Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 2 - numérisation en cours
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VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE.
IMPRIMERIE DE A. BELIN.
VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE, COTES ANT LE RÉCIT DES BECHERCHES ET DÉCOUVERTES AÏICIIKOLOCIQUES FAITES DANS LES PYRAMIDES . TEMPLES , RUINES ET TOMBES DE CES PAYS. SUIVIS D'US VOTA CE SUR LA COTE DE LA MER ROUGE ET A L'OASIS DE JUPITER A M M ON. PAR G. BELZONI. TRADUITS DE L'ANGLJUS ET ACCOMPAGNÉS DE NOTES, PAR G. B. DEPPING. Avec une Carte et le Portrait de l'Auteur. OME DEUXIÈME. PARIS: A. LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE DE GALIGNANI, RDE V1V1EWNE, N°. 18. l82I.
On trouve chez le même Libraire. ATLAS des Voyages, recherches et découvertes de M. Belzoni en Egypte et en Nubie-, composé de 44 planches litographiées ou gravées à l'eau forte , et enluminées avec soin, et représentant les peintures et sculptures trouvées dans les temples, pyramides, tombes, etc. -, les coupes et plans des édifîces anciens, d'autres antiquités, des vues pittoresques, des plantes, etc. Format grand in-folio. Pris, 120 fr.
VOYAGES EN EGYPTE, EN NUBIE, ETC. Wv>ISIÈME VOYAGE. JE ne m'arrêterai pas dans ce voyage à de'crire les lieux dont j'ai déjà parlé, et sur lesquels je n'aurais rien de nouveau à dire. Nous ne mîmes cette fois que deux jours et demi pour faire le trajet du Caire à Meïawi, auquel, dans notre second voyage, nous avions employé dix-huit jours. Je m'arrêtai deux jours, à cause du calme, chez M. Brine, raflineur de sucre du pacha, et deux jours après nous arrivâmes à Siout. Le lendemain matin j'allai trouver le bey. Il e'tait à un mille de la ville, exerçant ses soldats et les jeunes mamelouks au feu et aux manœuvres de cavalerie; les artilleurs tiraient au but contre les rochers. J'avoue que je les trouvai plus habiles Pau tir que je ne l'attendais de soldats indisciplinés. Après l'exercice du canon /les troupes commencèrent celui de la mous- TOME II. I
2 - VOYAGES E\ EGYPTE, queterie. Cette fois le but clait un pot de terre placé sur une espèce de piédestal, haut d'environ six pieds. Les cavaliers prennent leur clan à deux cents pas de ce but. On court à plein galop; arrivés à la distance de cinquante pas du but, ils prennent leur carabine, et tirent sans s'arrêter. Les chevaux sont tellement habitués à cette manœuvre, qu'ils tournent d'eux-mêmes sur la droite , des que le cavalier a tiré, pour faire place à ceux qui viennent après eux. Ce n'est pas une bagatelle de toucher au plein galop un vase qui n'a que la hauteur d'un pied. Sur environ deux cents coups il n'y eu eut que six qui touchèrent au but ; le jeune favori du bey, mamelouk de douze ans , y toucha trois fois : il est vrai qu'il s'approcha à la distance de quelques pieds. Ce jeune homme montait le plus beau cheval de son maître ; deux autres mamelouks touchèrent , et le bey lui-même tira un de ces six coups beureux : aussi son adresse lui valut-elle les compUmens de tous ses soldats* En chargeant de deux balles un fusil de fabrique anglaise dont quelqu'un du Cair? lui avait fait présent et auquel il était très-attaché, il me dit : « Ces fusils pourront devenir tôt ou tard dangereux pour ceux qui les ont fabriqués. » Je lui répondis que si jamais cela arrivait, les Anglais n'en cotiser-
EN NDBIE, etc. 5 veraicnt pas moins la supériorité sous le rapport des armes, puisque leur génie d'invention aurait ' trouvé des perfectionnemens qui rendraient leurs $ fusils encore meilleurs que ceux-ci. Je vis que I cette réponse ne lui faisait pas plaisir ; mais j'a-â vais parlé selon ma conviction. L'or et l'argent * qui brillaient sur le costume bigarré de cette ca-valeri^rientalelui donnait un air théâtral. Après j les exercices le bey alla s'asseoir sous un arbre , ? e : témoigna beaucoup de curiosité de connaître les détails de l'ouverture de la seconde pyramide ;. dontil avait entendu parler; il désira aussi en voir j le plan. Devant lui faire une visite après midi, je promis de le lui apporter. A quatre heures je me rendis à son palais. Il était assis dans un fauteuil très-élevé, contre Tu-sage des Turcs ; cependant il ne dérogeait point à la manière nationale de s'asseoir, car il avait les jambes croisées sous lui. Dans cette audience je fus témoin d'un procès criminel. Voici de quoi il s'agissait. Un soldat faisant, partie des troupes du bey, et revenant de la Mecque où il était allé en pèlerinage, avait été trouvé mort sur la route auprès du village d'Akmin, ayant la gorge coupée et portant sur son corps des marques de violence. On présumait qu'il avait eu beaucoup d'argent ; son chameau avait été trouvé
4 VOYAGES EN EGYPTE; mort auprès de la chaumière d'un paysan, chez lequel il avait été vu avec sept autres individus dont un Bédouin. Les soldats du village les avaient ensuite tous arrêtés, à l'exception du Bédouin qui s'était sauvé à l'aide des autres, à ce qu'on prétendait. Une preuve qu'ils le connaissaient bien , c'est que le cheik du village avait entendu dire à l'un d'eux qu'il saurait trouver ce Bédouin quand il voudrait. Cependant lesprévenus niaient tout, et les témoins qu'on avait entendus ne faisaient pas des dépositions capables de mettre leur crime en évidence. Mais l'un des accusés avait le malheur de porter une figure de pendard, et ce fut la seule raison pour laquelle le bey le jugeait séparément dans cette audience. « Oh ! s'é-cria-t-il en jetant les yeux sur ce misérable, il n'y a pas de doute ; c'est lui qui est l'assassin. Mais voyez donc ce coquin ! peut-on hésiter un instant de déclarer que c'est lui qui a commis le crime ? Allons, conviens que c'est toi; il ne te servirait à rien de nier; je vois ton crime dans ta figure. »— J'avoue que ce misérable avait la physionomie la plus malheureuse qu'on puisse voir; mais, bon Dieu ! où en serait la justice si elle voulait toujours juger sur la mine ? Plusieurs témoins parurent pour prouver que le paysan ne pouvait avoir commis l'assassinat, puisqu'il avait été ab-
EN NC3IE, etC 5 sent du village au moment où le soldat avait été égorgé. Malgré le despotisme qui règne dans les provinces turques, ou plutôt ? cause de ce despotisme même , il y a beaucoup d'impartialité dans les témoignages rendus en justice ; c'est que le faux témoin risque de recevoir la bâtonnade sous la plante des pieds si la fausseté de sa dépotion est avérée. Un millier de coups n'est que le taux ordinaire de la punition en pareil cas. L'audience finit par une décision du bey, portant que le drôle serait battu et renvoyé en prison. J'ai appris dans la suite que quelques uns des prévenus ont été décapités ; mais je n'ai pour garant de ce fait que mon interprète. Après l'audience, le bey me fit appeler pour s'entretenir avec moi. Quoiqu'il sache d'autres langues, il ne veut pourtant parler que turc ; ainsi je pris l'interprète avec moi, et j'allai m'as-seoir sur un banc auprès du fauteuil du bey. Il commença par me parler encore des pyramides ; il témoigna son étonnement de ce que nous ne pouvions pas dire par qui ces monumens avaient été bâtis. Tout en m'adressant des questions, il voulait pourtant avoir l'air de ne rien ignorer. Je lui montrai le plan de la seconde pyramide ; il dit tout de suite qu'il comprenait la distribution de l'intérieur ; mais quand je lui montrai
6 VOYAGES EN LCÏPTE, avec un compas les proportions sur une échelle de pieds anglais, dressée au bas du plan, il prit le mot ^échelle à la lettre , et demanda très-sérieusement si quelqu'un y montait. Le itey passait pourtant chez les Turcs pour un grand connaisseur en architecture. L'interprète était aussi simple que lui, et voulait savoir si on montait sur cette échelle-là. Je lui parlai ensuite du faux passage que j'avais trouvé d'abord; à cet égard il observa avec raison que ceux qui avaient percé ce passage, allaient sans doute à la recherche de l'or, puisque autrement ils ne se seraient pas donné la peine de percer un massif énorme. Après qu'il eut fait encore d'autres remarques, je le quittai pour ce soir, car il était déjà une heure après le coucher du soleil. Le lendemain matin je pris congé de lui, et le priai de renouveler son firnian. A ma surprise, il ne fît pas la moindre difficulté de m'accorder ma demande. Il parut apprendre avec plaisir que j'allais faire une collection pour mon propre compte, et il me dit que pour cette raison il m'expédiait un nrman contenant des pleins-pouvoirs de fouiller le sol partout où il me conviendrait, tant sur la droite que sur la gauche du Nil. Je lui répondis que je lui en avais beaucoup d'obligation , mais que je pensais qu'il n'ou-
E* XUBIE, etc. 7 • blierait pas sans doute que ce que je faisais pour j; moi, serait encore pour le parti anglais. Il ne me l répondit rien à ce sujet ; mais je vis facilement ] dans sa physionomie qu'il apprenait avec déplaisir que mes nouvelles recherches tourneraient encore à l'avantage de l'Angleterre. Si M. Sait eût pu se trouver là, il se serait convainu que ce chef n'était pas dans le lointain ce qu'il avait affecté d'être en présence du consul. Il mit sur le tapis la petite anecdote de la pipe fabriquée par M. Cailliaud, et vendue comme antique à M. Sait; il en rit beaucoup, et exprima son étonneraient de ce qu'un bomn.e aussi instruit avait pu se laisser abuser jusqu'à ce point. Je lui répondis qu'il n'y avait rien d'étonnant en cela, puisque nous achetions des paysans beaucoup d'objets, bons et mauvais, en lots, que nous n'examinions en détail qu'en les pétant chez nous ; et qu'ainsi la pipe avait pu se trouver et être achetée dans un de ces lots (i). Il me fît (i) Le comte de Forbin parle de cette pipe ; mais, selon le voyageur français, ce fut un homme du pays qui la vendit. Voici ses expressions ; a On abusait parfois du goût que professait, pour tous les objets d'antiquité, nn voyageur fort éclairé, qui se trouvait alors à Thèbes. Un Arabe gagné par le mamelouk Yousef, alla présenter avec niystère, à l'amateur de raretés, une pipe sur laquelle
8 VOYAGES EN ÉCTPTE, beaucoup de questions pour satisfaire sa curiosité ; entre autres choses il me demanda si je couperais nia barbe, lors de mon retour en Europe. J'avais alors la barbe plus épaisse qu'aucun de ceux qui m'entouraient, sans excepter même le bey. Je lui répondis franchement que, dès que j'aurais mis le pied dans mon pays chéri , je me débarrasserais de ce fardeau. 11 me dit qu'il avait pourtant entendu dire à des Français que beaucoup de monde en France portait de la barbe, et il voulut savoir s'il n'en était pas de même en Angleterre. Je lui répliquai qu'eu ne portait de la b arbe ni en France , ni en Angleterre, ni en aucun pays de l'Europe, à l'exception de la Russie, où quelques classes la conservaient. L'assemblée n'entendit pas sans déplaisir que îxous autres Européens nous fissions si peu de cas du plus grand ornement naturel des orientaux, et le bey on avait grave avec art des hiéroglyphes et des caractères compliqués. Le savant ne reconnut pas la forme des pipes bveharites, en usage en Abyssinie. L'odeur du tabac ne put jamais le détromper; elle était modifiée par un parfum de bitume qu'on avait habilement fait couler dans l'intérieur du tuyau. Le voyageur remercia beaucoup le Bédouin, et se hâta de payer trente-cinq gourdes , une pipe antique sur laquelle il se proposait d'écrire un long mémoire. » (Le Trad. )
EN NUBIE, etc. g se hâta de faire tomber la conversation sur d'autres sujets. Ayant reçu mon firman , je quittai Siout le même jour, et le lendemain j'arrivai à Talita. Je me rappelai que c'était la résidence de Soliman , caolietl'd'F.micnt, qui nous avait contrarie dans nos recherches autant qu'il avait pu. Cependant, comme dans le dernier temps de son commandement il était devenu notre ami, du moins en apparence, je crus devoir lui faire ma visite pour ne pas lui faire un affront que les Turcs n'oublient jamais, et dont ils se vengent quelquefois au moment où l'offenseur a besoin de secours. Il m'accueillit avec autant de cordialité qu'on peut en attendre d'un Turc. 11 me fit entendre que le déficit qui avait été trouve dans ses comptes, était à peu près comblé par sa paye mensuelle ; que son emploi allait finir, qu'alors il serait libre d'aller où il lui plairait, et que s'il ne s'arrangeait pas avec le pacha, il se retirerait à un lieu au-dessus d'Ibrim. C'était probablement de Dongola, retraite actuelle des mamelouks, qu'il voulait parler. Je lui répondis que le pacha était un homme raisonnable, et que si lui, le bey, faisait parler au vice-roi par quelques amis du Caire, tout s'arrangerait à l'amiable. Il dit qu'il s'était attendu à ce que le consul français lui ren-
IO VOYACES EN , dît ce service d'après les promesses que celui-ci lui avait faites; mais qu'il s'était trompe. II parla ensuite de choses insignifiantes. Cependant quand nous fûmes seuls, et même sans interprète, il me dit en arabe qu'il aurait beaucoup d'obligation à notre consul s'il voulait bien parler au pacha en sa faveur; et que lui, le bey, ne doutait pas qu'il ne s'entendît promptement avec le pacha; puisque loin de faire tort à son supérieur, il eu avait soigné les intérêts en améliorant considérablement ses terres, et que le déficit qu'on lui reprochait se réparait par son khasna ou trésor. Je lui promis de faire et que je pourrais. En effet, je mandai quelque temps après tous ces détails à M. Sait, en ajoutant que s'il pouvait faire en sorte que ce Turc fût réintégré dans sa place à Erment, il pourrait être sûr d'avoir pour ami le commandant de Tfaèbes. Le bey eut de la peine à me laisser partir. Il envoya ses clie-vaux et ses soldats pour m'escorter jusqu'au bord du fleuve; et, entré dans ma cange, j'y trouvai les présens d'usage, tels que du pain, une brebis, etc. M'ctant mis en roule, j'eus le lendemain, 5 mai 1818, à une lieu en deçà d'Akmin, le spectacle de la plus belle éclipse de soleil que j'aie jamais vue; la lune passa sur le milieu du disque du soleil, et n'en laissa paraître qu'on
r x N c B i E , etc. 11 bord ou anneau : sa grandeur nie parut être la moitié de celle de l'astre du jour. Cette éclipse dura environ trois quarts d'heure. | Le 10 mai j'arrivai à Thèbes , et je me dispo- i sai sur-le -champ à prendre des dessius et des I empreintes de la tombe de Psammétique. Avant ] de remonter le Nil, j'étais convenu avec M. Sait l que je ferais cette fois les recherches et fouilles pour mon propre compte ; mais, à mon arrivée ■ à Thèbes, je trouvai tout le terrain sur les deux i rives du Nil occnpc en partie par les agens de j M. Drovetti, et en partie par M. Sait même qui, S dans un dernier voyage à ces ruines , avait niar-| que les lieux qu'il se réservait pour ses fouilles. Je vis donc que je ne pourrais rien entreprendre dans ces lieux sans entrer en contestation, soit avec le parti français, soit avec celui des anglais. ; Un étranger qui serait venu à Thèbes pour la première fois aurait eu plus de bonheur que moi; car il aurait fouillé partout où il aurait voulu, tandis que moi j'étais sûr d'éveiller les prétentions de l'un ou de l'autre parti toutes les fois que je choisirais un terrain pour le creuser, parce que tous les deux présumaient que j'y ferais quelque découverte. Je crois que si j'avais annoncé le projet d'ouvrir les berges ou les rochers, l'un des deux partis m'aurait prouvé qu'il avait
12 VOTACES EN EGYPTE, déjà fait ses dispositions pour la même entreprise. Il me restait, à la vérité, un terrain qui était bien à moi, puisque je l'avais ouvert le premier; mais il était tellement épuisé, qu'il n'y avait pas de récolte d'antiquités à en attendre. Cependant demeurant au milieu des ruines de Thèbes, où je connaissais jusqu'aux plus petites localités, je ne pouvais m'empêcher d'y faire des recherches. Entre le Memnoniuna et Medinet-Abou on trouve des fragmens de quelques statues colossales, surtout derrière les deux figures gigantesques. Depuis long-temps j'avais marqué cet endroit, et M. Drovetti avait le premier fait des fouilles dans le voisinage ; mais ne trouvant que des morceaux de statues à tète de lion, il y avait renoncé. Quelque temps après, et pendant que j'étais au Caire, M. Sait avait commencé à son tour à fouiller le terrain, et y avait trouvé les vestiges d'un temple très-vaste. On y voit les bases d'un grand nombre de colonnes d'un diamètre considérable. J'en ai compté une trentaine; mais il parait qu'il y en a plus de la moitié enfouies encore sous terre. M. Sait y a trouvé des fragmens de statues colossales en brèche et eu pierre calcaire ; mais ils sont trop frustes pour valoir les frais du transport. Après avoir continué les fouilles pendant assez long-temps, le consul
EN NCBIE ; etc. i5
les suspendit enfin, persuadé sans doute qu'il ne trouverait plus rien d'important. Ce fut sur ce terrain abandonné que je désirai reprendre les recherches. Lorsque j'en parlai à M. Beechey, ■ il me répondit que cela ne se pouvait pas, puisque î le consul s'était réservé ce terrain. Cependant ' j'avais trop d'espoir d'y faire quelque découverte précieuse, pour ne pas m'y livrer aux recherches • soit pour mon propre compte, soit pour celui du < consul. I \ Je commençai donc mes travaux, et ayant \ remarqué qu'on n'avait pas fouillé l'emplace-i ment du sehos et de l'intérieur du temple, je désignai cette place aux ouvriers. Le sort me favorisa tellement que , dès le second jour des I fouilles, nous trouvâmes une grande statue que Ton peut mettre au rang des plus belles statues des anciens Egyptiens; elle représente un homme assis, et ressemble, sous tous les rapports, au grand colosse de Memnon; elle porte, comme celle-ci, des hiéroglyphes sculptés sur le siège ; haute d'environ dix pieds, elle est du plus beau travail, et faite en granit gris qui a cette particularité qu'il est farci de parcelles de la couleur du pimilor. Je n'ai vu que deux morceaux de sculpture exécutée dans cette espèce de pierre, savoir cette statue, et une autre à tête de lion.
l4 VOYAGES EN ÉCYPTE, Une partie du menton et de la barbe a été abattue ; mais tout le reste est parfaitement conservé. Je trouvai encore dans le même terrain quelques statues à tête de lion, comme celles de Carnak , les unes assises, les autres debout. Je ne prétends rien décider au sujet du temple dont ces statues ont l'ait l'ornement; mais, puisque tout le monde peut hasarder son opinion, je ferai quelques remarques, ou plutôt je proposerai mes doutes. Ne pourrait-on pas croire que le temple en question a e'té le vrai temple de Memnon, au lieu de celui qu'on désigne communément sous le nom de Memnonium ? Ce nom n'avait été donné aux ruines que parce qu'on supposait que la grande statue colossale, couchée à terre dans l'enceinte des ruines, était celle de Memnon ; mais on convient actuellement que la véritable statue de Memnon est celle qu'on trouve au nord des deux colosses, dans la plaine entre Medinet-Abou et le prétendu Memnonium ; ainsi on appellerait avec plus de justesse, ce me semble, Memnonium ou temple de Memnon, celui qui se trouve sur la même ligne que les deux colosses. Toutes les circonstances s'accordent à prouver que, parmi les deux statues delà plaine de Gournali, celle qui est le plus rapprochée du nord, est la même à laquelle lès anciens
EN M' B t F. . efC. i 5 attribuent la qualité de rendre des sons; le grand nombre d'inscriptions gravées par les voyageurs au bas delà statue, attestent qu'ils en ont tous fait l'essai, et qu'ils sorit persuadés que c'est là cette fameuse statue sonnante (i). La magniGcence du temple r«"* -nment dé-convcrt est peu connue, puisque le temple même l'est à peine. On ne connaît pas davantage un colosse énorme, renversé et enseveli entre les deux statues colossales et le portique du temple. On en voit cependant une partie ; c'est le dos du siège sur lequel la figure est assise, et qui s'est cassé en deux morceaux. Je ne sais pourquoi les voyageurs n'ont pas fait plus d'attention à ce monument. J'avais l'intention de le déterrer, mais (i) Quant à cette statue de Meranon , qui, selon Pline {Hist. Nat,, liv. 36, ch. 7) , rendait des sons tous les jours, quand les rayons du soleil venaient la frapper, et sur laquelle on lit des inscriptions anciennes, de personnes qui attestent avoir entendu ce son ; Jablonsky , dans la Dissert. De Memiione Grcecotvm et ÀEgyptiorum} et d'après lui, M. Langlès, dans sa Dissertation sur la statue parlante de Ment/ton, à la fin du vol. 2 de la trad. du Voyage de Norden, rapportent des passages de Strabon ot d'un scoliaste de Juvénal, à l'appui de leur conjecture, d'après laquelle un mécanisme pratiqué dans l'intérieur de la statue, et mû par les prêtres égyptiens , a dû produire celte espèce de prodige. {Le Trad. )
l6 TOTACES EN EGYPTE,' l'occasion m'en a toujours manqué. Cependant je ne doute pas qu'en retirant ce morceau, on ne parvînt à éclaircir quelques points obscurs de l'antiquité; peut-être trouverait-on au-dessous de la statue encore d'autres objets antiques. Je désirerais que ces conjectures engageassent quelque antiquaire voyageant en Egypte, à entreprendre des fouilles autour d'un colosse aussi inconnu. Parmi les colonnes du portique on trouve un grand nombre de fragmens de statues colossales de granit, de brècbe, et de pierre calcaire, ainsi qu'une foule de fragmens plus petits de statues représentant des figures à tête de lion, droites ou assises. Le nombre en est tel que j'en concl us que ce temple a été un des plus beaux édifices sacrés qui aient orné l'ouest de Thèbes. S'il m'est permis d'énoncer mon opinion sur le plan de ce temple, je dirai que les deux colosses, dont l'un est supposé représenter le grand Memnon, s'élevaient à l'entrée, et qu'en avançant, on trouvait deux statues colossales qui décoraient probablement des cours intérieures ; on en voit encore les fragmens, comme je l'ai dit, dans l'alignement du temple et des deux premiers colosses. D'autres statues moins hautes ont dû s'élever devant le portique, où l'on trouve leurs restes. La base des
EN NUBIE, etc. 17 colonnes du temple est plus élevée que celle des deux statues gigantesques; d'où l'on peut con clure qu'il y avait une montée pour arriver au temple. En examinant celui qu'on appelle le Mem~ nonium, on trouve qu'il avait également des mar ches par lesquelles on montait pour arriver à l'in térieur. Quant à l'étendue du temple, elle n'est pas encore connue, et il faudrait employer un temps considérable pour en déblayer l'enceinte ; d'autant plus que les débordemens périodiques du Nil ont couvert ce lieu d'une couche épaisse de terre ; mais ce serait une entreprise digne d'un voyageur et antiquaire zélé , et le résultat de ses recherches compenserait vraisemblablement tou tes ses peines. Pour moi, je ne pus malheureu sement pousser plus loin mes fouilles, étant obligé de me livrer à mes travaux dans la tombe de Psammétique , qui étaient le but de ce voyage. Mais je nie proposai de parler à M. Sait, dans la première entrevue, de l'importance des fouilles que l'on pourrait entreprendre sur ce terrain qu'il avait marqué comme étant le sien. Je ne m'occupai donc plus que des empreintes des bas-reliefs de la tombe; ce travail eut un plein succès; la cire seule n'offrait pas sous ce climat chaud assez de consistance pour faire ces em preintes ; mais en la mêlant avec de la résine et de TOME II. 2
i8 la poudre fine, j'obtins une pâte très-susceplihlc d'être modelée. Le plus difficile était de prendre des empreintes des figures sans endommager les couleurs dont elles étaient revêtues. En comptant les figures de grandeur naturelle, j'en trouvai en tout cent quatre-vingt-deux ; quant aux figures de un à trois pieds de haut, je ne les ai pas comptées ; mais il ne pouvait guère y en avoir moins de huit cent. 11 se trouvait dans cette tombe à peu près deux mille figures hiéroglyphiques dont la grandeur variait de un à six pouces ; je les copiai toutes fidèlement avec leurs couleurs; ne pouvant me procurer assez de cire pour cette opération dans les petites villes d'alentour, je fus obligé d'en faire venir parle Nil de Kéneh, Farchiout, et Girgeh. Vers la fin de juin je reçus une visite deM. Briggs qui venait de retourner de l'Inde. Il apporta de ce pays l'ananas et le mango ; il fit plsnter quelques uns de ces fruits dans le jardin de l'aga de Kéneh , et il essaya d'en cultiver d'autres à Thèbes. Je crois que le mangotier a prospéré à Kéneh ; mais les fruits que nous avions plantés à Thèbes, périrent, probablement faute des soins convenables; car nous n'avions point de jardinier. Ne pouvant me livrer aux fouilles, j'achetai du moins beaucoup d'antiquités des paysans de
EN .NUBIE , etc. ig Gournah ; comme j'étais très-connu d'eux, ils m'apportèrent assez de choses curieuses, et je puis me flatter d'avoir formé, par ce moyen, une collection qui renferme quelques objets remarquables , surtout dçs papyrus. Cependant j'entrepris aussi des fouilles dans les ruines d'Er-ment ; mais m'étant aperçu bientôt qu'elles seraient infructueuses, je les cessai. Le temple d'Erment est remarquable en ce qu'il diffère de presque tous les autres dans son plan et dans sa construction (i). Sur le mur, derrière cet édifice, on observe la figure d'une giraffe (2); animal que jen'ai vu figurer parmi leshiéroglyphes qu'en deux endroits, ici, et dans le seios du Memnonium. (1) La planche 37 de l'atlas représente ce temple, aussi exactement que j'ai pu le dessiner. (2) Cette figure a été observée en premier lieu par M. Jo- mard. Voyez la description d'Erment. faite par ce savant, dans la première livraison de la Description de l'Egypte. ( Le Trad. )
2O VOYAGES EN EGYPTE, VOYAGE A LA MER ROUGE. JL y avait quelque temps que le pacha d'Egypte-avait été informé par deux Coptes , qui avaient débarqué sur la côte de la mer Rouge , en venant de l'Arabie , qu'ils avaient vu des mines de soufre dans les montagnes auprès de la plage , à quelques journées au-delà de Quosseir. Sur le rapport de ces deux voyageurs, le pacha envoya au cacheff d'Esné Tordre d'entrer dans le désert, et d'aller à la recherche de ces mines. Le cacheff se mit en route avec une escorte de soldats, et avec soixante chameaux pour porter le soufre qu'on se flattait de trouver ; mais, arrivé sur les lieux , on n'en trouva que des morceaux éparpillés sur le sable ; et, après avoir tout ramasse', il n'y eut pas de quoi charger vingt chameaux. Cependant, parmi IJS soldats de l'escorte, il se trouva un mamelouk renégat qui assura, à son retour, qu'il avait remarqué dans la route quelques mines et des temples. Mahomet-Ali ne se laissa pas décourager par le peu de succès de cette expédition. Ce prince
EN NUBIE," etC. 21 persiste en général avec fermeté dans toutes les entreprises qui ont un but utile. On lui conseilla d'envoyer quelques Européens sur les lieux, pour les examiner, et décider ensuite s'il valait la peine de se livrer à des exploitations. M. Drovetti recommanda ^u pacha un Français , M. Cail— liaud, orfèvre, qu'il avait employé depuis quelque temps dans la recherche des antiquités. En conséquence, M. Cailliaud, chargé par le vice-roi de visiter leo mines de soufre, partit avec une escorte de soldats et avec des mineurs de Syrie. Etant arrivé sur les lieux il trouva ces mines aussi stériles qu'on l'avait dit ; mais, en revenant, il eut soin de visiter les montagnes d'émeraude, conformément aux instructions qu'il avait reçues de M. Drovetti. Il est évident que Celui-ci avait puisé la connaissance de ces mines dans la relation des voyages de Bruce, qui assure les avoir visitées. M. Cailliaud trouva dans ces montagnes plusieurs liions ou mines qui avaient été exploitées et puis abandonnées par les anciens , et auxquelles personne n'a probablement touché depuis ce temps. Il recueillit au dehors de ces mines quelques matrices d'émeraude ; quand il les présenta au pacha (i), celui-ci jugea qu'elles prouvaient a>sez qu'il existait des (i) D'après la relation du Voyage de M. Cailliaud ( de
22 VOYAGES EN EGYPTE, mines , et qu'elles méritaient d'être exploitées. Dans ce voyage de recherches , M. Cailliaud avait passé à Sekket-Minor, situé dans une vallée à quelques milles de la montagne de Sabarab et à environ vingt-cinq milles de la mer Rouge (i). Tout ce que M. Cailliaud raconta de ce lieu fit penser aux antiquaires , qui étaient alors en Egypte , qu'il avait retrouvé l'ancienne Bérénice. 11 y avait va huit cents maisons , quelques temples , etc. Les ruines lui avaient paru aussi belles que celles de Pompeï. Cette ville antique était située selon lui auprès de la côte , et elle pouvait communiquer facilement avec la mer. 11 produisit en même temps une inscription grecque qu'il avait trouvée dans le haut d'une niche , et que nous avons copiée aussi dans la suite, comme on le verra plus bas. On n'en demanda pas davantage. Il n'y eut plus de doute que M. Cailliaud n'eût retrouvé l'antique Bérénice, et que l'on ne sût enfin où elle était située. Il est vrai que la position des ruines ne s'accordait pas tout-à-fait avec celle que les anciens assignaient à la ville ; mais cette difficulté n'embarrassa point les sa-vans. Je vis un géographe moderne, homme très-Nantes ), ce voyageur a rapporté au pacha dix livres pesant de ces pierres précieuses. ( Le Trad. ) (i) Voyez l'Atlas, planche 35.
EN NUBIE , etC. 23 versé dans les études classiques et grand voyageur, prendre la plume et effacer un golfe au sud de la Bérénice retrouvée, et le porter au nord, pour mettre la position des ruines d'accord avec les cartes. Il prétendit que c'étaient les anciens géographes qui s'étaient trompés. Au reste , M. Cailliaud avait décrit avec plus d'exactitude les mines d'émeraude que les ruines antiques. Aussi Mahomet-Ali le fit partir de nouveau avec un aga musulman, un mineur syrien , et deux cents hommes pour les exploiter. Mais il parait que l'exploitation ne se fit pas au gré du voyageur français , ou qu'il ne trouva pas les mines aussi riches qu'on l'avait cru(i) j car il abandonna bientôt les travaux au mineur syrien , et revint en Egypte. Quand le bruit desdécouvertes de M. Cailliaud se répandit en Egypte , je conçus le projet de faire un voyage dans les déserts, pour examiner moi-même la nouvelle Bérénice, et je n'attendis qu'une occasion favorable pour me mettre en route. Il arriva, vers la fin de septembre , qu'un des mineurs employés à l'exploitation de la gangue (0 Les soldais grecs et albanais , et les ouvriers , poussés par la soif, s'étaient révoltés contre le jaghuindgi-bachi, et contre M. Cailliaud. ( Le Trad. )
24 VOYAGES E.\ EGYPTE, d'émeraudc , avait été envoyé au Nil, pour aller chercher des vivres, et était arrivé , pour ses affaires, d'Edfou à Esné ; il allait retourner dans les déserts quand il tomba malade. Ayant appris des Arabes qu'un médecin chrétien , M. Ricci, se trouvait à Beban-el-Malouk , il vint prier le docteur de lui prescrire quelque chose pour le guérir. Pendant son séjour dans la vallée j'eus l'occasion la plus favorable de prendre, auprès de cet homme , tous les renseigneraens que je désirais ; il me promit même de nie guider dans les déserts , quand je vaudrais m'y rendre. En combinant les détails qu'il me donnait, je m'apercevais que les localités ne s'accordaient point avec les descriptions que nous ont laissées Hérodote et Pline , et que la route qu'avait prise M. Cailliaud se dirigeait trop au nord , pour le conduire à l'emplacement de l'ancienne Bérénice , tel qu'il est marqué dans les cartes de d'Anville, dont j'avais constaté l'exactitude. Je pris aussitôt mon parti en me préparantau voyage. M. Beechey, à qui je communiquai mon projet, résolut de venir avec moi ; et, comme le docteur qui dessinait bien pouvait ne us être utile, je lui proposai de nous accompagner. Nous avions à cette époque un bateau rempli d'antiquités de divers genres, parmi lesquelles se
EN NTBIE, etc. 25 trouvait la belle statue colossale que j'avais tirée des mines du temple que je nommerai le Mem-nonium. Nous finies partir cette cargaison pour précéder notre retour au Caire, et nous accordâmes à un domestique de M. Drovctti la permission de profiter de cette occasion pour retourner par eau à la capitale. Deux jours après le départ de notre récolte d'antiques, nous louâmes un bateau plus petit pour nous conduire de Louxor à Edfou, où nous devions entrer dans le désert. La hauteur de l'eau nous permit de nous embarquer auprès du temple deGournah. Ce fut le iC septembre 1818 que nous mîmes à la voile. Notre compagnie se composait de M. Beechey , du docteur et de moi, de deux domestiques grecs, du mineur et de deux en-fans de Gournah, que nous louâmes pour veiller sur nos bagages dans le désert. L'époque de ce voyage fut aussi celle d'une grande calamité pour toute l'Egypte. Le Nil s'était élevé, cette fois, dans son débordemeut, à trois pieds et demi au-dessus du niveau auquel il était arrivé pendant l'inondation précédente. Ses courans <*x-traordinairement rapides avaient entraîné plusieurs villages, et des centaines d'habitans avaient trouvé leur tombeau dans les flots. Rien ne saurait retracer l'image du déluge comme
2G VOYAGES EN ÉCYPTE, la vallée du Nil telle que nous l'avions sous les yeux. Vu le peu d'eau qui avait paru l'année précédente , les Arabes s'étaient attendu cette année à une crue considérable ; cependant ils n'avaient pas prévu le débordement extrême qui eut lieu. Des enceintes de terre et de roseaux mettent ordinairement leurs villages à l'abri des inondations ; mais cette fois le fleuve se joua de toutes leurs précautions. N'étant bâties qu'en terre , leurs chaumières ne purent tenir contre le courant ; et à peine les eaux les eurent-elles inondées, que ces frêles habitations s'écroulèrent l'une après l'autre. Le fleuve entraîna tout ce qu'il trouva sur son passage ; hommes, femmes, enfans , bestiaux , grains, tout fut emporté , et les flots effacèrent jusqu'aux traces des villages qui avaient disparu dans les eaux. On croit généralement que tous les villages d'Egypte occupent une position tellement élevée que les eaux ne peuvent les atteindre : c'est une erreur. Dans la Haute-Egypte, du moins , la plupart des villages s'élèvent à peine au-dessus du reste du sol, et ils n'ont d'autre moyen de se garantir des inondations que ces digues de terre et de joncs dont je viens de parler. Je croyais voguer sur un vaste lac , parsemé d'îles et orné d'édifices magnifiques. A notre
ES NUBIE , etc. 37 droite s'élevaient les rochers et les temples de Gournah , le Memnonium , les vastes constructions antiques de Medinet-Abou et les deux statues colossales qui dominaient sur les eaux, comme les fanaux de quelques côtes d'Europe. Sur la gauche s'étendaient les ruines de Carnak et Louxor, à l'est desquelles la chaîne des monts Mokatam servait de côte à cette nappe d'eau immense. Le premier village où nous arrivâmes, ce fut celui d'A gai ta où nous nous arrêtâmes , moins pour le voir que pour demander au caimakan un soldat afin de garder les tombes ,• indépendamment des Arabes et de nos gens que nous y avions laisses. Je ne crus pas cette précaution inutile , malgré la porte solide que j'y avais fait mettre. Le caimakan parut des que nous arrivâmes ; il était désolé de l'inondation, et tremblait pour le sort du village. Les paysans n'avaient pas un seul bateau à leur disposition ; et si le courant rompait la faible enceinte qui les protégeait, il ne leur restait d'autre ressource que de grimper sur les palmiers , et d'y rester juchés jusqu'à ce que la Providence leur envoyât quelque secours. Ce n'est pas que le pays n'eût des bateaux , mais ils étaient tous employés au transport des grains qu'on avait enlevés des villages menacés de l'inon-
28 VOYAGES EN ÊCTPTE, dation. Dans ces calamités , les habitans ne sont secourus qu'en dernier lieu et lorsque le grain est en sûreté ; car. le grain constitue le revenu du pacha. L'eau n'était plus qu'à quatre pieds au-dessous du village , et les malheureux fellahs étaient jour et nuit sur pied pour veiller à leurs digues. Ils puisaient l'eau qui filtrait à travers la terre, dans leurs outres de peaux , pour la jeter dehors; ils s'estimaient encore heureux si le fleuve ne renversait pas leur digue. Nous offrîmes au caimakan de l'emmener dans notre bateau ; mais il ne pouvait quitter le village confié à sa surveillance. A notre départ, il y eût si peu de vent que nous n'avançâmes guère, et que nous fûmes obligés le soir d'amarrer auprès de quelque terrain élevé entre Agalta et Erment. Le 17 , nous passâmes auprès de plusieurs villages qui couraient grand risque d'être anéantis. La rapidité du courant avait entraîné leurs faibles digues, et les malheureux paysans étaient obligés de chercher un refuge sur des terrains plus élevés , pour sauver au moins leur vie. Leur détresse offrait un spectacle désolant ; quelques uns n'avaient plus qu'un peu de terre , et le fleuve allait encore s'élever pendant douze jours, pour rester ensuite au même niveau pendant douze autres jours. Heureux ceux qui pouvaient at-
EN NCBIE, etc. 29 teindre les terres hautes ! Les uns traversaient les eaux sur des morceaux de bois, d'autres sur des buffles ou des vaches , d'autres encore sur des bottes de roseaux. Les langues de terre que l'eau n'atteignait pas, étaient autant d'asiles offerts aux hommes et aux bestiaux qui y étaient attroupés en foule (1). Le peu de provisions que les fugitifs avaient pu emporter, était tout ce qu'ils avaient à attendre jusqu'à la fin de l'inondation. En plusieurs endroits , l'eau avait presque tout inondé, et avant vingt-quatre jours il il n'y avait aucun secours à espérer. Les cacheffs et caimakans du pays faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour assister les villageois avec leurs bateaux. Mais c'était trop pea pour la quantité de monde qui avait besoin de moyens de transport. Le cœur nous saignait à la vue de tant de détresse. Il eût été dangereux pour eux et pour nous de nous approcher avec notre bateau; tout le monde se serait élancé dans cette embarcation, et nous aurions infailliblement péri ensemble. Arrivés à Erment, village dont heureusement la position est élevée, nous y trouvâmes un grand nombre d'habitans des environs. Nous débarquâmes sur-le-champ, et notre bateau ser- (1) Voyez l'Atlas, planche 26.
- O VOYACES EN EGYPTE, vit à aller chercher les habitons d'un village de l'autre bord ; le cairaakan fit aussi le trajet avec un bateau du pays, et reviut une heure après avec des hommes et de jeunes garçons. Les deux bateaux firent ensuite un second voyage pour prendre à bord d'autres hommes, du grain et des bestiaux. Dans un troisième voyage on ramena encore du grain, des buffles, brebis, chèvres, ânes et chiens. Je trouvai singulier que dans tous ces trajets on n'eût pas emmené une seule femme; mais dans le quatrième voyage enfin le tour vint à ces êtres infortunés qui chez les Arabes d'Egypte sont la dernière des propriétés , et que l'on ne sauve que lorsque tout le reste, les vivres et bestiaux compris, est en sûreté. Les Turcs et Arabes refusent d'admettre une âme chez les femmes, et ils les traitent en effet comme si elles n'en avaient pas, ou comme s'ils voulaient les en priver. Le 18 nous atteignîmes Esaé. Khalil-bey s'étant rendu au Caire, pour prendre le commandement de la province de Beny-Souef, il était remplacé dans le gouvernement d'Esné par Ibrabim-bey. Celui-ci nous reçut avec beaucoup de politesse, et nous donna un firman pour lecacheff qui commandait dans la province d'Ed-fou. A notre retour au bateau nous apprîmes
EN NCBIE, etc. 3i que le bey venait d'envoyer à bord du pain, des légumes et une brebis ; nous répondîmes à cet envoi par le présent d'un fusil et d'un peu de poudre. D'après notre désir, il nous envoya un soldat pour JIO us escorter partout où nous irions ; mais il nous enjoignit expressément de ne point emporter d'émeraudes des mines. Malgré ses formes européennes, Ibrahim était pourtant trop turc pour s'imaginer que nous nous enfoncions dans les déserts uniquement pour voir des montagnes et du sable, et que nous pouvions résister à la tentation de nous approprier les pierres précieuses que nous verrions. Nous nous remîmes en route le lendemain, et nous nous arrêtâmes ce jour à l'île d'Hovasi, au-dessous d'Edfou. Il était déjà tard; et en approchant de l'enceinte qui protégeait le village contre les eaux , nous fîmes une si grande peur aux fellahs, qu'ils accoururent tous à l'endroit où nous étions, et nous forcèrent d'amarrer à un autre endroit où il n'y avait pas de danger d'endommager la digue; ils nous surveillèrent attentivement toute la nuit. Nous ne pûmes les blâmer ; si notre bateau avait fait une brèche à leur faible rempart, tout le village aurait été perdu. Le 21 dans la matinée nous nous rendîmes tous chez le cacheff pour lui demander ce dont
32 VOYAGES EN EGYPTE, nous avions besoin ; il fît ce qu'il put pour nous procurer tout. Il envoya chercher le cheik de la tribu qui habite le désert que nous allions traverser. Ce cheik s'appelait Abada , et servait d'ùtage pour la sûreté des hommes que le pacha avait envoyés aux mines des bords de la mer Rouge. Nous primes des arrangemens pour louer des chameaux avec leurs conducteurs; nous conclûmes le marché à des termes fort raisonnables , car nous n'eûmes à payer qu'une piastre par jour pour chaque chameau, et 2e paras pour chaque homme, sans aucuns frais de nourriture ou de fourrage. Il fut convenu que nous garderions les chameaux à notre service tant qu'il nous plairait , et que nous irions ou nous voudrions. Nous nous rendîmes en bateau sur la rive orientale du fleuve. En arrivant à la terre ferme, nous y rencontrâmes Mahomet-Aga, chef des mineurs qui venait des montagnes d'Émeraude et qui se rendait à Esné. 11 parut très-inquiet quand nous lui annonçâmes notre projet de nous rendre à ces montagnes, et il fit tout ce qu'il put pour nous engager à attendre son retour afin qu'il pût nous accompagner; car, disait-il, personne ne pouvait aller aux mines sans lui. Nous lui répondîmes qu'il n'avait qu'à se calmer, attendu que nous allions à la recherche des an-
EN MJBIE, etc. 33 liquitcs, et que nous n'en voulions point aux pierres précieuses. Cependant il ne se rassura point, et nous dit cju'il allait être promptement de retour. Nous nous reposâmes ce jour pour donner aux chameliers le temps de faire du pain pour leur voyage. Le lendemain rien n'annonçait encore notre prochain départ. J'avais remarqué un changement subit dans les dispositions du cheik depuis qu'il avait vu le chef des mineurs, et je commençai à supposer que celui-ci avait obtenu de lui qu'il retardât notre voyage le plus qu'il pourrait. Nous n'avions pas voulu consentir à attendre ce chef aux ruines d'un temple où nous devions arriver au bout de deux journées, et nous insistâmes sur notre départ. Il fallut bien se mettre en route ; mais ce ne fut que le soir. Notre compagnie s'était accrue du soldat d'Esné, du cheik, notre guide, qui resta un peu en arrière/ et de quatre chameliers ; ainsi nous étions en tout douze hommes. Nous avions seize chameaux dont six étaient chargés de vivres , d'eau, d'ustensiles etc. Nous fîmes halte pour ce jour après trois heures de marche, au pied d'une colline. Le lendemain 23, nous nous remîmes en route de bonne heure, et nous arrivâmes en trois heu res de temps au premier puits du désert. Là, TOME II. 3
34 nos chameliers nous déclarèrent qu'ils étaient obliges d'attendre Chcik-Ibrahim qui devait leur apporter encore du fourrage pour les chameaux. Nous fûmes donc obliges de passer le reste de la journée auprès de ce puits. Nous nous assîmes sous un acacia ou sount desséché. Des vents chauds qui soulevèrent les sables du désert, soufflèrent toute la journée. Quelques Âbabdeh vinrent pour abreuver leurs bestiaux ; mais ils se tinrent à quelque distance de nous. Ces Arabes vivent isolés dans les rochers et les petites vallées des montagnes, et ne s'assemblent que par hasard pour quelques minutes. Il serait imprudent et dangereux de passer par cette contrée sans être en bonne intelligence avec leur cheik , et avoir sa garantie. Voyant que le guide n'arrivait pas dans la soirée, nous envoyâmes un des chameliers dire au cheik, que s'il ne nous envoyait pas l'homme sur-le-champ, nous serions obligés de revenir, et de nous plaindre au cacheff. Enfin le lendemain matin le guide parut, etnous nous remîmes en chemin d'assez bonne heure ; la vallée dans laquelle nous entrâmes, offrait une route assez unie et commode. On y voyait quelques sounts et sycomores, et en divers endroits croissait la plante épineuse appelée batil-
EN XCBIE , etc.
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lah (i) , dont se nourrissent les chameaux ; pendant une saison de l'anne'e , au printemps, à ce que je crois, elle est verte ; mais elle dessèche bientùt sur pied et prend la teinte de la paille. Sa tige , semblable au roseau , ne s'élève jamais au-dessus de trois pieds, et son fruit est une baie de la grosseur du pois, mais creuse en dedans. En avançant nous trouvâmes la vallée plus resserrée , et les arbres plus rapprochés par-d par-là ; mais ensuite le nombre en diminua , et à la fin nous n'en vîmes plus du tout. A la droite de la vallée, je remarquai les restes d'un établissement qui m'a paru avoir servi de station aux caravanes qui se rendaient du Nil à Bérénice ; nous eu trouvâmes, dans la suite du voyage, plusieurssembla-bles, placées à des distances convenables pour des repos de nuit. On remarque auprès de quelques-unes d'anciens puits qui sont maintenant comblés. Les montagnes se rapprochèrent enfin de manière à ne plus laisser «l'espace que pour la route ; en sortant de ce défilé étroit et ('levé , nous entrâmes dans une plaine ouverte ; les montagnes delà droite s'éloignaient vers k sud ; mais par une longue sinuosité elles revenaient pour former un vallon avec celles de la gauche.' Un rocher s'élève à l'entrée de celte vallée ; à la (i) Voyez l'Atlas, planche V».
36 VOYAGES EN ÉCTPTE, gauche on trouve les restes d'un petit temple égyptien. Nous dirigeâmes sur ces ruines notre caravane , et nous arrivâmes six heures après avoir quitté le puits. En approchant nous fûmes charmés de l'aspect que présentait ce petit édifice antique ( i ) ; le portique composé de quatre colonnes, dont deux sont placées en avant et deux en arrière, est décoré de Cgures égyptiennes de grandeur naturelle entaillées en relief; quelques-unes conservent assez bien leurs couleurs : le travail n'en est pas trop mauvais. Les deux colonnes de devant sont jointes au reste du portique par un mur qui a environ les deux tiers de leur hauteur; au Sekos taillé dans le roc il y a quatre pilastres ; au bout de cette partie de l'édifice, il y a trois petites chambres,et, sur les deux côtés, on en a pratiqué deux autres ; les murs latéraux sont couverts de figures et d'hiéroglyphes d'un assez bon style ; sur une des colonnes nous trouvâmes une inscription grecque : M. Bcechcy la copia ; mais n'étant pas sûr de l'avoir transcrite correctement, il n'a pas voulu la rendre publique. Je'fis une esquisse de tout le dehors du temple. Auprès de cet édifice on trouve les restes d'une enceinte qui paraît (i) Voyez l'Atlas , planche 20; et pour le plan du temple , planche 33, n°. 3.
EN NUBIE, etC 37 avoir été une station des caravanes ; cependant elle ditïèrc des autres ctablissemens de ce genre que nous avons trouvés sur la route jusqu'à Bérénice (1). Le mur est de construction grecque, haut de douze pieds, et' a servi à clore plusieurs maisons propres à recevoir des voyageurs. Au centre il y avait un puits, aujourd'hui comblé de sable, et entouré d'une plateforme de six pieds de haut, sur laquelle des sentinelles pouvaient veiller sur la station. Au haut du mur on a pratiqué des meurtrières comme dans nos vieux châteaux gothiques : ce mur est de briques ; mais les deux côtés de la porte sont en pierre calcaire. Ces ruines me convainquirent que le lieu où elles sont situées, et qui s'appelle maintenant Wady-el-Miah, était un passage très-fréquenté par les voyageurs; peut-être a-t-il été fondé par un des Ptolémées pour protéger les caravanes dans le temps où fleurissait le commerce avec l'Inde , par la voie de Bérénice et de la mer Rouge. Le 25 à trois heures du matin nous continuâmes notre voyage. On ne voyait plus aucune espèce de végétation. Nous traversions tantôt de larges plaines unies, tantôt des buttes raboteuses; deux heures avant le coucher du soleil nous entrâmes dans la vallée appelée par les fi) Voyez l'Atlas, planche 33, n°. 3.
58 VOYAGES E.t EGYPTE, Arabes Bizak. Cette vallée s'allonge dans la direction du sud au nord, et offre par-ci par-là des sounts, et de la basillah. Nous nous y arrêtâmes pour passer la nuit ; et tandis qu'un préparait notre souper, M. Beechey et moi nous allâmes à la reclierche d'un rocher que notre guide nous avait indiqué comme une pierre magique. Nous nous dirigeâmes vers le nord ; des vestiges de pas de chameaux empreints dans le sol prouvaient que nous étions sur une ancienne route. 11 est ii remarquer que les traces de chameaux se conservent dans le sol caillouteux de ces vallées pendant hx-s-long-temps ; aussi peut-on suivre les auc'tMiiics routes à travers toutes ces vallées jusqu'au pays sablonneux. Nous trouvâmes au bout de quelque temps un rocher d'un beau granit , sur lequel on avait sculpté légèrement des figures qui, sans avoir des formes prononcées , paraissaient être des imitations de dessins égyptiens. Ces sculptures grossières, et les traces des pas de chameaux nous ont fait penser que la route de Coptos à Bérénice, si bien indiquée par d'Anville, a pu passer par ici. Pendant notre repos dans la vallée de Bizak, M. Ricci,docteur, fut si gravement incommodé, qu'il fut décidé qu'il prendrait le lendemain le chemin de retour, pour ne pas aggraver son mal
EX NCBIE , etc. 3g par le séjour dans ces déserts. Nous divisâmes en conséquence, le 26, notre caravane en trois détachemens. Nous fîmes partir les bagages et les vivres vers Test où nous allions nous rendre ; M. Ricci retourna à l'ouest du côté du Nil ; et MM. Beecbey et moi, nous nous dirigeâmes vers le sud-est, pour voir quelque chose que notre guide nous désignait ainsi sans pouvoir nous expliquer ce que c'était. Nous entrâmes dans une vallée sablonneuse bordée de part et d'autre de rochers presque perpendiculaires, de pierre calcaire blanche , traversée de veines de marbre de la même couleur. Après avoir marché quelques heures, nous arrivâmes à un lieu nommé Samount où nous trouvâmes les débris d'un ancien établissement, ou d'une station qui parait avoir fait partie de celles qui conduisaient de Bérénice à Coptos. Il n'en reste que des pans de murs bâtis en pierres brutes sans mortier (1). Au centre on reconnaît un ancien puits. Nous nous dirigeâmes vers l'est à travers de charmantes vallées romantiques, si je puis employer ce terme. Le sol était sablonneux et pierreux , mais couvert de plantes épineuses, et il y croissait tant de sounts, que dans quelques endroits ils formaient des forêts. Les diverses teintes (1) Voyez l'Atlas, planche 33, n». 5.
4o VOYAGES EN ÉCÏPTK, des rochers ajoutaient à l'aspect pittoresque de ces sites isolés qui séduiraient l'ami de la solitude et de la belle nature, si malheureusement ces vallées n'étaient brûlées par les rayons concentrés du soleil, et privées d'eau et de tous les aliraens. Au bout de trois heures, nous nous trouvâmes sur un plateau d'où nous crûmes voir, à quelque distance, les ruines d'une grande ville, entourée de rochers. En approchant, nous ne trouvâmes qu'une plaine sablonneuse, hérissée de buttes de granit. C'était là sans doute ce quelque chose de notre guide. Les rochers s'élevaient à peu de distance l'un de l'autre, et ressemblaient, dans cette mer de sables, à autant d'îles- Je n'avais qu'à substituer dans mon imagination l'eau au sable pour me croire transporté à la première cataracte du Nil depuis Siène jusqu'à l'île de Philœ; mais le granit de ces rochers était plus beau que celui de la cataracte, et approchait de la qualité du porphyre. Si les anciens n'ont pas exploité cette belle roche, c'est sans doute à cause de la difficulté de transporter les blocs jusqu'au Nil. Nous primes la gauche de ces buttes pour arriver à la vallée où notre caravane devait faire sa halte; elle y était arrivée une heure avant nous, quoique nous eussions marché assez vite. Nous
EX NCBIE, etc. 4l trouvâmes dans cet endroit deux puits, dont l'un contenait de l'eau salée, et l'autre de l'eau putride et saumâtre. Nous étions tellement habitues à l'eau du Nil, qui a peu de pareilles dans le monde, que ce changement si brusque du meilleur au pire devait nous paraître difficile à supporter. 31. Beechey se trouva incommodé dès qu'il eut bu l'eau du premier puits, et il avait à craindre d'augmenter son indisposition, en buvant de l'eau du second qui était bien pire. Cependant, en la faisant bouillir, nous lui fîmes perdre un peu de sa saumure ; mais ce qui n'était guère rassurant, c'est qu'on nous annonça que l'eau du puits prochain ne valait pas celle-ci . L'eau du Nil que nous avions apportée dans des outres ou houdry, s'était gâtée au bout de deux jours. Pour surcroît d'inconvénient, quoique nous eussions des provisions pour nn mois , notre viande fraîche était déjà consommée, et nous avions de la peine à nous procurer même îiîic chèvre bien maigre. Les seuls habitans de cette contrée, ce sont les Arabes de la tribu d'A-babdeh, qui s'étend depuis les confins de Suez j usqu'à la tribu de Bicharyn, sur la côte de la mer Rouge, sous 23" de latitude (1). Ces Arabes (■) On trouve aussi des Arabes Ababdch beaucoup plus bas et plus près du Nil, entre le vingt-neuvième et tren-
42 VOYAGES EN EGYPTE, esument la liberté comme le premier de tous les biens. Ils n'ont dans les rochers et déserts d'autres alimens que du dourrah et de l'eau ; mais ils ont la jouissance de n'obéir à aucun gouvernement de la terre. S'ils ont une chèvre maigre à tuer, c'est un grand régal pour eux ; ils la mangent avec la sécurité qu'inspire leur indépendance parfaite. Ce que nous vanterions comme le meilleur gouvernement paraîtrait à ces hommes de la nature un joug insupportable, et indigne d'un être humain. Leur principale ressource consiste dans les chameaux qu'ils élèvent pour les vendre ensuite, en les échangeant contre du dourrah, leur mets principal. Ces chameaux se nourrissent, comme d'autres animaux de somme, de la plante de basillah , qui croit partout dans les déserts. Les plus industrieux des Arabes Ababdeh coupent du bois et le convertissent en charbon pour le transporter à dos de chameau au 3Nil, où on le leur échange contre du dourrah , du suif et de la toile de tentes. tième degré de latitude , auprès du Fayouui el de la province de Béni-Souef. Ceux-ci sont à leur aise ; ils ont de nombreux troupeaux, louent des chameaux pour le transport des marchandises dans la Haute-Egypte, et pour le commerce du séné. Voyez les Bédouins ou Arabes du désert. "Paris, 1816, tome I. ( Le Trad. )
EN NCBIE, etc. 43 Mais il y en a peu qui se donnent tant de peine ; la plupart préfèrent l'oisiveté. Une pipe de tabac est pour ces sauvages un objet de luxe, et un morceau de mouton gras , la plus grande des friandises. Us vont presque tout nus : petits et mal faits, ils ont pourtant de beaux yeux ; les femmes que nous vîmes aux puits en avaient de charmans. Celles qui sont mariées se couvrent ; les autres se passent de vêtemens; cependant elles n'en soignent pas moins leur coiffure. Elles laissent croître leurs cheveux et les tressent, mais eu les serrant au point <[if il serait impossible d'y enfoncer un peigne. Quand elles peuvent se procurer de la graisse de brebis, elles s'en couvrent toute la tète, et laissent au soleil le soin de fondre ce suif et de l'unir à leur cbe-velure : on pense bien que celte pommade n'est pas des plus odoriférantes. Pour ne pas déranger une aussi belle coifl'ure dont elles sont fières, elles se contentent de faire cesser les démangeai-sous de la tête , à l'aide d'un éclat de bois pointu dont elles se servent avec beaucoup d'adresse ; leurs cheveux noirs sont d'ailleurs si crépus, qu'ils conservent naturellement leur position. Ces Arabes ont le teint couleur de chocolat foncé ; leurs dents sont belles, mais très-longues et proéminentes.
f\\ VOTACF.S F. \ KCTPTE, Le puits auprès duquel nous avions fait notre halte, est entoure de rochers comme d'un amphithéâtre, et sur ses bords s'élèvent des arbres. En hiver c'est le rendez-vous de tous les habitons solitaires des montagnes. Cette saison est aussi celle des amours et des mariages qui se célèbrent avec des cérémonies particulières. Le jeune Arabe qui a jeté les yeux sur une jeune fille, envoie un chameau au père : si le présent est accepté, il obtient accès auprès de celle qui a su charmer son arur; il se présente devant elle, accompagné d'un témoin, pour lui faire sa proposition. Dès qu'elle est agréée, on fixe le jour de la noce, et pendant sept jours l'amant ne peut voir sa future. Le huitième enfin, elle lui est présentée dans la tente dti père. Ce jour on mange, en signe de réjouissance, quelques brebis maigres, et on assiste à des courses de chameaux. Le lendemain le jeune couple fait son entrée dans la tente du mari. Le chameau envoyé au père avant les fiançailles devient la propriété de la jeune femme. Si dans la suite le mari s'ennuie d'elle, il est maître de la renvoyer avec son chameau à la tente paternelle. Un usage particulier à ces Arabes, et qui ne serait peut-être pas sans utilité dans d'autres contrées, c'est que la mère de la jeune épouse ne peut parler de sa vie à son
t\ MBIE, etc. 45 gendre c'est pour empêcher qu'une bulle-mère ne sème la zizanie entre deux époux. A la naissance d'un enfant, le père tue une brebis, et donne un nom au nuuvcau-né. En cas de maladie , ils se contentent de dire houlla kerim , et de rester couchés jusqu'à ce que la nature leur rende la santé ou leur donne la mort. Je vis des jl vieillards qui ne savaient pas leur âge, parce qu'ils ne connaissaient point les calculs chronologiques : d'après leurs supputations ils pouvaient avoir quatre-vingt-dix ans. Quand un Arabe meurt, on le dépose dans uue fosse que l'on creuse quelquefois dans l'endroit même où il a expiré , et l'on ne fait qu'eloigner un peu la tente. Ces nomades ne se marient jamais qu'entre eux. Une fille de cette tribu , aussi pauvre que tous ses compatriotes, ayant été demandée en mariage par un cachefl* turc , lui fut refusée. Il voulut l'enlever ; mais le rassemblement subit de plus de trois cents nomades le força de se retirer ; la jeune fille fut donnée ensuite en mariage à un de ses parens (1). On a essayé d'attirer ces nomades sous le joug (1) Dom Raphaël assure également dans l'ouvrage cite à la note précédente, que le chef de la tribu des Ababdeli refusa sa fille à un employé de l'armée française, pendant l'expédition d'Egypte. ( Le Trad. )
46 VOYAGES E\ ÉCYPTE, turc ; mais ils ont déclaré, dans une lettre adressée au bey d'Esné, qu'ils aimaient cent fois mieux vivre pativres et libres comme leurs pères que de se soumettre à quelque gouvernement, et qu'ils sacrifieraient plutôt leur vie que leur liberté. Plusieurs de ces Arabes vinrent à la citerne dans la journée, et nous voyant si pacifiques, ils se laissèrent engager par nos chameliers à s'approcher de nous. Quelques uns d'entre eux avaient fait le voyage du Nil pour acheter du dourrah ; ceux - là passaient pour des hommes de grande expérience ; mais tous les autres n'étaient jamais sortis de leurs montagnes. L'un d'eux voyant par terre le zest d'un citron que nous y avions jeté, ne pouvait deviner ce que c'était ; mais un de ses camarades qui avait fait le voyage du Nil, le ramassa et le mangea avec un air de suflisanec , comme pour montrer son savoir. Nous leur donnâmes quelques morceaux de sucre ; quand ils les curent mangés, ils dirent qu'il fallait bien que notre vallée fût meilleure que la leur, puisqu'elle fournissait un pain aussi bon et aussi doux. Lorsqu'ils achètent du dourrah sur le bord du Nil, ils le font broyer ordinairement dans les villages de cette contrée à l'aide d'une pierre meulière, et en portent ensuite
EN NUBIE , etC. 47 la farine dans leur désert. Ils cuisent leur pain sous la cendre en fo'*mc de grands gâteaux, sans levain et sans sel. Ils mangent de la viande crue, et mènent la vie la plus dure. Je les ai vus passer près de vingt-quatre heures sans boire, et marcher jour et nuit dans les plus grandes chaleurs de l'année. Quand nous arrivâmes chez eux ils n'avaient pas eu de pluie depuis trois ans; cette sécheresse avait produit une disette de fourrages à laquelle ils attribuaient la maigreur Je leurs brebis. Les ennemis perpétuels des Ababdeh, ce sont les tribus d'El-Mahasa et Banousy, qui habitent les déserts depuis Suez jusqu'à l'intérieur de l'Arabie et aux confins de la Syrie. Ils leur ont livré de fréquens combats; il paraît néanmoins qu'aucune dus deux parties n'a pu reculer les limites de son territoire. Les Ababdeh avaient aussi fait la guerre aux Arabes Bycharyns qui habitent au midi ; mais lors de notre passage ils étaient en paix avec cette tribu. Les armes des Ababdeh ce sont principalement des lances et des epees ou sabres d'une façon très-ancienne, ayant une lame étroite auprès delà poignée, et large au bout. Ils possèdent peu d'armes à feu ; celles qu'ils ont ce sont des fusils à mèche. Les Ababdeh ne sont pas aussi re-
/|3 VOYAGES EN KCYPTE, ligieux que les Arabes des bords du Nil ; je ne les ai presque jamais entendu réciter leurs prières. Notre guide ne s'avança avec nous dans le désert qu'avec beaucoup de prudence, et en leur faisant connaître que c'était sou? les auspices de leur cheik , que nous nous hasardions ainsi, sans aucune escorte , dans leur désert. Us paraissaient exaspérés contre les soldats que l'on avait envoyés récemment sur leur territoire pour protéger l'exploitation des mines d'émerauoe. S'ils n'avaient pas eu des craintes pour leur cheik, dont on s'était assuré comme otage, ils auraient bientôt chassé les soldats et mineurs, qui étant, pour la plupart, de mauvais sujets, s'étaient conduits fort mal en assaillant leurs tentes, commettant des déprédations, et insultant les femmes de ces nomades. Le dernier de ces outrages surtout avait vivement aigri les Âbabdeh. Le 28 , nous nous remîmes en route de bonne heure ; nous eûmes à traverser plusieurs vallées rocailleuses. La route n'était pas aussi unie qu'auparavant ; cependant elle était pratiquable pour les montures. Nous ne rencontrâmes ce jour rien de remarquable ; de grandes plaines de sable alternaient avec les montagnes. Le soir nous arrivâmes à un endroit appelé Guerf. Le lendemain nous passâmes par quelques vallées agréables ;
EN NCBIE , etc. 4g les montagnes qui les bordaient étaient toutes composées d'une roche dure et de beau marbre de diverses nuances. Vers deux heures après midi, nous aperçûmes, dans un grand éloignc-ment, la mer Bouge; nous entrâmes dans un groupe de montagnes, et nous nous arrêtâmes à un lieu appelé Owcll, ou place du dragon. Le 5o, nous fûmes sur pied de bon matin ; nous nous dirigeâmes au sud-ouest, en traver sant quelques vallées. Devant nous s'élevait la haute montagne de Zabarah qui a reçu son nom des émeraudes dont elle renferme les mines. Au pied de cette montagne étaient campés une cin quantaine d'hommes employés à l'exploitation des gangues. Ces malheureux mineurs étaient obligés d'attendre leurs provisions d'Esné sur les bords du Nil. Mais quelquefois les retards des convois, qui avaient sept journées à voyager , les exposaient à une disette affreuse. Si malheu reusement les Ababdeh, dont ils étaient mal vus, surtout à cause des excès commis par quelques uns d'entre eux , leur enlevaient par vengeance un convoi, ils risquaient de périr tous de faim dans ces déserts. 11 n'y avait de citernes qu'à une demi - journée des mines : c'étaient deux petits puits dont l'un contenait une eau potable. Quoique l'opération eût été commencée il y TOME II. 4
5o VOYAGES EX EGYPTE, avait six mois , elle n'avait pas encore eu de succès. Excédés de fatigues et de besoins , les ouvriers maudissaient leur sort. 11 s'étaient plusieurs foissoulevés contre leurs chefs, et, dans une de ces émeutes, ils en avaient tué deux. Les mines creusées par les anciens étaient toutes encombrées par les cboulemens du terrain supérieur , et on n'y pénétrait qu'avec beaucoup de danger. C'était par des ouvertures dont quelques unes n'avaient pas plus de largeur que le corps humain, qu'il fallait y arriver en rampant. Le jour de notre arrivée un des ouvriers faillit périr dans ces souterrains. Pendant qu'il pénétrait dans un ancien passage , un éboulement lui coupa la retraite , et l'aurait presque tué sur la place. Par de grands efforts on réussit néanmoins à le retirer vivant. Nous allâmes visiter l'entrée des mines : elle ressemble à celle des tombes communes de Gour-nah. Je remarquai que les cavités étaient pratiquées de manière à suivre les (lions de mica et de marbre. On en avait creusé fort avant dans la montagne , pour trouver les gangues d'éme-r au des. La montagne est percée de part en part ; on peut juger par la quantité de décombres qu'on en tire, de l'immense étendue de ces cavernes. Aucun plan régulier n'a guidé les anciens dans ces excavations ; elles sont tantôt plus ou moins
5c E X M' 8 1E , etc. inclinées , tantôt perpendiculaires et tantôt horizontales, d'après la direction des mines de mica. J'appris des niineursqu'à mesure qu'ils avançaient dans la montagne, ils voyaient les deux bancs de marbre qui enferment le mica , se rapprocher jusqu'à ce qu'elles se réunissent, et c'est cette réunion qui offre le plus de chances de trouver des émeraudes. Dans les roches qui forment des collines isolées, j'observai que les veines de marbre et de mica se dirigeaient toutes vers* l'intérieur; elles doivent se réunir à peu près au centre des collines , où se trouvent probablement les gîtes des pierres précieuses. Je ne fus pas assez heureux d'en découvrir, et ies mineurs eux-mêmes n'en avaient pas encore trouvé , malgré six mois de recherches. Le chef m'en montra , il est vrai, quelques échantillons; mais ils étaient d'une espèce inférieure , et il n'avait encore vu que les matrices de ces pierres fînes. Cependant il était résolu de continuer, et j'ai appris, quelques mois après, qu'il a réussi à trouver des éraera iules, mais en petite quantité. Si j'en juge parcelles que j'ai vues, elles sont aussi d'une qualité inférieure. Les gens des mines et les Arabes du pays nous donnèrent, sur l'emplacement de la ville antique que nous cherchions, tous les renseignemens qu'ils pouvaient. Ils nous dirent que les ruines n'étaient
52 VOYAGES EN EGYPTE, éloignées que de six lieues, et qu'à six lieues au-delà il y avait une source d'eau. Une distance pareille séparait les ruines de la mer Rouge. Quelques uns des mineurs avaient accompagné 31. Cailliaud dans son excursion à cette ville ancienne. Leurs assertions ne s'accordaient pas, il est vrai, avec la description qu'en avait faite lu voyageur français ; mais nous devions penser que des gens grossiers, occupés seulement du travail des mines, avaient été peu sensibles à lamagnifi-cenec de l'architecture que nous nous attendions à trouver dans les ruines visitées par M. Cailliaud. Nous primes pour guide un vieux Arabe du désert , et nous fixâmes notre départ au lendemain xcr octobre. Nous nous mimes, en effet, en route le matin ; mais, après nous être avancés d'un demi-mille , nous nous aperçûmes que ni le guide que nous avions emmené du bord du Nil, ni le vieillard que nous avions loué la veille , ne venaient avec nous ; en conséquence nous fûmes obligés de retourner sur nos pas pour les chercher. Nous les trouvâmes cachés sous un rocher, et se parlant en secret. Ils prétendirent être allés à la recherche d'une brebis qui s'était égarée, et qu'il? n'avaient pu retrouver. Nous les emmenâmes et nous reprîmes notre route. Nous passâmes sur de hauts rochers qui alter-
T.N \CBIE, etc. 55 liaient avec d'étroites vallées plantées d'arbres , surtout de sounis et de buissons épineux. Cest dans ces vallées boisées que les mineurs se pourvoient du bois dout ils ont besoin. Dans les terrains sablonneux je vis croître aussi la coloquinte et d'autres arbustes. En quelques endroits , les montagnes s'écartaient de part et d'autre en formant des plaines de un à deux milles de largeur. Nous nous dirigeâmes d'abord au sud-ouest, et puis à l'ouest, jusqu'à ce que nous eussions atteint le flanc méridional du mont Zabarah, où les collines qui renferment les mines d'émeraudes sont le plus élevées. Le vieil Arabe nous fit marcher pendant sept heures, en tout sens, sur des terrains raboteux et incultes. Il nous dit que nous n'avions plus qu'une montagne, celle d'Arraie, à passer pour arriver au terme de notre excursion. Nous continuâmes donc de marcher en gravissant le long d'une gorge ; par une ancienne route, ou plutôt par un sentier, nous arrivâmes enfin au plateau , où nous trouvâmes un grand mur place de manière à dominer la route sur les deux pentes. Nos chameaux étaient accablés de fatigues; quelques unsétaient tombésen gravissant la montagne, et il avait fallu les décharger pour les soulager. Je n'ai jamais vu les chameaux éprouver tant de fatigues. Les voyages de montagnes ne
54 VOYAGES EN EGYPTE; conviennent pas plus au chameau _, que les sables profonds des déserts ne conviennent au cheval. Des que nous fûmes arrives au sommet de la montagne, nos veux cherchèrent avidement cette célèbre Bérénice , but de notre voyage. La relation de M. Cailliaud avait enflammé notre imagination. Pend.?ut la montée, 31. Bcechey et moi nous étions impatiens d'atteindre le plateau de la montagne, d'où nous espérions jouir du coup-d'œil imposant d'une grande ville en ruine dont les temples, les palais , les colonnes se déploient aux regards du voyageur, à perte de vue. Dans l'espoir de nous trouver bientôt au milieu de ces monumens de l'art antique inconnus aux peuples modernes , nous avions déjà arrêté notre plan d'occupation. Pendant le peu de jours que notre petit fonds de provisions nous permettait de séjourner à Bérénice, M. Becchey ne devait faire autre chose que de prendre des croquis des édifices , des sculptures et des peintures, et moi je devais mesurer les proportions des monumens , fouiller les ruines, et voir si nos collections ne pouvaient s'enrichir de quelques dépouilles de la ville antique. Outre les ruines, notre imagination nous représentait aussi le site dans lequel elles devaient se trouver. Il était impossible qu'uue aussi grande ville que l'a été Bérénice
EN ISCBIE, etc. 55 ne se trouvât pas dans une plaine assez vaste pour tirer sa subsistance de la campagne d'alentour. La mer Rouge faisait le fond du tableau que nous nous figurions. Eh bien ! de tout cela nous ne vîmes rien quand nous fûmes au haut de la montagne. JXOUS étions étonnes; cependant l'espoir ne nous abandonna point. Quelque roche" ne pouvait-il pas nous dérober la vue de la ville? Quelle surprise agréable pour nous, si, à quelque détour du chemin , nous l'avions tout à coup devant nous ! Le vieux guide nous assura, d'ailleurs, que nous ne tarderions pas à voir le bellad, ou le village. Il nous avait déjà prévenus qu'avant d'y arriver, nous rencontrerions, daus les rochers, quelques grottes. Dans notre plan imaginaire de Bérénice , nous faisions de ces cavernes les sépulcres des anciens habitans. Après avoir descendu quelque temps sur le revers de la montagne, nous rencontrâmes enfin des pans d'anciens murs d'endos; à celte vue notre espoir se ranima, et nous ne cloutions pas que nous ne vissions bientôt la ville. J'aperçus un rocher excave en forme de salle carrée ou de temple : c'est probablement l'ouvrage des mineurs (i). (3) Voyez l'Atlas , planche 33, u". 7.
56 VOYACES EN ÉCYPTf. , En me disposant à continuer la marche pour entrer dans Bérénice, je fus surpris de voir que le vieux guide qui était à la tête de notre caravane donnait le signal du repos. Les chameliers firent arrêter aussitôt leurs bêtes de somme ; ces pauvres animaux, que le voyage avait barrasses , ne demandèrent pas mieux que de se coucher avec leurs fardeaux. Je fis observer que c'était dans Bérénice que nous comptions nous arrêter, et non pas dans ce lieu-ci ; mais le vieillard nous répondit tranquillement que c'était là ce que nous cherchions, et ce que l'autre chrétien avait visité. Ces mots nous désenchantèrent ; cependant nous étions tellement persuadés de l'existence de la grande Bérénice, vue et décrite par M. Cailliaud, que nous accusâmes le vieux Arabe de nous tromper par un motif quelconque, et de ne pas vouloir nous conduire aux véritables ruines de Bérénice. 11 protesta de sa sincérité , et nous assura qu'il n'y avait point d'autres ruines dans ces déserts. Malgré ses protestations M. Bee-chey et moi nous ne pûmes renoncer à notre ville, et, comme nous avions encore quatre heures avant que le soleil se couchât, nous résolûmes d'aller à la recherche. En conséquence nous remontâmes sur nos chameaux, qui se seraient mieux accommodés du repos que do notre curio-
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EN NUBIE, etc. 5j site. Toute la caravane fut obligée de nous suivre ; nous entrâmes dans une vallée qui se dirigeait au sud , et nous fîmes plus de quatre lieues espérant de voir l'objet de nos désirs à chaque détour, derrière chaque rocher qui gênait notre vue. Le jour tomba sans qu'il y eût encore la moindre apparence d'une ville prochaine. Nous entrâmes enfin dans une autre vallée plus vaste, se dirigeant du sud-est au nord-ouest, et ombragée d'arbres que les Ababdeh appellent Egley ,et de divers arbustes. Ne pouvant plus nous flatter de coucher cette nuit dans les temples de Bérénice, nous choisimes pour gîte un sable bien propre sous un beau rocher. Malheureusement nous manquions d'eau, et on n'en trouvait pas à moins de quinze milles à la ronde. Les chameaux tout fatigués qu'ils étaient, furent obligés de se remettre en route pour chercher une source, s'abreuver, et nous apporter l'eau dont nous avions besoin. Sous notre rocher nous eûmes le loisir de nous livrer aux réflexions : nous persistions encore à soupçonner le vieux guide de nous tromper. Je présumais que nos chameliers pourraient avoir été gagnés par le chef des mineurs que nous avions rencontré sur le bord du Nil, pour'qu'ils ne nous missent pas sur la voie,afin de nous dérober la con-
58 VOYAGES EX EGYPTE; naissance des mines autour île Bérénice : cependant comment tous ces chameliers se seraient-ils accordés à nous tromper, uniquement pour faire plaisir à un homme aveclequel ils n'avaient point de relation ? Je ne savais dont que penser. Ce qui contrariait encore notre curiosité archéologique, c'était le défaut de provisions. Nous étions pourvus de biscuit pour vingt jour:: ; mais nous n'avions point de viande , point d'eau ; pour notre souper nous étions réduits à du biscuit et du mouton tué depuis trois jours; je me félicitais de n'avoir pas l'odorat sensible. Le lendemain, quand il fit jour, nous aperçûmes à la distance de quatre à cinq milles et au sud-est de la vallée où nous avions passé la nuit, une haute montagne. En attendant le retour de nos chameaux, nous résolûmes de la gravir, pour avoir une vue générale du pays, et découvrir peut-être notre Bérénice. Nous nous dirigeâmes donc par la vallée appelée par les indigènes Wady-el-Gimal, vers celte montagne. Le vallon que nous traversâmes était charmant ; l'egley l'ombrageait partout; on y voyait aussi des bouquets d'autres arbres du pays, tels que le Suvaroe et le Dehbo. Les rochers qui se prolongeaient sur les deux côtés, offraient au voyageur fatigue des asiles attray ans par leur fraîcheur.
EN NUBIE, efC. 5g Aucun être humain n'avait peut-être foulé le sol de cette solitude depuis des siècles, et peut-rire se passera-t-il îles siècles avant que les .hommes y établissent lt-ur Jemcure. \ous aperçûmes plusieurs troupes d'anteiopes ; à la vue de ce gibier qui paraissait très-gras, nous nous flattâmes de faire, ce jour-là , au moins un bon repas; malheureusement les aulrlopcs étaient si farouches que, malgré toutes nos précautions , elles ne s'approchèrent point de la portée du fusil, et notre chasse fut absolument infructueuse. Nous gravîmes la montagne, et atteignîmes bientôt le sommet ; nous étions munis delà carte de lacûte delà mer Rouge par d'Anville, et d'une lunette d'approche. Nous eûmes du haut de la montagne une vue assez élcnduc ; nous vîmes des collines inférieures , niais point de trace de ville , et nous nous convainquîmes enfin qu'il n'y avait point de Bérénice dans celte contrée et que l'imagination de M. Cailliaud avail trompé la nôtre. Il était désagréable d'avoir fait un voyage aussi pénible, sans atteindre le but que nous nous étions proposé ; mais le mal était fait; nous étions dupes de l'exagération du voyageur français qui prétendait avoir trouvé une ville de huit cents maisons, aussi belle que Ponipcï, et digne d'avoir été l'entrepôt du commerce de l'Inde,
60 "VOYAGES E\ KCÏPTE," de l'Europe et de l'Afrique. Nous cherchâmes au moins à tirer parti de la peine que nous avions prise , et à bien étudier la contrée où nous nous trouvions, du haut de la montagne qui nous servait d'observatoire. Je remarquai que la vallée par laquelle nous étions venus continuait de se diriger à l'est, et par les ravines il paraissait que , dans la saison pluvieuse , les eaux s'écoulaient dans la même direction. Au sud-est j'aperçus de hautes montagnes; le vieux guide qui nous accompagnait dans cette excursion , m'assura qu'elles étaient auprès de la nier. En fixant le lointain de ce cùté , je remarquai en effet, vers le nord-est, le mouvement de l'eau qui reflétait les rayons du soleil. J'en conclus que la vallée nous conduirait au bord de la mer Rouge. En conséquence nous résolûmes de nous y diriger; et puisque nous avions cherché en vain, la Bérénice de M. Cailliaud, nous voulûmes voir si nous ne serions pas assez heureux de trouver l'emplacement cL la Bérénice Troglodyte de d'An ville. Nous redescendîmes dans la vallée où nous avions passé la nuit ; nos chameaux n'étaient pas encore de retour de la fontaine ; nous attendions impatiemment leur arrivée, car il ne nous restait plus qu'une seule zemzabie ou une outre
E> .NUBIE, etc. Cx d'eau, et rien n'est horrible dans ces déserts que la soif; la faim est cruelle, mais la soif Test ceul fuis plus sous ce climat brûlant. Enfin après trois heures d'attente ou aperçut les chameaux à l'entrée de la vallée, du coté de l'ouest : ce fut un grand sujet de joie pour nous tous. Les malheureux chameliers étaient excédés de fatigue ; cependant nous ne pouvions rester dans cet endroit. Quaud nous leur dîmes que nous allions continuer notre voyage vers le sud, ils furent consternés, et firent une foule d'objections. Mais à force de promesses et de menaces nous [les engageâmes enfin à nous suivre. Après six Leures de marche , nous arrivâmes ù une vallée enfermée entre deux chaînes de rochers escarpes ; c'étaient des bancs de pierre calcaire, entremêlés de couches de marbre blanc et de granit rouge. Nous continuâmes de marcher, toujours en nous dirigeant vers la mer que uous avions aperçue le matin en perspective. Vers la chute du jour, nous arrivâmes à un endroit où la chaîne de rochers était coupée perpendiculairement , comme si la main des hommes les avait séparés, pour se frayer un passage : les Ababdeh appelèrent ce lieu Chann-el-Gimal ou la déchirure des chameaux. Après avoir franchi ce détroit, nous entrâmes dans une
G2 vallée assez spacieuse , qui n'était cutourée que de collines peu élevées; ou plutôt de dunes qui nous firent espérer que nous ue tarderions pas à atteindre le rivage Ue la mer. Nous continuâmes notre route ; mais comme le jour baissait, •tous fûmes obligés de nous arrêter pour la nuit an milieu du sable. Mou chameau était si impatient de finir sa journée , que dès que je le lis arrêter, il secoua son fardeau , et courut paître au milieu des plantes épineuses du terrain. Cependant avant de nous reposer, M. lieecbcy et moi, nous voulûmes savoir si nous n'étions pas près de la mer : nous gravîmes donc une des collines de la vallée ; mais il faisait déjà trop sombre pour que nous pussions distinguer les objets. Le lendemain nous nous remîmes en route de bonne heure. La vallée conservait la môme direction ; mais les collines, au lieu de s'abaisser, à mesure que nous avancions, s'élevaient de plus en plus; ce qui nous fit craindre que nous ne fussions encore loin de la mer. Le temps était précieux pour nous; car il ne nous restait du biscuit que pour dix sept jours tout au juste. Enfin vers midi, la vallée s'ouvrit tout à coup devant nous, et dans un éloigneraient de cinq milles, le golfe arabique s'étendit à nos regards. Cet horizou immense qui succédait à des val-
EN MBIE, elC. 6Tt ïées longues et étroites fit sur nous une impression singulière. Dès que nous fumes arrivés sur la plage , nous plongeâmes dans la mer, pour nous rafraîchir après un voyage aussi fatigant. Nous vîmes devant nous l'ilc de Jambo ; elle se présentait d'abord comme un banc de sable ; mais en l'observant plus attentivement , nous remarquâmes que, du cùté du midi, elle était hérissée de rochers très-elevés. L'île est aussi très-haute au centre : elle s'abaisse vers le nord. Les Ababdeh l'appellent Gasira-el-Gimal, pro-, bablement parce qu'elle est située en l'ace de la vallée de ce nom. Toute la côte, autant que nous pouvions la voir, se composait d'une masse de pétrifications de diverses espèces. Je ne sais si je la qualifie bien ; mais il est certain que c'est un amas de roseaux marins, de racines, de madrépores, coraux , et coquillages de toute sorte. Ces substances végétales et animales ont formé une masse aussi solide qu'un roc , et qui s'étend depuis la plage où s'arrête la marée , fort en avant dans la mer. Eu quelques endroits il y a des lits de sable; mais nulle part un bateau ne pourrait aborder sans danger d'être jetc contre les rochers. Nous primes la résolution de côtoyer le golfe, sans perdre le temps, en nous dirigeant au midi, jusqu'à ce que nous arrivassions à l'en-
64 VOÏ.VGES EN EGYPTE, droit où d'Anville, géographe si exact, place les ruines de l'ancienne -Be'rénice, imme'dia-tcment après le cap Lepte-Extrema, un peu au-delà du vingt-quatrième degré de latitude. Quand nous fîmes part de notre projet à nos chameliers , ils restèrent stupéfaits, et refusèrent absolument d'aller plus loin. Ils nous représentèrent que nous courrions de grands risques, vu que nous n'avions qu'une petite provision de biscuit , qu'on ne trouvait point d'eau sur la route, et que nous pourrions rencontrer les Bycharyn, du territoire desquels nous allions approcher.Mais, ayant fait toutes nos réflexions d'avance, nous leur déclarâmes avec fermeté , que nous persistions dans notre résolution, et que rien ne pouvait nous en détourner. Nous voyant aussi déterminés, ils jugèrent inutile de résister. Il fut donc convenu que les chameaux, conduits par deux conducteurs, se rendraient à la source la plus proche, afin d'y prendre autant d'eau qu'ils pourraient, et qu'au retour des bêtes de somme , notre caravane se porterait sur El-Galahen. Nous leur disions que des aflaires nous appelaient dans cette place ; et de là nous devions nous diriger sur un puits d'eau courante. D'après nos calculs nous avions par ce moyen de l'eau pour tout notre voyage. En conséquence les cha-
EN NUBIE, etc. 65 meaux se rendirent le 4 au puits ; ils devaient être de retour en deux jours. M. Beechey et moi , nous profitâmes de l'intervalle , pour faire une excursion le long de la côte vers le nord, et pou»* vérifier l'existence d'une petite baie marquée sur les cartes. Nous nous rendîmes sur les lieux, mais nous n'y trouvâmes point de baie. La côte offrait partout le même banc de pétrifications; et la plaine qui séparait les montagnes de la plage, était couverte, en beau-coupd'endroits,de bois de sycomores etde cialls, ce qui s'accorde avec les rapports de Bruce ; car c'est ici évidemment le lie- où ce voyageur a débarqué, lorsqu'il est allé visiter les mines d'émeraudes. La distance de ces mines à la mer, est en droite ligne d'environ vingt-cinq milles ; elle peut être de trente à trente-deux milles par les deux vallées qui offrent les seules routes praticables. Je ne vois aucune raison pour mettre en doute la véracité de Bruce, lorsqu'il assure avoir visité les montagnes qui recèlent les pierres précieuses (i). En vain objecterait-on leur dis— (i) La relation de Bruce, au sujet des mines d'émeraudes des bords de la mer Rouge, offre deux circonstances remarquables. D'abord les mines que Druce a vues ne sont pas celles que M. Cailliaud et M. Belzoni ont visitées, quoiqu'elles soient situées à peu près sous la même TOME II. 5
66 VOYAGES EX EGYPTE, tance de la mer, ou le danger d'être la victime de la férocité des Itabitans ; nous ne manquons pas latitude , et probablement dans les mêmes lianes de mine-mi ; et puis il résulte de l'examen du voyageur anglais, que ce que l'on a pris pour de l'émeraude , n'en est poml. Nous allons entendre Bruce lui-même. Le i4 mars il fit voile de Quosseir, avec un vent de nord-est, ayant pris pour guide un homme qui avait été deux foi-, à l'île qui renferme la luoulagne d'éineraudes ; car c'est dans une île «le la mer Rouge que Bruce a cherché et trouvé les niiacs ; ce ne sont donc pas celles du mont Zabarah. Le i5, il vit un grand rocher qui s'élevait comme une colonne du sein de la mer. 11 crut d'abord que c'était une partie du continent ; mais, en approchant, il s'aperçut que c'était une île de forme ovale, éloignée d'environ trois milles du rivage, et située sous le vingt-troisième degré trois minutes nord. Les indigènes rappellent Gibtl-Siberget. Le 16 il y débarqua, et alla visiter la montagne dont les mines de prétendues émeraudes ont été exploitées par les ancien?. « Au pied de la montagne, ou à euviron sept pas au-dessus de sa base , dit Bruce , il y a cinq trous ou puits , dont le plus grand n'a pas quatre pieds de diamètre. On les nomme les puits de Zumrud, et c'est delà, dit-on, que les anciens tiraient des émeraudes. Nous n'avions ni le dessein d'entrer dans ces puits , ni les choses qu'il nous eut fallu pour pouvoir y descendre, d'autant plus que l'air y est vraisemblablement très-mauvais. Je ramassai des chandeliers et quelques fragmens de leurs socles, pareils à <;e.ix qu'on rencontre par milliers en Italie. Je trouvai aussi quelques très-petits morceaux de ce cristal vert et fragile qu'on nomme Sibergc: et Billet en Ethiopie , et qui e.-l
E.N .NUBIE, etC. 67 de preuves pour faire voir que Bruce était capable de surmonter de plus grands obstacle que peut-être le Xutnrud, le smaragdus décrit par Pline, mais non l'émeraude connue depuis la découverte de l'Amérique , dont la qualité est bien différente. La véritable émeraude du Pérou n'a pas moins de dureté <ju? le rubis. » Jr<yage aux sources du Tiil, traduit par Caetera , Londres , 1790 , tome H , cli. 3. — Bruce ne laissa guère de doute sur la qualité des minéraux qu'on trouve dans cette île et sur le continent qui l'avoisine. « C'est, dit-il, une substance verte, cristalline et transparente. Cependant quoique verts, les morceaux ont des veines et des taches, et ne sont pas à beaucoup près aussi durs que le cristal de roche. C'est sûrement une production minérale , mais elle n'a guère plus de solidité que le verre. J'imagine enfin que c'est là ce que les Arabes pasteurs ou les peuples du Béja appelaient siberget, les Latins suia-ragdus, et les Maures zumrud. » On voit que Bruce a examiné avec beaucoup d'attention les prétendues érae-raudes des bords de la mer Rouge. M. Belzoni déclare aussi que celles qu'il a vues étaient d'une qualité très-inférieure aux véritables émeraudes. Il y a donc lieu à croire que M. Cailliaud , dans le premier enthousiasme de sa découverte , s'est exagéré à lui-même la valeur des minéraux qu'il a trouvés. Dan» l'atlas de sa relation de voyage, ils sont annoncés delà manière suivante : •• Un beau cristal d'émeratide en prismes hexaèdres ; de la roche d'amphibole en masse , rayonnée et mêlée de talc nacré écail-leux ; du .schiste micacé, mêlé de talc, renfermant des prismes d'érueraudes striées d'un vert-pâle ; de la roche formée de mica et schiste avec quartz blanc et parsemée
68 VOYAGES EN EGYPTE, ceux-là ; et, en général, tout ce qui a été dit à cet égard et sous bien d'autres rapports pour faire de talc fortement coloré en beau vert par l'oxide de chrome ; enfin de l'amphibole en prisme* rhomlwidaux , d'un vert sombre , dans une roche de talc schUtoide d'uu Liane nacré. » Les écrivains arabes du moyen âge donnent de longs détails sur ce? mines, et, selon leur usage, ils en exagèrent sans doute l'importance. M. Etienne Qtiatremère, dans sou mémoire sur la mine d'émeraudes {Mémoiresgéographiques et hisioriffiies sur F Egypte. Paris, i8n,t. II.) a rassemblé les principaux passages de ces auteurs, relatifs uuxdites mines. Voici ce qu'assure entre autres l'auteur du Meselek-al-Absar : « La mine d'émeraudes est placée dans le désert qui confine à la ville d'Assouan. Elle est inspectée par un bureau d'administration auquel sont .it-tachés des scribes et des notaires ; et le sultan fournit tous les frais de la fouille et de l'extraction des émeraudes. Cette pierre se lrou\e dans des montagnes sablonneuse^ qu'il faut creuse , et qui plus d'une fois se sont écroulée» et ont écrasé les mineurs. Toutes les émeraudes qui sortent de la mine , sont portées au Caire , et envoyées ensuite dans les diverses contrées. Il faut huit jours d'une marche ordinaire pour se rendre de Quous à la mine d'émeraudes. Tout autour et dans le voisinage campent les Bedjahs qui sont chargés de garder la mine et d'en continuer les fouilles. Elle est au centre d'une chaîne dr montagnes qui régnent à l'orient du Nil, au nord d'un énoune rocher, ; ppelé Karkaschendah , qui fait partie de cette même chaîne et s'élève au-dessus de toutes les autres montagnes. Le désert qui environne la miue, est
EX NUBIE, etc. 69 perdre à la relation de ce voyageur la confiance du public, ne provient que de la jalousie d'au- .il>-olument isolé, et éloigné de tout endroit habité. On ne trouve de l'eau qu'à la distance de plus «l'une demi-journée de marche, etc. •• Selon le même auteur, les émeraudese*ploitt:es dans cette mine sont de trois e-pèces; mais Masoudy rn compte quatre. <■ Lapins belle et la plut chère de toutes, dit cet auteur, est celle qu'on appelle mur; elle est d'un vert éclatant, qui égale ordinairement celui de la poirée la plus colorée... La seconde espèce se nomme -naritime , parce que les rois des pays maritimes , tels que le Sind , l'Inde , le Zancdi et la Chine estiment infiniment cette émcraiide Le vert te cette espèce ressemble à celui des feuilles qui naissent au commencement et à l'extrémité des branches du myrte. La troisième espèce d'émeraude est celle que l'on appelle occidentale , parce que les rois de l'Occident, tels que ceux des Francs, Lombards , Espagnols , Galiciens, Gascons , Slaves et Russes , se disputent cette pierre avec empressement. La quatrième espèce , qui se nommcanmra (sourde) , est la moins belle et la moins chère , attendu que le vert en est pâle , et qu'elle a peu dYclal. » Suivant Macrizy, ce fut le visir Abdallah-ben-Zanbour, qui fit cesser l'exploitation de ces mines , vers l'an 760 de l'hégire; apparemriienllesgaiigiiesnefournis. v B i E , etc. 71 qui était blanc, était trop coriace; nous eu ramassâmes du poids d'une demi-livre. A notre retour, nous trouvâmes notre guide en conversation avec un Arabe de sa connaissance qu'il avait rencontré dans le voisinage où cet homme vivait, en subsistant du produit de sa pêche. Il habitait avec sa petite famille , consistant en sa femme, sa fille , et un jeune homme, son gendre, une tente qui n'avait que quatre pieds de haut sur cinq de large. Cette famille n'était pas la seule de cette plage déserte ; et quoiqu'elle vécût dans un état si simple, elle connaissait pourtant la valeur de l'argent, et avait des notions commerciales. Le vieux pêcheur nous dit qu'il y avait quelques Arabes de cette contrée qui se rendaient tous les ans sur le bord du Nil, pour y faire provision de dourrah dont ils chargeaient des chameaux, et qu'ils revendaient en détail aux hahitans de cette cùtc contre des chameaux ou de l'argent. Nous n'eûmes pas de peine à engager cet Arabe à pêcher pour nous. Il mit eu nier avec son gendre ; leur embarcation était assez singulière , c'était un tronc de daoum, de dix à douze pieds de long, dont les deux extrémités étaient munies d'un bois attaché horizontalement pour empêcher le tronc de tourner sens dessus dessous; à l'un des deux
7* VOYAGES EN ÉGÏPTE, bouts du tronc, ils avaient planté aussi une perche avec une traverse à laquelle était attaché un morceau de laine, servant de voile. Nos deux pêcheurs se mirent à califourchon sur le tronc et prirent en main une corde qui tenait à la voile. C'est avec ce fréleesquifqu'ils se hasardent enmer; mais il faut pour cela que le vent ne sou file ni de l'est ni de l'ouest; car dans le premier cas, ils ne pourraient quitter la côte, et dans le second cas, ils risqueraient d'être emportés trop loin de la terre ferme. Je ne sais pas au juste quel est le procédé qu'ils emploient pour pêcher ; j'ai cru remarquer, dans le lointain , qu'ils jetaient sur les poissons qu'ils rencontraient une lance mince et longue, et qu'après les avoir piqués adroitement, ils les tiraient de l'eau. Le produit de leur pêche consista en quatre poissons, pesant chacun six livres, et longs d'un pied et demi ; ilsétaient d'un beau bleu argenté ; les nageoires, la tête et la queue étaient rouges ; leur bouche était garnie de quatre dents plates et saillantes : couverts de grandes écailles, ces poissons ressemblaient par la forme aux benne duKi\. Il faut que les Egyptiens aient beaucoup connu cette espèce, puisqu'on la retrouve dans leurs hiéroglyphes : dans la tombe de Psam-metique on en voit même qui sont peints exac-
EN NUBIE , etc. 73 tement d'après nature. Ils ont, au reste, un très-bon goût, peu d'arêtes, mais beaucoup de fiel. Le 5, dans la matinée, je montai sur une haute montagne, pour avoir une vue de la côte, aussi étendue que possible. Je vis qu'elle se prolongeait en droite ligne au sud-est : la pointe méridionale de l'île de Jambo se trouvait sur l'alignement du soleil levant, et de la place où je me trouvais (1) ; par le moyen d'un petit compas, nous dessinâmes la côte septentrionale autant que nous l'avions visitée la veille ; les cartes que nous avions, étaient trop petites pour être bien exactes. Le G , de bon matin, nos chameaux revinrent avec une charge d'eau fraîche ; nous en avions grand besoin, car les crustacés et les poissons, qui depuis quelques jours étaient notre principale nourriture, nous avaient beaucoup altérés ; et nous ne pouvions nous contenter, comme les familles de pêcheurs, de l'eau anière d'un puits du voisinage. Nous divisâmes ensuite notre caravane en deux parties; nous envoyâmes à une source d'eau courante dans les montagnes d'A-musue, pour y attendre notre retour, le premier (1) On peut voir ecl endroit sur la carte , à la marque n". iC. Je ne puis mieux l'appeler que la Bouche de li'ady el-Gintal, parce que ce lieu se trouve à l'entrée de la vallée ùc ce nom.
^4 V O Y A C E S E N dctacbementcomposéde nos mcilleurschameaux, avec tout le bagage, les ustensiles de cuisine, le soldat, et mo domestique grec. M. Beechey et moi, nous ne gardâmes auprès de nous que cinq chameaux avec quatre chameliers , un domestique grec et les deux jeunes garçons arabes. ]\ous nous mîmes en route avant midi; nous longeâmes la côte jusqu'à El-Wady-Abchoun, auprès des mines de soufre, dites El-Kabrile; au sud-ouest nous avions les montagnes de Ha-mata. J'eus soin de noter exactement la direction (juc prenait la cote le long de notre chemin. Nous rencontrâmes une famille de pêcheurs comme celle que nous avions quittée ; mais elle était plus farouche. Dès qu'elle nous vit de loin, clic abandonna sa tente, pour se retirer dans les montagnes ; tous les signes que nous lui faisions pour l'engager à revenir furent inutiles. En arrivant à sa tente, nous y trouvâmes d'ex-cellens poissons qui venaient d'être rôtis, apparemment pour le dîner des pêcheurs enfuis. Nous nous en régalâmes, et après avoir mis de la monnaie en guise de paiement sur une jarre d'epu, nous continuâmes notre route. Depuis deux jours nous avions eu des vents d'est assez violens, et semblables, pour l'cflet, aux siroccos d'Italie : aussi nous sentîmes un relâchement général dans notre constitution. Il nous semblait en touchant
EN .NUBIE, etC- 75
un objet quelconque, qu'où venait de le tirer de l'eau ; pendant la nuit la chaleur était excessive , et l'atmosphère était couverte de nuages ; je n'en avais pas vu autant depuis trois ans et demi. Heureusement, au bout de deux jours, le vent tourna au nord, et fit cesser cette incommodité, qui, si elle avait continué , nous aurait empêchés de poursuivre notre route.
Nous passâmes la nuit auprès d'un puits d'eau amère. Le 7 nous fûmes sur pied de bonne heure, pour visiter les mines de soufre de El-Kabrite, qni ne nous écartaient point de notre roule. Ces mines n'ont jamais dû être d'un grand rapport ; et le peu qu'elles ont contenu a été exploité par les anciens , en sorte qu'elles sont aussi épuisées que les mines d'émeraudes. Vers le soir nous vîmes Vile de Suarif, et nous arrivâmes , à la nuit tombante, au cap El-Galahen. ÏSous nous aperçûmes que l'eau allait nous manquer, si nous *' ne la ménagions pas extrêmement ; nous fûmes '■\ donc obligés d'imposer des privations à notre t soif. Le 8 nous nous remîmes en route de bonne heure, en nous dirigeant au midi. Deux heures après, nous vîmes la mer dans l'éloignenient, et nous traversâmes une plaine très-vaste. Vers midi, nous approchâmes de la mer, et une heure après, nous atteignîmes lacôte. Malgré notre soif,
7G VOYAGES EN ÉGVPTE, nous ne pûmes nous désaltérer que faiblement, pour ne pas épuiser nos provisions. Nous ne nous attendions point à trouver des ruines dans cette contrée, puisque les cartes de d'Anville n'y indiquaient point de villes anciennes : nous fûmes S donc très-agréablement surpris, en voyant tout I à coup devant nous une de ces masses de ruines qui eu Egypte indiquent toujours l'emplacement d'une ville ancienne. A peine fûmes-nous au milieu de ces débris, que nous reconnûmes sans peine les anciennes rues, et les maisons qui les avaient bordées; et au centre nous trouvâmes un petit temple Egyptien, qui était presque enfoui sous le sable ; l'intérieur des maisons était également comblé. Ce qui nous frappa surtout, ce fut de voir que cette ville antique avait été batic avec la masse pétrifiée qui formait la côte de la mer Rouge ; nous y distinguâmes au premier coup d'œil les coraux, les madrépores, les roseaux de mer, etc. Le temple seul est bâti en pierre calcaire d'une qualité tendre et sablonneuse, mais l'humidité de la mer l'a fort dégradée (i) ; la ville était ouverte vers la mer, du côte de l'est ; derrière elle les montagnes s'élevaient en amphithéâtre ; au nord-ouest seulement, qui était le côté par lequel (i) Voyez l'Atlas , planche 34-
EN Nt'BiE, etc. 77 nous étions venus, s'étendait une plaine. Le cap d'El-Galalien se prolonge presque en face de la ville, et forme un port où les grands bàtimens sont à l'abri des vents du nord et du nord-ouest. Ce port est très-beau, et la nature en a fait tous les frais ; on y entre par le nord ; au midi il est borné par la côte, à l'ouest par la ville, et à l'est par un banc do rocliesou pétrifications. L'entrée est encore assez profonde pour de petits bàtimens tels que les anciens en avaient, et il n'y a pas de doute qu'elle n'ait été plus profonde autrefois. Mais elle est présentement traversée d'une barre de sable, en sorte que, pendant les basses eaux, rien ne peut y entrer ; cependant on pourrait couper cette barre, et rétablir le passage. Je mesurai la ville : elle avait seize cents pieds de long, du nord au sud, et deux mille pieds de long, de l'est à l'ouest. Je levai aussi le plan du temple qui était bâti, comme je l'ai dit, dans le style égyptien ; les Grecs avaient emprunte cette forme, comme tant d'autres choses, de leurs devanciers dans les beaux arts (i). Ce temple a cent deux pieds de long sur quarante-trois de large ; il a quatre salles, dont deux sont de suite, et deux autres pratiquées sur les côtés des deux salles principales. (i) Voyez l'Atlas, planche 3a.
78 Cette ville ne pouvait être, suivant nos conjectures , que cette Bérénice décrite par Pline et Hérodote, que nous cherchions depuis plusieurs jours; la situation ne s'accordait pas exactement avec remplacement que lui assigne d'Anville dans ses cartes; mais du moins la diflércnce n'était pas bien considérable : et pour nous assurer qu'il n'y avait pas d'autre ville ancienne dans le pays, nous résolûmes de nous porter encore une demi-journée plus loin vers le midi, afin de dépasser même la latitude où, suivant d'Anville,Bérénice était située (i). (i) La découverte de cette ville ancienne sera embarrassante pour les géographes qui placent Bérénice à Minet-Bellad-cl-Ilabcich , au port du pays abyssin ( Voyez M. Gosselin, Recherches, etc., tome II, et le» noies de la nouvelle traduction de Strabon, tome V. Paris, 1819), et ejui appuient cette supposition de bonnes raisons. En effet, toute l'antiquité place Bérénice sous le tropique. S. Epiphane la met à la hauteur d'Eléphantine et de Talmis. Le périple de la mer .Erythrée compte dix-huit cents stades entre Myos-IIormos ( probablement Vieux-Cosseir ) et Bérénice. Ces géographes attribuent les stations vues par M. Ro-zière ( Géographie de la mer Rouge) , et dont M. Belïoni parle dans son voyage, à la route de Coptos à Myos-Hormos, et non pas à celle de Coptos à Bérénice, parce que , sous les derniers Ptolémées, Bérénice fut négligée , et Myos-llormos préféré . comme étant plus voisin de
I
EN NUBIE, etc. '-g Notre seule difficulté dans nos recherches archéologiques , c'était la rareté de l'eau ; il nous en restait très-peu , et les Ababdeh n'en avaient plus du tout ; ils étaient découragés. Cependant : nous ne pouvions nous priver de notre petite ration pour leur en donner ; et puisque nous avions poussé nos recherches si loin, nous ne voulions pas les cesser en si bon chemin. Nous 1 promîmes aux Arabes de uous remettre en route : le lendemain à midi, et nous engageâmes Cheik-] Ibrahim , notre guide, à nous accompagner dans notre excursion au sud ; il y consentit avec répugnance , et exprima ses craintes au sujet de la ; disette d'eau pour nos chameaux et notre monde. ? Notre nourriture n'était guère plus abondan:a * que notre boisson ; à l'exception des poissons j< que nous avions trouvés tout préparés dans la îj cabane des pêcheurs, nous n'avions mangé depuis J trois jours que du biscuit. j Comme il faisait un beau clair de lune, nous employâmes une partie de la nuit à examiner les localités. Le lendemain matin , à l'aube du jour, Coptos. Mais , d'un autre côté , le périple d'Artémidore et Strabon , suivi par d'Anvillc, placent Bérénice à peu près à l'endroit où M. Belzoni a trouvé les ruines d'une ville ; cl on n'a point trouvé , autant que l'on sache . des ruines «u port du pays abyssin. (Le'/'rad.)
80 VOYAGES EN EGYPTE, nous fûmes prêts pour notre excursion ; mais avant de partir, je fis commencer des fouilles dans le temple par Moussa, un des petits garçons arabes que nous avions amenés des bords du Nil. Faute de bêche, il était obligé de se servir d'une coquille ; heureusement il n'y avait que du sable à enlever. NDUS partîmes en longeant la cùte et nous dirigeant au sud. Nous avançâmes assez pour nous assurer d'avoir dépassé l'emplacement de Bérénice, fixé par le géographe français. Cependant nous ne vîmes rien qu'une vaste plaine, s'étendant au pied de la montagne qui formait le cap au midi. Nos lunettes d'approche ne découvraient sous l'horizon aucune autre élévation , ni rien qui indiquât des reste: d'anciennes habitations. Nous revînmes conséquemment aux ruines où nous avions passé la nuit. Nous trouvâmes que le petit Mcussa avait fait au nord-est de l'intérieur du temple une excavation d'environ quatre pieds, qui nous laissa voir un mur orné de sculptures égyptiennes bien exécutées en bas-relief; c'étaient trois figures de deux pieds trois pouces de haut; j'en fis un croquis le mieux que je pus (i). Le reste du mur était couvert tl'hiérogiyphes et d'autres ornemens égyptiens. Je découvris le (i) Voyez l'Atlas, planche 35, n°. i.
F-\ MB IF. , CtC. Si iiaut de la porte qui conduisait dans la dernière *alle, et le jeune Arabe trouva dans l'excavation qu'il avait faite un fragment d'une tablette chargée d'hieroylv plies et d'autres ligures v 1) ; elle est en pierre rougeàtre d'une sorte de poudding ou de brèche qui n'a pu venir des rochers des environs. Nous remportâmes comme souvenir de la découverte que î.ous venions de faire ; | jusqu'à présent aucun savant n'avait encore eu connaissance de l'existence d'un temple ég\ ptien sur la côte de la mer lîoiige. La plaine qui entoure la % ille est très-vaste ; la chaîne de montagnes qui s'arrondit en croissant autour de la campagne , s'éloigne, du côte de l'ouest, d environ cinq milles de la cite; au nord, d'environ douze milles, et au sud de quinze. l'.Ile paraît susceptible de culture autant qu'un sol sablonneux peut l'être; la partie qui avoismc la cùle étant toujours humide ;« cause des vapeurs , quelquefois très-lortes, de la mer, pourrait être convertie en bons pâturages pour les , chameaux , brebis et autres animaux. Le liant ; de la plaine n'est pas aussi humide , et pourrait ; convenir aux végétaux qui se plaisent dans un terrain sec. .J'ignore si le sol se prêterait à la ! 'iilturc des grains ; le sable n'y est mêlé que d'un i \ nvcz l'Al'a- , JILUK'IK1 I(>. II. 6 j
îî 2 V o Y i. 0 1. > IN l'-XïPTi:, peu de terre glaise, imprégnée de sel cristallisé. Au reste, il proiluit en a}>oadaiice des arbustes de sount et .ionvaroi'. Ce dernier , que j'ai trouvé tout le long de la cote, croît au bord de l'eau salée, et même entre les rochers que la marée submerge habituellement. Il ne s'élève guère au-delà de huit pieds; son feuilleté ressemble à celui du laurier (i); il fournit un bon bois à brûler, et avec le soiint il a du. pou; voir la ville du combustible nécessaire. Le seul article qui paraîtrait d'abord avoir manqué à cette ville a:itique , c'est l'eau potable. 11 y a bien trois puits ; niais l'eau en est si amère que, loin de désaltérer, elle ne fait qu'irriter la soif; mais il est probable que les montagnes d'alentour recèlent des puits qui sont maintenant comblés ou dont on ne connaît pas l'emplacement : la seule source d'eau passable que ion connaisse est éloignée d'une journée de la ville; niais à une journée et demie jaillit d'un rocher de cranit une excellente source. Or , à l'aide des chameaux , il était aisé aux habitans de la ville de se pourvoir d'ean fraîche. Quant au\ légumes et autres végétaux, on pouvait les cultiver dans la campagne d'alentour, ou les tirer des bords du INil , comme le fait encore de nos jours la 'i; Vovcz l".\l l;i- , [il.urbr ,ti
EN M'BIE , etc. 85 ville de Cassara. A une petite distance de la place, je remarquai quelques groupes de ruines dispersés dans la campagne. Les maisons de la ville n'étaient pas si grandes que celles des villes modernes ; on avait peu besoin alors d'un grand espace pour une demeure. Il ne fallait au citadin ni écuries ni remises; ses chameaux et bestiaux, restaient saus doute en plein air , comme cela se pratique encore dans le pays. IA'S rues étaient anciennement très-étroites; enfin il ne fallait de bàtimens un peu vastes que pour les magasins. Je remarquai <jnc les plus grandes maisons n'avaient pas plus de quarante pieds de long sur vingt de large. Or, en les supposant toutes de cette grandeur , la ville aurait pu en contenir quatre mille ; mais comme la moitié de son enecint»* paraissait n'avoir pas eu de maisons, je crois devoir en réduire aussi »e nombre à deuv mille pour n'être pas taxé d'exagération , comme M. Cailliaud. lin ajoutant les habitations disséminées dans la campagne, je suppose que tonte la population de cette place de commerce se montait à environ dix mille âmes; ce qui serait encore aujourd'hui une place importante sur cette côte. Je remarquai aussi quelques tombes creusées au bas des montagnes dans une roebe calcaire tendre.
•M J.c besoin d'eau nous força de quitter ces ruines avant le soir; car nos chameliers avaient perdu tout courage , et nous crûmes même devoir leur donner à chacun une pinte de notre eau. INous primes ensuite le chemin des montagnes du ti<te du nord-ouest ; mais ce fut a\.?c la ferme îèVolutiou de revenir à ces ruines pour les examiner plus en détail. A environ douze milles de la mer , nous entrâmes dans la chaîne de montagnes par une vallée ; nous étions éclairés dans notre roule par la lune. Vers minuit nous arrivâmes dans un endroit montagneux, appelé Aliaratret, où nous trouvâmes uu puils avec d'assez bonne eau potable. On peut juger du plaisir que nous fit la vue de ce puits ; mais ce qui ne nous charma pas moins, ce fut de voir quelques brebis dans le voisinage; car notre faim égalait à peu près notre soif, et une brebis étail un grand régal pour des vovageurs réduits depuis quelques jours an biscuit pour toute nourriture. Mais, en approchant, nous eûmes la douleur de voir que les bergers s'éloignaient avec leur troupeau, et allaient se retirer dans les mon tagnes. INous étions trop allâmes pour lâcher prise aussi facilement. En conséquence, nous nous mîmes sur-le-champ à la poursuite des fu-gilils ; nous ne tardâmes pas à les atteindre et n
F. \ \ r 1.1 r. , elc. S> les arrêter. Il se trouva alors que les guides du troupeau étaient deux jeunes filles arabes. Leurs compatriotes qui nous accompagnaient les rassurèrent sur nos intentions } et elles se laissèrent engager , à lorce de paroles persuasives, à revenir au puits avec leur troupeau, ('et accessoire était important; car j'avoue que, bien qu'elles nous lissent voir au clair de la lune leur beau teint couleur de chocolat , nous tenions encore plus au\ lircltis qu'auv bergères. "Vous entrâmes en négociation , et ci: :••.} ctànies une ; les pastourelles resteront quelque temps avec nous an puits. Ce lieu est encore aujourd'hui, comme dans l'antiquité , le rendez-vous des (illes et des jeunes gens : c'est là que les premières se font voir et inspirent des senti-mens qui provoquent le mariage. Après avoir abreuvé leur troupeau et rempli leurs outres, elles partirent vers h: point du jour. j\ous remarquâmes sur cette route des traces de chameaux , et des fragnieiis de poterie , ce <jiu lait supposer que c'était la <jr;mùe roule conduisant à la ville. jVoiis rencontrâmes aussi à la moitié du chemin, entre ce puits iî I Lhot:-(irey, j une station semblable ;t celle (juc nous avion-, trouvée auparavant sur la roule de (.'oplos. Les l'enscignemens que je pris, m'iulornierenl que
66 vovAcr.s E\ KGYPTE, la vallée où nous étions communiquait avec celle de la première .station : celait un motif de plus ♦le croire que la grande route de Coptos à Bérénice passait par cet endroit; ce qui s'accorde avec l'opinion et la carte de d'Anvillc. Dans la matinée du 10 nous nous remîmes en route pour revenir au montZabarali, et examiner de nouveau Petit-Sekket (Sakiet ininor) que nous n'avions pas bien vu auparavant. La vallée dans laquelle nous étions, continuait de se diriger au nord-ouest, et était à peu près parallèle à la nier lîouge. Vers une heure MOUS arrivâmes à Khefeiri, où il y a un puits d'eau excellente. Nous y passâmes le reste de la journée et la nuit ; et nous fûmes assez heureux de nous procurer encore une brebis : malheureusement elle était aussi maigre que celle de la veille ; à peine avait-elle une livre de chaire franche : aucune brebis du pays n'eu a davantage, à moins qu'elle ne soit d'une grosseur extraordinaire; les entrailles sont la meilleure partie de ces animaux. Nous étant remis en route le 11 , nous passâmes par une vallée entourée de rochers de granit ; après midi nous arrivâmes à la belle source d'Amusué, qui peut passer pour un phénomène de ces déserts; l'eau y jaillit par une
EN M B I T , etc. S"» feïilc de rochers ^ramliques en fonnaiit un jet d'un pouce de diamètre : on ne voit nulle part l eau sortir avec cette abondance. Les rocîiers cjui donnent naissance à la source ne font qu'un échelon inférieur des montagnes du haut desquelles l'eau des pluies descend par une espèce de cataracte. C'est a celle source éloignée d'une lieue de Sekket, que nous a\ ions donné rendez-vous à un détachement de noire caravane ; il nous y attendait. INous envoyâmes le lendemain notre inter-prête »rec au mont Zabarah pour prier Mahornet-Aga, chef des mineurs, de nous envover deux ouvriers grecs qui avaient vu .M. Cailliaud mesurer la prétendue ville antique dans les montagnes ; et nous convînmes de les attendre la uuil suivante à Selket. La fatigue nous fit passer la joiirnèe du 1 r> auprès de la source, et ce ne fut quole lendeiaain que nous nous rendîmes à SeK^ef. L'interprète nous y apporta la nouvelle que iahomet-Aga n'était pas encore de retour du TV il. Ainsi nous avions bien fait de ne pas l'attendre avant de nous mettre en route, comme il nous en avait prié. Quoique nous fussions détrompés alors au sujet delà prétendue grande ville de 31. (iailliaud,
bô v o Y \ c r. s i: \ i: CVPIL, iu>iis voulûmes néanmoins , pour n\oir une certitude complète , (aire encore des recherches, en suivant la route, que le vo\a«cur français avait prise- Le i :"•, nous nous dirigeâmes donc de nouveau , par la \ allée , de Sekkvl à la mer. Selon AI. (iailliaud ce n'elail qu'une distance de trois lieues; mais nous tro:n Ames ijiic c'était deux fois plus; cl quoique voyagean! aussi vite qu'on le peut dans ces il.sorts, nous employâmes à ce trajet neuf bonnes Injures. IVous avions laissé une partie de noire pro\ision d'eau à Sekkct, pour être moins charges. V.'.i atteignant la côte, nous arrivùnics;i un ni il le plus au nord que la vallée d'EI-Ginial que nous avions parcourue auparavant. ÎNous employâmes la journée du lendemain à nue nouvelle visite de la cùtc. ÎNous n'y trouvâmes pas plus de port et de baie que la première fois ; les rochers se prolongeant en droite liiMie sur le bord de l'eau, un petit bâtiment ne saurait pas plus y aborder, que se mettre à l'abri des vents; et il n'y a pas la moindre apparence <i ;:;tc ro;i!e qui aurait conduit du bord de la mer ii::!:s l'intérieur ; celle par laquelle nous étions venus, et qui est la même que .M. Cailliaud a indiquée, n:« jamais été une route pratiquée. La grande ^ iïlc (ju'iJ prétendait avoir découverte aurait donc été située au milieu des rochers, où
EX M-Bi E, etc. Sg Je soleil darde ?cs rayons d'une manière insupportable, où des chameaux chargés ne peuvent marcher, à une jonrn"j des puits d'eau po-lahle et du golfe Arabique, sans communication et sans port sur cette mer. Que l'on jnjjc quelle position ce serait pour une place de commerce telle que l'était Bérénice dans l'antiquité ! Nous revînmes le 17 àSckket; je visitai encore les maisons éparses de la prétendue ville. Des rochers élèves en forme d'amphithéâtre entourent la vallée de Sekkcl sur nue longueur de cent \iiigt-cinq toises; «le chaque cùté de ces rochers on aperçoit de petites maisons bâties en pierres brutes, qui sont jointes sans mortier, à l'exception d'une ou de deux de ces habitations. D'un côté ou voit une chapelle taillée d.-insle roc , profonde de trente pieds, et large de vingt (1) .- nous avons compté en tout quatre-vingt-sept petites maisons ; une seule se distingue dans ce nombre : elle a dû servir «le résidence à quelque chef. Il est probable que c'étaient tout simplement les demeures des ni meurs employés à l'exploitation des gangues d'émeramies. Il est vrai qu'on y trouve «les inscriptions grecques, que je vais transcrire avec l'explication littérale, faite par le docteur Yonng, fit qu'il y est question de (1 Voyez l'Ail.i* , |il;uidic 3!i . n". ('< <i 7
QO VOYAGES EN EGYPTE, Bérénice. Si l'on vent en conclure que le lieu portait ce nom , on conviendra au moins que ce n'étaii pas la grande ville commerçante connue sous la même dénomination. g Voici ces ins ■•iptions mutilées , telles que | ■M. Young les a lues et expliquées :
A. ^VV TCiÇ TtxtCiS
XXI To7s OVr
X.XI T0tr.TXT. XXI flXÇTVçcVU. TTXfX T? !hû. rXt 7TXÇX TK %'JÇISt T Ç-iOi Tri 2 l<KTX.itTVt. t». OptOtWS ÇtA^T,* CLZT'JçaLl A /3 .TXVTX TrxvT* £X TÙv Iflut %^vi- pixTui) iv%xpiaTs,r*ç r« ÏZxçxiri tcxt T» Mti'u, 5J. T» Xxxxe* i> i K.0? natif* KX. ~Zxf»T . . M»/n . . Te <({•- i . . • 7r« ■ . vçxAies tettt rev T*
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t'.. . . . Bepoinnif xxi Te Çùàto* w içvçxt flt/flXTOt XZTt ShfCtbl'cV xx) Qtx T«» iit' UXTM CCH&IJXI' in*' ttyet&m.
F
F. \ XUBI F., CtC. f)I
«-«y n* . . r..V. 1. v'L'hommage <lc ). . . . avec nie* fil* et ceux qui ont travaillé avec moi , et ont f;nt ceci , et ont rendu témoignage au Dieu... et a Notre-Dame IMS de Sen»qins. II... Ainsi qu'une (tôle de deux livre» poant , que le feu n'a point touchée ; toutes ces choses à mes propres dépens ; ayant présenté à Sérapis et à Mnirus quatre drachme-., la ritrrne , uncdenii-clrarliinc. I.nliuitiiMiie ;iiiu<'e de ("<:sar, le ?.\r. de Pavui. A Sérapis , à Mnicus I ai fait ce temple. III. Sous Aurclion et Tr.ijan (?,.... Hérodicn ;?) le ?" méchir. IV. (De S<?mp)ronius, faisant hommage à.... et à I-is, et à Apollon , et à tous les dieux sacrés avec eux , j'ai fait ce temple. V ... De Bérénice et l'animal sculpté ; et ayant creusé [ le canal ) tle la rivière depuis les fondetnen» , et ( à ses propres de; pens le» a consacrés avec succès. VI. Pacy bistisde la.. . l'elosiris.. . fait. . . le ?.«j phaoli. l'roeles , fils d'Isidei», le ?()pa(vni.) Ces inscriptions se trouvent dans une petite niche des rochers sur la route qui paraît avoir conduit à la véritable Bérénice. Le 18 nous parcourûmes encore les mou-
çp vowcrs r. v ÏXYI-TE, îagncs d'alentour ; nous aperçûmes quelques mines dans la \alk:erjiii conduit au délilé vers Za!>ara!i, cl trois antres auprès de cette place. A notre retour ;: ScKkrt nous n'avions pins trouve l'Arabe à qnt i;o;;> avions donné :i garder notre provisron d'eau, il avait disparu avec les ou 1res , en sorle qu'il ne nous restait jilus de boisson; lieurt'iiscnienl le p:i:ls c'ml à une distance d'une journée de dot :c iietires; nous y envoyâmes nos clianuviiix pour preuilrc une nouvelle provision. T'f lendemain nous nous dirigeâmes de bonne heure vers le sud ; et à deux heures après midi, nous arrivâmes à l'endroit où la route tourne à l'ouest, et où est située l'ancienne station dont j'ai parlé plus haut. Ce lieu s'appelle kafafiet. IVous continuâmes notre route jusqu'au soir. Quand nous arrivâmes h Hahou-Kady auprès d'une montagne qui :: la forme d'une cloche, et domine la vallée de Wady-el-Gimal, nous vîmes une quantité dY^/.n- et des plantes semblables aux joncs et appelées mourks. jVous étant remis en roule le lendemain de bonne heure, nous traversâmes une vaste plaine-Quand nous arrivâmes à Uabou-Krou« qui paraît être l'entrée des montagnes qu'il Jaut traverser pour se rendre au IN il, nos chameaux
F. N MB! F. , CtC. (j) i.-taieul tellement accables de laiigue, qu'ils pouvaient à peine avancer. ."Nous en avions perdu dois en route; un qualt ;» nie ne pouvait pas aller loin. Il faut avoir traversé ces d.-seris pour avoir une idér (ks (alignes extraordinaires qui en sont la suite. Ces plaines immenses, couvertes de sable et de pierres, et cnlrecoupées quelquefois par des montagnes plus en moins élevées, n'otlrent ni abri, ni Irace de végétai ion, ou de séjour d'hommes. Quelques arbres bravent la sécheresse qui règne autour d'eux ; mais des que l'âge leur a fait perdre leur vigueur, le soleil les brûle et les fait tomber en poussi jre ; j'en ai vu qui étaient réellement réduits en cendres. ' Ouand la saison pluvieuse répand un peu d'hu-; inidité dans l'atmosphère de ces contrées, ii naît } îles plantes épineuses qui servent de pâture aux : quadrupèdes et à quelques oiseaux du dése