natte, tendue sur la terre comme de coutume, un pot à eau, et une chaîne avec deux crochets d'une façon particulière. Cet Osseyn était un des deux frères qui avaient forcé le voyageur Burckhardt, parvenu à Tinareh , de rétrograder. C'était un homme d'environ soixante-huit ans, de la taille de cinq pieds onze pouces, fort et robuste, et

l5o VOVAOES F,.V KCYI'TE, faisant, par sou extérieur, Iionnciii1 à sa dignité. 11 était entoure d'une trentaine d'hommes, tous armés, soit avec des fusils à mèches et de longs sabres, soit avec des lances et des boucliers. 11 était velu d'une longue tuiiiquc de laine blanelic qui lui descendait aux pieds, avec une ceinture à laquelle étaient attachés son sabre et un briquet. Un scball de la même laine que la tunique était jeté sur ses épaules et sur une partie de la tète pour la garantir du soleil. Il était coiffé d'un turban rouge, et chaussé de vieux souliers. Malgré ce coslumc plus que modeste, il se distinguait par son air de supériorité. Il est à remarquer que les Nubiens, malgré leur goût pour l'indépendance, témoignent de grands respects à leurs supérieurs; et ces sauvages, qui ne se l'ont pas scrupule de tuer leur prochain pour quelques pipes de tab-:, tremblent à la vue d'un vieillard qui souvent n'est plus en état de leur faire du mal. Qsscyn-Cachefl' m'adressa des questions très-minutieuses au sujet de mon but. Je me hâtai d'amener la conversation à mon projet de fouiller le temple d'Ybsamboul. Il en fut bien surpris. Cependant il me dit qu'il connaissait parfaitement l'entrée delà place, que la boule ronde sur la grosso tetc était la porte du grand Duré,

EN NUBIE, etc. l5l comme il l'appelait, et que si on l'écartait, ou entrerait tout de suite. Or, celte boule dont il parlait n'était autre que le globe sur la statu» d'Osiris, à tète d'épervier, qui figurait au fronton, comme je l'ai dit plus haut. Il me fit sentir d'abord la difficulté, et même l'impossibilité d'ouvrir celle butte ; et lorsque j'eus cherché à écarter toutes ces objections, il me fit promettre que, si je trouvais le temple plein d'or, je partagerais avec lui à moitié égale. J'y consentis à condition que si je n'y trouvais que des pierres, elles deviendraient toute ma propriélé j condilion à laquelle il n'eut pas de peine à accéder; car, dit-il, il n'avait que faire des pierres. Là-dessus il me donna une lettre pour son (ils à Ybsamboul. Ayant pris congé de lui, je revins à bord du bateau , et je lui envoyai quelques légers prc'sens qu'il reçut avec plaisir, en nous envoyant un agneau en retour. En entrant dans le bateau, je le trouvai rem-plide femmes; elles avaient appris de l'équipage, lors de notre départ, qu'il y avait une femme à bord : aussi, dès que nous étions revenus, elles étaient toutes accourues au rivage. Ma femme nefi'attendantpas à des visites aussi nombreuses, avait fait présent de quelques grains de verre à une des femmes du cacha!!'; c'en était assez pour

l52 VOYAGES E.\ ÉGVPTE, attirer toutes les femmes du pays, et il fallut les gratifier toutes du même cadeau. Le lendemain nous continuâmes notre voyage de retour, et nous arrivâmes d'assez bonne heure à Ybsamboul. J'allai visiter un petit temple du cùté du sud, vis-à-vis du village. Ce petit monument n'a aucune importance, et ne mérite d'être remarqué que parce que c'est le dernier temple qu'on rencontru le long du Nil en deçà de la cataracte. Il a servi d'église aux chrétiens grecs; car les figures des apôtres, peintes sur les murs et sur le plafond, se voient encore très-bien. Ayant traversé la rivière, je me rendis directement chez Daoïid-Cachcfl'poiir lui présenter la lettre de son père. Après l'avoir lue, il envoya chercher les hommes qui devaient travailler pour moi. Je trouvai ces gens entièrement sauvages, et étrangers à toute sorte de travail. Ils avaient, d'ailleurs, change d'avis pendant mon absence j et quoique je fusse muni de l'autorisation du cacheff, ils ne voulaient plus travailler. Tous les moyens de persuasion furent inutiles,1 ils m'objectaipnt qu'ils n'avaient pas de goût pour cet ouvrage, qu'ils ne connaissaient pas la valeur de l'argent, etc. A la fin, faisant semblant d'être dégoûté de l'entreprise, je m'en allai. Quand le cacheff vit que je me disposais, à

E.X NUME, etc. i55 partir, et qu'il perdrait l'espoir d'obtenir de bons présens, il commença à leur parler, les persuada, et obtint même d'eux la réduction de la moitié de ce qu'ils avaient demandé. Je consentis à cet arrangement ; mais alors ils insistèrent pour que j'employasse autant de monde qu'il leur plairait. En vain leur assurai-je que trente hommes suffisaient pour mon opération, ils n'en voulaient pas fournir moins de cent, Ne pouvant accéder à une demande semblable, je me levai, et pris congé du cacliefl', ordonnant, en même temps, au rays de se rendre à bord et de mettre à la voile. Ceci ne fitpas le compte des parties contractantes ; il y eut de nouveaux pourparlers; il fut arrêté cnQn que je prendrais quarante hommes qui se rendraient le lendemain, avant le lever du soleil, au bateau, vu qu'il y avait entre le village et le temple la distance d'environ deux milles. Je me rendis à bord, en souhaitant de bon cœur d'avoir déjà terminé avec ce peuple-là. Le lendemain 17, j'attendis les sauvages (car je ne puis les appeler autrement) de bonne heure; mais ils trompèrent mon attente. Déjà le soleil était bien haut, sans que personne ne parût. Je me rendis de nouveau cliezlecachefl'pour savoir si ses gens entendaient sérieusement travailler, ou s'ils se faisaient un jeu de leur engagement.

l5/|. VOÏ.ICES EN EGYPTE, jX'élanlpas accoutumé à èlre debout d'aussi bon matin, il se lova très-lentement, et envoya une troupe de soldais ii la reelierclie des hommes dont quelques uns parurent enfin, tandis que d'autres s'excusèrent de ne pouvoir venir, attendu quVu avait aperçu un Bédouin dans le désert, et qu'il fallait qu'ils fussent tous sur leurs gardes. La veille ils avaient voulu être employés par centaine , et ce jour-là ils ne voulaient travailler ni les uns ni les autres. 11 en arriva pourtant par terre et par eau, niais fort tard, et nous nous rendîmes enfin au temple. Je pris patience, et je fis commencer le travail de manière à faire déverser le sable du haut, du milieu de la façade où la porte devait nécessairement se trouver. Ils avaient un long bâton avec une traverse an bout, à laquelle tenaient deux cordes. Un homme tirait ce bâton en arrière, et puis un autre le poussait en avant. C'est ainsi qu'ils s'y prennent pour écarter la terre dans les champs qu'ils cultivent, et je trouvai que celte méthode était aussi très-propre à écarter le sable. Quoique ce fût le premier jour de nos opérations, l'ouvrage alla mieux que je ne l'avais cru ; toutes leurs pensées et tous leurs discours portaient sur la quantité d'or, de perles et de pierres précieuses qu'ils allaient trouver sous la butte. Je me gar-

EN NUBIE, ClC. l55 dai bien de les détromper, puisque leur erreur était le meilleur aiguillon pour les stimuler. A midi je leur donnai des lentilles bouillies et de la soupe au pain, ce dont ils furent très-contens. Le cackufl', qui assistait à l'ouvrage, partagea notre repas. Le soir je payai les ouvriers, en leur recommandant de se rendre au lieu le lendemain de bonne heure. Le cachefl* vint à bord avec une partie de sa suite, et nous retournâmes au village pour y coucher. Nous nous rendîmes le lendemain matin au temple comme la veille j les fellahs n'arrivèrent que tard, et l'ouvrage commença très-lentement. 11 me fallut avoir recours aux moyens de persuasion ce jour-là ; car les sauvages s'imaginaient ou prétendaient qu'ils avaient travaillé trop la veille ; ils ne voulurent donc rien l'aire, et j'eus bien de la peine à les engager à l'ouvrage. Comme ils se plaignaient d'être harassés de fatigue, je leur promis de ne pas les faire travailler le lendemain, et de les laisser se reposer toute la journée. Nous abandonnâmes l'ouvrage avant le coucher du soleil, et nous retournâmes au village. N'étant pas satisfait des provisions que je me procurais dans ce lieu, j'offris plus que de coutume pour une brebis ; mais je ne pus en obtenir. J'étais donc reduil

l5G VOYACES E.N ÉCÏPTE,' pour tout repas au riz et à l'eau; encore, fallait-il en ménager la quantité', parce qu'il ne nous en reslait pas beaucoup à bord. Noire provision en beurre avait été épuisée, et le lait était rare. Le lendemain 19, j'allai trouver le cadiefT, pour qu'il me cédât du bois de palmier. 11 était tout changé dans sa conduite a mon égard j il trouvait mille difficultés dans mon entreprise , me disant, entre autres choses, que les fellahs ne viendraient plus parce qu'il était inutile de les fatiguer tant pour un peu de monnaie; il me refusa aussi le bois que je lui demandai, en prétendant qu'il était impossible de s'en procurer, quoique nous en fussions entourés. À l'égard du premier point} je lui répondis que cela n'était pas conforme à noire arrangement, et que puisque j'avais tenu parole eu donnant aux fellahs la paie qui avait été stipulée, j'avais droit d'attendre que, de leur côté, ils rem-, plissent aussi leurs engageniens. Après de longs débats, son dernier mot fut, qu'il fallait que je visse moi-même dans la soirée les fellahs, pour essayer de les ramener, attendu que, pour lui, il ne pouvait me servir. Il fut en général intraitable ; niais son interprète me lit entendre que toutes les difficultés provenaient de ce que je n'avais pas fait au prince un présent

EN NUBIE, etc. ]fy assez considérable j et le janissaire rjni m'avait accompagné depuis Siout, me suggéra de ne pas manquer de lui offrir une paire de pistolets, ou quelque autre cfl'et de valeur. J'avais donc encore une fois l'avidité à satisfaire ; mais je savais aussi que ce peuple sans reconnaissance pour ce qu'il a reçu, cherche toujours à extorquer davantage, en sorte que tout cadeau qu'on lui fait , est autant de perdu. Ainsi je pris un terme moyen, et je déclarai à l'interprète! que son maître et lui auraient un bon bakchis à attendre de moi, s'ils s'employaient en ma faveur. Après midi, on assembla tous les babitans, et ou m'envoya chercher. Le frère cadet du cachefl' que j'avais vu à ma première arrivée à Ybsani-boul était présent,* ses manières, qui d'abord avaient été très rudes, s'étaient fort adoucies, tandis que son frère était devenu beaucoup plus rude. Je demandai où je pourrais me procurer du bois ; on nie répondit qu'il y en avait à deux lieues de là; mais ce fut seulement pour me causer de nouveaux embarras, car le village même en était rempli. A l'égard des ouvriers, on m'informa qu'ils ne continueraient pas un travail aussi pénible, si je n'en doublais le nombre. J'eus beau leur prouver qu'un homme n'en travaille pas plus ai-

l58 VOYAGES UN EGYPTE,' sèment lorsqu'il est entoure de la foule; ils s'ob-sliuaient, et je voyais qu'il n'y avait rien à faire ; car, dès que j'aurais consenti à en prendre cent, ils auraient voulu être deux cents. Je promis alors de donner des bulicliis au frère cadet du cacliell'j celui-ci leur parla dans leur langue; et, à mon grand élonncnient, ils se laissèrent persuader, par ce prince, à travailler au nombre de quarante seulement ; mais à condition que je leur donnerais le sixième d'un ardeb de bled pour faire du pain. Le cacheft" voyant l'influence que sou jeune frère exerçait sur l'esprit du peuple, en fut mécontent, se leva et partit. Un barabras de Deir qui était venu à Ybsam-boul pour s'y livrer à l'agriculture, avait aclielé du bois pour construire un sakias ou une machine à puiser l'eau ; mais n'ayant pu s'accorder avec les indigènes pour l'acquisition d'un champ , il se disposait à repartir : cet homme ni'ofi'rit son bois à acheter ; je profitai de l'occasion ; ainsi tous les obstacles se trouvèrent levés. Le lendemain malin, les gens se rendirent lentement à l'ouvrage, et j'eus bien de la peine à les diriger dans leur besogne; cependant elle avança assez bien. Le cacliefl' vint avec sa suite pour voir les progrès de notre opération, et me fit cutcudre qu'il avait l'intention de diiicr

E.V .M/nu:, clc. . t5<j avec moi. Je lui tvpondis que je serais bien flatte de sa compagnie ; mais que je n'avais que du riz cuit à lui ofl'rir, à moins qu'il ne voulût donner ordre à ses gens de tuer pour moi une brebis que je payerais. On tint donc conseil pour savoir qui d'entre eux se dessaisirait d'une brebis, moyennant une indemnité en piastres. Un vieil habitant, qui avait cinq brebis, c'est-à-dire plus qu'aucun autre habitant, reçut enfin ordre d'en céder une. La brebis fût amenée , et il s'agit d'en fixer le prix. C'était une chose assez difficile; car jamais encore on n'avait vendu à Ybsaniboul une brebis pour de l'argent ; il e'tait contre les intérêts du caclicfl' que le prix en fut trop haut, parce que ce taux serait devenu celui de la vente des brebis en général,1 et, comme il recevait son tribut en animaux de cette espèce, il fixait ordinairement le prix très-bas, pour en recevoir davantage. On ne voulait pas non plus taxer la brebis trop bas, pour ne pas donner un mauvais exemple qui aurait pu nuire à la valeur des brebis, dans les échanges qu'ils en faisaient av.ee d'autres villages conlrc du douerait. Voyant qu'il serait trop dillicile de prendre une détermination, ils arrêtèrent enfin qu'on ne fixerait aucun prix quelconque ; que

iCo VOYAGES EN EGYPTE,' l'homme me ferait présent de sa brebis, et que je lui donnerais en retour ce que je voudrais. Pour entrer dans leurs vues, et éviter de taxer positivement la valeur d'une brebis, je payai le propriétaire en sel, savon et tabac. À dîner la brebis fut servie en morceaux dans deux ccuelles de bois ; et le cachefl' et sa suite s'assirent en rond sur le sable auprès du temple. Ils plongèrent leurs mains sales dans le jus : en quelques secondes toute la brebis fut dévorée. Ma part ne fut pas considérable dans ce festin sans cérémonie; aussi, dans d'autres occasions semblables, j'eus la précaution de la faire d'avance. On leur porta ensuite du café du bateau, et quand le repas l'ut fini, j'allai dîner avec ma femme, qui préféra le riz cuit et l'eau au régal d'une brebis au milieu des sauvages. Bientôt après le cachcll" vint à bord , et témoigna son désir de me parler en secret. Nous nous retirâmes dans un lieu particulier, et là ses principaux interprètes nous firent la confidence suivante. La veille, le cachefl'étnnt auprès de notre bateau, m'avait vu boire, dans une tasse , une liqueur rouge que j'avais versée d'une bouteille, et s'étant informé de ce que c'était, il avait appris que je buvais du nahet (vin ). Or il avait entendu dire que le vin des anglais

EN NUBIE, Ole. l6l était Lien meilleur que celui qu'on faisait dans le pays avec des dattes ; il desirait en con séquence en goûter, mais tout en secret. Heu reusement il me restait encore, de la provision faite au Caire, quelques bouteilles que je ré servais pour les occasions extraordinaires; j'en voyai donc mou interprète en chercher une au fond de la cale. Quand le vin fut versé et pré- sente' au cachellj il regarda fixement l'interprète, et lui dit de boire le premier. L'interprète, qui e'iait copte, cl avait été quelques années dans l'ar mée française, ne se laissa pas beaucoup prier. Sa contenance et son sourire pendant qu'il but > convainquirent bientôt le cachelf de la pureté du breuvage; aussi ne balança-t-il plus à vider la coupe. Le vin ne lui parut pas d'abord aussi fort qu'il se l'était imaginé ; mais, à force d'en goûter, il le trouva meilleur; et à la fin il y prit tellement goût, qu'il épuisa presque ma petite provision. En celte occasion comme en plusieurs autres, j'eus à me repentir d'avoir amené un janissaire , qui, au lieu de prendre mon parti, en transigeant avec les indigènes, leur suggérait des idées et des demandes aux quelles ils n'auraient jamais pensé. C'est qu'il faut bien se persuader qu'un musulman ne prendra jamais les intérêts des chrétiens, qu'il TOME I. 11

lC2 VOYAGES EIV ÊGl'PTE, méprise, contre les gens de sa religion, à moins qu'il ne soit responsable delà vie d'un étranger; eldanscccasmèmc, il agit plutôt, dans ses propres intérêts que dans ceux de l'Européen. Les travaux avaient été poussés le 20 bien lentement, quoique nous eussions fait une brèche assez large dans le sable, vers le milieu de la façade du temple. Le lendemain les indigènes s'avisèrent de venir en si grand nombre que je ne pouvais les employer tous, vu quo nous 11'opcïions que sur un seul point de la butte. À ce sujet il s'engagea des débats assez vifs; mais, comme je ne voulais pas dépenser un liard de plus que ce dont nous étions convenus, ils consentirent enfin à ce que la somme promise fût répartie entre eux tous, en sorte qu'au lieu de quarante hommes, j'en eus ce jour-là, pour le même prix, quatre-vingts, ce qui ne faisait pas douze sous par ouvrier. Les deux princes vinrent à bord de bonne heure, avec l'empressement de voir l'intérieur du temple, et de piller tout ce qu'il contiendrait.. Ils me firent entendre clairement que tout ce qu'on y trouverait était leur propriété et deviendrait leur proie ; leurs sujets même commençaient à spéculer sur le parlage du butin. Je répondis que je m'attendais à ne trouver que des pierres, et que je ne cherchais

I

EN NiniiE, clc. iG5 point de trésors. Mais ils soutinrent que si j'emportais des pierres, ce serait parce qu'il y aurait un trésor dedans; et que je serais capable de l'extraire sans qu'ils s'en aperçussent, seulement en faisant le dessin de ces pierres. Quelques gens proposaient de casser d'abord les pierres sur lesquelles on remarquerait quelque figure, pour voir ce qu'elles contiendraient, avant de me les laisser emporter. J'avais donc à craindre,, au cas que ces fouilles eussent du succès, de n'avoir pas la liberté de faire des dessins ou croquis, de prendre des notes, et moins encore d'emporter une statue ou tout autre objet qu'on y trouverait. Cependant nous continuâmes notre opération ; je fis faire une palissade avec le bois de palmier que j'avais acheté ; et dès-lors, je n'employai plus tant de monde, puisque le travail se réduisait à déblayer l'espace entre la palissade et le temple. Dausla matinée, deux hommes quittèrent leur ouvrage et se rendirent à notre bateau sur le Nil. N'y voyant que ma femme et une petite fille du village, ils devinrent hardis et importuns , et voulurent à toute force monter a bord pour voler le bateau. Voyant qu'elle ne pouvait les éloigner paf la douceur, ma femme prit enfin deux pistolets, et les dirigea sur eux. A cette

j6/(. VOYAGES EN iCYPTE, vue ils reculèrent sur-le-clianip, et s'enfuirent sur la colline. Elle les poursuivit ; mais comme ils se mêlèrent à la foule qui était assise sur le sable pour travailler, elle ne put les reconnaître. Tous les liabitaus avaient eneflet le même ieint couleur de chocolat, et étaient également déguenillés. Le soir, quand je voulus payer les ouvriers, le frère cadet du caclielT prétendit qu'il fallait d'abord mettre tout l'argent en un tas, avant de le partager. Mon interprète, qui était aussi mon trésorier, compta par conséquent toute la somme sur un morceau de vieux schaU; mais à peine eut-il fini, que le jeune prince se jeta sur l'argent, et s'empara de tout. Les habitans se regardèrent l'un l'autre,* mais personne n'osait dire un moi pour se plaindre; et le jeune cacheff emporta toute la monnaie. Je lui fis observer qu'il était encore plus habile magicien que moi, et que les trésors lui arrivaient bien plus facilement. Cet événement me prouva, au reste, que les habitans du pays commençaient à apprécier la valeur de la monnaie. Je dus m'attendre à n'avoir personne le lendemain matin; aussi je fus surpris de voir venir les ouvriers comme de coutume. Une assez grande partie de la butte ayant déjà été déblayée,

EN NUBIE, etc. iO5 la première palissade ne suffisait plus ; j'en fis donc élever une seconde, précisément devant l'endroit que je supposais correspondre à l'entrée du temple, pour empêcher le sable de s'y accumuler. Cependant je m'aperçus que l'opération exigerait plus de temps que je ne pouvais y vouer; et celui que j'y avais destiné était déjà écoulé. Cetle considération ne m'aurait pourtant pas engagé à suspendre mes travaux, si une autre, plus forte, n'était venue s'y joindre : or, cette dernière considération était le défaut de l'objet même, qui, peu de jours auparavant, avait été inconnu et méprisé dans ce pays. L'argent avait déjà exercé son pouvoir sur ce peuple sauvage, en excitant sa cupidité et le désir de s'en procurer : et je commençais à en manquer. Ayant fait couler de l'eau sur le sable, devant l'entrée du monument, j'avais pratiqué un trou très-profond, par lequel je vis qu'il faudrait encore bien du temps avant de tout déblayer; le sable pourtant était enlevé sur une hauteur de vingt pieds ; les statues colossales, au-dessus de la porte, étaient déjà complètement à découvert, et l'une des figures colossales, assise devant le temple, celle du nord, avait la tète et les épaules hors de terre, comme sa pareille au midi. Après avoir obtenu du cacheff la promesse

lG6 VOÏACKS EN ÉGÏPTli, qu'il ne laisserait touclier personne aux fouilles jusqu'à mon retour, qui aurait lieu dans quelques mois, je nie contentai de marquer la liau-Iciir que la butte avait eue avant le commencement des travaux; et ayant fait un croquis de l'extérieur du temple, je le quittai, bien résolu de revenir pour achever l'entreprise. Je fis un petit présent au cachefl', et, dans la soirée, notre bateau mit à la voile pour retourner au Caire. Un courant rapide nous fit descendre le fleuve avec une grande vitesse; ce qui nous fut d'autant plus agréable, que nous n'avions presque plus de provisions. Deux heures après avoir quitté Ybsamboul, nous fûmes hélés par un soldat turc qui remontait la rive droite du Nil sur un dromadaire. Sans faire attention à lui, nous continuâmes notre navigation. 11 se retourna et nous suivit pendant assez long-temps; h la fin, lorsque le courant nous eut conduit auprès de la rive, il .tira un coup de pistolet, comme un signal pour nous arrêter. Nous ne pouvions deviner ce qu'il voulait, de nous, et nous ne devions pas supposer qu'un soldat turc se hasarderait tout seul dans cette partie de la Nubie. Nous étant approchés du rivage, il nous dit qu'il avait des lettres pour moi, de la part du bey d'Esné. Il me présenta, en effet, deux lettres en arabe. On m'y signifiait,

EN NUME, CtC. 167 d'un ton insolent, l'ordre de nie désister de toute opération que j'aurais pu commencer en Nubie, et de revenir au Caire. Ces lettres étaient signées, non pas du liey d'Esnc, mais de deux personnes différentes et imaginaires. Par qui cl pourquoi ces lettres m'étaient-elles envoyées? Ce mystère, car c'en fut un pour moi, sera peut-être dévoilé un jour. L'ordonnance vint à bord du bateau, en renvoyant son dromadaire par son valet; car, dans ce pays, chaque soldat monte a son valut pour soigner son chameau, son cheval ou ses ânes. Aussi, lorsqu'une armée de cinq mille hommes marche contre l'ennemi, le train se compose au moins de six mille individus qui embarrassent sa marche et dévorent les vivres. Si le soldat n'a qu'un valet, chaque ofllcier en a deux ou trois; les olliciers et fonctionnaires supérieurs, tels que les beys, les cacliefls, etc., en ont jusqu'à dix et même davantage. Grâce à la rapidité du courant, nous arrivâmes le lendemain au soir à Ibrim et le surlendemain, ' de bonne heure, à Deir. J'allai voir le temple ; mais je ne pus que le parcourir, réservant à un autre voyage l'examen de ce monument. Après nous être munis de quelques vivres, nous repai.1-, Unies aiissitû t ; uous arrivâmes le soir à Nobat, et

l68 VOYAGES EN EGYPTE, nous passâmes la nuit suivante à El-Kalabclie. Nous visitâmes le temple de ce village une seconde fois ; mais il c'tait trop tard pour que nous pussions faii'ebeaucoupd'observations. M"10. Bel-zoni alla voir les femmes de ce lieu. On trouvera les détails de cette visite dans sa relation a la lin du dernier volume. Nous visitâmes, le lendemain, les deux temples de Tafia; je hasarderai, dans la suito de mon second voyage en Nubie, mes remarques sur ces moulinions. Dans le même endroit, un ba-rabras, armé d'une lance et d'un bouclier, m'appela pour que je m'arrêtasse, prétendant qu'il avait quelque chose à me communiquer. Quand il fut près de moi, il exigea, d'un ton détermine et d'un air hagard, mon argent. Je lui fis demander, par mon interprète, s'il prétendait m'enlc ver l'argent de force ou s'il le demandait comme un bakchis volontaire. A cette question , il se mit à rire et s'enfuit. Eu continuant de descendre le Nil, je vis à Cardassy les restes de quelques grands édifices et quelques enceintes carrées. On y trouve une petite chapelle taillée dans le roc, portant plusieurs inscriptions grecques que je regrettai de n'avoir pas le temps de copier. A l'est de Gamby, où nous passâmes ensuite, il y a un petit temple

EN Niioiii, elc. îGy presque de niveau avec le sol, dont les pierres contiennent des figures cl des hiéroglyphes. Ce temple, celui de Deir, cl celui qui est silué vis-à-vis d'Ybsaniboul, sont les seuls que j'aie vus sur la rive orientale du Nil, au-dessus de la première cataracte. Après midi, nous descendîmes à De-bonde, pourvoir les ruines anciennes de tulle place. Le lendemain, nous fûmes de retour au Chel-lal, ou à la première cataracte ; le soldat du De-rou, qui nous avait apporté les lettres, partit dès que je fus débarqué, et je ne l'ai jamais vu depuis. Je remarquai particulièrement un petit obélisque gisant devant les propylées : on pouvait le transporter en Angleterre pour le faire servir de monument à quelque lieu mémorable, ou d'embellissement à la capitale. J'envoyai chercher l'aga d'Assouan et un rays qui connût les passages du Chellal. En attendant leur arrivée, je jetai un coup d'œil général sur les belles ruines de ce lien. Au midi de Me, j'observai les restes entièrement dégradés d'un petit temple, dont lus blocs de pierres sont jetés <;à et là ; sur un pan de mur qui est encore debout, je distinguai les jambes de quelques ligures en bas-relief d'un fini parfait. Eu examinant les blocs éparpillés à l'cnlotir, j'y retrouvai les autres par-

170 VOYAGES EN liGYI'TE, lies de ces figures qui ont formé un groupe de sept personnages. A l'arrivée de l'aga et du rays, je pris des arran-gemens avec eux pour enlever l'obélisque et le faire descendre le long de la cataracte; faute de bateau, ce transport ne pouvait s'eflecltier alors. Ayant vingt-deux pieds de long sur deux de large à la base, cet obélisque exigeait, pour le transport, une assez grande embarcation, 11 fut arrêté et entendu explicitement, que j'en prenais possession au nom du consul-général de S. M. B. au Caire; et je donnai à l'aga quatre dollars pour payer une garde auprès de ce monument jusqu'à mon retour. Je prie le lecteur de s'arrêter un moment, pour remarquer les précautions que je pris à l'égard de la possession de ce morceau antique, parce qu'il verra, par la suite de mon récit, que l'obélisque en question me causa plus d'embarras et m'attira plus de désagrémens qu'aucun autre objet parmi ceux que jo réussis à emporter de J'iïgyple. Il failli t en cflet me coûter la vie, sans que d'aussi grands risques, auxquelsrintérêtpersoiuieln'avaitaucunc part, me valussent autre chose que des outrages. C'est que parmi les personnes avec lesquelles j'eus alï'aire en Egypte, il y eu avait d'incapables de restreindre les mouvemens de leur jalousie un-

EN NUBIE, etc. vers moi, quoique je ne fisse qu'agir dans l'intérêt de leur patrie et dans le leur même. Je dévoilerai leurs intrigues dans un écrit que je me propose de publier un jour; on s'étonnera alors que, sous des circonstances semblables, j'aie pu continuer mes recherches aussi longtemps. Pour revenir aux blocs de pierre que je trouvai disperses auprès de l'ancien temple du Chcilal, comme je viens de dire plus haut, j'ajouterai qu'ils étaient au nombre de douze, et formaient un compartiment de quatorze pieds de long sur douze de large. Quand je les eus assembles sur le sol, je vis que le sujet, représenté par le sculpteur, était le dieu Osiris assis sur son siège, ayant un autel devant lui et recevant des ofl'randes des prêtres et des femmes ; des fleurs et des hiéroglyphes encadraient ce tableau mythologique. Les blocs ayant trois pieds six pouces de long et trois de large, sur deux pieds trois pouces d'e'-paisseur, formaient une niasse trop considérable pour pouvoir être embarqués; mais étant d'une pierre calcaire assez tendre, ils étaient susceptibles d'être sciés : je fis donc un arrangement, portant que je payerais cent piastres pour avoir les blocs sciés jusqu'à l'épaisseur de six pouces. Je laissai l'argent entre les mains de l'aga, et il

172 VOYAGES EJV EGYPTE,' fut convenu qu'il fem t embarquer ees pierres sur le premier bateau qui viendrait, pour les faire descendre à Lou.vor. L'aga me fil entendre qu'il serait bien aise de savoir ce que j'avais l'intention de lui donner, pour la permission d'enlever l'obélisque. J'avais à la vérité un firmaii du paclia qui m'autorisait à enlever les pierres ou statues que je voudrais ; mais les fonctionnaires subalternes se croient toujours en droit de demander quelque chose ; cl s'ils ne peuvent refuser, d'une manière formelle, leur consentement, ils ne manquent jamais de moyens d'entraver et de dé-jouer les projets du voyageur. Il fut donc convenu, entre l'aga et moi, qu'il enjoindrait au clicik de l'île l'ordre de garder les pierres et l'obélisque pour que personne ne pût les endommager 5 qu'il aurait, pour les frais de surveillance, quatre dollars, comme il a été dit plus haut; et que, lors de l'enlèvement de l'obélisque, il recevrait une gratification de trois cents piastres ou trente dollars. Le lendemain, 27 septembre, nous arrivâmes par terre à Assouan, précisément un mois après y être entrés pour la première fois. A notre arrivée, nous apprîmes qu'il n'y avait pas de bateaux pour nous reconduire à Esné ; et, en dépit du désir que nous avions d'accélérer notre retour, nous fûmes obligés d'attendre que quelque

EN NOME, etc. 173 iljerme viut du nord. Nous profitâmes de ce dé-lai forcé, pour faire mie nouvelle excursion à l'Eléphantiiie ; et le lendemain je lis un tour à la montagne de granit, située au sud-est, et à deux lieues et demie d'Assouan. Je pris pour guide un Arabe de cette ville, et nous marchâmes une grande partie de la journée. Je vis beaucoup de blocs de granit cquarri, qui prouvent que c'est des carrières de ces montagnes que les anciens Egyptiens tiraient le granit destiné à la construction et aux cmbellisscmcns de leurs temples. Dans une des excavations de la montagne je vis deux grands bassins tenant encore au roc, mais taillés tout à l'entour, et près d'être détaches. Il paraît par l'inspection des anciens travaux de ces carrières, que, pour détacher les morceaux de granit, on entaillait le roc avec un ciseau, de manière à former uue ligne ou rigole d'environ deux pouces de profondeur autour des morceaux qu'on voulait cnle« ver, etqii'ensuite on employait quelque machine pour faire sauter la roche. On voyait aux bassins des traces manifestes de ces opérations. En revenant vers l'ouest, je fus assez heureux de trouver à terre une colonne avec une inscription latine du règne d'Antoniu et de Sévère, (igurée dans la planche ci-jointe. Elle prouve

174 VOYAGES EX EGYPTE," que les Romains avaient Pusag<! de tirer de ces carrières des colonnes cl pilastres de granit, sans doute pour décorer leurs constructions religieuses, suivant l'exemple des Egyptiens. Quand je revins à Assouan, il n'y avait pas encore de bateau arrivé. Empressé de retourner à Thèbcs, je m'impatientai de ce retard. Nous étions assis sous un bosquet de palmiers, mangeant noire soupe de riz et notre viande avec l'aga, quand un Arabe vint s'approcher de lui, et lui dit quelques mois à l'oreille, comme pour lui communiquer une affaire de grande importance. L'aga se leva sans achever son dîner, et s'en alla avec l'air d'un homme très-aiïairé. Après une absence d'une demi-heure, il revint, accompagné de deux autres personnes de distinction, et du vieil Arabe qui l'avait appelé. Ils s'assirent tous autour de moi, et après quelques circonlocutions, ils me demandèrent si j'avais envie d'acheter un gros diamant. Sans être joaillier, jY. pensais que, dans cette occasion, je pouvais l'aire un marché s'il était bon, et me procurer à Esné l'argeutnéccssairejcar, dans le temps qui court, les diamans ne sont pas à négliger quand on peut lus avoir à bon compte. Je dis en conséquence a l'aga que si la marchandise était bonne, et que nous pussions tomber d'accord, je l'achèterais;

EN NOME, CtC. lyS mais qu'il fallait auparavant la voir. Il dit que cette pierre avait clJ trouvée par un des habi-bitans de la ville, et que n'ayant pas besoin d'argent, il l'avait gardé bien des années; mais que est homme étant venu à mourir, ses successeurs désiraient su défaire du trésor. Comme je témoignai l'envie de le voir, nous nous retirâmes à l'écart; le vieil Arabe tira alors avec beaucoup de solennité une petite boîte d'une poche de sa ceinture de cuir. 11 y prit 1111 papier, l'ouvrit, en déploya encore deux ou trois autres, et arriva enfin à ce précieux ellel, qui c'tait de la grosseur d'une noisette. Ma curiosité e'taiê vivement piquée; je pris la pierre entre mes mains; mais, liélas! au premier,coup d'œil j'y reconnus un fragment d'un bouchon de verre qui avait servi à un flacon, et sur lequel le doreur avait peint deux ou trois petites (leurs. Ma surprise leur annonça, avani que je parlasse, l'anéantissement de toutes les espérances do fortune qu'ils avaient fondées sur ce trésor réputé inestimable; et quand je leur dis que ce n'était qu'un morceau de verre, ces mots leur causèrent l'eflel de la nouvelle inattendue d'un grand malheur. Us me regardèrent encore pour voir si je parlais bien sérieusement, et s'en allèrent ensuite en gardant un profond silence. Jecompa-

176 ■VOYAGES EN EGYPTE, tissais trop à leur chagrin pour ne pas garder mon sérieux. * 11 se passa encore une journée sans qu'il vint de bateaux. Je songeai à la fin à louer deux chameaux pour me rendre par terre à Esné avec ma femme et l'interprète : je voulais laisser en arrière le janissaire, afin qu'il rapportât nos effets par le premier haleau qui partirait. Quand l'aga me vit prendre ce parti, il envoya chercher un bateau qui était caché à environ une lieue de la ville, comme deux ou trois autres bateaux qu'on avait également mis à l'écart. Je trouvai qu'on avait eu recours à cette fourberie pour nous garder quelques jours de plus dans la ville, et nous y faire dépenser notre argent. Après avoir loué à haut prix le bateau qu'on me présenta, je découvris qu'il appartenait à l'aga même, çt le capitaine ou rays m'apprit ensuite que son maître lui avait ordonné de le cacher pour qu'il pût le louer au prix qu'il lui plairait de demander. Plusieurs voyageurs nous ont donné des détails sur le caractère des Arabes et dcsDarabras; leurs remarques sont ordinairement le résultat de leur manière particulière de voyager; car c'est du genre de voyage que l'on suit, que dépend l'exactitude des notions que l'on recueille. Quiconque voyage pourvu de tout le nécessaire, et n'a af-

EN NU DIE, etc. 177 faire aux indigènes qu'en passant, ne saurait jamais connaître leur fourberie et leur rapacité, puisque dans le peu de relations qu'il a eues avec eux, il ne leur a pas fourni l'occasion de déve lopper tout leur caractère. Il peut même avoir eu à se louer de leurs égards et de leur préve nance, sans trouver le moindre motif de se mé- lier des scnlimens qu'ils lui ont manifestés. Un tel voyageur ne manquera pas de dire, dans la relation de son voyage, qu'il a trouvé les habi- laus du pays pleins de dispositions bienveillantes envers les étrangers. Eucllet, dans tous les vil lages où sa barque s'est arrêtée, ils sont accou rus sur les bords; l'un lui a apporté un panier avec desdaltes,un autre lui a présenté des œufs, un troisième du pain et du lait. Pour répondre à cet aimable empressement, le voyageur leur a fait des présens qui valaient peut-être cinq ou six fois plus que les fruits qu'on lui avait offerts. Ils se sont montrés contons, très-contens, et l'on s'est quitté en amis. Mais qu'un autre voyageur se trouve dans le cas d'avoir besoin du secours des indigènes, cl d'être abandonné à leur discré tion, il verra bientôt leur caractère sous un autre point de vue ; ou que le même voyageur qui, dans tous les villages, a trouvé les habitans em pressés à lui offrir des presens, avec une appa- TOMIII. 12

ly8 VOYAGES EN EGYPTE, renée de désintéressement qu'il n'est pas habitué à rencontrer en Europe, s'avise d'accepter le moindre présent sans le payer sur-le-champ, ou de ne le payer qu'à sa pure valeur, il verra les e'gards disparaître et faire place à la grossièreté. Si l'argent qu'il donne ne remplit pas leur attente, ils le lui jettent avec dédain ,• s'il veut passer outre, ils l'assaillent et le forcent de satisfaire d'abord leur cupidité. Voilà l'expérience que l'on acquiert quand on a des relations plus particulières avec les Arabes et les Barabras. C'est dans les alfaires journalières qu'on les trouve variables, sans parole, iulrigans et fourbes au point qu'il est dillicilc au voyageur d'éviter un des mille pièges qu'ils tendent à sa bonne foi. La friponnerie de l'aga, qui m'a l'ait l'aire cette remarque, atteignit sou but comme il l'avait souhaité ; je satisfis ses demandes d'huile, de vinaigre, de bouteilles vides. Nous quittâmes Assouan sur son bateau dans la matinée du 29; et à l'aide d'un courant rapide nous fûmes à Ésnc deux jours après. Rhalil-bey était absent, et son hàsnadaï, ou trésorier, ne savait rien des prétendues 'lépêchcs qui m'avaient été envoyées eu Nubie; quand j'eus occasion, quoique temps après, de voir le bey, il m'assura n'avoir jamais expédié des ordres de ce genre.

EN NUBIE, etc. I79 Dans la matinée du quatrième jour, nous arrivâmes à Louxor; je partis le lendemain avec le même bateau pour Kéneh, où j'allai voir 31. So-liiner, qui était de ma connaissance, et qui me devint très-utile. Nous allâmes ensemble trouver le cacliell" pour obtenir un bateau; mais ayant récemment reçu l'ordre du Caire de mettre en réquisition tous les bateaux qui viendraient à passer, il ne put m'en fournir; et je (îis obligé de charger quelqu'un de se rendre en courrier au Caire pour y demander un ordre du consul, h reflet d'obtenir une embarcation.' Le 7, dans la matinée, nous nous apprêtions à retourner à Gournali, quand l'homme qui devait partir en courrier pour le Caire vint me dire qu'ayant clé mordu par un chien, il ne pouvait se mettre en route. Ce contre-temps me fut très-fàcbeux, puisqu'il retardait le transport du buste colossal de Mcmnon: j'envoyai sur-le-champ chercher un autre courrier ; mais on ne put en trouver. Nous perdîmes toute une journée sans espoir de succès. Le lendemain matin j'allai prier le cachcffde mettre un courrier en re'qui-sition. Comme j'avais à faire à un homme bien plus complaisant que le cachefl' d'Ermeut, il m'accorda sur-le-champ ma demande. Le courrier reçut ses dépêches après midi : il de-

l8o VOYAGES EN ÉCVPTE, vait aller au Caire et en revenir en seize jours, Tout était prêt pour son dc'part; et il allait se mettre en roule quand on vit arriver par le Nil un grand bateau ayant à bord MM. Jacques ut Cailliaud, deux agens du consul de France, qui se rendaient à Assouan. J'appris par mes ren-scignemens que leur bateau serait vacant au retour de cette ville. VAX conséquence, je fis un accord avec le rays pour le fréter : cet arrangement eut lieu en présence de l'aga qui lui fit donner sa parole qu'il ne se rétracterait point. Je n'expédiai pas le courrier, puisque je devais, sous peu de jours, partir moi-même pour le Caire par la voie qui se présentait. En nous rendant à Thèbes, nous trouvâmes le bateau de ces voyageurs amarré à l'endroit où gisait le buste colossal de Memnon. Je ne perdrai pas mon temps à transcrire toutes les remarques qu'ils firent à la vue de ce colosse ; je dois dire seulement qu'ils déclarèrent, malgré la marque qu'il portait des eflbrts qu'on avait faits pour se'parer la tête des épaules, que, si l'armée française n'avait pas emporté ce monument, c'est qu'elle avait jugé qu'il n'en valait pas la peine. En apprenant le succès que j'avais eu ^ dans l'acquisition des objets d'antiquité, leur drogman, renégat français, dit que si je persistais

EN NciiiE, etc. 181 dans mes recherches, je courrais risque d'être égorgé par deux individus : l'un d'eux e'tait le cacliefl' d'Ermenl; je ne nommerai pas l'autre pour le moment. Je le remerciai de son avis, en ajoutant que je no pensais pas que qui que ce l'ùt voulût se rendre coupable d'un pareil attentat. Ces e'trangers allèrent trouver ensuite les soldats qui vivaient dans les tombes parmi les liabitans deGournah, assemblèrent les Arabes, etlcur dirent, en ma présence, que s'ils s'avisaient de me vendre aucun objet d'antiquité, ils les feraient maltraiter par le cachefl'd'Erment, qui commandait sur eux. Je vis dès ce moment que j'aurais dans lasuite de nouveaux obstacles à vaincre. Maisne devant pas rester long-temps dans ce lieu, je négligeai leurs menaces, et je continuai de m'occuper de mes recherches. Ma femme avait pris un logement chez un Arabe de Louxor. Le même jour je me rendis à Carnali, afin d'y mettre à l'œuvre vingt hommes pour des fouilles dont je parlerai plus tard, sur un lieu qui me promettait d'heureux résultats. Je revins ensuite à lisné, où j'avais à terminer mon arrangement avec le rays du bateau des Français, en lui donnant pour arrhes une partie de la somme convenue. Dans cette traversée j'eus les deux Français pour compagnons. Le vent favorisa

i8a

VOÏAOES EN EGYPTE.

notre navigation pendant la nuit, et nous arrivâmes à Esné 'J lendemain à midi. Si je parle souvent des obstacles que j'eus à vaincre dans mes opérations archéologiques, j'espère que le lecteur ne croira pas que j'aie la vanilé d'en vouloir rehausser le mérite. Je cherche au contraire à être aussi concis dans ces détails qu'il m'est possible, et à ne rien insérer qui ne soit nécessaire à l'intelligence de ma relation. Pour réaliser enfin le projet du transport du colosse de Thèbes, je me rendis à une maison, '.à les bateliers étaient réunis. Quand je leur fis part de l'opération qu'il s'agissait d'exécuter, ils s'accordèrent d't'bo)d à prétendre qu'elle était impossible, parce qu'une masse aussi énorme enfoncerait leur bateau. Ils m'engagèrent donc à laisser là une pierre, d'où, selon leur avis, il n'y avait pas d'or à tirer; ils me disaient que nous serions bien fâchés d'avoir pris tant de peines, et d'avoir fait de si grandes dépenses, sans en cire récompenses ensuite par la découverte d'un trésor. Je n'en persistai pas moins dans mon projet ; je leur dis que je répondais du succès de l'entreprise, et que j'en prenais tous les risques sur moi. Ils me demandèrent alors une somme exorbitante. Placé dans l'alternative d'être obligé de passer par les con-

EN NUBIE, etc. i&5 ditions qu'ils me dictaient, ou de laisser échapper la circonstance des hautes eaux, et un moyen de transport, qui, dans un pays et sons un gouvernement où rien n'est stable, pouvait ne pas se reproduire, je pensai que le meilleur parti serait de conclure le marché, de peur qu'on 11c dictât plus tard des conditions encore plus dures. La somme demandée se montait à trois mille piastres, ou dix-huit cents francs. 11 fut convenu qu'à ce prix, les bateliers transporteraient le hustc de Thcbes au Caire. La moitié en fut payée sur-le-champ. Le bateau (qui c'iait celui des deux voyageurs français) devait se rendre d'abord à sa destination, savoir la ville d'Assouan, et revenir sur-le-champ. Je profitai de sort départ pour envoyer mon janissaire avec des presens pour l'aga, et avec quelques bagatelles pour être remises à Osseyn-CachcfTà Ybsamboul, afin de faire voir à celui-ci que je songeais réellement à retourner pour achever mes fouilles, et afin de lui rappeler la promesse qu'il m'avaitfaitc, de ne laisser personne accomplir l'ouvrage que j'avais commencé. En revenant le janissaire devait m'apporter les pierres sculptées que j'avais fait scier comme j'ai dit plus haut. Tout étant arrangé, je partis le soir pour

itS/f VOÏAGKS EN EGYPTE, Thèbes j où j'arrivai le lendemain matin. J'en repartis sur-le-champ pour Carnak , afin de voir les progrès des fouilles commencées la veille par les vingt ouvriers. Ce furent les mûmes fouilles qui me causèrent dans la suite tant de soucis, non pas à cause des peines qu'elles coûtèrent, mais par les persécutions qu'elles m'attirèrent de la part de rivaux jaloux et envieux; persécutions que je puis qualifier d'atroces, mais qui, grâce à mon heureuse destinée , ne m'ont pas empêche de pousser mou entreprise jusqu'à la fin. Elles ont même fortifié mon courage pour de nouvelles opérations ; et si j'ai eu à lutter contre des adversaires acharnés, j'ai du moins eu la satisfaction de recevoir d'autre part de nombreuses marques d'intérêt et de bienveillance. Au reste, je sais faire une distinction parmi ceux qui m'ont nui : j'aurai tout à l'heure à parler des détails faux et confus que M. le comte de Forbin a donnes de mes découvertes; mais du moins ces fausses assertions, exprimées ouvertement, tombent d'elles-mêmes; j'ai eu des adversaires qui se sont bien gardé de se montrer au grand jour. Je trouvai les fouilles de Carnak avancées; mais elles n'avaient donné aucun résultat, et il n'y avait pas d'apparence qu'elles en donne-

EN \UIUE , clc. i85 raient. Cependant, ce fut là que je trouvai dans l'espace de quelques jours dix-huit statues, dont six entières ; de ce nombre est fuie statue blanche de grandeur naturelle, qu'on suppose être celle de Jupiter-Ammon, et que l'on voit maintenant avec les autres, au innsc'e Britannique. L'endroit que je fis fouiller était à l'ouest de l'ancien temple; les Français, pendant leur invasion, avaient fait des fouilles à l'est de ce monument qu'un lac entoure de trois côtés, que précède une avenue dite du grand Sphinx, et don t le mur extérieur montre encore des fragmens d'anciennes figures, Ilsyavaientdétcrré ces ligures à tète de lion, qui, ayant clc capturées plus tard dans la traversée, sont également déposées maintenant au musée de Londres. L'endroit où je fouillai de mon côte, n'avait jamais été ouvert, et aucun voyageur n'y avait rien vu que ce qui était sur la surface du sol. Cependant le comte de Forbin soutient que tous les sphinx que j'ai découverts, avaient déjà e'te' trouvés par les Français ; mais que ceux qui dirigeaient leurs fouilles, et qu'il ne nomme pas, les avaient ensuite recouverts; il ne peut ignorer que rien n'est plus faux. Ce qu'il dit sur la position dans laquelle je trouvai ces antiquités, est puisé dans les lettres où je rendis compte de mes découvertes, et qu'il

lS6 VOYAGES EN EGYPTE, nie promit de publier fidèlement. Mais, au lieu de tenir parole, ce voyageur u'a fait qu'em-. brouiller les faits, et présenter au public un récit tout-à-fait inexact. Pour prouver la fausseté de l'assertion de M. de Forbin, je ne ferai qu'une remarque ; c'est que le consul de France, M. Drovetti, qui a fait pendant quinze ans des recherches en Egypte, et qui était naturellement attache aux intérêts des Français, avait fait deux excursions à Tlièbes avant mon arrivée dans ce pays. Or comment se fait-il qu'il ne se soit jamais occupé de ces figures? Comment n'aurait-il pas appris pendant la paix, soit par les Français, soit par les indigènes, qu'il y avait dans ce lieu des stalues enfouies depuis l'expédition ? 11 eût été si facile ensuite de les déterrer, de les expédier pour Alexandrie avec les autres antiquités qu'il avait fait descendre le long du Nil, et de les envoyer même en Europe , puisque la mer était parfaitement libre. Celte observation me parait suffire pour réfuter l'assertion de M. le Directeur du musée de Paris. L'endroit où j'ai trouvé les statues, a dû être l'emplacement d'un péristyle; mais on trouve des statues semblables en d'autres lieux, en sorte qu'il est difficile de déterminer leur ancienne destination. J'en ai vu, par exemple, de pareilles

r.N KUDIE, etc. • 187 dans un temple de Gournali que l'on ne connaissait pas encore, et dont je parlerai dans la suite de mon voyage. A en juger par les piédestaux, elles avaient été placées dans un lieu entouré de colonnes : celui où je les découvris n'avait pas été leur ancien emplacement ; et il clait aisé de voir par leur position irrégulierc qu'elles y avaient été jetées dans une grande confusion. Quelques murs de briques avaient été élevés autour d'elles, comme pour les préserver de la poursuite d'une main destructive, peut-être de celle d'un conquérant : la statue blanche dont j'ai parle, se trouvait parmi les autres dans une position irrégulierc. Pendant qu'on travaillait encore à mes fouilles, j'examinai les ruines de Carnali, et j'aperçus un grand nombre d'endroits qui mériteraient d'être fouilles. Je trouvai le fameux autel aux six divinités , mentionné dans le grand ouvrage français sur.l'Egypte, et un bras colossal; je résolus de faire enlever a l'instant même l'un cl l'autre. La dilHculté de me procurer des ouvriers, était bien moindre sur ce côté du fleuve qu'elle ne l'avait été de l'autre; le cacheff était disposé à faire pour moi ce qu'il pouvait, et tout s'arrangea parfaitement. Le seul embarras qu'il y avait, provenait de ce que les fellahs de Car-

l88 ■ VOYAGES EK EGYPTE, nak prétendaient devoir être employés de préférence à ceux de Louxor, à qui ils refusaient la faculté de venir travailler dans ces lieux, et quelquefois les rixes des paysans des deux villages se terminaient par des voies de fait. Us étaient bien difl'érens des paysans de Gournali, qui, s'étant enrichis par le trafic des antiquités et par la générosité des voyageurs, ne se souciaient plus de travailler à la journée pour trente paras. Je fis mettre aussi à découvert une belle statue colossale sans tête, qui, étant ensevelie en grande partie, n'avait été remarquée par personne. C'est un des modèles les plus parfaits de la sculpture égyptienne, que j'ai vus. Il serait trop long de rendre un compte détaillé de toutes les observations que je Os pendant ces fouilles. Comme l'argent venait à me manquer, je me rendis à Esné pour emprunter d'un Grec, que je connaissais dans celte ville, une somme strictement nécessaire, en attendant l'arrivée d'une leltre-de-cbange du consul. Je .ne pris que l'argent indispensable, pour faire transporter de Carnak à un lieu d'embarquement à Louxor, les statues à tûtes de lion. À mon retour à Carnak, j'appris qu'un ordre du cacliefï de Quous venait de défendre au caimakan de Louxor de ne nie laisser rien enlever. Cette

V.y NUBIE, CtC. liitj

étant absolument contraire au firman que m'avait accordé le' pacha Mahomet-Ali, je me rendis sur-le-champ à Quous, pour parler au cacliefl' ; il était allé à Kéneh ; je l'y suivis, seconde' par mi bon vent. Vers minuit nous rencontrâmes deux catiges qui remontaient le fleuve.   l'étant informé des voyageurs que ces navires contenaient, j'appris que c'était Kiwi-lil-Bey qui revenait du Caire. Comme ce chef m'avait toujours témoigne beaucoup d'amitié, je fus charmé de la rencontre, et je me rendis à sa cange pour le voir et me plaindre à lut de la conduite du cacliefl'. Quand je vins à bord, j'y trouvai le cacliefl' même qui revenait avec Khnlil-Bey. Celui-ci l'ut bien aise de me voir de retour de la Nubie, et s'empressa de me demander  comment j'y avais été accueilli. Je lui répondis qu'on avait obéi à son lirmaii, et que j'avais fait tout ce qu'il étaiï possible de faire, à l'égard du temple d'Ybsam-boul ; mais que n'ayant pu achever l'entreprise cette année, je me proposais de la reprendre l'au-née prochaine. Il désira savoir si les deux frères Mahomet et Osseyn s'étaient raccommodés dc-' puis leur brouillerie ; je ne pus répondre à cette-question; mais je lui assurai que le pays avait été parfaitement tranquille lors de mon départ.

190 VOTÂOES EN KCÏPTE/ > Je revins à Quous avec lui, et le lendemain je saisis le moment favorable pour demander au cachefl* la raison de l'ordre qu'il avait cn-voyéau cheik de ne laisser emporter aux Anglais rien de ce qu'ils trouveraient. Quoique j'eusse vu cet ordre de mes propres yeux, il prétendit ignorer ce que je lui annonçais, et se déclara disposé à m'accorder toutes les autorisations que je voudrais. La présence du hey exerçait son influence sur le cacliefT, et sans cette heureuse circonstance je ne l'aurais sûrement pas trouvé aussi souple. Kbalil-Bey était un Albanais qui avait épousé la sœur de Mahomet-Ali, pacha d'Egypte, et était revêtu du commandement des provinces de la Haute-Egypte depuis Esné jusqu'à Assouan ; pour un Turc il était très-poli et affable envers les Européens. 11 cherchait toujours à s'instruire de ce qu'il ne connaissait pas, et avait beaucoup de justesse dans l'esprit ; qualité très-rare chez les Turcs : ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'être entièrement asservi par ses superstitions, et de croire à la magie. Quand nous fûmes arrivés à Quous, il alla s'asseoir dans le jardin du cachelf sous une treille ombragée de platanes, ce qui formait un lieu de retraite frais et charmant. Une grande natle avait été étendue par terre ;

E.N NU DIE, etc. IQI ou y avait placé un lapis et des coussins, comme de coutume. Le cachefl' prit place à sa droite, et un clicik turc à sa gauche ; deux* liadgis s'assirent auprès du cacheff; je fus invité ensuite à prendre place auprès du clicik ; j'eus auprès de moi un négociant turc, derrière lequel se tint un fou ou santon tout nu. La suite du bey, soldats et serviteurs se tinrent debout devant nous, en formant un croissant. Ou apporta des pipes pour le bey, le cacliefT, le clieik et moi ; on servit du café à toutes les personnes assises, et la conversation s'engagea sur la récolte. On était au commencement de novembre ; de l'état de l'inondation de cette année on tirait des conjectures sur la moisson prochaine. La compagnie témoigna son étonnement de ce que le pacha faisait continuellement expédier, surtout dans cette saison, du grain pour Alexandrie, où on l'embarquait pour l'Europe. Les uns présumaient que les Européens étaient sur le point de déclarer la guerre à la Porte} et qu'auparavant ils avaient soin de faire leurs approvisionnemens en gruins, attendu que sans les envois de l'Egypte ils seraient hors d'état d'entretenir leurs troupes. D'antres observaient que dans ce cas, Mahomet-Ali ne serait pas assez simple, pour leur fournir des provisions. L'un dit qu'il pensait que ce grain passe-

192 VOYAGES EN EGYPTE, raît en Russie, où, à ce qu'il avait entendu, les Français avaient tout brûlé; il me demanda ensuite si cela n'était pas vrai. Je lui répondis que j'ignorais ce que les Français avaient l'ait dans ce pays; mais que je savais que le grain s'envoyait en Europe, à cause de la disette qui régnait alors dans toute cette partie du monde. Le bey remarqua que cela devait être la véritable cause, et il nie demanda si la même disette régnerait l'année prochaine. Je lui répondis que je ne l'espérais pns, attendu qu'après une disette nous avions ordinairement une récolte abondante. « Oui, répliqua le bey; mais le paclia vendrale grain à haut prix pendant trois ou quatre ans jusqu'à ce que vos greniers se remplissent de nouveau. Mais dites-moi, je vous prie, avez-vous aussi une disette dc.pierres en Europe, puisque vous venez en chercher dans ce pays-ci ?• » Je lui répondis que nous avions assez de pierres, mais que nous attachions plus de prix à celles de l'Egypte. « Ah 1 oui, dit-il, c'est par ce que vous y trouvez peut-ôtre de'l'or, Dieu merci!)) C'était beaucoup pour lui d'exprimer sou opinion en forme de doute ; car sur ce point les habitans de l'Egypte pensent et parlent toujours de la manière la plus affirmative. On servit ensuite à dlncr dans un grand bas-

EN NI/DTE, ClC. IQÎ s'm de métal. Le repas commença par une mai- j j;i'3 soupe au riz, comme à l'ordinaire ; les cou- i vives n'en mangèrent que'quelques cuillerées. ' Après le potage, on apporta du mouton rôti; (juaiulon eut commence h en manger, un homme vint avec une poignée de poivre verd, et en i laissa tomber lus graines dans le bassin, de ma- i nière à l'aire résonner le métal; il fut suivi d'un autre qui y fit rouler desognons pelés; enfin, un troisième y jeta de l'ail. Après le mouton on servit un plat de petits poissons frits : il y eu avait environ une demi-douzaine; comme nous étions huit, on peut juger du régal. On apporta encore une espèce de tourte ; mais ni le bey et le cachelT, ni le clieik et moi, nous ne pûmes en manger un morceau. Le dessert consista en nu melon d'eau. On finit par se laver la barbe. C'était un pauvre dîner pour régaler un bey ; et j'en avais vu prendre de meilleurs au cacheu" quand il était seul. C'est que les Turcs et les Arabes,ont pour maxime générale qu'il faut se donner les apparences de la pauvretéen présence de ses supérieurs. Ayant reçu du cacheff un ordre par lequel le caimakan de Louxor était au torisé à me laisser em porter les pierres que je voudrais, je pris congé du bey, pour reprendre la route de Carnak. TOME I, ' iâ

I()4 VOYAGES EN EGYPTE J De retour parmi les ruines, je m'occupai à faire transporter les six sphinx etla statue blanche à Louxor, pour y être embarques sur le Nil. C'était une dislance d'environ un mille. Il n'y avait point de roule frayée : en quelques endroits où les blocs avaient à passer, le fleuve avait dépose de la vase. De plus, les Arabes étaient dépourvus de toute espèce de machines; ainsi ou pense bien que le transport ne pouvait s'effectuer que lentement. En attendant le retour du bateau d'Assouan que j'avais retenu, et les fonds que j'avais demandés au Caire, je faisais des excursions journalières aux tombeaux deGournah, Ces sépulcres antiques sont creuses en tout sens dans le roc. Comme la chaîne des rochers va du nord au sud, l'entrée des tombes est généralement pratiquée à l'est, II y en a de toute grandeur et de toute façon. Quelques unes sont précédées de vestibules taillés également dans le roc; mais la plupart n'ont qu'une simple entrée décorée de figures et d'hiéroglyphes, sculptés avec beaucoup de soin; et sur les deux côtes de la porte qui conduit dans la grotte, on remarque fréquemment la figure du vigilant renard. Quelques caveaux ont une étendue immense, se prolongeant en divers sens, descendant quelquefois en forme d'escaliers tournans, et ayant sur les

EN NUBIE, etc. 195 deux côtes de leurs galeries, à. des distances régulières, de petites cellules pourydeposer les momies. Dans quelques tombes on voit des puits profonds, ayant de chaque côté des excavations servant de tombeaux. Dans mes fréquentes visites à ces souterrains, je découvris les entrées de plusieurs, qui, pendant des siècles, avaient ■ été dérobés aux regards des hommes. Je visitai également les vastes ruines de Mccli-nct-Àbou, à l'ouest de Thèbes, bien dignes sous tous les rapports d'être examinées avec soin par le voyageur. Les descriptions qu'eu font M. Ha-niilton et M. Denon peuvent donner une idée exacte de ces monumens, qui consistent en propylées, en temples et en habitations. Il faut que quelques souverains de l'Egypte aient eu leur résidence en ces lieux ; je n'ai point vu, du moins dans les autres ruines de l'Egypte, autant de restes de grandes habitations. On remarque deux temples séparés, dont le premier et le plus petit, qu'on rencontre en venant du Mcmnonium, est d'une construction moins ancienne que l'autre. A l'ouest du portail on voit des pierres à hiéroglyphes retournées; elles ont été évidemment empruntées à un autre temple. Le vestibule est entouré d'un portique à pilastres, ayant do chaque côté deux salles; parmi

196 vorACEs EN EGYPTE, celles de la droite, il. y en a une qui a servi d'é-glisc aux chrétiens. L'iutcricur du temple est divise en plusieurs salles qui ne reçoivent aucun jour. Dans une des salles du la droite s'élève un petit temple monolithe, sans hiéroglyphes. Etant plus grand que la porte, il a dû être placé là avant que les murs du temple fussent construits. Les figures et hiéroglyphes de ce monument différent de celles du grand temple dans la proportion de retendue même des deux édifices. Au nord du petit temple il y avait un petit lac ou plutôt un étang; il est maintenant rempli de terre et do décombres. Des statues ont dû en orner le pourtour, puisque, dans les fouilles que j'y ai faites, j'ai trouve une partie de statue et des fragmens de quelques autres. Peut-être cet étang servait-il, comme les petits lacs auprès du temple de Carnali, aux ablutions de ceux qui fréquentaient ces lieux sacrés. Au sud de ces ruines et à peu près dans l'alignement des portes qui conduisent au grand temple, il y a un édifice qui ressemble un pou à une tour carrée, et qui est percé d'une grande porte. Je la déblayai pour pénétrer dans l'intérieur. Au-dessus de la porte il y a une chambre avec deux fenêtres carrées, une .de chaque côté : il y a aussi sur les mêmes côtés deux portes l'une en face de l'autre;

EN NuniE, etc. iQ7 une seconde chambre, pratiquée au-dessus de la première, est éclairée par dpux fenêtres comme celles de l'étage inférieur; mais, sur le devant, cette seconde chambre s'est écroulée. Aux deux eûtes des fenêtres on observe des entailles ; peut- être servaient-elles pour y fixer des volets. L'in térieur de ce bâtiment ne contient point d'hié roglyphes; mais le dehors eu est couvert. En face de l'édifice, deux murs servent d'avenue à la porte d'entrée. .; A cent toises de là, du côte de l'ouest, s'élève le grand temple. De vastes propylées y précèdent l'entrée d'une cour; les murs en sont revctus d'hiéroglyphes profondément entaillés. L'entrée, ornée de la même manière, conduit à la première cour, d'où l'on passe, par une grande porte, à la seconde. La grande cour, qui est la première, est décorée sur les deux côtés de portiques. Celui delà droite est soutenu par sept pilastres, sur le devant desquels on voit sculptées des figures colossales ; le portique de la gauche s'appuie sur huit colonnes surmontées de chapiteaux, de la forme du lotus. De belles sculptures, représentant des combats, des hommes, des chars, des captifs, des esclaves, des processions, offrandes, sacrifices et initiations, et si bien décrites par M. Denon, déco-

198 TOTAGES EJV EGYPTE, rent les murs de cette cour ; le genrj de ces sculptures prouve qu'elles sont d'une e'poque très-ancienne. Les hiéroglyphes ont beaucoup plus de relief, que je ne l'ai vu sur d'autres édifices en %yptc. Dans quelques endroits, les figures conservent assez bien leurs couleurs, particulièrement au plafond au-dessus des chapiteaux des colonnes. Les chrétiens se sont servi, pendant quelque temps, de cette partie du monument égyptien, en place d'église, Les piliers grossiers qui soutiennent une construction moderne élevée dans la cour, forment un contraste frappant avec l'architecture du temple, et ibnt voir l'e'tat des arts à deux époques bien diflërcntcs. Enfin, au bout de la seconde cour, une deruicreporte conduitau péristyle et delà à l'intérieur du temple ; mais ces parties du monument sont maintenant enfouies, et quelques bâtimens sarrasins couronnent la butte qui les couvre. Le mur extérieur de ces ruines est couvert de sculptures représentant des sujets historiques , tels que combats de terre et de mer, la chasse au lion, des processions de captifs, enfin divers emblèmes nationaux. Plus loin, au sud de la ville, on trouve encore-un petit temple, qui sert maintenant de parc ou d'étable aux bergers pendant la nuit. Toute la ville me parait

EN NUBIE, etc. igg avoir été rebâtie deux ou trois fois, toujours avec les débris des nionumeus qui existaient auparavant. Dans ce temps je commençai aussi à faire quelques recherches dans la vallée voisine de celle de Beban-el-Malouk, Ayant vu toutes les tombes des rois, je ne me proposai pas d'abord de fouil-isr celles de la vallée, et je m'y rendis par pure curiosité. C'est dans l'ouest de la vallée qu'un des savans français avait découvert une grande tombe; quoique ouverte, elle était restée entièrement inconnue jusqu'à sa visite. J'allai l'examiner, et je la trouvai très-élendue et bien conservée,' En continuant de parcourir la vallée, j'observai, dans un coin reculé, un amas de pierres quiparaissaients'être détachées dekmassc. Les interstices de ces pierres étaient remplis de sable et de décombres. Ayant un bâton avec moi, je l'enfonçai par curiosité dans un de ces endroits sablonneux, et je trouvai qu'il y entrait très-profondément. Je retournai aussitôt à Gour-nah pour amener quelques hommes qui pussent creuser entre les pierres. Malheureusement, ma femme et moi, nous avions souffert pendant quelque temps de l'ophtalmie; en ce moment le mal était si violent que je ne voyais presque plus.

200 VOYAGES EN ÈCVPTE, Je conduisis le lendemain les ouvriers dans la vallée ; mais le mauvais état de ma vue m'empêcha d'al'ord de retrouver le lieu que je voulais faire fouiller. L'ayant retrouvé enfin, j'observai, pnndanl qu'on e'eartait quelques pierres, que le sable des interstices disparaissait en coulant dans l'intérieur. Nous nous trouvions près d'une entrée, où nous pûmes pénétrer après deux heures de travail. J'avais fait apporter des chandelles; suivi de quelques Arabes, je descendis dans ces catacombes, lïllos sont assez vastes, et consistent en trois chambres, deux corridors et un escalier. On voit sur les murs quelques figures eu-, rieuses et peintes singulièrement ; et, au milieu de la grande chambre, je trouvai le fragment d'un sarcophage. Apparemment ce souterrain a servi (le sépulture à un personnage de distinction. Au reste, je ne. puis me flatter d'y avoir fait aucune découverte importante. Mais la position reculée et presque cachée de celte tombe est remarquable, et j'avoue que c'est au hasard seul que je. dus le plaisir de la trouver. En m'enlbnçant dans ces montagnes, je m'étais proposé aussi d'examiner les divers endroits par lesquels l'eau descend, après les pluies, depuis les déserts élevés jusqu'aux vallées. Une circonstance remarquable, c'est que la pluie, qui

201 EK .NO DIE, etc. ne tombe ici que très-rarement, peut-être une ou deux fois par an, creuse pourtant les lieux par où clic passi), comme si elle y coulait sans cesse. Telle est la force de l'action du soleil et du climat. A l'ouest de Thèbcs, les montagnes forment des plateaux qui s'élèvent graduellement vers l'occident. L'eau de pluie qui y tombe, descend de là dans les vallées pour aller se joindre au Nil. Dans peu d'endroits de ces montagnes, l'eau s'amasse en aussi grande quantité que dans la valide de Beban-el-Malonl;, et dans l'embranchement de cette vallée du côte de l'ouest. Après les pluies, elle y forme des tor-rens qui, quoique peu larges, ont la force d'en-tralner tout sur leur passage. M. Sait avait fait pratiquer une route depuis les tombeaux des rois jusqu'au Nil pour le transport d'un grand sarcophage; mais elle fut entièrement détruite par un de ces torrens du désert. J'aurai occasion de revenir sur ces vallées dans le récit de mon second voyage h Tlièbcs et en Nubie. Le terme pour lequel j'avais attendu des lettres du Caire s'étant écoulé, j'eus des inquiétudes, et je pris le parti de retourner à Kénch. A mou arrivée dans celte ville, il venait d'y entrer un courrier qui m'apportait des lettres de M. Sait, avec une traite sur le SOT/ OU banquier de Ko-

202 VOYAGES EN ÉCYPTE; ncli. Je finis promptcmcnt mes affaires dans cette place, et me hâtai de me rendre à Lpuxor, où j'eus la satisfaction de trouver le bateau que . j'avais loué., et qui revenait d'Assouan ; mais j'appris bientôt des bateliers qui étaient venu? eux-mêmes d'Esné pour me rendre mes arrhes, qu'ils ne pouvaient se charger du transport du buste colossal, dans la crainte d'abîmer leur bateau , et qu'ils avaient pris à bord un chargement de dattes. J'eus beau rappeler notre arrangement , et produire le marché que nous avions passe par écrit : ils me déclarèrent que cela ne servait h rien, et qu'à aucune condition ils n'embarqueraient ce bloc énorme. J'appris en même temps par mon janissaire qui était revenu d'Assouan par ce bateau, que c'était sur l'instigation des deux agens de M. D**, que les bateliers ne voulaient plus se charger du transport; et qu'on leur avait persuadé que ce serait sacrifier leur bateau en pure perte, attendu que leur marché avec moi ne serait point ratifie au Caire. C'était donc uniquement de ces deux messieurs que venait le nouvel embarras dans lequel je fus jeté. Le bateau ne m'apportait pas non plus les douze pierres que j'avais laissées dans l'Ile dcPhi-Ire pour y être sciées, etm'être envoyées ensuite par cette occasion. On donna pour prétexte

EN NCBIE, etc. 203 qu'on n'avait pas trouvé de petit bateau qui pût descendre ces antiques sur la cataracte; j'appris dans la suite que l'influence des niâmes agens avait causé ce retard. On verra que les antiques furent horriblement mutilés, et rendus entièrement inutiles. Dans la position où je me trouvais, je n'avais d'autre ressource que de traduire les bateliers devant le Khalil-bey qui devait être de retour à Esné, et de m'en rapportera sa décision. Encore ne pouvais-jc pas compter sur le succès de cette démarche, puisque le bey avait lui-même de'claré qu'il croyait que le bloc ne pouvait être transporte sur un bateau. Cependant à tout hasard je résolus de prendre ce parti, sans lequel je risquais de perdre le fruit de mes travaux pénibles. Au moment où je me disposais à partir, un soldat arriva d'Er-ment, m'apportant une lettre du cacheff qui revenait du Caire, et un présent de sa part, consistant en deux petits bocaux remplis d'anchois cl autant du bocaux d'olives. Cet envoi me rendit le courage, et l'espoir de venir encore à bout de l'entreprise du transport. La lettre du cachefl' contenait l'invitation la plus amicale d'assister à une fête qu'il allait donner, et la prière d'accep-ler son envoi comme une marque de son atta-

20/{. YOYACES EX EGYPTE, chôment. Je n'étais pas peu surpris de tant d'avances ; mais je ne tardai pas h découvrir le motif du changement qui s'était opéré dans l'esprit du cacliell'. Le soldat m'apprit que son maître était dans une colère épouvantable contre un certain franc, son correspondant et son ami, de qui il s'était attendu, depuis quelque temps, de recevoir un présent d'un grand prix, mais qui venait de lui envoyer à la (in, pour tout cadeau, quelques bouteilles avec des poissons qui fourmillaient dans le Nil, et avec des olives qui ne vàlaienlpas une pipe de tabac. Je m'imaginai bien la fureur dans laquelle devait être le cachciT, et je pensai qu'il fallait profiler de l'occasion, ctbat-tre le fer tandis qu'il était chaud. Sans faire connaître aux bateliers les avances que ce chef venait de me faire, je convins avec eux que nous nous rendrions ensemble à Esné, pour y faire juger notre difleïcnt; je louai un petit bateau, et partis avec eux pour cette ville. Arrivé à la hauteur d'Ermcnt, je les priai de m'attendra un peu, vu que j'avais à parler au cacliell' du village. Le soleil était couché depuis une heure, et le village était h un mille du fleuve. Je pris mon interprète et mon janissaire avec moi, et me rendis directement chez le cacliell' devenu tout ù coup mon ami. Je le

EN NUBIE, etc. 205 trouvai ass'= sur une natte au milieu d'un champ. Un bâton avec une lanterne e'tait fiché en terre devant lui, et tous ses serviteurs se tenaient debout eu sa présence. Des qu'il me vit, il me combla de cotnplimcns, espérant probablement se dédommager auprès de moi des espérances trahies d'un autre côté. On apporta des pipes et du café. Il s'oifrit à m'envoyer autant d'hommes que je voudrais, pour travailler dès le lendemain au transport du buste colossal, ou du couvercle du sarcophage, et de tout ce que je désirerais enlever. Si j'avais demande' en ce moment les deux grands colosses de Thèbes, Tommy et Dummy, comme ils sont désignés parles Arabes,je les aurais obtcnussansla moindre dillicullé. J'entamai alors l'affaire de mon différent avec les bateliers. Je montrai le contrat signé que j'avais fait à lîsnc avec eux, et j'ajoutai que je leur avais avancé la moitié de la somme dont nous étions convenus. Aprèsm'avoû* écoute, il me dit que je n'avais pas besoin d'aller à lisné pour faire décider cette affaire ; que c'était àluià la juger,puisque, d'après le contrat, lu bateau devait être chargé dans l'étendue de sa juridiction. Aussitôt il envoie chercher les deux bateliers,' qui restent stupéfaits en apprenant que la cause

206 VOYAGES EN EGYPTE^ va être juge'e à firment. Ils se plaignent que le transport du colosse écrasera leur bateau ; j'ai beau leur assurer que j'en garantis la conservation, ils persistent dans leurs plaintes. Lecacheff leur fit sentir qu'il était juste qu'ils remplissent leurs engagemens ; et, dans l'intention de mieux arranger l'affaire, il leur offrit sa cange, pour qu'ils y lissent transporter une partie de leur cargaison de dattes, pouvant laisser le reste dans leur bateau , comme je le proposais. Mais afin de donner à sa décision les formes de' la procédure judiciaire, il somma les bateliers à comparaître devant son tribunal le lendemain matin, pour être ouïs. Là-dessus, ma partie adverse se retira dans le bateau. Le caclieff continua de me prodiguer ses politesses et protestations d'amitié. Venant à parler des relations que nous avions eues auparavant ensemble, il convint qu'il avait écrit une lettre à son frère, pour m'empôcher d'enlever le sarcophage des catacombes ; mais il dit qu'il avait écrit cela avant d'avoir vu M. D**; et que maintenant, connaissant mieux l'état des choses, il m'autorisait à enlever le sarcophage et tout ce que je souhaitais ; qu'il me garderait ces objets autant que je voudrais, et que personne ne les aurait que moi* II ajouta encore mille choses obligeantes.

EN XUBIE, etc. 207 Un changement si brusque et si extraordinaire dans l'esprit du cacliefl' me fit présumer d'abord que, pendant son séjour au Caire, il avait reçu quelque beau présent de M. Sait, mais je me trompai dans celte conjecture j car, à la demande que je lui fis peu de temps après sur ce qu'il pensait du consul anglais, il répondit, à ma surprise, qu'il ne l'avait pas vu. Il dit que le consul l'avait invité à venir chez lui, et qu'il lui avait même préparé un dîner; mais que, le jour du repas, la nouvelle de la mort de Tu-soun-Pacha, fils aîné de Mahomet-Ali, e'tant parvenue au Caire, lui, le cacliefl', avait été obligé de partir sur-le-champ, ce qui l'avait privé du plaisir de voir le consul, qu'il aimait, disait-il, comme son œil droit. Malgré le sérieux avec lequel il conta cette histoire, je soupçonnais qu'il l'avait inventée, et que la honte de sa conduite à mon égard l'avait empêché d'aller voir le consul. 11 fit servir le repas, et continua de me faire tant de protestations,, que je conçus quelque crainte sur ses véritables intentions. Quand je l'eus remercie de ses bocaux d'anchois etd'olives, il dit que c'était là tout ce que lui avait envoyé en cadeau le consul de France pendant son séjour au Caire. Je profitai de l'occasion pour lui dire qu'il eût été de son intérêt de ne pas manquer

208 VOYACKS EN 1ÎC-YPTE, devoir le consul d'Angleterre. 11 repartit qu'à la vérité il avait appi'is que le consul tenait prèle pour lui une belle paire de pistolets, et qu'il regrettait de n'avoir pu le voir. Je répondis que je ne doutais pas que le consul nu lui Ht quelque présent quand le bloc serait arrivé au Caire. Il m'interrompit en me déclarant qu'il n'y avait rien qu'il "ne fut disposé à l'aire, soit pour le consul, soit pour moi; mais qu'il ne fallait pas croire qu'il lut guidé par la moindre vue d'inlé-ret personnel. Je lui répondis que j'en étais bien persuadé, et je lui demandai tout de suite un ordre adressé aux paysans de Gournali pour les , faire travailler. Il me renouvela l'assurance qu'il m'accorderait tout ce qui pourrait me faire plaisir j i< mais, ajouta-t-il en souriant, que feriez-vous si demain le jugement était contre vous ? » Je lui répliquai que, dans ce cas, je me rendrais à Esné pour y exposer mes droits, puisque le marché avait été fait devant le cheik de celte ville. « Allez, me dit-il en riant, et en me frappant sur les épaules, vous pouvez dormir tranquille; car demain je vous ferai décharger le bateau jusqu'à la dernière datte, pour que vous puissiez le fréter, comme il vous plaira. » Je lui répondis que je ne doutais pas qu'il ne fit ce qui «lait juste. Ayant pris ensuite congé de lui,

EN NUBIE, etc. 209 je m'en retournai au bateau pour y coucher. Le lendemain malin, je me rendis de nouveau chez lui. Je le trouvai dans la chambre d'au dience , entouré des clieihs ou anciens du village qui devaient faire les fondions du jury. M'ayant assigne une place à sa droite, il lil apporter du café et des pipes; car la justice même ne peut se passer, en Orient, de ces accessoires. Il avait: déjà exposé ma cause aux anciens; et ceux-ci, avant d'entendre la partie adverse, avaient juge queson avis était parfaileincntéquitablc. Si j'eusse eu tort, ils auraient jugé de même. Dans l'em pire turc la liberté des jurés ne va pas jusqu'à contredire un juge. Ma partie adverse arriva enfin; le cachcO'la reçut poliment, mais avec les sourcils fronces, ce qui dut être pour elle d'un mauvais augure ; aussi ne la laissa-t-il pas long-temps en doute. 11 déclara aux* bateliers qu'à l'exception de quatre-vingts arcleps, quan tité que j'avais consenti à laisser, toute la car gaison devait être enlevée du bateau qu'ils m'a-' Voient loué, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'arranger l'allaire. Il s'adressa ensuite aux an ciens pour savoir s'ils avaient quelque objection à faire. Ils furent d'avis que mes adversaires, ne se défendant point, se condamnaient eux-mêmes parleur silence. Ce fut la fin du procès : le jury TOME I. 4

210 V0VACF.S EJi EGYPTE, voyant que sa présence n'e'tait plus nécessaire, se leva et s'en alla. Les bateliers, quoique condamnés , n'en furent pas moins régalés par le juge. Tout en déjeunant, ils témoignèrent leur embarras au sujet du fret dont ils ne savaient que faire; mais ici le juge devint marcband. 11 s'arrangea avec eux pour le nolis d'un de ses bateaux, et se fit payer comptant les deux tiers de la somme qu'ils devaient recevoir de moi,: arrangement qu'ils furent bien obligés d'accepter, puisque le caeheff, s'il avait fait examiner d'abord la cargaison, l'aurait trouvée de la moitié plus forte qu'ils ne le déclaraient, et les aurait encore punis de leur tromperie. Je pris ensuite congé de mon juge pour me rendre h Gournali, et y terminer mes travaux. 11 m'avait donné un tiscaty, ou ordre, qui enjoignait ù un de ses soldats de me fournir ce dont j'avais besoin, et aux fellahs, de faire ce que je leur commanderais, et de m'aider à enlever le sarcophage. En revenant abord, j'y trouvai un présent de sa part, consistant en deux brebis, une jarre pleine de fromage, et du pain. Malheureusement, une des brebis'mourut le soir, et l'autre le lendemain, et le fromage fourmillait de vermine. Nous mimes sur-le-champ à la voile; Après midi nous arrivâmes à Louxor j et quclr

r..v .VOBIE, cfc. 211 qucs heures après nous fumes à Gournali. J'allai trouver le cheik-cl-bellad de cet endroit; j'un-voyai mon janissaire chez le soldat, et il fut convenu que les fellahs dont j'avais besoin se trouveraient prêts pour le lendemain malin. Je me rendis donc sur les lieux, dans la matinée, pour commencer l'ouvrage; mais je fus bien surpris de ne pas y trouver les fellalis rassemblés. J'en rencontrai, par hasard, un qui nie dit qu'ils avaient peur, puisqu'on leur avait défendu auparavant de travailler pour les Anglais. Je m'adressai de nouveau au soldat : celui-ci envoya un homme pour rassembler les paysans ; mais il était trop tard, ils s'étaient tous dispersés. Je me bornai donc ce jour-là à faire prendre à Louxor les objets qui devaient servir à l'embarquement du bloc. Les bateliers arrivèrent à Gournali pour faire décharger leur bateau, et celui du cacheu" d'Ermcnt y vint aussi pour prendre leur fret Ir bord. Ce ne fut pas sans peine que nous rassemblâmes, le i5 novembre, cent trente hommes. Je commençai par pratiquer un chemin pour faire descendre la tète colossale de la rive sur laquelle elle gisait, et qui, depuis la retraite des eaux, était au moins à cent pas du fleuve et à quinze pieds au-dessus de son niveau.

213 VOYAGES EX ÛGYPTE, Un soldat vint me dire, de la part du cacliciï, que je n'avais pas besoin de payer les fellahs, puisqu'ils avaient ordre du travailler gratis pour moi faut que je le désirerais, et que le cachefl' me faisait cadeau de leurs journées. Je priai le soldat de le remercier, et de lui dire en même temps que je n'avais pas pour habitude de faire travailler pour rien, et que le consul d'Angleterre ne voudrait sûrement pas accepter un pareil présent. A In fin do la seconde journée, le chemin fut praticable, cl le buste prêt à y être descendu. Le lendemain 17, l'embarquement fut enfin effectue. Ce n'était pas une bagatelle de transporter dans un bateau un bloc de granit de ce poids et de ce volume, surtout sans avoir le moindre instrument de mécanique pour faciliter l'opération. Au lieu de tout outil, je n'avais que quatre perches et autant de cordes ', avec ce faible secours il fallait descendre le bloc de la hauteur de quinze pieds, et le faire entrer dans le bateau. Le chemin que j'avais fait pratiquer, touchait au bord de l'eau ; là j'avais fait construire avec les quatre perches une espèce de pont, appuyé d'un côté sur la rive, et de l'autre sur le centre du bateau, afin que la charge, en entrant dans la barque, pesât aussitôt sur le milieu, et non

EN KuniE, etc. 2i5 pas sur la proue, ce qui aurai t fait lever la poupe. Dans celte partie du bateau je tjs mcllre des nattes bourrées de paille, et au milieu du pont je plaçai un sac rempli de sable pour arrêter le bloc en cas qu'il coulât trop précipitamment dans l'embarcation. J'assignai ii quelques Arabes un poste dans le bateau, et j'en plaçai d'antres sur les deux côic's pour opérer avec un levier de bois de palmier, faute de mieux. Enfin, sur le rivage derrière le bloc, j'avais fait ficher en terre un pieu de palmier, autour duquel passait une corde qui tenait au brancard, aliu de le faire glisser tout doucement. Des ouvriers devaient lâcher, peu à peu, celle corde, tandis que d'autres tireraient le brancard dans le bateau,'et que d'autres encore auraient soin des rouleaux sur lesquels on faisait avancer le bloc. Le colosse descendit sans encombre par le chemin qui lui avait été préparé; mais, arrivé au bord de l'eau, il s'enfonça dans le sol, quicon-sislait en terre fraîchement rapportée. J'aimai mieux cela que de le voir couler trop brusquement dans le bateau ; car, si ce morceau antique s'était englouti dans le Nil, les antiquaires d'Europe auraient jeté les hauts cris, quoiqu'il y eût parmi eux des savans qui n'eussent pas élé fâches que pareil accident m'arrivât. Toutefois le bloc

21^ VOYAGES EX KOVPTE, entra assez doucement dans l'embarcation. Les Arabes qui s'étaient persuadés que le colosse coulerait à fond, ou que, pour le moins, il écraserait le bateau, attendaient impatiemment le résultat de l'opération, et observaient avec une vive curiosité tous mes procédés. Quand le propriétaire du bateau, qui s'était déjà résigne à la perte inévitable de son navire, vit ce gros bloc embarqué sans accident, il vint me serrer joyeusement la main. Dieu soit loué! m'écriai-jc, non moins joyeux d'avoir mené à bout une entreprise aussi difficile'. Je laisse, cneifet, à décider aux ingénieurs s'il ne serait pas plus aise d'embarquer un bloc dix fois plus gros à bord d'un bâtiment pourvu de tous les secours de la mécanique, que d'opérer, sans aucun de ces moyens, un transport tel que le mien. Le bateau traversa ensuite le fleuve pour prendre à bord, à Louxor, les objets antiques que j'y avais déposés. Ce fut l'ouvrage de trois jours, et le a i novembre nous quittâmesThèbcs, pour retourner au Caire. J'eus à peine fini mes opérations que je fus attaqué de nouveau de l'ophtalmie, au point d'être obligé de garder douze jours de suite le cabinet du bateau ; ainsi je ne puis rien dire de celte partie de notre voyage. Arrivé à Siout, jo

EN NUBIE, etc. 2i5 commençais à enlr'ouvrir les paupières; mais toutes les fois que je voulais regarder le jour, j'éprouvais des douleurs cuisantes. A Siout je fis une visite au defterdar-bey, pour le remercier du lirnian qu'il m'avait donné lorsque je remontais le Nil. Je le trouvai dans sa tente au milieu d'un champ couvert de trèfle qui e'tait à peu près au terme de sa croissance ; les chevaux paissaient à l'entour. 11 fut bien aise d'apprendre le succès de mon entreprise, et nie pria de le.rappeler au souvenir du consul anglais pour lequel il me donna une lettre. Le lendemain matin nous parllmes pour le Caire, où nous arrivâmes le i5 décembre, vingt-quatre jours après notre départ de Thèbes. J'avais été en activité pendant cinq mois et demi.; Qu'il me soit permis de relever, en passant, une remarque injuste de M. le comte de Forbin, qui prétend que j'ai employé six mois seulement à l'embarquement du buste colossal. Je fus absent, il est vrai, du Caire, cinq mois et demi, et il se passa six mois avant que je fusse de retour à Alexandrie. Mais tout cet intervalle ne fut pas employé au transport du buste. Cette opération n'exigea que dix-huit jours, et l'embarquement s'effectua en une seule journée; le reste du temps fut consacre à des recherches plus importantes, té-

2lfl VOYACES EN KCYPTE, moins les antiquitusquc j'apportai du liant duNil. A mou arrivée au Caire, le consul était absent; obligé de se rendre à Alexandrie il avait laissa à M. Buccliey, son secrétaire, des instructions et des lettres pour moi. Il y exprimait le désir que tous les antiques, à l'exception du buste, fussent débarqués et déposés au consulat. Je ne pouvais concevoir le but de cette mesure, croyant que tous les objets que j'avais recueillis, étaient destinés pour le musée britannique. Cependant je ne lis aucune question h ce sujet, et je déposai les objets comme on l'avait désiré. Dès la première heure après mon arrivée, j'eus le plaisir de revoir mon excellent et malbeureux ami, M.BurclJiardt, dontlamortaéléuncperte particulière pour moi. C'était l'homme le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé que j'aie jamais connu. Exempt de toutes ces petitesses d'espri I,ilo ces dispositions j alouses et envieuses des voyageurs, qui veulentavoir vu tout seuls un pays, pour le décrire selon leur fantaisie, ce savant, sans ambition et sans orgueil, n'avait en vue que les progrès des sciences : ses ouvrages attestent assez la candeur de son âme. Après avoir tout préparé pour mon voyage d'Alexandrie, je partis de Doulak le 5 janvier 1817, et j'arrivai le 10 h Hascliid ouRo-

EN NU ME, etc. 317 settc. J'avais à y débarquer le buste, pour le mettre à bord d'une djerme ; ayant alors des poulies mouillées à ma disposition, et des hommes plus intclligens pour ouvriers, je trouvai cette opération bien aisc'e. J'eus seulement soin de le faire déposer à terre, en sorte de pouvoir le rembarquer commodément. Quand ce travail fut achevé, je m'embarquai sur la même djerme qui portait le buste. Ce joiir-là, environ deux cent djermes, qui depuis quatre-vingts jours attendaient le moment favorable pour franchir la barre, sortirent avec nous de l'embouchure du fleuve. Le môme jour, deux heures après le coucher du soleil, nous entrâmes dans le port (l'Alexandrie, quatre jours après notre arrivée à Fioselte. flla femme ayant pris la route de terre avec notre domestique irlandais, n'arriva que le lendemain. Je ne ferai que mentionner l'accueil bienveillant que je reçus du consul général, et du vice-consul, M. Lee; j'eus aussi le plaisir de faire la connaissance du négociant anglais M. Briggs, qui me reçut chez lui de la manière la plus hospitalière, et qui prit le plus vif intérêt au succès de mes opérations. En bon Anglais il avait à c<;;ur d'assurer à sa patrie la possession d'un des plus beaux modèles de l'art des anciens Egyptiens.

1 2l8 VOYAGES EN KGYPTE, 11 ne restait plus que de débarquer le buste ', pour le déposer dans le magasin du pacliu, en attendant l'occasion de le transporter en Angleterre. Ce qui rendait ici le débarquement un peu dillicile, c'est que la jetée était plus haute que la djerme, et que la mer était trop agitée pour qu'il fût possible de construire un pont. Mais je fus assez heureux d'avoir les secours de l'équipage d'un bâtiment de transport anglais qui se trouvait dans le port ; des poulies et cent ouvriers du port firent le reste (i). Après avoir fait arriver à bon port ce monument, je proposai au consul de faire une nouvelle excursion, dans la Haute-Egypte et dans la Nubie, pour ouvrir le temple d'Ybsamboul. A ma grande satisfaction il agréa celte proposition, qui m'était suggérée par des considérations particulières; mais le consul put voir, que l'intérêt pécuniaire n'y avait aucune part. La seule stipulation que je fis avec lui, ce fut que, si je réussissais dans l'entreprise , il me donnerait une lettre ostensible de recommandation, pour la société des antiquaires de Londres, àmon retour en Angleterre; ce qu'il me promit. Cependant, pour ne pas entretenir chez moi des espérances qui ne pour- (i) Le poids de ce bloc t'iaït d'environ 12 tonneaux on ?4 milliers. Le 'J'rad.

EX NCBIE, ClC. 219 raient se réaliser, il m'avertit de ne compter sur rien de la part de la société. Je lui répondis que bien que je ne fusse pas riche, je voulais me rendre utile à la nation en général, et faire ensuite quelques propositions particulières à cette compagnie savante. Sur celte réponse il me renouvela la promesse d'une lettre; et, quelques jours après, nous nous remimes tous en route pour le Caire. Ce fut là que M. Burckhardt s'entendit ave le consul pour me donner une gratification , eu récompense de mes succès dans le transport du buste ; ils avaient payé d'ailleurs chacun la moitié des frais des travaux. A cette époque le capitaine Caviglia venait de se hasarder dans le puils de la première pîra-mide de Gliizeli. C'était une entreprise vraiment audacieuse, et ù laquelle l'enllioiisianie seul pour les découvertes archéologiques pouvait entraîner. Le consul, M. Briggs, M. Bcechey et moi, nous allâmes voir les progrès qu'il avait faits. JJII capitaine Caviglia se trouvait dans une position plus favorable que moi ; cependant il n'avait pas assez de moyens pour continuer les opérations à ses frais. M. Briggs fut le premier qui, par un mouvement généreux, offrit d'avancer de l'argent pour ces recherches. M. Sait et lui s'étant concertés, promirent les fonds né-

220 VOYAGES EN EGYPTE, cessaires. Ce ne fut pas le seul service que M. Briggs rendit aux Européens ; il exerça aussi une heureuse influence sur l'esprit de Maliomel-Ali, pour des mesures favorables au commerce d'Europe en gciiJral, comme je le dirai plus lard. L'entreprise du capitaine Caviglia doit intéresser tous les amis de l'antiquité, en ce qu'elle a résolu un problème sur lequel le monde savant est resté dans le doute pendant des siècles. Le fameux puits des pyramides, sujet de tant de conjectures , s'est trouvé être un passage pour descendre dans une galerie inférieure qu'il a eu le plaisir de découvrir. Après avoir descendu dans le puits jusqu'à la profondeur de trente-huit pieds, il s'était vu arrêté dans sa marche par quatre grosses pierres. 11 en écarta trois, ce qui lui donna une ouverture assez grande pour y passer. 11 ne put enlever la quatrième pierre faute de moyens, quoiqu'un jeune homme, employé par M. Baglios, nommé M. Kabitsch, partageai les dépenses avec lui. A vingt-deux pieds au-dessous de cet endroit, ils trouvèrent un caveau de dix-sept pieds de long sur quatre de haut, et à sept pieds au-dessous de ce caveau, il y eut une espèce de plateforme , d'où le puits allait en s'enfonçant jusqu'à la profondeur de doux cents pieds. Le capitaine descendit jusqu'au

EN' JCUI1IE, ClC, 221 fond de cet abîme , où.il ne trouva que de la terre et du sable; mais, comme le sol résonnait sourdement sous ses pieds, il présuma que ce passage communiquait avec des excavations encore plus profondes. 11 employa, en conséquence, quelques Arabes pour enlever le sable j mais l'air devenait étouifant à celte profondeur, et les lumières ne brûlaient plus faute d'oxigùnc ; ce qui força de suspendre les travaux. Le capitaine dirigea ensuite ses recherches sur un autre point, en commençant à élargir l'entrée du premier passage de la pyramide. Il fut bien récompensé de cette opération, puisqu'il se trouva que ce passage allait en descendant : aussi, après avoir fait travailler quelques ouvriers à enlever la terre et les décombres, ce voyageur arriva, avec beaucoup de peine, il est vrai, par cette voie, dans le puits, et retrouva les paniers et les cordes qu'ils y avaient laissés. C'était le jour de cette découverte, que nous nous étions tous entendus pour visiter la pyramide : ainsi j'eus le plaisir d'être témoin du résultat des recherches pénibles du capitaine. En continuant ses travaux, il trouva enfin que le passage souterrain aboutissait à une chambre taillée dans le roc, sous le centre de la pyramide. , 11 porta ensuite ses recherches sur les environs

222 VOYAGES 1ÎX EGYPTE," des pyramides ; mais ce qui lui coûta le plus de peine , ce fut de mettre à découvert le devant du grand sphinx. Entre les deux grilles de cet animal colossal, il trouva un petit temple , et, sur la poitrine, une grande table de granit, ornée d'hiéroglyphes et de diverses figures sculptées, entre autres de deux sphinx. A l'entrée du temple était placé un lion, comme pour garder les approches. Un peu plus loin , et toujours en face du sphinx , il trouva un escalier de trente-deux marches qui conduisait, eu descendant, à un autel muni d'une inscription grecque, du temps des Ptolémées, et ayant de chaque côté un sphinx de pierre calcaire , mais très-dégradé. Depuis la base du temple jusqu'au sommet de la tète du grand sphinx , M. Caviglia compta1 une distance de soixante-cinq pieds. Les jambes du sphinx avaient cinquante-sept pieds de long, depuis la poitrine jusqu'à l'extrémité des griffes, qui ont huit pieds de haut. A quarante-cinq pieds du premier autel, il s'en trouva un autre avec une inscription, faisant mention de l'empereur Seplime Sévère ; et une pierre, auprès de la première marche, portait une autre inscrip- ' lion dans laquelle il était question d'Antonin. Quelque occupation que lui donnât son travail auprès du sphinx, M. Caviglia employa encore

EN NOME, ClC. 3a3 des personnes pour faire des fouilles ailleurs. 11 ouvrit quelques mausolées encombres de sable. On y trouva divers petits caveaux ornes d'hiéroglyphes et de figures, dont quelques unes e'taient bien exécutées et dans un bon état de conservation. D'un des puits il retira des momies avec leurs enveloppes en toile, et des fragmens d'autres antiquités égyptiennes. Il ouvrit encore quelques petites pyramides; et, suivant les idées que lui suggérait M. Briggs, sur la direction des travaux, il réussit à découvrir l'entrée de l'un de ces monumens ; mais il parait que l'intérieur était dans un tel e'tat de dégradation qu'on ne pouvait y avancer que de quelques pas. Sans doute ce passage aurait conduit à quelque chambre ou appartement recelant peut-être un sarcophage ou d'autres objets antiques. Je ne fus que simple spectateur des entreprises du capitaine. Le consul, M, Sait, me proposa de les seconder; mais, pensant qu'il ne serait pas juste de partager la gloire d'un homme qui avait déjà fait tant de choses tout seul, je m'y refusai. 11 n'y aurait même plus eu de gloire pour moi de venir après la victoire, et prendre part aux dépouilles. J'espérais, du reste, trouver des occasions de prouver, également seul, mon zèle et mon savoir. Après avoir tout préparc

ai/y VO YACKS E.\" KGYPTE, pour nia nouvelle expédition au liaut Nil, je reçus du consiillaproposition d'emmener M. Bccchcy. Rien ne pouvait m'ùtrc plus agréable que la société d'un jeune homme dont le caractère s'était annoncé sous lies rapports très-favorables depuis que je le connaissais. J'élais persuadé qu'après s'être sevré des aisances de la vie , auxquelles il était habitué , il ferait un bon voyageur. Quoiqu'il ne soit pas facile de passer tout h coup des habitudes d'une grande maison, hlavieirré-gulière et grossière qu'on mène dans un voyage sur eau, M. Becchcy s'accoutuma néanmoins au changement ; et, au bout de quelques mois, il devint indifférent à tous les sacrifices pénibles qu'il avait à faire. Quant à ma femme, je la laissai celte fois dans la famille de M. Cochini, chancelier du consulat anglais. Lorsque nous fûmes sur le point du départ, nous prîmes congé du consul et de . M. Burckhardt, qu'il était dans ma triste destinée . de voir pour la dernière fois.

EN NUBIE, elC. 225 DEUXIEME VOYAGE, JNous partîmes de Boulais le 20 février 1817. M. lieechcy avait fait arranger agréablement une espèce de cabinet dans le bateau, en le fai sant couvrir de nattes, tapisser de toile et munir d'un rideau par lequel nous mettions l'entrée à l'abri du vent et de la poussière, tandis que la couverture de ce cahiuet devait nous préserver du soleil et de la pluie, s'il en tombait. Nous avions à bord un domestique grec, un janissaire du paclia et un cuisinier. Ces gens nous furent malheureusement à charge autant qu'ils nous servirent. Étrangers à tout esprit d'économie, ils agirent àDeir en Nubie, comme au Caire; aussi nos provisions, qui devaient nous durer six mois, commencèrent à s'épuiser dans l'es pace de quelques semaines ; ce qui nous força de réduire nos dépenses, et de vivre de ce que lu pays fournissait. A Thèbes, nous n'avions heureusement point de disette à craindre, car ce pays est bien approvisionné en viande de bou cherie et en volailles ; après l'inondation 011 s'y TOME I. i5

22Ô VOYAGES EN EGYPTE, procure aussi des légumes, tels que hamies, meluhks, fèves, etc. Le rays et l'équipage de notre bateau citaient des Nantiras; nous étions convenus qu'ils s'arrêteraient et navigueraient à notre volonté, et qu'ils se nourriraient à leurs frais; nous avions loué leur service par mois. Quant au janissaire du pailia, voyant au bout de quelques jours qu'il n'élnit bon qu'à jurer contre les Chrétiens, nous le renvoyâmes. Lors de notre départ de Boulait, nous eûmes d'abord le vent contre nous; circonstance assez rare quand on remonte le Nil, puisque le veut du nord souffle en Egypte au moins pendant neuf mois de l'année. Nous passâmes devant l'Ile de Rouda,le vieux Caire et les pyramides, avec tant de lenteur qu'au bout de quatre jours nous n'atteignîmes que Tabilin, village de la rive orientale, vis-à-vis de Dajior. Nous y amarrâmes d'assez bonne heure, ne pouvant plus avancer à cause du vent. Ce village a une position si élevée que les regards y dominent sur le Caire, les pyramides de Gbizch, Saccaract Dajior. Je crus devoir l'aire un croquis de cette vue étendue (i). A la fin de la journée suivante, nous arrivâmes au voisinage dclaFaltie^ùnous' (ij Voyez l'Allas, planche as.

EN NUBIE, CtC. 227 allâmes visiter un camp du Bédouins. Comme ils avaient appris que nous n'étions que des voyageurs allant à la recherche des antiquités, ces nomades nous témoignèrent autant d'égards qu'ils peuvent en avoir pour des étrangers : c'é-taient nos domestiques et l'équipage qui les avaient informes du but de notre excursion ; grâce à ces gens, le voyageur voit en un clin-d'u'il ses secrets divulgues dans tout le pays. Les Bédouins nous dirent qu'à Boiirnmbol, qui était le village prochain, il y avait une statue enfouie à moitié dans le sable, et qu'ils avaient vue eux-mêmes. Nous arrivâmes le lendemain à ce village ; et comme nous ne pouvions avancer à cause du calme, nous débarquâmes pour aller à la recherche de la prétendue statue. A notre arrivée, on nous montra une masse de roc informe. Les fellahs nous assurèrent que c'avait e'té autrefois un chameau, mais que Dieu l'avait change eu pierre, et que les quartiers de roc que l'on voyait autour du rocher, avaient été des melons d'eau dont le chameau était chargé, mais qui avaient été également métamorphosés en pierres. Nous n'eu demandâmes pas davantage, et nous revînmes à notre bateau. Dans la soirée nous arrivâmes à Meimond. Ayant entendu le son du tambourin, nous en-

3P.8 VOYAGES EN EGYPTE," trames dans le village, où il y avait une fête arabe (i). On nous assigna les premières places parmi les spectateurs. Une trentaine d'hommes rangés en file, frappaient des mains en mesure, comme pour accompagner lcurchant, qui consistait en trois ou quatre mots toujours répètes; ils remuaient en même temps les pieds, les mettant toujours l'un devant l'autie, mais sans changer de place. Devant cette rangée d'hommes, deux femmes, tenant eu main des poignards, c'taient également dans uu mouvement continuel, courant sur les hommes, puis revenant sur leurs pas avec une agilité extraordinaire, brandissant leurs poignards, et déployant leurs vètemens. Ces > mouvemeus furent continués si long-temps que I je m'étonnai comment elles pouvaient résister à | la fatigue. Au reste, celte danse bédouine est la plus décente de toutes celles que j'ai vues en Egypte ; mais aussi à peine fut-elle finie, que pour compenser la modestie de celle-ci, on en commença une autre, dont la lascivité ne cédait point à celle des danses habituelles du pays. Nous quittâmes ce spectacle avec plus de dégoût que de plaisir, pour retourner au bateau. Ayant constamment à lutter contre le vent du sud, nous n'avançâmes que de quelques lieues, (i) Yoyc» l'Atlas, planche 3o.

EN NUBIE, etc. aag et le 5 mars, nous ne fûmes encore qu'à Mi-nieli. Nous y descendîmes à terre, pour voir Hamet-Bey, qui a le commandement de tous les bateaux du fleuve. 11 se donne le titre d'amiral du Nil, et se croit l'égal des amiraux de la marine anglaise. Dans une société européenne au Caire, la conversation étant tombée un jour sur le compte de sir Sidney Smith, Hamet-Bcy, qui s'y trouvait, s'écria : « Oli ! pour ce sir Sidney, c'est un homme bien habile; lui et moi, nous avons le même rang. » Nous avions à solliciter de ce commandant une protection pour notre rays, afin qu'il fût exempt des réquisitions qui pourraient être faites sur le fleuve. Nous le trouvâmes assis sur un banc de bois, et accompagne de deux ou 'trois de ses matelots. 11 nous accorda le sujet de notre requête, et nous fit entendre qu'il serait bien aise d'avoir une bouteille de rhum ; nous lui en envoyâmes deux, qui furent un grand régal pour lui. Nous nous transportâmes chez le docteur Valsomalty, qui distille de l'eau-de-vie, et débite des médi-camens en gros et en détail. Il a aussi une collection d'antiquités qu'il achète des fellahs, pour les revendre h quiconque a envie d'en faire l'acquisition. Ce fut avec le désir d'en acheter que nous allâmes chez lui. Nousy rencontrâmes deux

Copies, habillés en francs, qui avaient servi dans l'armée française, et que M. Drovelliemployait pour lui chercher des antiquités le long du Nil. Ne voulant avoir aucune relation avec ces gens, nous partîmes aussitôt de Minich, et le lendemain au soir nous arrivâmes à Eraramoun, auprès d'Aschmounain, l'ancienne Hermopolis, où nous flmes une visite à M. Brinc, Anglais, qui a introduit en Egypte la radinerie de sucre. Apres bien des entraves, il esi parvenu à purifier, à un haut degré, le sucre égyptien. Ses principales difficultés avaient consiste' à déjouer les intrigues des débitans de sucre arabe contre le succès de son entreprise, et à délivrer le jus de la canne d'Egypte du goût de terroir, qui, sans être précisément désagréable, aurait pu mettre obstacle à l'introduction de ce sucre en Europe. Nous apprîmes chez lui que les deux agens de M. Drovetti se portaient', à marches forcées, sur Thèbes. J'entrevis leur projet ; ils voulaient nous devancer, pour acheter tout ce que les Arabes avaient accumulé dans la dernière saison, en sorte que nous n'aurions plus trouvé qu'à glaner. Cependant ceci m'inquiétait moins qu'une autre idée ; c'est que l'emplacement où j'avais déterré les sphinx et les statues, abondait tellement eu antiquités, qu'il fallait craindre qu'en

EN NUBIE, ClC. 2ÎI prenant les devants, ils n'occupassent pour leurs fouilles loutle. terrain, en nonspiïvantdela faculté' de l'exploiter à notre tour. On avançait plus vite en voyageant par terre, avec des chevaux on des ânes, qu'en bateau; en sorte que nous n'avions pas d'espoir d'arriver les premiers. Dans ces conjonctures, je pris promptement mon parti, en nie de'-terminantà choisir la route de terre, et à voyager jour et nuit. En conséquence, je louai un cheval et un âne , et laissant M. Beechcy dans le bateau pour me suivre à son aise , je me mis en roule avec le domestique, quoiqu'il fût près de minuit. A force de diligence, nous atteignîmes Manfalout le lendemain au soir. Nous en repartîmes sans délai, et avant l'aube nous fûmes à Siout. Quand il fit jour, nous continuâmes notre voyage, et nous entrâmes vers la nuit à Tahta. Après nous y être reposes quatre heures dans le couvent, nous repartîmes au clair de la lune, et dans la nuit nous atteignîmes Girgcli, Nous quittâmes ce lieu à une heure du malin , et à midi nous arrivâmes à Farchiout, où nous fûmes obliges de nous arrêter quatre heures pour nous procurer des montures fraîches. Ayant repris ensuite notre route, nous.entràmes de nuit dans un village à trois lieues de Badjoura. Nous ne nous y arrêtâmes que deux heures; et, avec

a5a VOYAGES EN ECÏPTII; un clair de lune, nous nous dirigeâmes surKé-neh, où nous entrâmes à trois heures. Nous ne fîmes qu'y dîner ; puis nous nous remîmes sur nos montures ; à Bencut, où nous entrâmes la nuit, nous restâmes une couple d'heures , et, le lendemain à midi, nous atteignîmes Louxor. Tout ce voyage ne m'avait pris que cinq jours et demi. Dans cet intervalle de temps je n'avais dormi que onze heures : pendant tout le reste, j'avais été sur la roule avec des chameaux, des chevaux ou des ânes, comme il s'en présentait. Les principales places que nous traversâmes furent Manfalout, Siout, Aboutij, Tahta , Mcn-cliieli, Girgcli, ïarchiout, Uadjoura, Kéneh, CoptctQuous. Quiconque connaît bien l'Egypte, peut se faire une idée des fatigues d'un voyage de courrier par ce pays. Les Pères des couvons de la Propagande à Tahla, Girgeh et Farcliiont, me fournirent sur cette route do grands secours. Us me procurèrent des montures et des vivres aussitôt que j'arrivais, ce dont je leur fnstrès-reconnaissant. Les Arabes accueillent bien tout voyageur qui arrive au moment de leurs repas ; mais, dans mon voyage, j'aurais perdu trop de temps à attendre ces moniens. Quand je no trouvais pas de couvons, j'allais chez le clieik- cl-bellad, chez lequel des voyageurs de toute

EV NOME, etc. 25!) espèce hébergent la nuit. Ma fatigue était telle que tout lieu m'était bon pour me reposer; la terre me servait ordinairement délit; une natte «lait une rareté. Une nuit je me reposai assea fraîchement sur des cannes à sucre qui avaient récemment passé par le pressoir. On me servait aussi de la canne à sucre après un repas du pain et d'ognons. Le goût de cette canne est agréable d'abord; mais, quand on la presse un peu fort pour en exprimer lu jus, on obtient un acide qui /latte peu le palais, et on finit par trouver lu jus insipide, Cependant les gens de la campagne en mangent continuellement, et aiment beaucoup cette nourriture végétale. On la vend au marché, en guise de fruit dans la saison convenable. Sur la roule entre Siont et Tahta, je rencontrai un corps de cavalerie bédouine. Je n'ai jamais eu occasion de voir ces cavaliers du désert sous un aspect plus favorable, el jamais je n'ai trouvé une race d'hommes plus belle. Leurs chevaux sont très-forts, quoique peu charnus. Les cavaliers n'ont pour tout vêtement qu'une espèce de manteau, faitde laine blanche, de leur propre fabrique, dont ils s'enveloppent la tête, et une partie du corps : les Bédouins que je vis, n'avaient que de très-petites selles, contre l'usage

a34 TOYAOES EN EGYPTE; de celte nationj ils étaient armes de fusils, de sabres et de pistolets. Ils se rendaient au Caire, pour se mettre au service du pacha, qui n'a trouvé d'autre moyen de se débarrasser de ces pillards, qu'en les engageant par une haute paye, et par le don de chevaux et d'armes, à combattre pour lui à la Mecque. Cet expédient lui a réussi ; tous les jeunes bédouins se sont enrôlés à son service, en ne laissant dans le désert que les vieillards et les femmes, Aussi le pacha espère n'avoir plus à craindre que ces nomades fassent des incursions, et profitent des insurrections, pour piller le pays. Je traversai leur camp au moment où ils faisaient leur convention avec le vice-roi; à la faveur de celte circonstance, je passai sans être molesté, et peut-être même sans être remarqué ; car j'étais aU'ublc d'une grande étoile h leur mode, et ma longue barbe valait bien la leur. Ils dressent leurs tentes en jetant un scliall de laine par-dessus quatre pieux fiches en terre, et hauts de trois pieds, tandis qu'ils attachent un autre morceau de la même étoffe par derrière, en sorte qu'ils sont au moins garantis du soleil, du vent et de la rosée. Ils établissent généralement leur camp auprès d'un terrain fertile, mais toujours à l'entrée du désert, afin de pouvoir se retirer sur leur sol natal, en

EN Nil ni E, etc. 235 cas d'attaque, comme le crocodile de l'Egypte plonge dans le fleuve dès que sa sûreté' est menacée sur la plage. Les femmes sont à peine vêtues, et les cnfans sont entièrement nus. Ces nomades mènent une vie très-frugale, et ne boivent jamais de liqueurs fortes. Au reste la même distance qui sépare l'homme libre de l'esclave, existe entre ces Arabes errons, et les Arabes établis en Egypte. Ceux-ci se sont habitues à l'obéissance, quoiqu'il faille les forcer pour obtenir quelque chose d'eux. Ils sont h la fois souples et incluions, par ce que, courbés sous le joug, ils n'attachent de l'intérêt à rien. Les Arabes nomades , au contraire, sont toujours eu mouvement ; le besoin les force de se procurer, par le travail, de la subsistance pour eux-mêmes, et pour leurs animaux; et étant toujours en guerre les uns contre les autres, leurs pensées se dirigent naturellement sur les moyens d'attaque et de défense. £n arrivant au terme de mon voyage, je perdis le fruit de ma hâte, par une circonstance très-fàcheuse, occasionée par la négligence de l'interprète. On se souviendra qu'en revenant de Tlièbes au Caire, je m'étais arrêté à Siout, et que le duAcrdar de cette place m'avait donné une lettre pour le consul d'Angleterre. Au moment de faire un nouveau voyage en Haute»

236 VOYAGES EN ECYPTE? Egypte, je fis sentir an consul la nécessité d'envoyer quelques pi'éscns au bey , et de faire réponse h sa lellrc. M. Sait en chargea l'interprète comme étant mieux au fait que lui de la langue, et de réliijuettc du pays; et cet homme, trop paresseux pour écrire quelques lignes, dit que cela n'était point nécessaire. Cette négligence me priva donc d'une recommandation auprès du bey. Celui-ci fut outré de ne recevoir en retour de sa lettre ni présent ni réponse ; nos adversaires profitèrent de ses dispositions, et les tournèrent à leur avantage, par des envois continuels de petits presens; aussi épousa-t-il ouvertement leurs intérêts. Quand j'arrivai àLou-. xor, le defterdar-bey venait d'y passer j après s'être informé du lieu où j'avais trouvé les sphinx, il ordonna d'y faire des fouilles ; et obligé de retourner à Siout, il chargea son médecin, le docteur Morolu, piémontais d'origine, et compatriote de M. Drovetti, de diriger les travaux*. Ainsi quand j'arrivai sur les lieux, je me trouvai déjà prévenu par ceux que je voulais devancer. À la vérité, le docteur un peu honteux, à ce que je m'imagine, du rôle qu'il jouait, prétendit que le résultat des fouilles serait pour le bey qui s'était mis dans la tète de devenir antiquaire.

EN NUBIE, etc. 257 Déjà quelques sphinx avaient e'ie' mis à découvert, et d'antres allaient être tires de la terre, pendant que moi, qui avais le premier fouillo ce terrain, j'étais réduit à être simple spectateur de celte moisson, 11 est vrai que seulement quatre dessphinx trouves par le docteur valaient lapeine d'être emportes. Après ces travaux il mit ses trouvailles sous la surveillance d'un garde, et alla rejoindre son maître auprès de Siout, Mais, chemin faisant, il passa au côte occidental de Titubes pour défendre aux fellahs, sous peine de la colère du boy, de rien vendre aux Anglais. En apprenant que j'avais déjà acheté quelques antiquités depuis mon arrivée, il ne put cacher le dépit qu'il en ressentit, et qu'il a conservé jusqu'à ce jour. On verra bientôt que, loin de recueillir pour le cabinet du bey, le docteur travaillait réellement pour M. Drovelti dont les agens vinrent quelque temps après enlever ce qu'il avait déterré. Pour me tromper plus long-temps, il m'écrivit néanmoins, après l'en-lèvémcnt de ces objets, qu'iletait bien surpris que les agens de M. Drovetti s'en fussent emparés à son insu ; cependant lui-même, ainsi que M. Drovetti, étaient venus tranquillement à Louxor pour prendre des mesures relatives au transport des antiquités,

238 VOVAOES EN ÉGVPTE,' Ces contre-temps ne lurent pourtant pas capables d'abattre mon courage. Je fis travailler quelques ouvriers sur les deux côliis de l'ancienne Thèbes, et je me rendis à Erment pour présenter au cacheff une lettre du pacha, dont je m'étais muni au Caire. H me reçut avec politesse, et nie fit de nouvelles protestations d'amitié ; eu apprenant que j'étais porteur d'une lettre de son maître, il conçut des craintes, et fut très-empressé d'eu connaître le contenu ; il ne se rassura qu'après avoir appris que je n'avais pas porté de plaintes contre lui, et que ses dernières démarches en ma faveur avaient eflace dans mon esprit le souvenir de sa conduite antérieure. Je lui reparlai ensuite des mauvaises intentions du caimaltandcGournah. Aussitôt il me promit de le punir, et même de le chasser de sa place, si je .voulais. Je lui répondis que je ne désirais ni l'un ni l'autre, et que tout ce que je voulais, c'était de n'ûtrc plus entravé désormais par cet homme. Nous convînmes de nous trouver cu-6cmble le lendemain à Gournali, afin d'y l'aire les dispositions nécessaires Pour me divertir, le cnchelF fit entrer, après notre entretien, un de ces jongleurs égyptiens qui, parmi d'autres miracles, commandentutix serpéns et aux scorpions. Cet homme avait un


EN N0B1E, etc. 259 serpent sans dents, qu'il mettait dans son sein, à la grande frayeur du cache (T. Je pris le reptile dans mes mains, et lui ouvris la bouche, sans rien dire; le jongleur vit que je connaissais son secret. Nous entrâmes ensuite dans une chambre obscure pour le voir opérer un miracle. Après avoir récite une prière qui dura quelques minutes, le magicien étendit la main vers un coin de la chambre, et aussitôt on y vit paraître un scorpion. Tous les assistons furent émerveilles. Quant à moi, ayant observe' avec beaucoup d'attention tous ses mouvemens, j'avais c'pié le tour qu'il jouait; il avait le scorpion dans la grande manche de son vêtement, et tout son art se re'duisait à l'en faire sortir sans que personne s'en aperçût. 11 nous laissa visiter toutes les chambres du voisinage pour nous faire voir qu'il n'y avait pas de compère, et y renouvela son tour. Le fils de ce santon se mêlait aussi de miracles, mais il n'avait pas encore acquis l'adresse de son père. Le ca-clieffavait une foi robuste dans le pou voirsurnatu-relde ces jongleurs. Il me raconta avec l'air d'une persuasion intime, que les gens de cette caste, soumis au roi des montagnes de Cassara, avaient la faculté d'apaiser, en une minute, une tem-pîte sur merj.qu'un santon faisait disparaître en un instant une brèche faite par un boulet de ca-

2^0 VOYACES liN ÊCÏl'TE, iiou dans uu vaisseau; que leur magie créait des sequius de Venise, et qu'un santon se trouvant un jour citez le sultan de Coiislaiitinople au moment où l'ambassadeur persan allait déclarer la guerre au nom de son maître, promit de soumettre à lui seul lotis les Persans, et d'aveugler leur roi par un signe de sa main. D'Ermcnt je retournai à Louxor,etlc lendemain je me trouvai à Gournali au rendez-vous que le cacliefl'm'avait assigné la veille. 11 donna au caimaltan de ce lieu des ordres pour seconder mes opérations, pour ne point empêcher lus fcllalis de me vendre des papyrus ou d'autres antiquités, cl pour me fournir les ouvriers dans les fouilles que je voudrais entreprendre, n'importe où. Pendant ce temps, les travaux que j'avais fait commencer à Carnak faisaient des progrès. Une des figures colossales assises devant les secondes propylées, au-delà de l'avenue des sphinx qui conduit au grand temple, était déjà en partie déblayée etmise à découvert. Elle est d'une pierre calcaire très-dure ; je mesurai vingt-neuf pieds depuis la tête jusqu'au bas du siège, au piedduquel je trouvai utic figure de femme assise, haute de sept pieds, et représentant peut-être Isis. La coiffure de cette statue différait par soRj volume

EX SUBIE, etc. 241

prodigieux, de colle qu'on remarque aux aulres statues d'Egypte, et le style de la sculpture indi quait une époque très-reculée. Comme le buste ne tenait point au tronc et au siège, je le Os ûler, en attendant que' l'arrivc'e de mon bateau avec les cordes et les leviers me mit à même d'enlever aussi le reste de la statue. Ayant en-* suite mis des ouvriers à l'ouvrage dans un autre endroit, où j'espérais faire aussi une récolte d'an tiques, je profitai de l'occasion pour examiner à loisir les magnifiques ruines du temple deCar- ii;tk. Vues de loin, elles nu présentent aux re gards qu'un vaste assemblage de propylées, de péristyles et d'obélisques qui élèvent leurs som mets au-dessus des bouquets de palmicis. L'ave nue des spliinx prépare le voyageur à l'aspect imposant du temple où elle conduit. Ces figures représentent des lions à tètes de bélier, sym boles de la force et de l'innocence, du pouvoir et de la pureté des divinités auxquelles cet édifice gigantesque était dédie. Au bout de l'avenue se déploient de grandes propylées qui conduisent à des cours intérieures, où des colosses énormes sont assis des deux côtes-de la porte, comme des geans à qui la garde de ce sol sacré a été con fiée. Onarrive enfin au ve'ritable temple,consacré à l'Etre tout-puissant de la création. J'y entrai TOME l, •< 16

242 YOÏACES EN ECYPTE; pour la première fois seul, et sans être troublé par ces Arabes importuns qui suivent les voyageurs partout. Le soleil levant jetait ses premiers rayons à travers les colonnades dont les ombres allongées et projetées sur les ruines formaient un contraste remarquable avec les masses éclairées (i). Ce nouveau jour semblait rajeunir ces restes vénérables de la liante antiquité; je m'y enfonçai avec une douce émotion qui me jeta dans une profonde rêverie. J'avais vu le temple de Tentyra, et j'avoue qu'aucun autre édifice ue saurait surpasser celui-ci sous le rapport de la belle conservation, et dti fini de l'architecture et de la sculpture; à Carnak ce sont d'immenses colosses qui s'emparent de l'imagination du voyageur, elle forcent d'admirer le peuple qui a su élever des monumens de ce genre. Comment décrire les sensations que j'éprouvai à la vue de cette forât de colonnes ornées de figures et d'autres embellissemcns depuis le sommet jusqu'à la base, et dont les chapiteaux, malgré leur grandeur gigantesque, plaisent par leur'forme gracieuse, qui est celle du lotus; et à l'aspect de ces portes., de ces murs, de ces pié- (i) La planche 24 de l'atlas peut donner une idée sommaire de ces ruines, c la petite esquissa, planche 3i, représente une faible partie de l'intérieur du grand temple.

EN JVUBIE, elC. a43 destaux, de ces architraves, de toutes les parties enfin de l'édifice recouvertes dé figures symboliques' entaillées, ou sculptées en bas-relief, représentant des combats, processions, triomphes, fêtes, offrandes et sacrifices, et toutes relatives, sans doute, aux mœurs et usages, et à l'histoire de l'antique Egypte? Ce sanctuaire, construit en entier de beau granit rouge, dont les obélisques semblent dire au voyageur : Voici l'entrée du saint des saints! ces hauts portails dont l'œil est frappé dès que l'on approche d'un labyrinthe d'architecture semblable ; ces groupes de ruines qui ont appartenu à d'autres temples, et qu'onvoit dansle lointain; tous ces objets extraordinaires ensemble transportent l'imagination du voyageur dans les âges où l'encens fumait encore sur les autels, où In piété des peuples remplissait encore ces nefs, eus portiques, ces avenues; il oublie le siècle dans lequel il vit, le pays ou il a pris naissance, pour ne s'occuper que de la nation qui a couvert cet espace immense des prodiges de son art, et des expressions solennelles de ses croyances religieuses.'Plongé dans de profondes rêveries, je n'avais pas pris garde à la course rapide de l'astre que j'avais vu se lever; déjà ces masses de ruines ne s'éclairaient plus que île ses derniers rayons, quand, revenant à moi-

2/{4 VOYACES EN- EGYPTE, même, je vis qu'il était temps de sortir de celle ville sacrée tombée eu ruines. A mon retour à Louxor, il faisait déjà nuit; j'entrai dans la cabane d'un Arabe; il me ce'da une paiiie de sa chambre, et me donna une natte pour mon coucher. Quel contraste entre cette pauvre hutlc de l'habitant moderne de l'Egypte, et les palais immenses de l'ancien Egyptien ! Pendant ce temps les deux agens de M. Dro-vetti arrivèrent. Ils mirent aussitôt la main à l'œuvre pour retirer lespetits sphinx que le docteur avait découverts, et commencèrent leurs travaux surun plan fort étendu. Le bey ayant laissé ses ordres au caimaLin et aux cheiks, tous lus fellahs furent à leur disposition, et je ne pus plus en avoir. J'eus dès lors toutes les contrariétés possibles dans nos opérations. Le bey, qui commandait sur tout le pays, semblait s'être fait un point d'honneur d'arrêter nos entreprises. Les cacliefTs et caimakans se gardaient bien de lui désobéir , et tandis qu'ils accordaient tout aux agens qui venaient d'arriver h Thèbes, ils trouvaient des obstacles à tout ce que nous leur demandions. Ne pouvant avoir que peu d'ouvriers pour fouiller la rive orientale du Nil, je me déterminai à faire des essais sur la rive

E.\ .\uniE, etc. 245 occidentale, puisque de ce côte les cpchcfls étaient encore bien disposes pour moi. Malheureusement le bateau qui devait me suivre avec M. Beechey n'était pas encore arrive', et je. n'avais apporte' avec moi, par prudence, que peu d'argent. Je laissai, en conséquence, des instructions à mon interprète pour diriger le peu d'ouvriers que j'avais loues, et j'allai avec un petit bateau au-devant du mien. Grâce à un vent favorable, j'arrivai en vingt-quatre heures à Keneh, où je trouvai M. Beecheyet le bateau. Jl nous fallut trois jours pour atteindre Thèbes ; notre bateau fut amarre à Louxor, et je recommençai mes opérations avec les fellahs que je pouvais engager. Je fis continuer aussi les travaux à Gournab, et ceux-ci m'occupèrent, j'en conviens, plus que les travaux de CarnaL •Si l'on savait bien en Europe avec quelle race d'hommes mise'rables les voyageurs qui vont à la recherche des antiquités ont à faire dans ce village ; combien ils ont à lutter contre la rapacité' de ces demi-sauvages, avant d'obtenir quelques objets antiques'et depoursuivre leurs recherches , on estimerait sûrement davantage ce qui vient de cette contrée. Les habitons de Gour-)iah , bien plus ruses et fourbes que ceux des

34G VOÏACES EX EGYPTE, autres villages , sont les hommes les plus indé-pcndans de l'Egypte. Ils se vantent de ne s'être soumis que les derniers aux Français, et d'avoir, même après leur soumission, forcé ceux-ci à payer comptant tous les hommes mis en réquisition : l'ait dont le baron Dcuon convient, au reste, lui-inèmc. Ils n'ont jamais reconnu le joug de personne, ni des mamelouks, ni du pacha, quoiqu'on les ait persécutés de la manière la plus cruelle, en leur faisant la chasse comme aux bêtes fauves. Il est vrai que leurs demeures, ou plutôt leurs repaires, étaient des asiles presque inaccessibles. Le district de Gour-nah se compose d'une chaîne de rochers d'en- jj vii'on deux milles de long, au pied dus montagnes de la Lybie, et h l'ouest de la ville aux cent portes, qui avait ses catacombes dans ces ] rochers mêmes. Toutes les parties en ont été creusées par l'art, en forme de salles plus ou moins grandes, dont chacune a une entrée particulière ; et, quoique contigues les unes aux* autres, il existe rarement des communications entre elles. Ces tombes singulières n'ont pas de pareilles dans le inonde j ce ne sont ni des carrières , ni des mines, et la difficulté d'y pénétrer l'ait que l'on ne connaît que très-imparfaitement ces souterrains où donnent d'un sommeil

E.N NUBIE, etc. 247 clernel les générations qui se sont succédées dans la grande Thèbes. Ordinairement le voyageur se contente d'y admirer l'entrée, la galerie, l'escalier, toutes les parties enfin où il peut pénétrer sans beaucoup de peine. Les objets étranges qu'il voit sculptés en divers endroits, ou peints sur les deux parois, occupent assez son attention ; et quand il est arrivé à des passages étroits et impraticables , conduisant à des puits ou à des cavernes plus profondes, il ne s'imagine pas que ces abîmes affreux offrent assez de choses curieuses pour valoir la peine d'y pénétrer ; il recule et revient sur ses pas dans la persuasion d'avoir vu ce que ces catacombes offrent de plus remarquable. Il est vrai qu'un grand obstacle arrête d'ailleurs la curiosité du voyageur intrépide. Il règne dans ces sépulcres antiques un air suffoquant qui le fait souvent tomber en défaillance. Infectée des exhalaisons de milliers de cadavres, une poussière fine s'élève sous les pas du voyageur, pénètre dans les organes de la respiration et irrite ses poumons. Et quant aux passages taillés dans le roc, où sont déposées lus momies, ils sont comblés en partie par le sable tombé du haut de la voûte. En quelques endroits il n'y a qu'une ouverture étroite, par

2/J8 VOYAGES EN ÉCYPTIi, laquelle on est oblige de ramper en passant à plat ventre sur des pierres aiguës, qui coupent comme le verre. Après avoir passe' par les corridors, dont quelques uns ont cent à cent cinquante toises de long, on arrive à des caveaux un peu plus spacieux : c'est là que les momies sont entassées de tous les côtes par centaines et par milliers. Ces derniers réduits sont repoussans par l'horreur qu'ils inspirent. Les monceaux de cadavres dont on est entouré, la noirceur des parois et de la voûte, la faible lumière que jettent, au milieu d'un air épais, les torches des Arabes qui servcnt.de guide dans ces sépulcres, et qui, décharnés, nus et couverts de poussière, ressemblent aux momies qu'ils font voir au voyageur , l'cloiguement où l'on se trouve du monde habité, tout contribue à clïraycr l'âme de. l'Européen dans ces excursions souterraines. J'en ai fait plusieurs ; j'en suis revenu souvent tout épuisé de fatigue et près de me trouver mal ; cependant l'habitude m'a aguerri contre l'horreur de ce spectacle, quoique la poussière des momies ait toujours afl'cclc très-désagréablement tous mes sens ; celui de l'odorat est chez moi très-émoussé : je n'en étais pas moins sensible à l'effet sufibcant de cette poudre presque imperceptible qui provient de la décomposition

EN NUBIE, ClC. Ji/jtj des cadavres embaumes, et qu'un léger mouvement , au milieu de ces amas de corps, fait lever en nuages épais. Une fois, ayant passé par un corridor long et étroit, j'arrivai dans un caveau , et, pour m'y reposer des faligues de la route, je m'assis sur une de ces masses, mais elle s'enfonça sons le poids de mon corps ; les momies d'alentour auxquelles je voulais nie retenir s'anéantissaient également, et je fus enveloppé, dans ma chute, d'un tourbillon,de poudre qui me força de rester immobile pendant un quart d'heure pour attendre qu'il fût dissipé. Cependant tel elait le nombre des corps dans ces sépulcres, qu'il était souvent impossible d'avancer d'un pas sans /aire tomber une momie en poussière. Une autre fois, ayant à passer d'un caveau à un autre, je traversai un passage de vingt pieds de long, mais où les momies étaient entassées au point qu'il ne restait que la largeur du corps, et qu'à tout moment mou visage se trouvait en contact avec celui d'un ancien Egyptien. Comme le sol allait en pente, mon propre poids m'aidait à avancer; mais ce ne fui qu'eu faisant rouler avec moi. des têtes, des bras et des jambes, que j'arrivai au bas du passage. Tous les caveaux que je trouvais étaient pleins de cadavres, couchés, empilés, debout

ou dresses, même de manière à avoir la léle en lias. Mon principal but, un visitant ces charniers, était de chercher des rouleaux de papyrus ; j'en ai trouvé plusieurs caches dans le sein des momies , sous leurs bras , ou enveloppant les cuisses et les jambes, et e'tant enveloppes à leur tour de longues bandes de toiles. Le peuple de Gournali, qui s'est arrogé le monopole des antiquités, est très-jaloux quand les étrangers font des recherches pour leur propre compte. Ils se gardent bien de leur montrer les lieux où l'on est sûr de trouver des antiquités remarquables, et soutiennent à ceux qu'ils guident , qu'ils sont arrivés au bout des souterrains, lorsque souvent ils ne sont encore qu'à l'entrée. Ce ne fut qu'à ce second voyage que je pus obtenir d'eux d'être conduit dans les véritables sépulcres. Aussi ce ne fut qu'alors que je parvins à voir tous les dépôts de momies qui se trouvent dans ces rochers. C'est à force d'instances que j'obtins ces fa-cililés, pendant mon séjour à Thèbcs. Comme je m'appliquais particulièrement à connaître l'outrée des tombes, les Arabes ne pouvaient pas toujours nie dérober la' vue de leurs fouilles, quelque soin qu'ils mettent habituellement à en faire un secret aux étrangers. Leur précaution

EN MJ11IK, ClC. a5l à cet égard va si loin, que lorsqu'ils voient un «(ranger s'établir parmi eux pour quelques jours', ils aiment mieux suspendre leurs fouilles, que ! de lui faire connaître l'emplacement des antiquités. Si le voyageur témoigne la curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'une tombe, ils se montrent prêts à satisfaire son empressement; mais ils ont la malice tic le conduire à un caveau ouvert, où il y avait des momies'autre-ibis et où il y en reste peut-être encore quel-unes qu'ils ont dépouillées depuis long temps de ce qu'elles avaient de curieux ; en sorte que l'étranger, trompe'par ces fourbes, n'emporte qu'une bien faible idée de ces grandes catacombes de la ville de Thèbes. Les Arabes de Gournali viventà l'entrée même des caveaux qu'ils ont ouverts; en élevant des murs de cloison en terre, ils y ont pratiqué des habitations pour eux, et des établcs ou,écuries pour leurs chameaux, buffles, brebis, chèvres et chiens. J'ignore si c'est à cause de leur petit nombre, que le gouvernement fait si peu attention à ce qu'ils font ; mais il est certain que Gournali est le village le plus indiscipliné de l'Egypte. De trois mille habitons qu'il comptait autrefois , il est réduit h trois cents par les destructions successives qu'il a subies. Cette peuplade n'a

252 VOYACES Eft' KCYPT1Ï, gnèrcde religion et ne possède point de mosquée ; et quoiqu'elle ait à sa disposition toute sorte de briques, qui abondent dans les tombeaux des environs, néanmoins ces Arabes n'ont jamais bâti une seule maison. Le besoin les avait forcés de cultiver le peu de terrain qui s'étend depuis les rochers de Gournah jusqu'au flouvc, et qui a deux milles et demi de long, sur un mille de large j mais celte faible agriculture même est abandonnée en partie, depuis qu'ils trouvent plus profitable de se livrer au trafic des antiquités, et ils ne manient presque plus !a bêche que pour faire des fouilles. C'est la faute des voyageurs qui les ont gâtés, en leur payant leurs antiquités beaucoup plus qu'ils n'attendaient; ce qui rend ces gens déplus en plus exi-geaus et avides, lis demandent maintenant des sommes exorbitantes pour leurs antiques, surtout pour les rouleaux de papyrus. Quelques uns de ces paysans ont amassé une somme d'argent considérable, et peuvent attendre à leur aise, pour débiter leurs antiquités, que quelque étranger vienne leur payer ce qu'ils exigent. Ils sont persuadés d'ailleurs que si les Francs attachent du prix aux antiquités, c'est que ces objets valent réellement dix fois plus que ce qu'ils offrent de payer.

E.V NUBIE, etc. 253 Les fellahs de Gournali qui font des fouilles, forment quelquefois des associations sous la direction de chefs. Tout ce que les associés trouvent , se vend au profit du la compagnie entière. Ils paraissent mettre de la bonne foi dans leurs relations réciproques, surtout quand il s'agit d'attraper un voyageur. Quelquefois pourtant les associes se trompent aussi mutuellement. Un jour, pendant que je me rendais à la caverne d'une de ces compagnies qui voulait me vendre des antiquités, le paysan qui m'y conduisait, me dit, chemin faisant, qu'il avait à sa disposition quelques objets antiques, qu'il avait trouves, à ce qu'il prétendait, avant d'entrer en association avec d'autres. Eu conséquence il fut convenu entre nous que je me rendrais seul chez lui pour les voir. Cependant j'emmenai M. Becchey : nous eûmes bien de la peine à empêcher les paysans qui nous suivaient, d'entrer avec nous; car, d'après l'usage général de ces gens, ils entrent les uns dans les demeures des autres, pour voir et entendre ce qui s'y passe. Malgré les précautions prises par le vieux paysan, pour détourner leur attention, ils soupçonnaient qu'il possédait une grande quantité de papyrus, et qu'il ne voulait pas faire connaître la grosse somme qu'il allait recevoir

U% VOYAGES l'.X ÙOÏPTE, pour ce trésor. Ils ne manquèrent donc pas à nous gueltci' à notre sortie ; quand ils virent que nous avions les mains vides, ils furent bien surpris. Un des chefs qui s'était familiarisé avec les Anglais accosta l'interprète pour savoir ce qui s'était passé ; et quand il apprit que tout s'était borné à un entretien, il dit que le paysan n'ose-raitvendreaucuu papyrussans le consentement de ses associés, et que tout ce qu'eux et lui avaient à vendre devait nous être oDért en commun, Trouvant rarement d'autres objets importons que le papyrus, ils feignaient de ne pas soupçonner que le paysan pût avoir antre chose à nous offrir. Le vieux luron était: encore plus fourbe qu'eux.Quaiid M. Bcechey, l'interprèle et moi nous entrâmes chez lui, sa femme ?c mit en sentinelle, poui' empêcher que personne n'approchât. Ceux qui nous avaient suivis, furent obliges de se tenir ù quelque distance, sans pouvoir apprendre ce qui se passait entro nous. Lu paysan habitait une caverne taillée, comme les autres, dans le roc, et noire comme une cheminée, il nous fit asseoir sur iiuc natte de paille, qui est un objet de luxe chez ces paysans; après un court entretien, il nous présenta un vase de bronze, couvert d'hiéroglyphes très-bien gravés, haut d'environ dix-liuitpouccs sur

E.\ NtiBlE, Ck1. y 55 dix de diamètre, et muni d'une anse semblable à celle de nos paniers communs. Ce vase égyptien, un des plus beaux morceaux que l'on ait trouves dans ce pays, était d'une composition qui résonnait connue lu bronze de Coriullie; il avait apparemment servi au cullc. Enchanté de tenir entre les muins un objet aussi précieux, je Aïs bien plus surpris encore quand le mêniu Arabe tira d'un coin uu autre vase , absolument semblable au premier. L'occasion d'acquérir deux antiques de ce genre était trop précieuse pour la laisser échapper, et nous étions trop empressés de les avoir, pour :ie pas conclure sur-le-champ notre marché; mais il y eut un obstacle à lever; ce fut celui de transporter les deux vases à notre bateau sans que les autres paysans les vissent. Le vieux arabe promit de nous les apporter la nuit pendant que tout le monde serait endormi. Nous retournâmes à Louxor, ravis d'avoir pu acquérir les doux plus beaux modèles de compositions métalliques que l'antique Egypte nous ait laissés. Mais la nuit se passa sans que notre paysan parût; nous eu fûmes inquiets. Il vint le lendemain matin, pour nous dire qu'il ne pouvait encore apporter les vases, parce quil était observé par ses compagnons, mais qu'il les appor-

256 VOYAGES EN EGYPTE,' icralt la nuit suivante : il ajouta qu'en al tendant il serait bien aisu de recevoir l'argent, et le présent que nous lui nvions promis.Nouslui remîmes l'un et l'autre, de peur qu'il ne sn réiractàt. La nuit suivante il ne parut pas davantage, ni même le lendemain. Je crus donc devoir me rendre chez lui. Il élait dans sa caverne ; n'ayant pu venir encore, il me promit de venir certaine-ncmcntla nuit procliaine. 11 ne tint pas encore sa parole j mais le lendemain matin de bonne heure il apporta dans notrebateau les deux vases. Quelque temps après un de ses compagnons vint me demander combien j'avais payé au vieux paysan pour les deux antiques qu'il m'avait vendus. Etonné de ce que cet homme connaissait notre acquisition, je lui demandât d'où il tenait ces détails. 11 m'apprit alors que ces deux vases qui m'avaient été vendus d'une manière si secrète appartenaient à toute la compagnie, et que le paysan n'avait fait le mystérieux vis-à-visdenous, que pour obtenir un présent qui consistait en un tarbouche ou bonnet façon de Tunis. Après avoir parlé des sépulcres, des momies et des fripons vivans de Gournah, il est temps de passer le Nil, pour revenir aux ruines de Carnak. J'ai dit qu'ayant été prévenu par le deftertlar-bey, sur le terrain que j'avais coin-




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EN NDBIE; etc; z5<j mencé de fouiller l'année précédente; j'avais éiô obligé de porter mes recherches sur un autre point de ces ruines. Tandis que le grand nombre d'ouvriers employés aux fouilles du defterdar-bey ne tirèrent au jour que les quatre sphinx dont j'ai parlé, je fus assez heureux pour découvrir une autre rangée de statues semblables. A en juger parles fragmens, il y en avait eu une vingtaine; mais je n'en trouvai que ciuq assez bien conservées; dans ce nombre il y eut une . statue de granit gris, représentant un jeune homme assis, ù peu près de grandeur naturelle. Le buste était séparé du tronc qui, au reste, était très-dégradé. Au même endroit je déterrai deux petites figures assises, de granit rouge, et d'environ deux pieds de haut, ainsi qu'une pierre taillée irrégulièrement, mais lisse sur toute la surface qui était divisée par des ligues eu petits carres d'un demi-pouce ; chacun de ces carrés | renfermait dus hiéroglyphes, différons les uns des autres. Ces inscriptions pourraient, à ce que je pense, servira M. Young, dans ses recherches, pour trouver la clef de l'écriture égyptienne, surtout dans l'état avancé où il a porté cette étude. Deux autres objets que me procurèrent mes fouilles, savoir une pierre sépulcrale, et une f'au- TOME I. 17

258 VOYAGES EN EGYPTE, cille en fer, me paraissent encore mériter l'attention des antiquaires. Il est certain que les sépultures des Egyptiens ctaientsur le bord occidental du Nil, puisqu'on n'en trouve aucune trace sur la rive orientale j cependant la pierre sépulcrale que je trouvai parmi les spliynx à l'est du Nil, était parfaitement semblable à celles qu'on voit dans les nombreuses tombes de l'autre rive, II est donc probable qu'elle n'a pas servi là où je l'ai trouvée, mais qu'elle était destinée h couvrir le tombeau de quelque famille à l'ouest du Nil. Quant à la faucille de fer, elle fut trouvée au pied d'un des spliynx au moment où on le retirait de la terre, par un des ouvriers qui me la remit. Elle s'était cassée en trois morceaux, et avait été rongée par la rouille de part en part. Plus épaisse que les faucilles de nos jours, elle en avait pourtant la forme et la grandeur : elle se trouve maintenant dans le cabinet de M. Sait. Pour juger de l'âge de cette faucille, il faudrait savoir d'abord à quelle époque les statues au-dessous desquelles elle fut trouvée, ont été enfouies dans ce lieu, Elles n'ont pu être ensevelies postérieurement au règne des Ptolémées ; car il parait que depuis le temps de Cambyse qui détruisit le culte d'Egypte, ce pays n'a jamais été envahi de manière à être obligé de cacher ses

EN NUBIE, etc. 25g idoles : or la position irrégulière et confuse dans laquelleontrouvacesstatues,prouvebicn qu'elles avaientétéenfouies avecpréeipilation ; et puisque la faucille fut déterrée, comme je viens de le dire, sousune de ces statues, c'est, ce nie semble, une preuve suffisante qu'il y avait du fer en Egypte avant l'invasion des Perses, et qu'il en existait assez, pour que les Egyptiens pussent en faire des intrumens d'agriculture. On avait déjà remarqué des faucilles dans les représentations de travaux agricoles qu'on trouve parmi les anciennes sculptures égyptiennes; mais faute de preuves on n'avait pu en conclure que ces faucilles représentaient des outils en fer. Je ne prétends pas non plus tirer cette conclusion, je me borne à exposer le fait; une réflexion viendrait d'ailleurs contrarier l'assertion que les anciens Egyptiens se sont servis d'instrumens aratoires en fer. Si en effet ils avaient assez de ce métal pour l'employer aux outils de labourage, comment se fait-il qu'ils n'en aient pas fait des armes; et des objets d'un usage général? Ou s'ils l'ont fait, n'cst-il pas singulier qu'on.n'en trouve aucun échantillon parmi les diverses antiquités de ce peuple? Je poussai les travaux autant que le permettait le petit nombre d'ouvriers ; c'est que j'avais à

aGo VOYAGES EN EGYPTE, craindre que le cleficidar, s'il parvenait à en connaître le succès, ne réussit, par quelque intrigue, h les suspendre. Ju fus donc constamment un mouvement. Le malin je nie rendais sur les lieux à Carnal; pour donner mes instructions. Les Arabes viennent à l'ouvrage au lever du soleil, et nu le quittent que du midi à deux ou trois heures. Quand j'en eus un plus grand nombre, je les divisai en plusieurs partis, dont chacun reçut un inspecteur, pour voir s'ils travaillaient pendant les heures prescrites, et sur le terrain qui leur était assigné. Cependant il fallait toujoursque quelques uns de nos gens fussent présens ; car on ne peut se fier aux Arabes, surtout quand ils trouvent de petits objets d'antiquité faciles h dérober. Avant midi, je traversais ordinairement la rivière pour inspecter les travaux de Gournah. Ayant été dans ce pays l'année précédente, et ayant déjà eu des relalions avec les habitans, je me trouvais à Thèbes comme chez moi ; j'y connaissais chaque Arabe, cl de leur côte ils étaient tous habitués à me voir. M. Bccchcy avait pris possession du temple dcLouxor, et sans risque de commettre un sacrilège, il avait établi sa demeure dans une des salles du temple : c'était, je crois, le sckos. A l'aide de quelques nattes, nous y formâmes une demeure passable ; mais nous

EN NUBIE, etc. a6l eûmes delà peine à garantir nos lits et nos vête-mens de la poussière des ruines, h laquelle, pour ma personne, j'étais depuis long-temps devenu indifférent. Il ne nous avait plus clé possible de coucher dans le bateau. La quantité de provisions dont nous étions pourvus, avait attiré tant de rats depuis notre départ jusqu'à Louxor, qu'ils ne nous laissèrent plus de rcpOs ni le jour ni la nuit, et qu'ils finirent par nous déloger. Nous voulûmes nous en débarrasser, en faisant couler bas notre barque quelque temps après avoir porte à terre toutes nos provisions. Les rats se sauvèrent à la nage, et se retirèrent dans les trous de la j c tec ; quand nous eûmes reporté nos vivres dans le bateau, ilsy revinrent avec une nouvelle voracité. À Gournah, nos recherches continuèrent de se porter sur les momies. Les Arabes avaient fini par ne plus faire un mystère de leurs fouilles ; voyant qu'on leur aclielait sur-le-champ ce qu'ils trouvaient, ils ne se firent pas prier pour chercher ouvertement des objets qu'ils pussent nous vendre. Ils eu firent même un sujet de spéculation, Les plus avisés d'entre eux entreprirent des fouilles pour leur compte, en prenant huit à dix hommes pour les aider. Ils désignaient les lieux où ils espéraient trouver des puits, et quelquefois ils étaient assez heureux pour tomber du premier

262 VOYAGES EN EGYPTE, coup sur un puits de momies. D'autres fois, après avoir tâtonné deux où trois jours, ils ne découvraient qu'un puits avec des momies d'une sorte inférieure qui n'avaient sur elles rien de remarquable, en sorte qu'avec toute leur adresse ils couraient la chance de perdre leur peine et leur temps. Mais aussi, quand ils découvraient des tombes d'une classe plus élevée, ils en tiraient quelquefois des antiquités de valeur et de toute espèce. J'eus d'abord de la peine à engager les paysans à travailler pour mon compte, moyennant une paie régulière. Ils pensaient que ce mode de travail serait contraire à leurs intérêts , puisque j'obtiendrais des antiquités à trop bon marché, et qu'ils ne gagneraient pas assez; mais àlalongue ils sentirent qu'il valait mieux toucher vingt paras (six sous) par jour, sans s'inquiéter du succès des fouilles, que de creuser pourleur compte, et de courir risque de ne rien trouver. Par ces travaux, j'acquis une connaissance intime des sépultures des anciens Egyptiens, et j'appris à distinguer leurs diverses manières d'ensevelir toutes les classes de la société, depuis le paysan jusqu'au roi. Ce peuple avait trois méthodes principales d'embaumer ses morts ; elles variaient, comme nous apprend Hérodote, suivant les dépenses que les personnes qui pi'dsen*

EN NUBIE, etc. 263 talent les corps aux embaumeurs, e'taient capables de faire. Voici comment le père de l'histoire s'exprime à ce sujet : « II y a en Egypte certaines-personnes que la loi a charges des embauniemens, et qui en font profession. Quand on leur apporte un corps, ils montrent aux porteurs des modèles des niorts en bois, peints au naturel. Le plus recherché représente, à ce qu'ils disent, celui dont je me fais un scrupule de dire ici le nom. Ils en fout voir un second qui est inférieur au premier, et qui ne coûte pas si cher; ils en montrent encore un troisième qui est au plus bas prix. Ils demandent ensuite suivant lequel de ces trois modèles ou souhaite que le mort soit embaumé. Après qu'on est convenu du prix, lesparens se retirent : les embaumeurs travaillent chez eux, et voici comment ils procèdent à l'embaumement le plus pre'cieux : » D'abord ils tirent la cervelle par les narines, en partie avec un ferrement recourbé, en partie par le moyen des drogues qu'ils introduisent dans la tète. Ils font ensuite une incision dans le flanc avec une pierre d'Ethiopie tranchante ; ils tirent par cette ouverture les intestins, les nettoiefnt, et les passent au vin de palmier ; ils les passent encore dans des aromates broyés ;

264 VOYAGES EN EGYPTE, ensuite ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle ot d'autres parfums, l'encens excepte ; puis ils 1« recousent. Lorsque cela est fini, ils salent le corps, en le couvrant de natrum pendant soixante-dix jours. 11 n'est pas permis de le laisser séjourner plus long-temps dans le sel. Ces soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps, et l'enveloppent entièrement de bandes de toile de coton, enduites de commi (gomme) dont les Egyptiens se servent ordinairement comme de colle. Les parens retirent ensuite le corps ; ils (but faire en bois un étui de forme humaine; ils y renferment le mort, et le mettent dans une salle destinée à cet usage; ils le placent droit conlre la muraille. Telle est la manière la plus magnifique d'embaumer les morls. » Ceux qui veulent éviter la dépense, choisissent cette autre sorte : On remplit des seringues d'une liqueur onctueuse qu'on a tirée du cèdre; on en injecte le ventre du mort, sans y faire aucune incision, et sans en tirer les intestins. Quand on a introduit cette liqueur par le fondement , on le bouche pour empêcher la liqueur injectée de sortir. Ensuite on sale le corps pendant le temps prescrit. Le dernier jour, on fait sortir du ventre la liqueur injectée : elle a tant de force, qu'elle dissout le ventricule et les eu-

EJV NUBIE, etc. 265 traillcs, et les entraîne avec elle. Le natrum consume les chairs, et il ne reste du corps que la peau et les os. Cette opération finie, ils rendent le corps sans y faire autre chose. )i La troisième espèce d'cmhaumcment n'est que pour les plus pauvres. On injecte le corps avec la liqueur nommée surmaïa; on met le corps dans le nalrum pendantsoixante-dix jours, etonle rend ensuite à ceux qui l'ont apporté(i). » Voilà le récit d'Hérodote. On peut aujourd'hui encore reconnaître, par l'état de conservation des momies, les diverses classes sociales auxquelles les personnes ont appartenu. L'examen de ces momies donne lieu aussi à d'autres remarques que j'exposerai ici succinctement. Je dirai d'abord dans quel état j'ai trouvé les momies encore intactes de la classe principale, et ce que l'on en peut inférer relativement à leur cui" baumement et à la manière de les ensevelir, ,1a suis obligé, dès le début, à contredire Hérodote, mon vieux guide, et qui, en celte matière comme en quelques autres, n'a pas été bien informé par les Egyptiens (2). D'abord, en parlant des (1) Hérodote, trad. par Larclior, liv. II, 86—88. (a) Depuis long-temps on éprouve de la diUicullo à accorde!' quelques-uns des détails iloimiis par. Hérodote, avec ceux des autres auteurs, cl avec les principes de la chimie, Voyez les Mémoires de Rouelle, dans le Recueil

266 VOYAGES EN EGYPTE, momies encaissées, il dit qu'on les mettait debout. Or, il est singulier que dans le grand nombre de caveaux que j'ai ouverts, je n'ai pas vu une seule momie debout (i). Je les ai toujours trouvées , au contraire, couchées par rangées horizontales; quelques-unes étaient enfoncées dans un ciment qui a dû être mou quand les caisses y ont été déposées. Les hommes des basses classes n'étaient point ensevelis dans des caisses : on desséchait, à ce qu'il parait, leurs corps après une préparation régulière de soixante-dix jours. Les momies de cette espèce étaient à celles des hautes classes à peu près dans le rapport de dix à un, d'après l'évaluation sommaire que j'ai pu en faire dans les catacombes. 11 m'a semblé aussi qu'après avoir été imprégnées de nitre par les embaumeurs, les corps de cette espèce ont été sèches au soleil. Ce qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais trouvé sur elles la plus pelile portion de gomme ou d'une autre substance. La toile dans laquelle elles sont enveloppées est d'une qualité plus grosse et moins ample ; elles Acsîlfénwires de l'Académie des Sciences, Paris, an 1750. ( Le 7'rad. ) (1) L'auteur a dit plus liant, page 249, qu'il a trouve des momies debout; mais dans cet endroit il a voulu parler des «veaux où les momies ont été bouleversées. (LeTrad.)

EN MJB1E, CtC. 267 ne portent aucun ornement, et elles sont entassées par monceaux au point de remplir plusieurs caveaux tailles à cet efl'et dans le roc, d'une manière grossière. En gênerai ces tombes se trouvent dans les bas-fonds an pied des montagnes de Gournali ; quelques-unes s'étendent même jusqu'à la limite des débordemens du Nil. On y entre par une petite ouverture voûtée , ou par un puits de quatre ou cinq pieds carres, au fond duquel aboutissent plusieurs caveaux, tous remplis de momies. Quoiqu'on ne trouve presque rien sur elles, plusieurs de ces caves ont néanmoins été fouillées et mises dans un grand désordre. Je ne dois pas omettre de dire que parmi ces tombes nous en vîmes plusieurs où les corps humains étaient entremêlés de momies d'animaux: c'étaient destaurcaux, desvaches, desbrebis, des singes , des renards, des chauve-souris, des crocodiles, des poissons et des oiseaux. Une tombe ne contenait absolument que des chats, enveloppés soigneusement dans des toiles rouges et blanches, et ayant la tête enveloppée d'un masque des mêmes toiles, et représentant la ligure de cet animal domestique. J'ouvris des momies de toutes ces espèces. Quant aux taureaux , aux veaux et aux brebis, on n'a conservé de ces animaux que la lûlc, qui est cou-

268 VOYACES EN EGYPTE, verte de toile, tandis que les cornes sont dehors, Leurs corps sont représentés par deux pièces de Lois de trois pieds de long et dix-huit pouces de large, et placées dans une direction horizontale. Au bout de celles-ci a élé fixé un autre bois, place perpendiculairement et liant de deux pieds, pour figurer le poitrail de l'animal. Les Tcaux et les brebis ont été traités, à cet égard, comme les taureaux, et les égalent en grandeur. Le singe a conservé sa forme , et est assis. Le renard est serre par des bandages; mais la forme de sa tête a été assez Iiien conservée. On a laissé également au crocodile sa forme naturelle; et, après l'avoir bien enveloppé de toiles, on a figuré en couleur, sur celle toile, les yeux et la bouche de l'amphibie. Les oiseaux ont élé empaquetés de manière à perdre leurs formes, à l'exception de l'ibis qui ressemble à une volaille prête à être mise à la broche ; au reste, cet oiseau est enveloppe de toiles comme tous les autres. 11 est remarquable que ces animaux ne se trouvent point dans les lombes des hautes classes, tandis que dans colles des classes inférieures, il n'y a guère de papyrus, et que celui qu'on découvre par-ci par-là ne consiste qu'en de petites feuilles attachées à la poilriiie, à l'aide d'un

EN NUBIE, etc. 269 peu de gomme ou d'asphalte. C'e'tait sans doute tout ce que la petite fortune du mort permettait de faire. Dans les tombes des classes supérieures ou trouve encore d'autres objets; mais je ne saurais me borner à trois espèces d'embaume-meiil. Je ne prétends pas dire qu'Hérodote se soit trompé eu n'admettant que trois sortes difl'é-rentesj niais j'oserai soutenir qu'il y a des variétés ou différences dans les embaumemens de ebacune des trois classes, haute , moyenne et inférieure. Dans le même puits où je trouvais des momies encaissées, il y en avait d'autres sans caisse. Je remarquai que les momies en caisse ne portaient point de papyrus sur elles, du moins je n'eu ai jamais trouvé; au lieu que j'en découvrais fréquemment sur les momies sans caisse. 11 me parait donc que les familles assez riches pour faire les frais de l'encaissement faisaient ensevelir le mort dans une bière sur laquelle était peinte l'histoire de sa vie. Celles, au contraire, qui ne pouvaient faire cette dépense , se bornaient à faire écrire la vie du mort sur des papyrus, et h mettre ce rouleau sur lui au-dessus des genoux. Il règne aussi une grande différence dans la façon des caisses : il y en a de très-simples, d'autres plus ornées, et d'autres encore couvertes de belles peintures. Elles sont

27O VOYAGES EN EGYPTE, faites généralement du bois de sycomore d'Egypte. C'était apparemment l'arbre le plus COIIH mun, puisque la plupart des ustensiles en sont faits aussi. Toutes les caisses sont munies d'un masque ou d'une figure d'homme ou de femme. Quelques unes des grandes caisses eu contiennent d'autres en bois ou en plâtre, recouvertes de peintures. Les caisses intérieures sont quelquefois modelées sur le corps qu'elles renferment ; d'autres fois elles n'indiquent que faiblement la forme du corps humain ; mais elles portent sur la surface une figure d'homme ou de femme, comme les caisses extérieures. Ces figures humaines, imitées sur les cercueils, se distinguent aisément, quant.au sexe, par la barbe et par le sein, Quclquesmoniiesonllatèteetlapoitrincccintcs de guirlandes de fleursctde feuilles d'acaciaou de sount. Le dernier de ces arbres ombrage en quantité les bords du Nil, au-delà de Thèbcs, surtout en Nubie. La fleur, tant qu'elle est fraîche, est jaune et d'une substance tenace, comme si elle était artificielle ; les feuilles sont également d'une forte contexlure qu'elles ne perdent même pas lorsqu'elles sont fanées. Dans l'intérieur des momies on trouve des morceaux d'asphalte jusqu'au poids de deux livres. Les entrailles sont

EN NUBIE, etc. 271 quelquefois enveloppées dans de la toile et de l'asphalte. Tout ce qui, de celte substance résineuse , ne s'incorpore pas dans la chair, conserve la couleur naturelle de la poix. Le reste est devenu brun, et, mêle à la graisse du corps, il forme une niasse qui, lorsqu'on la presse entre les doigts, se réduit en poudre. La caisse de bois qui sert de cercueil a clé couverte d'abord d'une couche ou de deux d'un ciment qui ressemble assez au plâtre de Paris. On y a quelquefois représenté des figures en bas-relief, à l'aide de moules taillés dans la pierre. La caisse a été ensuite recouverte de peintures ; le fond est généralement jaune, et les figures et hiéroglyphes sont bleus, verts, rouges et noirs, mais la dernière de ces couleurs est rarement employée. Toute cette peinture est recouverte d'un vernis qui l'a très-bien conservée/Quelques couleurs me paraissent de substance végétale, car elles sont évidemment transparentes. On conçoit d'ailleurs qu'il était plus commode pour les Égyptiens de se servir de couleurs végétales que de minérales, à cause de la difficulté que présentait la bonne préparation des dernières. Une sorte particulière de momies attira beaucoup mon attention ; c'est celle qui, à ce que je crois, a formé la classe des prêtres. Ces momies

372 VOYAGES EX fiCYPTE," ont été enveloppées d'une manière toute différente de celle des autres momies, et toute leur préparation a été faite avec nu soin qui indique le respect que l'on avait pources personnages. Les niailloisroiisislcnlciibandesdeloilerou^eetblan-clie culrc-mèlées, et qui couvrant tout le corps, le rendent tout bariolé; mais les bras et les jambes ne se trouvent pas sous ces enveloppes, comme chez les autres momies: ces parties du corps sont enveloppées séparément; il eu est de même des doigts des mains cl des pieds. Ces momies ont aux pieds des sandales de cuir peint, et aux bras et poignets des bracelets. Elles ont toujours les bras croisés sur la poitrine, sans que pourtant ils la touchent ; et, quoique le corps soit cmmail-lolté de tant de toiles, la forme de chaque membre cstsoigricuscment conservée. Les caisses oùsontenfennc'es des momies de cette espèce, sont un peu mieux exécutées que 1(5 autres, et j'en ai vu une, où les yeux et les paupières étaient ligures eu émail d'une manière très-habile, et à l'imitation de la nature. J'en ai trouvé, parmi les lombes de cette espèce, une dans la vallée à l'ouest de celle de Bcban-el-Malouk, dont j'aurai occasion de parler plus bas. Huit momies que je trouvai ensemble n'avaient jamais été touchées depuis le temps où elles

E.\ NOIE, etC. 2J3 avaient été déposées sous la terre, Les caisses étaient tournées vers l'orient, placées en deux rangs égaux, et enfoncées jusqu'à quatre pouces dans un mortier où elles s'étaient ci; quelque sorte moulées. Je donnerai quelques détails sur l'ouverture de ces lombes, ainsi que sur le caveau où elles furent trouvées. Les tombes réservées aux grands sont aussi plus belles que celles des autres classes. 11 y en a qui forment des galeries et caveaux fort étendus, composés de plusieurs salles, et ornés de figures occupées des diverses actions de la vie. Les processions funéraires y prédominent; on voit aussi de tous les eûtes des processions agricoles, des cérémonies religieuses, et des solennités profanes, tels que des festins, etc. 11 serait trop long de faire connaître tout ce qu'on trouve dans ces tableaux sur les habitudes domestiques des anciens Egyptiens ; et je crois inutile d'entrer dans aucun détail au sujet de ces représentations qui ont été déciïles par plusieurs voyageurs, notamment par M. Hamilton dont les remarques lumineuses oDl'cnt un commentaire intéressant sur ces objets de l'art égyptien. Dans les tombes de cette espèce on trouve aussi de petites idoles, tantôt par terre, tantôt sur les caisses de momies. Des vases y sont de-. TOME I. 18

274 VOYAGES EN ÊCYPTK, posés quelquefois avec les entrailles embaumées des personnes qui y sont ensevelies. Ces vases faits eu tore cuite, et couverts de peintures, varient eu grandeur de huit à dix-huit pouces : ]c couvercle représente ordinairement la tête de quelque divinité ; ou bien il imite la figure humaine, ou celle d'un animal, tel que le singe, le renard, le chat, etc. Dans les lombes des rois j'ai trouvé quelques vases d'albùtrc; mais malheureusement ils étaient cassés. Dans celles des particuliers on trouve une grande quantité de poterie, ainsi que de la vaisselle en bois, comme si les morts avaient voulu s'cnlourer de ce qui leur avait servi à l'entretien de la vie. On remarque , en outre, une quantité de petits objets d'ornement, eu argile ou en d'autres matières. Parmi les échantillons de l'industrie des anciens Egyptiens que j'ai été assez heureux de trouver, il y a des feuilles d'or battu, presque aussi milices que celles de nos orfèvres. L'or m'en a paru extrêmement pur, et d'une plus lielle couleur que ce métal n'en a ordinairement chez nous. 11 paraîtra assez singulier qu'on ne découvre point dans les tombeaux d'inslrumens de guerre, surtout quand ou considère que les anciens Egyptiens étaient une nation très-belliqueuse. Malgré toutes les recherches que j'ai faites à cet

E.\ .\UDIE, etc. 275 égard, je n!ai jamais pu trouver qu'un arc de deux pieds de long; il était muni à l'un des bouts d'une pointe ,en cuivre, très-bien altache'e; et à l'autre bout, il avait une entaille pour recevoir la corde ; ou voyait qu'il avait été fendu par la corde, et qu'on l'avait recollé. Un des mille objets trouvés dans les tombes égyptiennes, c'est le scarabée, animal qui a dû être un emblème sacré pour les anciens habitans de l'Egypte. On en voit de diverses matières, eu basalte, en vert antique ou d'autres pierres, et en terre cuite. Quelques scarabées sont couverts d'hiéroglyphes qui contiennent probablement des prières particulières, ou le récit des e'véne-mens mémorables de la vie du décédé; mais les scarabées de celte espèce sont rares. Quelques savans. croient que les Egyptiens s'attachaient des ligures de scarabées au cou, en allant à la guerre; cependant nousu'avons point de preuves suffisantes de cet usage; et, quanta moi, je n'ai trouvé qu'un seul exemple qui paraisse appuyer cette conjecture. C'est un scarabée sculpté sur une plaque de basalte qui avait été attachée au cou d'un personnage royal dans la tombe de Psam'métique. J'ai trouvé encore des scarabées, à tête humaine, que je n'avais jamais vus auparavant.

276 VOYAGES EN ÉCVI'TE, Les Egyptiens possédaient sûrement l'art de fabriquer les toiles dans la même perfection que •lions; car, sur plusieurs figures peintes, je vis des vè lemeiis si lins qu'ils en étaient transparais ; et, parmi les enveloppes des momies, je trouvai une toile aussi belle que notre mousseline, très-solide, et d'un tissu fort égal. Us" avaient aussi l'art de tannerie cuir ; ils en faisaient des souliers précisément comme nous; j'en ai trouvé de diverses formes. Ils possédaient (le plus les procédés de la teinture du cuir, et une sorte de maroquinerie , ainsi que l'art d'y imprimer des figures en relief, dont j'ai vu plusieurs éclianlillons. Je présume que pour faire ces empreintes ils pressaient le cuir mouillé avec un fer clinud. Ils fabriquaient aussi un verre grossier, dont ils faisaient des grains de collier et d'autres oriiemcns. Ils «maillaient, et, en outre, ils savaient parfaitement bien dorer, ainsi que l'attestent les ornemens trouvés dans leurs tombeaux. Ils battaient le cuivre en feuilles, et faisaient une composition métallique assez semblable à noire plomb, mais plus douce, et pourtant plus tenace; elle ressemble h celle des feuilles de plomb qui nous viennent, de la Chine dans les boites à llié; mais elle est plus épaisse. J'en ai trouvé quelques morceaux, doublés de part et d'autre

Ei\ KUBIE, CtC. 277 de fouilles minces d'un autre métal que Von pourrait prendre pour de l'argent, mais qui pourtant nu me parait pas eu être. Il est certain, au reste, que l'argent était rare en Egypte, du moins bienplus que l'or; en effet, dans les orne-mens des momies, l'or est très-commun, tandis qu'on y voit rarement de l'argent. Ils taillaient en grande perfection, surtout des figures en bois, dans lesquelles ils observaient fort bien les proportions naturelles, quoiqu'ils ne connlissent pas les règles analomiqiius ; ils conservaient dans ces figures, comme dans les statues de marbre, celte belle simplicité qui était un des traits de leur caractère, et qui étant empruntée de la nature, plaît clans tous les âges et h tous les peuples. Dans une des lombes des rois, je trouvai doux figures en bois, d'environ sept pieds de haut, et d'un très-beau travail. Ces doux statues sont debout et étendent un bras, comme pour tenir une lorche. Les sépulcres renferment beaucoup d'autres ouvrages taillés , tels que hiéroglyphes, ornemens, etc. L'art de vernisser le bois, la pierre, la poterie était poussé chez eux à un si haut degré, que je doulc que nous puissions y atteindre aujourd'hui. Mais on ne trouve que rarement des modèles de celte branche d'industrie, tandis que les cchaii-

27S VOYAGES Ki\ ÊGYI'TK, lillons des sortes inférieures et communes abondent. Je n'en ai même trouvé nulle part que dans le tombeau de Psamméliquc ; mais aussi ces vernis étaient-ils de la plus belle couleur. L'art de la peinture était peu avancé cliez les Egyptiens, puisqu'ils ne savaient point ombrer les figures, et les faire ressortir; mais il faut leur rendre celle justice qu'ils distribuaient leurs couleurs avec goût. Il règne beaucoup d'harmonie dans l'emploi même du rouge et du Ycrt, couleurs qui nous paraîtraient trop tranchantes, et qu'ils mêlaient de manière à produire un effet très-agréable et même brillant, surtout à la lumière. 11 m'a paru, comme je l'ai ditplus liant, que leurs couleurs étaient tirées du règne végétal : en voici une nouvelle preuve. Les habitai» actuels de l'Egypte qui fabriquent de l'indigo, le composent très-grossièrement en gâteaux de la grandeur du biscuit de nier. Comme ils ne savent extraire le suc de la plante, sans y mêler du sable, les gâteaux reluisent de toute part à cause de ce sable fin. Or les anciens Egyptiens ne faisaient pas mieux ; tout le bleu de leurs peintures, qui est évidemment de l'indigo, brille comme les gâteaux de fabrique moderne. Leur dessin et leur sculpture n'étaient pas plus avances ; cependant ils savaient donner une cer-

EN NUBIE, 'IC. 27g tainc vivacité aux altitudes et animer les figures. Ils connaissaient à peine la perspective, et dessinaient toujours les figures de profil. Je parlerai du procédé qu'ils employaient pour sculpter et peindre, lorsqu'il sera question de leurs tombeaux qui en offrent do beaux modèles. Ils ne connaissaient d'autres couleurs que le rouge, le bleu, le jaune, le vert et le noir; ils avaient deux nuances de bleu, le clair et le foncé. Avec ce petit nombre de conteurs, ils décoraient leurs temples, leurs tombeaux, enfin tout ce qui était susceptible d'être peint. Cependant, quoiqu'ils eussent peu de couleurs, je snià sûr qu'ils ne les employaient jamais toutes dans le même morceau. Quant à leur architecture, il est vraisemblable qu'elle était en harmonie avec leurs opinions religieuses. Il faut se rappeler, par les auteurs anciens, que les Egyptiens croyaient qu'après trois mille ans, leur corps et leur âme commenceraient une nouvelle vie. Il est donc probable qu'ils ont voulu rendre leurs édifices assez durables pour qu'ils pussent leur servir encore après leur retour sur la terre. On a cru long - temps qu'ils n'ont pas connu l'art de cointrur leurs voûtes. Cependant mes observa* lions infirment cette opinion générale. D'abord

280 VOYAGES O EGYPTE, il y a des arches dans les édifices de Thèbes. On en peut voir une à Gournah sous les rochers qui séparent ce lieu delà vallée deBeban-el-Ma-loulv (1). Cette arche dillêre à la vérité entièrement de celle qui est en usage dans le style de notre architecture ; mais il est probable que si les Egyptiens n'en ont pas ceinlré comme nous, c'est qu'ils ont voulu donner la préfe'rence à ?eur manière de construire. En effet, ils n'avaient pas besoin de voûtes ; ils aimaient mieux remplir leurs temples de colonnes, dont ils faisaient le. principal ornement de leurs grands e'dificesreligieux, et qui, rc'ellement, présentent l'aspect le plus imposant que l'on puisse voir. En les supprimant, on ne trouverait plus aux Constructions égyptiennes ce caractère de solidité et de durée inaltérable qui fait l'admiration de la postérité. Le peu d'arches et de voûtes que l'on avait trouvées jusqu'à présent avait fait croire aux voyageurs prévenus, que c'était l'ouvrage de peuples postérieurs aux anciens Egyptiens; mais je vais prouver qu'il doit leur être attribué, et qu'ils possédaient l'art de construire des voûtes à clef tout aussi bien que nous. Un procédé particulier aux Egyptiens, c'était celui d'élever des murs de briques crues, (1) Voyez l'Allas, planche f\i\.

EN NUBIE, ClC. 281 d'une force énorme. 11 nous en reste nu grand nombre de preuves incontestables. Or je demanderai à tout voyageur qui visitera Thèbes, s'il pense que le mur autour de l'avenue des sphinx ou autour des statues à t«te de lion que j'ai découvertes à Garnak, a pu être fait par un autre peuple que les anciens Egyptiens. Quelques uns de ces murs servent même d'enceintes aux temples. On supposerait à tort que, dans la suite des temps, quelque autre nation, adorant les mêmes divinités, a élevé ces murs pour conserver les lieux destinés au culte. Ils se lient si bien au plan des édifices sacrés, qu'il est évident que le tout a été construit au même temps. Ce qui est encore plus concluant, c'est qu'à Gournah il y a des catacombes fort étendues, creusées non-seulement dans le roc, mais aussi dans la plaine, au pied des rochers, à douze ou quatorze pieds au-dessous du niveau du sol, et se prolongeant fort en avant sous terre. On entre généralement dans ces lombes par un escalier qui conduit h une grande galerie longue quelquefois de quatre-vingt-dix à cent pieds, et taillée dans le roc; en face de l'escalier se trouve communément le caveau sépulcral. 11 faut remarquer que ces galeries souterraines entraient dans le plan des cons-

VOTACES  EN   fiCVPTli,

truclions de ce genre j on était obligé de les protéger de part et d'autre par des murs ou parcmens, contre l'éboulement des terres, qui n'auraient pas tardé d'encombrer le passage. Ces gros murs ont donc été construits quand on a creusé les catacombes, et n'ont point été sura-joute's par quelque autre peuple. Or, au-dessus des escaliers qui conduisent aux passages souterrains , on voit des voûtes hautes et majestueuses, composées des mêmes briques, et ne faisant qu'un tout avec ces murs d'épaulcmcnt j elles ont donc dû être élevées par lqs constructeurs des tombeaux. Cependant il ne faut pas confondre les constructions dont je parle avec beaucoup d'autres édifices qu'on voit à Gotirnah, et qui sont évidemment d'une époque plus re'-> cente. Ceux-ci sont bâtis en partie de briques plus petites, et en partie de briques enlevées aux vieux murs des Egyptiens, et le genre de leur structure fait assez voir qu'ils ne sont pas dus aux anciens habitans du pays. Plus on considère, en général,l'architecture égyptienne, plus on se persuade qu'elle renferme tous les ornemens et perfections dont on fait communément honneur à d'autres peuples, particulièrement aux Grecs ; et que ceux-ci ont môme puisé presque toutes leurs idées, en fait

EK NUBIE, etc. 285 d'architecture, dans les monumcns de l'antique Egypte. Les Égyptiens étaient une nation primitive; ne trouvant pas de modules à imiter, ils étaient obligés d'inventer et de créer. A cet égard la nature les avait doués de facultés tellement heureuses , que liiiir génie pourrait encore aujourd'hui nous fournir des idées nouvelles, après toutes celles qu'on leur a empruntées. Pour ne parler que des ordres d'architecture, on retrouve dans les chapiteaux de leurs colonnes les ordres que les Grecs en ont tirés, et on en remarque d'autres que l'on pourrait en tirer encore. Ces lotus qui couronnent d'une manière si gracieuse les colonnes égyptiennes, ont été le germe des ordres dorique et corinthien. L'idée de l'ordre ionique parait avoir c'té inspirée par la vue des chapiteaux des colonnes de Tentyra, du petit temple d'Edfou et du petit temple d'Isis, dans Hle de Pliilœ. Le nom de la divinité même à qui le premier et le dernier de ces temples étaient dédiés, vient à l'appui de cette conjecture. On n'ignore pas que l'Io des Grecs était l'Isis des Égyptiens : or le nom d'ionique parait venir d'Io. Par cette dénomination, l'inventeur du nouvel ordre d'architecture aura voulu faire honneur de sa découverte à la déesse dont le

aSij. VOYAGES EN EGYPTE, temple lui en avait donné la première idée. Ce qui rend admirables les sculptures des anciens Egyplicns,c'estla hardiesse de l'exécution. La proportion gigantesque des statues forçait les artistes à bien calculer l'efiet de leur ouvrage. Lorsqu'ils faisaient des figures de grandeur naturelle, ils pouvaient observer les proportions du corps humain; mais quand il s'agissait de statues de trente à cinquante pieds de haut, il fallait bien excéder les proportions naturelles de la tête et de toute la partie supérieure, qui, destinée à être vue de loin, aurait sans cela manqué d'effet, et fait paraître la statue informe. Quelle patience et quelle peine il a fallu pour sculpter ces innombrables hiéroglyphes, qui couvrent les pierres de tous les édifices; et ces figures qui décorent et les temples, ctlcs tombes, et les obélisques! On se servait en général pour la sculpture de quatre sortes de roche, d'une pierre sableuse, du calcaire, de la brèche et du granit. A l'exception de la première, elles étaient toutes très-dures, et, ce qui est assez'singulier, nous ignorons avec quels outils on les taillait. Ceux de nos jours auraient bien de la difficulté à tailler le granit, et je doute qu'ils pussent réussir à en rendre lasurface aussi lisse, qu'on le voit sur l'ancien granit d'Egypte. Je présume, au

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EN NUBIE, etr. 285 reste, que le granit et les autres pierres, sculptées par les Egyptiens, étaient d'abord plus tendres, et qu'elles se sont durcies pendant leur longue exposition à l'air. Les figures sculptées sur la pierre calcaire ont des angles si Iranchans que le meilleur ciseau de nos fabriques n'en ferait pas autant. Le calcaire est d'une telle dureté qu'il se casse plutôt comme du verre que comme de la pierre; et quant au granit, il se laisse à peine entamer. A l'extrémité de la plaine de Gournali dont j'ai parlé, et au pied des rochers qui séparent ce vallon de celui dé Beban-el-Malouk, nous fîmes creuser au bout d'une avenue où il a dû y avoir des sphinx. Ou y trouva une chaussée s'é-lcvant graduellement vers dcsniines, qui, ayant été mises à découvert, se trouvèrent être celles d'un temple orné de colonnes octogones, les seules de ce genre que j'aie vues en Egypte. Ce temple est évidemment antique : cependant, malgré les hiéroglyphes et d'autres ornemens nationaux qui en couvrent les murs, je n'oserais soutenir qu'il est Egyptien ; car les proportions du plan, autant que j'ai pu les reconnaître, et l'ordre des colonnes, dillêrent entièrement de ce qu'on voit aux autres temples, et il est probablement d'une époque moins ancienne. Plus loin,

286 VOÏACF.S r.N ÏX, précisément sous les rochers, nous découvrîmes une porte de granit de neuf pieds de haut sur cinq de large et sur un et demi d'épaisseur, Couverte d'hiéroglyphes et de figures bien sculptes, elle est couronnée d'une corniche, et surmontée du symbole ordinaire, le globe ailé. Elle avait i.; peinte; quand nous la découvrîmes, elle élait entièrement en fouie sous terre. J Pendant que mes ouvriers travaillaient aux fouilles, je passais mon temps à parcourir les tombeaux et à pénétrer dans toutes les cavernes p où il y avait possibilité de me glisser. Dans les | grandes tombes, je faisais frapper quelques coups vigoureux de marteaux contre le rocher ou le mur de parement, pour discerner, par le son, s'il y avait dans le voisinage quelque caveau caché; Un jour les coups de marteaux retentirent comme sur un creux, et frayèrent une ouverture d'un pied et demi de large dans une autre tombe. Après avoir élargi suffisamment cotte brèche, nous y passâmes, et nous'trouvâmes dans le nouveau souterrain plusieurs momies et une grande quantité do caisses brisées. Les pierres tombées de la voûte tranchaient comme un rasoir, et, comme mes souliers n'étaient pas très-forts, je reçus plusieurs coupures aux pieds. Ces pierres se détachent de la

E.\ NUBIE, elC. 287 voùlc par éclats, ce qui prouve qu'elles sont maintenant plus dures que lorsqu'on creusa le caveau. Nous trouvâmes dans celte caverne une ouverture carrée, par laquelle nous descendîmes ; arrivés au bas, nous aperçûmes une petite chambre de chaque côté du puits. Dans l'une il y avait un sarcophage de granit, dont le couvercle était parfaitement conservé; mais ce monument était situé de manière à n'être guère susceptible d'être tiré du souterrain. Sur les momies, nous trouvâmes de petits papyrus, et un seul d'une grandeur extraordinaire. Quand je ne voulais pas traverser le soir le fleuve pour aller à noire demeure au temple de Louxor, je m'établissais h l'entrée d'une des tombes, parmi les Troglodytes. C'était un divertissement pour moi. Ce peuple occupe ordinairement le passage entre la première et la seconde entrée des. sépulcres ; les murs et le plafond de leurs demeures sont noirs comme des cheminées. La porte intérieure est bouchée avec de la boue, et il n'y reste qu'une ouverture h peine suffisante pour qu'un homme puisse s'yglisser. Leurs brebis y entrent la nuit, et mêlent leurs bèlemens à la voix des maîtres. Quelques figures égyptiennes mutilées, parmi lesquelles on dislingue souvent les deux renards.,

288 YOYACES EN EGYPTE, symboles de la vigilance, décorent l'entrée des anciennes cavernes se'pulcrales. Une petite lampe, alimentée de graisse de brebis, ou d'huile rancc, et placée dans une niche du mur, répand un faible rayon de lumière dans ces réduits all'reux; une natte étendue à terre est le seul objet de commodité qu'on y trouve. Je n'en avais pas d'autre quand je passais la nuit dans ces tombes. Le soir, les Troglodytes venaient s'assembler autour de moi; et notre conversation roulait principalement sur les antiquités. Chacun racontait ses découvertes; on m'apportait les antiques que l'on possédait, pour mêles vendre, cl quelquefois j'avais lieu de me féliciter de mon séjour dans ces rochers. Pour souper, j'étais toujours sûr d'y trouver du lait et du pain, servi dans une écucllc de bois; mais quand ils savaient que j'allais passer la nuit chez eux, ils tuaient pour moi une couple de volailles, et les rôtissaient dans un petit four que l'on chauflhit avec des morceaux de cercueils de momies, ou avec les ossemens et les linceuls des morts. Dans ces sépulcres, il n'est pas rare de s'asseoir parmi des crânes et des os qui ont appartenu à des contemporains dus Plolémées, et l'Arabe qui vit dans leurs tombeaux, ne se fait aucun scrupule d'en tirer parti pour son ménage. L'habitude

EX NUBIE, etc. 289 finît par me rendre à cet égard aussi nidifièrent qu'eux, et je me serais accommodé, pour coucher, d'un puits de momies, comme du tout autre lieu. Chacun peut être heureux, s'il veut; car le bonheur dépend certainement de nous. L'homme qui se contente de ce que le sort lui donne, est heureux, surtout s'il.est bien persuadé que c'est là tout ce qu'il pourra obtenir. On ne s'attendrait pas, à la vérité, de trouver le bonheur chez un peuple qui habite des repaires comme des bêtes sauvages, qui se voit toujours entouré des corps et des cercueils des anciens habitans du pays, et qui, enoutre,eslsoumisà unpouvoirtyrannique, dont il n'y a jamais d'amélioration à espérer, qui ne connaît même pas de justice et gouverne suivant ses caprices despotiques. Cepeudant l'ha-r bitude a rendu familière et supportable à ces malheureux leur position afl'rcusc, et ils ne vi vent pas sans connaître le bonheur. Le soir, le fellah rentre chez lui; il s'assied auprès de sa caverne, fume une pipe avec ses compa gnons, et s'entretient avec eux de sujets qui les intéressent le plus j tels que la dernière inonda tion du Nil, la moisson, qui l'a suivie, ou des espérances que donne la moisson prochaine. Sa femme lui apporte son écucllc de lentilles, et TOME I. 19

2gO VOYAGES EN EGYPTE, du pain trempé dans de l'eau ; si elle peut y ajouter du beurre, c'est un régal. Sachant que sou sort n'ira jamais au-delà, le paysan de Gour-nah n'en demande pas davantage ; il se contente de ce qu'il a ; il est heureux. Est-il jeune, tous ses efforts tendent à amasser la somme de cent piastres (environ soixante francs)', afin d'être à même d'acheter une femme et de faire une noce. Les enfans ne sont guère une charge pour le ménage ; leur habillement ne coûte rien, car ils vont nus, ou ne sont couverts que de haillons. Quand ils avancent en âge, la mère leur enseigne comment il faut gagner quelque vêtement ; l'exemple des parens leur apprend d'ailleurs bientôt à tromper les étrangers et à leur extorquer de l'argent. Les iemmes, quoique plongées dans la misère -, ne sont pourtant pas étrangères à l'art de la coquetterie; elles aiment à se parer de grains de verre, et de coraux grossiers. Celle qui trouve le moyen de se procurer une paire de boucles d'argent ou de bracelets, excite l'envie de ses compagnes. Quoique l'usage de l'Orient habitue les femmes ù une grande modestie, il n'y a pourtant guère que les laides qui restent strictement fidèles à la coutume de dérober leurs traits aiixregards des hommes. Les jolies, sans enfreindre précisément l'usage', trou-

EN NUBIE, ClC. 391 vent mille moyens de faire voir à l'étranger que la nature leur a donne des attraits pour plaire. Un voile qui tombe ou se dérange par.hasard, sert à la fois la coquetterie que commande la nature, et la modestie que prescrivent les mœurs. Quand un jeune homme veut se marier, il va trouver le pure de celle qu'il a choisie, et convient avec lui du prix qu'il met à la cession de la fille. Dès que le marche est conclu, il examine combien d'argent il peut destiner à la noce. L'établissement du ménage n'exige pas de grandes dépenses. Trois ou quatre pots de terre, une pierre pour broyer le grain, et une natte pour coucher, voilà tout l'ameublement dont il a besoin. La femme apporte son vêtement et ses bijoux ; si le jeune marié est galant, il lui fait cadeau d'une paire de bracelets d'argent, d'ivoire ou de verre j alors le bonheur de la mariée est au comble. La maison est toute prÊlej c'est une caverne sépulcrale j elle ne donne aucun souci pour le loyer ni pour les frais dd réparation. La pluie ne traversera jamais le toit j il n'y a pas de porte ; on peut s'en passer, car il n'y a rien à fermer, si ce n'est pourtant une sorte d'armoire qu'ils font en terre et paille durcie au soleil, et dans laquelle ils serrent leurs effets précieux. Une planche de cercueil de momie sert de porte

2Q2 VOYAGES EN JJOYPTE," à cette espèce de niclio. Quand la maison ne plaît pas au jeune couple, il en prend une autre; il peut choisir entre cent; je dirais entre mille, si toutes les cavernes étaient préparées pour recevoir des hôtes vivans. Pendant que nous étions occupés de nos recherches à Thèbes, nous apprîmes que le defter-dar allait de nouveau remonter le Nil. Toutes mes opérations étaient alors en train, et permettaient d'heureux succès. ÀCarnali, je mis un jour, avant de traverser le fleuve pour me rendre à Gournah, plusieurs hommes à l'ouvrage sur un terrain situé au bas d'une hutte d'où sortait une portion d'un grand colosse. M. Beecbey, qui -fréquentait quelquefois les ruines, me fit ce jour-là le plaisir de surveillerles fouilles. Le soir, en revenant de Gournah, j'appris qu'ils avaient découvert une tète colossale, plus grande que celle que j'avais transportée à Alexandrie pour être envoyée en Angleterre. Elle était de granit rouge, d'un beau travail, et parfaitement conservée , à l'exception d'une oreille et d'une partie du rnenton qui avait été abattu avec la barbe. Au bas du cou ce fragment de colosse avait été séparé des épaules. Il était coifle de la mitre ou mesure de grains. Quoique plus grande en proportion que la tète du jeune Memnon, ce morceau ne

EN NUBIE, etc. 395 formait pas une niasse aussi grosse et aussi lourde, n'ayant point, comme l'autre, une portion des épaules attachée au cou. Dans huit jours de temps je l'eus fait transporter à Louxor, quoique la distance fût un peu au-delà d'un mille. A cette époque j'avais déjà accumulé à Louxor de quoi charger un bateau aussi grand que celui du voyage précédent. Outre la tête colossale dont je viens de parler, et qui avait dix pieds depuis la nuque jusqu'au sommet de la mitre, je me procurai un bras du même colosse qui avait aussi dix pieds de long, et qui peut donner une idée des proportions énormes de la statue à laquelle ces fragmens ont appartenu. Je fis enlever aussi le fameux autel représentant six divinités en bas-relief, un des travaux les plus finis qu'on ait trouvés en Egypte. Il avait été renversé de son piédestal dans un petit temple situé dans un coin au nord-est du mur d'en-ceihtc du grand temple de Carnak. Le piédestal, fait d'une sorte de marbre blanchâtre, y est encore en place. J'eus aussi quatre grandes statues à tête de lion dont j'ai parlé plus haut, et le couvercle du sarcophage que j'avais visité dans les cavernes de Gournah, ainsi que j'ai raconté dans la relation de mon premier voyage. On s'imagine bien que ce ne fut pas sans beaucoup

294 VOYACES EN EGYPTE, de peine que je réussis à tirer celle masse de granit du fond d'une caverne, à laquelle on arrivait par un passage à peine assez haut pour qu'un homme pût s'y asseoir. Il fallait traîner le bloc sur un terrain raboteux, dans un tourbillon de poussière, et dans une chaleur qui, sous ce passage étroit et au milieu de tant d'ouvriers, devint siitibcantc. Cependant le transport s'en fit sans accident, et le couvercle arriva sur l'autre bord du fleuve, à Louxor, prêt à être embarque. Tous ces objets se trouvèrent rassemblés fort à propos; car un nouvel obstacle vint paralyser mes opérations. Le defterdar-bey, à peine arrivé à Gamola, à trois milles au nord de Thèbcs, envoya aux cacheflsctcaimalians qui commandaient sur les deux côtés des ruines, l'ordre de ne plus permettre aux Anglais de recueillir des antiquités, et aux Arabes, de travailler pour eux, ou de leur vendre le moindre objet. Je dois informer le lecteur que les deux agens de nos adversaires étaient allés trouver le bey à Gamola, et avaient sollicité de lui cette mesure, sous prétexte qu'ils ne trouvaient plus aucune acquisition à faire, parce que les Anglais accaparaient tout. Le bey ne se laissa pas prier long-temps, et expédia en conséquence des ordres aux chefs de Gournah, Louxor et Carnak.

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EN NUBIE, etc. 295 Le clieik de Gournah vint nous faire connaître la défense qu'il avait reçue. Le pauvre diable, qui nous était attaché, dit qu'il en était fâché, mais qu'il se voyait obligé d'obéir. Il était trop tard pour ce jour-là d'aller parler au bey j j'attendis donc jusqu'au lendemain matin. A mon arrivée à Gamola, je trouvai ce chef puissant assis sur son divan, entouré de ses caçhefls et d'un grand nombre de serviteurs. Il m'accueillit plus froidement qu'à ma première visite; il me demanda si je n'avais pas encore fini de faire ma collection. Je lui répondis que, tant que j'aurais sa permission, je continuerais toujours de chercher et de recueillir. Je lui présentai en même temps la lettre du pacha. Un cadeau lui aurait sans doute fait plus de plaisir. Il jeta un coup d'œil sur l'adresse, et fit tomber la conversation sur d'autres matières; il se passa une demi-heure avant que je pusse la ramener sur le but de ma visite. Je voulus savoir les raisons qui l'avaient engagé à faire suspendre nos travaux à Carnak, et à défendre auxhabitans de ce lieu de ne plus rien vendre aux Anglais. 11 jeta de nouveau les yeux sur la lettre, et fit part aux cache(Ts du contenu ; mais en ajoutant que la lettre était rédigée de manière à faire croire que le vieux paclia radotait, ce qui dispensait le

2Ç)6 VOÏAOKS EN ÉCVPTE, bcy de se conformer à ses caprices. Mettant ensuite la lettre de côté, il parla d'autre chose. Je vis qu'il cherchait des prétextes pour justifier sa conduite à notre e'gard. Il me dit qu'il avait été informé que les fellahs se plaignaient de nos mauvais Irai tenions, que nous les battions sans cesse, et que nous tirions à tout moment le sabre pour leur couper la tète. A ces accusations je me levai de mon siège, et lui répliquai que j'étais étonné qu'un homme d'autant de bon sens pût ajouter foi à de pareils rapports, et nous condamner sans preuves ; qu'il lui suflirait de prendre des informations pour se convaincre de la fausseté de ces assertions; j'ajoutai qu'il était de son devoir de me rendre justice. Il continua en disant que nous avions acheté presque toutes les antiquités que l'on pût se procurer à Gournali, tandis que la partie adverse ne pouvait rien acheter; qu'il était donc temps d'arrôtor nos opérations. Je lui représentai que tout ce que nous avions acquis, nous avait été vendu volontairement par les Arabes, et je le priai de ne pas s'en rapporter aux assertions de nos adversaires qui ne cherchaient qu'à nuire sous main à nos recherches, etc. 11 détourna de nouveau la conversation; je lui demandai enfin ce qu'il comptait faire relative-

EN NOME, CtC. 297 nient à l'ordre envoyé à Carnak. Au lieu de me répondre directement, il me demanda si Gour-nali était bien loin. On lui montra parla croisée ce village, dans un éloignemcnt de six milles. 11 commanda alors ses chevaux, et, au'bout de quelques minutes, nous fûmes en route pour nous y rendre. Nous arrivâmes dans deux heures de temps, et nous nous transportâmes tout droit au Memnonium. Il s'y informa de ce qu'il appelait les grandes mosquées, et fit plusieurs questions sur les édifices et les colosses de ce lieu antique. 11 se dirigea ensuite vers les deux statues colossales, et puis sur Médinct, où je le suivis avec la ferme résolution d'obtenir la révocation de la défense adressée aux clieiks. Je cherchai des occasions de lui parler seul ; elles ne me manquèrent point, mais je ne pus en profiter , car dès que j'entamais ce sujet, il croisait la conversation par d'autres questions. Cependant je ne me laissais pas décourager, et je me promettais bien de ne pas le lâcher ; car je savais que, pour obtenir des Turcs quelque chose contraire à leur volonté, il faut les importuner et leur forcer la main. Après avoir jeté un coup d'œil général sur ces ruines, il s'assit vis-à-vis de la fameuse peinture représentant un combat, et donna son avis

yg8 VOYAGES EN ÉGÏPTK, sur ce morceau. Il prélendit qu'il était impossible que la couleur fût de la même époque que la sculpture , puisque les pierres étaient dégradées , tandis que la peinture avait encore de la fraîcheur. Je lui répondis que l'état de conservation dans lequel se trouvaient les couleurs de ce tableau, était un effet du climat. Il ne voulut pas le croire, et persista dans son opinion, que ces deux parties ne dataient pas de la même époque. Quittant ensuite sa place, il alla s'asseoir sur le seuil de la première entrée des ruines, et fit venir le cheik de Gournali à qui il avait adressé ses ordres, et qu'il savait être attaché h notre parti. Le pauvre chef de village trembla de tous ses membres en paraissant devant son supérieur. On lui demanda combien d'ouvriers étaient employés à la recherche des momies ; le cheik répondit qu'il y en avait six ou sept. Je vis le bey embarrassé sur la conduite qu'il avait à tenir à notre égard, étant pressé d'un côté de révoquer son ordre , et désirant d'un autre côté mortifier notre parti, etse venger sur le malheureux cheik. Tout à coup une idée bizarre lui passe par la tête ; il demande au cheik s'il peut trouver à Gournali une momie qui n'ait pas encore été ouverte. Le cheik répond que pourvu qu'on lui laisse le temps de chercher il en trouvera peut-

EN NUBIE} CtC. 2(j(j être; mais que ceux qui en déterrent, les ouvrent ordinairement sur-le-cliamp. Cependant le bey exige qu'on lui trouve une momie sur-le-champ, menaçant le cbeik de la bastonnade au cas qu'il ne satisfasse pas à la volonté de son maître. On lui ordonne de creuser à l'instant sous ses pieds et d'y trouver une momie. 11 aurait eu beau assurer qu'il n'y avait de momies qu'à Gournali, et qu'on n'en trouvait point sur les lieux où il était : on l'aurait forcé de fouiller, si quelqu'un de la suite du bey et un cacheff n'avaient confirmé son assertion. Le bey envoie alors le cheili à Gour« nali pour y chercher une momie enfermée encore dans sa caisse , en lui accordant une heure pour la trouver. Le pauvre cheik veut faire des observations , trois ou quatre soldats le mettent dehors. Le bey reprit ensuite la conversation, m'adressa plusieurs questions au sujet du temple, et me demanda si nous y avions fait des dessins, en ajoutant qu'il dessinerait lui-même s'il avait du papier et des pinceaux. Je lui répondis que je ne doutais point qu'il ne fit de très-bonnes esquisses des objets qui étaient devant nous. Là» dessus il me demanda un pinceau et du papier. J'en tirai de mon portefeuille; il les prit et lit un croquis du chapiteau d'une des colonnes élevées devant la porte. Quand il eut fini, le dessin

3oo VOÏACES E.V KCÏITI; , fut montre fièrement à tous les assistons. Il loua ce chef-d'œuvre tout le premier, et tous s'accordèrent à le trouver superbe. 11 me le donna avec un air de satisfaction, en disant: « Tenez, « voyez ce que je sais faire ! « Je pris le papier et le mis dans mon portefeuille. J'ai garde jusqu'à ce jour cet échantillon du savoir faire d'un bey turc. Nous quittâmes ensuite Médinet-Abou, etnous nous rendîmes h Gournah. Le clieik et quelques janissaires y attendaient humblement à l'ombre d'un daoum sa Hautesse, pour lui présenter la momie exige'c, Avant même de l'avoir vue, le bey s'écria qu'il était certain qu'elle avait été ouverte par un de ces drôles qui allaient à Ja recherche des momies. Le cheilt avait beau protester qu'il avait trouvé la caisse dans l'état où il la présentait, et que personne ne l'avait ouverte avant lui ; il avait à faire a un maître barbare qui ne cherchait qu'un prétexte pour le punir d'être notre ami. Le bey ordonna d'étendre le cheik sur le sol, et de lui appliquer la bastonnade. Cette sentence fut exécutée sur-le-champ : les douleurs et les cris du malheureux indignèrent jusqu'aux Turcs qui assistaient à sa punition. Je m'aperçus que tout cela venait des intrigues de nos adversaires qui avaient sug-

clc. 5oi géré au bey que le cheik nous était dévoue', et qui avaient fait suivre leurs insinuations de quelques petits présens. Je ne manquai pas d'intercéder pour le malheureux délinquant ; mais ce fut sans succès, et j'étais persuadé que plus je témoignerais d'intérêt pour lui, plus on le frapperait. L'interprète, sans trop réfléchir à la de-marche qu'il faisait, osa intercéder au nom de M. Sait, consul d'Angleterre; le bey s'en moqua. L'interprète invoqua ensuite le nom du pacha, beau-père du bey. Celui-ci répondit qu'il était seul maître ici. Eu même temps il s'adressa à l'homme qui frappait le cheik , en s'écriant : « Allez, allez, ferme ! » A force de coups le malheureux avait perdu connaissance , et il n'aurait pas fallu beaucoup pour le faire expirer sous le bâton. Je laisse à penser à tout ami de l'humanité quelle dut être mon indignation contre le despote qui se vengeait avec autant de lâcheté. J'aurais laissé éclater mon ressentiment, si je n'avais réfléchi que manquer d'cgard au bey serait m'exposer en pure perte à des insultes de la part d'un homme brutal qui semblait me provoquer exprès pour avoir de quoi justifier sa conduite. Obligé de restreindre mes mouvemens d'impatience et d'indignation , je restai immobile pendant quelque.

ft)2 VOYAGES EX ÊGVl'TE,' temps. Voyant sourire le bey, je cliercliai à lui dérober ce qui se passait dans mon âme pour ne pas ajouter à sa jouissance cruelle. Enfin, il fit suspendre la punition , et le clicik, plus mort que vif, fut transporté dans sa caverne. Par ordre du maître, on ouvrit la momie, et n'y ayant rien trouvé, il s'écria qu'on si on ne lui en apportait pas une intacte , il jeterait le clicik dans le fleuve. L'aversion que m'inspirait sa cruauté ne lui échappa point. Pour s'en venger , il fit appeler un autre cheik, et lui ordonna de laisser désormais acheter à nos adversaires toutes les antiquités que l'on trouverait à Gour-nah. Cependant, sur la représentation que je lui lis de la nécessité où je me trouvais d'écrire le soir même au Caire, il fit appeler mon interprète , en remontant à cheval, et lui dit qu'il n'avait qu'à envoyer quelqu'un à Gamola, pour recevoir de lui, le bey, une autorisation à faire travailler le lendemain. Je lui dis que ce changement apparent de ses sentimens ne m'empè-cherait pas d'envoyer des dépêches au Caire pour faire savoir au pacha comment on se conformait à sa volonté. J'allai voir ensuite le cheik j je trouvai ce malheureux incapable de proférer une parole. Je fis ce que je pouvais pour le soulager j mais il régnait parmi les Arabes une ter-

E.N MJDIG, Clc. 003 rcur telle qu'ils n'osaient plus avoir de relation avec nous. Le lendemain matin, j'allais envoyer l'interprète à Gamola, quand nous vîmes la cango du bey passer devant Louxor, et le cachell" de Kiiuch faire débarquer un liommc porteur de la prétendue autorisation du bey pour faire travailler vingt ouvriers pendant huit jours. Voyant que le bey ne s'arrêtait point, je parlai au ca-chelTpour qu'il sollicitât une autorisation moins limitée ; mais il parut décliner cette commission, étant persuadé que le bey ne voulait qu'éluder les autorisations que nous lui demandions. 11 nous avoua sans retenue que nos adversaires nous avaient calomniés auprès de son maître, en ajoutant que, pour sa part, il nous aurait volontiers servis, si cela eût dépendu de lui. Je lui fis entendre qu'il y allait, en effet, de son intérêt à être aussi favorable à nôtre parti qu'à l'autre, et que j'étais persuadé que l'inimitié du bey ne tarderait pas à cesser, puisque le consul, retenu, pour le moment, par.ses affaires , arriverait bientôt avec des présens pour le bey et pour lui, et aplanirait toutes les difficultés. . J'obtins enfin par mes discours qu'il autorisât les ouvriers à travailler pour nous ; en peu

5o/|. VOYACES EN KCYPTE, de jours tous les objets d'antiquité que j'avais fait déterrer, furent rassemblés sur le quai de Lou-xor, où je les fis entourer d'un mur en terre. Biais bientôt un nouvel ordre du bey consterna les paysans de Gournab. 11 leur fut défendu de rien vendre ni à nous ni aux Français j et de plus il leur fut enjoint de tenir trois momies intactes prêtes pour son retour qui devait avoir lieu sous peu de jours ; et ces momies devaient être cherchées par ceux même qui avaient travaillé pour les Anglais. Lus malheureux paysans se voyaient menacés du sort de leur cbeik, et celui-ci, qui n'était pas encore guéri, s'attendait à une nouvelle bastonnade. Nous avions terminé quelques travaux à Car-nali et àLouxor, quand le bey, de retour de Derou, reparut le 3 mai dans la matinée à Louxor. Dès qu'il eut débarqué, il vint voir notre collection d'antiques qui formait un bel ensemble. Il fît une ou deux remarques, observa que la tête colossale était un beau morceau, et courut ensuite comme un fou à travers les ruines. Comme il'paraissait cette fois mieux disposé à nous écouter, nous osâmes élever des plaintes sur notre position, en lui représentant que les fellahs n'osaientplus travailler, d'après ce qui était arrivé au cbeik sur l'autre rive du fleuve, et

EN NtJME, Ctc» 5o5 qu'en dépit des pressantes lettres de recomman dation que nous avions renies du pacha même, nous nous trouvions prives de protection , et exposés aux outrages du nos adversaires et de quiconque voulait nous insulter. 11 demanda si réellement nous avions reçu des insultes ; nous lui répondîmes que notre interprète avait été battu parles fellahs de Carnak, et que le caima- kan à qui on s'c'tait plaint de cet outrage, avait répondu qu'il ne pouvait punir les agresseurs, dans la crainte d'encourir la disgrâce du boy. 11 nous demanda ensuite s'il nous avait déplu, pour avoir fait donner la bastonnade au cheik de Gournah. Je lui répondis qu'à la vérité il n'était pas agréable de voir battre quelqu'un sans motif/ etque le cheik n'avait point eu de relations d'af faires avec nous, et ne nous avait vendu aucun objet d'antiquité' j mais que lui, le bey, élait le maître de traiter ses subordonnés comme bon lui semblait, et qu'il ne nous appartenait pas d'intervenir dans,ses ordres tant qu'ils ne nous étaient pas nuisibles. Il voulut savoir ensuite ce que nous désirions. Nous lui dîmes que nous désirions être respectes, et autorisés à con tinuer nos recherches ; que nous ne prétendions pas d'être traités plus favorablement que nos ad versaires , mais que nous demandions d'acheter TOME I. 20

So6 VOYAGES EN EGYPTE,' aussi bien que d'autres, des antiquite's chezlcs lia-bitans de Gonrnah, et d'avoir les ordres pour les cacbefls d'Assouan et d'ibrim, puisque notre intention e'tait de remonter le Nil. Il y consentit, et se remit en route. A notre refour à Louxor, j'y trouvai deux des pères de la Propagande, que j'avais vus à Acou, premier voyage de Redamont à Louxor, et qui étaient venus pour voir les antiquite's. Ayant été traité par eux avec beaucoup d'égards dans mou voyage, je crus devoir rendre civilité pour civilité. En conséquence je les conduisis dans tous les lieux que je connaissais, surtout dans les tombeaux des rois, au Menino-nium, à Medinet-Abou, à Garnak, Louxor, etc. C'était en général un plaisir pour moi, de montrer ces ruines aux étrangers, d'entendre leurs remarques, et d'être témoin de leur surprise et de leur satisfaction à la vue de tant de merveilles. Mais tous les étrangers n'étaient pas également sensibles à ces beautés de l'art antique, et j'avais aussi quelquefois la .mortification de ne pas voir partager l'enthousiasme qu'elles m'inspiraient. C'est ce qui m'arriva à l'égard des deux religieux. Ils étaient dans le pays depuis environ dix ans, et le lieu de leur résidence n'était éloigné de ïhèbes que d'environ trois journées;

feN NOBIE, etc. 307 cependant jamais l'envie ne leur e'tait venue de prendre la peine de faire ce voyage ; et probablement ils ne se seraient pas encore 'mis en route, si je ne les en avais presses quand je les vis pour la première fois; tandis que d'autres voyageurs viennent exprès de Londres, de Paris, de Vienne, de Pétersbourg pour voir de près des monumens aussi renommés. Mais enfin ils s'étaient décidés à venir à Thèbes. Quand ils curent passé la grande entrée des tombes, qui est magnifique, ils se plaignirent déjà de la fatiguej quoiqu'ils eussent fait la route sur de bons «nesi J'espérais que la première vue des ruines leuil arracherait des cris de surprise; point du loutjla ville aux cent portes n'eut pas plus d'intérêt pbin.4 eux que le cloître de leur couvent ; ils eïivoyè-rent chercher une bouteille d'eau-de-vie dont ils avaient eu la précaution de se munir, et se réconfortèrent d'abord. Je pensais qu'après s'être restaurés, ils allaient examiner tout en détail J mais ce qui les intéressa le plus, ce fut le nom d'une personne de. leur connaissance, griffonné sur les ruines. Dès qu'ils aperçurent ce nom, ils ne virent plus ni sculptures, ni peintures, ni colonnades, ni temples; ils ne s'entretinrent que de la question de savoir, quand et à quelle occasion ce nom avait été inscrit sur ces pierres;

3û8 YOYACES EN EGYPTE, A notre arrivée dans la grande galerie, ils durent nécessairement èlre frappes de la vue du grand sarcophage. Ils demandèrent aussitôt si le corps y était encore; et, en apprenant qu'on ne trouvait plus les restes mortels des rois, ils ne virent plus rien d'intéressant dans ces catacombes. Je les engageai à jeter au moins les yeux sur les peintures, pour qu'ils distinguassent celte tombe d'un caveau ordinaire : cependant un de leurs amis, qui, encore moins curieux qu'eux-mêmes, lesatlcudail à l'entrée où il s'étaitassis enattendant leur retour, s'impatientait de ce qu'ils perdaient tant de temps à examiner des vieilleries. J'étais choqué de l'insouciance de pareils voyageurs. Je les conduisis à la plus magnifique de toutes les tombes, espérant que celle-ci au moins exciterait leur intérêt. Celte tombe, outre sa grandeur et sa belle conservation, a encore cela de remarquable, qu'elle présente, sur les deux côtés de la première galerie , huit petits caveaux, creusés dans le roc, sur les paremens desquels on a peint une grande variété de sujets, tels que instrumens de guerre, costumes domestiques et religieux, des décorations, enfin une foule d'objets relatifs aux mœurs et usages des anciens Egyptiens. Le fond de ces peintures est blanc, et les couleurs ont conservé une fraîcheur

EN NUBIE, etc. 3og étonnante. On passe ensuite dans une seconde galerie, dont les parcmeus sont peints avec la munie perfection j niais ici on n'a représenté que des hiéroglyphes. Dans le grand caveau où l'on arrive enfin, on voit un énorme sarcophage d'un seul bloc de granit, de dix pieds de long, cinq de large et six de haut ; le granit a six pouces d'épaisseur, et, en dedans comme en dehors, il est couvert d'hiéroglyphes. C'est un des plus grands sarcophages qui aient été conservés jusqu'à nos jours. Au caveau où il se trouve communiquent plusieurs salles, qui méritent l'attention du voyageur par les figures et hiéroglyphes qui y sont représentés, et qui nous fournissent des notions intéressantes sur les coutumes, sur l'agriculture, etc., des anciens habitans de ces contrées. Quand nous y entrâmes, je ne manquai pas d'avertir les pères qu'ils allaient voir le plus beau des sépulcres égyptiens. Cependant ils passèrent d'une galerie, d'un caveau à l'autre, avec la même indifférence, ctse bornant ày jeter un coup d'œil rapide. Ce qui excita le plus vivcmeut leur intérêt dans cette tombe royale, ce fut d'y trouver les anses d'une boite semblable à celle où l'on conserve de grands flacons de liqueur. En sortant, je pris le chemin un peu difficile qui

3lO VOYAGES EN EGYPTE, passe sur la montagne, et qui en quelques minutes conduit. .111 sommet, et du là au village de Medi-net-Abou. Comme les antiquités de ce lieu n'excitèrent pas plus d'admiration dans mes compagnons , je nie hâtai de les ramener à Louxor. Un vent fort souffla cejour-là; j'en prendrai occasion de dire en passant quelques mots sur les phénomènes naturels qu'on observe fréquemment en Egypte. Les tourbillons dont je parlerai d'abord rognent toute l'année, mais plus particulièrement à l'époque pendant laquelle souille le vent cam&ihn; elle commence en avril, et dure cinquante jours. De là le nom de camsihn, qui, en arabe, signifie cinquante. 11 souille généralement du sud-ouest, et dure quatre, cinq ou six jours sans discontinuer; il élève des nuées de sables qui pénètrent jusque dans les maisons, et couvrent tout de poussière. Quand ce vent commence à se lever, les caravanes n'osent se hasarder dans les déserts, les bateliers suspendent leurs courses, et les voyageurs sont obliges de chercher des abris. De toute part on ne voit que du sable, et le chaos semble renaître. Quelque* fois les tourbillons enlèvent une grande quantité de sable et de petites pierres, en formant des trombes de soixante à soixante-dix pieds de diamètre , et si épaisses qu'on les prendrait pour

EN NUBIE, etc. 5ll des masses solides si elles restaient en place. Mais tout en tournant autour de leur propre centre, elles courent encore dans une direction circulaire , sur un grand espace de terrain, quelquefois durant une heure ; elles crèvent ensuite, et laissent de petites buttes sur la place où elles disparaissent. Malheur au voyageur qui se trouverait sur le passage de ces colonnes terribles ! Un autre phénomène de l'Egypte est celui du mirage, qui a été souvent décrit par des voyageurs trompés par l'apparence de grandes niasses d'eau au milieu des sables. Quoique prévenu de cette illusion, j'avoue que j'y ai été trompé comme d'autres étrangers. Au moment où l'on serait ravi de trouver de l'eau, on voit de loin une parfaite image d'un beau lac. Gomment n'ajouterait-on pas foi à la vue lorsqu'elle est d'accord avec les désirs ? Ces lacs illusoires paraissent être dans un calme parfait, et réfléchissen ttous lès objets qui s'élèvent au-dessus du niveau des eaux; c'est cette circonstance surtout qui achève la ressemblance. Quand le vent agite les plantes qui croissent au-dessus de l'horizon du mirage, on voit à une grande distance leur balancement répété exactement par les eaux; lorsque le voyageur se trouve dans un lieu très-élevé au-dessus du mirage, les eaux paraissent moins calmes et

5T2 VOYAGES O KGYPTE, moins profondes ; parce qu'alors les yeux plongent sur la vapeur, qui n'est pas assez épaisse pour leur dérober la vue du sol qu'elle couvre; mais quand le voyageur se trouve au niveau de l'horizon du mirage , alors sa vue ne peul percer la vapeur, et dans ce cas l'eau paraît parfaitement claire. En approchant d'abord ma tèle du sol, et montant ensuite sur le chameau, ce qui faisait une distance d'environdix pieds du sol, je trouvai aussi une gramlediUerciicedanslcs images qui se présentaient à moi. A mesure que l'on approche de la vapeur, elle sVclaircit, et paraltagi. tee parle vent, comme un champ de blé ; lemiragc disparaît peu h peu, et quand on arrive à l'emplacement du lac illusoire, on ne voit plus rien. Le troisième phénomène derEgjpteestccluides nuées de saulcrollcs: cesinices,si elles étaient une fois plus épaisses, intercepteraient entièrement les rayons solaires, et produiraient une obscurité complète. Quand elles tombent sur un champ couvcrUlc blé ou d'autres végétaux, elles dévorent en quelques minutes toute la moisson. Les indigènes l'ont beaucoup de fracas pour les éloigner, mais c'est en vain: par représailles ils prennent ces insectes et les mangent; les sauterelles friles sont un régal pour les habilans. Elles ressemblent aux sauterelles communes, et

r

EN NCTJHE, etc. 3i5 ont environ deux pouces de long; elles sont ordinairement d'une couleur jaune ou d'or; mais il y en a aussi de ronges et de vertes. Mais je reviens à nos opérations de Louxor. Nos adversaires s'apprêtaient vers ce temps à retourner au Caire; nous en fûmes contens, espérant avoir désormais le champ libre. Nous avions écrit au Caire pour informer M. Sait de toutee qui s'était passé à l'égard du bey; mais il était impossible de lui décrire toutes les contrariétés et tracasseries qu'on nous suscitait. J'avais écrit aussi sur cet objet à M. DurclJiardt, et je vis par la réponse que la conduite du bey n'avait rien d'étonnant pour lui. Quand nous crûmes enfin que nous pourrions continuer en paix nos recherches, je fis des préparatifs pour reprendre nos travaux à Gournah. Après avoir persuadé jusqu'à un certain point aux cheilis et aux paysans du village qu'ils n'encourraient pas le déplaisir du bey, puisque j'étais muni d'un ordre de lui qui les autorisait à travailler pour nous et à nous vendre des.antiquités, je convins avec eux que tons les cheiks s'assembleraient un matin pour entendre la lecture de l'ordre. En conséquence, nous nous assemblâmes dans une caverne qui sert habituellement de rendez-vous aux étrangers, et qui est comme

5l4 VOTAGES EN ÉCYPTE, un marché aux antiquités. Un gri'id nombre de fellahs arrivèrent aussi pour entendre lire ce lir-roaii que le bey avait daigne' écrire de sa propre main. La rude leçon qu'avait reçue dernièrement leur clieik les ayant rendus circonspects, ils voulaient connaître les ternies précis de l'autorisation que je leur annonçais. Jusqu'alors ce firmaii n'avait point été ouvert. Notre interprète l'avait gardé respectueusement dans sa poche, fier d'être porteur d'un acte aussi important devant lequel allaient disparaître tous les obstacles. Enfin, l'écrit sacré fut produit au grand jour, et remis entre les mains du seul clieik de l'assemblée qui sût lire. Il le parcourut d'abord desyeux, afin de pouvoir le lire ensuite couramment à haute voix ; mais à peine avait-il commencé qu'il nie regarda avec un air d'étonné-ment; cependant il continua, et arrivé au bout, il me demanda si réellement je désirais qu'il lût cet écrit à haute voix devant l'assemblée. Sur ma réponse affirmative, il lut d'une manière très-intelligible l'ordre suivant : « La volonté et le bon plaisir de Hamcd, defterdar-bey et gouverneur actuel de la .Haute-Egypte, est que, dès ce moment, ni cheiks, ni fellahs, ni d'autres individus ne vendent aux Anglais aucun objet d'antiquité, ni ne travaillent

EN NUBIE, etc. 3l5 pour eux. Il leur est enjoint au contraire par la présente de vendre au parti de M. Drovetti tout ce qu'ils pourront trouver. Quiconque désobéira à cet ordre, encourra la disgrâce du bey. » Que l'on juge de notre étonnement à la lecture d'un ordre tout contraire à celui que le bey m'avait fait espérer ! Si j'étais sûr de ne jamais revenir en Egypte, je dévoilerais les intrigues par lesquelles cet ordre fut obtenu ; mais puisque j'ignore comment le sort pourra disposer de moi, je garderai le silence jusqu'à l'époque où il conviendra de lever le masque des personnes qui ont trempé dans ce complot ténébreux. Nous jugeâmes inutile, dans cet état de choses, de reprendre nos travaux. Nous nous bornâmes à écrire au Caire, et à exécuter le projet d'un voyage à l'ile de Pliilœ. J'avais suggéré à M. Sait l'idée de me mettre à même, par des envois de fonds, d'ouvrir le temple d'Ybsamboul ; mais comme personne ne pouvait s'imaginer qu'il existait un temple dans cette partie de la Nubie, on traitait encore mon projet de rêve et de château en l'air, Après avoir formé autour de notre collection d'antiques un mur d'enceinte en terre, et après en avoir confié la garde à un cheik arabe, nous nous mimes en route, le a5 mai, pour remonter le Nil jusqu'à Assouan.

3l6 VOYAGES EN ÉGVt'TK, Nous étant propose d'examiner les bords du fleuve à noire retour, nous ne nous arrêtâmes que pour voir Edfou et Ombos. Quand nous eûmes atteint Assouau, nous jetâmes un coup d'a'il sur Elcpliantine et les autres iles ; puis nous nous dirigeâmes sur Philœ, où nous voulions attendre la réponse aux lettres que nous avions écrites de Louxor à M. Sait. Dans notre chemin, nos regards saisirent la cataracte sous un beau point de vue. Une des principales chutes, dans cette saison, a environ trente pieds de long, et forme un angle de quinze degrés. De petits bateaux et des canges peuvent remonter et descendre toute l'année. L'aspect de l'Ile de Philœ avec ses ruines est magnifique, surtout à quelque distance, bien que le sol de l'Ile soit très-aride. Des rochers de granit hérissent ses eûtes; les uns appartiennent à Philîc ; d'autres se joignent à des Iles d'alentour. On voit par le style des hiéroglyphes que le monument dont on admire les ruines dans cette Ile, est de la dernière époque de l'histoire d'Egypte. Suivant mou opinion il date du règne des Ploléméesj plusieurs circonstances viennent à l'appui de cette conjecture, entre autres la forme périptérique du temple à l'est de l'île, où l'on suppose qu'exislait le lieu'du débarquement. Ce .*. . '.".?■ *\

E\ NUBIE, etc.' 517 temple qui n'a pas été achevé, est évidemment de la dernière école ; les colonnes y sont d'un stylo bien plus léger que celles des anciens Egyptiens , ce qui prouve que si cette nalion avait existé plus long-temps, son goût se serait perfectionné peu à peu ; et peut-être aurait-il fini par réunir dans ces nionumens le grandiose national à l'élégance des Grecs, d'où serait résulté le sublime de l'architecture. D'autres circonstances prouvent que ce temple a été bâti avec les débris d'un plus ancien. Au milieu d'une dus colonnes, vis-à-vis de l'entrée du portique qui conduit au sanctuaire, ou observe une pierre chargée d'hiéroglyphes, mais retournée ; on voit dans la même colonne, mais plus bas, une autre pierre qui a la même position. Toutes les ruines de l'Ile proviennent de deux temples qui ont été à peu près unis; en effet lu petittcmple dédié à Isis, estau-dedans du péristyle du grand qui était consacré, à ce que je crois, à la même déesse, à Sérapis el autres dieux. L'édifice a fait face au midi, el était décoréd'iin grand portail, ou de propylées flanquées de deux portiques ou colonnades, ouïes chapiteaux des piliers sont faits sur des dessins différons. C'est à l'entrée du portail qu'on voit couché à terre. l'obélisque en granit dont j'ai déjà parlé; à son

5i8 VOYAGES EN ; piédestal on lit une inscription grecque contenant des plaintes adressées par les prêtres à Pto-lémée et Cle'opatre contre les soldats et le gouvernement de l'île ; ce qui prouve qu'à cette époque les prêtres d'Egypte n'avaient plus d'autorité sur le gouvernement. Cette inscription fut découverte parmi voyageur anglais, M. Banliesj mais n'ayant pas le temps de la déterrer toute entière, il fut obligé de l'abandonner. M. Bee-chey en a pris une copie. Dans un mur déterre silué en face de l'obélisque, il y a un fragment d'un autre obélisque avec son piédestal. Ou trouve encore deux lions de granit qui ont dû être placés sur les deux côtés d'un escalier de quatre marches que j'ai cru reconnaître en observant que les bases des colonnades étaient plus basses que celles des propylées. Après avoir passé le portail, on arrive au vestibule ; c'est à l'ouest de ce péristyle qu'est situé le petit temple d'Isis, entouré de piliers carrés, dont les chapiteaux représentent la tête de la déesse. L'intérieur se compose de trois pièces, savoir, un portique > la nef et le sanctuaire. Les hiéroglyphes y sont sculptés presque eu perfection 5 mais on les a couverts de boue, probablement à l'époque où le temple a servi d'église aux chrétiens grecs. A l'est du péristyle règne

EN NtTBIE, etc. J19 une galerie avec plusieurs cellules, sans doute à l'usage des prêtres; et au nord du péristyle le temple est décoré d'un autre portail, avec des figures colossales comme celles de la façade : c'est après ce second portail qu'on entre dans le portique de l'intérieur qui est regardé comme la partie la plus bulle et la plus parfaite de tout l'édifice. Les hiéroglyphes y sont très-bien peints et intacts, ainsi que les chapiteaux des colonnes qui sontau nombre de dix; les figures sculptées sur le mur du portique, sont rassemblées en groupes formant des conipartimens de cinq pieds de haut ; les figures qui décorent les colonnes se font remarquer par leur beauté. 11 y a d'autres ruines dans l'ouest de l'Ile, ou était rentrée du temple du côté de l'eau ; el au nord-est on observe les restes de trois arches construites par les Romaius; c'est là qu'a dû être le lieu de débarquement. L'arche du milieu s'est écroulée : sur les clefs de h. voûte on a gravé ces mots sanctum, sanction, sanctum, ce qui fait voir que cette ile a élé un lieu de aille non-seulement pour les Egyptiens et les Grecs, mais aussi pour les Latins. Plusieurs marques prouvent que tout le temple a été employé au service divin du christianisme. On a couvert les murs de boue pour cacher les hiéroglyphes des

520 VOVACES M EGYPTE, payons, et on a point sur cette couche de terre diverses figures chrétiennes j mais, en quelques endroits, le temps a l'ait tomber ces recrépis-snrcs, et reparaître les symboles sacres des Egyptiens. An nord, derrière le temple, on retrouve les fondemens d'un édifice qui a servi aussi d'église aux Grecs, et qui a été construit avec les pierres prises clans les ruines d'autres édifices, ainsi que le prouvent les hiéroglyphes dont plusieurs de ces pierres sont marquées. Je ferai observer que cette île offre le plus beau groupe de ruines qui; j'aie jamais rencontré sur un espace aussi resserré. En efl'et l'île entière, qui n'a pas plus de mille pieds de long sur moins de cinq cents de large, est couverte en profusion de restes d'édifice; cette richesse frappe d'autantplus l'attention du voyageur que les îles qui entourent Philïe sont entièrement nues. Cependant on trouve dans une île à l'ouest de Pliilie, les restes d'un petit temple que les chrétiens avaient également converti en église. Pendant notre séjour dans l'Ile de Phikc, la beauté des chapiteaux et d'autres ornemens des colonnes du grand temple m'engagea à modeler en cire tout le portique. Nous étions au mois de mai, et la chaleur était si grande que j'eus 'de la peine à donner au mélange de la cire et de la .y Si!)

EN NUBIE, etc. Sai résine assez de consistance, pour pouvoir lui imprimer des formes prononcées. Le thermomètre de Fahrenheit marquait 124°; mais comme le fluide avait atteint l'extrémité du tube de verre, nous ne pûmes savoir au juste le degré de la chaleur qu'il faisait. Un Arabe arriva enfin du Caire avec une lettre de M. Sait. Il avait fait la route par terre en dix-huit jours. Cette lettre nous procurait des fonds ; et, à ma grande satisfaction , M. Sait m'annonçait qu'il entrait dans mes vues relativement aux fouilles dans le temple d'Ybsamboul, dont je lui avais si souvent parlé. Je lui dois des éloges d'avoir risqué des dépenses pour une entreprise dont le résultat douteux aurait arrêté bien des personnes. Le consul lui-même doutait fort qu'il y eût un temple dans ce lieu, et il disait dans sa lettre qu'il pensait que nous ne trouverions point d'entrée, et que cet édifice serait définitivement un mausolée comme on en voit autour des pyramides. Quelques jours avant l'arrivée de ce courrier nous avions reçu dans l'Ile la visite des deux capitaines anglais Irby et Manglcs. Ces voyageurs avaient l'intention de remonter le Nil jusqu'à la seconde cataracte ; comme il y avait de la difficulté d'avoir deux bateaux, nous nous réunîmes, TOME T. 21

522 VOYAGES E\ EGYPTE," et nous nous contentâmes d'un seul bateau pour toute la compagnie. Nous résolûmes d'envoyer notre interprète à Esné pour y chercher dus provisions, ne pouvant en avoir à Âssouan, Au 4 j11"1 » nos compagnons de voyage, Irby et Mangles, proposèrent de célébrer l'anniversaire de la naissance de S. M. Georges 111. Eu conséquence, nous primes un vieux pavillon que nous avions dans le bateau, et nous l'arborâmes sur les propylées les plus élevées de l'Ile. A midi, nous rassemblâmes toutes nos armes à feu pour tirer les vingt-un coups d'étiquette ; mais, comme le nombre de ces armes se réduisait à cinq, nous étions obligés de charger de nouveau immédiatement après avoir tiré. Aussi le feu et le soleil échauffèrent tellement les canons de nos armes que nous pouvions à peine les toucher. Le soir, nous répétâmes nos réjouissances , à la grande frayeur des babitans du pays qui ne pouvaient concevoir comment nous prodiguions notre poudre sans tuer personne. Notre feu de mousqueterie dut les convaincre toutefois que nous étions bien préparés à la défense , dans le cas d'une attaque. Le lendemain, madame Belzoni arriva du Caire ; elle avait fait le Voyage, accompagnée seulement de Jacques, notre domestique irlandais. Ne pouvant l'emmc-

EN NUBIE, ClC. 323 ncr dans l'excursion que nous allions faire, parce que notre bateau était rempli , je fus obligé de la laisser dans l'île jusqu'à mon retour. On trouvera dans sa relation les détails de son séjour à PhiliC. Le iG juin, nous quittâmes l'ile. Notre société se composait des capitaines Irby et Mangles, de M. Beechey , moi, deux domestiques , et de Mahomet, soldat qui nous avait été envoyé par M. Sait. L'équipage du bateau consistait en cinq matelots et trois mousses, tous de la même famille. Ces gens nous embarrassèrent beaucoup dans notre route. A notre arrivée à Ybsamboul, nous apprîmes que les cachefls étaient, pour le moment, à Tomas, vis-à-vis de Deir. Nous envoyâmes un exprès pour leur notifier notre intention d'ouvrir la butte de l'ancien temple; et, en attendant leur réponse, nous fîmes un tour à la seconde cataracte du Nil. En deçà de Wady-Halfa, nous côtoyâmes la rive occidentale du fleuve aussi long-temps que notre bateau pouvait avancer. Nous débarquâmes ensuite , et nous fîmes trois à quatre milles pour gravir le rocher d'Upsir; car y ayant trouvé tant de beaux points de vue, lors de mon premier voyage , pendant que les eaux e'taicnt hautes, je désirai les montrer à mes compagnons de voyage, et voir en même

Sa/J- VOYAGES EN ÉCYPTE,' temps sous quel aspect ils se présenteraient dans cette saison. Je les trouvai moins intéressons que la première fois ; les îles ne paraissaient plus si nombreuses, et l'eau ne formait plus dans les intervalles ces remoux et ces tournans rapides qui animaient le site , et y produisaient ce beau mélange de blanc et de vert. Néanmoins le coup-d'œil était encore magnifique , et je fus charmé de pouvoir en jouir encore. Nous retournâmes ensuite au bateau pour y passer la nuit. Le lendemain matin nous traversâmes le fleuve , et entrâmes dans une anse où le bateau fut amarré, dans le voisinage du village de Wady-Halfa. Ici l'équipage se mit dans la tôle de nous extorquer de l'argent ; les matelots débarquèrent, en nous déclarant que nous n'avions qu'à nous passer de leur secours, lis savaient que les bancs de sable dont nous étions entourés rendraient notre sortie de l'anse assez difficile. Nous avions eu l'intention de nous rendre par terre à la cataracte, du côte de l'est, comme j'avais fait l'année précédente; mais, dans les circonstances actuelles, nous ne jugeâmes pas à propos de quitter le bateau, puisque c'eût été l'exposer au danger du pillage. Les matelots avaient, en efl'et, déjà ameuté les indigènes, qui ne paraissaient pas demanda'

EN NuniE, etc. 3a5 mieux que de les seconder. Cependant nous étions détermines à ne point leur ce'dcr ; et, de leur côté, ils protestèrent qu'ils n'iraient à bord qu'après avoir reçu de l'argent. Nous résolûmes alors de tenter l'aventure, du moins en apparence ; car il nous eût été un peu difficile de faire sortir le bateau de l'anse. Cependant le seul essai que nous finies d'amener la voile, ce qui était indispensable pour tomber dans le courant du fleuve, produisit son effet; car aussitôt les mutins nous envoyèrent un parlementaire. Nous leur répondîmes que s'ils faisaient sortir le bateau jusqu'au milieu du fleuve, nous leur donnerions un baîcchis; mais qu'ils n'auraient rien avant cette opération. Cette proposition fut acceptée j et ayant perdu , par cette altercation , une journée entière , nous retournâmes à Ybsaniboul. Pendant la dispute, les indigènes s'étaient approchés pour voir tout ce qu'il y avait à bord; mais ils s'aperçurent que nous étions trop bien armés pour eux, et disposés à nous défendre en cas de besoin De retour à Ybsamboul, nous n'y trouvâmes point de réponse de Tômas (i). Nous attendîmes trois jours. Le quatrième jour enfin un (i) II y a dans l'original Mosmos; mais l'auteur vient de dire que les cackefls étaient à Tomas. {Le Tratl. )

3a6 VOYAGES EN ÊGÏPTE, messager arriva à chameau. 11 dit qu'il venait pour voir si j'étais le même envoyé du consul anglais, qui, l'année précédente , était venu pour ouvrir le temple. Aprèsavoirreconnuriden-t'té, il repartit aussitôt. Trois jours après, les deux cacheffs revinrent ; ils allèrent s'établir dans de petites cabanes de jonc, sur une berge. Nous leur fîmes une visite , et nous fûmes très-bien accueillis, parce qu'ils étaient sûrs que nous ne venions pas avec les mains vides. Nous fîmes présent à Daoud-Cachefl' d'un beau fusil, de poudre et de balles, d'un scliall, de savon et de tabac. Malheureusement notre libéralité tourna contre nous, en excitant la jalousie du frère cadet du cachefT, qui, depuis l'absence de leur père, prétendait être l'égal de son frère aîné. Ignorant cette circonstance , j'avais oublié le cadet. Aussi devint-il furieux, et s'écria qu'il méritait autant d'égards que son frère. Pour l'apaiser, nous lui dîmes que nous allions lui donner un de nos propres fusils ; mais cette proposition ne put l'adoucir. Nous passâmes toute la journée dans l'inquiétude sur notre sort. Daoud nous pria de dîner avec lui ; mais je refusai dans la crainte d'exciter encore davantage la jalousie de Khalil, qui s'était retiré dans sa cabane. Daoud se rendit

EN NUBIE, etc. 027 chez lui pour l'engager aussi à dîner ; mais ce fut en vain. Je me transportai alors à sa cabane, et, après une longue discussion, je réussis à apaiser ce prince bouillant. 11 accepta un de nos fusils avec de la poudre et des balles, et il fut convenu que nous commencerions à travailler le lendemain avec trente ouvriers. Dans la matinée, les Nubiens parurent assez tard, cependant le travail fut commencé avec beaucoup d'ardeur. Je sentis lane'cessité de faire enlever le sable sur les deux côte's de la porte, aGu que celui du milieu pût s'écouler ; car si, au contraire, je commençaispar le sable du milieu , celui des côtes viendrait le remplacer. M. le comte de Forbin, qui ne doute de rien , mais qui n'est jamais venu que jusqu'à cinq cents milles d'Ybsamboul, prétend que le sable aurait pu aisément être jeté dans la rivière. Je voudrais qu'il eût été une minute sur les lieux ; il se serait convaincu alors que l'enlèvement du sable n'était pas une bagatelle comme il se l'imagine. Accumulé par les vents pendant des siècles, ce sable avait formé une butte que toute lapopulation du pays n'aurait pu jeter dans la rivière, quand même elle y aurait travaillé un an sans discontinuer. Je m'estimais trop heureux, si je pouvais

528 VOYAGES EN EGYPTE, percer la butte jusqu'à la porte du temple, et pénétrer dans l'intérieur. Je divisai les ouvriers en deux troupes, que je plaçai sur les deux côtés de la figure colossale élevée au-dessus de l'entrée. Ils travaillèrent le premier jour assez bien ; mais ils étaient en trop petit nombre pour qu'on pût remarquer même l'endroit où ils avaient enlevé du sable. Voyant que l'ouvrage traînerait en longueur de cette manière, je lis le soir au cacheu" l'odre de payer trois cents piastres, a condition qu'on m'ouvrirait le temple. Cette proposition fut acceptée par le prince et ses gens. Us entreprirent l'ouvrage avec beaucoup de ferveur, espérant de finir dans trois jours, attendu que le caclieff avait mis quatre-vingts hommes à la besogne ; mais, à la fin de la troisième journée ; il n'y eut pas plus d'apparence de succès qu'au commencement. Ils se découragèrent, et, sous prétexte d'être obligés de célébrer le rhamadan, qui allait commencer le lendemain, ils nous plantèrent là , emportant les trois cents piastres dont nous avions payé une partie avant la première journée, et le reste ù la fin de la troisième. Pendant ce temps, lescachefis dînaient régulièrement avec nous, et toute leur suite en faisait autant. Notre repas consistait en un morceau de mouton cuit

EN .vu nu, etc. 5:»j àl'étuve'e, avec du pain, et un peu du beurre ou de graisse. Dès que ce mets avait été servi dans une écuclle de bois, tout le monde se jetait dessus. Le cachelT était le premier à y plonger la main, et aussitôt toute sa suite imitait son exemple. Nous quatre européens, savoir : les capitaines Irby et Mangles, M. Bcechey et moi, nous nous tenions aussi près les uns des autres qu'il était possible, afin de puiser dans le même coin de l'cciielle et jouir d'un peu plus de propreté. Le cachefl1, voyant que nous luttions en vain contre la voracité de ses gens qui, de tous les côtés, plongeaient leurs mains dans le plat ef enlevaient tout, croyait devoir être poli : à cet effet il fouillait dans l'écuelle , saisissait le morceau qui avait Je plus de viande et le moins d'os, le mettait sur la manche de son vêtement, et continuait de manger jusqu'à ce que l'écuellc fût à peu près vidée. 11 partageait alors entre nous la viande qu'il avait charitablement mise en réserve. Nous acceptions avec reconnaissance, n'ayant pas d'autre repas à espérer jusqu'au lendemain matin. Le premier jour du rhamadan, les fellahs ne voulurent pas travailler ; attendu qu'ils avaient à observer le jeûne ; quoique ce peuple connaisse peu de sa religion ; il est pourtant aussi

5DO VOYAGES EN EGYPTE, scrupuleux que les Européens dans l'observation de ses fûtes et coutumes religieuses. Le lendemain nous ne vîmes paraître personne, et les deux cacheffs, Daoud et Klialil, partirent. Dès-lors nous primes la résolution de travailler nous-mêmes aux fouilles. Nous n'étions que six, mais l'équipage nous offrit ses services ; en sorte que nous nous trouvâmes au nombre de quatorze. Nous ne tardâmes pas ii nous apercevoir que cliacun de nous faisait autant de besogne que cinq barabras. Cette observation nous encouragea. Nous nous levions à l'aube du jour, et nous continuions de travailler jusqu'à deux heures et demie après le lever du soleil. La vue de notre travail zélé et indépendant engagea quelques paysans à nous offrir leurs services, que nous acceptâmes ; mais, comme plusieurs de ces paysans venaient de l'autre bord du Nil, ils avaient des rixes continuelles avec ceux d'Yb-samboul. La jalousie faisait accourir les ouvriers en si grand nombre que nous ne pouvions les employer tous j et, comme il en résultait de nouvelles rixes, nous résolûmes de renvoyer tout le monde, et de continuer seuls l'ouvrage. Les paysans offrirent alors leurs services, un nous laissant les maîtres de prendre le nombre d'ouvriers que nous voudrions j mais nous les

EN KUBIE, etc. 55i refusâmes, étant bien persuade's que nous aurions chaque jour de nouvelles scènes. Un jour,pendant que nous étions à l'ouvrage, nous aperçûmes un bateau venant de l'antre rive du Nil, et se dirigeant sur nous. Quand il fut plus près, nous vîmes qu'il était rempli de gens bien armés. Depuis le départ des cachefls d'Yb-samboul, un habitant du village était resté avec nous, en dépit de leurs ordres secrets, et il nous aidait même de temps en temps. Ce nubien s'appelait Mousmar, mot qui signifie clou. Or ce Mousmar nous vantait fréquemmentsa bravoure ; il nous racontait que quand les bédouins du désert venaient attaquer le village d'Ybsamboul-, il était toujours le premier au poste pour les repousser; il nous assurait qu'il n'avait peur de qui que ce fût au monde. Nous n'étions pas fâches de compter au nombre des nôtres un barabras aussi courageux. Cependant à l'approche du bateau il parut inquiet, et témoigna beaucoup d'empressement d'apprendre qui étaient les gens de la barque. Pendant qu'ils étaient encore à quelque distance, il prétendit que personne n'oserait aborder là où il se trouvait. Mais quand il put distinguer ces étrangers, il dit qu'il ne pouvait concevoir ce qu'ils voulaient sur ce côté du fleuve. Au moment où ils allaient débarquer, il

332 VOYAGES EN KGYPTE, n'avait pas encore tiré au clair qui ce pouvait être, et, en disant qu'il allait monter sur une colline pour les mieux observer, il s'enfuit à toutes jambes. Les étrangers ayant débarqué, graviren 11 a butte de sable où nous nous trouvions. Nous saisîmes nos armes j car c'est toujours avec les armes à la main, qu'il faut recevoir les gens de ce pays, et les tenir dans le respect. Ils nous accostèrent enfin; le premier était un homme assez âgé, dont la physionomie annonçait un caractère très-résolu. Il me tendit la main, que je serrai aussitôt, suivant la coutume du pays. C'étaient les cachefl's d'Ibrim, père et fils. Ils s'assirent sur le sable, tandis que leur suite resta debout. Us se montrèrent avec plus d'appareil que nos princes d'Ybsamboul, et ils avaient plus de sabres et d'armes à feu; nous étions charmés d'avoir à faire à des amis, qui étaient d'ailleurs en guerre avec Hassan - CachcfTot ses fils Daoud et Klialil. Mais ils ne parurent pas très-contens de trouver en nous des gens dont l'extérieur n'annonçait pas la richesse; nous voyant travailler à la terre, ils durent croire d'ailleurs que nous avions besoin de gagner notre vie de cette manière. Ils nous dirent qu'ils avaient peur de Mahomet-Ali, pacha d'Egypte, et ils nous firent présent de deux

EN NUBIE, etc. 555 brebis petites et maigres. Cette politesse ne me lit guère plaisir; car je savais comment il fallait y répondre. Je payai donc au domestique qui nous les apporta, le double de la valeur de ces animaux, et je dis aux cachefls, que nous étions fâches de n'avoir rien à leur ofl'rir, ayant épuisé presque toutes nos provisions, mais que nous répondrions à leur cadeau lors de notre retour. Ils assurèrent qu'ils ne venaient peint pour avoir quelque chose de nous, et qu'ils espéraient seulement que, revenus au Caire, nous parlerions au paclia en leur faveur. Nous répondîmes que nous n'avions pas de raison de parler mal d'eux/puisqu'ils ne nous avaient jamais fait de tort, et qu'ils ne nous avaient même pas vus. Bientôt après ils se levèrent, et quand nous leur finies les saluts d'usage, ils nous dirent qu'ils allaient visiter le petit temple situé dans le bas. Comme notre bateau était dans le voisinage, noire interprète les suivit : arrives au temple, ils le prirent à part, et lui dirent qu'ils étaient les maîtres du pays; que lorsque les autres cacliefls tuaient un homme, ils en tuaient deux pour leur part, qu'ils pouvaient nous laisser continuer, ou arrêter notre ouvrage, aussi bien que les autres cachell's qui leur étaient inférieurs en force j qu'ils savaient que uous avions des fusils, de la poudre, du

ZV\ VOYAGES EX ÉCYI'TE, plomb, du savon et du tabac pour les autres; qu'ainsi ils s'attendaient à recevoir davantage en raison de leur supériorité, et que nous aurions lien de nous repentir, en cas de refus. Cette déclaration nous jeta dans l'embarras, d'autant plus qu'il ne nous restait rien pour en faire cadeau à ces gens. Nous leur finies donc répondre que nous n'avions rien à leur donner pour le moment; mais qu'ils pouvaient compter sur notre parole de leur apporter quelque chose dans un autre voyage eu Nubie. Us répliquèrent que nous n'avions rien à faire dans ce pays sans des ordres de leur part, comme des véritables maîtres de la contrée. Nous leur répondîmes que nous étions munis d'un flrman du pacha, et nous envoyâmes l'interprète pour le leur montrer. Après l'avoir ouvert, ils dirent, en y jetant les yeux, qu'ils n'en comprenaient pas un mot; que cet ordre ne les regardait pas, et que c'était comme rien ; qu'au surplus un ordre ne nous servait pas, à moins d'être accompagné de présens de plus de valeur que ceux que nous avions donnes aux autres cachefls. Fendant ces pourparlers, les maîtres du pays et leur suite s'acheminèrent vers leur bateau, en donnant à entendre qu'il fallait régler cette affaire pendant qu'ils se rendaient au village d'Ybsamboul.

E.V NUBIE, etc. 555 Nous quittâmes notre travail à l'heure ordinaire; nous le reprîmes après midi dans l'attente de quelque interruption de la part de ces cachefl's importuns; mais nous n'en eûmes point, et le lendemain nous apprîmes qu'ils étaient partis la nuit. Nous continuâmes donc très-régulièrement nos fouilles, et, au bout de quelques jours, nous aperçûmes une saillie grossière du mur, qui semblait indiquer que ce monument u'avaitpoint été achevé, et qu'on ne trouverait point de porte. Cette découverte abattit les espérances de plusieurs personnes de notresnite ; nous continuâmes néanmoins nos eflbrts, et trois jours après nous découvrîmes une corniche brisée. Le lendemain nous arrivâmes dans nos travaux jusqu'à la moulure , et de là jusqu'à la frise qui se trouvait en dessous, et qui nous donnait presque la certitude que nous trouverions la porte le jour suivant. En conséquence j'élevai une palissade pour tenir le sable éloigné; dans la soirée j'eus (même la grande satisfaction d'entrevoir le dessus de la porte. Nous enlevâmes assez de sable pour pouvoir entrer à l'instant; mais, dans la crainte du méphitisme, nous remîmes au lendemain la descente dans ce souterrain. Dans la matinée du i". août, nous nous rendîmes de bonne heure au temple, animés de Vidée

336 VOYACES EX HGYI'Tli, que nous allions entrer enfin dans le souterrain que nous avions découvert. Nous Unies tout ce que nous pûmes pour élargir l'entrée, mais ce jour l'équipage du bateau ne nous aida point comme de coutume. Il semblait, au contraire, que les matelots eussent l'intention de nous empêcher d'aller plus loin, et que voyant que nous avions découvert la porte du souterrain, ils voulussent nous faire perdre le fruit de notre peine. Ils prétendirent qu'ils ne pouvaient plus rester avec le bateau dans ces parages, et que si nous ne venions pas sur-le-champ h bord, ils seraient obligés de partir et de nous laisser là. Sur notre refus, ils mirent le genou en terre, et jetèrent du sable sur leurs visages, en déclarant qu'ils ne resteraient pas un moment. C'est qu'ils avaient promis aux cachetfs de nous jouer quelque tour pour interrompre nos travaux quand nous serions arrives au terme des fouilles; mais toutes ces ruses furent inutiles. Après avoir élargi le pas- sage que nous avions creusé, nous eûmes le plaisir de descendre les premiers dans le plus beau et le plus vaste souterrain de la Nubie, et de voir un monument qui peut aller de pair avec les plus beaux monumens d'Egypte, à l'exception de la tombe découverte récemment à Beban-el-Malouk.

EN WUB1E, etC 357 A notre premier coup d'œil nous fûmes étonnes de l'immensité du souterrain; mais notre sur-prise fut extrême quand nous nous trouvâmes entoures d'objets d'art magnifiques de toute espèce, de peintures, de sculptures, de figures colossales, etc. Nous entrâmes d'abord dans un vestibule de cinquante-sept pieds de long sur cinquante-deux de large, soutenu par une colonnade de piliers carres qui conduisent de la première porte à celle du sekos (1). Sur ebaque pilier est sculpte'e une figure; ces espèces de caryatides qui, parle sommet de leurs bonnets, touchent au plafond, ressemblent à celles de Medinet-Abou ; elles sont très-bien exe'ciite'es / et peu endommagées par le temps. Les piliers ont cinq pieds et demi carre's. On y a trace', comme sur les murs, de beaux hiéroglypbes, dans un style un peu meilleur ou du moins plus hardi que celui dès hiéroglyphes ordinaires de l'Egypte, tant sous le rapport du travail que sous celui du choix des sujets. Ce sont des batailles,' des assauts de châteaux forts, des triomphes fçmporte's sur des Éthiopiens, des sacrifices, etc. En quelques endroits on distingue le même héros qu'à Medinet-Abou; mais dans une attitude différente. Quelques colonnes ont été endômma-(1) Voyez l'Atlas, planche 43. TOME I. 22

358 VOYAGES EN EGYPTE, ge'es par la chaleur d'une atmosphère enferme'e ; chaleur qui était encore telle, lors de notre visite, que le thermomètre aurait marqué au-delà de cent trente degrés, si le fluide avait pu monter aussi haut. Dans la seconde salle où nous arrivâmes ensuite, etquiavait environ trente-septpieds de large sur vingt-cinq et demi de long et vingt-deux de haut, les murs étaient également couverts de beaux hiéroglyphes bien conservés; quatre piliers d'environ quatre pieds carrés soutenaient le plafond. Au bout de celte salle on entrait dans une autre moins longue, mais qui avait aussi trente-sept pieds de large; et de là ou passait au sanctuaire, d'où une porte conduisait à des salles plus petites, situées dans la môme direction que le sanctuaire, et ayant en étendue huit pieds sur sept. Quant au sanctuaire même, cette partie du temple, longue de vingt-trois pieds et large de douze, elle a en outre un piédestal, et à l'extrémité s'élèvent quatre figures colossales, dont les têtes n'ont heureusement pas été endommagées. Sur la droite de la grande salle, on .a percé deux portes peu éloignées l'une de l'autre, qui conduisent à deux grandes salles séparées, dont la première a trente-huit pieds dix pouces de long sur onze pieds cinq pouces de large, et

EN NUBIE, etc. 339 la seconde quarante-huit pieds sept pouces sur treize pieds. Au bout de la première de ces salles latérales on voit des hiéroglyphes qui n'ont pas été achevés, quelques uns ne sont encore qu'ébauchés. Au fond de la grande salle il y a aussi de part et d'autre une petite porte qui conduit à deux salles dont chacune a vingt-deux pieds six pouces de long sur dix pieds de large, et qui à leur tour sont percées de deux portes pour offrir un passage dans deux autres salles de quarante-trois pieds de long sur dix pieds onze pouces de largeur. On y trouve deux bancs qui paraissent avoir servi de sièges. Parmi les sujets que l'art a représentés sur les murs de ce grand temple, on distingue i°. un groupe d'Ethiopiens captifs, sur le côté occidental de la grande galerie ; 2". un héros tuant un homme de sa lance, tandis qu'un autre, déjà lue, est étendu à ses pieds, sur le même mur occidental; 3°. l'assaut d'un château Fort, à l'ouest de la première entrée. A l'extérieur ce monument n'offre pas un aspect moins imposant : la façade se développe sur un espace de cent dix-sept pieds, et s'élève de quatre-vingt-six pieds 5 entre le haut de la corniche et celui de la porte, on compte soixante-six pieds six pouces, et la porte a vingt-deux pieds de haut. Quatre énormes

340 VOÏACES EN EGYPTE, figures assises décorent l'entrée. A l'exception du grand sphinx qui est à ces colosses à peu près comme trois à deux, ce sont les plus grandes statues qu'il y ait eu en Epypte et en Nubie. De-puislesépaules jusqu'au coude, il y a quinze pieds six pouces ; les oreilles ont trois pieds et demi, la face sept pieds, la barbe cinq pieds et demi; entre les c'paules, ces colosses ont vingt-cinq pieds quatre pouces; leur hauteur est d'environ cinquante-un pieds, sansy comprendre leur bonnet, qui seul a quatorze pieds de haut. 11 n'y a que deux de ces colosses en vue, le troisième est encore enseveli sous le sable; et le quatrième, placé auprès de la porte, est tombé a moitié, et enfoui également sous la butte. Au-dessus de la porte on voit une figure colossale de vingt pieds, représentant Osiris, ayant sur chaque côté une figure symbolique tournée vers lui. Au haut du temple règne une corniche avec des hiéroglyphes, une moulure et une frise; la corniche a six pieds de large, et la frise quatre. Au-dessus de cette corniche il y a une rangée de singes assis, hauts de huit pieds; ils en ont six de large, d'une épaule à l'autre : on en compte vingt-un (i). Ce temple était enseveli (i) L'auteur ayant laissé à d'autres voyageurs le soin de faire la description des figures de ce temple remarquable,

EN NUBIE, etc. -S45- à peu près aux deux tiers dans le sable, que nous enlevâmes à la profondeur de trente-un pieds, je crois entrer dans ses vues, en insérant ici les détails publiés, dans le Journal Philosophique d'Edimbourg, par le lieutenant-colonel Stralton, qui est un des premiers qui ait visite ce temple, depuis que M. Belzoni l'a ouvert. 11 La première salle, dit M. Stralton, est décorée de huit piliers qui s'élèvent sur des piédestaux de six pouces de saillie. Sur chacun de ces piliers, on a représenté une figure colossale, taillée dans le même bloc. Ces figures gigantesques, hautes d'environ vingt-deux pieds, tiennent dans leurs mains, croisées sur la poitrine, la crosse et le fléau, et elles sont coiffées d'un bonnet; elles sont, sous tous les rapports, bien faites ; leurs prunelles et les sourcils, qu'on a prolongés de part et d'autre, sont teints en noir. Elles sont nues jusqu'à la ceinture, qui est fermée par une agrafle ; depuis les reins, une robe étroite descend à peu près jusqu'aux genoux; elle est munie sur le devant d'une espèce de poche semblable à celle des montagnards écossais, Enduites de stuc, ces figures sont peintes de couleurs riches et variées ; elles ont le nez légèrement courbe et la lèvre inférieure un peu saillante; le sourire se manifeste aux extrémités de la bouche ; le menton est agréablement arrondi; les yeux sont grands et bien fendus, les sourcils bien arqués, et, eu total, leur physionomie douce et bien-vciU'mtc, ressemble, par ses agrémons, à celle du Jupiter mtuuuetus des Romains. Le plafond est peint en bleu cl rouge, et encadré d'une belle bordure sur laquelle on a représente de grandes ailes étendues. Les tableaux peints sur les murs représentent le litiros

3/p VOÏACES EN ÉGVPT13, avant d'arriver h la porte. Une belle place de débarquement a dû exister auprès du monument; sur son cliar de guerre ; il est .sur le point de décocher une flèche ; son altitude prononcée parait indiquer un Lut fixe auquel il vise; un génie ailé plnnc sur lui ; il est couvert d'un casque, et il porte des brassières cl des bracelets, ainsi qu'un collier. Une robe descend de sa ceinture au-dessous des genoux. Il a les rênes des chevaux attachées autour du corp«. Un carquois pend à sou char, peint en bien, jaune et rouge. De riches couvertures et des panaches or.ieut ses coursiers ù longue queue, qui, au lieu de mors, ont une courroie passée par les narines. Trois chars plus petits suivent celui du héros ; chacun d'eux porte deux personnes, dont l'une guide les chevaux, tandis que l'autre estarmc'c d'un arc, de flèches et d'un bouclier couvert d'une peau de léopard. Les guerriers donnent l'assaut à un fort qui paraît se rendre dans le moment. Ce fort est composé de deux c'tages : du haut du dernier, on voit tomber des ennemis ; d'autres sont percés de javelots : dans l'étage inférieur, quelques hommes agenouilles et dans l'altitude de supplions, ont le corps penché en avant. L'un a un javelot fixe sous l'œil ; un antre s'en arrache un de la tête ; plusieurs tendent les mains connue pour se rendre. Sur le second plan, des vieillards, dont les traits expriment la douleur et le désespoir, tendent également les mains. Dans l'étage supérieur on voit encore deux hommes qui tiennent en dehors un encensoir allumé, et derrière eux, doux ligures de femmes paraissent implorer , avec les liras tendus, la pilié des assiégeans ; mais déjà les flèches redoutables du héros vainqueur les ont percées, Sous les murs du fort, un laboureur, avec des yeux

EN NUBIE, etc. 345 elle est maintenant ensevelie sous le sable. Tout l'édifice a été taillé dans le roc ; c'est le dernier hagards, cherche à fuir. Cinq bœufs qui sautent devant lui paraissent partager la terreur générale. » Ailleurs le héros est occupé à percer d'une lance un prisonnier de distinction ; il en foule d'autres sous ses pieds, ou les tient par les cheveux, prêt à leur couper la têle. Un mulâtre chasse devant lui des prisonniers, dont quatre sont noirs, quatre bruns et quatre blancs. Leurs traits annoncent des peuples divers, sans doute pour exprimer les conquêtes nombreuses et éloignées du héros. On voit par les tailles différentes des figures, que les anciens Egyptiens exprimaient les rangs par les proportions de la grandeur du corps. Le héros est un colosse énorme ; le chef ennemi est aussi très-grand ; celui qui conduit les prisonniers est plus petit, et les prisonniers mêmes ne sont que des nains en comparaison des autres. » Sur un autre mur, le héros sacrifie, après ses victoires , à une divinité noire, la première de cette couleur que l'on trouve en remontant le Nil, et il offre de l'encens à Isis. Sur le mur le plus proche, il y a des réjouissances publiques, des courir de chars, des processions. Le héros cl sa suite se distinguent du parti ennemi par le costume, les chars, les boucliers. Sa figure est la même partout, quoiqu'il porte divers costumes ; quelquefois il a une robe courte et un casque, d'autres fois il est revêtu d'une robe de fetc et coiffe d'un bonnet. Dans un compartiment du mur, nous observâmes un combat de chars ; des hommes et des chevaux y sont mêlés dans leur chute. Les uns sont blessés à la tête, les autres à la poitrine ; tous paraissent être dans l'agonie. Il y a de part et d'autre sept chars^

544 VOYAGES EX ÉCYI'TË, de ce genre qu'on rencontre en se rendant de l'Egypte en Nubie. Elevé à cent pieds au-dessus du Nil, il est tourne' vers l'cst-sud-est, à environ une journée et demie de Wady-Halfa , ou la seconde cataracte en Nubie. Nous employâmes vingt-deux jours aux travaux d'ouverture , sans compter six jours que j'y avais consacrés l'année précédente. D'abord nous avions, comme je l'ai dit, quatre-vingts ouvriers à l'ouvrage; mais ensuite nous étions réduits à notre société' et à l'équipage du bateau, au total quatorze personnes. La chaleur était si forte dans l'intérieur du dont chacun est attelé de deux coursiers, et porte deux combattons. A celte bataille succèdent des offrandes faites n un Pn'iipe noir. A la fin le héros est reçu parmi les divinités Osiris, Sothis, Isis, etc. Cette apothéose est représentée a la fois en peinture et en sculpture. A l'égnrd du mélange des couleurs, de l'expression et des proportions, la peinture est excellente; mais les artistes ignoraient l'art de la perspective cl celui de grouper les figures. Quant aux figures sculptées, elles ne feraient pas déshonneur ù un Praxitèle. Sur les piliers on a représenté des offrandes faites ù Osiris ou ù Isis, et aux trois divinités Osiris, Isis cl Horus à la fois. » M. Straltou craint que si l'on n'emploie pas des moyens plus puissans que celui auquel on a eu recours, cl qui consiste dans des troues de palmiers cl de grosses pierres, mis on travers de l'ouverture, l'entrée ne soit.bientôt comblée (le nouveau par.Ic sable. ( te Trad. )

EN NUBIE, etc. 345 temple, que nous avions beaucoup de peine à y faire quelques esquisses, parce que la transpiration des mains mouillait le papier. Des voyageurs qui visiteront ce monument après nous, trouveront probablement la température plus modérée ; et s'ils sont pourvus, mieux que nous ne l'étions, des objets nécessaires, ils pourront dessiner à loisir ce que nous n'avons pu qu'indiquer. Nos vivres touchaient à leur fin, et dans les six derniers jours notre nourriture se réduisait à du dourrah cuit dans l'eau sans sel. Les cachefTs avaient défendu à leurs gens de nous vendre aucune espèce de nourriture, dans l'espoir que la faim nous chasserait. Il y avait dans le village un Ababdeli qui, étant d'une tribu différente de celle des indigènes, ne se souciait guère des défenses des cachefls ; il venait quelquefois la nuit pour nous apporter du lait ; mais ayant été découvert à la fin, on l'empêcha de nous en apporter davantage. Je dois des éloges à M. Beechey et aux deux capitaines pour le zèle avec lequel ils me secon dèrent dans les fouilles. J'oubliais de dire que npus trouvâmes dans le temple deux figures de lions à tète d'épervier, dont le corps était de .. *

54G VOïAGF.S EN EGYPTE, grandeur naturelle ; une petite figure assise, et divers objets en cuivre, qui avaient été attaches aux portes. Nous quittâmes Ybsamboul le 4 août ; nous ne nous arrêtâmes point à Ibrini, ayant vu cette place auparavant. En passant à Tomas. village de la rive occidentale du Nil, nous apprîmes que Daoud-CaclrelT s'y trouvait. Il était dispose' à nous recevoir, cl vint même à bord, pour nous inviter à descendre à terre, ce que nous ne finies pas sans répugnance, vu la conduite qu'il avait tenue à notre égard. Il nous engagea à rester la nuit, et chercha à être très-poli. Nous nous plaignîmes de n'avoir pas été bien traités par les gens d'Ybsamboul; il fil semblant d'en être fort élonné. Mais comment pouvait-il l'ignorer, puisque des gens qui étaient venus nous troubler pendantle travaille trouvaient en ce moment à ses côtés. Voyant que nous le soupçonnions de nous avoir suscité ces entraves, il voulut réparer son tort, du moins en apparence ; il nous envoya une brebis et un panier de pain; et, à notre départ, je reçus de la fenime du ca-chefi" un présent pour madame Belzoni, consistant en une chèvre à lait, deux petits paniers

EN NUBIE, etc. et un tapis fait en feuilles de palmier. Je donnai en retour une paire de bottines turques, et deux petits miroirs. En arrivant à Deir, nous rencontrâmes Rlialil, frère du cachefl", qui traversait le Nil en bateau ; il nous dit, en nous hélant, qu'il viendrait nous voir bientôt. Il faisait déjà nuit ; cependant nous allâmes voir sur-le-champ le temple de ce village à la lueur de chandelles. Nous espérions partir le lendemain de bonne heure, et éviter ainsi la visite d'un prince dont nous n'avions point à nous louer ; en revenant nous ne pûmes nous procurer des vivres, parce qu'il était trop tard. Vers dix heures Khalil parut, mais nous étions déjà couchés : nous apprîmes le lendemain qu'il nous avait envoyé de l'eau-de-vie et un agneau. Nous étions fâchés de cet envoi qui nous forçait de retarder notre départ. Quelque temps après il vint à bord, accompagné de sa suite. Nous le remerciâmes de son cadeau ; mais nous lui dimes que nous ne pouvions rien lui donner en retour, attendu que nous nous trouvions nous-mêmes au dépourvu, et qu'à Ybsam-boul nous avions été réduits pour toute nourriture pendant plusieurs jours, à du dourrah bouilli, à cause du refus des paysans de nous vendre aucune espèce de vivres. Quoique ses ordres eussent

348 VOYAGES EN EGYPTE, provoqué ce refus, il feignit néanmoins, comme son frère, de s'étonner de ce qui nous était arrivé. Voulant quitter ces cacliefls de bon accord, nous ne jugeâmes pas prudent d'appuyer beaucoup sur ce point, Après avoir examiné notre bateau, ctla figure étrange que nous avions trouvée dans le temple (i), il nous quitta avec beaucoup de mécontentement, et se mitsur-le-cliamp eu roule. 11 était évident que sa politesse n'avait été que forcée, et qu'il avait voulu l'emporter dans noire esprit sur son frère, dans l'espoir que, si nous revenions en Nubie, nous lui apporterions de plus beaux présens qu'au cachefl' aine. Le temple de Deir est dans un état très-dégradé. Jj) ne découvris qu'une ou deux figures entières ; ou en voit cependant assez pour présumer que le temple était dédié à Osiris. 11 avait un portique soutenu de seize piliers, dont douze sont tombés : on dislingue une nef, et un sanctuaire , avec deux petites salles sur les deux côtés. En deux heures de temps nous arrivâmes à Almcida, petit temple ruiné au nord du Nil. Le fleuve forme en cet endroit un coude, en se dirigeant du nord-ouest au sud-est. Le petit temple d'Alméida a servi d'église aux grecs ', ils ont cou» (i) C'ûlait apparemment la petite figure assise demi raulourparle, p. 346. {LeTrad.)

EN NuniE, etc. 349 vert de plaire les hiéroglyphes des murs qui sont d'un assez beau travail. 11 y a encore des chambres de briques crues quiont servi de cellules à des moines grecs. Vers le soir nous arrivâmes à Se-boua; j'ai déjà parlé auparavant du temple ruine de cette place. Quatre jours après nous revînmes à El-Ka-labché. Nous débarquâmes pour visiter le temple. Mais les fellahs, ayant aperçu noire bateau à quelque distance, s'étaient attroupés à l'entrée des ruines, dans l'intention de ne nons laisser passer qu'après avoir reçu de l'argent. Ainsi nous fûmes obligés de nous arrêter, et d'écouter leur demande. Nous refusâmes de les satisfaire ; mais nous promîmes de leur donner au retour un bakchis, s'ils nous laissaient passer. Cette proposition leur déplut, et comme ils commençaient à devenir très-importuns, nous nous disposâmes à retourner à notre bateau, tandis que notre soldat s'écriait qu'il se souvieudrr.it de ces inso-lens. Aussitôt ils tirèrent leurs poignards, et saisirent le fusil du soldat. Il s'engagea une rixe dans laquelle nous eûmes beaucoup de peine à ressaisir le fusil avec lequel un des indigènes allait s'enfuir. Pendant que nous retournions au bateau, quelques uns, voyant que nous n'attachions guère de prix à visiter le tem-

550 VOYAGES E\ EGYPTE, pie, vinrent nous offrir de nous laisser entrer, tandis que d'autres manifestaient des dispositions contraires : ayant vu ce temple auparavant, nous ne jugeâmes pas prudent de nous exposer à des insultes pour y entrer cette fois. Sur ces entrefaites, d'autres indigènes avaient tente une attaque sur notre bateau; mais comme notre équipage était armé de fusils et de pistolets, ils avaient été obligés de se retirer. L'un des assaillans avait pénétré dans le bateau avec un sabre nu à la maiu ; cependant on avait réussi à le mettre dehors. Après avoir quitté El-Kalabché, nous passâmes à Tafl'a, où nous ne pûmes débarquer, à cause du courant qui, étant très-resserré et très-rapide en cet endroit, ne nous permettait pas d'approcher de la cote. J'avais vu auparavant les deux petits temples qu'ony voit : l'un n'a qu'une salle et deux colonnes, dont l'une n'est pas achevée ; l'autre temple est orné de quelques hiéroglyphes d'un bon style. 11 sert maintenant d'étable aux brebis et aux vaches. Du côté du nord on voit beaucoup de ruines, précédées des débris d'un portail. Eu descendant vers le fleuve, on trouve des carrières avec d'autres ruines. Une des carrières a une porte taillée dans le roc, suivant le style égyptien, et une quantité d'inscriptions

EN NUBIE, etc. S5i grecques , qui, à ce que je présume, ont été grave'es par des ouvriers de cette nation : ce qui semblerait prouver que les Grecs ont tiré des pierres de ces carrières. On voit, en outre, les restes d'un temple dont six colonnes encore debout sont ornc'es de lotus et d'autres emblèmes sacres des Egyptiens. Plus loiu s'élève une colonne isolée. Quelques heures après nous arrivâmes à De-bod. Le temple de ce lieu est muni d'un portique et d'un sekos qui conduit à la nef et à deux petites salles pratiquées sur les deux côtés de cette nef. Sous le portique, il y a aussi deux salles et un escalier qui conduit au comble. On ne voit dans ce monument que peu d'hiéroglyphes. Dans le sekos, ou remarque deux monolithes de granit, sculptés en forme de temples; il yatroisportailsTuiidcvautrautrcjuiimurforme ï'enceintede toull'édifice. Enfin,du côtédu fleuve, il y a un quai avec une entrée pour le temple. Nous arrivâmes le même jour à l'Ile de PhiJaî. Nous résolûmes de descendre la calai-acte dans le même bateau avec lequel nous étions venus, tandis que ma femme se rendrait à Assouan par terre. Les Barabras firent quelques objections , mais nous les écartâmes par de l'argent. Nous partîmes donc de l'ilu et commençâmes à des-

352 VOVACES EN ÊCYPTE, cendre vers les tournanset e'cucils du Chellal. Après avoir navigué quelque temps, nous nous attendîmes à arriver bientôt à la grande chute. Nous passâmes sur des remoux dont l'un e'iait plus fort que les autres, sans être pourtant plus extraordinaire que ceux d'autres fleuves ; et nous fumes agréablement surpris qu'en moins d'une heure nous eussions descendu la cataracte sans nous en douter. J'ai vu la grande cataracte du côte de l'ouest pendant les basses eaux ; alors la chute a environ trois cents toises de long, formant une inclinaison de trente à trente-cinq degrés, et un lit coupé par les rocs en plusieurs branches. Arrivés à Àssouan nous nous disposâmes à continuer immédiatement notre voyage ; cependant nous allâmes visiter encore une fois l'Ile d'Eléphantine, et le soir nous allâmes voir l'inscription latine que j'avais découverte dans la montagne d'Assouan, auprès des carrières. Nous eûmes quelque peine à la trouver, parce que le guide nous conduisit par une route différente de celle que j'avais prise e'tant seul. Nous quittâmes celte ville le lendemain ; et, comme le courant du fleuve, qui avait presque atteint sa plus grande hauteur, était très-rapide, nous revînmes en trois jours à Thèbes.

EN NUBIE, etc. 553 Nous visitâmes en passant et de nouveau les ruines d'Edfou, et plus loin nous mîmes pied à terre auprès d'Elelhéyia, pour parcourir rapidement ses minus et ses souterrains. Un mur haut et épais, construit en briques crues, y forme une enceinte carrée de trois cent trente-cinq toises, autour de l'ancienne ville; nous y aperçûmes les ruines de trois ou qualre temples. L'un d'eux paraît avoir été très-vaste; mais il ne reste quesix colonnes de son portique (i ), comme il ne reste qu'une partie du sekos d'un autre temple. On peut juger par les ruines que la ville a été bien plus grande qu'elle ne l'est à présent : en effet, à quelque distance du grand mur d'enceinte, on voit des restes d'anciens édifices. Parmi les ruines du plus vaste des temples, j'observai un fragment d'un grand sphinx de marbre blanc, ayant une tête de femme, et un corps de lion. 11 y avait aussi des fragniens de plusieurs statues et d'autres cmbellisscmcns du temple dont une partie est maintenant ensevelie sous ses propres ruines. A l'est de ce monument il y a eu un petit lac, ou plutôt un étang, destiné probablement aux ablutions, comme celui du temple de Carnak ; mais il est maintenant à sec. A l'ouest de la ville, on voit un autre édi- (i) Voyez l'Atlas, jilauclic /ji. TOME I. a3

55/f VOYAGES EN ÉCÏPTË,"' fice, d'une construction moins ancienne, qui s'étend depuis le mur d'enceinte jusqu'au fleuve. On y voit plusieurs ruines de maisons avec des arches; mais les murs de ces ruines sont peu considérables. Quand les eaux sont basses, on reconnaît les vestiges d'une jetée ou d'un lieu de débarquement. 11 m'a semblé aussi qu'il y a eu une chaussée depuis cet endroit jusqu'au temple. Autour de la ville le sol est généralement plat, jusqu'à un mille du fleuve, où commencent les montagnes. Lorsque ce terrain a e'té bien cultivé, il a dû être d'un grand rapport ; aujourd'hui encore le peu de terrain que l'on cultive, est extrêmement fertile. On y récolte d'cxcellens raisins, quoiqu'en petit nombre; et, à en juger .par les tableaux des cavernes ou sépulcres des montagnes, la fabrication du vin e'iait anciennement une des principales ressources des ha-bitans. Les sépulcres taillés dans le roc sont nombreux, et quelques unssont Cuits sur le même plan queceux deGournah.Ony voit représentés divers travaux agricoles qui font connaître mieux que tous les autres objets d'art en Egypte, la manière de vivre des anciens habitans du pays. Les figures sculptées et peintes sont dans un bon état de conservation. Je ne saurais pourtant louer,

EN IVUBIE, etc. 555 beaucoup la perfection du travail ; il parait d'ailleurs aie les corps déposes dans ces sépulcres étaient simplement ceux de laboureurs. Suivant mon opinion, celte ville a eu une communication avec la mer Rouge; je développerai plus tard les raisons qui me le font croire. A un mille et au nord d'EIcthévia on voit un petit temple périptérique, situé au milieu d'une vaste plaine, maintenant couverte de sable, mais qui évidemment a été cultivée autrefois. Le rocher dans lequel sont creusées les tombes, forme au bout de cette plaine une colline isolée qui domine sur tous les environs. Du haut da cette colline, ma vue se portait sur une plaine de sable quis'étendait au sudet au nord de la ville/ à neuf ou dix milles le long des bords du Nil, et à un mille et demi sur la largeur de la rive, jusqu'au pied de la montagne. Quand tout ce terrain était cultivé il devait fournir assez de vivres pour l'approvisionnement d'une ville considérable. À trois milles et au nord d'Eîotbéyia, le rocher avec le village d'El-Kab touche à là rive du fleuve, et forme de ce côté une enceinte à la plaine et aux ruines de la ville qui y était construite. A notre retour à Louxor, nous reprîmes notre ancienne demeure dans le sckos du temple.

35G VOYAGES IÎ?Î EGYPTE; Nous nous y retrouvâmes comme dans nos foyers, carïhèbes m'était devenue très-familière. Nous reçûmes des lettres de M. Sait, par lesquelles il nous annonça qu'il se proposait de re-nionler le Nil. Les deux capitaines Irby et Manglcs retournèrent au Caire; M. Buechey commença de faire des dessins de divers endroits, et quant à moi, je repris mes fouilles. A Gonrnali, je trouvai encore deux agens de M. Drovelti, fort occupés à fouiller le sol dans tous les sens, et qui avaient eu assez de succès dans la recherche des momies. Ce n'étaient plus les deux Coptes qui y avaient e'té auparavant : celte fois c'étaient deux piémontais; l'un, renégat et de'serteur de l'armée française en Egypte, était entré au service du pacha ; l'autre avait quitté le Piémont après la chute du dernier gouvernement. Ne nie souciant pas de travailler dans le voisinage de ces gens , je renonçai au projet de continuer mus opérations à Gournali. Ce fut un bonheur pour moi; car m'étant tourné, par suite de cette circonstance, vers la vallée de Behaii-cl-Malouk, sur le revers des montagnes de Gournali, je fus bientôt confirmé dans l'espoir d'y obtenir du succès dans mes fouilles. L'on se rappellera que lors de notre départ de

EN NU DIE, ClC. 35y Thèbes pour l'île de PliilïB , nous ne pouvions obtenir d'ouvriers, à cause de la défense faite par le bey aux liabitaus. ,Dans la crainte de rencontrer cette fois le même obstacle, j'allai trouver le cachefT d'Ermciit pour solliciter de lui une autorisation d'employer les ouvriers du pays. Je trouvai que l'ancien cacliefl'était tombé dans la disgrâce du deflcrdar-bey, et avait été des-litué. Eu conséquence je m'adressai au cacheffdc Quous, qui était devenu le maître de l'antique Thèbcs. 11 se doutait bien qu'il déplairait au deflerdar-bcy en m'accordant l'autorisation que je lui demandais ; mais, en considération du fir-man du pacha dont j'étais muni ; et de l'autorisation qui avait été accordée ouvertement à mes adversaires, il ne pouvait guère me refuser la permission d'employer de mon côté quelques ouvriers. Il m'expédia donc un firmau adressé aux cheiks de Gournali, pour qu'ils me fournissent vingt ouvriers. C'est avec ce faible secours que je commençai mes travaux dans la vallée que je viens de nommer. Il y avait de la témérité à entreprendre des recherches dans un lieu qui avait déjà été visité et examiné par plusieurs voyageurs, et où il n'y avait pas d'apparence qu'on découvrît jamais plus de tombes qu'on n'y en avait

5f'8 VOVAGES EX EGYPTE, connu du temps d'Hérodote ou de Strabon. Le premier parle de ces tombes comme étant au «ombre de plus de quarante. Dans le siècle'de Slrabou on n'eu comptait pas la moitié. Ayant appris, par l'expérience, qu'il ne faut pas faire trop de fond sur le rapport des auteurs anciens, surtout quand ils ne parlent que d'après des ouï-dire , jt1 négligeai ces assertions, et nie mis, d'après mes propres idées, à la recherche des tombes des souverains de Tlièbes. Je commençai mes opérations dans cette vallée , à l'ouest de Behan-el-Malouk , auprès de l'endroit où j'avais découvert une tombe l'année précédente. Je ne pris pour guide, dans le chok du lieu, que l'expérience que j'avais acquise par l'élude constante de la situation des tombes souterraines, il était à supposer d'ailleurs que l'entrée de plusieurs souterrains avait été encombrée par les amas de pierres et de débris qui roulent constamment du haut des montagnes , ou qui provenaient des excavations, ainsi que l'a déjà remarqué M. Hamilton. Biais il parait ([ne celle observation a échappé aux autres voyageurs, et que c'est pour cela qu'ils se sont imaginé que la vallée ne pouvait renfermer plus de tombes qu'on n'en connaissait. Je me

EN NUBIE, Ctc. 55g seraisprobablcmentlaissé décourager de même, si je n'avais pas été plus familiarisé avec la situation des cavernes sépulcrales. Après un long examen de la valle'e occidentale , je n'avais pourtant pu dc'couvrir qu'un seul endroit qui annonçait l'entrée d'une tombe. C'était à cinquante toises de la caverne ouverte l'année précédente : c'est aussi là que je fis travailler. Après avoir creusé un peu, les ouvriers trouvèrent de grosses pierres qui paraissaient evi-domment avoirété destinées à former une tombe. Les ayant fait écarter, je remarquai que le rocher avait été taillé sur les deux côtés, et je Irouvai un passage qui allait en descendant. Je 110 pus poursuivre ce jour-là, parce que les ouvriers étaient très-fatigués, et que nous avions quatre milles à faire pour retourner à Thèbes. Le lendemain nous reprîmes les travaux, et, au bout de quelques heures, nous atteignîmes un puits bien bâli, en pierres de diverse grandeur. Le jour suivant, je fis apporter une grande perche, et, en mettant un morceau de bois de palmier au travers de l'entrée, je fis opérer avec la perche pour fouiller le puits. Notre tentative fut d'abord sans succès; mais enfin les ouvriers parvinrent à faire une brèche qui fut élargie peu à peu. Nous entraînes sur-le-champ, et nous

360 VOYAGES E\ EGYPTE, nous trouvâmes sur le palier d'un escalier de huit pieds de large et dix de liant, au bas duquel nous trouvâmes quatre momies dans leurs caisses, qui étaient posées à terre, la tetc tournée vers l'entrée. Plus loin, il y en eut quatre autres, placées dans la même direction. Les caisses étaient bien peintes, et l'une était couverte d'un grand drap mortuaire. J'examinai ensuite une momie après l'autre ; elles avaient été' toutes emmaillotées de même; mais quelques unes c'taient enveloppées clans de la toile peinte. Une des momies avait une enveloppe de toile neuve en apparence , au-dessus d'une vieille qui tombait en baillons : ce qui prouve que l'enveloppe avait été renouvelée long-temps après l'enterrement, par ce respect pour les morts qui ctait un trait saillant dans le caractère des Egyptiens. Mais une momie que je distinguai facilement de toutes les autres, était celle qu'on avait emmaillotée dans de la toile plus fine, et avec plus de soin. On y avait représenté des guirlandes de fleurs et de feuilles. Du côté du cœur} je trouvai une plaque de métal , de la qualité dont j'ai déjà parlé. Souple comme le plomb, elle était recouverte d'une plaque d'autre métal semblable à l'argent. Ou avait gravé sur cette plaque les yeux d'une vache,

r.N NoniE, clc. 3Ci emblème de la de'esse Isis. Au milieu de la poitrine, il y avait une autre plaque , sur laquelle on avait ligure un globe ailé. L'une et l'autre de ces plaques avaient six pouces de long. Sous la première enveloppe , la toile était encore très-belle, tandis que les momies ordinaires ont, sous la première enveloppe, une toile plus grosse. Nous arrivâmes enfin au cadavre dont il ne restait que les osscmeiis qui avaient pris une teinte jaune. La caisse était peinte en partie ; mais la toile qui la couvrait tomba en pièces dès qu'on la loucha : ce qui venait, je crois, de la couleur des fleurs et emblèmes qu'on y avait représentés, et qui l'avaient rongée. Les caisses étaient enfoncées dans le ciment jusqu'à la hauteur de quatre ponces, comme celles de Gour-nah dont j'ai parlé. En dedans des caisses, la peinture paraissait en partie fraîche comme si on venait de la finir. Elle avait, en général, une couche de vernis ; mais je n'ai pu savoir si ce vernis recouvrait la couleur, ou s'il y était mêle. Au reste, rien n'annonçait h qui ou à quelle classe celte tombe avait été consacrée. Peut-être était-elle destinée d'abord à quelqu'un du sang royal. On dirait qu'on avait commencé à en faire une tombe des rois, mais qu'ensuite on y avait dépose' des morts d'un rang moins

36a VOYAGES EN EGYPTE, élevé'. Le résultat de mes fouilles fut aussi satisfaisant que je pouvais l'espérer , puisque j'avais découvert des momies dans leurs caisses, où personne n'avait encore touché; mais ma curiosité n'était pas encore satisfaite. Etant auprès de remplacement où l'on ensevelissait les rois d'Egypte, je pensai que je parviendrais peut-être à retrouver quelques restes de leur dépouille mortelle. Lit vallée sacrée de Beban-el-Malouk commence à Goiirnali, se dirige au sud-ouest, et tourne insensiblement au sud ; elle se partage en deux brandies dont l'une s'écarte à denx milles vers l'ouest, en sorte qu'à son extrémité elle est à cinq milles du Nil; l'autre embranchement auquel aboutissent la plupart des tombes, est séparé de Goiirnah par la chaîne de rochers, qu'on traverse en venant de Thèbcs dans l'espace de moins d'une heure, Les rochers environnent le terrain des sépulcres, auxquels on arrive par une seule entrée naturelle, semblable à une grande porte, ou par les sentiers tortueux des montagnes. Les tombes sont toutes taillées dans le roc vif, qui est une pierre calcaire dure et assez blanche. Voici la distribution générale des catacombes. Un long passage carré conduit à un escalier, au bas duquel il y a quelquefois une ga-

EN NUBIE, CtC. 365 lerie ou des chambres à droite et à gauche. En allant tout droit, on trouve dessalles assez vastes, de nouveaux passnges et escaliers, et enfin on arrive à la grande salle qui contient le sarcophage destiné à la sépulture d'un roi. Quelques tombes sont entièrement ouvertes; d'autres ont leur entrée encombrée. On en dislingue neuf ou dix du premier ordre, et cinq ou six d'une sorte inférieure. Si Strabon en compte dix-huit, qu'on peut encore retrouver aujourd'hui, c'est qu'il a compris dans ce nombre des caveaux qui ne sauraient être regardes comme des tombes royales , quoiqu'ils soient places dans la valle'c où sont ensevelis les rois d'Egypte. Quant h moi, je n'ai pu distinguer que dix ou onze tombes royales ; et lorsque les prêtres égyptiens ont dit à Strabon qu'il y avait quarante-sept tombes des rois d'Egypte, il est vraisemblable qu'ils n'ont pas voulu dire qu'elles fussent toutes dans le lieu appelé maintenant Beban-cl-Malonk. En eflet, il y a aux environs de la vallée des tombes absolument semblables, qui sont restées ouvertes jusqu'à ce jour. Je parle non pas des tombes de l'embranchement occidental de la vallée de Beban-el-Maloukj mais des tombes de Gournah qui sont celles que les voyageurs vi-sitentoi'dinairement.Cellcs-ciméi%iteat,soustous

5G{ V (MUGES EN KCVPTK, les rapports, d'être mises au même rang que les tombes de la vallée ; il y eu a même une rpii les surpasse en étendue, et qui a dû être d'une plus grande magnificence, à eu juger par les restes de ses ornemeus. Mais étant située plus près du ÎN'il, les tombes de Gournali ont été trop fréquentées parles habitons elles voyageurs ; aussi sont-elles maintenant très-dégradées. Les murs enfumés et endommagés annoncent qu'elles ont servi plus ou moins long-temps de retraite aux Arabes qui, peut-être, s'y sont enfermés par troupes pour échapper aux persécutions de leurs ennemis. Si donc on ajoute aux tombes royales du Bebaii-cl-Malouk les plus belles tombes de Gournah, on trouvera exact le compte des prêtres égyptiens, rapporté par Slrabon; mais je crois pouvoir assurer qu'il n'existe dans la vallée dont je parle que le nombre (le tombes indiqué : malgré tous mes efl'orls je n'ai pu en découvrir d'autres ; et, après mon départ, M. Sait, consul d'Angleterre, y a fuit fouiller pendant quatre mois, sans être plus heureux que moi. S'il m'est permis do former une conjecture au sujet des catacombes de Gournah et de lîeban-el-.Malouli, je dirai que les premières étant géné-ralemeutvastes, divisées en un grand nombre de caveaux, et ornées de belles sculptures, quian-

I:N .NUIUF., etc. 565 noncent assez qu'on y ensevelissait les chefs de la monarchie, ont dû être les plus anciennes, et qu'après avoir creusé les rochers de Gournah dans lous les sens, au point de ne plus y laisser d'endroit propre à fournir un eniplacemeiitpour de nouveaux sépulcres, les Egyptiens ont commencé à passer les montagnes et h pratiquer des tombes dans la vallée de Beban-cl-Malouk. Dans l'espoir de retrouver encore quelques unes qui auraient échappé aux recherches des autres voyageurs, je lis continuer les fouilles. Nous commençâmes une excavation le 6 octobre, et trois jours après nous découvrîmes l'entrée d'une tombe qui s'annonçait comme très-vaste; mais il se trouva ensuite que ce n'était que le passage pour arriver à une tombe qui n'avait point été achevée. Cependant les Egyptiens n'ayant pas voulu perdre leur travail, avaient fait de ce passage un caveau sépulcral; il n'est pas grand, n'ayant que dix pieds cinq pouces de large, et ne s'eufonçant dans le rocher qu'à soixante-quinze pieds. Les paremens en avaient été habilement recouverts d'un stuc sur lequel on avait peint des ligures d'un beau style. Il parait que quelque circonstance inattendue a empêché qu'on ne continuât de creuser le roc et d'élargir ce sépulcre. Les figures peintes sur les

366 VOYAGES EX EGYPTE," murs donnent une liante idée de l'habileté des artistes, ut sont au nombre du peu de modèles de ce genre qui soient parvenus à la postérité. Cette tombe est située au sud-est de la valle'e, et au pied des rochers qui dominent Gournaii. La découverte de ce souterrain m'encouragea dans mes opérations. J'avais réparti les fellahs sur plusieurs points de la vallée dans l'espoir de trouver encore d'autres tombes. Nous ne tardâmes pas cueillit à découvrir les traces d'un souterrain dans la même direction, et à moins de cinquante toises du précédent; celte découverte eut lieu le 9 octobre, ainsi le même jour où je trouvai le commencement de tombeau dont je viens de parler. La caverne était assez grande, mais il n'y avait point de peintures; elle avait été fouillée dans des temps anciens, puisqu'un mur de briques qui bouchait l'extrémité du premier passage, avait une brèche par laquelle on avait pénétré dans le fond du souterrain. Apres ce mur de briques nous trouvâmes un escalier au bas duquel commençait un corridor; il nous conduisit à une salle assez grande soutenue au milieu par un seul pilier; les murs n'en étaient point revêtus de sluc. Dans un coin de cette salle nous trouvâmes par terre deux momies, sans vêtemens

EX MTBIE, efC.' ZGj et sans caisses. Celaient des restes de femmes, à en juger par la longueur des cheveux qui étaient assez, bien conserves, mais qu'on pouvait arracher facilement. Une petite porte percée sur un des côtes de la salle conduisait à une chambre où nous trouvâmes des fragmens de vases de terre, ainsi que de vases d'albâtre ; mais ceux-ci étaient tellement dégrades que nous ne pûmes les rejoindre. Au haut de l'escalier nous trouvâmes aussi une jarre en terre, parfaitement conservée, ornée de quelques hiéroglyphes, et de la capacité de deux seaux d'eau. Celte tombe a cent pieds de long, vingt-trois de large, et vingt de profondeur. La chambre latérale a dix pieds carrés; l'axe du souterrain est dans la direction du sud-est au nord-ouest. Quelques jours auparavant nous avions reçu la nouvelle que trois voyageurs anglais viendraient du Caire : dans la malinéc du 10 ils arrivèrent à Beba»-el-Malouk, avec M. Beecliey, qu'ils étaient allé trouver la veille à Louxor. Ce furent les premiers étrangers qui entrèrent dans les deux tombes qui venaient d'être ouvertes : ils furent frappés de la beauté des peintures dans la première, et avouèrent que c'étaient les plus belles qu'ils eussent vues eu Egypte, sous le rapport de la conservation. Nous allions quitter la

%8 vallée, et traverser les hauteurs pour nous rendre à Medinet-Abou, quand on m'apprit qu'on venait de découvrir les traces d'un autre souterrain ..vers le milieu de la vallée ; nous y étant transportés sur-le-champ, je vis que c'élait encore une tombe; mais comme on ne put l'ouvrir le jour même, je retournai avec les voyageurs, dans la soirée, à Louxor, pour revenir le lendemain. Le 11 nous commençâmes de bonne heure à faire le tour de Thèbes ; nous allâmes visiter les tombes de Gouruali, et le petit temple dans la vallée derrière le Memnoninm. Vers midi ou m'annonça que l'entrée de la tombe découverte la veille, avait été élargie assez pour que nous pussions y pénétrer. Eu conséquence nous passâmes sur-le-champ les rochers, et en moins de trois quarts d'heure nous fumes sur les lieux. J'entrai le premier dans l'ouverture qu'on venait de percer, afin de voir si la route était praticable. Après avoir parcouru un passage long de trente-deux pieds, et large de huit, je descendis un escalier de trente-huit pieds, et arrivai dans une salle assez grande, et ornée de bonnes peintures. Je donnai alors d'en bas un si* gual aux voyageurs pour qu'ils me suivissent. Nous entrâmes ensemble dans le caveau sépulcral qui avait dix-sept pieds de long sur vingt-un

EN NU ME, elC. 5G9 de large; les orncmens du plafond, assez bien conservés, n'étaient pas exécutés dans le meilleur goût. Nousy trouvâmes un sarcophage en granit, dans lequel il y avait deux momies ; et dans un coin du caveau nous observâmes une belle statue debout, sculptée en bois de sycomore, et haute de six pieds et demi; h l'exception du nez, elle était tout entière; en outre nous trouvâmes mit! quantité de figurines symboliques en bois, et bien taillées; les unes avaient des lûtes de lion, d'autres de renards, et d'autres encore de singes: une de ces ligures avait, au lieu de tète, une ligure de tortue de terre; il y avait un petit veau avec une tête d'hippopotame. De chaque côté du caveau on avait creusé une petite chambre de huit pieds de large sur sept de long ; et au bout de celle-ci il y en avait encore une autre de dix pieds de long sur sept de large. Dans la première cliambre de la droite nous trouvâmes une autre statue semblable à la première, mais mutilée. 11 n'y a pas de doute qu'elles n'aient été placées sur les deux côtés du sarcophage, pour tenir une lampe, ou pour l'aire quelque ollrande, puisqu'elles tendaient une de leurs mains, tandis que l'autre pendait le long du corps. Le sarcophage était couvert d hiéroglyphes, simplement peints ou esquissés; il TOME 1. 24

$-]0 VOYAGF.S F.N EGYPTE, était tourné à l'esl-siul-cst. Les voyageurs ne purent continuer encore leur roule à cause de la violence du vent; et comme les ouvriers, dans la fouille que je fis commencer lo i5 sur un terrain à Gournali, découvrirent un puits de momies , ces étrangers eurent le plaisir de voir un tombeau intact, et de se convaincre par leurs yeux de la manière des Egyptiens d'ensevelir leurs momies, quoique celle manière ne fût pas toujours la même. Le puils, qu'on venait de découvrir, élaitpelit, consistant en deux caveaux ornés de peintures d'un style médiocre. Il m'a paru que celle tombe avait appartenu à quelque guerrier, puisque lespeintures représentaient un grand nombre d'hommes se faisant enrôler pour la milice, tandis qu'une espèce d'écrivain inscrivait leurs noms dans un registre. On voyait aussi d'autres figures qui ne faisaient pas partie de ce groupe. Dans le caveau inférieur, des momies étaient jetées çà et là, et même les unes sur les autres, sans aucun ordre. Apparemment il avait été ouvert et fouille par les Grecs ou par quelque autre peuple, pour le piller. Nous visitâmes le même jour un autre puils de momies que j'avais ouvert, il y avait six mois, et qui était distribué à peu près comme le précédent, consistant dans une anti-chambre

EN MJI1IK, etc. 571 et une chambre ou caveau pour les momies. Les peintures de ce souterrain sont remarquables , uoii-seiili'incnt h cause de leur belle conservation , mais encore par les objets curieux qui y sont représentés. On y voit, par exemple, deux harpes, l'une à neuf cordes, et l'autre à quatorze; on y remarque un groupe de six jeunes filles qui dansent au son de fifres, tambourins, flûtes de roseau, guitares, etc. Le 16, je repris les fouilles dans la vallée de Bel>au-el-Malou1\, et j'eus celte fois le bonheur de faire une découverte qui me récompensa amplement de toutes mus peines. Je puis appeler le jour de celle découverte un des plus fortunés de ma vie; et ceux qui savent, par expérience, ce que c'est que réussir dans une entreprise longue et pénible au-delà de son attente, peuvent seuls se figurer la joie dont je fus saisi en pénétrant le premier de tous les hommes vivant actuellement sur le globe, dans un des plus beaux et des plus vastes moniimens de l'antique Egypte ; dans un monument qui avait été perdu pour le monde} et qui s'est trouvé si bien conservé que l'on aurait dit qu'on venait de le finir un. peu avant notre entrée. C'est à six ou sept luises de la dernière tombe ouverte, qife j'avais ordonné aux ouvriers de fouiller la terre, au pied d'une pente

372 VOYAGES K\ EGYPTE, assez roidc, et dans une ravine que remplit un torrent dans les temps des pluies. Personne ne s'imaginerait que les Égyptiens aient pratiqué l'entrée d'une grande tombe dans le lit d'un torrent ; mais des indices assez forls m'avaient l'ait présumer que je trouverais ici ce que je cherchais. Cependant les fellahs, malgré l'habitude qu'ils ont des fouilles, étaient tous persuadés que ce serait peine perdue, et que je ne découvrirais rien. Je persistai dans mon opinion, et dès le lendemain 17, au soir, nous nous aperçûmes que le rocher avait élé taillé pour former une ouverture. Le 18, de bon malin, le travail fut repris, et vers midi les ouvriers atteignirent une entrée qui se trouvait à dix-huit pieds au-dessous du niveau du sol. A en juger par les apparences, la tombe que nous allions découvrir, était de la plus grande espèce. Mon attente n'allait pourtant pas si loin. Bientôt les fellahs commencèrent à croire que nous avions devant nous une tombe des plus vaslcsj mais ils déclarèrent alors qu'ils ne pouvaient plus avancer, parce que le passage était bouché par de grosses pierres, au point d'être impraticable. Je descendis, et après avoir examiné le terrain, je leur indiquai la place où il fallait creuser. Une heure après ils avaient fait un trou assez grand pour que je pusse

EN NUBIE, etc. ayS pénétrer dans un passage encombre, en partie, de terre. Ce passage ou corridor avait Irente-six pieds deux pouces de long, sur huit pieds huit pouces de large ; et quand on l'eut déblayé , sa hauteur se trouva être de six piods neuf pouces. Dès qu'on pût voir ce corridor, je jugeai, par les peintures du plafond et par les hiéroglyphes en bas-relief quel'on distinguait, à travers les décombres, que nous étions maîtres de rentrée d'une tombe magnifique. Au bout de ce corridor je trouvai un escalier de vingt-trois pieds de long et de la même largeur que le corridor. Arrivé au bas, je suivis un autre corridor de treute-sept pieds trois pouces de long, et de la même hauteur et largeur que le premier. Les deux paremens en étaient décorés d'hiéroglyphes en bas-relief, et de peintures j tandis que des ornemens peints, d'une belle conservation, couvraient toute la voûte (1). À mesure que j'avançai, ma curiosité augmenta ', mais elle ne fut qu'irritée quand je me vis arrêté au bout du passage, par un grand puits qui interceptait tout le chemin j ce puils avait trente pieds de profondeur, quatorze de long, et douze pieds trois pouces de large. Sur les deux côtés les murs étaient couverts de figures jusqu'à la voîite. De (1) Voyez l'Atlas, planche a.

574 VOYAGES EN ÈCYPTE, l'autre côté du puits, vis-à-vis de moi j'aperçus une petite ouverture, qui n'avait que deux pieds de large sur deux pieds et demi de haut. Un amas de décombres couvrait le fond du puits : une corde attachée à un morceau de bois mis en travers du chemin sur les saillies des pierres qui y forment un sorte de seuil, pendait dans le puits; un second bout de corde pendait à l'ouverture surraiilrc bord du puits. Il était évident qu'on s'est servi anciennement de la première pour descendre dans le puits, et de la seconde, ainsi que de quelques morceaux de bois que nous vîmes dans ce puits, pour remonter sur l'autre bord; la première corde et le bois auquel elle était attachée, tombèrent en poussière, dès que nous les touchâmes. Ne pouvant franchir pour le moment l'obstacle inattendu que nous avions rencontré, nous fûmes obligés de suspendre; [ M. Beechcy, qui était venu ce jour -là de Louxor pour entrer dans la tombe, ne fut pas moins impatient que moi de vaincre l'obstacle. Le lendemain 19 nous mimes une longue poutre en travers sur le puits; parce moyen un ouvrier passa sur l'autre bord où était la petite ouverture, et après avoir mis une autre poutre auprès de la première, cette espèce de pont nous servit à traverser le puits. Nous trouvâmes alors

EN NUlilK, etc. 075 que la petite ouverture était une brèche faite dans un mur qui bouchait l'entrée d'un grand caveau. Les Egyptiens avaient revêtu ce mur de stuc, et avaienL peint par-dessus, en sorte que, sans la brèche que nous y découvrîmes, il eût été impossible de deviner que le souterrain avait une suite, au lieu de terminer au puits, comme tout paraissait l'annoncer. La corde qui pendait le long de l'autre bord du puits ne tomba point en poussière ; elle était au contraire assez forte encore, ainsi que le morceau de bois auquel elle était attachée. En descendant dans le puits, j'y vis quelques cavités ) mais je n'y trouvai rien, et elles n'avaient aucune issue. 11 était donc évident que le puits n'avait été construit que pour recevoir les eaux qui pénétraient dans le souterrain ; aussi depuis l'entrée jusqu'au puits le sol du corridor avait une pente formant un angle de dix-huit degrés : c'est par le moyen de ce réservoir qu'on avait empêché les eaux de répandre l'humidité dans la tombe. Aujourd'hui les terres entraînées par les eaux des pluies du haut des collines ont tellement exhaussé le sol de la vallée, que les entrées des

376 VOYAGES EN EGYPTE, souterrains funéraires se trouvent au-dessous du lit des lorrens, en sorte que l'eau y pénètre, et les remplit de gravois. Après avoir passé par la brèche, nous nous trouvâmes dans une belle salle de vingt-sept pieds et demi de long sur vingt-cinq pieds dix pouces de large, et soutenue par quatre piliers de trois pieds carres. Je reviendrai sur les peintures qui décoraient ce caveau, que j'appellerai l'antichambre. A l'extrémité de la salle, vis-à-vis de l'entrée , une porte nous conduisit à une chambre soutenue par deux piliers, dans laquelle nous descendîmes par trois marches : elle avait vingt-huit pieds deux pouces de long sur vingt-cinq pieds six pouces de large ; la grosseur des piliers était de trois pieds dix ponces : je l'appelai le .?«-Ion des dessins, parce que les murs étaient couverts de superbes esquisses de figures, qui semblaient n'avoir été achevées que la veille. Revenant de là dans la salle d'entrée, nous vîmes sur la gauche de l'ouverture un grand escalier qui descendait à un corridor, et qui, long de treize pieds cl un tiers sur sept et demi de large, se composait de dix-huit marches. Le corridor dans lequel nous descendîmes

KN NUIUE, etc. 577 par cet escalier, avait Ironie-six pieds et demi de longueur sur six pieds onze ponces de largeur j il était également décoré de peintures*; et nous remarquâmes qu'à mesure que nous avancions, ces peintures devenaient plus parfaites. Elles étaient recouvertes d'un vernis dont le luisantproduisaituiibcl effet; le» ligures étaient peintes sur un fond blanc. Au bout du corridor il y eut encore dix marches à descendre, que je nommai le petit escalier, pour arriver dans un autre corridor de dix-sept pieds deux pouces de long sur dix pieds cinq pouces de large. De là nous parvînmes à une petite salle de vingt pieds quatre pouces de long sur treize pieds huit jiouecs de large , ornée, comme tout le reste, de belles figures eu bas-relief, et peintes. Ces peintures étaient toutes exécutées avec tant de perfection, que je crus devoir appeler celle pièce la salle des beautés. Lorsqu'on se place au milieu de celte salle, on se voit entouré de divinités égyptiennes. A cette salle en succède une plus grande, ayant trente-sept pieds neuf pouces de long sur vingt-six pieds dix pouces de large, et étant soutenue par deuxrangsdepilierscurrés, trois de chaque côté, placés dansl'aligtiemcnt dos corridors. De chaque côté de cette salle on avait creusé une chambre;

378 VOYAGES EN EGYPTE, celle delà droileavaitdixpicdscinqpoucesdelong sur huit pieds huit pouces du large; et celle de la gauche dix pieds cinq pouces sur huit pieds neuf pouces et demi. Je donnerai au grand caveau le nom de la salle aux piliers, à la chambre à droite celui de chambre cfhis, h cause d'une grande vache qui y était représentée, et sur laquelle je reviendrai 5 et à la chambre h gauche, le nom de chambre des mystères, à cause des figures symboliques qui la décoraient. Au bout de ce caveau il y eut une salle à voûte ceintree, et qui n'était séparée de la salle aux piliers que par une niarchu, en sorte que les deux salles n'en formaient proprement qu'une seule. La dernière avait trente-un pieds dix pouces sur vingt-sept pieds ; sur la droite était creusée d'une manière grossière une chambre sans peinture ; on aurait ' dit que le travail de cette pièce n'avait encore été qu'ébauché. Sur la gauche au contraire il y avait une grande chambre terminée, et soutenue par deux piliers, etayantvingt-cinqpiedshuitpouces de long sur vingt-deux pieds dix pouces de large. Un/3 saillie de trois pieds de large qui faisait le tour de celte chambre, me la fit nommer Ja salle aux buffets} cette saillie était peut-être destinée à recevoir tous les objets nécessaires aux

EN NUDI1Î, CtC. 379 cérémonies funéraires. Les piliers avaient trois pieds quatre pouces en grosseur, et la chambre était toute couverte de belles peintures comme les autres pièces de ce souterrain. À l'extrémité de la chambre, vis-à-vis de la salle aux piliers, nous passâmes par une grande porte h une salle soutenue par quatre piliers dont un était tombé, longue de quarante-trois pieds quatre pouces et large de dix-sept pieds et demi ; les piliers avaient trois pieds sept pouces carrés de grosseur. Les parcmens sont revêtus de stuc dans les endroits où le roc n'a pu être taillé d'une manière égale j mais on n'y a point appliqué de couleurs. Je l'appelai la salle d'Apis ou du taureau, parce que nous y trouvâmes la carcasse d'un taureau embaumé avec de l'asphalte; nous y vîmes aussi une foule de figurines en bois, représentant des momies, et recouvertes d'asphalte, pour mieux les conserver. Il y avait dans cette salle encore quelques autres figures de belle terre cuite , peintes en bleu, et fortement vernissées. Do plus nous y trouvâmes des statues en bois, debout, de quatre pieds de haut, et étant percées d'un trou circulaire, sans doute pour contenir des rouleaux de papyrus ; sur le sol étaient jetés des fragmens d'autres statues en bois et en composition.

38o VOYAGES T.X EGYPTE ; Mais ce que cetle salle offrit de plus important à nos regards, ce fut un sarcophage placé au centre, qui n'a pas de pareil dans le monde. Cu tombeau magnifique , ayant neuf pieds cinq pouces de long sur trois pieds sept pouces de large, estfaitdu plus bel albâtre oriental : n'ayant que deux pouces d'épaisseur, il devient transparent quand ou place une lumière derrière une des parois; eu dedans et en dehors il est couvert de sculpture; ce sont des centaines de petites figures qui n'ont pas plus de deux pouces de haut, et qui représentent, à ce qu'il m'asemblé, toute la procession funéraire du mort déposé dans le sarcophage, ainsi que des emblèmes, etc. Jamais l'Europe n'a reçu de l'Egypte un morceau antique delamagnificcuce de cclui-ci. Mullieureusenient le couvercle y manquait; on1 l'avait enlevé et brisé ; et nous en trouvâmes quelques fragmens dans les fouilles devant là première entrée. Ce sarcophage c'tait placé au-dessus d'un escalier communiquant à un passage souterrain, de trois cents pieds de long, qui allait en pente. A l'extrémité de ce passage, nous trouvâmes un monceau de lîente de chauve-souris, qui l'obstruait tellement que nous ne pûmes avancer sans employer la bêche. L/éboulemcnt de. la partie supérieure contribuait d'ailleurs à encom-

EN M'cin, etc. S8i brer la route. A une centaine de pas de l'entrée,, il y a un escalier assez bien conserve ; mais le roc en dessus change ici de nature; de calcaire compacte et sulidu qu'il était, il devient un schiste friable. I,c passage traverse la montagne, dans la direction du sud-ouest. Ayant mesure la distance de rentrée et les rochers qui le recouvrent , je trouvai que ce passage atteint presque l'axe de la montagne. J'ai des raisons de croire qu'il partait d'une autre entrée pour arriver au tombeau; mais qu'on avait cherché à rendre ce passage inutile, depuis qu'on avait enseveli dans le souterrain le personnage de distinction pour lequel a été fait le sarcophage. En effet, en bas de l'escalier pratiqué au-dessous de ce sarcophage, on avait élevé un mur qui coupait entièrement la communication cuire le tombeau et le passage souterrain. On avait mùme voulu dérober la vue de l'escalier, en plaçant sous le sarcophage même de gros blocs'de pierres, de niveau avec le pavé de la salle. On avait également muré la grande porte de la salle au buffet; mais nous la trouvâmes ouverte; lus pierres et le mortier jele's çà et là, prouvaient qu'on l'avait rouverte violemment. L'escalier de Vanti-chambre avait été également muré et recouvert de décombres et de grosses pierres.

332 VOYACES EN ËCYPTE, de manière à dérouter ceux même qui auraient franchi le puits et percé le mur qui barrait le chemin au-delà de ce réservoir, et à leur faire croire que ce souterrain se terminait déliuili-vementà l'extrémité de cette aiili-chambrc. Cependant, en dépit de toutes ces précautions extraordinaires , le tombeau, dérobé à tous les regards, et cache dans le sein de la montagne, avait été forcé et spolié. Apparemment ceux qui ont commis cette violation ont eu pour guides des hommes qui connaissaient le secret. La tombe est tournée vers le nord-est, et toutle souterrain est percé dansladirectiondu sud-ouest. Après avoir donné une idée générale de celte vaste caverne sépulcrale, j'entrerai dans quelques détails sur les embellisscmcns qu'on y a pratiqués; mais je serai obligé de me borner aux principaux, car il y en a trop, pour que je puisse m'étendre sur la totalité. Recommençons, à cet effet, à parcourir tout le souterrain, depuis son entrée, creusée au pied d'une haute colline assez escarpée. D'abord remarquons, en général, que toutes les figures et hiéroglyphes de la caverne sont sculptés en bas-relief, et puis recouverts de peinture, à l'exception de ceux du salon des dessins, qui ne sont qu'ébauchés. Ce salon nous fait voir tout

EN NUBIE, etc. 583 le procédé des artistes égyptiens cliarge's de l'embellissement des sépulcres et des temples. On rendait d'abord le roc aussi lisse que possible, et lorsqu'il y avait des concavite's dans le rocher, on les remplissait de ciment, qui, s'e'tant durci, se taillait et se sculptait comme le reste. Après ce procédé préparatoire, un artiste traçait en rouge les'conlours des figures et autres ornemens qu'il s'agissait de sculpter. Un maître plus habile les retraçait ensuite en noir, en corrigeant en même temps les fautes commises par le premier qui n'était peut-être qu'un élève, ou qu'un artiste inférieur. On voit clairement en plusieurs endroits les erreurs des contours rouges, et les corrections du dessinateur en noir. Quand le dessin était achevé, le sculpteur taillait et enlevait la pierre tout autour, de manière à faire paraître les figures plus ou moins en relief, suivant leur grandeur. Pour les figures de grandeur naturelle, le relief était ordinairement d'un demi-pouce , tandis qu'on faisait sortir les figures qui n'avaient guère qu'un demi-pied de long, de l'épaisseur d'un écu tout au plus. Les vêtemens et les diverses parties des membres sont indiqués par une ligne dont l'épaisseur n'excède pas celle d'une pièce de trois livres, mais tracée avec une grande précision.

584 VOYAGES EX EGYPTE, Après que les figures avaient été aclieve'es et polies par le sculpteur, on les couvrait d'une couche de blanc. La couleur qu'on y employait était d'un blanc si éclatant que noire meilleur papier parait jaunâtre quand on le met à côté. Le peintre venait faire ensuite son ouvrage. Il semblerait que les Egyptiens n'aient point eu de codeur de chair; partout en effet, où il a fallu peindre le nu, ils ont employé le rouge. Cependant ily a quelques exceptions; par exemple lorsqu'ils avaient à peindre une belle femme, ils employaient le jaune, pour faire distinguer son teint d'avec celui des hommes; et la composition de la couleur de chair n'a pu leur être entièrement inconnue; car lorsqu'ils avaient à représenter le nu sous un voile demi-transparent, ils prenaient des teintes qui approchaient beaucoup du naturel, si nous supposons que les Egyptiens avaient le même teint que les Coptes leurs descendans, parmi lesquels ily en a qui ont le teint aussi beau que les Européens. Les vête-mens sont généralement peints en blanc; c'est surtout dans les ornemens de la parure que le peintre se distinguait; le rouge y jouait un grand rôle, et il faut dire que les quatre seules couleurs que les Egyptiens connaissaient, sont distribuées avec beaucoup d'art. 11 parait que lorsque la

EN NUBIE, elC. 385 peînturedesPigurcsétaientachevées,onles revêtait d'une couche de vernis; mais il est encore dou teux si ce vernis s'appliquait aux couleurs déjà pose'es, ou s'il y était mêlé lorsqu'on le préparait. Au reste, on ne remarque ce vernis nulle part que dans ce tombeau, le seul qui, ayant été préservé des outrages des barbares, conserve in tacts tous les ornemens dont lapiute des anciens l'a décore, et par cette raison le seul qui nous donne une idée aussi fidèle des arts et des mœurs des Egyptiens de l'antiquité. Mais passons à la description des détails. A l'entrée du premier passage ou corridor, on remarque, sur la gauche, deux figures de grandeur naturelle, dont l'une parait être un héros qui entre dans la tombe. Il est reçu par une divinité à tète d'épervier, surmontée du globe et du serpent. Des hiéroglyphes entourent ces deux ligures; plus loin, auprès de la terre, on voit un crocodile artistement sculpté. Les deux paremens de ce passage sont couverts d'hiéro glyphes distribués en colonnes de cinq h six pouces de large, qui sont séparées par des lignes verticales. Chacune de ces colonnes contient une sentence ou phrase, et on voit évidemment que les Egyptiens écrivaient leurs lignes de haut en bas, et recommençaient ensuite en haut. Sur TOME I. ' 25

386 VOYAGES EN ^ le plafond de ce corridor sont peintes des ai' gles(.). L'escalier qui succède au premier passage a de part cl d'autre une niclic ornée de figures curieuses : ce sont des corps humains, des tètes de divers animaux, etc. De chaque cùté delà porte percée au bas de cet escalier on voit une figure de femme agenouillée, et étendant les mains sur un globe : au-dessus de chacune de ces femmes on remarque un renard, symbole que les Egyptiens représentaient ordinairement à l'entrée de leurs tombeaux (a). Sur le fronton au-dessus de la porte on a sculpté les noms du héros enseveli dans ce tombeau, et de son fils ou de son père (5). Deux génies ailés s'étendent comme pour les protéger, sur ces noms qui sont enfermés dans deux niches ovales; dans celle qui est consacrée à Nicliao, on voit une figure assise; la barbe fait connaître que c'est celle d'un homme. Il est coifle de la mesure de grains surmontée de deux plumes, et tient sur les genoux la serpette et le fléau; au-dessus de (i) Voyez l'Atlas, planche 2. (a) Voyez l'Atlas, planche 3. (3) On verra plus bas que l'aulour croit que ce sont Ni-cliao et l'sainmélique qu'on a représentes dans ce tora-heau. {LcTrad.)

E\ iVnniE, elc. 587 sa tète on a figuré tin croissant dont les pointes su dirigent vers le ciel; plus haut il y a un faisceau de morceaux de bois, et tout auprès, un groupe assemblé en forme de serpent. Derrière la figure sont deux instnimeus que quelques personnes regardent comme des couteaux, et d'autres comme des plumes; mais puisqu'on voit les plumes figurées d'un autre manière, je pense qu'on a voulu représenter ici des couteaux de sacrifice, peut-être comme emblème de la dignité sacerdotale; car nous savons que les héros et rois d'Egypte étaient initiés dans les rilcs sacrés du cidte. Au-dessous de la ligure on a trace un cadre vide de forme carrée, et plus bas on voit l'emblème de l'eau courante. La niche ovale de la droite renferme une figure de femme assise, ayant autour de la tête un bandeau dans lequel est fixée une plume; elle a sur ses genoux les clefs du Nil; au-dessus de sa tête est un globe, cl au-dessous de la figure on distingue une image semblable à une tour, l'emblème présumé de la force. Les faces des deux figures humaines sont peintes en bleu, couleur symbolique du créateur de l'univers. Sur chacune des niches ovales on remarque un globe, et au-dessous, deux figures hiéroglyphiques som-blablcs à deux bassins qui débordent. Gcs Lie-

588 VOYAGES EN ÉCYPTKJ roglyplies se trouvent sous la protection des génies nilc's qui s'étendent sur les niches. En continuant de parcourir le souterrain, nous trouvons sur le mur de la droite du second passage des processions funéraires. 11 semble qu'on y est occupe à descendre le sarcophage dans la tombe; on y voit un bateau ordinaire, portant des hommes et des femmes, et au milieu du tableau une tôte de bélier, soutenue par un groupe d'hommes. Des processions semblables sont figurées sur le mur de la gauche. On y dislingue le scarabée, soutenu en l'air par deux éperviers qui tiennent des cordes tirées par plusieurs figures, il y a beaucoup d'au très emblèmes et objets symboliques. Sur les parois du puits on a sculpte des figures qui sont presque de grandeur naturelle, elles paraissent représenter diverses divinités, et recevoir en partie des offrandes de personnes de diverses dusses. Dans la première salle au-delà du puits, laquelle es! soutenue au milieu par quatre piliers, on trouve de chaque c6te' deux figures qui paraissent représenter une divinité mâle et une divinité femelle; Le mur de la droite est partagé en trois champs l'un sur l'autre d'après la méthode suivie généralement dans tout le souter-

EN NU DIE, etc. 38g rain. Dans le champ supérieur un grand nombre d'hommes tirent une chaîne attache'e à une momie debout qui parait résister h tous leurs efforts. Les deux champs inférieurs rouleraient dès processions funèbres et une rangée de momies déposées horizontalement à terre dans des cadres. Sur le mur de gauche on a figure' un cortège militaire et mystérieux, où toutes les personnes ont les regards fixes sur un homme dont la taille est de beaucoup supérieure à la leur, et qui est tourné vers eux. On distingue à l'extrémité de ce cortège des hommes de trois sortes de nations qui diffèrent des autres individus, et qui représentent évidemment des Juifs, des Ethiopiens et des Perses. Derrière eux paraissent des Egyptiens dépouillés de toute parure, comme, si c'étaient des captifs délivrés, et rendus à leur patrie ; ils sont suivis d'une figure h tête d'e'per-vier, représentant, à ce que je supposera divinité protectrice (i). J'annonce avec plaisir que le docteur Young, qui, après une longue étude des hiéroglyphes, est parvenu à en déchiffrer un grand nombre, a trouvé les noms de Nichao et de Psammis son fils, dans les hiéroglyphes que. j'ai dessinés (i) Voyez co cortçgç représenté dans les plnncUcs 6, 7 ot 8 île TAllas.

3go VOYAGES EN ÊC-ÏPTE, dans cette tombe.Ce re'sultalprouve queM.Young est sur la bonne route pour trouver la clef de cette écriture mystérieuse qui nous a caché jusqu'à présent l'histoire d'une dus plus anciennes nations du globe ; il faut espérer que ce savant ne s'arrêtera pas dans ses recherches, et qu'il arrivera bientôt à un résultat concluant. Kichao conquit Jérusalem et 13al>ylonc,ctson fils Psam-niis fit la guerre aux Ethiopiens; n'est-il pas évident que le cortc'ge que je viens de décrire fait allusion à leurs victoires? On y distingue des Perses, des Juifs et des Ethiopiens; les premiers à leurs costumes auxquels on les reconnaît toujours dans les tableaux qui représentent leurs guerres contre les Egyptiens; les Juifs sont rccounaissablcs à leur physionomie et h leur teint, et les Ethiopiens à la couleur de leur peau, et à leur parure. 11 faut bien que les Egyptiens qui les suivent reviennent de la captivité puisqu'ils sont privés de tous les genres d'ornemens que porte ce peuple dans les anciens monumens qui le représentent. Sur le mur de cette salle,. opposé à l'entrée, ou admire un des plus beaux morceaux de l'art égyptien, l'apothéose du héros de la tombe : ce sont quatre figures de grandeur naturelle; l'une d'elles, représentant le dieu Osiris assis sur son

EN NUBIE, etc. 391 trône, reçoit les hommages d'un héros qu'introduit une autre divinité à tête d'épervier. Derrière le trône, la quatrième figure ressemble à une femme attachée au service du premier des dieux. Tout le groupe est entouré d'hiéroglyphes et encadré dans des figures symboliques richement exécutées; un globe, dontlesailcss'étcndcntsur le tout, domine les figures, et une rangée de serpens couronne tout le tableau. Les sculptures et peintures sont parfaitement conservées, et c'est surtout dans celte apothéose que l'on peut étudier les progrès que l'art avait faits en Egypte (1). On passe de cette salle, comme je l'ai dit, dans une autre qui est soutenue de deux piliers, et dont les murs n'ont que des figures esquissées, préparées à être sculptées. Tous les murs et les piliers sont couverts de ces esquisses, représentant des figures u'hommes, de femmes, d'animaux , qui semblent avoir rapport aux exploits du héros enseveli dans le sarcophage. En passant de cette chambre, par un escalier, dans un corridor inférieur, on y remarque, à l'entrée, deux figures de chaque côté, une mâle et une femelle, de grandeur naturelle. La femme parait représenter Isis, ayant sur la tête les symboles ordinaires de cette déesse , les cornes et (1) Yo^cz l'Allas, plauclie 19.

ftp VOYACES EN EGYPTE, le globe. 11 semble qu'elle se dispose à recevoir le héros qui va entrer dans les régions de l'immortalité. Les vêtcmens de la déesse sont travaillés avec un soin minutieux, et si bien conservés que nous pouvons les considérer comme un modèle parfait de la parure des femmes d'Egypte. Sa robe est une espèce de réseau dont chaque maille renferme des hiéroglyphes. Le reste de sa parure consiste en une ceinture, un collier, un bracelet. La figure du héros est couverte d'un voile ou d'un vêtement léger et transparent qui enveloppe ses épaules, retombe le long de son corps d'une manière assez gracieuse. Le peintre a su faire ressortir la déesse par les couleurs vives dont il l'a peinte. Sur le mur gauche de ce passage on remarque une figure de grandeur naturelle : c'est celle du héros même, assis sur son trône, et tenant le sceptre d'une main, tandis qu'il étend l'autre sur un autel diyisé en vingt comparlimens (i), A son cou pend un cordon avec une plaque en l'orme de temple égyptien. On a sculpté sur cette plaque un obélisque et deux divinités, une de chaque côté. Les plaques de ce genre, qui paraissent avoir décoré la poitrine des rois d'Egypte, sont très-recherchées : on en trouve rarement, et je (j) Yoycz l'Allas, planche i.

EN NHBIE, etc. 5g5 n'en ai jamais vu que deux : l'une est dans le musée britannique, et j'ai e'té assez heureux d'acquérir l'autre d'un Arabe qui l'avait trouve'c dans une des tombes à Beban-el-Malouk (i). Celle-ci est de basalte noir, plus grande et d'un plus beau travail que l'autre, ce qui prouve qu'on faisait ces insignes de la royauté de diverse grandeur, et qu'on les finissait plus ou moins. Le scarabée y est représenté en haut relief sur un petit bateau, ayant une divinité de chaque côté; sur le revers on remarque l'inscription usitée. Au-dessus de la tête du roi ou héros, sculptée comme je viens de le dire , sur le mur gauche du corridor, un aigle étend ses ailes comme pour le protéger. Au haut des murs de chaque côté du corridor, l'histoire du héros est représentée en petits compartimens d'environ deux pieds carrés, contenant des groupes de figures de dix-huit pouces de haut. On y voit partout le héros debout sur un amas de blé, recevant les offrandes de ses soldats ou compagnons d'armes. Plus loin on entre par un escalier dans un passage court, où le sculpteur a continué de représenter un corte'ge. On y remarque aussi le (i) C'est sans doute celle dont l'anleur n parlé ou commencement de ce yojage. ( Le l'rad. )

%{. YOVAGKS E.\ KGVPTE, sacrifice d'un taureau (i). Des hiéroglyphes, formant des divisions séparées, couvrent, au reste, les murs de ce passage comme du précédent. La salle qui suit m'a paru mériter, comme je l'ai dit, lu nom de salle des beautés, à cause de l'exécution parfaite des figures, dans lesquelles tout est soigné, jusqu'aux moindres orne-mens. Les deux côtés des portes sont décores de belles figures de divinités femelles, entourées d'hiéroglyphes. On y remarque le lotus en bouton et en pleine floraison, et au-dessus de la plante un demi-globe avec un serpent (2). La salle aux six piliers, à laquelle on arrive ensuite , a, de chaque côte, deux figures de grandeur naturelle; des processions et figures symboliques font l'ornement des murs. Au-dessus de la porte est représenté un génie féminin, étendant les ailes. De chaque côté de cctle salle il y a une petite chambre(5). Dans celle de la gauche, on a représenté des momies et autres figures. Dans celle de la droite, on voit sculptée une vache de demi-grandeur naturelle, au-dessus de laquelle il y a une quantité de figures formant un groupe très-curieux. Des hiéroglyphes cou- (1) Yoyci l'Atlas, planche i3. (?.) Voyez l'Atlas, JJIMICIIC 17. (3) Voyez l'Atlas, plauclie 3.

EN NUBIE, etc. 595 vrent aussi les murs. Dans la vaste salle qui touche à celle-ci le sculpteur a figuré un grand nombre d'hommes qui portent un bâton long et mince dont les deux bouts sont munis d'une tète de vache, et sur le bâton il y a deux taureaux (i), Quant au caveau voûté qui suit cette salle, et où était le sarcophage du roi, il serait impossible de décrire toutes les figures qui en décorent les murs. La voûte même, peinte en bleu foncé comme les figures du sarcophage, est ornée de processions et de groupes de figures relatifs aux signes du zodiaque (2). Dans la salle que j'ai appelée la salle au buffet, et qui est soutenue par deux piliers, on remarque de chaque côté deux figures (3). D'autres ligures allégoriques couvrent les murs de cette salle (4). Mais il est temps de s'arrêter : la description que je pourrais faire des ornemens de celte tombe royale resterait d'ailleurs toujours incomplète, et je ne pourrais donner à l'Europe une idée satisfaisante déjà magnificence de ce tombeau, qu'en (1) Voyez l'Allas, planche i5. (2) II est ii regretter que l'auteur ne fasse pas connaître ces groupes. ( Le Trad. ) (3) Voyez l'Atlas, planches t\ et 9. {(\) Voyez dans la planche a de l'Atlas, la copie d'un compartiment de ligures placées au-dessus de la porte.

396 VOYAGES EN ÊCYPTE, en construisant une copie exacte , comme j'en ai le projet. Les Arabes parlèrent tant de cette découverte, que le bruit en parvint aux oreilles de Hamet, aga de Kciieh ; on ajoutait même que j'y avais trouvé un grand tre'sor. A cette nouvelle, l'aga se mit sur-le-champ en route pour Thèbcs avec quelques-uns de ses soldats. Ce voyage prend ordinairement deux journées ; mais telle fut la précipitation de l'aga, qu'il n'employa que trente-six heures pour arriver par terre clans la vallée de Beban-el-MalonL A son approche, quelques Arabes vinrent m'annoncer qu'ils apercevaient une foule de Turcs à cheval qui descendaient du sommet des montagnes dans la vallée, et se dirigeaient sur nous. Je ne pus deviner qui c'était, puisque jamais des Turcs n'approchaient de ce lieu. Une demi-heure après, eus cavaliers nous donnèrent le signal de leur arrivée eu tirant quelques coups de pistolet en l'air. Je crus qu'il s'agissait de faire prendre possession des tombeaux et des caveaux par la force armée ; mais, quand cette cavalerie fut près de nous. je reconnus Hamet, l'aga de Kénch, cl—tî mt commandant du côté occidental de Thùb :, et sa suite. Comme nous étions à l'ouest des mines, et sous un autre commandant ; sa visite m'etonna encore. Apparemment, quand on découvre un

EN NUBIE, etc. 397 trésor en Turquie, le premier homme en pouvoir, qui en apprend la nouvelle, court en prendre possession. L'aga ne me laissa pas long-temps en doute sur le but intéressé de son vojagc précipité. 11 sourit et me salua plus poliment qu'à son ordinaire. Il fit apporter autant de lumières qu'on put s'en procurer, et nous descendîmes ensemble dans la tombe. Tous les embellisse-mens prodigués par l'art dans cette caverne, les sculptures, peintures, etc., n'intéressèrent nullement le commandant turc ; il ne cherchait que le prétendu trésor, et les gens de sa suite regardèrent dans tous les coins et dans tous les trous pour voirs'il n'y avait pas quelque cachette. Après avoir tout parcouru et tout examiné, sans rien trouver qui put satisfaire son avidité, l'aga lit retirer ses soldats, et me dit : « De grâce, où avez-vous mis le trésor ? — Quel trésor ,• lui demandai-je à mon tour ? — Eh ! mais celui que vous avez trouvé dans cette caverne, M Je ne pus m'empècher de sourire à ces mois ; il n'en fut que plus confirmé dans son erreur. Cependant je lui déclarai que je n'avais point trouvé de trésor. Il se mit ù rire, et insista pour que je lui fisse voir le trésor que j'avais découvert. — « Un homme digne dé foi m'a assuré, ajouta-t-il, que vous aviez trouvé dans ce lieu un gros cocr

398 VOYAGES EN EGYPTE, en or, rempli de diainans cl de perles ; il faut • que je le voie : où est-il ? » J'eus du la peine à m'empôcher d'éclater de rire. Je lui répétai que je n'avais vu aucun trésor. Il parut très-fâché , et s'assit avec humeur devant le sarcophage. Toute ma crainte fut qu'il ne brisât ce beau morceau pour voir s'il ne recelait pas de l'or ; car ces gens rêvent toujours d'or et de perles. Voyant enfin qu'il fallait renoncer aux espérances dont il s'était bercé, il se leva pour sortir. Je lui demandai ce qu'il pensait des figures chat'" mantes qui étaient sculptées et peintes autour de nous. Il y jeta un coup d'œil rapide, et dit avec indifférence : « Ce serait un beau local pour un harem j car les femmes trouveraient de quoi regarder. » II partit enfin avec un air de mccon< lentement, et n'étant pas encore persuadé qu'il n'y eût pas eu de trésor trouvé. Je n'ai pas voulu interrompre le récit de mes fouilles pour parler d'un événement passé antérieurement , et que je ne saurais omettre dans la relation de mes opérations en Egypte. Le lecteur se souviendra probablement qu'en reveuant la première fois de la Nubie, j'avais pris possession , dans l'Ile de Philiu, de seize blocs de pierre dont la surface présentait un beau groupe de figures en. bas relief; que j'avais commandé

EX NUBIE, CtC' 399 de les faire scier dans leur épaisseur, afin de les faire transporter sur le Nil, et que des obstacles avaient empêché jusqu'alors que ce transport ne s'effectuât, En revenant à Pliilfe, dans mou second voyage, je fus bien surpris de trouver ces pierres mutilées. Pour comble d'oulrage , on y avait griffonne, avec du charbon, ces deux mots en français : Opération manquée. Comme ils n'étaient tracés que grossièrement, il était impossible de deviner quelle main s'était rendue coupable d'une injure aussi gratuite; mais nous savions qu'il n'était venu dans l'Ile que trois agens de M. Drovetti, savoir : M. Cailliaud, M. Jacques , et le renégat Rosignano. Ne pouvant distinguer le coupable parmi ces trois, nous nous bornâmes à écrire au consul d'Angleterre, sans en parler ù personne. Cependant M. Jacques, qui s'était séparé des autres agens français, vint nous trouver; et, comme pour se disculper , il nous dit que M. Cailliaud était celui qui avait mutilé les bas-reliefs, avec un petit marteau qu'il portait habituellement avec lui pour casser les pierres. M. Cailliaud était alors au Caire; ce fut un motif de plus pour engager M; Beechey à mander au consul, résidant en cette ville, tout ce qui s'était passé. Dans la crainte de perdre son emploi, M. Cailliaud dit au consul qu'à son

/{OO VOYAGES EiN EGYPTE,' retour à Thèbes, il prouverait son innocence en face de M. Jacques. Quelque temps après, M. Cailliaud arriva en cfl'et à Thcbes avec une lettre du consul, portant que lui, M. Cailliaud, s'était engagé à se disculper de l'accusation de M. Jacques, au sujet de la mutilation des pierres. Cependant, au lieu de demander d'être confronté avec M. Jacques qui était sur les lieux , M. Cailliaud ne fit que se plaindre vivement de ce que le consul au Caire lui avait parlé d'une all'aire semblable, et ne prouva ni devant nous, ni devant M. Jacques, qu'on l'eût accusé à faux. Après avoir dit beaucoup de mal du consul qui était éloigné de cinq cents milles, il se réconcilia avec M, Jacques, qui nia ensuite avoir accusé auprès de nous son ami, et écrivit au consul que tout ce que M. Beechey lui avait mandé sur cette affaire, n'était pas vrai. Quelque temps après, le consul étant venu à Thcbes, M. Jacques fut interrogé devant nous pour dé-clarcrs'il ne nous avait pasavoué qiie M. Cailliaud avait mutilé les bas-reliefs dé l'Ile de Philœ. Il répéta alors au consul, en notre présence, que M. Cailliaud avait en effet brisé les sculptures; et, quand -le consul lui demanda' pourquoi il s'était rétracte dans sa lettre, il déclara, avec beaucoup de sang-froid, que M. Cailliaud l'avait

EN NUDIE, etc. 4oi prié d'en agir ainsi. En voilà assez sur cette affaire désagréable, je reviens à mes fouilles. Vingt jours après l'ouverture de la grande tombe, nous apprîmes par les bateliers qui remontèrent le Nil, qu'il allait venir trois maïches ou grands bateaux, ayant à bord des voyageurs anglais. Eu elFel, quelques jours après, le comte Bclmorc avec sa famille, M. Sait, consul anglais , le capitaine Cory, le docteur Richardson, et le révérend M. Holt arrivèrent à Thèbes. En passant à Ke'neli, où ils étaient allé voir Hamet-Aga, ils avaient appris de celui-ci la découverte que j'avais faite, lis furent enchantes 'quand ils en virent l'intérieur. Le comte ayant témoigné le désir de voir ouvrir une tombe intacte, je fis creuser en deux endroits, où il paraissait y avoir des sépulcres; mais il se trouva que ce n'étaient que deux petits puits à momies. Ainsi, dans cette vallée que l'on avait crue jusqu'alors consacrée uniquement à la sépulture des rois, les anciens Egyptiens avaient laissé ensevelir aussi dès particuliers. Cette circonstance me confirme dans l'opinion que la vallée où ces tombes particulières furent trouvées, n'était pas là seule où l'on ensevelissait les rois. LordBelmore employa son séjour dans ce pays pour y faire beaucoup de recherches, et il vou- TOME L 26

403 VOYACKS EN EGYPTE, lut bien faire descendre sur le Nil deux dus statues à tète de lion, que j'avais trouvc'es à CarnaL 11 acheta aussi beaucoup d'antiquités que lui apportèrent les Arabes, et se forma par ce moyen une collection qui sera regardée, avec raison, en Europe comme très-curieuse. Le consul, enthousiasmé de la vue de la grande tombe, et probablement du grand sarcophage, commença de son côté à faire des excavations dans la vallée de Beban-el-Malouk, dans l'espoir de trouver encore quelques uns des sépulcres des rois. Ces fouilles durèrent quatre mois; il fera lui-même connaître avecplus d'exactitude que je ne pourrais le faire, les objets qu'il a découverts. Lord Delmore et sa famille partirent quelques jours après pour laNubie. Quant à moi, ayant des affaires au Caire, je me disposai à des-cendrelcNil. Cependant la caverne sépulcrale qui fut nommée d'abord celle d'Apis et reçut ensuite le nom de Psammétîque, avait fait une telle im-.,pression sur moi, que je résolus de retourner il Thèbes e t d'y former un modèle comple t de ce sou< terrain. Les voyageurs anglais revinrent peu de tempsaprès dclaNubie, etpassèrentsanss'arrêtor. Après avoir embarqué tout ce qui avait été trouvé pendant celte saison, je quittai Thèbes avec cette collection nouvelle. Il ne se passa rien

EN NUBIE, etc. 4<>3 de remarquable dans notre trajet ; nous arrivâmes à Boulait le 21 décembre, après une absence de dix mois. Mes occupations me retinrent au Caire plus que je ne voulais, surtout comme je brûlais d'impalience de retourner h Thèbcs pour y commencer mes modèles et empreintes en cire de toutes les figures et bieïoglyphes. Voyant que je ne pouvais assez lot terminer mes affaires, je fis partir le bateau d'avance, ayant l'intention de le suivre par terre. J'avais pris des arrange-mens avec M. Ricci, jeune Italien, très-habile dessinateur, et qui, après un peu d'exercice, parvint à imiter très-fidèlement les hiéroglyphes; il devait se rendre à Thèbes, et commencer sur-le-champ h dessiner pour moi les décorations de la grande tombe. Ma femme re'solut de visiter la •Terre-Sainte, et de m'attendre à Jérusalem, où je devais me rendre dès que j'aurais termine le modèle du tombeau. Elle partit, accompagnée de notre domestique et d'un janissaire qui allait prendre un voyageur en Syrie pour lui servit' d'escorte en Egypte. Ma bourse était presque vide ; j'avais dépensé ce quef avais reçu en présent de M. finrekhardtet du consul après mon premier voyage et le transport du buste colossal. Dans ce moment le comte de Foi'bin, arrivé au Caire, vint voir au consu-

4o/(. VOYAGES EN ÉCYPTE, lat anglais, où je logeais, la collection d'antiques que j'avais rapportée do mon dernier voyage, et de celui de l'année précédente. Il né fut pas médiocrement surpris en voyant réunis tant d'objets précieux. La tète colossale, l'autel des six divinités, le bras colossal, et les diverses statues fixèrent toute l'attention de M. le directeur du musée de France. 11 se trouvait dans cette collection quelques statues que j'avais apportées de Tbèbes pour mon propre compte, d'après un arrangement fait avec le consul. J'avais l'intention de les envoyer à ma ville natale j à cet effet j'avais déjà fait des conventions pour leur embarquement à Alexandrie. En apprenant qu'elles allaient être envoyées en Europe, M. le comte me pressa de les lui vendre ; il ajouta qu'il me serait bien obligé si je les lui cédais. Espé- ' rant trouver encore d'autres statues, je consentis à lui faire ce plaisir. Ce qu'il me paya n'était pas le quart de la valeur de ces antiques j mais n'ayant jamais vendu de statues, je fus satisfait du marché. J'avais reçu depuis peu quelques journaux d'Europe qui m'avaient instruit, à ma grande surprise, que l'on attribuait toutes mes découvertes et recherches précédentes à d'autres voyageurs , tandis qu'on faisait à peine mention de

EN NUBIE, etc. 4 mon nom. J'avoue que je fus assez faible de m'en fâcher; après les travaux pénibles auxquels je m'étais livre' dans la Haute-Egypte, il n'était pas agréable, en effet, d'en voir attribuer tout le mérite à des personnes qui n'y avaient pas la moindre part, si ce n'est qu'elles m'avaient fourni de l'argent. Croyant devoir rétablir les faits tels qu'ils étaient, et désabuser le public, je remis à M. le comte de Forbin un exposé de mes opérations, en forme de lettre, qu'il me promit de publier en France. Cependant j'eus lieu de me repentir dans la suite de lui avoir donné cette marque de confiance. Les notions les plus confuses sur mes recherches en Egypte se répandirent dans les journaux français, et de là dans ceux des divers,pays de l'Europe ; et si d'autres voyageurs, témoins oculaires de mes recherches, n'avaient rendu hommage à la vérité, j'aurais désespéré de voir jamais revenir l'Europe à des opinions plus justes sur mon compte. Le major Moore, entre autres, arriva au Caire avec des dépêches de l'Inde ; ne pouvant partir le même jour pour Alexandrie, faute d'une cange, j'allai visiter avec lui les pyramides en dedans et en dehors. Etant ensemble sur le sommet de la première, je lui exposai les diverses opinions que les savans ont formées sur la seconde,

,4o6 VOYAGES EN EGYPTE, et je lui exprimai mon éloimement de ce que cette pyramide n'avait pas encore été ouverte, malgré les visites de tant de voyageurs, et malgré toutes les entreprises scientifiques de notre siècle. Au départ du major pour l'Angleterre, je lui remis un exposé de mes opérations, et quelques plans des lieux que j'avais découverts récemment. Il les a fidèlement remis à lord Aberdeen, président de la socicté des antiquaires, et, par ce moyen, lavéritéaconimencécnfin à être connue. Le comte de Forbin me fit beaucoup de questions sur la Haute-Egypte, et me témoigna son désir de visiter ce pays. Soit inclination personnelle, soit persuasion de ma part, il prit la résolution de faire ce voyage. Il partit en effet, mais au bout d'un mois il fut déjà de retour; ce qui ne l'a pas empêche de parler beaucoup de Thèbes, des temples, des tombeaux, descolosses et de tant d'autres objets qu'il n'a pu qu'entrevoir. 11 assure gravement qu'il a été dégoûté de visiter les ruines de Louxor, en voyant s'y promener des Anglaises en spencer et avec des parasols. Voilà une 9 plaisante raison pour un savant voyageur ! Quel I amour peut avoir pour les arts un homme qui, ayant traversé la mer pour voir les merveilles de l'antique Egypte, s'enfuit à la vue de quelques Européennes, et s'excuse à son retour en Europe

EW NUBIE, etc. /j°7 par ce motif bizarre de n'avoir pas pénétré plus en avant dans l'Afrique ? Ce n'est pas avec cette légèreté que les Norden et tant d'autres voyageurs distingués ont visité et examiné l'Egypte. Le même comte prétend, à la fin de la relation de son voyage, qu'après son départ de l'Egypte , je me suis emparé, au nom du consul d'Angleterre, d'un bras colossal qui lui appartenait , et qui provenait des fouilles de ïlièbes. Je n'ai aucune connaissance de cette antiquité. Je ne comprends donc pas comment il a pu avancer une assertion semblable ; mais ce dont je suis sûr, c'est que M. le comte de Forbiu était honteux d'avoir été en Egypte sans y trouver un seul morceau antique, et que, préférant ses aises à la tâche pénible de s'enfoncer dans le pays, et de s'y livrer à des reclierclics savantes, il s'en serait retourné en Europe les mains vides si je ne lui eusse cédé quelques statues. M. le comte dit du. mal de tous les voyageurs qui se sont trouvés sur son passage, uniquement parce qu'il n'a rien découvert lui-môme. Au reste, je n'aurais même pas cité le nom de ce voyageur frivole, s'il n'avait fallu me disculper des charges qu'il m'impute faussement. J'ai pourtant à rapporter encore un fait qui le concerne. A son retour de Thèbes, je le rencontrai au Caire chez le consul

<Jo8 VOYAGES EN EGYPTE, d'Autriche. Je me livrais alors à l'entreprise d'ouvrir les pyramides, et déjà j'avais ouvert le faux passage. Le comte s'imaginant que je ne réussirais point, me pria avec ironie de lui dresser le plan de la pyramide dans laquelle j'aurais pénétré, et de le lui adresser à Alexandrie, où il allait s'embarquer pour la France. Je pensai que la meilleure vengeance que je pourrais tirer de sa malice, ce serait de lui envoyer le plan qu'il avait feint de de'sirer. Aussi, dès que j'eus ouvert la seconde pyramide, ce qui eut lieu quelques jours après son départ, je lui en expédiai le plan. Croirait-on que, tirant parti de cet envoi, M. le comte voulut persuader à l'Europe, lors de son retour, que c'était lui qui avait découvert l'entrée de la seconde pyramide de G hindi, et qui en avait dressé le premier plan? Voilà pourtant ce que l'on assura dans les journaux français. Je les citerai textuellement à l'appui de ce que j'avance. « Le 24 avril, M. le comte de Forbin, directeur-général du musée royal de France, a débarqué au lazaret de Marseille. Il vient en dernier lieu d'Alexandrie, et il a eu une traversée fort orageuse. 11 a visite la Grèce, la'Syrie et la Haute-Egypte. Par un hasard heureux, quelques jours avant son départ du Caire, il a réussi

EN NUBIE, CtC. 4°9 à pénétrer dans la seconde pyramide de Glrizeh; M. de Forum apporte le plan de cette découverte'importante, ainsi que beaucoup de ren-seignemens sur les travaux de M. Drovetti à Carnak, et sur ceux que M. Sait, consul anglais, poursuit avec le plus grand succès dans la vallée de Bcban-el-Malouk, et dans la plaine de Medi-nct-Abou. Le musée de Paris va être enrichi de quelques unes des dépouilles deThèbes que M. de Forbin a recueillies dans son voyage. » Quelque pompeuse que soit cette annonce, ne dirait-on pas qu'elle n'est qu'un persifUage d'un bout à l'autre? Je demande pardonaulecteurde tous ces détails; je ne l'en aurais pas fatigué, si je n'avais eu à cœur de rétablir la vérité dans ses droits. Avant de retourner à ïhèbes, je visitai encore une fois les pyramides avec deux autres voyageurs d'Europe. Pendant qu'ils entrèrent dans la première, je fis le tour de la seconde, et je m'assis à l'ombre des pierres qui, du côté de l'est, ont fait partie d'un temple. Je considérai cette masse énorme qui, depuis tant de siècles, a fourni carrière à des conjectures de toute espèce, d'autant plus que les prêtres égyptiens avaieiitassuréàHérodote,très-faussementcomme on va voir, que cette pyramide ne contenait point de chambres. Je méditai sur ce monument sin-

4lO VOYAGES E.\ 1ÏGTPTE; gnlier, sur sa destination énigmatique, sur le mystère qui re'gnait au sujet de l'intérieur de cette pyramide. Les efforts inutiles faits par tant de voyageurs, et surtout par un corps entier de savans français, poury découvrir quelque entrée, étaient bien propres à me décourager, et même à faire paraître de nouvelles tentatives comme des folies. M. Sait et le capitaine Caviglia avaient fouillé pendant quatre mois autour des pyramides, sans trouver ce que l'on cherchait depuis si long-temps. Peu de mois auparavant, quelques Francs, résidant en Egypte, avaient formé le projet d'entreprendre de nouvelles fouilles, d'en solliciter la permission de Mahomet-Ali, et d'ouvrir dans les cours d'Europe une souscription du montant d'environ un demi-million de francs pour les frais d'un nouvel essai de pénétrer dans la pyramide, soit par la mine, soit par d'autres moyens. On avait disputé long-temps sur l'Honneur de diriger les travaux, et il avait été arrêté que M. Drovetti serait à la tête de l'entreprise. Or, ce que d'autres ne jugeaient pouvoir entreprendre qu'avec des fonds énormes, comment pouvais-je me flatter de l'exécuter . jamais avec les faibles ressources sur lesquelles je commandais ? J'avais aussi à craindre, après les succès que j'avais eus dans les fouilles de la Haute-

EX NUDIE, etc. 411 Egypte, que l'on ne nie refusât la permission de percer la pyramide, ou qu'en voyant la possibilité de pe'ne'trer dans l'intérieur, l'on ne chargeât de l'cxccutiou de l'entreprise des hommes jouissant de plus d'autorité que moi. Cependant le désir de trouver le secret de cette pyramide me stimulait toujours plus vivement. Tourmenté parcelle idée, je me levai pour examiner le côté méridional du monument; j'en visitai toutes les parties, et pour ainsi dire toutes les pierres. N'y ayant découvert aucun indice qui put me mettre sur la voie, je visitai le nord. De ce côté, la pyramide eut pour moi un aspect (KiTerent. Les observations fréquentes que j'avais faites sur les monuniens à Thèbcs m'avaient donné un peu plus d'habitude que n'en avaient d'autres voyageurs, de remarquer des indices à peine perceptibles. Sous ce rapport la prati-que'me servait plus que la théorie ne sert à d'autres. En effet, des voyageurs qui m'avaient ■précédé n'avaient quelquefois rien vu dans des endroits, où je découvrais des choses importantes, parco que de faibles indices qui étaient pour moi des traits de lumière, leur avaient échappé entièrement. Cependant il n'est pas rare devoir . ces voyageurs, forts de leur théorie savante, soutenir pertinemment leurs opinions, et s'étonner

4l2 VOYAGES EN EGYPTE, extraordinairemunt quand des personnes qui n'ont pour eux que l'expérience, leur prouvent par les faits qu'ils se trompent. J'ai eu quelquefois leplaisirde produire cet étonnement chez eux : je suis toutefois loin de vouloir blâmer la science ; je prétends seulement dire que l'homme savant n'examine pas toujours le matériel avec la môme précision que l'homme moins confiant dans son savoir. J'observai donc sur le cùté septentrional de la pyramide trois marques qui m'encouragèrent à l'aire un essai pour voir si je pouvais, de ce cùté, découvrir l'entre'e. Ce n'est pas que l'observation de ces signes fût précisément le résultat de l'expérience que j'avais acquise dans les tombes de Thèbes ; car il n'y avait presque rien de commun entre les pyramides et les tombes; les unes sont d'immenses constructions élevées par la main des hommes; les autres sont des rochers naturels, que l'on n'a fait que creuser; ce qui me mit ici sur la voie, ce fut l'application d'une observation que j'avais faite sur la première pyramide, et qui me partit si sure, que dèsee moment je fus déterminé à tenter un essai. Je remarquai que, précisément sous le milieu de la façade de la pyramide, l'amas de matériaux tombés de la surlace, qui pouvait cacher l'entrée, était plus haut que l'en-

EN NUBI1J, elf. 4'5 trc'c de la première pyramide, mesurée depuis la base, et que ces matériaux n'étaient pas aussi compactes que sur les deux côtés; d'où je conclus que sur ce point les gros blocs avaient été enlevés après la chute du revêtement. Je conçus donc la possibilité de trouver en ce même endroit l'entrée de la pyramide, et je m'étonnai qu'on put désespérer do ta trouver avant qu'on eût fouillé la seule place où il y avait raisonnablement une entrée à supposer, si toutefois il y en avait une. M'élant fortifié dans cette idée, j'allai rejoindre mes compagnons dans la première pyramide. Après avoir visité le grand spliiux, nous retournâmes dans la soirée au Caire. Je résolus de me livrer le lendemain à un nouvel examen des lieux. En effet, sans communiquer à personne des idées qui auraient excité beaucoup de sensation parmi les Francs du Caire, ce qui aurait pu créer des obstacles à l'exécution de mon projet, je retournai aux pyramides, et j'y fus affermi dans mon espoir. Ne voulant pas encore m'adresscr à la cour du pacha ou à des personnes do marque qui pouvaient me nuire, je préférai de traverser le lendemain le Nil, et de nie rendre àEmbabeh,pour m'adresscr au cachcfiYjui commandait sur le territoire des pyramides. M'é-

4l.| VOYAGES EN EGYPTE,' tant présenté chez lui, je lui demandai l'autorisation de faire creuser dans ces monunicns : sa réponse fut telle que je l'attendais; il me dit qu'il fallait solliciter auprès du pacha ou du Kaliia-bey un firman sans lequel il ne pouvait m'accorder la permission d'excaver les harrans ou pyramides. Je lui demandai s'il n'y avait point d'autre obstacle. Il me répondit : aucun obstacle quelconque. Je me rendis alors h la citadelle ; et comme le pacha n'était pas au Caire, je me présentai au Kalûa-bey qui me connaissait depuis le temps de mon séjour à Soubra. Quand je lui eus demandé la permission de fouiller les pyramides, il ne fil qu'une seule objection, c'est qu'il n'était pas sûr s'il n'y avait pas autour des harrans des terres labourées qui pourraient empêcher qu'on n'y travaillât. Pour s'en assurer il envoya un message au cachclîd'Enibabch; et comme celui-ci répondit qu'il n'y avait autour des harrans qu'un terrain rocailleux, et point de terres labourées, j'obtins un firman adressé au cacliefl', pour lui enjoindre de me fournir les ouvriers nécessaires aux fouilles. Il ne s'agissait dès lors de rien moins que de venir à bout d'une entreprise que l'opinion publique regardait comme impossible; je ne pouvais me dissimuler que si j'échouais, je m'expo-

EN rcuniE, etc. serais à la risée générale j mais je pensai qu'il y avait encore du mérite à tenter ce grand projet. Néanmoins je jugeai prudent de le tenir aussi secret que possible, et je ne le confiai qu'à M. Walmas, digne négociant Levantin établi au Caire et associé de la maison de Briggs. Ce n'est pas que je voulusse garder pour moi le résultat de ina découverte si je réussissais ; mais je ne voulais pas être troublé dans mes opérations par les visites des importuns, et de plus je ne voulais pas fournir à nos adversaires l'occasion de me susciter de nouvelles entraves, et de m'interrompra au beau milieu de l'entreprise. M'étant donc pourvu, sans bruit,, d'une petite tente et de quelques vivres,pour n'être pas obligé, à tout instant, de retourner au Caire, je partis de cette capitale pour les pyramides, en feignant de faire une excursion de quelques jours au mont Moltatam. Arrivé aux pyramides je trouvai les Arabes disposés à travailler; en conséquence je leur fis sur-le-champ commencer les fouilles. Malgré la vente de deux statues cédées au comte de Forbin, je n'avais pas môme deux cents liv. sterl. (quatre mille luiit cents francs). Avec celte somme il fallait terminer l'ouvrage, ou le suspendre, pour laisser à d'autres le léger mérite de l'achever à peu de frais.

/jl6 YOYACES EN EGYPTE, Le côte' septentrional n'était pas le seul sur lequel je fis commencer les fouilles : celui de l'orient me parut mériter aussi une tentative. 11 reste de ce côte un fragment du portique d'un temple qui e'tait élevé devant la pyramide, et d'où une cliausse'c descendait en droite .ligne vers le grand sphinx. Je pensai qu'en ouvrant lcsol entre le portique et la pyramide, j'arriverais nécessairement auxfondemens du temple; ce qui eut lieu en effet. Je mis à l'ouvrage quatre-vingts Arabes, savoir quarante sur le lieu dont je viens de parler , et quarante au milieu du côté septentrional, où j'avais trouvé le sol moins solide qu'à l'est et à l'ouest. Les ouvriers étaient payés h raison d'une piastre (ou douze sous) par journée ; j'avais aussi quelques garçons et filles pour enlever la terre ; ils gagaaientvingt paras ou six sous par jour. Pour entretenir la bonne humeur des paysans, je leur donnai de temps en temps des bagatelles, et je leur fis sentir l'avantage qu'il y aurait pour eux à ouvrir la pyramide, puisque ce succès attirerait beaucoup d fJtrangers, et leur vaudrait par conséquent des bahehis. Rien n'a autant d'eflet sur l'esprit d'un Arabe, que ce que l'on dit dans ses intérêts et ce que l'on prouve être son avanlage personnel; toutautre raisonnement est ordinairement perdu. J'avoue qu'en Europe

EN NUBIE, etc.. 4'7 je n'ai guère moins constaté l'eflicacité de cette méthode. Les travaux furent poursuivis pendant plusieurs jours sans la moindre apparence d'aucune découverte. Au nord de la pyramide les décombres tombés du revêtement, qu'il fallait enlever, étaient liés d'une manière si tenace, que les ouvriers avaient de la peine à les entamer, quoique ces décombres parussent avoir clé amassés postérieurement au reste. Le seul outil qu'ils avaient pour piocher, était une sorte de pioche, qui ne pouvait servir que dans un terrain mou, étant trop faible pour casser un roc formé de pierres et de mortier. Apparemment la rosée, qui au printemps et en automne mouille la terre d'Egypte, avait trempé ce mortier tombé de la pyramide et l'avait si intimement lié aux pierres, qu'il en était résulté une seule niasse. En continuant de creuser sur le côtç oriental,' nous trouvâmes la partie inférieure d'un grand temple lié au portique, et s'étendant jusqu'à cin quante pieds de la base de la pyramide. Sos murs extérieurs étaient formés de grés blocs de pierre, qui sont maintenant h découvert : quel ques blocs des portiques avaient vingt-quatre pieds de haut. Eu dedans, ce temple est bâti en pierres calcaires de diverse grosseur, dont plu- TOME I. ' 27

/jl8 VOYAGF.S EN EGYPTE,1! sieurs sont taillées aux angles avec beaucoup de précision ; celleparliu est probablement bien plus ancienne que le mur extérieur qui pourtant parait de l'âge dos pyramides mêmes. Pour trouver de ce côté la base de la pyramide, et savoir si elle communiquait avec l'ancien temple, j'avais à couper un amas de matériaux qui s'élevaient ;i quarante pieds, et qui consistaient, comme sur le cùté septentrional, eu blocs de pierre et en mortier tombés du revêtement. Nous atteignîmes cnliu In base, et j'aperçus un pavé plat, taillé dans lu roc vil. Ju lis percer en droite ligne une route depuis la base de la pyramide jusqu'au temple ; je trouvai que le pavé continuait jusqu'à cet édilice ; ainsi un large chemin a dû être taillé anciennement entre* le temple et la pyramide, et je ne balance plus de croire que le même pavé entoure toutes les pyramides. 11 me parait que le sphinx, la pyramide et le temple ont été élevés tous trois h la.fois, puisqu'ils paraissent être sur une même ligue et de la même antiquité; Du eùté du nord, les fouilles avancèrent vers la base; ou avait enlevé mi grand nombre de pierres, et déjà une bonne partie de lu façade de la pyramide avait été mise h découvert ; mais il n'y eut point encore d'apparence d'une entrée, ni le moindre indice qu'il y en avait jamais eu.

EN NUBIE, elC. 4'9 Les Arabes avaient d'abord eu beaucoup d'espoir de la découvrir; la promesse des bakcliis que je leur avais faite, et l'idée des profils qu'ils tireraient des visites des étrangers, les animaient et les stimulaient vivement. Mais après quelques jours d'un travail très-fatigant, dans une masse de pierres si difficile à couper, que leurs haches étaient presque toutes cassées, ils commencèrent à croire que leur attente était vaine, et qu'il y avait de la folie à percer un roc aussi dur, sans espoir de succès. Leur zèle se ralentit ; cependant ils continuèrent de travailler. Quant h moi, je ne nie laissai pas décourager aussi promptement par les difficultés et par le peu d'espoir qu'il y eût pour la réussite de l'entreprise. Ce qui me donna une lueur d'espoir, c'est une remarque que je fis en continuant l'ouvrage. Les pierres ne tenaient pas en cet endroit aussi solidement que sur les côtés. Enfin, le 18 février, après seize jours d'un travail infructueux, un des ouvriers arabes observa une petite crevasse entre deux pierres. Il en fut dans la joie, s'imaginant déjà avoir trouvé cette entrée qui était le but de notre entreprise. Je remarquai que la'crevasse n'était pas grande ; cependant, en y enfonçant une perche de palf mier, nous la vîmes pénétrer jusqu'à la pro-

'/J20 VOïACES EN ÊCYPTIi, fondeur d'une toise. Stimulus par cette petite découverte, les Arabes se remirent avec zèle au travail, et leur espoir se ranima : aussi leur besogne avança promptemeut. Je pensai bien qu'une crevasse étroite ne pouvait être 1'cntre'c d'une grande pyramide; mais j'espérai que cette ouverture nous mettrait sur la voie de la véritable entrée. Eu poursuivant, je m'aperçus qu'une des pierres enchâssées dans la pyramide, était détachée du reste. Elle fut ôtee le jour même, et nous fit voir une ouverture conduisant dans l'intérieur. Cette sorte d'entrée grossière n'avait pas plus de trois pieds de large, et était encombrée de petites pierres et de sable; ayant été déblayée, elle se trouva plus large en dudans: on employa une deuxième et troisième journée au déblaye-ment ; mais plus nous avançâmes, plus nous trouvâmes de décombres. Le quatrième jour j'observai qu'il tombait du sable et des pierres du haut de cette caverne, ce qui me surprit beaucoup. Je découvris, à la (iu, qu'il existait un passage depuis le dehors de la pyramide par le moyen d'une petite ouverture à laquelle nous n'avions supposé de la communication avec aucune caverne. Apres que tout ce souterrain eut été déblayé, je fis reprendre le travail en bas,

EN NUBIE, ClC. 421 au-dessous de nos pieds; deux jours après nous arrivâmes à une ouverture qui conduisait dans l'intérieur; l'ayant élargie, je regardai en dedans à la lueur d'une chandelle; je vis alors une cavité assez vaste, mais sur laquelle je ne pouvais former aucune conjecture. Elle fut également déblayée du sable et des pierres; et il se trouva que ce caveau, se dirigeant vers le centre de la pyramide, était un passage, percé violemment par quelque main puissante, dans l'intention apparente de trouver le chemin du centre. Ou a coupé net quelques pierres d'une grosseur prodigieuse; d'autres ont été enlevées, et d'autres encore menacent de tomber, ayant perdu leur appui : il a dû coûter des peines extrêmes pour percer un passage semblable. 11 était évident qu'il s'étendait plus loin; mais la voûte s'étant écroulée, il était encombré au point que nous ne pûmes avancer que d'une centaine de pas. A la moitié de cette distance de l'entrée il y avait une autre cavité qui descendait jusqu'à quarante pieds (i), mais d'une manière irrégulière, tout en se dirigeant, comme, l'autre, vers le centre, où ceux qui ont percé ces passages voulaient sans doute arriver. 11 était dangereux de faire entrer beaucoup de monde pour y tra-(i) Voyez l'Allas, planche 11.

i{22 VOYAGES EN ÉCVPTE, vailler; plusieurs pierres au-dessus de notre tôle étaient sur le point de s'écrouler ; d'autres, déjà tombées, avaient été arrêtées dans leur chute par les saillies de celles qui tenaient encore. En ébranlant le caveau on risquait de faire tomber les unes et les autres, et d'être tué; nous en eûmes un exemple. Un ouvrier s'étant assis pour creuser le passage, faillit être écrasé par un bloc de six pieds de long et quatre de large qui tomba delà voûte, et quiheureusement restasus- peiidu sur deux pierres saillantes; mais l'ouvrier su trouva enfermé, au point que nous eûmes de la peine à le retirer de celte position fâcheuse ; il en fut quitte pour une meurtrissure au dos. La chute de ce bloc en ébranla d'autres; et si nous ne suspendions les fouilles dans ce passage, nous courrions le risque d'avoir la retraite fermée par quelque écroulement, et d'être ensevelis vivans. Dès le commencement je n'avais pas comptébeaucoupsur cepassage, mu doutant bien que ce ne pouvait être la véritable entrée de la j.yramide. Cependant j'espérais que cette cavité nous y conduirait; malheureusement elle n'y aboutissait pas, et après de grands et pénibles cflbrts, je ne me trouvai pas plus avancé qu'au paravant. , Jusqu'alors je n'avais point été visité dans mes

EN NUBIE, ete. 423 travaux par des voyageurs étrangers; mais je ne pouvais me flatter de rester toujours aussi tranquille, puisque les Francs du Caire font souvent, le dimanche, desexcursionsaux pyramides, et que les voyageurs s'empressent, dès leur arrive'e dans cette capitale, de visiter ces merveilles. Le jour où j'abandonnai les travaux du faux passage, j'aperçus, après midi, du monde au haut de la première pyramide. Je ne doutais pas que ce ne fussent des Europe'ciis, puisque les Turcs et les Arabes n'y montent jamais, à moins quecc ne soit pour accompagner quelqu'un et gagner de l'argent. Voyant mes ouvriers travaillant au bas de la seconde pyramide, ils conclurent que quelque Européen faisait faire des fouilles, et ils ti-rùrcnt en sigue de salutation un coup de pistolet, auquel je répondis par un autre coup. Ils descendirent alors par l'angle qui condpisait vers l'endroit où nous nous trouvions, et, à leur ar-rivc'e, il se trouva que c'étaitM. l'abbé de Forbin, qui avait accompagné son cousin, le comte, en Egypte, mais qui n'avait point remonté le Nil. 11 était accompagné du père supérieur du couvent de lu Terre-Sainte, M. Costa, d'un ingénieur , et de M. Gaspard, vice-consul de France, qui me présenta h l'abbé. Ils entrèrent tous dans le passage que nous venions d'ouvrir; mais celte

424 VOïACES EN EGYPTE, cavité fit moins de plaisir à M. l'abbé qu'une tasse de café que j'eus l'honneur de lui offrir dans ma modeste tente. Après une visite semblable il n'était pas étonnant que tous les Francs au Caire vinssent à savoir ce que je faisais, et dès-lors il ne se passa presque plus de jour sans que je reçusse quelque visite. Le mauvais succès de ma dernière opération ne m'avai trendu que plus obstine dans mon projet de clc'couvrir l'entrée de la pyramide. J'avais donné aux Arabes un jour de repos, que j'employai à examiner plus attentivement les pyramides. 11 arrive quelquefois qu'un homme s'est trop avancé dans une entreprise pour qu'il puisse reculer avec honneur; en sorte qu'il ne lui reste d'autre parti que de poursuivre : telle fut la mienne. Je m'étais fourvoyé' en perdant du temps et de la peine à suivre un passage qui ne me conduisait à rien, c'était un échec notable ; il (allait le réparer par un suoes éclatant. En examinant bien attentivement l'entrée de la première pyramide, j'observai qu'au lieu d'èlre placé au milieu, le passage se dirigeait du dehors sur le côté oriental de la chambre du roi; et comme cette chambre est située à peu près au centre de la pyramide, l'entrée doit être éloignée du milieu de la façade, dans la proportion de la

EN NUBIE, etc. /fa5 distance qu'il y a entre le centre de la chambre et son côte'oriental. De cette observation simple et naturelle, je conclus que, s'il y avait quelque chambre dansla seconde pyramide, l'entrée ou le passage qui y aboutissait ne pouvait pas se trouver à l'endroit ou j'avais creuse', c'est-à-dire, au milieu de la façade; mais qu'à en juger d'après la position du passage de la première pyramide, il fallait que celui de la seconde fût à environ trente pieds plus vers l'orient. Après avoir tire cette conclusion, je me hâtai, pour en faire l'application, de me rendre à la seconde pyramide. Je ne fus pas peu étonné en voyant à une trentaine de pas de l'endroit où j'avais commencé les fouilles, un terrain semblable à celui que j'avais ouvert : à cette- vue mon espoir se ranima. Je remarquai aussi que dans cet endroit les pierres et le mortier ne formaient pas une masse aussi compacte que du côté de l'est. Ce qui me fit encore plus de plaisir, ce fut d'observer que du côté où je supposai l'entrée, des pierres avaient été enlevées de la surface de la pyramide sur un espace de quelques pieds, ce que je vérifiai en tirant une ligne sur le revêtement depuis le dessus du lieu concave jusqu'à la hase; la concavité avait plus d«

4ïï6 VOYAGES EX ÉCYPTE, profondeur vers le point où j'allais commencer à ibuillcr. Quiconque aura occasion de visiter les pyramides, trouvera aisément cette concavité au-dessus de la véritable entrée que j'ai découverte ensuite. Combinant ainsi deux circonstances, savoir la qualité peu compacte du terrain, qualité qui m'avait guidé aussi dans mes fouilles à Thèbes; et puis la direction du passage de la pyramide, présumée par analogie d'après celle du passage de la première pyramide, je me remis à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur. Les Arabes furent charmés de me voirreprendre les travaux ; mais le désir du gain fut le seul motif de leur joie; car pour l'espoir du succès, ils n'en eurent point, et je les entendis plus d'une fois prononcer tout bas le mot de magnoun qui signifie un fou. Le jour où je repris était un jour heureux, étant l'anniversaire de celui où j'avais découvert l'entrée de la tombe de Psammélique à Thèbes; je désignai aux ouvriers le lieu où il fallait creuser ; et il se trouva, dans la suite, que j'avais si bien calculé, qu'il ne s'en fallait que de deux pieds pour que nos fouilles commençassent précisément devant rentrée. Quand les Arabes eurent commencé à creuser, ils rencontrèrent des décombres aussi tenaces que celles de lapre-

EN .\UDJE, etc. 4a7 mière excavation ; et de plus ils trouvèrent de gros blocs qui avaient appartenu à la pyramide sans être tombés du revêtement. A mesure que nous creusâmes, ces blocs augmentèrent de grosseur. Quelques jours après la visite de M. l'abbé de Foi'bin,jc reçus celle d'un autre voyageureu-rope'eu : c'était le chevalier Frediani, qui, retournant d'un voyage fait à la seconde cataracte du Nil, venait examiner les pyramides. J'avais fait sa connaissance quand il remonta le Nil, et je fus charmé de son arrivée, puisque c'était un témoin impartial de mes opérations, surtout si elles avaient du succès. Malheureusement tout en approuvant mon entreprise, il ne pouvait en attendre la fin, et deux jours après son arrivée il voulut repartir, quoiqu'il ne fût pas moins curieux que les Arabes qui m'appelaient magnoun, d'en connaître l'issue. Cependant le jour même où il allait retourner au Caire, j'aperçus dans l'excavation un gros bloc de granit, incliné vers le bas sous le même angle que le passage de la première des pyramides, et se dirigeant vers le centre. Je priai le chevalier de suspendre son départ jusqu'au lendemain, puisqu'il aurait peut-être le plaisir d'être un des premiers qui verraient, l'entrée de la pyramide. Il y consentit, et

/fa8 VOYAGES EN EGYPTE, je fus très-content d'avoir un de mes compatriotes pour témoin de la découverte que j'allais faire. Le premier bloc de granit avait élu aperçu le 28 février; le lendemain, 1 mars, nous mîmes à découvert trois gros blocs de la même pierre, mule chaque côte, et un dans le haut, et tous observant une position inclinée vers le centre. Mon attente et mes espérances s'accrurent par celle découverte qui me présageait un prompt succès. En effet, le lendemain a mars, à midi, nous atteignîmes enfin In véritable entrée de la pyramide. Les Arabes dont la curiosité avait redoublé à la vue des trois pierres, se livrèrent à la joie d'avoir désormais une nouvelle ressource pour gagner des bakc/ûs des voyageurs. .AyanldébaiTassélc devant des trois blocs, nous trouvâmes qu'ils servaient d'entrée à un passage de quatre pieds de liant, et de trois pieds et demi de large, formé de gros blocs de granit, et descendant jusqu'à cent quatre pieds cinq pouces vers le centre, avec une inclinaison de vingt-six, degrés. Le passage était encombré presque tout entier de grosses pierres qui étant tombées du la voûte, avaient roulé, à cause de la pente du terrain, jusqu'à ce que des blocs plus pcsans les eussent arrêtés. Ce fut un travail pénible de retirer toutes ces

EN NUBIE, elC. 429 pierres d'un passage encombré à peu près d'un bout à l'autre. Nous employâmes une journée et demie au déblaiement. Ensuite nous arrivâmes à un gros bloc qui bouchait exactement le passage, et qui, paraissant être parfaitement encastré, semblait devoir nous ôter tout espoir d'aller jamais plus loin. Cependant, en l'examinant de plus près, j'aperçus qu'il était élevé d'environ huit pouces au-dessus du sol où la pierre avait été coupée pour porter ce bloc, et je me convainquis bientôt que c'était tout simplement une dalle de granit d'un pied trois pouces d'épaisseur, destinée à masquer l'intérieur de la pyramide. En effet, ayant introduit dans une petite ouverture au-dessus de la dalle une longue paille d'orge, je pus l'enfoncer jusqu'à trois pieds de profondeur, ce qui me convainquit que derrière la dalle il.y avait un vide. Mais l'enlever et la faire sortir, était un travail bien diUicile. Le passage n'avait, comme je l'ai dit, que quatre pieds de haut et trois pic;ls et demi de large; deux hommes, en s'y plaçant côte ii côte, ne pouvaient s'y remuer; cependant les bras de plusieurs ouvriers étaienUne'cessaires pour enlever la dalle qui avait six pieds de haut sur •cinq de large. On ne pouvait employer des leviers bien longs, puis qu'il n'y avait pas assez d'espace

430 ' VOYAGES EN EGYPTE, pour les retourner; et si les leviers étaient très-courts , il en fallait trop pour que le peu d'ouvriers capables d'entrer pussent manœuvrer; le seul moyen de se tirer d'embarras e'iait de soulever avec des leviers la dalle, au point de pouvoir passer en dessous, et de la faire porter ensuite à vide sur quelques pierres introduites au-dessous des deux extrémités. Ce fut le parti que nous primes. Dès que la dalle fut soulevée assez pour qu'un homme pût passer en dessous, un Arabe se glissa dans l'intérieur avec une chandelle. 11 revint en assurant que la chambre était tres-belle. Je continuai de faire soulever la dalle, et à la fin l'ouverture fut assez grande pour me permettre de m'y introduire. Ainsi, après trente joursde travaux, j'euslasalis-faction d'être parvenu enfin dans l'intérieur d'une pyramide que l'on avait toujours regardée comme impénétrable. Le chevalier Frediani me suivit. Dès que nous eûmes passé sous la dalle, nous nous trouvâmes dans un passage qui n'était ni plus haut ni plus large que le premier. Le châssis de la dalle a six pieds onze pouces d'épaisseur, et le second passage compte vingt-deux pieds sept pouces de long. Au bout de ce passage les blocs de granit cessent, et l'on arrive à un puits perpendiculaire de quinze pieds et à deux cm-

EN NCB1E, etc. /yil branchcnicus du passage, taillés dans le roc. Celui de la droite s'étend, en montant, sur un espace de trente pieds. 11 approche de l'extrémité de la partie inférieure du passage perce' dans la pyramide dont j'ai parlé plus haut (i). Devant nous le passage se dirigeait horizontalement vers le centre; au lieu de le suivre, nous descendîmes par le moyen d'une corde dans le puits ; arrivés au fond, j'y aperçus un autre passage incliné comme celui du haut, sous un angle de vingt-six degrés vers le nord. Comme mon principal but était de connaître le centre de la pyramide, je pris cette route; en montant la pente, je ren contrai l'autre passage pratiqué horizontalement qui continua de me conduire dans la direction du centre. A partir du puils, tous les passages que nous rencontrâmes étaient creusés dans le voc vif; le dernier où nous étions entrés, avait cinq pieds onze.pouces du haut, sur trois pieds et demi de large. , En nous acheminant sous ce passage, nous en trouvâmes les parois couvertes d'arborisations de nitre; elles imitaient tantôt des cordes, tantôt la toison d'un agneau blanc, et tantôt les feuilles de chicorée. Enfin j'arrivai à l'entrée de la (i) Voyez l'Atlas, planches g et 10,

432 VOYAGES EN EGYPTE, chambre centrale de la pyramide (i). Ayant fait quelques pas dans l'intérieur, je m'arrêtai pour examiner ce lieu qui, depuis lant de siècles, avait été de'rubd à tous les regards, malgré les elTorts faits par la curiosité des savans pour le connaître. La torche qui éclairait mes pas ne put que jeter une faible lueur sur l'ensemble de cette salle ; cependant elle suffisait pour nie faire distinguer les principaux objets. Mes regards se portèrent naturellement sur l'extrémité occidentale de la salle, où je m'attendais à trouver un sarcophage placé comme celui de la première pyramide ; mais en cela mon attente fut trompée, car je ne vis rien de ce côté. Cependant, en continuant d'examiner l'ouest de la chambra, je fus agréablement surpris en trouvant un sarcophage enseveli à fleur de terre. En ce moment, le chevalier Frcdiani arriva aussi, et nous finies une revue générale de ce souterrain. Haut de vingt-trois pieds et demi, long de quarante-six pieds un quart, et large de seize pieds trois pouces, il est taillé dans le roc vif depuis le sol jusqu'à la voûte, ou jusqu'au sommet; car les gros blocs de pierre calcaire se rapprochent sur les côtes, et se réunissent au (i) Voytï l'Atlas, planche îa.

EN NDB1E, etc. 435 centre de la voûte ; en sorte que la salle :iniite la forme de la pyramide même : cette voûte est peinte. Le sarcophage est long de huit pieds, large de trois pieds et demi, et profond en de-daus de deux pieds trois pouces. De gros blocs de granit l'entourent comme pour l'empêcher d'être enlevé, ce qui, eneflet, ne pourrait se faire qu'avec une peine extrême. Le couvercle avait clé cassé sur le côté, en sorte que l'intérieur est à moitié ouvert. Ce sarcophage est du plus beau granit; mais, à l'instar de celui de la première pyramide, il ne porte pas un seul hiéroglyphe. En regardant en dedans, j'y trouvai une grande quantité de terre et de pierres; et, comme je ne cherchais qu'une inscription propre à jeter quelque lumière sur la construction des'pyramides, je n'observai pas ce jour-là les ossemens qui.se trouvaient mêlés aux décombres. ■. Nous examinâmes les,murs pas à pas. En plu sieurs endroits des pierres aVfômitfété enlevées, probablement pour s'assurer,,s*il n'y avait pas quelque trésor cache', xfous y vîmes bien du 'grif- * ■*. fonnagetracé au charbon : c'était des caractères* inconnus à peine perceptibles ; ils >se confon daient dès qu'on les louchait. Sur le mur de TOME I. 38

4!ty YOYACF.S EN ÊCYPTE, l'extrémité occidentale de la chambre, je trou-1 vai une inscription arabe écrite ainsi qu'il suit :

%

Comme cette inscription a été interprétée de diverses manières (i), et que d'ailleurs elle est remarquable sous un rapport historique, je m'y arrêterai un nru. Il parait que ce qui a fait varier les interprétations, c'est le sens des derniers caractères que l'on a trouvé obscur ; c'é^que eus.caractères étaient tellement confondus avec la pierre, qu'on les distinguait a peine. Ne voulant pas m'en fier à moi-même, j'avais fait copier cette inscription par un Copte que j'avais amené, à cet efl'et, du Caire; et n'étant pas ' (i) Le colguel; Pilgnjufyco, par exemple, donne dans «m voyage l'ifytf[p'r<j]*lioiî.*$tm'antc de cette inscription : <». * n Celte1 .pyralnitle fut" ouverte par les maître* Mahomet-lîl-llngar et Otmnn, et examinée en présence du sultan Ali Mahomet, le i". de rougluuck. » Le même voyageur nous apprend que M. Delzoni a inscrit sur le mur de la chambre sépulcrale, \is-à—vis de l'entrée, en italien, sou nom et la dat« iln sa découverte. [Le Trad.)

EN N0B1E, etc. 455 encore salis/ait de cela, quoiqu'il m'assurât avoir copié avec la plus grande fidélité, je priai plusieurs personnes du Caire, versés dans la langue arabe, de vouloir bien comparer la copie avec l'original inscrit sur le mur de la pyramide. Ils la trouvèrent parfaitement correcte, toutefois à l'exception des derniers caractères sur lesquels ils ne furentpas d'accord, puisqu'en effet, comme je viens de le dire, ils n'étaient pasbien lisibles. Cependant, tels que les a transcrits le Copte , ils font un sens raisonnable j et il parait qu'effectivement c'est celui que l'auteur de l'inscription a voulu exprimer. Voici la traduction littérale de celte inscription faite par M. Salame : « Le maître Mohammed-Ahmed, carrier, les a ouvertes, et le maître Othman a assisté à ceci ( l'ouverture ), et le roi Alij.Mohaninied d'abord (depuislecommencement)jusqù'àlaclôlure(i).» On voit par cette inscription que la pyramide a déjà été ouverte, et qu'on l'a refermée ensuite ; c'est ce que m'avait déjà prouvé l'inspectibh des lieux. ' . • : :  : ■ , (1) «Le mot arabe auquel je donne la signification do jusqu'à la/m ou la clôture, n'est pas écrit correctement dans la copie que j'ai sous les yeu*. Il faudrait $M au lieu dé yl&Jj mot qui n'existe pas dans la langue arabe. » Noie de M. Salante.

436 VOYAGES EiN EGYPTE,' En quelques endroits de la chambre sépul crale , le nitrc avait forme des arborisations, mais plus grandes et plus fortes que celles des corridors. Il y en avait de six pouces de long, semblables aux feuilles dentelées et frisées de la chicorée. Sous un des blocs de pierre que nous écartâmes, je trouvai un fragment imitant la partie c'paisse d'une hache, mais tellement rouille'e qu'il en était devenu difforme. Du côté du nord et du sud de la chambre, il y avait deux trous creusés dans une direction horizontale, comme ceux que l'on voit dans la première pyramide, mais ils vont plus haut. ' Après être sortis de la chambre sépulcrale, nous retournâmes par le passage inférieur. Au bas du puits perpendiculaire, les pierres se trouvent accumulées au point d'en boucher presque l'entrée. Ce n'est qu'après les avoir écartées,que nous ayons vu le passage qui se dirige au nord comme le passage supérieur, sous uu angle d'inclinaison devingtsix degrés (i),et qui au bout de quarante-huit pieds et demi, va rejoindre l'autre passage qui continue sur un espace de cinquante pieds, dans la direction septentrionale. A la moitié de ce dernier on voit, sur la droite, une cavité de onze pieds de long et de six pieds de (i) Voyez l'Atlas, planche 10.

EN NUBIE, etCr /{î; profondeur, vis-à-vis de laquelle, sur la gauche, il y a un autre passage qui descend vers l'ouest sur un espace de vingt-deux pieds, et avec une inclinaison qui est également de vingt-six degrés. Nous le suivîmes, et arrives au bout, nous nous vîmes à Tentrce d'une chambre de trente-deux pieds de long, sur neuf pieds neuf pouces de large, et huit pieds six pouces de haut. Le sol était jonche' de petits blocs de pierre t dont quelques uns n'avaient pas plus de deux pieds de long. Cette chambre, taillée dans le roc vif, comme tout ce que l'on rencontre dans le monu ment, après avoir dépassé le puits, se termine en pyramide, à l'instar de la grande chambre. On voit sur les murs et à la voûte des inscrip tions en caractères inconnus conime dans la pre mière chambre; peut-être sont-ce des inscriptions copies. Revenant ensuite au passage supérieur, nous primes ce chemin pour sortir. À son extré mité, nous trouvâmes une sorte de châssis propre à recevoir une dalle, comme à l'entrée. Il y en avait eu effectivement une, mais on l'avait ôtéc jetée parmi les décombres. ' Après avoir passé par ce châssis., nous trouvâmes un passage montant comme à l'entrée, et long de quarante-sept pieds et demi. A son extrémité il y avait un gros bloc de pierre, au bout

ij.38 VOYAGES EN EGYPTE, duquel on voyait d'autre? pierres ; nous calculâmes que ce passage devait avoir son issue à la hase de la pyramide ; ainsi ce monument aurait deux entrées. Nous n'avions trouve' de la maçonnerie dans l'intérieur qu'à la moitié de la longueur du passage horizontal qui conduit à la grande chambre; mais je crois qu'elle servait uniquement à remplir une cavité dans le roc. Après avoir fait toutes ces observations, nous sortîmes de la pyramide très-contens de tout ce que nous avions vu. Je me trouvai amplement récompensé, par ce succès, de mon entreprise qui ne m'avait pas coûté un mois de travail, et dont les frais ne se montèrent pas à trois mille six cents francs, quoiqu'on eût présumé auparavant qu'il fallait des centaines de mille'francs pour ouvrir cette pyramide. . . Le chevalier Frediani étant retourné le même jour au. Caire, la nouvelle de l'ouverture de la pyramide se répandit sur-le-champ parmi les Francs de la capitale, et ils s'empressèrent de venir visiter l'intérieur de ce monument. Je l'avais laissé ouvert pour que tout le inonde pût y entrer; et, à l'endroit du puits, je fis placer une pierre pour que l'on pût le traverser, sans empêcher pourtant de descendre au passage inférieur.. . .

EN NUBIE, etC. • 4^9 Un jeune homme rommiS Picri, employé dans les comptoirs de la maison Briggs et Walmas au Caire, étant venu dès le lendemain pour visiter la pyramide, et ayant fouillé les décombres qui remplissaient le sarcophage, y trouva un os qui, selon notre opinion, provenait d'un squelette humain. En continuant de fouiller, nous en trouvâmes encore d'autres ; ils furent tous envoyés à Londres (I)J des membres de l'académie de chirurgie les examinèrent, et ils déclarèrent que c'étaient des os de bœuf. Quelques personnes même allèrent jusqu'à prétendre, peut-être pour jeter du ridicule sur celte découverte, que c'étaient des os de vache. On bâtit ensuite un système sur la décision des savans, en supposant que tous les grands sarcophages trouvés dans les tombeaux d'Egypte, n'avaient été destinés qu'à des bœufs sacrés, et non aux corps humains : ce qui donna quelque apparence à celte supposition, c'était la capacité énorme du sarcophage que nous avions trouvé dans les sépulcres de Thèbes, et qui, en effet, paraissait avoir été fait pour renfermer un bœuf plutôt qu'un corps d'homme. Mais ceux qui ont formé celte conjecture n'ont pas (i) Ces os, linsi (jiic le fragment de liaclic, sont maintenant di'ppscs au musée brilanuiijtie. ( Le Trad, )

440 VOYAGES EN ÉCÏPTE, eu lieu d'observer comme moi la manière des anciens Egyptiens d'ensevelir leurs morts; ils n'ont pas su que les classes riches se faisaient ensevelir dans des caisses que l'on déposait dans d'autres cercueils beaucoup plus amples. Peut-être les rois avaient-ils, sous ce rapport, encore une prérogative en se faisant ensevelir dans plus de deux caisses. Le sarcophage destiné à les renfermer toutes devait donc avoir un volume très-considérable. En observant le dehors de la pyramide, je remarquai que le roc qui l'entourait du côté du nord et de l'ouest,étail de niveau aveclchautdc la chambre sépulcrale ; et comme il est coupé et enlevé tout autour, il m'a paru que les pierres provenant de ces excavations ont été employées dans la construction de la pyramide (i). Je pense donc que toutes les pierres de ce monument gigantesque n'ont pas été tirées de la rive occidentale du Nil, comme d'anciens auteurs le (i) Des voyageurs plus anciens, tels que Niebulir et Bruce, avaient formé la mûtne conjecture. Ne serait-il pas possible que des excavations du roc eussent servi d'abord de tombeaux à des rois ou d'autres personnages, avant que l'on songeât à les revêtir de pierres npiarries, el ù envelopper lu rotlicr d'un monument artificiel, exécuté dans des proportions gigantesques? {Le Trad,)

EN NUBIE, elC. 441 rapportent et le croient. Je ne saurais concevoir comment les Egyptiens auraient été assez simples d'aller chercher des pierres à la distance de sept à huit milles, et de les transporter à travers le Nil, quand ils pouvaient s'en procurer dans le voisinage et sur le lieu même où ils construisaient les pyramides. 11 n'y a pas de doute qu'ils n'aient coupé dans les rochers autour des pyramides , des blocs d'une grosseur prodigieuse : à quelle fin auraient-ils fait ces extractions, si ce n'est pour élever les monumens artificiels qui ont remplacé les rochers naturels ? D'ailleurs, quiconque se donne la peine de s'éloigner à un demi-mille des pyramides, surtout du côté de 'estetdu sud,y peut trouver beaucoup d'endroits où les carrières ont été exploitées ù une grande profondeur : il remarquera qu'il reste encore de quoi bâtir beaucoup d'autres pyramides, s'il le fallait. Hérodote assure, il est vrai, que les pierres employées à la construction des pyramides, ont été tirées des carrières de l'autre rive du Nilj mais je crois fermement que l'historien grec a été induit en erreur à ce sujet, à moins qu'il n'ait voulu parler seulement du granit. Quant aux chaussées pratiquées en face de ces monumens, et qu'on supposeavoirservi à faciliter le transport des pier-fcs, il nie parait qu'elles ont clé construites plutôt

4^2 VOÎACES EN ÉCYPTE, pour la commodité de ceux qui viendraient visiter les pyramides, surtout dans la saison des inondations. Encfl'el, si on avait pratiqué ces chemins uniquement pour le transport des pierres , la peine de les construire aurait presque égalé celle d'élever les pyramides. Au reste, on a déjà tant dit sur ces monti-mens, qu'il ne reste guère de remarques h faire. Leur vétusté annonce suffisamment qu'il faut qu'ils aient été construits antérieurement à tous les autres moniimens qu'on voit encore en Egypte. Il est assez singulier qu'Homère n'en fasse aucune mention ; mais son silence ne prouve point qu'ils n'aient pas encore existé de son temps. Peut-être n'a-t-il pas jugé à propos d'en parler, précisément parce qu'ils étaient connus de tout le monde. 11 parait que du temps d'Hérodote on n'en savait pas plus, sur la seconde pyramide, que lorsque je commençai à l'ouvrir, avec celte différence que, de son temps, la pyramide était à peu près dans le même état où l'avaient laissée ses constructeurs. Ainsi l'entrée devait être cachée par le revêtement qui s'étendait sur le monument entier, tandis qu'à l'époque où j'entrepris de l'ouvrir , cette entrée n'était plus masquée que par les décombres de ce revêtement : ce qui n'empêchait pas que nous ne fussions aussi

EN NUBIE, etC. 44S jguorans qu'au temps d'Hérodote sur la distribution de l'intérieur de la pyramide. L'inscription arabe que j'ai trouvée en dedans prouve qu'elle a été ouverte par quelques uns des maîtres malio-métans de l'Egypte, il y a un millier d'années. 11 est sans doute fâcheux qu'on n'ait pas découvert des inscriptions plus anciennes, et plusieurs personnes ont exprimé leurs regrets à cet égard. Mais cette inscription même nous apprend un fait assez curieux ; et d'ailleurs, sans avoir besoin d'inscription, on peut maintenant savoir, presque avec certitude, quelle a été la véritable destination des pyramides. Puisqu'elles renferment l'une et l'autre des chambres et un sarcophage destiné, sans doute, à la sépulture de quelque grand personnage, il ne reste guère de doute qu'elles n'aient servi toutes deux de tombeaux; et je conçois h peine comment on .1 pu en douter d'après ce qu'on avait vu dans la première pyramide , qui depuis long-temps est ouverte. N'y trouve-t-on pas en effet une vaste chambre avec un sarcophage ? Les couloirs n'ont pas plus de largeur que ce qu'il en faut tout juste pour que ce sarcophage ait pu passer. On les avait fermés ensuite en dedans par de gros blocs de granit, dans l'intention évidente d'cmpftchçr l'enlèvement de ce ccr-

444 VOTA CES EN KGYPTE, cneil. Les auteurs anciens s'accordent d'ailleurs a assurer que ces deux monumens ont été élevés pour servir de sépulture aux deux frères Chéops et Céplirénès, rois d'Egypte. Ils sont entourés d'autres pyramides plus petites, entremêlées de mausolées élevés dansdcscliampsdesépulture.On y a trouvé un grand nombre de puits à momies ; et, en dépit du tant d'indices concluans, on a supposé des destinations plus absurdes les unes que les autres, jusqu'à avancer que les pyramides n'ont été que des greniers d'abondance. Quelques savans ont présumé qu'on les avait élevées pour servir à des observations astronomiques ; mais il n'y a dans la construction des pyramides rien qui appuie cette conjecture. D'antres ont pensé que les pyramides servaient h la pratique des cérémonies religieuses. Enfin, le désir de trouver quelque chose de neuf a fait faire les suppositions les plus singulières, et il semble qu'on ait pris bien des soins pour s'écarter de ce qui se présentait si naturellement aux regards et à l'esprit. Peut-être si les anciens avaient dit que les Egyptiens avaient bâti lus pyramides pour servir de dépôt a leurs trésors, les modernes auraient prouvé très-savamment que les pyramides n'ont pu servir que de tombeaux, et alors on aurait fait valoir en faveur de la vérité toutes les cir-

EN Nuniu, etc. /J45 : constances qu'on néglige aujourd'hui. Cependant ; je conviens avec les savans que les Egyptiens, en .  ; élevant ces masses énormes, ne manquèrent pas : d'en construire les deux cèles principaux, du manière à les faire correspondre an sud et au ' nord; et, comme elles sont carrées, les deux j mitres côtés correspondent naturellement à l'est et à l'ouest. Leur inclinaison est d'ailleurs telle que le nord se trouve éclairé à l'époque du sol stice ; mais c'est là tout ce que les pyramides ont j d'astronomique. Il est toutefois certain que les Egyptiens liaient l'astronomie à leurs pratiques religieuses ; car j'ai trouvé des zodiaques non- seulement dans leurs temples, mais encore dans leurs tombes. . | En mesurant la seconde pyramide, j'ai trouvé les proportions suivantes : . - Lu base 684 pieds. '. L'apotome ou la ligne centrale tirée le long : de la surface depuis le sommet jusqu'à la base 1 568 pieds.- La hauteur perpendiculaire 456 pieds. La longueur du revêtement depuis le sommet jusqu'àl'eiulroitoùcerevc'tcment finit, 140 pieds. Il est assez singulier qu'on ne trouve pas un , seul hiéroglyphe ni en dedans ni en dehors de ces monumens gigantesques ; il en est de même

tyfi V0YACE5 EN.EGYPTE, de la plupart des mausolées répandus autour des pyramides ; ceux qui en contiennent sont évidemment d'une époque moins ancienne que les autres. Ne doit-on pas en conclure que lors de la construction des pyramides et de la plupart des mausolées d'alentour, les hiéroglyphes étaient inconnus ou inusités dans cette partie d'Egypte ? Cependant une circonstance que je vais citer parait combattre cette opinion. Un des mausolées situés à l'ouest de la première pyramide ert dans un tel élat de vétusté et de dégradation qu'il s'est écroulé en partie : eh bien, sur un des blocs de ce mausolée ij'ai trouvé, et j'ai fait remarquer à d'autres des hiéroglyphes, mais placés en sens inverse ; ces blocs proviennent évidemment d'un édifice bien plus ancien que le mausolée, et qui a dû être orné d'hiéroglyphes. Tout ce que l'on peut donc cpnclure de l'absence des hiéroglyphes dans les pyramides et dans la plupart des mausolées, c'est que les générations ouïes peuples qui les ont élevés ne faisaient pas usage de cette écriture symbolique dans leurs tombes ; mais l'absence des hiéroglyphes ne prouve rien en faveur dé l'antiquité de ces monumens. On a présumé que la première pyramide, ou celle de Chc'ops n'avait point de revêtement. Je le crois aussi : du moins on n'en trouve pas la

EN NUBIE, etc. 447 moindre trace. Quant au revêtement de la seconde pyramide, j'eus l'occasion de faire des recherches à ce sujet pendant les excavations que je fis faire sur le côté oriental du monument. J'y trouvai la partie de la construction inférieure au revêtement restant, travaillée partout avec la même rudesse ; cette observation vient à l'appui de l'assertion d'Hérodote qui dit que le revêtement fut commencé par le haut; je crois qu'il n'a jamais été continué jusqu'à la base ; car s'il l'avait été, j'en aurais probablement trouvé ea bas sous les décombres qui, s'étantamoncelés autour de la base, auraient maintenu les pierres dans leuv position naturelle, ou qui du moins auraient conservé quelques fragniens de l'ancien revêtement, comme ce fut le cas sur la troisième pyramide dont je vais parler. On a présumé aussi que le Nil, dans ses inondations, a entouré autrefois les pyramides de manière à les isoler comme des Iles. Je ne saurais soutenir le contraire ; puisque eHectiveinent les pyramides sont situées, comme dans une Ile, sur un banc de rochers qui ne sont séparés de ceux de l'ouest que par une vallée de sable accumulés par le vent dans le cours d'une suite de siècles. On voit une preuve évidente de cette accumulation sur lé sphinx dont la base est tel-

448 VOYACESEN EGYPTE, lement enfoncée dans le sable, que si les pyramides le sont autant, il n'y a pas de doute que le Nil n'ait pu les entourer de ses eaux dans des temps très-reculés. Après avoir fini mes opérations sur la seconde pyramide, j'éprouvai un vif désir de soumettre aussi la troisième à un examen au moins rapide. .T'observai qu'on avait déjà fait un effort du côté de l'est, pour pénétrer dans l'intérieur. Ce fut du côté du nord que je commençai mes fouilles ; après avoir écarté une grande quantité de matériaux, je rencontrai un amas considérable d'énormes blocs de granit qui provenaient évidemment du revêtement de la pyramide ; et, en descendant davantage dans les excavations, je trouvai le revêtement encore en place jusqu'à la base. L'enlèvement de ces blocs m'aurait certainement conduit à l'entrée, si j'avais pu consacrer plus de temps et plus de fonds à cette entreprise. Le consul ayant appris à Thcbes l'ouverture de la seconde grande pyramide, m'écrivit qu'il allait descendre le Nil, et au même temps, lord Bcl-moreclsafamillearrivèrentduCaire.Cescigucur, le premier voyageur anglais qui fût entre dans la tombe de Psammétique à Thèbes après que je l'eus ouverte, fut aussi le premier de celte nation qui visita l'intérieur de la pyramide. Sa

IÎK NUBIE, ClC. 449 seigneurie avait passé quelque temps à Thè-bcs, et avait fait une des plus belles collections qu'un amateur puisse se former. Le docteur Piicliardson qui l'accompagnait, avait profite de cette occasion pour étudier à loisir les antiquités de Thèbcs ; et je crois que le soin avec lequel il a observé ce lieu, l'a mis à même de faire beaucoup de remarques neuves qui, sans doute, intéresseront vivement le public, lorsqu'elles seront mises au jour. Quelque temps après, le comte partit avec sa famille pour Jérusalem , eu prenant la route du désert; quant à moi, je nie préparai à retourner encore à mon ancien séjour à Thèbes, lieu qui m'était devenu plus familier que tout autre endroit en Egypte. Le consul ne larda pas d'arriver au Caire, et, une demi-heure après lui, nous vîmes arriver le colonel Filzclarence, chargé de dépêches de l'Inde. M. Sait aurait eu la complaisance de rembourser tous les frais que j'avais eus pour ouvrir la pyramide ; mais je le refusai positivement, ne trouvant pas juste qu'un autre payât les dépenses d'une entreprise à laquelle il n'avait pas eu la moindre part. J'eus le plaisir d'accompagner le colonel dans une excursion qu'il,fit aux pyramidesj il en a rendu compte dans la relation de son voyage de l'Inde en JÎn- TOME I. 29

,^5o VOYAGES li.V ÉCYPTE, gleterre, en passant par l'Egypte (i). Il avait essuyé beaucoup de privations dans ce voyage pénible; cependant il n'eu parut aucunement fatigué. La brièveté de sou séjour au Caire ne me permit pas de rédiger un exposé détaillé de mes opérations ; cependant je profitai de la nuit pour jeter sur le papier un précis succinct, adressé à la société des antiquaires à Londres, et dont le colonel eut la complaisaucc de se ebarger à (i) Voici en quels termes le colonel Filzclarenco parle de celte excursion : « II tlail très-intéressant (l'entendre sur les lieux les remarques de deux liomines dont l'un a profondément étudié ce sujet ( M. Sali), et dont l'autre (M. Belzoni) s'est immortalisé par la découverte de l'entrée des chambres pratiquées dnns cette niasse énorme. Le sol au-dessous de l'ouverture, qui est du côté du nord, au pied des décombres, est jonché de grosses pierres, que cet Italien entreprenant a enlevées, et qui nous donnent une idée des diflicullés qu'il a eu ù vaincre. Il avait pratiqué it traders les décombres, un chemin en grosses pierres, pour arriver à l'ouverture Nous nous rendîmes ensuite à la véritable entrée, et je ne puis encore comprendre sur quels indices M. Belzoni avait fait ses fouilles, précisément «levant celte entrée, éloignée do Irenlepieds du passage forcé. Cette sagacité paraîtra d'autant plus étonnante que dans ses grandes découvertes dans les sépulcres des rois a'Thbbes, ses fouilles sont également tombées juste de-vnnl l'entrée, quoique le temps l'eut cachée par une raviuo dam laquelle coulait un torrent. » (Le Trad.)

F.JV NUPIE, etc. 4^i son départ. M. Sait profita de la môme occasion pour envoyer au ministère anglais un rapport officiel sur mes opérations en Egypte et en Nubie ; s'il ne l'avait pas fait plus tôt, c'est probablement parce qu'il n'avait pas eu d'occasion de l'envoyer. Je voulais faire un nouveau voyage, afin de former encore une collection d'antiquités pour mon propre compte, dessiner les ornemens de la tombe de Psammétiquc, ou en prendre des empreintes en cire, comme je l'ai dit plus haut. Il fallut calculer le temps et les fonds qu'exigeait cette entreprise ; je ne fus pas embarrasse de trouver au Caire les facilités dont j'eus besoin, surtout sous le rapport pécuniaire; je terminai mes affaires avec le consul, et au bout de quelques jours tout fut prêt pour mon retour à Thèbes, et

pour une nouvdléTïèltcuKsion sur le Nil. /.-■ 'A VOLUME.


TABLE DES MATIÈRES Contenues dans les Voyages en Ugyple et en Nubie. TOME PREMIER. PREMIER VOYAGE.

Je l'aulcur ù Alexandrie. Page i

Détails sur la peslc. , 2 Départ pour le Caire et arrivée dans cette ville. .5 Visite aux pyramides; vue du sommet de l'une. • 7 Eicursion aux pyramides de Dajior ; retour au Caire. 8 L'auteur rencontre M. Burcklmrdt. 10 II est blesse par un Turc dans la rue. 1 ' .Remarque sur les Maures de la Mecque. 12 II est présente au pacha, et convient avec lui de cons truire une machine hydraulique. i3 Iflébollion de la garnison du Caire. i/± Danger que court l'aulcur en se rendant au Caire ; il est oblige de s'cul'crmcr chez lui k cause de la révolution. , ■ iS II commence ses opérations hydrauliques. ig Description de Soubra, résidence du pacha, 20 Sa manière de vivre. 2t Anecdote sur un de ses bouffons. 22 Expérience d'électricité. 2/j

330 TABLE / Détails sur Zulfur-Carcnjn, gouverneur de Soubi'a. 25 Sa manière do guérir ICJ maladies, 26 Cérémonies et fuies de mariage des Arabes de Soubra. 27 Spectacle arabe. 29 Un soldat lire un coup de pistolet sur l'auteur, 3i Cruauté d'un soldat envers une jeune européenne. 33 Achèvement des travaux hydrauliques. 34 Arrivée du consul anglais au Caire. Ibid. Essai de la nouvelle machine en présence du pacha ; son caprice ; accident qui arrive. 35 et suiv. L'auteur veut remonter le Nil. 3y Projet de transporicr le buste colossal de Memnon ; instructions dressées I'I ce sujet. 4° c' su'Vi L'auteur quitte Boulait pour se rendre ù Tlicbcs. 44 II visite Hcrmopolis et arrive £1 Manfalout, /\5 Détails sur Siout. /J6 et suiv. Despotisme du (ils du paclm.' ^9 L'auteur visite Gowj entrevue curieuse qu'il a avec le cachou" d'Akmiu, Ibid. Arrivée <ï Dcudcra ; description de ce lieu. Si Description du grand temple. 5z Aventure de l'interprète de l'auteur. 57 Arrivée i Kénclt ; détails sur les ruines de Tlil'bes. 58 Détails sur le Memnonium. 6<> Gisement du buste du jeune Memnon. 62 L'auteur s'établit entre les ruines. 63 Première entrevue avec le cachefl1 d'Ermcnt. ' Gif Ses objections contre le projet du transport. 65 Nouvelles diilicultés qui s'opposent à l'exécution du projet. , 67 Commencement des opérations ; transport du buste . colossal. ' .68

DES MATIÈRES. 33l Indisposition subito de l'auteur i reprise des travaui. JI Le cacheir cnipâulie les fellahs de continuer de tra vailler. j3 Insolence et querelle d'un kaiinakan. j4 Détail sur un dincr turc pendant le rhamadan. j6 L'auteur obtient un Iirman du cacheff et poursuit ses travaux. 77 Vrrivc'e du buste colossal au bord du Nil. 7g Descente de l'auteur dans une caverne de momies. 80 Iventure qui lui arrive dans ce souterrain. ' 81 ..'auteur veut faire enlever le couvercle du sarco- pliage delà caverne. ■ 85 )bslacles que l'auteur rencontre. Ibid. 'r'éparatifs de son départ pour la première cataracte du Nil, 86 'isite qu'il fait à Khalil-bey, k Esnd. 87 description des ruines d'Edfou. 8g du temple d'Ombos. 92 spect do la ville d'Assouan. g3 onto des Arabes. g/f a première cataracte du Nil. 96 étail sur l'aga d'Assouan. 97 sur l'Ile d'Éléphantinc. 98 ifficulté de trouver un bateau pour la seconde cata racte. 99 'rangement de l'auteur avec l'aga. 1 o3 part pour l'île de Philœ. 104. ntinuation de son voyage; démonstrations hostiles des indigènes. io5 rivée à El-Kalabché j description de ce lieu. • 107 mplo oii l'on a trouvé une lampe d'or. .. 110 rivée à Garba-Dandour. \ 12

55a TABLE II ne rend à Garba-Mcrié, 112 Bniiies de Garba-Gyrcbc. n3 Temple de Dakké. n5 Inscription grecque copiée par l'auteur. 11G Autre inscription trouvée dans le temple de Mclias- saka ou Oflciina. 117 Figures curieuses tracées sur un aucien mur. 118 Iluincs du temple de Scboua. Ibid. Arrivée à Korosko. 119 Arrivée à Dcir, capitale delà Basse-Nubie. 120 Entrevue avec Ilassaii-CaclicfT. 121 Eflct d'un miroir sur les Nubiens. n3 L'auteur remonte le Nil et arrive à llirim, 124 Continuation du voyage et description des contrées de la Nubie. 125 Tour ancienne de l'île d'IIogos, 126 Arrivée ù Farras. 128 Détails sur le temple d'Ybsamboul. 129 Arrivée au village d'Ybsamboul. i3o Entrevue avec Daoud-CachcfT. 131 Détails sur les indigènes de ce pays. i32 L'auteur leur fait connaître la monnaie. i34 Autres détails sur les Imbitans. 137 Départ pour la seconde cataracte du Nil. i38 Arrivée à Eschké. i3g Arrivée à Wady-llalfa. i4° Excursion par terre ù la cataracte. . i4< Descente dans l'île de MainarLy. "i2 Frayeur des insulaires ; leurs cabanes. "P Le bateau de l'auteur est jeté, parles tournans du Nil, sur un écucil, i/[S II débarque et gravit le rocher d'Apsir. i46

DES MATIÈRES. 335 Vue inagnifîquedela cataracte du haut Je ce rocher. i/jG Isles au-delà de la cataracte. Ibid. Usage des insulaire:. Ibid. Ruines dans l'île de Gulgé. i\S Retour à Mninartj. ILid. L'auteur redescend le Nil; son arrivée à Iskous. ii(g Entrevue qu'il a avec Osseyn-CacheÛ". i5o Costume de ce prince. Ibid: Empresscraenl des femmes du pays de voir les Eu ropéens. i5i Départ d'Iskous et retour au village d'YLsamboul. i5a Détails sur un petit temple de ce village. Ibid. L'auteur engage les indigènes à travailler aux fouilles. 153 Commencement des opérations, Ibid. Mauvaise volonté des indigènes. i55 DiUiculté de se procurer du bois. i56 Embarras du cacbelT pour fixer lu prix d'une brebis. i5g II boit pour la première fois du vin. 1G1 Les indigènes veulent tous travailler a la fois ; leur espoir de trouver un trésor. iGa Tentative de deux Nubiens pour voler le bateau, iG3 Le cachefl1 emporte la paie des ouvriers. 1G4 Motifs qui engagent l'auleur à suspendre les fouilles et à quitter Ybsamboul. i65 Lettre singulière qu'il reçoit en route. iGG Ruines deKardassy. iG8 Retour à la première cataracte. 1C9 L'auteur prend possession du petit obélisque et do plusieurs pierres sculptées, dans l'île de Philo:, 170 L'auteur revient ù Assouau ; il visite les carrières do granit. 173

354 TABLE Inscription latine qu'il trouve sur une colonne auprès de la carrière. IJ3 Singulière méprise d'un habitant au sujet d'unpréten- du diamant. ij£ L'auleur se prépare au retour. 176 Observation sur le caractère des Arabes. 177 II quitte Assouan et arrive à Lomor. 17g Dém.'irclics qu'il fait pour obtenir un bateau, à l'effet de transporter le buste de Meninon. Ibid. Travaux commencés à Carnak. 181 Nouvelle découverte faite par l'auteur. i85 Erreur du comte de Forbin. Ibid. Description de la place où l'auteur découvre des statues. 186 Continuation des fouilles de Carnak. (87 Le cachcffy met obstacle. 188 L'auteur rencontre Kbalil-bey sur le Nil. 189 Son entretien avec le bey et sa cour. 191 Menu d'un dîner chez le bey. ig3 Description des tombeaux de Gournab et Medinet- Abou. 19$ Description du grand temple. 197 Première excursion dans la vallc'e de Be'ban-el-Ma- louk. 199 L'auteur ouvre une catacombe. 200 Sur les torrens des déserts. 201 Nouvelle difficulté pour obtenir un bateau. 302 L'auteur se rend avec les bateliers à Esné. 2o3 Le caclieIT d'Ermcnt veut juger sa cause. 2o5 Formes d'un jugement arabe. 206 L'auteur gagne son procès. 209 Reprise des travaux à Gournau. an

DES MATIÈRES. 535 Embarquement du buste colossal de Memnon. 212 Préparatifs pour le départ au Caire. ai4 Ophtalmie de l'auteur. Ibid. Il reprend la route du Caire. 2i5 Son arrivée dans la capitale. Ibid. Départ pour Alexandrie. 216 II arrive à Rosette et Alexandrie, et dépose le buste colossal dans le magasin du pacha. 217 Ses projets de remonter le Nil de nouveau. 218 II revient ou Caire. 21g Histoire des découvertes faites par le capitaine Cavi- glia dans une des pyramides. Ibid. Devant le grand Sphinx. 223 Et dans divers mausolées. 223 L'auteur eut accompagne de M. Beechey dans son nouveau voyage. • , 32^. DEUXIÈME VOYAGE. L'auteur pari pour Thèbcs. 225 Prétendue aulii[uité à Bourambol. 227 Description d'une danse arabe. 228 Arrivée & Minieb. 22g Arrivée à Aschniounain, 23o L'auteur so rend en courrier à Thèbcs, 231 Détails sur la cavalerie bédouine. 233 Arrivée à llicbcs ; l'auteur se voit prévenu dans les fouilles par le dcflerdar-boy. 235 Entrevue avec le cuchclf d'Emiont. a38 Prétendus miracles d'un Santon. Ibid. Fouilles faites a Cnmak. , 2/(o Description du temple de Carnak. 24' Travaux continués u. Titubes. 2/{S

336 TABLE Détails sur les Arabes el les tombes de Gournali. 246 Catacombes que l'on fait voir aux voyageurs. 2^7 Dépôt de momies. 2/jg Procédé des paysans dans leurs fouilles. 2S0 Avidité des paysans de (iouriiali. 25a L'auteur fait l'acquisition de deux vases antiques de métal. 254 11 découvre des sphinx à têtes de lion, à Carnak. 257 Faucille antique trouvée sous un des sphinx. 2S8 Sur l'usage du fer chez les Egyptiens. 25g Nouveaux détails sur les tombes. 2G2 Passage d'Hérodote sur l'embaumement des momies. 263 Observations sur les différentes espèces de momies. 26S Momies' d'animaux. 367 Sur l'usage du papyrus. 269 Des caisses de momies, Ibid. Momies de prêtres. 371 Momies découvertes dans leurs positions primitives. 272 Tombes réscrvc'cs aux grands. 273 Objets qu'on y trouve, 274 Du scarabée comme emblème. 275 Arts des anciens Egyptiens. 276 et suiv. Leurs toiles. Ibid. Leurs émaux, dorures et autres ornemens. Ibid. Leurs sculptures, 277 Leurs vernis. Ibid. Leurs peintures et leurs couleurs. 278 Leur architecture. 279 Connaissances qu'ils avaient des arches cintrées, 28a Emprunts que leur ont faits les Grecs. 283 Pierres qu'ils employaient. ■ 284 L'auteur met à découvert les fondemeu» d'un tomple. 285

DES MATIÈRES. 337 11 découvre 11110 tombe. 286 Une soirée chez les Troglodytes. 288 Bonheur relatif des habitans de Goui'nah, 28g Leurs mariages et noces. 291 Travaux continués à CarnaL 29a Découverte d'une tête colossale. ILid. L'auteur recueille diverses antiquités. ag3 Arrivée du deflcidar-bey a Gamola, et ses ordres. 2g4 Lettre du pacha adressée au defterdar-bey. 295 Le bey visite Thibes et Medinet. 297 II ordonne à un cheik de trouver une momie, 298 II lui fait donner la bastonnade. 3oo II monte le Nil et revient à Thbbes. 3o4 Entrevue du key et de l'auteur. • 3o5 Visite de deux Pcrcs de la Propagande à Thcles. 3o6 Leur indifférence à la vue des tombes antiques. 307 Description d'une trombe de terre. . 3io Phénomène du mirage, . 3n Sauterelles. 312 Firman inattendu du doflcrdar-bey. 3i/(. Départ pour l'île do Pliilai. 3i5 Aspect et ruines de colle Ile. 316 Constructions romaines. 3ig Arrivée des capitaines Irby et Mangles, 32i Célébration de l'anniversaire de la naissancc'de Geor ges III. 322 Voyage à Ybsamboul, 3a3 L'auteur remonte la seconde cataracte. lbid. Conduito des bateliers. 32/f. Il retourne à Ybsamboul. 3a5 II prend dos arrangcraens pour l'ouverlure du temple. 3a6 Commencement des travaux. 337 TOME II. 33

538. TABLE Repas commun du cachefTel des voyageurs, 32g Ceux-ci snnt obligé de travailler cux-mênics. 33o Appnritinn d'un cacbelT étranger. 33i Sa cnndiiilc. 33a Achèvement des travaux. 335 Entrée dans le temple. 336 Description de l'intérieur. 337 Sculptures cl hiéroglyphes. lbid. Extérieur de ce monument. 33;) L'auteur (juiltc Ybsamboul. 3/jG II arrive ù Tomas. lbid. Il revient a Déir et reçoit une visite du caclieff. 3/^7 Temples de Hoir et d'Almcïda. 3/j8 AEI-Kalabclié, les indigènes «nivellent les voyageurs d'entrer dans le temple. 3/fg Antiquités de Tafia. 35o Temple do Dcbod. 35i Retour ù Pliiltu. lbid. Il descend la cataracte d'Assouan. 352 Visite aux carrières de granit, et inscription latine qui s'y trouve, lbid. Ruines d'iilétliyia, 353 Sépulcres des environs. 35/| Retour a Louxor. . 355 L'auteur retourne à Erment pour obtenir un firman. 357 Recherches nu 'iljet des tombes des rois. 358 Momies qui y étaient ensevelies. 3fio Conjectures sur ces tombes. 361 Détails sur la vallée de Bcban-cl-Malouk. 36a Sur le nombre des tombes des rois d'Egypte. 363 Découverte d'une autre tombe. 3C5

DES MATIÈRES. 5Î9 Visite de quelques étrangers à la tombe nouvelle ment découverte. 3fi7 Autre tombe ouverte par l'auteur. 3GB Momies et ligures qu'il y trouve. 36g Puits de momies qu'il fuit ouvrir en présence dec étrangers, 3;o L'auteur découvre l'entrée d'une grande tombe royale. 3JI II y pénètre. 073 Puits qui l'arrête dans son chemin. 3j3 II franchit cet obstacle. 3}5 Description des diverses salles de cette tombe.. 3;(i Salle d'Apis, et objets que l'auteur y trouve. 3;g Sarcophage d'albâtre que l'auteur trouve dans la chambre sépulcrale. 38o Précautions que l'on avait prises pour cacher le tom beau. 38r II parait, avoir clé spolié anciennement. 382 Description des ligures dont clic est ornée. 38a et suir. des sculptures. 383 Sur les peintures. , 384 Figures diverses qui ornent les murs. 385 Figures du héros de In tombe. 38*! Processions funéraires, 383 Processions de captifs de diverses nations. Ibid. Cette tombe parait être celle de Psammétiquc. 38y Apothéose du héros. 390 Continuation de la description des ligures. 3gi Plaque que le héros porte à son cou. 39» Mnhomet-Aga visite la tombe. 3gG Mutilation des bas-reliefs de l'Ile do Phite. 399 Lord Belmorc visilp la tombe royale. 401

Zt\O TABLE L'milcur revient à la capitale. /[o3 II chic deux statues au comte de Foi-Lin. ijo.f L'aulour lui remet un précis dn sa travaux. /joS II envoie un précis lemblabla ù la société de; anti quaires. /joG RéfnhftV. d'une fausse: asserliondu comte de Forbin. /foj Visite aux pyramides, et réflexions sur les moyens H'ouvrir la seconde. /{og L'nulcur l'examine attentivement, /ji i Observations sur les deux pyramides. /[12 L'aulciir obtient la permission d'ouvrir la seconde. /\\l\ II s'établit eu secret auprès du la pyramide. <ji5 Comiuenccincnl des travaux. ,jiG Découverte des fmidemens tl'un temple. f^ On découvre un passage. /[jg Ce passage se trouve n'être pas le véritable. [pi Danger que les ouvriers y courent. /J3?, Visite do l'abbé de Forbin. ^3 Reprise des travaux. ^ Arrivée du chevalier Frédiani. foj Découverte de la véritable entrée. ^28 Difficultés d'y pénétrer. . /Jjn L'auteur entre le premier dans la pyramide. ^3o Description de la chambre sépulcrale.. /fî-t Sarcophage que l'auteur y trouve. /j33 Observations sur une iuscriplion arabe trncéc sur les murs, /J3,j Autres passages de la pyramide. /J3(i Osscmcns trouvés dans le sarcophage. /J3q Sur les carrières qui ont fourni les pierres des pyra mides. /J/Jo Nouveaux détails sur ces momiiueiis. ^,{3

DES MATIÈttES. 3/fI De leur véritable destination. /j-i J Leurs dimensions. l\!fi Pourquoi on ne trouve point d'hiéroglyphes dans les pyramides. ^ffi De leur position. /j'Î7 Opération sur la troisième pyramide. f\$ ' L'auteur se prépare i un troisième voyage à Thcbcs. 449 Sou départ. Ibid. TOME SECOND. TROISIÈME VOYAGE. L'auteur visite le deClcrdar-bey de Siout. i Son goût pour les exercices militaires. 3 Son opinion sur les nrines anglaises. Ibid. Détails d'un jugement criminel. 3 Connaissances du bey en architecture. 5 Anecdote d'une pipe vendue comme antique. 7 Visite chez le cadieiï d'Eruicnt. 9 Eclipse du soleil. 10 Arrivée à Tlièbcs. 11 L'auteur découvre une belle statue colossale. i3 Opinion sur le véritable emplacement du temple de Mcmnon. 14 Sur les statues du temple. iG Fouilles qu'on pourrait faire. 17 L'auteur moule en cire les ornemens de la tombe royale. Ibid. M, liriggs plante en Egypte le mango et l'ananas. 18 L'auteur fait une collection d'antiquités. 19