Voyage en Égypte et en Nubie - Tome 2 - numérisation en cours

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VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE.

IMPRIMERIE DE A. BELIN.

VOYAGES EN EGYPTE ET EN NUBIE, COTES ANT LE RÉCIT DES BECHERCHES ET DÉCOUVERTES AÏICIIKOLOCIQUES FAITES DANS LES PYRAMIDES . TEMPLES , RUINES ET TOMBES DE CES PAYS. SUIVIS D'US VOTA CE SUR LA COTE DE LA MER ROUGE ET A L'OASIS DE JUPITER A M M ON. PAR G. BELZONI. TRADUITS DE L'ANGLJUS ET ACCOMPAGNÉS DE NOTES, PAR G. B. DEPPING. Avec une Carte et le Portrait de l'Auteur. OME DEUXIÈME. PARIS: A. LA LIBRAIRIE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE DE GALIGNANI, RDE V1V1EWNE, N°. 18. l82I.

On trouve chez le même Libraire. ATLAS des Voyages, recherches et découvertes de M. Belzoni en Egypte et en Nubie-, composé de 44 planches litographiées ou gravées à l'eau forte , et enluminées avec soin, et représentant les peintures et sculptures trouvées dans les temples, pyramides, tombes, etc. -, les coupes et plans des édifîces anciens, d'autres antiquités, des vues pittoresques, des plantes, etc. Format grand in-folio. Pris, 120 fr.

VOYAGES EN EGYPTE, EN NUBIE, ETC. Wv>ISIÈME VOYAGE. JE ne m'arrêterai pas dans ce voyage à de'crire les lieux dont j'ai déjà parlé, et sur lesquels je n'aurais rien de nouveau à dire. Nous ne mîmes cette fois que deux jours et demi pour faire le trajet du Caire à Meïawi, auquel, dans notre second voyage, nous avions employé dix-huit jours. Je m'arrêtai deux jours, à cause du calme, chez M. Brine, raflineur de sucre du pacha, et deux jours après nous arrivâmes à Siout. Le lendemain matin j'allai trouver le bey. Il e'tait à un mille de la ville, exerçant ses soldats et les jeunes mamelouks au feu et aux manœuvres de cavalerie; les artilleurs tiraient au but contre les rochers. J'avoue que je les trouvai plus habiles Pau tir que je ne l'attendais de soldats indisciplinés. Après l'exercice du canon /les troupes commencèrent celui de la mous- TOME II. I

2 - VOYAGES E\ EGYPTE, queterie. Cette fois le but clait un pot de terre placé sur une espèce de piédestal, haut d'environ six pieds. Les cavaliers prennent leur clan à deux cents pas de ce but. On court à plein galop; arrivés à la distance de cinquante pas du but, ils prennent leur carabine, et tirent sans s'arrêter. Les chevaux sont tellement habitués à cette manœuvre, qu'ils tournent d'eux-mêmes sur la droite , des que le cavalier a tiré, pour faire place à ceux qui viennent après eux. Ce n'est pas une bagatelle de toucher au plein galop un vase qui n'a que la hauteur d'un pied. Sur environ deux cents coups il n'y eu eut que six qui touchèrent au but ; le jeune favori du bey, mamelouk de douze ans , y toucha trois fois : il est vrai qu'il s'approcha à la distance de quelques pieds. Ce jeune homme montait le plus beau cheval de son maître ; deux autres mamelouks touchèrent , et le bey lui-même tira un de ces six coups beureux : aussi son adresse lui valut-elle les compUmens de tous ses soldats* En chargeant de deux balles un fusil de fabrique anglaise dont quelqu'un du Cair? lui avait fait présent et auquel il était très-attaché, il me dit : « Ces fusils pourront devenir tôt ou tard dangereux pour ceux qui les ont fabriqués. » Je lui répondis que si jamais cela arrivait, les Anglais n'en cotiser-

EN NDBIE, etc. 5 veraicnt pas moins la supériorité sous le rapport des armes, puisque leur génie d'invention aurait ' trouvé des perfectionnemens qui rendraient leurs $ fusils encore meilleurs que ceux-ci. Je vis que I cette réponse ne lui faisait pas plaisir ; mais j'a-â vais parlé selon ma conviction. L'or et l'argent * qui brillaient sur le costume bigarré de cette ca-valeri^rientalelui donnait un air théâtral. Après j les exercices le bey alla s'asseoir sous un arbre , ? e : témoigna beaucoup de curiosité de connaître les détails de l'ouverture de la seconde pyramide ;. dontil avait entendu parler; il désira aussi en voir j le plan. Devant lui faire une visite après midi, je promis de le lui apporter. A quatre heures je me rendis à son palais. Il était assis dans un fauteuil très-élevé, contre Tu-sage des Turcs ; cependant il ne dérogeait point à la manière nationale de s'asseoir, car il avait les jambes croisées sous lui. Dans cette audience je fus témoin d'un procès criminel. Voici de quoi il s'agissait. Un soldat faisant, partie des troupes du bey, et revenant de la Mecque où il était allé en pèlerinage, avait été trouvé mort sur la route auprès du village d'Akmin, ayant la gorge coupée et portant sur son corps des marques de violence. On présumait qu'il avait eu beaucoup d'argent ; son chameau avait été trouvé

4 VOYAGES EN EGYPTE; mort auprès de la chaumière d'un paysan, chez lequel il avait été vu avec sept autres individus dont un Bédouin. Les soldats du village les avaient ensuite tous arrêtés, à l'exception du Bédouin qui s'était sauvé à l'aide des autres, à ce qu'on prétendait. Une preuve qu'ils le connaissaient bien , c'est que le cheik du village avait entendu dire à l'un d'eux qu'il saurait trouver ce Bédouin quand il voudrait. Cependant lesprévenus niaient tout, et les témoins qu'on avait entendus ne faisaient pas des dépositions capables de mettre leur crime en évidence. Mais l'un des accusés avait le malheur de porter une figure de pendard, et ce fut la seule raison pour laquelle le bey le jugeait séparément dans cette audience. « Oh ! s'é-cria-t-il en jetant les yeux sur ce misérable, il n'y a pas de doute ; c'est lui qui est l'assassin. Mais voyez donc ce coquin ! peut-on hésiter un instant de déclarer que c'est lui qui a commis le crime ? Allons, conviens que c'est toi; il ne te servirait à rien de nier; je vois ton crime dans ta figure. »— J'avoue que ce misérable avait la physionomie la plus malheureuse qu'on puisse voir; mais, bon Dieu ! où en serait la justice si elle voulait toujours juger sur la mine ? Plusieurs témoins parurent pour prouver que le paysan ne pouvait avoir commis l'assassinat, puisqu'il avait été ab-

EN NC3IE, etC 5 sent du village au moment où le soldat avait été égorgé. Malgré le despotisme qui règne dans les provinces turques, ou plutôt ? cause de ce despotisme même , il y a beaucoup d'impartialité dans les témoignages rendus en justice ; c'est que le faux témoin risque de recevoir la bâtonnade sous la plante des pieds si la fausseté de sa dépotion est avérée. Un millier de coups n'est que le taux ordinaire de la punition en pareil cas. L'audience finit par une décision du bey, portant que le drôle serait battu et renvoyé en prison. J'ai appris dans la suite que quelques uns des prévenus ont été décapités ; mais je n'ai pour garant de ce fait que mon interprète. Après l'audience, le bey me fit appeler pour s'entretenir avec moi. Quoiqu'il sache d'autres langues, il ne veut pourtant parler que turc ; ainsi je pris l'interprète avec moi, et j'allai m'as-seoir sur un banc auprès du fauteuil du bey. Il commença par me parler encore des pyramides ; il témoigna son étonnement de ce que nous ne pouvions pas dire par qui ces monumens avaient été bâtis. Tout en m'adressant des questions, il voulait pourtant avoir l'air de ne rien ignorer. Je lui montrai le plan de la seconde pyramide ; il dit tout de suite qu'il comprenait la distribution de l'intérieur ; mais quand je lui montrai

6 VOYAGES EN LCÏPTE, avec un compas les proportions sur une échelle de pieds anglais, dressée au bas du plan, il prit le mot ^échelle à la lettre , et demanda très-sérieusement si quelqu'un y montait. Le itey passait pourtant chez les Turcs pour un grand connaisseur en architecture. L'interprète était aussi simple que lui, et voulait savoir si on montait sur cette échelle-là. Je lui parlai ensuite du faux passage que j'avais trouvé d'abord; à cet égard il observa avec raison que ceux qui avaient percé ce passage, allaient sans doute à la recherche de l'or, puisque autrement ils ne se seraient pas donné la peine de percer un massif énorme. Après qu'il eut fait encore d'autres remarques, je le quittai pour ce soir, car il était déjà une heure après le coucher du soleil. Le lendemain matin je pris congé de lui, et le priai de renouveler son firnian. A ma surprise, il ne fît pas la moindre difficulté de m'accorder ma demande. Il parut apprendre avec plaisir que j'allais faire une collection pour mon propre compte, et il me dit que pour cette raison il m'expédiait un nrman contenant des pleins-pouvoirs de fouiller le sol partout où il me conviendrait, tant sur la droite que sur la gauche du Nil. Je lui répondis que je lui en avais beaucoup d'obligation , mais que je pensais qu'il n'ou-

E* XUBIE, etc. 7 • blierait pas sans doute que ce que je faisais pour j; moi, serait encore pour le parti anglais. Il ne me l répondit rien à ce sujet ; mais je vis facilement ] dans sa physionomie qu'il apprenait avec déplaisir que mes nouvelles recherches tourneraient encore à l'avantage de l'Angleterre. Si M. Sait eût pu se trouver là, il se serait convainu que ce chef n'était pas dans le lointain ce qu'il avait affecté d'être en présence du consul. Il mit sur le tapis la petite anecdote de la pipe fabriquée par M. Cailliaud, et vendue comme antique à M. Sait; il en rit beaucoup, et exprima son étonneraient de ce qu'un bomn.e aussi instruit avait pu se laisser abuser jusqu'à ce point. Je lui répondis qu'il n'y avait rien d'étonnant en cela, puisque nous achetions des paysans beaucoup d'objets, bons et mauvais, en lots, que nous n'examinions en détail qu'en les pétant chez nous ; et qu'ainsi la pipe avait pu se trouver et être achetée dans un de ces lots (i). Il me fît (i) Le comte de Forbin parle de cette pipe ; mais, selon le voyageur français, ce fut un homme du pays qui la vendit. Voici ses expressions ; a On abusait parfois du goût que professait, pour tous les objets d'antiquité, nn voyageur fort éclairé, qui se trouvait alors à Thèbes. Un Arabe gagné par le mamelouk Yousef, alla présenter avec niystère, à l'amateur de raretés, une pipe sur laquelle

8 VOYAGES EN ÉCTPTE, beaucoup de questions pour satisfaire sa curiosité ; entre autres choses il me demanda si je couperais nia barbe, lors de mon retour en Europe. J'avais alors la barbe plus épaisse qu'aucun de ceux qui m'entouraient, sans excepter même le bey. Je lui répondis franchement que, dès que j'aurais mis le pied dans mon pays chéri , je me débarrasserais de ce fardeau. 11 me dit qu'il avait pourtant entendu dire à des Français que beaucoup de monde en France portait de la barbe, et il voulut savoir s'il n'en était pas de même en Angleterre. Je lui répliquai qu'eu ne portait de la b arbe ni en France , ni en Angleterre, ni en aucun pays de l'Europe, à l'exception de la Russie, où quelques classes la conservaient. L'assemblée n'entendit pas sans déplaisir que îxous autres Européens nous fissions si peu de cas du plus grand ornement naturel des orientaux, et le bey on avait grave avec art des hiéroglyphes et des caractères compliqués. Le savant ne reconnut pas la forme des pipes bveharites, en usage en Abyssinie. L'odeur du tabac ne put jamais le détromper; elle était modifiée par un parfum de bitume qu'on avait habilement fait couler dans l'intérieur du tuyau. Le voyageur remercia beaucoup le Bédouin, et se hâta de payer trente-cinq gourdes , une pipe antique sur laquelle il se proposait d'écrire un long mémoire. » (Le Trad. )

EN NUBIE, etc. g se hâta de faire tomber la conversation sur d'autres sujets. Ayant reçu mon firman , je quittai Siout le même jour, et le lendemain j'arrivai à Talita. Je me rappelai que c'était la résidence de Soliman , caolietl'd'F.micnt, qui nous avait contrarie dans nos recherches autant qu'il avait pu. Cependant, comme dans le dernier temps de son commandement il était devenu notre ami, du moins en apparence, je crus devoir lui faire ma visite pour ne pas lui faire un affront que les Turcs n'oublient jamais, et dont ils se vengent quelquefois au moment où l'offenseur a besoin de secours. Il m'accueillit avec autant de cordialité qu'on peut en attendre d'un Turc. 11 me fit entendre que le déficit qui avait été trouve dans ses comptes, était à peu près comblé par sa paye mensuelle ; que son emploi allait finir, qu'alors il serait libre d'aller où il lui plairait, et que s'il ne s'arrangeait pas avec le pacha, il se retirerait à un lieu au-dessus d'Ibrim. C'était probablement de Dongola, retraite actuelle des mamelouks, qu'il voulait parler. Je lui répondis que le pacha était un homme raisonnable, et que si lui, le bey, faisait parler au vice-roi par quelques amis du Caire, tout s'arrangerait à l'amiable. Il dit qu'il s'était attendu à ce que le consul français lui ren-

IO VOYACES EN , dît ce service d'après les promesses que celui-ci lui avait faites; mais qu'il s'était trompe. II parla ensuite de choses insignifiantes. Cependant quand nous fûmes seuls, et même sans interprète, il me dit en arabe qu'il aurait beaucoup d'obligation à notre consul s'il voulait bien parler au pacha en sa faveur; et que lui, le bey, ne doutait pas qu'il ne s'entendît promptement avec le pacha; puisque loin de faire tort à son supérieur, il eu avait soigné les intérêts en améliorant considérablement ses terres, et que le déficit qu'on lui reprochait se réparait par son khasna ou trésor. Je lui promis de faire et que je pourrais. En effet, je mandai quelque temps après tous ces détails à M. Sait, en ajoutant que s'il pouvait faire en sorte que ce Turc fût réintégré dans sa place à Erment, il pourrait être sûr d'avoir pour ami le commandant de Tfaèbes. Le bey eut de la peine à me laisser partir. Il envoya ses clie-vaux et ses soldats pour m'escorter jusqu'au bord du fleuve; et, entré dans ma cange, j'y trouvai les présens d'usage, tels que du pain, une brebis, etc. M'ctant mis en roule, j'eus le lendemain, 5 mai 1818, à une lieu en deçà d'Akmin, le spectacle de la plus belle éclipse de soleil que j'aie jamais vue; la lune passa sur le milieu du disque du soleil, et n'en laissa paraître qu'on

r x N c B i E , etc. 11 bord ou anneau : sa grandeur nie parut être la moitié de celle de l'astre du jour. Cette éclipse dura environ trois quarts d'heure. | Le 10 mai j'arrivai à Thèbes , et je me dispo- i sai sur-le -champ à prendre des dessius et des I empreintes de la tombe de Psammétique. Avant ] de remonter le Nil, j'étais convenu avec M. Sait l que je ferais cette fois les recherches et fouilles pour mon propre compte ; mais, à mon arrivée ■ à Thèbes, je trouvai tout le terrain sur les deux i rives du Nil occnpc en partie par les agens de j M. Drovetti, et en partie par M. Sait même qui, S dans un dernier voyage à ces ruines , avait niar-| que les lieux qu'il se réservait pour ses fouilles. Je vis donc que je ne pourrais rien entreprendre dans ces lieux sans entrer en contestation, soit avec le parti français, soit avec celui des anglais. ; Un étranger qui serait venu à Thèbes pour la première fois aurait eu plus de bonheur que moi; car il aurait fouillé partout où il aurait voulu, tandis que moi j'étais sûr d'éveiller les prétentions de l'un ou de l'autre parti toutes les fois que je choisirais un terrain pour le creuser, parce que tous les deux présumaient que j'y ferais quelque découverte. Je crois que si j'avais annoncé le projet d'ouvrir les berges ou les rochers, l'un des deux partis m'aurait prouvé qu'il avait

12 VOTACES EN EGYPTE, déjà fait ses dispositions pour la même entreprise. Il me restait, à la vérité, un terrain qui était bien à moi, puisque je l'avais ouvert le premier; mais il était tellement épuisé, qu'il n'y avait pas de récolte d'antiquités à en attendre. Cependant demeurant au milieu des ruines de Thèbes, où je connaissais jusqu'aux plus petites localités, je ne pouvais m'empêcher d'y faire des recherches. Entre le Memnoniuna et Medinet-Abou on trouve des fragmens de quelques statues colossales, surtout derrière les deux figures gigantesques. Depuis long-temps j'avais marqué cet endroit, et M. Drovetti avait le premier fait des fouilles dans le voisinage ; mais ne trouvant que des morceaux de statues à tète de lion, il y avait renoncé. Quelque temps après, et pendant que j'étais au Caire, M. Sait avait commencé à son tour à fouiller le terrain, et y avait trouvé les vestiges d'un temple très-vaste. On y voit les bases d'un grand nombre de colonnes d'un diamètre considérable. J'en ai compté une trentaine; mais il parait qu'il y en a plus de la moitié enfouies encore sous terre. M. Sait y a trouvé des fragmens de statues colossales en brèche et eu pierre calcaire ; mais ils sont trop frustes pour valoir les frais du transport. Après avoir continué les fouilles pendant assez long-temps, le consul

EN NCBIE ; etc. i5

les suspendit enfin, persuadé sans doute qu'il ne trouverait plus rien d'important. Ce fut sur ce terrain abandonné que je désirai reprendre les recherches. Lorsque j'en parlai à M. Beechey, ■ il me répondit que cela ne se pouvait pas, puisque î le consul s'était réservé ce terrain. Cependant ' j'avais trop d'espoir d'y faire quelque découverte précieuse, pour ne pas m'y livrer aux recherches • soit pour mon propre compte, soit pour celui du < consul. I \ Je commençai donc mes travaux, et ayant \ remarqué qu'on n'avait pas fouillé l'emplace-i ment du sehos et de l'intérieur du temple, je désignai cette place aux ouvriers. Le sort me favorisa tellement que , dès le second jour des I fouilles, nous trouvâmes une grande statue que Ton peut mettre au rang des plus belles statues des anciens Egyptiens; elle représente un homme assis, et ressemble, sous tous les rapports, au grand colosse de Memnon; elle porte, comme celle-ci, des hiéroglyphes sculptés sur le siège ; haute d'environ dix pieds, elle est du plus beau travail, et faite en granit gris qui a cette particularité qu'il est farci de parcelles de la couleur du pimilor. Je n'ai vu que deux morceaux de sculpture exécutée dans cette espèce de pierre, savoir cette statue, et une autre à tête de lion.

l4 VOYAGES EN ÉCYPTE, Une partie du menton et de la barbe a été abattue ; mais tout le reste est parfaitement conservé. Je trouvai encore dans le même terrain quelques statues à tête de lion, comme celles de Carnak , les unes assises, les autres debout. Je ne prétends rien décider au sujet du temple dont ces statues ont l'ait l'ornement; mais, puisque tout le monde peut hasarder son opinion, je ferai quelques remarques, ou plutôt je proposerai mes doutes. Ne pourrait-on pas croire que le temple en question a e'té le vrai temple de Memnon, au lieu de celui qu'on désigne communément sous le nom de Memnonium ? Ce nom n'avait été donné aux ruines que parce qu'on supposait que la grande statue colossale, couchée à terre dans l'enceinte des ruines, était celle de Memnon ; mais on convient actuellement que la véritable statue de Memnon est celle qu'on trouve au nord des deux colosses, dans la plaine entre Medinet-Abou et le prétendu Memnonium ; ainsi on appellerait avec plus de justesse, ce me semble, Memnonium ou temple de Memnon, celui qui se trouve sur la même ligne que les deux colosses. Toutes les circonstances s'accordent à prouver que, parmi les deux statues delà plaine de Gournali, celle qui est le plus rapprochée du nord, est la même à laquelle lès anciens

EN M' B t F. . efC. i 5 attribuent la qualité de rendre des sons; le grand nombre d'inscriptions gravées par les voyageurs au bas delà statue, attestent qu'ils en ont tous fait l'essai, et qu'ils sorit persuadés que c'est là cette fameuse statue sonnante (i). La magniGcence du temple r«"* -nment dé-convcrt est peu connue, puisque le temple même l'est à peine. On ne connaît pas davantage un colosse énorme, renversé et enseveli entre les deux statues colossales et le portique du temple. On en voit cependant une partie ; c'est le dos du siège sur lequel la figure est assise, et qui s'est cassé en deux morceaux. Je ne sais pourquoi les voyageurs n'ont pas fait plus d'attention à ce monument. J'avais l'intention de le déterrer, mais (i) Quant à cette statue de Meranon , qui, selon Pline {Hist. Nat,, liv. 36, ch. 7) , rendait des sons tous les jours, quand les rayons du soleil venaient la frapper, et sur laquelle on lit des inscriptions anciennes, de personnes qui attestent avoir entendu ce son ; Jablonsky , dans la Dissert. De Memiione Grcecotvm et ÀEgyptiorum} et d'après lui, M. Langlès, dans sa Dissertation sur la statue parlante de Ment/ton, à la fin du vol. 2 de la trad. du Voyage de Norden, rapportent des passages de Strabon ot d'un scoliaste de Juvénal, à l'appui de leur conjecture, d'après laquelle un mécanisme pratiqué dans l'intérieur de la statue, et mû par les prêtres égyptiens , a dû produire celte espèce de prodige. {Le Trad. )

l6 TOTACES EN EGYPTE,' l'occasion m'en a toujours manqué. Cependant je ne doute pas qu'en retirant ce morceau, on ne parvînt à éclaircir quelques points obscurs de l'antiquité; peut-être trouverait-on au-dessous de la statue encore d'autres objets antiques. Je désirerais que ces conjectures engageassent quelque antiquaire voyageant en Egypte, à entreprendre des fouilles autour d'un colosse aussi inconnu. Parmi les colonnes du portique on trouve un grand nombre de fragmens de statues colossales de granit, de brècbe, et de pierre calcaire, ainsi qu'une foule de fragmens plus petits de statues représentant des figures à tête de lion, droites ou assises. Le nombre en est tel que j'en concl us que ce temple a été un des plus beaux édifices sacrés qui aient orné l'ouest de Thèbes. S'il m'est permis d'énoncer mon opinion sur le plan de ce temple, je dirai que les deux colosses, dont l'un est supposé représenter le grand Memnon, s'élevaient à l'entrée, et qu'en avançant, on trouvait deux statues colossales qui décoraient probablement des cours intérieures ; on en voit encore les fragmens, comme je l'ai dit, dans l'alignement du temple et des deux premiers colosses. D'autres statues moins hautes ont dû s'élever devant le portique, où l'on trouve leurs restes. La base des

EN NUBIE, etc. 17 colonnes du temple est plus élevée que celle des deux statues gigantesques; d'où l'on peut con clure qu'il y avait une montée pour arriver au temple. En examinant celui qu'on appelle le Mem~ nonium, on trouve qu'il avait également des mar ches par lesquelles on montait pour arriver à l'in térieur. Quant à l'étendue du temple, elle n'est pas encore connue, et il faudrait employer un temps considérable pour en déblayer l'enceinte ; d'autant plus que les débordemens périodiques du Nil ont couvert ce lieu d'une couche épaisse de terre ; mais ce serait une entreprise digne d'un voyageur et antiquaire zélé , et le résultat de ses recherches compenserait vraisemblablement tou tes ses peines. Pour moi, je ne pus malheureu sement pousser plus loin mes fouilles, étant obligé de me livrer à mes travaux dans la tombe de Psammétique , qui étaient le but de ce voyage. Mais je nie proposai de parler à M. Sait, dans la première entrevue, de l'importance des fouilles que l'on pourrait entreprendre sur ce terrain qu'il avait marqué comme étant le sien. Je ne m'occupai donc plus que des empreintes des bas-reliefs de la tombe; ce travail eut un plein succès; la cire seule n'offrait pas sous ce climat chaud assez de consistance pour faire ces em preintes ; mais en la mêlant avec de la résine et de TOME II. 2

i8 la poudre fine, j'obtins une pâte très-susceplihlc d'être modelée. Le plus difficile était de prendre des empreintes des figures sans endommager les couleurs dont elles étaient revêtues. En comptant les figures de grandeur naturelle, j'en trouvai en tout cent quatre-vingt-deux ; quant aux figures de un à trois pieds de haut, je ne les ai pas comptées ; mais il ne pouvait guère y en avoir moins de huit cent. 11 se trouvait dans cette tombe à peu près deux mille figures hiéroglyphiques dont la grandeur variait de un à six pouces ; je les copiai toutes fidèlement avec leurs couleurs; ne pouvant me procurer assez de cire pour cette opération dans les petites villes d'alentour, je fus obligé d'en faire venir parle Nil de Kéneh, Farchiout, et Girgeh. Vers la fin de juin je reçus une visite deM. Briggs qui venait de retourner de l'Inde. Il apporta de ce pays l'ananas et le mango ; il fit plsnter quelques uns de ces fruits dans le jardin de l'aga de Kéneh , et il essaya d'en cultiver d'autres à Thèbes. Je crois que le mangotier a prospéré à Kéneh ; mais les fruits que nous avions plantés à Thèbes, périrent, probablement faute des soins convenables; car nous n'avions point de jardinier. Ne pouvant me livrer aux fouilles, j'achetai du moins beaucoup d'antiquités des paysans de

EN .NUBIE , etc. ig Gournah ; comme j'étais très-connu d'eux, ils m'apportèrent assez de choses curieuses, et je puis me flatter d'avoir formé, par ce moyen, une collection qui renferme quelques objets remarquables , surtout dçs papyrus. Cependant j'entrepris aussi des fouilles dans les ruines d'Er-ment ; mais m'étant aperçu bientôt qu'elles seraient infructueuses, je les cessai. Le temple d'Erment est remarquable en ce qu'il diffère de presque tous les autres dans son plan et dans sa construction (i). Sur le mur, derrière cet édifice, on observe la figure d'une giraffe (2); animal que jen'ai vu figurer parmi leshiéroglyphes qu'en deux endroits, ici, et dans le seios du Memnonium. (1) La planche 37 de l'atlas représente ce temple, aussi exactement que j'ai pu le dessiner. (2) Cette figure a été observée en premier lieu par M. Jo- mard. Voyez la description d'Erment. faite par ce savant, dans la première livraison de la Description de l'Egypte. ( Le Trad. )

2O VOYAGES EN EGYPTE, VOYAGE A LA MER ROUGE. JL y avait quelque temps que le pacha d'Egypte-avait été informé par deux Coptes , qui avaient débarqué sur la côte de la mer Rouge , en venant de l'Arabie , qu'ils avaient vu des mines de soufre dans les montagnes auprès de la plage , à quelques journées au-delà de Quosseir. Sur le rapport de ces deux voyageurs, le pacha envoya au cacheff d'Esné Tordre d'entrer dans le désert, et d'aller à la recherche de ces mines. Le cacheff se mit en route avec une escorte de soldats, et avec soixante chameaux pour porter le soufre qu'on se flattait de trouver ; mais, arrivé sur les lieux , on n'en trouva que des morceaux éparpillés sur le sable ; et, après avoir tout ramasse', il n'y eut pas de quoi charger vingt chameaux. Cependant, parmi IJS soldats de l'escorte, il se trouva un mamelouk renégat qui assura, à son retour, qu'il avait remarqué dans la route quelques mines et des temples. Mahomet-Ali ne se laissa pas décourager par le peu de succès de cette expédition. Ce prince

EN NUBIE," etC. 21 persiste en général avec fermeté dans toutes les entreprises qui ont un but utile. On lui conseilla d'envoyer quelques Européens sur les lieux, pour les examiner, et décider ensuite s'il valait la peine de se livrer à des exploitations. M. Drovetti recommanda ^u pacha un Français , M. Cail— liaud, orfèvre, qu'il avait employé depuis quelque temps dans la recherche des antiquités. En conséquence, M. Cailliaud, chargé par le vice-roi de visiter leo mines de soufre, partit avec une escorte de soldats et avec des mineurs de Syrie. Etant arrivé sur les lieux il trouva ces mines aussi stériles qu'on l'avait dit ; mais, en revenant, il eut soin de visiter les montagnes d'émeraude, conformément aux instructions qu'il avait reçues de M. Drovetti. Il est évident que Celui-ci avait puisé la connaissance de ces mines dans la relation des voyages de Bruce, qui assure les avoir visitées. M. Cailliaud trouva dans ces montagnes plusieurs liions ou mines qui avaient été exploitées et puis abandonnées par les anciens , et auxquelles personne n'a probablement touché depuis ce temps. Il recueillit au dehors de ces mines quelques matrices d'émeraude ; quand il les présenta au pacha (i), celui-ci jugea qu'elles prouvaient a>sez qu'il existait des (i) D'après la relation du Voyage de M. Cailliaud ( de

22 VOYAGES EN EGYPTE, mines , et qu'elles méritaient d'être exploitées. Dans ce voyage de recherches , M. Cailliaud avait passé à Sekket-Minor, situé dans une vallée à quelques milles de la montagne de Sabarab et à environ vingt-cinq milles de la mer Rouge (i). Tout ce que M. Cailliaud raconta de ce lieu fit penser aux antiquaires , qui étaient alors en Egypte , qu'il avait retrouvé l'ancienne Bérénice. 11 y avait va huit cents maisons , quelques temples , etc. Les ruines lui avaient paru aussi belles que celles de Pompeï. Cette ville antique était située selon lui auprès de la côte , et elle pouvait communiquer facilement avec la mer. 11 produisit en même temps une inscription grecque qu'il avait trouvée dans le haut d'une niche , et que nous avons copiée aussi dans la suite, comme on le verra plus bas. On n'en demanda pas davantage. Il n'y eut plus de doute que M. Cailliaud n'eût retrouvé l'antique Bérénice, et que l'on ne sût enfin où elle était située. Il est vrai que la position des ruines ne s'accordait pas tout-à-fait avec celle que les anciens assignaient à la ville ; mais cette difficulté n'embarrassa point les sa-vans. Je vis un géographe moderne, homme très-Nantes ), ce voyageur a rapporté au pacha dix livres pesant de ces pierres précieuses. ( Le Trad. ) (i) Voyez l'Atlas, planche 35.

EN NUBIE , etC. 23 versé dans les études classiques et grand voyageur, prendre la plume et effacer un golfe au sud de la Bérénice retrouvée, et le porter au nord, pour mettre la position des ruines d'accord avec les cartes. Il prétendit que c'étaient les anciens géographes qui s'étaient trompés. Au reste , M. Cailliaud avait décrit avec plus d'exactitude les mines d'émeraude que les ruines antiques. Aussi Mahomet-Ali le fit partir de nouveau avec un aga musulman, un mineur syrien , et deux cents hommes pour les exploiter. Mais il parait que l'exploitation ne se fit pas au gré du voyageur français , ou qu'il ne trouva pas les mines aussi riches qu'on l'avait cru(i) j car il abandonna bientôt les travaux au mineur syrien , et revint en Egypte. Quand le bruit desdécouvertes de M. Cailliaud se répandit en Egypte , je conçus le projet de faire un voyage dans les déserts, pour examiner moi-même la nouvelle Bérénice, et je n'attendis qu'une occasion favorable pour me mettre en route. Il arriva, vers la fin de septembre , qu'un des mineurs employés à l'exploitation de la gangue (0 Les soldais grecs et albanais , et les ouvriers , poussés par la soif, s'étaient révoltés contre le jaghuindgi-bachi, et contre M. Cailliaud. ( Le Trad. )

24 VOYAGES E.\ EGYPTE, d'émeraudc , avait été envoyé au Nil, pour aller chercher des vivres, et était arrivé , pour ses affaires, d'Edfou à Esné ; il allait retourner dans les déserts quand il tomba malade. Ayant appris des Arabes qu'un médecin chrétien , M. Ricci, se trouvait à Beban-el-Malouk , il vint prier le docteur de lui prescrire quelque chose pour le guérir. Pendant son séjour dans la vallée j'eus l'occasion la plus favorable de prendre, auprès de cet homme , tous les renseigneraens que je désirais ; il me promit même de nie guider dans les déserts , quand je vaudrais m'y rendre. En combinant les détails qu'il me donnait, je m'apercevais que les localités ne s'accordaient point avec les descriptions que nous ont laissées Hérodote et Pline , et que la route qu'avait prise M. Cailliaud se dirigeait trop au nord , pour le conduire à l'emplacement de l'ancienne Bérénice , tel qu'il est marqué dans les cartes de d'Anville, dont j'avais constaté l'exactitude. Je pris aussitôt mon parti en me préparantau voyage. M. Beechey, à qui je communiquai mon projet, résolut de venir avec moi ; et, comme le docteur qui dessinait bien pouvait ne us être utile, je lui proposai de nous accompagner. Nous avions à cette époque un bateau rempli d'antiquités de divers genres, parmi lesquelles se

EN NTBIE, etc. 25 trouvait la belle statue colossale que j'avais tirée des mines du temple que je nommerai le Mem-nonium. Nous finies partir cette cargaison pour précéder notre retour au Caire, et nous accordâmes à un domestique de M. Drovctti la permission de profiter de cette occasion pour retourner par eau à la capitale. Deux jours après le départ de notre récolte d'antiques, nous louâmes un bateau plus petit pour nous conduire de Louxor à Edfou, où nous devions entrer dans le désert. La hauteur de l'eau nous permit de nous embarquer auprès du temple deGournah. Ce fut le iC septembre 1818 que nous mîmes à la voile. Notre compagnie se composait de M. Beechey , du docteur et de moi, de deux domestiques grecs, du mineur et de deux en-fans de Gournah, que nous louâmes pour veiller sur nos bagages dans le désert. L'époque de ce voyage fut aussi celle d'une grande calamité pour toute l'Egypte. Le Nil s'était élevé, cette fois, dans son débordemeut, à trois pieds et demi au-dessus du niveau auquel il était arrivé pendant l'inondation précédente. Ses courans <*x-traordinairement rapides avaient entraîné plusieurs villages, et des centaines d'habitans avaient trouvé leur tombeau dans les flots. Rien ne saurait retracer l'image du déluge comme

2G VOYAGES EN ÉCYPTE, la vallée du Nil telle que nous l'avions sous les yeux. Vu le peu d'eau qui avait paru l'année précédente , les Arabes s'étaient attendu cette année à une crue considérable ; cependant ils n'avaient pas prévu le débordement extrême qui eut lieu. Des enceintes de terre et de roseaux mettent ordinairement leurs villages à l'abri des inondations ; mais cette fois le fleuve se joua de toutes leurs précautions. N'étant bâties qu'en terre , leurs chaumières ne purent tenir contre le courant ; et à peine les eaux les eurent-elles inondées, que ces frêles habitations s'écroulèrent l'une après l'autre. Le fleuve entraîna tout ce qu'il trouva sur son passage ; hommes, femmes, enfans , bestiaux , grains, tout fut emporté , et les flots effacèrent jusqu'aux traces des villages qui avaient disparu dans les eaux. On croit généralement que tous les villages d'Egypte occupent une position tellement élevée que les eaux ne peuvent les atteindre : c'est une erreur. Dans la Haute-Egypte, du moins , la plupart des villages s'élèvent à peine au-dessus du reste du sol, et ils n'ont d'autre moyen de se garantir des inondations que ces digues de terre et de joncs dont je viens de parler. Je croyais voguer sur un vaste lac , parsemé d'îles et orné d'édifices magnifiques. A notre

ES NUBIE , etc. 37 droite s'élevaient les rochers et les temples de Gournah , le Memnonium , les vastes constructions antiques de Medinet-Abou et les deux statues colossales qui dominaient sur les eaux, comme les fanaux de quelques côtes d'Europe. Sur la gauche s'étendaient les ruines de Carnak et Louxor, à l'est desquelles la chaîne des monts Mokatam servait de côte à cette nappe d'eau immense. Le premier village où nous arrivâmes, ce fut celui d'A gai ta où nous nous arrêtâmes , moins pour le voir que pour demander au caimakan un soldat afin de garder les tombes ,• indépendamment des Arabes et de nos gens que nous y avions laisses. Je ne crus pas cette précaution inutile , malgré la porte solide que j'y avais fait mettre. Le caimakan parut des que nous arrivâmes ; il était désolé de l'inondation, et tremblait pour le sort du village. Les paysans n'avaient pas un seul bateau à leur disposition ; et si le courant rompait la faible enceinte qui les protégeait, il ne leur restait d'autre ressource que de grimper sur les palmiers , et d'y rester juchés jusqu'à ce que la Providence leur envoyât quelque secours. Ce n'est pas que le pays n'eût des bateaux , mais ils étaient tous employés au transport des grains qu'on avait enlevés des villages menacés de l'inon-

28 VOYAGES EN ÊCTPTE, dation. Dans ces calamités , les habitans ne sont secourus qu'en dernier lieu et lorsque le grain est en sûreté ; car. le grain constitue le revenu du pacha. L'eau n'était plus qu'à quatre pieds au-dessous du village , et les malheureux fellahs étaient jour et nuit sur pied pour veiller à leurs digues. Ils puisaient l'eau qui filtrait à travers la terre, dans leurs outres de peaux , pour la jeter dehors; ils s'estimaient encore heureux si le fleuve ne renversait pas leur digue. Nous offrîmes au caimakan de l'emmener dans notre bateau ; mais il ne pouvait quitter le village confié à sa surveillance. A notre départ, il y eût si peu de vent que nous n'avançâmes guère, et que nous fûmes obligés le soir d'amarrer auprès de quelque terrain élevé entre Agalta et Erment. Le 17 , nous passâmes auprès de plusieurs villages qui couraient grand risque d'être anéantis. La rapidité du courant avait entraîné leurs faibles digues, et les malheureux paysans étaient obligés de chercher un refuge sur des terrains plus élevés , pour sauver au moins leur vie. Leur détresse offrait un spectacle désolant ; quelques uns n'avaient plus qu'un peu de terre , et le fleuve allait encore s'élever pendant douze jours, pour rester ensuite au même niveau pendant douze autres jours. Heureux ceux qui pouvaient at-

EN NCBIE, etc. 29 teindre les terres hautes ! Les uns traversaient les eaux sur des morceaux de bois, d'autres sur des buffles ou des vaches , d'autres encore sur des bottes de roseaux. Les langues de terre que l'eau n'atteignait pas, étaient autant d'asiles offerts aux hommes et aux bestiaux qui y étaient attroupés en foule (1). Le peu de provisions que les fugitifs avaient pu emporter, était tout ce qu'ils avaient à attendre jusqu'à la fin de l'inondation. En plusieurs endroits , l'eau avait presque tout inondé, et avant vingt-quatre jours il il n'y avait aucun secours à espérer. Les cacheffs et caimakans du pays faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour assister les villageois avec leurs bateaux. Mais c'était trop pea pour la quantité de monde qui avait besoin de moyens de transport. Le cœur nous saignait à la vue de tant de détresse. Il eût été dangereux pour eux et pour nous de nous approcher avec notre bateau; tout le monde se serait élancé dans cette embarcation, et nous aurions infailliblement péri ensemble. Arrivés à Erment, village dont heureusement la position est élevée, nous y trouvâmes un grand nombre d'habitans des environs. Nous débarquâmes sur-le-champ, et notre bateau ser- (1) Voyez l'Atlas, planche 26.

- O VOYACES EN EGYPTE, vit à aller chercher les habitons d'un village de l'autre bord ; le cairaakan fit aussi le trajet avec un bateau du pays, et reviut une heure après avec des hommes et de jeunes garçons. Les deux bateaux firent ensuite un second voyage pour prendre à bord d'autres hommes, du grain et des bestiaux. Dans un troisième voyage on ramena encore du grain, des buffles, brebis, chèvres, ânes et chiens. Je trouvai singulier que dans tous ces trajets on n'eût pas emmené une seule femme; mais dans le quatrième voyage enfin le tour vint à ces êtres infortunés qui chez les Arabes d'Egypte sont la dernière des propriétés , et que l'on ne sauve que lorsque tout le reste, les vivres et bestiaux compris, est en sûreté. Les Turcs et Arabes refusent d'admettre une âme chez les femmes, et ils les traitent en effet comme si elles n'en avaient pas, ou comme s'ils voulaient les en priver. Le 18 nous atteignîmes Esaé. Khalil-bey s'étant rendu au Caire, pour prendre le commandement de la province de Beny-Souef, il était remplacé dans le gouvernement d'Esné par Ibrabim-bey. Celui-ci nous reçut avec beaucoup de politesse, et nous donna un firman pour lecacheff qui commandait dans la province d'Ed-fou. A notre retour au bateau nous apprîmes

EN NCBIE, etc. 3i que le bey venait d'envoyer à bord du pain, des légumes et une brebis ; nous répondîmes à cet envoi par le présent d'un fusil et d'un peu de poudre. D'après notre désir, il nous envoya un soldat pour JIO us escorter partout où nous irions ; mais il nous enjoignit expressément de ne point emporter d'émeraudes des mines. Malgré ses formes européennes, Ibrahim était pourtant trop turc pour s'imaginer que nous nous enfoncions dans les déserts uniquement pour voir des montagnes et du sable, et que nous pouvions résister à la tentation de nous approprier les pierres précieuses que nous verrions. Nous nous remîmes en route le lendemain, et nous nous arrêtâmes ce jour à l'île d'Hovasi, au-dessous d'Edfou. Il était déjà tard; et en approchant de l'enceinte qui protégeait le village contre les eaux , nous fîmes une si grande peur aux fellahs, qu'ils accoururent tous à l'endroit où nous étions, et nous forcèrent d'amarrer à un autre endroit où il n'y avait pas de danger d'endommager la digue; ils nous surveillèrent attentivement toute la nuit. Nous ne pûmes les blâmer ; si notre bateau avait fait une brèche à leur faible rempart, tout le village aurait été perdu. Le 21 dans la matinée nous nous rendîmes tous chez le cacheff pour lui demander ce dont

32 VOYAGES EN EGYPTE, nous avions besoin ; il fît ce qu'il put pour nous procurer tout. Il envoya chercher le cheik de la tribu qui habite le désert que nous allions traverser. Ce cheik s'appelait Abada , et servait d'ùtage pour la sûreté des hommes que le pacha avait envoyés aux mines des bords de la mer Rouge. Nous primes des arrangemens pour louer des chameaux avec leurs conducteurs; nous conclûmes le marché à des termes fort raisonnables , car nous n'eûmes à payer qu'une piastre par jour pour chaque chameau, et 2e paras pour chaque homme, sans aucuns frais de nourriture ou de fourrage. Il fut convenu que nous garderions les chameaux à notre service tant qu'il nous plairait , et que nous irions ou nous voudrions. Nous nous rendîmes en bateau sur la rive orientale du fleuve. En arrivant à la terre ferme, nous y rencontrâmes Mahomet-Aga, chef des mineurs qui venait des montagnes d'Émeraude et qui se rendait à Esné. 11 parut très-inquiet quand nous lui annonçâmes notre projet de nous rendre à ces montagnes, et il fit tout ce qu'il put pour nous engager à attendre son retour afin qu'il pût nous accompagner; car, disait-il, personne ne pouvait aller aux mines sans lui. Nous lui répondîmes qu'il n'avait qu'à se calmer, attendu que nous allions à la recherche des an-

EN MJBIE, etc. 33 liquitcs, et que nous n'en voulions point aux pierres précieuses. Cependant il ne se rassura point, et nous dit cju'il allait être promptement de retour. Nous nous reposâmes ce jour pour donner aux chameliers le temps de faire du pain pour leur voyage. Le lendemain rien n'annonçait encore notre prochain départ. J'avais remarqué un changement subit dans les dispositions du cheik depuis qu'il avait vu le chef des mineurs, et je commençai à supposer que celui-ci avait obtenu de lui qu'il retardât notre voyage le plus qu'il pourrait. Nous n'avions pas voulu consentir à attendre ce chef aux ruines d'un temple où nous devions arriver au bout de deux journées, et nous insistâmes sur notre départ. Il fallut bien se mettre en route ; mais ce ne fut que le soir. Notre compagnie s'était accrue du soldat d'Esné, du cheik, notre guide, qui resta un peu en arrière/ et de quatre chameliers ; ainsi nous étions en tout douze hommes. Nous avions seize chameaux dont six étaient chargés de vivres , d'eau, d'ustensiles etc. Nous fîmes halte pour ce jour après trois heures de marche, au pied d'une colline. Le lendemain 23, nous nous remîmes en route de bonne heure, et nous arrivâmes en trois heu res de temps au premier puits du désert. Là, TOME II. 3

34 nos chameliers nous déclarèrent qu'ils étaient obliges d'attendre Chcik-Ibrahim qui devait leur apporter encore du fourrage pour les chameaux. Nous fûmes donc obliges de passer le reste de la journée auprès de ce puits. Nous nous assîmes sous un acacia ou sount desséché. Des vents chauds qui soulevèrent les sables du désert, soufflèrent toute la journée. Quelques Âbabdeh vinrent pour abreuver leurs bestiaux ; mais ils se tinrent à quelque distance de nous. Ces Arabes vivent isolés dans les rochers et les petites vallées des montagnes, et ne s'assemblent que par hasard pour quelques minutes. Il serait imprudent et dangereux de passer par cette contrée sans être en bonne intelligence avec leur cheik , et avoir sa garantie. Voyant que le guide n'arrivait pas dans la soirée, nous envoyâmes un des chameliers dire au cheik, que s'il ne nous envoyait pas l'homme sur-le-champ, nous serions obligés de revenir, et de nous plaindre au cacheff. Enfin le lendemain matin le guide parut, etnous nous remîmes en chemin d'assez bonne heure ; la vallée dans laquelle nous entrâmes, offrait une route assez unie et commode. On y voyait quelques sounts et sycomores, et en divers endroits croissait la plante épineuse appelée batil-

EN XCBIE , etc.

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lah (i) , dont se nourrissent les chameaux ; pendant une saison de l'anne'e , au printemps, à ce que je crois, elle est verte ; mais elle dessèche bientùt sur pied et prend la teinte de la paille. Sa tige , semblable au roseau , ne s'élève jamais au-dessus de trois pieds, et son fruit est une baie de la grosseur du pois, mais creuse en dedans. En avançant nous trouvâmes la vallée plus resserrée , et les arbres plus rapprochés par-d par-là ; mais ensuite le nombre en diminua , et à la fin nous n'en vîmes plus du tout. A la droite de la vallée, je remarquai les restes d'un établissement qui m'a paru avoir servi de station aux caravanes qui se rendaient du Nil à Bérénice ; nous eu trouvâmes, dans la suite du voyage, plusieurssembla-bles, placées à des distances convenables pour des repos de nuit. On remarque auprès de quelques-unes d'anciens puits qui sont maintenant comblés. Les montagnes se rapprochèrent enfin de manière à ne plus laisser «l'espace que pour la route ; en sortant de ce défilé étroit et ('levé , nous entrâmes dans une plaine ouverte ; les montagnes delà droite s'éloignaient vers k sud ; mais par une longue sinuosité elles revenaient pour former un vallon avec celles de la gauche.' Un rocher s'élève à l'entrée de celte vallée ; à la (i) Voyez l'Atlas, planche V».

36 VOYAGES EN ÉCTPTE, gauche on trouve les restes d'un petit temple égyptien. Nous dirigeâmes sur ces ruines notre caravane , et nous arrivâmes six heures après avoir quitté le puits. En approchant nous fûmes charmés de l'aspect que présentait ce petit édifice antique ( i ) ; le portique composé de quatre colonnes, dont deux sont placées en avant et deux en arrière, est décoré de Cgures égyptiennes de grandeur naturelle entaillées en relief; quelques-unes conservent assez bien leurs couleurs : le travail n'en est pas trop mauvais. Les deux colonnes de devant sont jointes au reste du portique par un mur qui a environ les deux tiers de leur hauteur; au Sekos taillé dans le roc il y a quatre pilastres ; au bout de cette partie de l'édifice, il y a trois petites chambres,et, sur les deux côtés, on en a pratiqué deux autres ; les murs latéraux sont couverts de figures et d'hiéroglyphes d'un assez bon style ; sur une des colonnes nous trouvâmes une inscription grecque : M. Bcechcy la copia ; mais n'étant pas sûr de l'avoir transcrite correctement, il n'a pas voulu la rendre publique. Je'fis une esquisse de tout le dehors du temple. Auprès de cet édifice on trouve les restes d'une enceinte qui paraît (i) Voyez l'Atlas , planche 20; et pour le plan du temple , planche 33, n°. 3.

EN NUBIE, etC 37 avoir été une station des caravanes ; cependant elle ditïèrc des autres ctablissemens de ce genre que nous avons trouvés sur la route jusqu'à Bérénice (1). Le mur est de construction grecque, haut de douze pieds, et' a servi à clore plusieurs maisons propres à recevoir des voyageurs. Au centre il y avait un puits, aujourd'hui comblé de sable, et entouré d'une plateforme de six pieds de haut, sur laquelle des sentinelles pouvaient veiller sur la station. Au haut du mur on a pratiqué des meurtrières comme dans nos vieux châteaux gothiques : ce mur est de briques ; mais les deux côtés de la porte sont en pierre calcaire. Ces ruines me convainquirent que le lieu où elles sont situées, et qui s'appelle maintenant Wady-el-Miah, était un passage très-fréquenté par les voyageurs; peut-être a-t-il été fondé par un des Ptolémées pour protéger les caravanes dans le temps où fleurissait le commerce avec l'Inde , par la voie de Bérénice et de la mer Rouge. Le 25 à trois heures du matin nous continuâmes notre voyage. On ne voyait plus aucune espèce de végétation. Nous traversions tantôt de larges plaines unies, tantôt des buttes raboteuses; deux heures avant le coucher du soleil nous entrâmes dans la vallée appelée par les fi) Voyez l'Atlas, planche 33, n°. 3.

58 VOYAGES E.t EGYPTE, Arabes Bizak. Cette vallée s'allonge dans la direction du sud au nord, et offre par-ci par-là des sounts, et de la basillah. Nous nous y arrêtâmes pour passer la nuit ; et tandis qu'un préparait notre souper, M. Beechey et moi nous allâmes à la reclierche d'un rocher que notre guide nous avait indiqué comme une pierre magique. Nous nous dirigeâmes vers le nord ; des vestiges de pas de chameaux empreints dans le sol prouvaient que nous étions sur une ancienne route. 11 est ii remarquer que les traces de chameaux se conservent dans le sol caillouteux de ces vallées pendant hx-s-long-temps ; aussi peut-on suivre les auc'tMiiics routes à travers toutes ces vallées jusqu'au pays sablonneux. Nous trouvâmes au bout de quelque temps un rocher d'un beau granit , sur lequel on avait sculpté légèrement des figures qui, sans avoir des formes prononcées , paraissaient être des imitations de dessins égyptiens. Ces sculptures grossières, et les traces des pas de chameaux nous ont fait penser que la route de Coptos à Bérénice, si bien indiquée par d'Anville, a pu passer par ici. Pendant notre repos dans la vallée de Bizak, M. Ricci,docteur, fut si gravement incommodé, qu'il fut décidé qu'il prendrait le lendemain le chemin de retour, pour ne pas aggraver son mal

EX NCBIE , etc. 3g par le séjour dans ces déserts. Nous divisâmes en conséquence, le 26, notre caravane en trois détachemens. Nous fîmes partir les bagages et les vivres vers Test où nous allions nous rendre ; M. Ricci retourna à l'ouest du côté du Nil ; et MM. Beecbey et moi, nous nous dirigeâmes vers le sud-est, pour voir quelque chose que notre guide nous désignait ainsi sans pouvoir nous expliquer ce que c'était. Nous entrâmes dans une vallée sablonneuse bordée de part et d'autre de rochers presque perpendiculaires, de pierre calcaire blanche , traversée de veines de marbre de la même couleur. Après avoir marché quelques heures, nous arrivâmes à un lieu nommé Samount où nous trouvâmes les débris d'un ancien établissement, ou d'une station qui parait avoir fait partie de celles qui conduisaient de Bérénice à Coptos. Il n'en reste que des pans de murs bâtis en pierres brutes sans mortier (1). Au centre on reconnaît un ancien puits. Nous nous dirigeâmes vers l'est à travers de charmantes vallées romantiques, si je puis employer ce terme. Le sol était sablonneux et pierreux , mais couvert de plantes épineuses, et il y croissait tant de sounts, que dans quelques endroits ils formaient des forêts. Les diverses teintes (1) Voyez l'Atlas, planche 33, n». 5.

4o VOYAGES EN ÉCÏPTK, des rochers ajoutaient à l'aspect pittoresque de ces sites isolés qui séduiraient l'ami de la solitude et de la belle nature, si malheureusement ces vallées n'étaient brûlées par les rayons concentrés du soleil, et privées d'eau et de tous les aliraens. Au bout de trois heures, nous nous trouvâmes sur un plateau d'où nous crûmes voir, à quelque distance, les ruines d'une grande ville, entourée de rochers. En approchant, nous ne trouvâmes qu'une plaine sablonneuse, hérissée de buttes de granit. C'était là sans doute ce quelque chose de notre guide. Les rochers s'élevaient à peu de distance l'un de l'autre, et ressemblaient, dans cette mer de sables, à autant d'îles- Je n'avais qu'à substituer dans mon imagination l'eau au sable pour me croire transporté à la première cataracte du Nil depuis Siène jusqu'à l'île de Philœ; mais le granit de ces rochers était plus beau que celui de la cataracte, et approchait de la qualité du porphyre. Si les anciens n'ont pas exploité cette belle roche, c'est sans doute à cause de la difficulté de transporter les blocs jusqu'au Nil. Nous primes la gauche de ces buttes pour arriver à la vallée où notre caravane devait faire sa halte; elle y était arrivée une heure avant nous, quoique nous eussions marché assez vite. Nous

EX NCBIE, etc. 4l trouvâmes dans cet endroit deux puits, dont l'un contenait de l'eau salée, et l'autre de l'eau putride et saumâtre. Nous étions tellement habitues à l'eau du Nil, qui a peu de pareilles dans le monde, que ce changement si brusque du meilleur au pire devait nous paraître difficile à supporter. 31. Beechey se trouva incommodé dès qu'il eut bu l'eau du premier puits, et il avait à craindre d'augmenter son indisposition, en buvant de l'eau du second qui était bien pire. Cependant, en la faisant bouillir, nous lui fîmes perdre un peu de sa saumure ; mais ce qui n'était guère rassurant, c'est qu'on nous annonça que l'eau du puits prochain ne valait pas celle-ci . L'eau du Nil que nous avions apportée dans des outres ou houdry, s'était gâtée au bout de deux jours. Pour surcroît d'inconvénient, quoique nous eussions des provisions pour nn mois , notre viande fraîche était déjà consommée, et nous avions de la peine à nous procurer même îiîic chèvre bien maigre. Les seuls habitans de cette contrée, ce sont les Arabes de la tribu d'A-babdeh, qui s'étend depuis les confins de Suez j usqu'à la tribu de Bicharyn, sur la côte de la mer Rouge, sous 23" de latitude (1). Ces Arabes (■) On trouve aussi des Arabes Ababdch beaucoup plus bas et plus près du Nil, entre le vingt-neuvième et tren-

42 VOYAGES EN EGYPTE, esument la liberté comme le premier de tous les biens. Ils n'ont dans les rochers et déserts d'autres alimens que du dourrah et de l'eau ; mais ils ont la jouissance de n'obéir à aucun gouvernement de la terre. S'ils ont une chèvre maigre à tuer, c'est un grand régal pour eux ; ils la mangent avec la sécurité qu'inspire leur indépendance parfaite. Ce que nous vanterions comme le meilleur gouvernement paraîtrait à ces hommes de la nature un joug insupportable, et indigne d'un être humain. Leur principale ressource consiste dans les chameaux qu'ils élèvent pour les vendre ensuite, en les échangeant contre du dourrah, leur mets principal. Ces chameaux se nourrissent, comme d'autres animaux de somme, de la plante de basillah , qui croit partout dans les déserts. Les plus industrieux des Arabes Ababdeh coupent du bois et le convertissent en charbon pour le transporter à dos de chameau au 3Nil, où on le leur échange contre du dourrah , du suif et de la toile de tentes. tième degré de latitude , auprès du Fayouui el de la province de Béni-Souef. Ceux-ci sont à leur aise ; ils ont de nombreux troupeaux, louent des chameaux pour le transport des marchandises dans la Haute-Egypte, et pour le commerce du séné. Voyez les Bédouins ou Arabes du désert. "Paris, 1816, tome I. ( Le Trad. )

EN NCBIE, etc. 43 Mais il y en a peu qui se donnent tant de peine ; la plupart préfèrent l'oisiveté. Une pipe de tabac est pour ces sauvages un objet de luxe, et un morceau de mouton gras , la plus grande des friandises. Us vont presque tout nus : petits et mal faits, ils ont pourtant de beaux yeux ; les femmes que nous vîmes aux puits en avaient de charmans. Celles qui sont mariées se couvrent ; les autres se passent de vêtemens; cependant elles n'en soignent pas moins leur coiffure. Elles laissent croître leurs cheveux et les tressent, mais eu les serrant au point <[if il serait impossible d'y enfoncer un peigne. Quand elles peuvent se procurer de la graisse de brebis, elles s'en couvrent toute la tète, et laissent au soleil le soin de fondre ce suif et de l'unir à leur cbe-velure : on pense bien que celte pommade n'est pas des plus odoriférantes. Pour ne pas déranger une aussi belle coifl'ure dont elles sont fières, elles se contentent de faire cesser les démangeai-sous de la tête , à l'aide d'un éclat de bois pointu dont elles se servent avec beaucoup d'adresse ; leurs cheveux noirs sont d'ailleurs si crépus, qu'ils conservent naturellement leur position. Ces Arabes ont le teint couleur de chocolat foncé ; leurs dents sont belles, mais très-longues et proéminentes.

f\\ VOTACF.S F. \ KCTPTE, Le puits auprès duquel nous avions fait notre halte, est entoure de rochers comme d'un amphithéâtre, et sur ses bords s'élèvent des arbres. En hiver c'est le rendez-vous de tous les habitons solitaires des montagnes. Cette saison est aussi celle des amours et des mariages qui se célèbrent avec des cérémonies particulières. Le jeune Arabe qui a jeté les yeux sur une jeune fille, envoie un chameau au père : si le présent est accepté, il obtient accès auprès de celle qui a su charmer son arur; il se présente devant elle, accompagné d'un témoin, pour lui faire sa proposition. Dès qu'elle est agréée, on fixe le jour de la noce, et pendant sept jours l'amant ne peut voir sa future. Le huitième enfin, elle lui est présentée dans la tente dti père. Ce jour on mange, en signe de réjouissance, quelques brebis maigres, et on assiste à des courses de chameaux. Le lendemain le jeune couple fait son entrée dans la tente du mari. Le chameau envoyé au père avant les fiançailles devient la propriété de la jeune femme. Si dans la suite le mari s'ennuie d'elle, il est maître de la renvoyer avec son chameau à la tente paternelle. Un usage particulier à ces Arabes, et qui ne serait peut-être pas sans utilité dans d'autres contrées, c'est que la mère de la jeune épouse ne peut parler de sa vie à son

t\ MBIE, etc. 45 gendre c'est pour empêcher qu'une bulle-mère ne sème la zizanie entre deux époux. A la naissance d'un enfant, le père tue une brebis, et donne un nom au nuuvcau-né. En cas de maladie , ils se contentent de dire houlla kerim , et de rester couchés jusqu'à ce que la nature leur rende la santé ou leur donne la mort. Je vis des jl vieillards qui ne savaient pas leur âge, parce qu'ils ne connaissaient point les calculs chronologiques : d'après leurs supputations ils pouvaient avoir quatre-vingt-dix ans. Quand un Arabe meurt, on le dépose dans uue fosse que l'on creuse quelquefois dans l'endroit même où il a expiré , et l'on ne fait qu'eloigner un peu la tente. Ces nomades ne se marient jamais qu'entre eux. Une fille de cette tribu , aussi pauvre que tous ses compatriotes, ayant été demandée en mariage par un cachefl* turc , lui fut refusée. Il voulut l'enlever ; mais le rassemblement subit de plus de trois cents nomades le força de se retirer ; la jeune fille fut donnée ensuite en mariage à un de ses parens (1). On a essayé d'attirer ces nomades sous le joug (1) Dom Raphaël assure également dans l'ouvrage cite à la note précédente, que le chef de la tribu des Ababdeli refusa sa fille à un employé de l'armée française, pendant l'expédition d'Egypte. ( Le Trad. )

46 VOYAGES E\ ÉCYPTE, turc ; mais ils ont déclaré, dans une lettre adressée au bey d'Esné, qu'ils aimaient cent fois mieux vivre pativres et libres comme leurs pères que de se soumettre à quelque gouvernement, et qu'ils sacrifieraient plutôt leur vie que leur liberté. Plusieurs de ces Arabes vinrent à la citerne dans la journée, et nous voyant si pacifiques, ils se laissèrent engager par nos chameliers à s'approcher de nous. Quelques uns d'entre eux avaient fait le voyage du Nil pour acheter du dourrah ; ceux - là passaient pour des hommes de grande expérience ; mais tous les autres n'étaient jamais sortis de leurs montagnes. L'un d'eux voyant par terre le zest d'un citron que nous y avions jeté, ne pouvait deviner ce que c'était ; mais un de ses camarades qui avait fait le voyage du Nil, le ramassa et le mangea avec un air de suflisanec , comme pour montrer son savoir. Nous leur donnâmes quelques morceaux de sucre ; quand ils les curent mangés, ils dirent qu'il fallait bien que notre vallée fût meilleure que la leur, puisqu'elle fournissait un pain aussi bon et aussi doux. Lorsqu'ils achètent du dourrah sur le bord du Nil, ils le font broyer ordinairement dans les villages de cette contrée à l'aide d'une pierre meulière, et en portent ensuite


EN NUBIE , etC. 47 la farine dans leur désert. Ils cuisent leur pain sous la cendre en fo'*mc de grands gâteaux, sans levain et sans sel. Ils mangent de la viande crue, et mènent la vie la plus dure. Je les ai vus passer près de vingt-quatre heures sans boire, et marcher jour et nuit dans les plus grandes chaleurs de l'année. Quand nous arrivâmes chez eux ils n'avaient pas eu de pluie depuis trois ans; cette sécheresse avait produit une disette de fourrages à laquelle ils attribuaient la maigreur Je leurs brebis. Les ennemis perpétuels des Ababdeh, ce sont les tribus d'El-Mahasa et Banousy, qui habitent les déserts depuis Suez jusqu'à l'intérieur de l'Arabie et aux confins de la Syrie. Ils leur ont livré de fréquens combats; il paraît néanmoins qu'aucune dus deux parties n'a pu reculer les limites de son territoire. Les Ababdeh avaient aussi fait la guerre aux Arabes Bycharyns qui habitent au midi ; mais lors de notre passage ils étaient en paix avec cette tribu. Les armes des Ababdeh ce sont principalement des lances et des epees ou sabres d'une façon très-ancienne, ayant une lame étroite auprès delà poignée, et large au bout. Ils possèdent peu d'armes à feu ; celles qu'ils ont ce sont des fusils à mèche. Les Ababdeh ne sont pas aussi re-

/|3 VOYAGES EN KCYPTE, ligieux que les Arabes des bords du Nil ; je ne les ai presque jamais entendu réciter leurs prières. Notre guide ne s'avança avec nous dans le désert qu'avec beaucoup de prudence, et en leur faisant connaître que c'était sou? les auspices de leur cheik , que nous nous hasardions ainsi, sans aucune escorte , dans leur désert. Us paraissaient exaspérés contre les soldats que l'on avait envoyés récemment sur leur territoire pour protéger l'exploitation des mines d'émerauoe. S'ils n'avaient pas eu des craintes pour leur cheik, dont on s'était assuré comme otage, ils auraient bientôt chassé les soldats et mineurs, qui étant, pour la plupart, de mauvais sujets, s'étaient conduits fort mal en assaillant leurs tentes, commettant des déprédations, et insultant les femmes de ces nomades. Le dernier de ces outrages surtout avait vivement aigri les Âbabdeh. Le 28 , nous nous remîmes en route de bonne heure ; nous eûmes à traverser plusieurs vallées rocailleuses. La route n'était pas aussi unie qu'auparavant ; cependant elle était pratiquable pour les montures. Nous ne rencontrâmes ce jour rien de remarquable ; de grandes plaines de sable alternaient avec les montagnes. Le soir nous arrivâmes à un endroit appelé Guerf. Le lendemain nous passâmes par quelques vallées agréables ;

EN NCBIE , etc. 4g les montagnes qui les bordaient étaient toutes composées d'une roche dure et de beau marbre de diverses nuances. Vers deux heures après midi, nous aperçûmes, dans un grand éloignc-ment, la mer Bouge; nous entrâmes dans un groupe de montagnes, et nous nous arrêtâmes à un lieu appelé Owcll, ou place du dragon. Le 5o, nous fûmes sur pied de bon matin ; nous nous dirigeâmes au sud-ouest, en traver sant quelques vallées. Devant nous s'élevait la haute montagne de Zabarah qui a reçu son nom des émeraudes dont elle renferme les mines. Au pied de cette montagne étaient campés une cin quantaine d'hommes employés à l'exploitation des gangues. Ces malheureux mineurs étaient obligés d'attendre leurs provisions d'Esné sur les bords du Nil. Mais quelquefois les retards des convois, qui avaient sept journées à voyager , les exposaient à une disette affreuse. Si malheu reusement les Ababdeh, dont ils étaient mal vus, surtout à cause des excès commis par quelques uns d'entre eux , leur enlevaient par vengeance un convoi, ils risquaient de périr tous de faim dans ces déserts. 11 n'y avait de citernes qu'à une demi - journée des mines : c'étaient deux petits puits dont l'un contenait une eau potable. Quoique l'opération eût été commencée il y TOME II. 4

5o VOYAGES EX EGYPTE, avait six mois , elle n'avait pas encore eu de succès. Excédés de fatigues et de besoins , les ouvriers maudissaient leur sort. 11 s'étaient plusieurs foissoulevés contre leurs chefs, et, dans une de ces émeutes, ils en avaient tué deux. Les mines creusées par les anciens étaient toutes encombrées par les cboulemens du terrain supérieur , et on n'y pénétrait qu'avec beaucoup de danger. C'était par des ouvertures dont quelques unes n'avaient pas plus de largeur que le corps humain, qu'il fallait y arriver en rampant. Le jour de notre arrivée un des ouvriers faillit périr dans ces souterrains. Pendant qu'il pénétrait dans un ancien passage , un éboulement lui coupa la retraite , et l'aurait presque tué sur la place. Par de grands efforts on réussit néanmoins à le retirer vivant. Nous allâmes visiter l'entrée des mines : elle ressemble à celle des tombes communes de Gour-nah. Je remarquai que les cavités étaient pratiquées de manière à suivre les (lions de mica et de marbre. On en avait creusé fort avant dans la montagne , pour trouver les gangues d'éme-r au des. La montagne est percée de part en part ; on peut juger par la quantité de décombres qu'on en tire, de l'immense étendue de ces cavernes. Aucun plan régulier n'a guidé les anciens dans ces excavations ; elles sont tantôt plus ou moins

5c E X M' 8 1E , etc. inclinées , tantôt perpendiculaires et tantôt horizontales, d'après la direction des mines de mica. J'appris des niineursqu'à mesure qu'ils avançaient dans la montagne, ils voyaient les deux bancs de marbre qui enferment le mica , se rapprocher jusqu'à ce qu'elles se réunissent, et c'est cette réunion qui offre le plus de chances de trouver des émeraudes. Dans les roches qui forment des collines isolées, j'observai que les veines de marbre et de mica se dirigeaient toutes vers* l'intérieur; elles doivent se réunir à peu près au centre des collines , où se trouvent probablement les gîtes des pierres précieuses. Je ne fus pas assez heureux d'en découvrir, et ies mineurs eux-mêmes n'en avaient pas encore trouvé , malgré six mois de recherches. Le chef m'en montra , il est vrai, quelques échantillons; mais ils étaient d'une espèce inférieure , et il n'avait encore vu que les matrices de ces pierres fînes. Cependant il était résolu de continuer, et j'ai appris, quelques mois après, qu'il a réussi à trouver des éraera iules, mais en petite quantité. Si j'en juge parcelles que j'ai vues, elles sont aussi d'une qualité inférieure. Les gens des mines et les Arabes du pays nous donnèrent, sur l'emplacement de la ville antique que nous cherchions, tous les renseignemens qu'ils pouvaient. Ils nous dirent que les ruines n'étaient

52 VOYAGES EN EGYPTE, éloignées que de six lieues, et qu'à six lieues au-delà il y avait une source d'eau. Une distance pareille séparait les ruines de la mer Rouge. Quelques uns des mineurs avaient accompagné 31. Cailliaud dans son excursion à cette ville ancienne. Leurs assertions ne s'accordaient pas, il est vrai, avec la description qu'en avait faite lu voyageur français ; mais nous devions penser que des gens grossiers, occupés seulement du travail des mines, avaient été peu sensibles à lamagnifi-cenec de l'architecture que nous nous attendions à trouver dans les ruines visitées par M. Cailliaud. Nous primes pour guide un vieux Arabe du désert , et nous fixâmes notre départ au lendemain xcr octobre. Nous nous mimes, en effet, en route le matin ; mais, après nous être avancés d'un demi-mille , nous nous aperçûmes que ni le guide que nous avions emmené du bord du Nil, ni le vieillard que nous avions loué la veille , ne venaient avec nous ; en conséquence nous fûmes obligés de retourner sur nos pas pour les chercher. Nous les trouvâmes cachés sous un rocher, et se parlant en secret. Ils prétendirent être allés à la recherche d'une brebis qui s'était égarée, et qu'il? n'avaient pu retrouver. Nous les emmenâmes et nous reprîmes notre route. Nous passâmes sur de hauts rochers qui alter-

T.N \CBIE, etc. 55 liaient avec d'étroites vallées plantées d'arbres , surtout de sounis et de buissons épineux. Cest dans ces vallées boisées que les mineurs se pourvoient du bois dout ils ont besoin. Dans les terrains sablonneux je vis croître aussi la coloquinte et d'autres arbustes. En quelques endroits , les montagnes s'écartaient de part et d'autre en formant des plaines de un à deux milles de largeur. Nous nous dirigeâmes d'abord au sud-ouest, et puis à l'ouest, jusqu'à ce que nous eussions atteint le flanc méridional du mont Zabarah, où les collines qui renferment les mines d'émeraudes sont le plus élevées. Le vieil Arabe nous fit marcher pendant sept heures, en tout sens, sur des terrains raboteux et incultes. Il nous dit que nous n'avions plus qu'une montagne, celle d'Arraie, à passer pour arriver au terme de notre excursion. Nous continuâmes donc de marcher en gravissant le long d'une gorge ; par une ancienne route, ou plutôt par un sentier, nous arrivâmes enfin au plateau , où nous trouvâmes un grand mur place de manière à dominer la route sur les deux pentes. Nos chameaux étaient accablés de fatigues; quelques unsétaient tombésen gravissant la montagne, et il avait fallu les décharger pour les soulager. Je n'ai jamais vu les chameaux éprouver tant de fatigues. Les voyages de montagnes ne

54 VOYAGES EN EGYPTE; conviennent pas plus au chameau _, que les sables profonds des déserts ne conviennent au cheval. Des que nous fûmes arrives au sommet de la montagne, nos veux cherchèrent avidement cette célèbre Bérénice , but de notre voyage. La relation de M. Cailliaud avait enflammé notre imagination. Pend.?ut la montée, 31. Bcechey et moi nous étions impatiens d'atteindre le plateau de la montagne, d'où nous espérions jouir du coup-d'œil imposant d'une grande ville en ruine dont les temples, les palais , les colonnes se déploient aux regards du voyageur, à perte de vue. Dans l'espoir de nous trouver bientôt au milieu de ces monumens de l'art antique inconnus aux peuples modernes , nous avions déjà arrêté notre plan d'occupation. Pendant le peu de jours que notre petit fonds de provisions nous permettait de séjourner à Bérénice, M. Becchey ne devait faire autre chose que de prendre des croquis des édifices , des sculptures et des peintures, et moi je devais mesurer les proportions des monumens , fouiller les ruines, et voir si nos collections ne pouvaient s'enrichir de quelques dépouilles de la ville antique. Outre les ruines, notre imagination nous représentait aussi le site dans lequel elles devaient se trouver. Il était impossible qu'uue aussi grande ville que l'a été Bérénice

EN ISCBIE, etc. 55 ne se trouvât pas dans une plaine assez vaste pour tirer sa subsistance de la campagne d'alentour. La mer Rouge faisait le fond du tableau que nous nous figurions. Eh bien ! de tout cela nous ne vîmes rien quand nous fûmes au haut de la montagne. JXOUS étions étonnes; cependant l'espoir ne nous abandonna point. Quelque roche" ne pouvait-il pas nous dérober la vue de la ville? Quelle surprise agréable pour nous, si, à quelque détour du chemin , nous l'avions tout à coup devant nous ! Le vieux guide nous assura, d'ailleurs, que nous ne tarderions pas à voir le bellad, ou le village. Il nous avait déjà prévenus qu'avant d'y arriver, nous rencontrerions, daus les rochers, quelques grottes. Dans notre plan imaginaire de Bérénice , nous faisions de ces cavernes les sépulcres des anciens habitans. Après avoir descendu quelque temps sur le revers de la montagne, nous rencontrâmes enfin des pans d'anciens murs d'endos; à celte vue notre espoir se ranima, et nous ne cloutions pas que nous ne vissions bientôt la ville. J'aperçus un rocher excave en forme de salle carrée ou de temple : c'est probablement l'ouvrage des mineurs (i). (3) Voyez l'Atlas , planche 33, u". 7.

56 VOYACES EN ÉCYPTf. , En me disposant à continuer la marche pour entrer dans Bérénice, je fus surpris de voir que le vieux guide qui était à la tête de notre caravane donnait le signal du repos. Les chameliers firent arrêter aussitôt leurs bêtes de somme ; ces pauvres animaux, que le voyage avait barrasses , ne demandèrent pas mieux que de se coucher avec leurs fardeaux. Je fis observer que c'était dans Bérénice que nous comptions nous arrêter, et non pas dans ce lieu-ci ; mais le vieillard nous répondit tranquillement que c'était là ce que nous cherchions, et ce que l'autre chrétien avait visité. Ces mots nous désenchantèrent ; cependant nous étions tellement persuadés de l'existence de la grande Bérénice, vue et décrite par M. Cailliaud, que nous accusâmes le vieux Arabe de nous tromper par un motif quelconque, et de ne pas vouloir nous conduire aux véritables ruines de Bérénice. 11 protesta de sa sincérité , et nous assura qu'il n'y avait point d'autres ruines dans ces déserts. Malgré ses protestations M. Bee-chey et moi nous ne pûmes renoncer à notre ville, et, comme nous avions encore quatre heures avant que le soleil se couchât, nous résolûmes d'aller à la recherche. En conséquence nous remontâmes sur nos chameaux, qui se seraient mieux accommodés du repos que do notre curio-

I

EN NUBIE, etc. 5j site. Toute la caravane fut obligée de nous suivre ; nous entrâmes dans une vallée qui se dirigeait au sud , et nous fîmes plus de quatre lieues espérant de voir l'objet de nos désirs à chaque détour, derrière chaque rocher qui gênait notre vue. Le jour tomba sans qu'il y eût encore la moindre apparence d'une ville prochaine. Nous entrâmes enfin dans une autre vallée plus vaste, se dirigeant du sud-est au nord-ouest, et ombragée d'arbres que les Ababdeh appellent Egley ,et de divers arbustes. Ne pouvant plus nous flatter de coucher cette nuit dans les temples de Bérénice, nous choisimes pour gîte un sable bien propre sous un beau rocher. Malheureusement nous manquions d'eau, et on n'en trouvait pas à moins de quinze milles à la ronde. Les chameaux tout fatigués qu'ils étaient, furent obligés de se remettre en route pour chercher une source, s'abreuver, et nous apporter l'eau dont nous avions besoin. Sous notre rocher nous eûmes le loisir de nous livrer aux réflexions : nous persistions encore à soupçonner le vieux guide de nous tromper. Je présumais que nos chameliers pourraient avoir été gagnés par le chef des mineurs que nous avions rencontré sur le bord du Nil, pour'qu'ils ne nous missent pas sur la voie,afin de nous dérober la con-

58 VOYAGES EX EGYPTE; naissance des mines autour île Bérénice : cependant comment tous ces chameliers se seraient-ils accordés à nous tromper, uniquement pour faire plaisir à un homme aveclequel ils n'avaient point de relation ? Je ne savais dont que penser. Ce qui contrariait encore notre curiosité archéologique, c'était le défaut de provisions. Nous étions pourvus de biscuit pour vingt jour:: ; mais nous n'avions point de viande , point d'eau ; pour notre souper nous étions réduits à du biscuit et du mouton tué depuis trois jours; je me félicitais de n'avoir pas l'odorat sensible. Le lendemain, quand il fit jour, nous aperçûmes à la distance de quatre à cinq milles et au sud-est de la vallée où nous avions passé la nuit, une haute montagne. En attendant le retour de nos chameaux, nous résolûmes de la gravir, pour avoir une vue générale du pays, et découvrir peut-être notre Bérénice. Nous nous dirigeâmes donc par la vallée appelée par les indigènes Wady-el-Gimal, vers celte montagne. Le vallon que nous traversâmes était charmant ; l'egley l'ombrageait partout; on y voyait aussi des bouquets d'autres arbres du pays, tels que le Suvaroe et le Dehbo. Les rochers qui se prolongeaient sur les deux côtés, offraient au voyageur fatigue des asiles attray ans par leur fraîcheur.

EN NUBIE, efC. 5g Aucun être humain n'avait peut-être foulé le sol de cette solitude depuis des siècles, et peut-rire se passera-t-il îles siècles avant que les .hommes y établissent lt-ur Jemcure. \ous aperçûmes plusieurs troupes d'anteiopes ; à la vue de ce gibier qui paraissait très-gras, nous nous flattâmes de faire, ce jour-là , au moins un bon repas; malheureusement les aulrlopcs étaient si farouches que, malgré toutes nos précautions , elles ne s'approchèrent point de la portée du fusil, et notre chasse fut absolument infructueuse. Nous gravîmes la montagne, et atteignîmes bientôt le sommet ; nous étions munis delà carte de lacûte delà mer Rouge par d'Anville, et d'une lunette d'approche. Nous eûmes du haut de la montagne une vue assez élcnduc ; nous vîmes des collines inférieures , niais point de trace de ville , et nous nous convainquîmes enfin qu'il n'y avait point de Bérénice dans celte contrée et que l'imagination de M. Cailliaud avail trompé la nôtre. Il était désagréable d'avoir fait un voyage aussi pénible, sans atteindre le but que nous nous étions proposé ; mais le mal était fait; nous étions dupes de l'exagération du voyageur français qui prétendait avoir trouvé une ville de huit cents maisons, aussi belle que Ponipcï, et digne d'avoir été l'entrepôt du commerce de l'Inde,

60 "VOYAGES E\ KCÏPTE," de l'Europe et de l'Afrique. Nous cherchâmes au moins à tirer parti de la peine que nous avions prise , et à bien étudier la contrée où nous nous trouvions, du haut de la montagne qui nous servait d'observatoire. Je remarquai que la vallée par laquelle nous étions venus continuait de se diriger à l'est, et par les ravines il paraissait que , dans la saison pluvieuse , les eaux s'écoulaient dans la même direction. Au sud-est j'aperçus de hautes montagnes; le vieux guide qui nous accompagnait dans cette excursion , m'assura qu'elles étaient auprès de la nier. En fixant le lointain de ce cùté , je remarquai en effet, vers le nord-est, le mouvement de l'eau qui reflétait les rayons du soleil. J'en conclus que la vallée nous conduirait au bord de la mer Rouge. En conséquence nous résolûmes de nous y diriger; et puisque nous avions cherché en vain, la Bérénice de M. Cailliaud, nous voulûmes voir si nous ne serions pas assez heureux de trouver l'emplacement cL la Bérénice Troglodyte de d'An ville. Nous redescendîmes dans la vallée où nous avions passé la nuit ; nos chameaux n'étaient pas encore de retour de la fontaine ; nous attendions impatiemment leur arrivée, car il ne nous restait plus qu'une seule zemzabie ou une outre

E> .NUBIE, etc. Cx d'eau, et rien n'est horrible dans ces déserts que la soif; la faim est cruelle, mais la soif Test ceul fuis plus sous ce climat brûlant. Enfin après trois heures d'attente ou aperçut les chameaux à l'entrée de la vallée, du coté de l'ouest : ce fut un grand sujet de joie pour nous tous. Les malheureux chameliers étaient excédés de fatigue ; cependant nous ne pouvions rester dans cet endroit. Quaud nous leur dîmes que nous allions continuer notre voyage vers le sud, ils furent consternés, et firent une foule d'objections. Mais à force de promesses et de menaces nous [les engageâmes enfin à nous suivre. Après six Leures de marche , nous arrivâmes ù une vallée enfermée entre deux chaînes de rochers escarpes ; c'étaient des bancs de pierre calcaire, entremêlés de couches de marbre blanc et de granit rouge. Nous continuâmes de marcher, toujours en nous dirigeant vers la mer que uous avions aperçue le matin en perspective. Vers la chute du jour, nous arrivâmes à un endroit où la chaîne de rochers était coupée perpendiculairement , comme si la main des hommes les avait séparés, pour se frayer un passage : les Ababdeh appelèrent ce lieu Chann-el-Gimal ou la déchirure des chameaux. Après avoir franchi ce détroit, nous entrâmes dans une

G2 vallée assez spacieuse , qui n'était cutourée que de collines peu élevées; ou plutôt de dunes qui nous firent espérer que nous ue tarderions pas à atteindre le rivage Ue la mer. Nous continuâmes notre route ; mais comme le jour baissait, •tous fûmes obligés de nous arrêter pour la nuit an milieu du sable. Mou chameau était si impatient de finir sa journée , que dès que je le lis arrêter, il secoua son fardeau , et courut paître au milieu des plantes épineuses du terrain. Cependant avant de nous reposer, M. lieecbcy et moi, nous voulûmes savoir si nous n'étions pas près de la mer : nous gravîmes donc une des collines de la vallée ; mais il faisait déjà trop sombre pour que nous pussions distinguer les objets. Le lendemain nous nous remîmes en route de bonne heure. La vallée conservait la môme direction ; mais les collines, au lieu de s'abaisser, à mesure que nous avancions, s'élevaient de plus en plus; ce qui nous fit craindre que nous ne fussions encore loin de la mer. Le temps était précieux pour nous; car il ne nous restait du biscuit que pour dix sept jours tout au juste. Enfin vers midi, la vallée s'ouvrit tout à coup devant nous, et dans un éloigneraient de cinq milles, le golfe arabique s'étendit à nos regards. Cet horizou immense qui succédait à des val-

EN MBIE, elC. 6Tt ïées longues et étroites fit sur nous une impression singulière. Dès que nous fumes arrivés sur la plage , nous plongeâmes dans la mer, pour nous rafraîchir après un voyage aussi fatigant. Nous vîmes devant nous l'ilc de Jambo ; elle se présentait d'abord comme un banc de sable ; mais en l'observant plus attentivement , nous remarquâmes que, du cùté du midi, elle était hérissée de rochers très-elevés. L'île est aussi très-haute au centre : elle s'abaisse vers le nord. Les Ababdeh l'appellent Gasira-el-Gimal, pro-, bablement parce qu'elle est située en l'ace de la vallée de ce nom. Toute la côte, autant que nous pouvions la voir, se composait d'une masse de pétrifications de diverses espèces. Je ne sais si je la qualifie bien ; mais il est certain que c'est un amas de roseaux marins, de racines, de madrépores, coraux , et coquillages de toute sorte. Ces substances végétales et animales ont formé une masse aussi solide qu'un roc , et qui s'étend depuis la plage où s'arrête la marée , fort en avant dans la mer. Eu quelques endroits il y a des lits de sable; mais nulle part un bateau ne pourrait aborder sans danger d'être jetc contre les rochers. Nous primes la résolution de côtoyer le golfe, sans perdre le temps, en nous dirigeant au midi, jusqu'à ce que nous arrivassions à l'en-

64 VOÏ.VGES EN EGYPTE, droit où d'Anville, géographe si exact, place les ruines de l'ancienne -Be'rénice, imme'dia-tcment après le cap Lepte-Extrema, un peu au-delà du vingt-quatrième degré de latitude. Quand nous fîmes part de notre projet à nos chameliers , ils restèrent stupéfaits, et refusèrent absolument d'aller plus loin. Ils nous représentèrent que nous courrions de grands risques, vu que nous n'avions qu'une petite provision de biscuit , qu'on ne trouvait point d'eau sur la route, et que nous pourrions rencontrer les Bycharyn, du territoire desquels nous allions approcher.Mais, ayant fait toutes nos réflexions d'avance, nous leur déclarâmes avec fermeté , que nous persistions dans notre résolution, et que rien ne pouvait nous en détourner. Nous voyant aussi déterminés, ils jugèrent inutile de résister. Il fut donc convenu que les chameaux, conduits par deux conducteurs, se rendraient à la source la plus proche, afin d'y prendre autant d'eau qu'ils pourraient, et qu'au retour des bêtes de somme , notre caravane se porterait sur El-Galahen. Nous leur disions que des aflaires nous appelaient dans cette place ; et de là nous devions nous diriger sur un puits d'eau courante. D'après nos calculs nous avions par ce moyen de l'eau pour tout notre voyage. En conséquence les cha-


EN NUBIE, etc. 65 meaux se rendirent le 4 au puits ; ils devaient être de retour en deux jours. M. Beechey et moi , nous profitâmes de l'intervalle , pour faire une excursion le long de la côte vers le nord, et pou»* vérifier l'existence d'une petite baie marquée sur les cartes. Nous nous rendîmes sur les lieux, mais nous n'y trouvâmes point de baie. La côte offrait partout le même banc de pétrifications; et la plaine qui séparait les montagnes de la plage, était couverte, en beau-coupd'endroits,de bois de sycomores etde cialls, ce qui s'accorde avec les rapports de Bruce ; car c'est ici évidemment le lie- où ce voyageur a débarqué, lorsqu'il est allé visiter les mines d'émeraudes. La distance de ces mines à la mer, est en droite ligne d'environ vingt-cinq milles ; elle peut être de trente à trente-deux milles par les deux vallées qui offrent les seules routes praticables. Je ne vois aucune raison pour mettre en doute la véracité de Bruce, lorsqu'il assure avoir visité les montagnes qui recèlent les pierres précieuses (i). En vain objecterait-on leur dis— (i) La relation de Bruce, au sujet des mines d'émeraudes des bords de la mer Rouge, offre deux circonstances remarquables. D'abord les mines que Druce a vues ne sont pas celles que M. Cailliaud et M. Belzoni ont visitées, quoiqu'elles soient situées à peu près sous la même TOME II. 5

66 VOYAGES EX EGYPTE, tance de la mer, ou le danger d'être la victime de la férocité des Itabitans ; nous ne manquons pas latitude , et probablement dans les mêmes lianes de mine-mi ; et puis il résulte de l'examen du voyageur anglais, que ce que l'on a pris pour de l'émeraude , n'en est poml. Nous allons entendre Bruce lui-même. Le i4 mars il fit voile de Quosseir, avec un vent de nord-est, ayant pris pour guide un homme qui avait été deux foi-, à l'île qui renferme la luoulagne d'éineraudes ; car c'est dans une île «le la mer Rouge que Bruce a cherché et trouvé les niiacs ; ce ne sont donc pas celles du mont Zabarah. Le i5, il vit un grand rocher qui s'élevait comme une colonne du sein de la mer. 11 crut d'abord que c'était une partie du continent ; mais, en approchant, il s'aperçut que c'était une île de forme ovale, éloignée d'environ trois milles du rivage, et située sous le vingt-troisième degré trois minutes nord. Les indigènes rappellent Gibtl-Siberget. Le 16 il y débarqua, et alla visiter la montagne dont les mines de prétendues émeraudes ont été exploitées par les ancien?. « Au pied de la montagne, ou à euviron sept pas au-dessus de sa base , dit Bruce , il y a cinq trous ou puits , dont le plus grand n'a pas quatre pieds de diamètre. On les nomme les puits de Zumrud, et c'est delà, dit-on, que les anciens tiraient des émeraudes. Nous n'avions ni le dessein d'entrer dans ces puits , ni les choses qu'il nous eut fallu pour pouvoir y descendre, d'autant plus que l'air y est vraisemblablement très-mauvais. Je ramassai des chandeliers et quelques fragmens de leurs socles, pareils à <;e.ix qu'on rencontre par milliers en Italie. Je trouvai aussi quelques très-petits morceaux de ce cristal vert et fragile qu'on nomme Sibergc: et Billet en Ethiopie , et qui e.-l

E.N .NUBIE, etC. 67 de preuves pour faire voir que Bruce était capable de surmonter de plus grands obstacle que peut-être le Xutnrud, le smaragdus décrit par Pline, mais non l'émeraude connue depuis la découverte de l'Amérique , dont la qualité est bien différente. La véritable émeraude du Pérou n'a pas moins de dureté <ju? le rubis. » Jr<yage aux sources du Tiil, traduit par Caetera , Londres , 1790 , tome H , cli. 3. — Bruce ne laissa guère de doute sur la qualité des minéraux qu'on trouve dans cette île et sur le continent qui l'avoisine. « C'est, dit-il, une substance verte, cristalline et transparente. Cependant quoique verts, les morceaux ont des veines et des taches, et ne sont pas à beaucoup près aussi durs que le cristal de roche. C'est sûrement une production minérale , mais elle n'a guère plus de solidité que le verre. J'imagine enfin que c'est là ce que les Arabes pasteurs ou les peuples du Béja appelaient siberget, les Latins suia-ragdus, et les Maures zumrud. » On voit que Bruce a examiné avec beaucoup d'attention les prétendues érae-raudes des bords de la mer Rouge. M. Belzoni déclare aussi que celles qu'il a vues étaient d'une qualité très-inférieure aux véritables émeraudes. Il y a donc lieu à croire que M. Cailliaud , dans le premier enthousiasme de sa découverte , s'est exagéré à lui-même la valeur des minéraux qu'il a trouvés. Dan» l'atlas de sa relation de voyage, ils sont annoncés delà manière suivante : •• Un beau cristal d'émeratide en prismes hexaèdres ; de la roche d'amphibole en masse , rayonnée et mêlée de talc nacré écail-leux ; du .schiste micacé, mêlé de talc, renfermant des prismes d'érueraudes striées d'un vert-pâle ; de la roche formée de mica et schiste avec quartz blanc et parsemée

68 VOYAGES EN EGYPTE, ceux-là ; et, en général, tout ce qui a été dit à cet égard et sous bien d'autres rapports pour faire de talc fortement coloré en beau vert par l'oxide de chrome ; enfin de l'amphibole en prisme* rhomlwidaux , d'un vert sombre , dans une roche de talc schUtoide d'uu Liane nacré. » Les écrivains arabes du moyen âge donnent de longs détails sur ce? mines, et, selon leur usage, ils en exagèrent sans doute l'importance. M. Etienne Qtiatremère, dans sou mémoire sur la mine d'émeraudes {Mémoiresgéographiques et hisioriffiies sur F Egypte. Paris, i8n,t. II.) a rassemblé les principaux passages de ces auteurs, relatifs uuxdites mines. Voici ce qu'assure entre autres l'auteur du Meselek-al-Absar : « La mine d'émeraudes est placée dans le désert qui confine à la ville d'Assouan. Elle est inspectée par un bureau d'administration auquel sont .it-tachés des scribes et des notaires ; et le sultan fournit tous les frais de la fouille et de l'extraction des émeraudes. Cette pierre se lrou\e dans des montagnes sablonneuse^ qu'il faut creuse , et qui plus d'une fois se sont écroulée» et ont écrasé les mineurs. Toutes les émeraudes qui sortent de la mine , sont portées au Caire , et envoyées ensuite dans les diverses contrées. Il faut huit jours d'une marche ordinaire pour se rendre de Quous à la mine d'émeraudes. Tout autour et dans le voisinage campent les Bedjahs qui sont chargés de garder la mine et d'en continuer les fouilles. Elle est au centre d'une chaîne dr montagnes qui régnent à l'orient du Nil, au nord d'un énoune rocher, ; ppelé Karkaschendah , qui fait partie de cette même chaîne et s'élève au-dessus de toutes les autres montagnes. Le désert qui environne la miue, est

EX NUBIE, etc. 69 perdre à la relation de ce voyageur la confiance du public, ne provient que de la jalousie d'au- .il>-olument isolé, et éloigné de tout endroit habité. On ne trouve de l'eau qu'à la distance de plus «l'une demi-journée de marche, etc. •• Selon le même auteur, les émeraudese*ploitt:es dans cette mine sont de trois e-pèces; mais Masoudy rn compte quatre. <■ Lapins belle et la plut chère de toutes, dit cet auteur, est celle qu'on appelle mur; elle est d'un vert éclatant, qui égale ordinairement celui de la poirée la plus colorée... La seconde espèce se nomme -naritime , parce que les rois des pays maritimes , tels que le Sind , l'Inde , le Zancdi et la Chine estiment infiniment cette émcraiide Le vert te cette espèce ressemble à celui des feuilles qui naissent au commencement et à l'extrémité des branches du myrte. La troisième espèce d'émeraude est celle que l'on appelle occidentale , parce que les rois de l'Occident, tels que ceux des Francs, Lombards , Espagnols , Galiciens, Gascons , Slaves et Russes , se disputent cette pierre avec empressement. La quatrième espèce , qui se nommcanmra (sourde) , est la moins belle et la moins chère , attendu que le vert en est pâle , et qu'elle a peu dYclal. » Suivant Macrizy, ce fut le visir Abdallah-ben-Zanbour, qui fit cesser l'exploitation de ces mines , vers l'an 760 de l'hégire; apparemriienllesgaiigiiesnefournis. v B i E , etc. 71 qui était blanc, était trop coriace; nous eu ramassâmes du poids d'une demi-livre. A notre retour, nous trouvâmes notre guide en conversation avec un Arabe de sa connaissance qu'il avait rencontré dans le voisinage où cet homme vivait, en subsistant du produit de sa pêche. Il habitait avec sa petite famille , consistant en sa femme, sa fille , et un jeune homme, son gendre, une tente qui n'avait que quatre pieds de haut sur cinq de large. Cette famille n'était pas la seule de cette plage déserte ; et quoiqu'elle vécût dans un état si simple, elle connaissait pourtant la valeur de l'argent, et avait des notions commerciales. Le vieux pêcheur nous dit qu'il y avait quelques Arabes de cette contrée qui se rendaient tous les ans sur le bord du Nil, pour y faire provision de dourrah dont ils chargeaient des chameaux, et qu'ils revendaient en détail aux hahitans de cette cùtc contre des chameaux ou de l'argent. Nous n'eûmes pas de peine à engager cet Arabe à pêcher pour nous. Il mit eu nier avec son gendre ; leur embarcation était assez singulière , c'était un tronc de daoum, de dix à douze pieds de long, dont les deux extrémités étaient munies d'un bois attaché horizontalement pour empêcher le tronc de tourner sens dessus dessous; à l'un des deux

7* VOYAGES EN ÉGÏPTE, bouts du tronc, ils avaient planté aussi une perche avec une traverse à laquelle était attaché un morceau de laine, servant de voile. Nos deux pêcheurs se mirent à califourchon sur le tronc et prirent en main une corde qui tenait à la voile. C'est avec ce fréleesquifqu'ils se hasardent enmer; mais il faut pour cela que le vent ne sou file ni de l'est ni de l'ouest; car dans le premier cas, ils ne pourraient quitter la côte, et dans le second cas, ils risqueraient d'être emportés trop loin de la terre ferme. Je ne sais pas au juste quel est le procédé qu'ils emploient pour pêcher ; j'ai cru remarquer, dans le lointain , qu'ils jetaient sur les poissons qu'ils rencontraient une lance mince et longue, et qu'après les avoir piqués adroitement, ils les tiraient de l'eau. Le produit de leur pêche consista en quatre poissons, pesant chacun six livres, et longs d'un pied et demi ; ilsétaient d'un beau bleu argenté ; les nageoires, la tête et la queue étaient rouges ; leur bouche était garnie de quatre dents plates et saillantes : couverts de grandes écailles, ces poissons ressemblaient par la forme aux benne duKi\. Il faut que les Egyptiens aient beaucoup connu cette espèce, puisqu'on la retrouve dans leurs hiéroglyphes : dans la tombe de Psam-metique on en voit même qui sont peints exac-

EN NUBIE , etc. 73 tement d'après nature. Ils ont, au reste, un très-bon goût, peu d'arêtes, mais beaucoup de fiel. Le 5, dans la matinée, je montai sur une haute montagne, pour avoir une vue de la côte, aussi étendue que possible. Je vis qu'elle se prolongeait en droite ligne au sud-est : la pointe méridionale de l'île de Jambo se trouvait sur l'alignement du soleil levant, et de la place où je me trouvais (1) ; par le moyen d'un petit compas, nous dessinâmes la côte septentrionale autant que nous l'avions visitée la veille ; les cartes que nous avions, étaient trop petites pour être bien exactes. Le G , de bon matin, nos chameaux revinrent avec une charge d'eau fraîche ; nous en avions grand besoin, car les crustacés et les poissons, qui depuis quelques jours étaient notre principale nourriture, nous avaient beaucoup altérés ; et nous ne pouvions nous contenter, comme les familles de pêcheurs, de l'eau anière d'un puits du voisinage. Nous divisâmes ensuite notre caravane en deux parties; nous envoyâmes à une source d'eau courante dans les montagnes d'A-musue, pour y attendre notre retour, le premier (1) On peut voir ecl endroit sur la carte , à la marque n". iC. Je ne puis mieux l'appeler que la Bouche de li'ady el-Gintal, parce que ce lieu se trouve à l'entrée de la vallée ùc ce nom.

^4 V O Y A C E S E N dctacbementcomposéde nos mcilleurschameaux, avec tout le bagage, les ustensiles de cuisine, le soldat, et mo domestique grec. M. Beechey et moi, nous ne gardâmes auprès de nous que cinq chameaux avec quatre chameliers , un domestique grec et les deux jeunes garçons arabes. ]\ous nous mîmes en route avant midi; nous longeâmes la côte jusqu'à El-Wady-Abchoun, auprès des mines de soufre, dites El-Kabrile; au sud-ouest nous avions les montagnes de Ha-mata. J'eus soin de noter exactement la direction (juc prenait la cote le long de notre chemin. Nous rencontrâmes une famille de pêcheurs comme celle que nous avions quittée ; mais elle était plus farouche. Dès qu'elle nous vit de loin, clic abandonna sa tente, pour se retirer dans les montagnes ; tous les signes que nous lui faisions pour l'engager à revenir furent inutiles. En arrivant à sa tente, nous y trouvâmes d'ex-cellens poissons qui venaient d'être rôtis, apparemment pour le dîner des pêcheurs enfuis. Nous nous en régalâmes, et après avoir mis de la monnaie en guise de paiement sur une jarre d'epu, nous continuâmes notre route. Depuis deux jours nous avions eu des vents d'est assez violens, et semblables, pour l'cflet, aux siroccos d'Italie : aussi nous sentîmes un relâchement général dans notre constitution. Il nous semblait en touchant


EN .NUBIE, etC- 75

un objet quelconque, qu'où venait de le tirer de l'eau ; pendant la nuit la chaleur était excessive , et l'atmosphère était couverte de nuages ; je n'en avais pas vu autant depuis trois ans et demi. Heureusement, au bout de deux jours, le vent tourna au nord, et fit cesser cette incommodité, qui, si elle avait continué , nous aurait empêchés de poursuivre notre route.

Nous passâmes la nuit auprès d'un puits d'eau amère. Le 7 nous fûmes sur pied de bonne heure, pour visiter les mines de soufre de El-Kabrite, qni ne nous écartaient point de notre roule. Ces mines n'ont jamais dû être d'un grand rapport ; et le peu qu'elles ont contenu a été exploité par les anciens , en sorte qu'elles sont aussi épuisées que les mines d'émeraudes. Vers le soir nous vîmes Vile de Suarif, et nous arrivâmes , à la nuit tombante, au cap El-Galahen. ÏSous nous aperçûmes que l'eau allait nous manquer, si nous *' ne la ménagions pas extrêmement ; nous fûmes '■\ donc obligés d'imposer des privations à notre t soif. Le 8 nous nous remîmes en route de bonne heure, en nous dirigeant au midi. Deux heures après, nous vîmes la mer dans l'éloignenient, et nous traversâmes une plaine très-vaste. Vers midi, nous approchâmes de la mer, et une heure après, nous atteignîmes lacôte. Malgré notre soif,

7G VOYAGES EN ÉGVPTE, nous ne pûmes nous désaltérer que faiblement, pour ne pas épuiser nos provisions. Nous ne nous attendions point à trouver des ruines dans cette contrée, puisque les cartes de d'Anville n'y indiquaient point de villes anciennes : nous fûmes S donc très-agréablement surpris, en voyant tout I à coup devant nous une de ces masses de ruines qui eu Egypte indiquent toujours l'emplacement d'une ville ancienne. A peine fûmes-nous au milieu de ces débris, que nous reconnûmes sans peine les anciennes rues, et les maisons qui les avaient bordées; et au centre nous trouvâmes un petit temple Egyptien, qui était presque enfoui sous le sable ; l'intérieur des maisons était également comblé. Ce qui nous frappa surtout, ce fut de voir que cette ville antique avait été batic avec la masse pétrifiée qui formait la côte de la mer Rouge ; nous y distinguâmes au premier coup d'œil les coraux, les madrépores, les roseaux de mer, etc. Le temple seul est bâti en pierre calcaire d'une qualité tendre et sablonneuse, mais l'humidité de la mer l'a fort dégradée (i) ; la ville était ouverte vers la mer, du côte de l'est ; derrière elle les montagnes s'élevaient en amphithéâtre ; au nord-ouest seulement, qui était le côté par lequel (i) Voyez l'Atlas , planche 34-

EN Nt'BiE, etc. 77 nous étions venus, s'étendait une plaine. Le cap d'El-Galalien se prolonge presque en face de la ville, et forme un port où les grands bàtimens sont à l'abri des vents du nord et du nord-ouest. Ce port est très-beau, et la nature en a fait tous les frais ; on y entre par le nord ; au midi il est borné par la côte, à l'ouest par la ville, et à l'est par un banc do rocliesou pétrifications. L'entrée est encore assez profonde pour de petits bàtimens tels que les anciens en avaient, et il n'y a pas de doute qu'elle n'ait été plus profonde autrefois. Mais elle est présentement traversée d'une barre de sable, en sorte que, pendant les basses eaux, rien ne peut y entrer ; cependant on pourrait couper cette barre, et rétablir le passage. Je mesurai la ville : elle avait seize cents pieds de long, du nord au sud, et deux mille pieds de long, de l'est à l'ouest. Je levai aussi le plan du temple qui était bâti, comme je l'ai dit, dans le style égyptien ; les Grecs avaient emprunte cette forme, comme tant d'autres choses, de leurs devanciers dans les beaux arts (i). Ce temple a cent deux pieds de long sur quarante-trois de large ; il a quatre salles, dont deux sont de suite, et deux autres pratiquées sur les côtés des deux salles principales. (i) Voyez l'Atlas, planche 3a.

78 Cette ville ne pouvait être, suivant nos conjectures , que cette Bérénice décrite par Pline et Hérodote, que nous cherchions depuis plusieurs jours; la situation ne s'accordait pas exactement avec remplacement que lui assigne d'Anville dans ses cartes; mais du moins la diflércnce n'était pas bien considérable : et pour nous assurer qu'il n'y avait pas d'autre ville ancienne dans le pays, nous résolûmes de nous porter encore une demi-journée plus loin vers le midi, afin de dépasser même la latitude où, suivant d'Anville,Bérénice était située (i). (i) La découverte de cette ville ancienne sera embarrassante pour les géographes qui placent Bérénice à Minet-Bellad-cl-Ilabcich , au port du pays abyssin ( Voyez M. Gosselin, Recherches, etc., tome II, et le» noies de la nouvelle traduction de Strabon, tome V. Paris, 1819), et ejui appuient cette supposition de bonnes raisons. En effet, toute l'antiquité place Bérénice sous le tropique. S. Epiphane la met à la hauteur d'Eléphantine et de Talmis. Le périple de la mer .Erythrée compte dix-huit cents stades entre Myos-IIormos ( probablement Vieux-Cosseir ) et Bérénice. Ces géographes attribuent les stations vues par M. Ro-zière ( Géographie de la mer Rouge) , et dont M. Belïoni parle dans son voyage, à la route de Coptos à Myos-Hormos, et non pas à celle de Coptos à Bérénice, parce que , sous les derniers Ptolémées, Bérénice fut négligée , et Myos-llormos préféré . comme étant plus voisin de

I

EN NUBIE, etc. '-g Notre seule difficulté dans nos recherches archéologiques , c'était la rareté de l'eau ; il nous en restait très-peu , et les Ababdeh n'en avaient plus du tout ; ils étaient découragés. Cependant : nous ne pouvions nous priver de notre petite ration pour leur en donner ; et puisque nous avions poussé nos recherches si loin, nous ne voulions pas les cesser en si bon chemin. Nous 1 promîmes aux Arabes de uous remettre en route : le lendemain à midi, et nous engageâmes Cheik-] Ibrahim , notre guide, à nous accompagner dans notre excursion au sud ; il y consentit avec répugnance , et exprima ses craintes au sujet de la ; disette d'eau pour nos chameaux et notre monde. ? Notre nourriture n'était guère plus abondan:a * que notre boisson ; à l'exception des poissons j< que nous avions trouvés tout préparés dans la îj cabane des pêcheurs, nous n'avions mangé depuis J trois jours que du biscuit. j Comme il faisait un beau clair de lune, nous employâmes une partie de la nuit à examiner les localités. Le lendemain matin , à l'aube du jour, Coptos. Mais , d'un autre côté , le périple d'Artémidore et Strabon , suivi par d'Anvillc, placent Bérénice à peu près à l'endroit où M. Belzoni a trouvé les ruines d'une ville ; cl on n'a point trouvé , autant que l'on sache . des ruines «u port du pays abyssin. (Le'/'rad.)

80 VOYAGES EN EGYPTE, nous fûmes prêts pour notre excursion ; mais avant de partir, je fis commencer des fouilles dans le temple par Moussa, un des petits garçons arabes que nous avions amenés des bords du Nil. Faute de bêche, il était obligé de se servir d'une coquille ; heureusement il n'y avait que du sable à enlever. NDUS partîmes en longeant la cùte et nous dirigeant au sud. Nous avançâmes assez pour nous assurer d'avoir dépassé l'emplacement de Bérénice, fixé par le géographe français. Cependant nous ne vîmes rien qu'une vaste plaine, s'étendant au pied de la montagne qui formait le cap au midi. Nos lunettes d'approche ne découvraient sous l'horizon aucune autre élévation , ni rien qui indiquât des reste: d'anciennes habitations. Nous revînmes conséquemment aux ruines où nous avions passé la nuit. Nous trouvâmes que le petit Mcussa avait fait au nord-est de l'intérieur du temple une excavation d'environ quatre pieds, qui nous laissa voir un mur orné de sculptures égyptiennes bien exécutées en bas-relief; c'étaient trois figures de deux pieds trois pouces de haut; j'en fis un croquis le mieux que je pus (i). Le reste du mur était couvert tl'hiérogiyphes et d'autres ornemens égyptiens. Je découvris le (i) Voyez l'Atlas, planche 35, n°. i.

F-\ MB IF. , CtC. Si iiaut de la porte qui conduisait dans la dernière *alle, et le jeune Arabe trouva dans l'excavation qu'il avait faite un fragment d'une tablette chargée d'hieroylv plies et d'autres ligures v 1) ; elle est en pierre rougeàtre d'une sorte de poudding ou de brèche qui n'a pu venir des rochers des environs. Nous remportâmes comme souvenir de la découverte que î.ous venions de faire ; | jusqu'à présent aucun savant n'avait encore eu connaissance de l'existence d'un temple ég\ ptien sur la côte de la mer lîoiige. La plaine qui entoure la % ille est très-vaste ; la chaîne de montagnes qui s'arrondit en croissant autour de la campagne , s'éloigne, du côte de l'ouest, d environ cinq milles de la cite; au nord, d'environ douze milles, et au sud de quinze. l'.Ile paraît susceptible de culture autant qu'un sol sablonneux peut l'être; la partie qui avoismc la cùle étant toujours humide ;« cause des vapeurs , quelquefois très-lortes, de la mer, pourrait être convertie en bons pâturages pour les , chameaux , brebis et autres animaux. Le liant ; de la plaine n'est pas aussi humide , et pourrait ; convenir aux végétaux qui se plaisent dans un terrain sec. .J'ignore si le sol se prêterait à la ! 'iilturc des grains ; le sable n'y est mêlé que d'un i \ nvcz l'Al'a- , JILUK'IK1 I(>. II. 6 j

îî 2 V o Y i. 0 1. > IN l'-XïPTi:, peu de terre glaise, imprégnée de sel cristallisé. Au reste, il proiluit en a}>oadaiice des arbustes de sount et .ionvaroi'. Ce dernier , que j'ai trouvé tout le long de la cote, croît au bord de l'eau salée, et même entre les rochers que la marée submerge habituellement. Il ne s'élève guère au-delà de huit pieds; son feuilleté ressemble à celui du laurier (i); il fournit un bon bois à brûler, et avec le soiint il a du. pou; voir la ville du combustible nécessaire. Le seul article qui paraîtrait d'abord avoir manqué à cette ville a:itique , c'est l'eau potable. 11 y a bien trois puits ; niais l'eau en est si amère que, loin de désaltérer, elle ne fait qu'irriter la soif; mais il est probable que les montagnes d'alentour recèlent des puits qui sont maintenant comblés ou dont on ne connaît pas l'emplacement : la seule source d'eau passable que ion connaisse est éloignée d'une journée de la ville; niais à une journée et demie jaillit d'un rocher de cranit une excellente source. Or , à l'aide des chameaux , il était aisé aux habitans de la ville de se pourvoir d'ean fraîche. Quant au\ légumes et autres végétaux, on pouvait les cultiver dans la campagne d'alentour, ou les tirer des bords du INil , comme le fait encore de nos jours la 'i; Vovcz l".\l l;i- , [il.urbr ,ti

EN M'BIE , etc. 85 ville de Cassara. A une petite distance de la place, je remarquai quelques groupes de ruines dispersés dans la campagne. Les maisons de la ville n'étaient pas si grandes que celles des villes modernes ; on avait peu besoin alors d'un grand espace pour une demeure. Il ne fallait au citadin ni écuries ni remises; ses chameaux et bestiaux, restaient saus doute en plein air , comme cela se pratique encore dans le pays. IA'S rues étaient anciennement très-étroites; enfin il ne fallait de bàtimens un peu vastes que pour les magasins. Je remarquai <jnc les plus grandes maisons n'avaient pas plus de quarante pieds de long sur vingt de large. Or, en les supposant toutes de cette grandeur , la ville aurait pu en contenir quatre mille ; mais comme la moitié de son enecint»* paraissait n'avoir pas eu de maisons, je crois devoir en réduire aussi »e nombre à deuv mille pour n'être pas taxé d'exagération , comme M. Cailliaud. lin ajoutant les habitations disséminées dans la campagne, je suppose que tonte la population de cette place de commerce se montait à environ dix mille âmes; ce qui serait encore aujourd'hui une place importante sur cette côte. Je remarquai aussi quelques tombes creusées au bas des montagnes dans une roebe calcaire tendre.

•M J.c besoin d'eau nous força de quitter ces ruines avant le soir; car nos chameliers avaient perdu tout courage , et nous crûmes même devoir leur donner à chacun une pinte de notre eau. INous primes ensuite le chemin des montagnes du ti<te du nord-ouest ; mais ce fut a\.?c la ferme îèVolutiou de revenir à ces ruines pour les examiner plus en détail. A environ douze milles de la mer , nous entrâmes dans la chaîne de montagnes par une vallée ; nous étions éclairés dans notre roule par la lune. Vers minuit nous arrivâmes dans un endroit montagneux, appelé Aliaratret, où nous trouvâmes uu puils avec d'assez bonne eau potable. On peut juger du plaisir que nous fit la vue de ce puits ; mais ce qui ne nous charma pas moins, ce fut de voir quelques brebis dans le voisinage; car notre faim égalait à peu près notre soif, et une brebis étail un grand régal pour des vovageurs réduits depuis quelques jours an biscuit pour toute nourriture. Mais, en approchant, nous eûmes la douleur de voir que les bergers s'éloignaient avec leur troupeau, et allaient se retirer dans les mon tagnes. INous étions trop allâmes pour lâcher prise aussi facilement. En conséquence, nous nous mîmes sur-le-champ à la poursuite des fu-gilils ; nous ne tardâmes pas à les atteindre et n

F. \ \ r 1.1 r. , elc. S> les arrêter. Il se trouva alors que les guides du troupeau étaient deux jeunes filles arabes. Leurs compatriotes qui nous accompagnaient les rassurèrent sur nos intentions } et elles se laissèrent engager , à lorce de paroles persuasives, à revenir au puits avec leur troupeau, ('et accessoire était important; car j'avoue que, bien qu'elles nous lissent voir au clair de la lune leur beau teint couleur de chocolat , nous tenions encore plus au\ lircltis qu'auv bergères. "Vous entrâmes en négociation , et ci: :••.} ctànies une ; les pastourelles resteront quelque temps avec nous an puits. Ce lieu est encore aujourd'hui, comme dans l'antiquité , le rendez-vous des (illes et des jeunes gens : c'est là que les premières se font voir et inspirent des senti-mens qui provoquent le mariage. Après avoir abreuvé leur troupeau et rempli leurs outres, elles partirent vers h: point du jour. j\ous remarquâmes sur cette route des traces de chameaux , et des fragnieiis de poterie , ce <jiu lait supposer que c'était la <jr;mùe roule conduisant à la ville. jVoiis rencontrâmes aussi à la moitié du chemin, entre ce puits iî I Lhot:-(irey, j une station semblable ;t celle (juc nous avion-, trouvée auparavant sur la roule de (.'oplos. Les l'enscignemens que je pris, m'iulornierenl que

66 vovAcr.s E\ KGYPTE, la vallée où nous étions communiquait avec celle de la première .station : celait un motif de plus ♦le croire que la grande route de Coptos à Bérénice passait par cet endroit; ce qui s'accorde avec l'opinion et la carte de d'Anvillc. Dans la matinée du 10 nous nous remîmes en route pour revenir au montZabarali, et examiner de nouveau Petit-Sekket (Sakiet ininor) que nous n'avions pas bien vu auparavant. La vallée dans laquelle nous étions, continuait de se diriger au nord-ouest, et était à peu près parallèle à la nier lîouge. Vers une heure MOUS arrivâmes à Khefeiri, où il y a un puits d'eau excellente. Nous y passâmes le reste de la journée et la nuit ; et nous fûmes assez heureux de nous procurer encore une brebis : malheureusement elle était aussi maigre que celle de la veille ; à peine avait-elle une livre de chaire franche : aucune brebis du pays n'eu a davantage, à moins qu'elle ne soit d'une grosseur extraordinaire; les entrailles sont la meilleure partie de ces animaux. Nous étant remis en route le 11 , nous passâmes par une vallée entourée de rochers de granit ; après midi nous arrivâmes à la belle source d'Amusué, qui peut passer pour un phénomène de ces déserts; l'eau y jaillit par une

EN M B I T , etc. S"» feïilc de rochers ^ramliques en fonnaiit un jet d'un pouce de diamètre : on ne voit nulle part l eau sortir avec cette abondance. Les rocîiers cjui donnent naissance à la source ne font qu'un échelon inférieur des montagnes du haut desquelles l'eau des pluies descend par une espèce de cataracte. C'est a celle source éloignée d'une lieue de Sekket, que nous a\ ions donné rendez-vous à un détachement de noire caravane ; il nous y attendait. INous envoyâmes le lendemain notre inter-prête »rec au mont Zabarah pour prier Mahornet-Aga, chef des mineurs, de nous envover deux ouvriers grecs qui avaient vu .M. Cailliaud mesurer la prétendue ville antique dans les montagnes ; et nous convînmes de les attendre la uuil suivante à Selket. La fatigue nous fit passer la joiirnèe du 1 r> auprès de la source, et ce ne fut quole lendeiaain que nous nous rendîmes à SeK^ef. L'interprète nous y apporta la nouvelle que iahomet-Aga n'était pas encore de retour du TV il. Ainsi nous avions bien fait de ne pas l'attendre avant de nous mettre en route, comme il nous en avait prié. Quoique nous fussions détrompés alors au sujet delà prétendue grande ville de 31. (iailliaud,

bô v o Y \ c r. s i: \ i: CVPIL, iu>iis voulûmes néanmoins , pour n\oir une certitude complète , (aire encore des recherches, en suivant la route, que le vo\a«cur français avait prise- Le i :"•, nous nous dirigeâmes donc de nouveau , par la \ allée , de Sekkvl à la mer. Selon AI. (iailliaud ce n'elail qu'une distance de trois lieues; mais nous tro:n Ames ijiic c'était deux fois plus; cl quoique voyagean! aussi vite qu'on le peut dans ces il.sorts, nous employâmes à ce trajet neuf bonnes Injures. IVous avions laissé une partie de noire pro\ision d'eau à Sekkct, pour être moins charges. V.'.i atteignant la côte, nous arrivùnics;i un ni il le plus au nord que la vallée d'EI-Ginial que nous avions parcourue auparavant. ÎNous employâmes la journée du lendemain à nue nouvelle visite de la cùtc. ÎNous n'y trouvâmes pas plus de port et de baie que la première fois ; les rochers se prolongeant en droite liiMie sur le bord de l'eau, un petit bâtiment ne saurait pas plus y aborder, que se mettre à l'abri des vents; et il n'y a pas la moindre apparence <i ;:;tc ro;i!e qui aurait conduit du bord de la mer ii::!:s l'intérieur ; celle par laquelle nous étions venus, et qui est la même que .M. Cailliaud a indiquée, n:« jamais été une route pratiquée. La grande ^ iïlc (ju'iJ prétendait avoir découverte aurait donc été située au milieu des rochers, où

EX M-Bi E, etc. Sg Je soleil darde ?cs rayons d'une manière insupportable, où des chameaux chargés ne peuvent marcher, à une jonrn"j des puits d'eau po-lahle et du golfe Arabique, sans communication et sans port sur cette mer. Que l'on jnjjc quelle position ce serait pour une place de commerce telle que l'était Bérénice dans l'antiquité ! Nous revînmes le 17 àSckket; je visitai encore les maisons éparses de la prétendue ville. Des rochers élèves en forme d'amphithéâtre entourent la vallée de Sekkcl sur nue longueur de cent \iiigt-cinq toises; «le chaque cùté de ces rochers on aperçoit de petites maisons bâties en pierres brutes, qui sont jointes sans mortier, à l'exception d'une ou de deux de ces habitations. D'un côté ou voit une chapelle taillée d.-insle roc , profonde de trente pieds, et large de vingt (1) .- nous avons compté en tout quatre-vingt-sept petites maisons ; une seule se distingue dans ce nombre : elle a dû servir «le résidence à quelque chef. Il est probable que c'étaient tout simplement les demeures des ni meurs employés à l'exploitation des gangues d'émeramies. Il est vrai qu'on y trouve «les inscriptions grecques, que je vais transcrire avec l'explication littérale, faite par le docteur Yonng, fit qu'il y est question de (1 Voyez l'Ail.i* , |il;uidic 3!i . n". ('< <i 7

QO VOYAGES EN EGYPTE, Bérénice. Si l'on vent en conclure que le lieu portait ce nom , on conviendra au moins que ce n'étaii pas la grande ville commerçante connue sous la même dénomination. g Voici ces ins ■•iptions mutilées , telles que | ■M. Young les a lues et expliquées :

A. ^VV TCiÇ TtxtCiS

XXI   To7s OVr


X.XI T0tr.TXT. XXI flXÇTVçcVU. TTXfX T?  !hû. rXt 7TXÇX TK  %'JÇISt T Ç-iOi Tri 2 l<KTX.itTVt. t». OptOtWS ÇtA^T,* CLZT'JçaLl A /3 .TXVTX TrxvT* £X TÙv Iflut %^vi- pixTui) iv%xpiaTs,r*ç r« ÏZxçxiri tcxt T» Mti'u, 5J. T» Xxxxe* i> i K.0? natif* KX. ~Zxf»T . . M»/n . . Te <({•- i . . • 7r«  ■ . vçxAies tettt rev T*

tv^ttpia-rria-atf r»   •   .


t'.. . . . Bepoinnif xxi Te Çùàto* w içvçxt flt/flXTOt XZTt ShfCtbl'cV xx) Qtx T«» iit' UXTM CCH&IJXI' in*' ttyet&m.


F

F. \ XUBI F., CtC. f)I

«-«y n* . . r..V. 1. v'L'hommage <lc ). . . . avec nie* fil* et ceux qui ont travaillé avec moi , et ont f;nt ceci , et ont rendu témoignage au Dieu... et a Notre-Dame IMS de Sen»qins. II... Ainsi qu'une (tôle de deux livre» poant , que le feu n'a point touchée ; toutes ces choses à mes propres dépens ; ayant présenté à Sérapis et à Mnirus quatre drachme-., la ritrrne , uncdenii-clrarliinc. I.nliuitiiMiie ;iiiu<'e de ("<:sar, le ?.\r. de Pavui. A Sérapis , à Mnicus I ai fait ce temple. III. Sous Aurclion et Tr.ijan (?,.... Hérodicn ;?) le ?" méchir. IV. (De S<?mp)ronius, faisant hommage à.... et à I-is, et à Apollon , et à tous les dieux sacrés avec eux , j'ai fait ce temple. V ... De Bérénice et l'animal sculpté ; et ayant creusé [ le canal ) tle la rivière depuis les fondetnen» , et ( à ses propres de; pens le» a consacrés avec succès. VI. Pacy bistisde la.. . l'elosiris.. . fait. . . le ?.«j phaoli. l'roeles , fils d'Isidei», le ?()pa(vni.) Ces inscriptions se trouvent dans une petite niche des rochers sur la route qui paraît avoir conduit à la véritable Bérénice. Le 18 nous parcourûmes encore les mou-

çp vowcrs r. v ÏXYI-TE, îagncs d'alentour ; nous aperçûmes quelques mines dans la \alk:erjiii conduit au délilé vers Za!>ara!i, cl trois antres auprès de cette place. A notre retour ;: ScKkrt nous n'avions pins trouve l'Arabe à qnt i;o;;> avions donné :i garder notre provisron d'eau, il avait disparu avec les ou 1res , en sorle qu'il ne nous restait jilus de boisson; lieurt'iiscnienl le p:i:ls c'ml à une distance d'une journée de dot :c iietires; nous y envoyâmes nos clianuviiix pour preuilrc une nouvelle provision. T'f lendemain nous nous dirigeâmes de bonne heure vers le sud ; et à deux heures après midi, nous arrivâmes à l'endroit où la route tourne à l'ouest, et où est située l'ancienne station dont j'ai parlé plus haut. Ce lieu s'appelle kafafiet. IVous continuâmes notre route jusqu'au soir. Quand nous arrivâmes h Hahou-Kady auprès d'une montagne qui :: la forme d'une cloche, et domine la vallée de Wady-el-Gimal, nous vîmes une quantité dY^/.n- et des plantes semblables aux joncs et appelées mourks. jVous étant remis en roule le lendemain de bonne heure, nous traversâmes une vaste plaine-Quand nous arrivâmes à Uabou-Krou« qui paraît être l'entrée des montagnes qu'il Jaut traverser pour se rendre au IN il, nos chameaux


F. N MB! F. , CtC. (j) i.-taieul tellement accables de laiigue, qu'ils pouvaient à peine avancer. ."Nous en avions perdu dois en route; un qualt ;» nie ne pouvait pas aller loin. Il faut avoir traversé ces d.-seris pour avoir une idér (ks (alignes extraordinaires qui en sont la suite. Ces plaines immenses, couvertes de sable et de pierres, et cnlrecoupées quelquefois par des montagnes plus en moins élevées, n'otlrent ni abri, ni Irace de végétai ion, ou de séjour d'hommes. Quelques arbres bravent la sécheresse qui règne autour d'eux ; mais des que l'âge leur a fait perdre leur vigueur, le soleil les brûle et les fait tomber en poussi jre ; j'en ai vu qui étaient réellement réduits en cendres. ' Ouand la saison pluvieuse répand un peu d'hu-; inidité dans l'atmosphère de ces contrées, ii naît } îles plantes épineuses qui servent de pâture aux : quadrupèdes et à quelques oiseaux du désert; .; mais le soleil les fane promptement, et dans > cet état elles prennent la couleur de la paille ; la plante appelée harach est la seule qui tombe avant d'être fanée. Les Arabes pourraient assurer une pâture à leurs bêles de somme, s'ils propageaient ces plantes; mais ils ne secondent jamais la nature ; quand les plantes du lieu où ils séjournent sont consumées, ils en cherchent ailleurs. Les sources d'eau sont quelquefois éloi-

gnéesl'une de l'autre de quatre, six à huit journées; encore ne donnent-elles pas toutes de l'eau douce; la plupart au contraire sont salées et amères, et ne servent qu'à désoler le voyageur altéré qui est accouru dans l'espoir de trouver la fin de sa souffrance. 11 se détourne avec chagrin de la source periide, et va chercher un autre puits ; il est assez heureux d'en trouver un après une longue marche ; mais , hélas! ce puits esta sec. Il n'a plus la force de marcher ; quelquefois iiest réduit à l'affreuse nécessité de tuer son chameau, afin de boire l'eau qui est. contenue dans l'estomac de l'animal : cependant désaltéré , il n'a plus le moyen de traverser le désert. Je n'ai heureusement pas été réduit à ces extrémités; mais j'en ai entendu raconter des détails horribles. Quand la soif accable une caravane c.itière , celui-là est riche qui possède encore une tasse d'eau. En vain le voyageur que le manque d'un peu d'eau va faire périr, implorc-t-il la pitié de son compagnon de voyage qui en est pourvu. Pendant cette calamité tous les sentimens humains sont éteints dans le cœur des hommes. Le mourant offre toute sa fortune, pour une coupe remplie d'eau ; son offre est rejetéc, parce que celui qui possède la coupe, n'a que ce seul moyen de prolonger sa vie , encore risque-t-il d'ex-

I

EN NUBIE, CtC. ()5 pii'er à quelques lieues plus loin que ses compagnons. On parle des dangers des voyages de nier; il n'est pas moins périlleux de traverser les déserts. Les tempêtes menocentles vaisseaux; un puits sec peut faire pe'rir les caravanes. Sur nier on peut tomber entre les mains des pirates; les Arabes du de'sert pillent les voyageurs, et leur laissent une vie qu'ils perdent ensuite dans l'agonie horrible de la soif. Des yeux qui sortent de la tète, la langue et les lèvres enflées; un tintement qui étourdit la tète et produit la surdité, enfin le cerveau qui semble être enflammé ; voilà les symptômes précurseurs de cette mort. Quelquefois le voyageur altc'ré aperçoit dans le lointain un beau lac; il y court pour se désaltérer et se baigner; mais quand il approche il voit que ce prétendu lac n'est que l'effet du mirage , ou une pure illusion d'optique. Si par malheur on tombe malade au milieu du désert, il faut bien continuer de voyager sur un chameau, monture qui est fatigante et incommode même lorsqu'on jouit d'une bonne santé; ou bien il faut se résoudre à mourirsans secours dans le désert même. La caravane ne s'arrête point, personne ne reste auprès du malade à qui on ne pourrait d'ailleurs prêter aucunsecours; l'homme

96 VOYAGES EN EGYPTE, ' qui serait assez charitable pour assister le malade , ne ferait que sacrifier inutilement sa vie ; la caravane ne peut s'arrêter une seule journée ; tous les niomens lui sont précieux pour e'viter le fléau de la disette d'eau : ceux qui la composent sont d'ailleurs pour la plupart des marchands, qui, étrangers à tous les sentimens tendres, ne s'occupent que du gain, fruit présumé de leurs spéculations. Mais aussi rien n'égale la joie qu'éprouvent les voyageurs en arrivant après une marche fatigante et pleine de privations, à un puits d'eau douce. Hommes et animaux, tous s'empressent de se livrer à une jouissance dont on ne peut se faire une idée quand on n'a jamais été exposé à des privations semblables. La liqueur la plus délicieuse pour des citadins qui ne manquent de rien, ne vaut pas l'eau des puits que les caravanes rencontrent dans les déserts. Les chameaux ne sont pas les seuls animaux qui se régalent de celte eau ; les brebis des Arabes , et les oiseaux sauvages aussi la recherchent avidement. Je n'ai vu dans les déserts que quatre espèces d'oiseaux, le vaulour, la corneille, le pigeon sauvage, et la perdrix : quant à la dernière, nous l'avons tuée quelquefois, et nous l'avons trouvée d'un goût délicat. La corneille

EN NoniE, etc. 97 s'acharne contre les chameaux blesses, et agrandit leurs plaies. Quand le voyageur s'est de'salte're' aux puits, il peut y jouir quelquefois d'un autre agre'mcnt qui lui rappelle la vie sociale des peuples civilisés. C'est à ces puits que s'assemblent les bergères des de'serts. Une fois rassurées sur les intentions des e'trangers, ces jeunes filles Arabes s'apprivoisent, el tiennent compagnie aux caravanes ; on se quitte avec la certitude de ne plus se revoir de la vie, mais à un puits prochain le voyageur peut espérer de rencontrer d'autres bergères, dont la présence interrompt la monotonie de son voyage. Le jour que nous passâmes à Ilabou-Kroug,' nous fûmes assez heureux de trouver un puits après une marche de quelques heures. Le lende main 20, nous nous remîmes en routa à deux heures du matin, et avant midi, nous atteignîmes le puits de Hamecha qui contient de la très-bonne eau. Nous y perdîmes encore un de nos cha meaux. Après midi nous continuâmes notre voyage, jusqu'aupied d'une montange de granit.1 Le lendemain nous nous mimes également de bonne heure en marche, et nous entrâmes bien tôt dans une ravine entre les rochers de granit, qui nous rappela l'espèce de cataracte que tious avions TOME II. 7

g8 VOYAGES EN EGYPTE,1 vue en passant la première fois. Nous arrivâmes ensuite à la station de Samout que nous avions vue aussi auparavant. Nous nous arrêtâmes pour la nuit à Dangos où les montagnes s'abaissent, et sont composées de pierre calcaire. Depuis la cataracte jusqu'à cette région inférieure nous avions trouvé les traces d'une ancienne route qui se dirigeait du nord-ouestau sud-est; je ne doute guère que ce ne soit la même route que nous aperçûmes en passant à Bizacls, et qui va en droite ligne de Coplos à Bérénice. Le 22 nous nous remîmes en route à une heure du matin ; vers le coucher du soleil nous atteignîmes Wady-el-Miah. Nous mesurâmes le fort dont j'ai parlé précédemment; le 23 nous revînmes au premier puits des déserts ; l'eau nous en avait paru bien mauvaise à notre premier passage, mais en sortant des déserts nous .n'étions plus si difficiles, et cette fois nous la trouvâmes bonne. Dans la nuit nous atteignîmes le Nil, où nous nous dédommageâmes des privations que ■ nous avions essuyées dans le voyage. 11 n'y a que peu ou point d'eaux en Europe qui égalent en qualité celles du Nil; à la fraîcheur des sources, elles unissent la douceur des eaux de rivière ; elles sont très-bonnes à boire, et servent à tous les autres usages (î). (i) On peut voir dans l'Atlas, planche 38, la carte to-

EN NUBIE, ClC. gg Nous allâmes passer la nuit dans le petit ba-icau que nous avions sur le fleuve. Le 24, le clicik des Ababdeli, qui e'tait encore retenu en otage, vint nous voir. Nous lui fîmes présent d'un fusil, de poudre et de balles. Nous nous plaignîmes des mauvais chameaux qu'il nous avait fournis; mais il nous répondit qu'aucun Ababdeh n'avait jamais fait un voyage comme le nôtre , et que les chameaux n'étaient pas habitués à des marches aussi fatigantes. Nous don-nùmes un fusil, un schall et de l'argent à notre guide qui s'était très-bien comporté. Quand nous leur dîmes que nous avions l'intention de faire . encore une fois le même voyage -, ils nous promirent de nous fournir des chameaux et des chameliers qui iraient partout où nous voudrions, et qui s'arrêteraient quand il nous ferait plaisir. Nous envoyâmes une paire de pistolets de poche au cachefT de l'Ile, en le remerciant de toutes les démarches qu'il avait faites pour nous. L'endroit du Nil où nous nous trouvions, était à quelques milles et au nord de celui d'où nous étions parti pour le désert et qui était vis-à-vis d'Edfou, un peu au sud d'Eléthyia. La route que j'avais remarquée tout le long de la pograpluijuc de notre voyage : je l'ai Jressco avec autant d'exactitude qu'il m'a été possible.

100 VOYAGES EN EGYPTE/ vallée j entretenait sans doute autrefois la communication entre Elcthyia et Bérénice, et passait ù l'est des mines d'émeraudcs. 11 n'est pas étonnant que la première de ces villes ait eu quelque importance, vu le commerce qui a dû s'y faire. Il y a encore un petit port où les bateaux pouvaient être chargés et déchargés; et je suis porté à croire qu'Eletliyia était plus fréquentée par les caravanes venant de la mer Rouge, que Coptos qui est un peu plus loin. Nous partîmes pour Esné. En descendant le Nil nous vîmes le changement qui s'était opéré pendant notre Yoyage. Cette immense nappe d'eau qui avait couvert toute la contrée, avait disparu; les bords étaient à sec, et déjà on les avait ensemencés; les villages emportés par le courant, avaient été rebâtis en terre; les enclos des villages avaient été ouverts; les fellahs travaillaient dans les champs ; enfin toute la contrée présentait un autre aspect. 11 n'y avait que quinze jours que les eaux avaient commencé à se retirer. Dans cet intervalle, elles avaient baissé de huit pieds ; il n'en est pas de même tous les ans. Quand le Nil hausse lentement il décroît avec la môme lenteur ; cela dépend de l'abondance ou de la rareté des pluies qui tombent , pendant la saison pluvieuse, dans l'Abyssinie.

EN NCDIE, etc.* IOI Les indigènes préfèrent une crue rapide, pourvu qu'elle ne soit pas aussi forte qu'elle l'avait été cette anne'e ; si l'eau ne séjourne sur la terre que huit jours, elle la fertilise autant que si elle y restait vingt jours. Déjà on avait oublié les noyés, et la seule calamité qui pesait encore sur les fellahs, était la disette de vivres. Le ^il avait emporté toutes leurs provisions, et les cacliefls ne pensaient qu'à, se procurer du grain pour les semailles. Dans tous ces malheurs, le paysan est celui dont on s'occupe le moins. Nous arrivâmes à Esné dans la matinée du 25 ; nous fîmes une visite au bey qui nous reçut avec beaucoup de politesse. Il s'informa tic l'état des mines, et témoigna beaucoup d'empressement de connaître le résultat des exploitations. Nous lui dîmes qu'on ne pourrait rien savoir avant que les de'combres qui remplissaient les galeries souterraines, fussent déblayées. Nous lui fîmes présent d'un beau fusil anglais. Il fut très-content, et nous offrit ses services dans tout ce qui dépendait de lui. Nous étant embarqués de nouveau, nous ar-riyâmcsje môme soir à Gournah, après une ab-arante jours qui, je pense, n'avaient >pas été employés inutilement.

" -v* 102 VOYAGES EX KCÎPTE, VOYAGE A L'ISLE DE VÏULE.

APRES avoir pris des arrangemens pour achever les modèles de la tombe de Psamme'tique, je partis pour Esné, dans l'intention de m'y informer de la possibilité d'obtenir des chameaux pour me rendre à la grande Oasis, située à l'ouest de cette ville. Ayant recueilli tous les renseigne-mens dont j'avais besoin, je retournai à Thèbcs, afin de m'y préparer à une nouvelle excursion dans les déserts. Quand je revins à Gournah, j'y trouvai MM. Sait, Bankes et le baron Sack, qui venaient d'arriver du Caire. Je fis sentir à M. Sait qu'il m'était impossible de me livrer aux recherches des antiquités ; tant qu'il prétendrait à la possession d'une partie du terrain do Thèbcs. Il proposaalorsun autre arrangement,d'après lequel je serais le maître de faire des fouilles dans .toute l'étendue du solde Thèbes, à condition que nous partagerions les antiquités que je trouverais. J'y consentis dans l'espoir de nie former une collection à l'aide des lots qui m'écherraient en partage.


EN .NciHE, etc. ioî Vers le même temps, M. Drovelti arriva aussi à Thèbesj et, par l'entremise de M. Bandes,il offrit une somme d'argent pour le sarcophage d'albâtre que j'avais trouve dans la tombe de Psamme'tique ; mais son offre ne fut point acceptée. M. Baukes, de son côté, m'eagagea à faire enlever, pour son compte, l'obélisque de l'île de Philïc dont j'avais pris possession au nom du consul de S. M. B., et que celui-ci avait cédé à ce voyageur. Je me chargeai volontiers de la commission, étant charmé de voir encore un morceau antique assuré à/ l'Angleterre, et de pouvoir obliger un homme que j'estimais infiniment. Deux jours avant notre départ, le consul et moi nous traversâmes le Nil pour nous rendre à Carnak, et y reconnaître les divers endroits que le consul s'était réservés auparavant- En débarquant à Louxor, nous rencontrâmes M. Drovetti qui s'offrait à nous accompagner à Carnal, afin qu'il pût voir le terrain qui m'était cédé pour nos fouilles. Chemin faisant, M. Drovetti nous parla d'un homme habillé comme moi, qui se cachait dans les ruines du temple, et à qui lui, M. Drovetti, avait des motifs de soupçonner de mauvaises intentions contre sa personne ; il ajouta qu'il avait déj à informé le caimahan de l'endroit de cette circonstance. Je le priai de me dire quelle

10/f TOYAGES EN EGYPTE," raison pouvait engager cet incounu à imiter mon extérieur ? 11 dit que c'était pour donner le change, et laisser croire que. le mal qu'il faisait venait de moi. Le consul se mit à rire, et fit observer qu'il n'était pas aisé d'imiter mon extérieur (i). .Cependant sous prétexte de poursuivre ma copie, on pouvait lâcher un coup de fusil sur l'original au milieu de ces ruines, et je dis en conséquence à M. Drovetti que j'espé- I rais qu'il recommanderait à ses gens de vouloir bien s'assurer, avant de tirer, s'ils avaient à faire au vrai Bclzoni ou au faux, attendu que si une fois la méprise était faite, il n'y aurait pas moyen de la réparer. Il répondit que cet individu avait été renvoyé de Tbèbes, et n'y reparaîtrait plus (a). (1) M. Bclzoni est un homme de la taille d'environ six pieds. (Le Trad.) (2) Je ne puis passer sous silence une affaire au sujet de laquelle les deux consuls eurent un soir quelque al tercation, On se rappellera qu'avant notre départ pour la nier Rouge, un liorame du parti de M. Drovclli avait demande de profiter du départ de notre bateau, charge d'antiquités, pour se rendre au Caire. A Girgcli, à six journées au-dessous de Thcbcs, cet homme tomba dans le fleuve et se noya, ainsi que l'attestèrent l'équipage et ceux do nos gens qui se trouvaient à bord du bateau. Quand on arriva dans la capitale, on fit partdo l'acd-

r EN N0BIE, CtC. ÏO5 Nous parcourûmes toutes les ruines, et marquâmes les terrains dont nous avions pris possession avant l'arrivée des agens de M. Drovetti à Thèbes j en sorte que tout fut bien arrangé pour prévenir de nouvelles disputes. On verra bientôt si cette intention fut bien remplie. Je suis fâché d'être obligé de revenir si souvent sur .des objets de cette nature; mais si- je n'exposais pas les faits tels qu'ils se sont passe's, je craindrais que le public ne fût induit en erreur par de faux rapports. Après avoir visité les divers endroits où j'avais à fouiller, M. Drovetti nous invita avec beaucoup de prévenaiice à entrer avec lui dans sa demeure parmi les ruines dent à M. Sait, et à M. Drovclti, qui s'y trouvait en ce moment. Celui-ci ne fît pourtant aucune enquête a. ce sujet ; mais à Thèbes il se plaignit de ce que le consul anglais n'avait rien fait pour éclaircir la cause de la mort de l'homme en question, M. Sait demanda pourquoi il n'eu avait pas parle tout de suite ; ù quoi M, Drovetti répondit que c'eût été au consul anglais à prendre l'initiative. M. Sait lui lit observer que puisque l'homme avait été au service de M. Drovetli, celui-ci aurait du faire une enquête sur sa mort. L'ancien consul français répondit qu'il ne l'avaitpas faite par un motif de délicatesse. Cette réponse parut insuffisante à tout le monde. Au reste, nos adversaires se permirent sur cette affaire les insinuations les plus odieuses.

1C6 VOTA G ES EN EGYPTE," de Carnalt. Il nous y régala de sorbet et de limonade , et notre conversation roula sur mon dernier voyage à Bérénice, et puis sur l'expédi-lion prochaine à l'Ile de Philtc. J'exprimai à ce sujet mes craintes qu'il ne fût trop tard dans cette saison pour l'enlèvement de l'obélisque, attendu qu'à la calaracle les eaux ne seraient plus assez hautes pour le transport d'une masse aussi pesante. M. Drovetti dit que les drôles du Chellal (il voulait dire les gens d'Assouan) l'avaient trompe' en se faisant payer pour transporter l'obélisque, sans avoir jamais tenu leur promesse. Je rcpondis à M. Drovelti que ces gens savaient bien qu'ils ne pouvaient enlever ce morceau antique, puisque dès mon premier voyage au liant Nil j'en avais pris possession en vertu du firnian que le consul avait obtenu du pacha, et que j'avais même payé un garde pour en avoir soin. 31. Drovetli se convainquit que les gens d'Assouan, en se faisant payer de ses agens, avaient commis une fraude évidente ; et apprenant du consul que celui-ci avait cédé l'obélisque à M.Bankes, il assuraqu'il renonçait de bon cœur à la possession de cet objet antique. S'étant encore informé de l'époque de notre départ, il apprit que nous l'avions fixé au lendemain. Le 16 novembre, notre compagnie s'embar-

EN NUBIE, etc. 107 qua auprès de Thèbes pour se rendre à la première cataracte du Nil. Etant cette fois en grand nombre, nous avions une flottille entière. La compagnie consistait en MM. Bailles, Sali, Beeclicy, le baron Sack, voyageur prussien el célèbre naturaliste, Linon, dessinateur, le docteur Ricci et moi. Le consul avait pris un grand bateau, M. Banltes une cange, le baron un petit bateau, et nous étions suivis d'un canot plein de brebis, chèvres, dindes, canards,pigeons}etc., dont les cris mêles formaient un charivari qui nous accompagna tout le long de la route. 11 y avait en outre des provisions de toute espèce dont ces messieurs s'e'taicnt^ pourvus au Caire j aussi notre table fut-elle splendide en comparai-son de celle que nous avions eue dans les déserts. Nous avions deux sortes de vins, des fruits pour dessert, et il ne manquait à notre luxe que de la glace pour rafraîchir notre boisson clans les chaleurs qui nous accablaient, et qui rendaient notre voyage très-fatigant. Arrivés à Ele'thyia, nous y passâmes le reste de la journée et une partie du lendemain. N'ayant rien à ajouter à la description que j'ai fait précédemment de cette place, je n'entrerai dans aucun détail sur notre séjour. Le 2i, nous visitâmes Edfou, et examinâmes

I08 VOYAGES EN KCYPTE," les nombreuses ruines qui offrent constamment un nouvel intérêt au voyageur, quelque fréquentes que soient ses visites. Les agens de M. Drovctti faisaient eu ce moment des fouilles àEléthyia; nous apprîmes que l'un d'eux venait de partir en toute hâte pour l'Ile de Philœ, d'après une dépêche qu'il avait reçue par im exprès de son maitre. Nous continuâmes notre route ; avant d'arriver à Gibel-Selselch ou les Montagnes de la chaîne, nous vlmesun pctitbateau, dans lequelse trouvait M.Lebnlo, cet agcntdeM.Drovetti qui était parti en toute hâte pour Philœ. Nous le hélâmes, mais il refusa de s'arrêter pour nous parler. Nous amarrâmes au pied de ces montagnes, et le len demain matin nous nous répandîmes autour des anciennes carrières pour visiter les tombeaux, les sphinx , les inscriptions grecques , enfin toutes les antiquités de ce lieu, qui mérite plus d'attention que les savans ne lui ont vouée jus qu'à présent (i). Il y a parmi les carrières des rochers des sépultures curieuses. Il est évident que les fameux sphinx à tête de bélier que l'on voit à Carnak, ont été faits de cette roche, puis- Ci) On peut voir dnns h Description de P Egypte, un bon Mémoire géologique sur les carrières de Gibel-Sel- teleli, par M. Rozibrc. ( Le Tvad. ) .

""«a

EN NUBIE, etC 109 qu'on en voit encore sur les lieux un qui n'est pasde'grossi, et qu'on a éloigne'un peu des rochers pour le transporter au Nil ; et un autre semblable, mais qui tient encore à la carrière où il a été taille'. Quant à la tradition portant que les montagnes à travers lesquelles passe le Nil étaient unies anciennement par une chaîne pour empêcher les bateaux de passer, j'ai de la peine à la croire fondée. Si les anciens avaient voulu barrer le passage du Nil, ils auraient vraisemblablement choisi pour cela la ville d'Assouan où le Nil est plus étroit qu'à Selseleh, et la cataracte même aurait offert la meilleure barrière qu'on eût pu choisir. On montre, à la vérité, sur le bord occidental du fleuve à Selselch, une pierre à laquelle on prétend que la chaîne était attache'e ; niais j'avoue que je n'ai pu y reconnaître aucune marque de chaîne ; la pierre ne parait 'même pas propre à cet usage; d'ailleurs le fer était chez les anciens Egyptiens un métal trop précieux pour qu'ils l'employassent à faire arrêter la nuit les bateaux sur le Nil dans un pays qui n'a pu avoir un commerce bien florissant. Je crois plutôt que le nom de montagnes de la chaîne vient de leur forme même qui présente,.,en effet, une chaîne que le Nil ne fait qu'entrecouper, et cjui s'étend sur les deux rives dans la direction de Test à l'ouest.

110 VOYAGES EN EGYPTE, Le lendemain nous atteignîmes Ombos : comme la société se proposait d'y passer une journée, je craignis de n'arriver pas assez tôtàAssouau; car je n'augurais rien de bon du voyage précipité de Lebulo, agent de M.Drovetti. En conséquence je partis pour cette ville dans une cange qui était venue au-devant de nous, pour conduire le consul en Nubie. Je pris avec moi un Ecossais qui était venu en Egypte à l'époque de l'expédition .anglaise, et qui, après avoir été l'ait prisonnier, avait passé au service du vice-roi j il avait pris le nom d'Osman. Il avait connu particulièrement M. Burcltliardt, qui, pour le récompenser de son honnêteté et de son attachement, lui avait fait un legs dans son testament; c'est lui qui avait fermé les yeux à ce voyageur savant, sur la fin prématurée duquel il m'apprit beaucoup de détails. , Arrivé à Assouan, je trouvai que Lebulo avait insinué à l'aga de cette ville, et aux indigènes de l'Ile de Philîc, qu'il ne fallait pas penne lire que les Anglais qui remontaient le Nil, enlevassent l'obélisque. L'aga lui avait répondu qu'il y avait trois ans que j'en avais pris possession, et. que j'avais payé pour le faire garder. Voyant qu'il ne pouvait gagner l'aga , Lebulo était allé à Plaire renouveler ses insinuations; mais comme

EiN NUBIE, Ctc ni lous les habitons lui avaient répété que j'avais pris possession de l'obélisque, cet homme avait eu recours à la rusepour venir ùboutdeses desseins. Il avait persuade à ces gens simples qu'il savait lire les hiéroglyphes, et que ceux qui étaient inscrits sur l'obélisque portaient que ce monument avait apparteuu aux ancêtres de M. Drovetti, et que par conséquent il avait droit de le posse'der. Le peuple avait ajouté foi à ce conte, et après leur avoir lait de petits presens, il les avait conduits chez le cadi, pour qu'ils déposassent en justice que l'obélisque était la propriété de M. Drovetti : le cadi ayant reçu également un présent, avait expédié une espèce de certificat, sur le témoignage des indigènes. Après avoir obtenu tout cela, M. Lebulo avait rédigé une note, et l'avait remise entre les mains d'un des cliciks de l'Ile, afin qu'il nous la présentât à notre arrivée. Pour n'être pas obligé de soutenir son imposture en notre présence, il était reparti. J'appris touteeladèsque je (lis débarqué; mais je priai l'aga de se rappeler qu'il avait bien entendu, dès mon premier voyage, que je prenais possession de l'obélisque ; que je lui avais fait avancer de l'argent pour les frais de garde par un janissaire du pacha qui était prêt à attester lé fait; et que lui, l'aga, avait même un contrat pour re-

t12 VOYAGES EN EGYPTE) cevoir trois cents piastres ( cent soixante-quatorze francs ). Il convint de tout cela, et dit que l'autre parti aurait voulu depuis longtemps enlever l'obélisque , qu'il n'avait pu y réussir; et qu'il avait encore essayé récemment, mais que l'eau de la cataracte avait été trop basse, pour un bateau très-chargé. Cette dernière observation m'intéressa vivement; car la principale question était de savoir s'il y avait moyen de faire descendre dans cette saison l'obélisque le long de la cataracte. • Le lendemain notre société arriva auprès d'As-souan; j'allai de mon côté visiter l'île de Philoe, pour prendre connaissance de la rive où j'avais à embarquer l'obélisque, et de la cataracte le long de laquelle il fallait le faire descendre. A mon arrivée dans l'Ile, un vieux cheik me présenta sur-le-champ un billet conçu dans les ternies suiyans : « Le chargé d'affaires de M. Drovetli prie MM. les voyageurs Européens de respecter le porteur du présent billet, gardant l'obélisque qui est dans l'Ile de Philœ, etqui appartient à M. Dro-vetti. Philœ, h 22 septembre 1818. LEBULO. » Eu revenant à la ville d'Assouan,' j'informai

EN KUDIE, etC. Ij3 le consul et M. Bankes de ce qui se passait, et leur fis sentir que la démarche la plus prudente , ce serait d'avoir une entrevue avec l'aga même, et de lui faire déclarer qui était le premier qui eût pris possession de l'obélisque. Ils y consentirent; Faga fut invité à venir à bord; il vint, et déclara devant le consul que j'étais le premier de tous qui eût pris possession du monument. Après cela je ne risquais plus rien dp faire travailler les ouvriers à l'enlèvement. Je trouvai un bateau ; mais la grande difficulté était de persuader au rays ou capitaine de se char ger de le faire descendre sur le Chellal, avec l'o bélisque à bord. Il avait refusé, il y avait deux mois, à la partie adverse de s'en charger, quoi que les eaux fussent alors, plus hautes qu'à l'épo que de mon arrivée. Cependant la promesse d'un bon présent et la moitié du salaire comptant, levèrent les difliculte's, et il promit de se charger de l'entreprise. L'aga reçut de moi en présent une montre en or, de la valeur du cent cinquante piastres ( quatre-vingt sept francs), au nom de M. Banks; lus cheiks de la Morada et des lieux d'alentour furent également gagnés pour qu'ils nous fournissent des ouvriers. Il suffit pour cela de leur donner, nu peu au-delà de la paie or dinaire des paysans, et de leur promettre un TOME H. 8 ,

Il4 VOÏACES EN EGYPTE, ])akchis s'ils se comportaient bien. Je trouvai plus de difficulté à me procurer quelques perches ; car à Assouan il n'y avait point de bois ; celui dont les babitaiis ont besoin pour raccommode!' leurs bateaux vient du Caire. Il ne fut pas facile d'enlever l'obélisque du terrain où il gisait; mais une fois enlevé, il fut transporté aisément sur le bord du fleuve : on employa plus de temps à ôter le piédestal qui était presque entièrement enfoui dans les décombres; nous n'avions point de cordages, et que peu de leviers pour le faire sortir ; aussi fallut-il y consacrer un ou deux jours. Pendant que nous étions occupés de l'ouvrage, l'aga d'Assouan vint dans l'Ile et présenta une lettre qu'il avait reçue de M. Drovetti dont le sceau y était apposé; elle nous fut traduite par l'Ecossais Osman ; l'ancien consul y enjoignait à l'aga de ne laisser enlever l'obélisque par personne. M. Sait répondit à l'aga qu'il n'avait , qu'à faire ses complimens à M. Drovetti et lui mander que nous étions en train de transporter le monument. Nous reçûmes aussi dans l'Ile la visite de plusieurs voyageurs d'Europe, savoir : MM. Baley et Gbdefroy, et deux autres voyageurs qui venaient de visiter la Grèce.

EN NUBIE, etc. Il5 Noire société s'apprêta ensuite à une excursion à la seconde cataracte. L'obélisque allait être embarqué, lorsqu'un accident, causé par la trop grands confiance que j'avais eue dans l'habileté d'un des individus employés à l'entreprise , déjoua notre espoir. Je m'en étais reposé sur lui pour élever devant l'obélisque une barrière en grosses pierres afin de l'empêcher de couler dans le fleuve : celle qu'on avait élevée paraissait capable d'arrêter un poids quarante fois plus fort que celui-là. Néanmoins l'obélisque vint à glisser tout à coup, et descendit majestueusement avec toute la barrière dans le fleuve. Je n'étais qu'à quelques pas de là quand cet accident arriva. J'avoue qu'à cette vue je restai stupéfait : je ne doutais pas que ce beau morceau antique ne fût perdu à jamais; je voyais déjà en imagination le triomphe de nos adversaires, et je croyais entendre les reproches de tous les antiquaires. Parmi les ouvriers, les uns témoignaient du chagrin, non pas pour l'obélisque, mais pour le gain qu'ils perdaient ; les autres riaient d'un événement aussi inattendu. Peu à peu le inonde se dispersa de part et d'autre, et me laissa rêver seul. J'étais assis sur le bord du Nil, ayant les yeux fixés sur la partie de l'obélisque qui s'élevait encore au-dessus du niveau des eaux et sur

Il6 VOYAGES EN ÉCÏPTE, les remous que celte masse produisait dans le courant. Bientôt je songeai qu'il y avait peut-être encore moyen de la sauver. Une pierre de vingt-deux pieds de long et de deux de large à sa base , et qui était d'une qualité' très-compacte et pesante, n'était pas facile à remuer quand il s'agissait de la tirer du fond de l'eau sans le secours d'aucune machine. Nos cordes mêmes, faites en feuilles de palmier, étaient en partie rompues ou pourics, et les leviers ne pouvaient guère servir à l'opération. Heureusement les ouvriers du pays étaient habitués à travailler dans l'eau ; ils pouvaient y rester des journées entières sans le moindre inconvénient. J'espérais donc qu'en deux ou trois journées nous viendrions à bout de retirer l'obélisque. Je commandai les ouvriers pour le lendemain , et j'envoyai à Assouan chercher des cordes. M. Banlies ayant été informé de l'accident, parut prendre son parti en philosophe, et se résigna à la perte du monument; il fut bien surpris quand je lui annonçai que j'espérais lui restituer l'obélisque dans deux ou trois jours. Voici comment je me préparai à cette opération : je fis apporter une quantité de pierres sur la rive, et je fis entrer quelques ouvriers dans l'eau, afin de former sur le bord du fleuve

EN NUBIE, CtC 117 un lit assez solide pour que les leviers .y trouvassent un point d'appui. Après cela je fis soulever l'obélisque à l'aide de ces longs leviers , et des plongeurs étaient chargés de mettre des pierres dessous à mesure que la masse se soulèverait. J'avais aussi fait attacher deux cordes à l'obélisque, dont l'une tenait à des dattiers sur le rivage , tandis que des ouvriers tiraient l'autre pendant l'opération pour faire approcher le monument de la rive. Par ce moyen nous réussîmes à le retourner et à l'approcher de toute sa largeur ; en le roulant ainsi nous parvînmes, dans l'espace de deux jours, à le faire entièrement sortir de l'eau. Notre société partit immédiatement après ce succès pour la seconde cataracte. Avant d'embarquer l'obélisque , je pensai qu'il serait bon de me débarrasser du pie'dcstal, puisque les deux objets ne pouvaient être transportés dans un seul bateau. Je le fis donc embarquer pour la Morada, où je le déposai dans un endroit sur, et où il pouvait aisément être embarqué ensuite pour sa destination. Sur ces entrefaites arriva un agent de M. Dro-vetti, qui mit en rumeur toute la ville d'As-souan. Il amena l'aga de cette place a Philœ, pour me parler et me conseiller en ami de laisser

Il8 VOYAGES EN liGYl'TK, là le fameux obélisque. Je priai l'aga de déclarer, eu conscience, s'il trouvait juste qu'après tout ce que nous avions fait, j'abandonnasse ce monument à un étranger qui n'y avait aucun droit, et à qui il n'avait pas coûté la moindre peine. L'aga répondit qu'il n'avait rien à dire à ce sujet, que M. Drovelli avait écrit au defter-dar-bey à Siout, et que celui-ci avait écrit à lui, l'aga, de ne favoriser ni l'un ni l'autre parti. L'agent le pressa de se décider en sa faveur ; mais ce fuL en vain, et je continuai mes opérations malgré toute sa colère. Il engagea alors les clieilts à faire suspendre le travail de leurs paysans, en leur promettant de leur payer l'argent qu'ils auraient gagné par leurs journées. Mais cette offre, faite même aux ouvriers, fut rejetée avec dédain. Je fis embarquer ensuite l'obélisque par le moyen d'une espèce de pont que je jetai du rivage jusqu'au milieu du bateau, et sur lequel le monument fut roulé jusqu'à ce qu'il fût dans l'embarcation. Immédiatement après je le conduisis à la Morada, pour le faire descendre le lendemain sur la cataracte. Le rays du Chellal continuait d'être bien disposé pour moi, et j'avais soin de l'entretenir dans ces dispositions. Il avait reçu d'avance la moitié de la somme que nous avions stipulée,

EiV NUBTE, CtC. 119 et il vint recevoir le reste au moment d'entreprendre le transport. Je n'eus garde de le lui refuser; j'exigeai seulement qu'il donnât sa parole, enprc'sence de deux de mes gens, d'être fidèle à ses engagemens : c'est ce qu'il fit. Après avoir pris des arrangemens au sujet du nombre d'hommes dont il avait besoin pour le lendemain, il partit pour son poste. J'allai encore examiner, dans la soirée, les rochers de granit qui hérissent la cataracte, et à travers lesquels il s'agissait de l'aire passer l'obélisque. Je fis, dans cette excursion , une remarque que je crois devoir communiquer'au public. Plusieurs de ces rochers sont couverts d'hiéroglyphes et de figures sculpte'es j mais ce sont évidemment des ouvrages d'élèves, qui peut-être ùht voulu s'exercer sur ces masses dans l'art de la sculpture, En contemplant ces rochers, je pensai qu'en examinant les nuances de leur surface on parviendrait peut-être à calculer l'âge des montagnes. Puisque le granit, dans lequel on a taille les figures, est parfaitement blanc quand on le coupe , c'est donc sa couleur primitive. Actuellement la surface en est d'un brun foncé; la partie sculptée est d'un bnin clair j et les sculptures dtiS' temps hïo -derhes sont d'tirte nuancé bien pltis'dair'e encore. Si donc on pouvaitsavoir combien il faut de temps

120 VOYAGES EN EGYPTEj pour qu'une teinte se change en une autre ', et si l'on connaissait l'époque d'une de ces sculptures , on roussirait peut-être1 à trouver approximativement l'époque de la création de ces niasses. C'est une idée que je hasarde timidement, et que je prie le lecteur d'accueillir avc'c indulgence. Le lendemain matin tout fut prêt Npour le transport périlleux de l'obélisque sur la cataracte. J'ai déjà dit ailleurs que c'est plutôt une desconte rapide qu'une chute j quand le Nil n'est qu'à la moitié de la hauteur qu'il atteint dans les inondations , la cataracte présente une masse d'eau qui descend sur un espace de cent cinquante toises, sous un angle d'inclinaison de vingt à vingt-cinq degrés parmi des rochers et des pierres qui hérissenten divers sens le lit du fleuve. Le bateau fut conduit sur le bord de la cascade; au timon on attacha une grosse corde, ou plutôt un petit câble que j'avais emprunté d'un marchand d'Assouan, et dont l'autre extrémité fut fixée à un gros arbre du rivage, mais de manière à pouvoir être déroulé successivement. Cinq hommes entrèrent dans l'embarcation, d'autres ouvriers se placèrent sur les deux rives avec des cordes qui tenaient au bateau afin de le tirer à droite ou à gauche et l'empêcher de se heurter

EN NUBIE, etc. 121 contre les rochers; car le choc d'une masse aussi pesante, pousse'e par un courant rapide', ne pouvait que causer l'anéantissement du bateau. Le câble attaché à l'arbre n'avait pas la force d'empêcher le bateau de heurter les rocs; tout ce qu'il pouvait faire, c'était de ralentir un peu la descente; dans le cas d'un choc il aurait été également impossible aux bateliers de manœuvrer; l'eau aurait couvert à l'instant l'embarcation, et l'aurait coulée bas. Ainsi tout dépendait de l'adresse de ceux qui, placés sur le rivage, avaient à voir s'il fallait attirer le bateau à la droite ou à la gauche. Je ne manquai pas de les exhorter par la promesse debalichis à bien faire leur devoir. Le rays qui m'avait loué le bateau, était comme hors de lui-même au moment de l'expédition. Le pauvre diable ne l'avait entreprise , que parce qu'ayant contracté des dettes à Assouan, et ne trouvant point de fret pour son bateau, il avait eu un besoin pressant d'argent. Mais quand nous fûmes sur le point de lancer le bateau sur la cataracte, il cria comme un enfant, et me supplia de renoncer à mon projet et de lui rendre son bateau. Me voyant inflexible, il se jeta à terre, et ne leva les yeux que lorsque le danger fut passé. Quand tout fut prêt, je donnai le signal de lâcher le câble. Aussitôt

132 VOYAGES EN ÈCVPTE, le bateau s'élança majestueusement sur la cataracte avec une rapidité qui lui aurait fait parcourir douze.milles en une heure. Après avoir traversé une cinquantaine de toises, il rencontra un remous produit par un rocher qui se trouvait dans la direction du bateau. Ce contre-cou-rantralenlitheurcusementlarapidité de sa course, et facilita aux ouvriers sur les bords du fleuve le moyen de le détourner de ce rocher; il continua ensuite de descendre, mais en diminuant de vitesse, ctil arriva sain et sauf au bas de la cataracte. On peut s'imaginer facilementniajoie; lesouvners même exprimèrent leur plaisir au sujet du succès de l'entreprise, etcettefoisleurintérêtn'étaitpour rien dans leur satisfaction; circonstance vraiment rare chez ce peuple. Le rays du bateau accourut vers moi avec un air de ravissement. Après avoir pris mes précautions pour descendre les cataractes inférieures, je m'embarquai, et nous continuâmes de suivre le courant. Il n'y eut que deux ou trois endroits un peu périlleux à traverser ; nous arrivâmes sans accident le même jour à Assouanj nous n'avions pas pris le passage ordinaire des bateaux qui montent ou descendent cette partie de la cataracte; il n'y aurait pas eu assez de profondeur pour un' bateau aussi pesant que le nôtre.

EN NUBIE, etc. Iî5 Après m'ètre acquitte envers l'aga, suivant nos conventions, je continuai ma navigation pour Thèbes; mais comme nous avions des vents contraires, je débarquai pour faire lo reste du voyage par terre. Arrivé à Beban-el-Malouk, j'y repris nionanciennedemeurecntreles tombes. J'y trouvai ma femme qui était revenue de Jérusalem, parce que je lui avais écrit que je ne pouvais me rendre en Syrie. Comme c'était l'époque de Noël, nous passâmes les fêtes dans cette retraite profonde, n'ayant d'autre compagnie que quelques Arabes paisibles qui gardaientles tombes récemment ouvertes. Malheureusement celte tranquillité ne dura pas long-temps. Je regrette d'être obligé encore de dérouler le tableau des iniquités qui me poursuivirent en Egypte, et qui me forcèrent enfin de quitter ce pays. Un voyageur d'Europe qui n'était ni Anglais ni Français, et que je ne désignerai que sous, le nom do l'étranger, avait fait une excursion dans la Haute-Egypte pour acheter des antiquités. Comme je; le connaissais et qu'il allait retourner à une des capitales de l'Europe, il m'offrit ses services qui me- paraissaient être sincères. Je profitai de ses offres obligeantes pour le prier de se charger, lors de son retour, do présenter en mon nom, à un grand personnage de In capitale où il se rendait,

12/(. VOYAGES EN EGYPTE,' quatre sphinx ou statues à têtes de lion qui m'e'taient e'chues en partage j nous convînmes que je lui donnerais une lettre pour l'agent britannique à Rosette, afin qu'on lui délivrât les objets déposes dans le magasin de cet agent. Mais, par malheur, l'étranger se lia bientôt après avec nos adversaires : on va voir ce qui en arriva. Le bateau avec l'obélisque c'tait arrivé devant Louxor la veille de Noël, et ne s'arrêtait que pour prendre à bord quelques objets j après cela il devait se rendre à Rosette. On se souvient sans doute que j'étais convenu avec M. Sait, que j'explorerais des terrains marqués parmi les ruines de Carnak. Je traversai le Nil pour me rendre sur les lieux, et examiner les terrains réservés à notre parti, d'après l'arrangement fait entre MM. Sait et Drovetti. J'étais monté surun grand âne ', c'est dans ce pays la monture la plus commune pour de petites excursions, attendu que les chevaux sont rares, et qu'il est trop incommode d'employer un chameau pour de courtes distances. J'étais suivi de mon domestique grec et de deux conducteurs arabes; il n'y avait que mon domestique qui fût armé, comme à l'ordinaire , de deux pistolets. J'avais été averti par un Arabe de ne pas aller là où se trouvaient les

EN NUBIE, elC. 125 autres Européens ; mais comme ces gens font souvent beaucoup de bruit pour rien, je n'y avais pas pris garde. Nos adversaires étaient lo-ge's avec leur chef, M. Drovelli, dans quelques huttes de boue parmi les ruines de CarnaL L'arrivée de 1'obc'lisque à Louxor les avait mis en fureur; ils voulaient se vengersurmoi,maisen évitant de paraître comme agresseurs. La première chose que je vis en arrivant sur le terrain qui nous avait été alloué, ce furent des ouvriers qui y travaillaient pour le compte de la partie adverse ; il n'y avait point d'Européens : mon domestique me fit apercevoir que l'on travaillait sur notre terrain; mais je lui enjoignis de ne pas s'en mêler, et nous continuâmes notre route. L'endroit où l'on travaillait, touchait à de petits lacs, et nos adversaires étaient établis dans un coin des propylées. Nous passâmes tranquillement devant eux, et nous continuâmes notre excursion jusqu'à l'extrémité septentrionale des ruines, où j'examinai attentivement le terrain. Revenant ensuite vers les propylées, nous rencontrâmes un de nos Arabes qui accourut vers nous en criant que nos adversaires l'avaient rudement battu, uniquement parce qu'il appartenait à notre parti. C'était un prétexte pour engager la querelle; je sentis le,piège, et pour

126 TOYAGES EN EGYPTE, l'éviter jemc dirigeai en droite ligne surLouxor. J'étais à environ cent cinquante pas des pro-pyle'es, quand un groupe d'hommes se porta en toute hâle sur nous; c'étaient une trentaine d'Arabes ayant à leur tête les deux agens et compatriotes de M. Drovetti, Lebulo et le renégat Rosignano. Lebulo commença par m'apos-tropher, en me demandant pourquoi je me permettais d'enlever un obélisque qui ne m'appartenait pas; il ajouta que je leur avais joué tant de tours, qu'il était temps de m'empêclier de leur en jouer d'autres. En même temps il saisit d'une main la bride de mon âne, et de l'autre il me prit par le gilet, pourm'empôchcr d'avancer; un gourdin était pendu à un bouton de son habit : dans le même temps mon domestique fut assailli par un bon nombre d'Arabes, dont deux étaient toujours au service de M. Drovetli. Le renégat Rosignano seconda son camarade, en me pointant sur la poitrine un fusil à double canon, et en m'accablant d'injures. Mon domestique se défendit le mieux qu'il put, mais il fut renversé, et on lui arracha les pistolets de sa ceinture. Lebulo, Rosignano, les deux Arabes de M. Drovetti armés de pistolets, et beaucoup d'autres munis de bâtons, vomirent ensemble des injures contre moi : l'un des agens, tout en continuant de

EN NUBIE, etc. I2f diriger sur moi sonTasil, s'écria qu'il était temps de me faire expief tout le mal que je leuratàis fait; l'autre m'accusa de lui voler le tiers du profit qui devait luj<revenir de la vente del'obé-lisque en Europe, d'après ses conventions avec M. Drovetti; et-faisant allusion à l'homme qui c'tait tombe' dans le Nil pendant la traversée de Thèbes au Caire, il dit que nous l'avions noyé. ■ Fendant que je cherchais inutilement à sortir de ce guet-à-pens en leur, déclarant que s'ils avaient à se plaindre de moi, je leur promettais ample justice, nous vîmes accourir une autre troupe d'Arabes. Quand ils s'approchèrent, nous reconnûmes M. Drovetti avec son domestique armé de pistolets. U demanda avec un ton qui n'était pas plus doux que celui de ses agens, par quel motif ou par quelle autorité j'empêchais ses gens de travailler. Je lui répondis que j'ignorais ce qu'il voulait dire, que j'avais été assailli par ses gens, et qu'il aurait à répondre de leur conduite. U me commanda d'une voix impérieuse de descendre de ma monture ; je m'y refusai. En ce moment un coup de pistolet partit derrjèremoi; j'ignore qui l'avait tiré. J'avais voulu éviter tout démêlé avec des gens qui se comportaient comme, des bandits; mais quand j'entendis le coup de pistolet, je pensai qu'il fallait vendre

128 VOYAGES EN EGYPTE, ma vie aussi cher que possible. Je descendis; cependant M. Drovetti se radoucit et me dit que je ne courrais aucun danger tant qu'il serait présent; et Lebulo qui m'avait assailli en brigand, suivit l'exemple de son maître, en feignant le rôle de pacificateur. L'affaire avait attiré une foule de paysans de Carnalt ; à la vue de l'attaque qui avait été dirigée contre moi, ces barbares exprimèrent leur indignation de la conduite des chrétiens; ils entourèrent le renégat et lui reprochèrent sa lâche provocation. Quelles idées cet événement doit-il avoir- laissées dans l'esprit des Arabes sur la civilisation des Européens! J'appris alors qu'un voyageur Européen se trouvait dans la demeure de M. Drovetti. Je le fis inviter par un Arabe à me servir de témoin dans la position où j'étais. M. Drovetli qui s'était calmé peu à peu, nia absolument avoir donné des ordres aux Arabes pour travailler sur aucun terrain de notre ressort; il me blâma de ne ni'être pas adressé à lui pour obtenir justice, et d'avoir empêché ses gens de travailler. Je répétai que je ne savais ce qu'il voulait dire, et que tout cela n'était qu'une machination de ses agens. Il me dit alors qu'un Arabe était venu chez lui pour l'informer que j'avais, chassé ses gens du

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EN NUBIE, elC.

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lieu où ils travaillaient. J'insistai sur ce que l'on me confrontàtavec cetindigènej mais on ne put le trouver: on l'appela de tous côtés par son nom; personne ne répondit. Un des deux Arabes qui m'avaient accompagné reconnut celui qu'on appelait et qui ne répondait pas, dans la suite de M. Drovetti. Je l'accostai, et le sommai de répéter sa fausse dénonciation. 11 répondit qu'il avait dit seulement à M. Drovclli que c'était mon domestique qui empêchait ses gens de travailler. Cependant j'étais persuadé que mon domestique n'était pas plus coupable que moi, puisqu'il m'avait toujours suivi. Mais je ne voulus pas insister sur ce point, voyant bien que ces gens n'avaient cherché qu'un prétexte pour entamer une rixe, et se venger de l'enlèvement de l'obélisque. Je pressai M. Drovclti de se rendre au lieu où travaillaient ses gens, afin qu'il put se convaincre par ses propres yeux que ses agens avaient été les agresseurs, en faisant travailler sur un ter rain que nous nous étions réservé. Il y consentit. Nous nous y rendîmes, tandis que Rosignano se tenait à l'écart. Je montrai le terrain à M. Dro vetti qui fut obligé de convenir que j'avais raison. L'étranger que j'avais fait appeler, arriva: il se Irouya que c'était celui qui avait bien voulu se TOME II. 9

130 VOYAGES EN EGYPTE,' charger de mes commissions pour l'Europe. Je lui racontai la scène qui venait d'avoir lieu; mais M. Drovetti prétendit que tout s'était borné à des c'ehanges de paroles. L'étranger dit qu'en eflet il avait vu les Arabes prendre les armes pendant qu'il était chez lui, et courir dans les champs; il rappela à M. Drovetti qu'il avait dit lui-même qu'il fallait courir après eux, pour les empêcher do faire quelque malheur. M. Drovetti répondit qu'il ne pouvait répondre de ce que ses gens faisaient; mais, répliqua l'étranger, vous ne devriez pas les garder à votre service. M. Drovetti se plaignit aussi de ce que j'avais enlcvél'obé-lisque. Je lui fis observer qu'il ne pouvait ignorer que j'en avais pris possession long-temps avant que ses agens vinssent dans l'ile de Philœ ; et qu'il avait eu tort de les y envoyer pour m'empêcher de transporter ce morceau antique, puisqu'il savait bien que nous étions partis expresse'ment pour cet objet. Il répondit que c'était la faute de M. Bankes qui aurait dû venir le trouver et l'an prévenir. 11 est vrai que M. Bankes n'avait point cru nécessaire de prévenir M. Drovetti d'un projet qui ne le concernait point. Je dis encore à l'ancien consul de France que j'avais déjà essuyé plusieurs outrages de ses agens, mais que je ne m'étais pas imaginé que les choses


EN NU ME, ClC. l5r eu viendraient à celle extrémité, et qu'il ne me restait d'autre parti que de quitter le pays. En effet, je me voyais exposé à la haine et à la vengeance d'hommes qui ne paraissaient re-' douter aucun moyen, quelque vil qu'il fût, pour atteindre leur but j et que, malgré les avantages que je pourrais tirer des fouilles, conformément aux arrangemens que j'avais pris avec le consul d'Angleterre, je ferais mieux départir dcl'Egypte. Je revins en conséquence à Beban-el-Malouk, pour y faire les préparatifs de mon retour en Europe. Je mandai au consul tout ce qui s'était passé, en ajoutantque mon projet était de m'em-barquer sur le premier bâtiment à Alexandrie, et qu'ainsi à la réception de celte lettre je serais probablement déjà eu nier pour retourner dans nia patrie. Ayant terminé les modèles et dessins de la tombe royale, je fis embarquer tout ce que < j'avais recueilli pour mon compte, sur le bateau quiportaitl'obélisque j et je ne m'occupai plus que de retirer de la tombe de Psammétique le magnifique sarcophage d'albâtre. C'était une opération très-délicate ; cai' les parois de ce tombeau étaient si minces que le moindre choc pouvait les briser. Cependant il fut tiré sans accident dû souterrain, et dès qu'il fut dehors, oh l'enferma dans une forte caisse. La vallée h travers laquelle

l52 VOYAGES EN EGYPTE^ il s'agissait de le transporter pour le faire arriver au bord du Nil, offrait plus de deux milles de terrain inégal, et un mille d'un terrain uni, couvert de sable et de cailloux. Nous le transportâmes par le moyen de rouleaux, et nous parvînmes heureusement à l'embarquer. J'annonce à regret l'accident qui arriva vers la même époque dans la belle tombe d'où je tirais ce sarcopbage. Dans la description de ce souterrain, j'ai dit que l'entrée était placée dans une ravine d'où l'eau pénétrait, après les pluies, dans les rochers. J'avais commencé à creuser une rigole pour détourner les eaux, et les empêcher de s'écouler dans la tombe; mais ce travail avait été suspendu lors de l'arrivée du consul. Pendant que j'avais été sur le haut Nil, il avait plu, et l'eau avait pénétré, par l'entrée ouverte, dans l'intérieur de lu tombe. Il n'en avait pas fallu davantage pour gâter quelques unes des figures. La pierre calcaire sur laquelle elles étaient représentées, et qui avait la qualité de la chaux, avait absorbé l'humidité, et était tombée ensuite par éclats, particulièrement aux angles des piliers des portes : dans une des salles il s'était détaché un fragment de pierre emportant la partie supérieure de trois figures; dans une autre chambre une figure entière était tombée,: et s'était cassée

EN KcniE, etc. 1*53 en trois morceaux; mais je l'aisauve'e de nouveaux dégâts. La vue de ces dégradations me Gt beaucoup de peine; elles sont peu considérables par rapport à la vaste étendue du souterrain ; mais il est à craindre qu'elles n'augmentent beaucoup dans l'espace de plusieurs années, puisque l'humidité de quelques jours a suffi pour produire des effets aussi destructeurs. Je ferai remarquer, à ce sujet, qu'il faut que l'état de l'atmosphère ait bien changé depuis le temps d'Hérodote, puisque cet historien cite comme un phénomène extraordinaire , une pluie tombée par hasard à Thèbes, tandis que maintenant il y pleut tous les ans. 11 est vrai que cette pluie ne peut se comparer à celle de nos climats; ce n'est que deux ou trois jours de l'hiver, et pendant une heure chaque fois, qu'il pleut à Thèbes: quelquefois les gouttes sont assez grosses pour tremper le voyageur qui ne s'attend point à être rafraîchi de cette manière; mais ce n'est pas cette pluie qui produit les torrens des vallées qui débouchent vers le Nil ; les eaux qui les alimentent viennent du désert. Plus au midi de Thèbes, il ne pleut pi'csque:jamais; il se passe plusieurs années avant qu'il y tombe quelques gouttes. Aussi tout le pays situé sous le tropique du cancer, entre la

ï54 VOYAGES EN ÊCYPTE, première et la seconde cataracte, c'est-à-dire, la basse Nubie, éprouve des chaleurs et des sécheresses plus fortes qu'aucun pays au nord de ce tropique ; le soleil y darde ses rayons à plomb à l'époque du solstice ; alors les rochers mêmes deviennent brûlans. J'ai dit plus haut qu'au mois de juin le thermomètre de Fahrenheit était, dans l'Ile de Philio, au maximum de cent vingt-quatre degrés, et que probablement la chaleur était encore de plusieurs degrés plus forte que ne pouvait le marquer le fluide parvenu à l'orifice du tube. Avant de m'embarquer, je reçus àTlièbesla visite de MM. Wright et Fisher, qui venaient de la Nubie. J'eus le plaisir, de montrer à ces voyageurs les. ruines d'une cité antique qui était devenue pour moi une autre patrie, et que j'éprouvai bien de la peine à quitter. Mais il fallut enfin m'en séparer. C'est le 27 janvier 1819 que je m'embarquai auprès des ruines. Après avoir passé Bény-Souef, nous rencontrâmes un petit bateau qui, selon les apparences, transportait quelqucEuropéen. Les gens du bateau voyant de leur côté que nous étions du même pays, nous hélèrent. Nous descendîmes tous à, terre j il. se trouva que le voyageur naviguant sur ce bateau pour remonter le Nil, était

EN NUBIE, Ctc. Io5 M. Fuller, homme d'un caractère excellent, et avec lequel j'eus le plaisir, dans la suite, de faire une plus ample connaissance au Caire. Il était accompagné d'une personne qui se rendait au haut Nil afin de distribuer des Bibles en arabe pour le compte de la société biblique de Londres. 11 est bien fâcheux que cette personne n'ait pas été mieux instruite au sujet des localités de l'Egypte. Dans la province de Faïoum, par exemple, où elle ne passa point, les nombreux Coptes chrétiens se seraient estimés heureux de pouvoir se procurer des Bibles. Ces voyageurs étaient encore accompagnés d'un autre dont l'extérieur étrange piqua ma curiosité, et me fît demander qui c'était. Je fus agréablement surpris en apprenant que c'était M. Pearcequi, ayant été emmené en Abyssinie par lord Valentia, depuis comte de Mountnorris, avait résidé pendant quelques années dans ce pays. Nous finies bientôt connaissance, et je ne regrettai que d'être obligé de le quitter immédiatement après. Les renseignemens qu'il me donna sur la contrée qu'il avait habitée, me prouvèrent que c'était un homme d'un esprit entreprenant, et habitué aux fatigues. Le récit de ses aventures en Abyssinie aurait sans doute beaucoup d'intérêt: pour le public.

l56 V0ÏAGE5 EN EGYPTE, Nous arrivâmes le 18 fe'vrier au Caire ; nous n'y fîmes qu'un très-court séjour pour continuer notre voyage à Rosette. Arrives dans ce port, nous y débarquâmes les divers antiques que j'avais emportés, l'obélisque, le sarcophage trouve dans la tombe royale, et le couvercle d'un autre sarcophage, le meilleiirmorccau antique que j'aie recueilli pour mon propre compte. Après avoir été enlevé du sarcophage, ce couvercle avait été enfoui sous les pierres, et ce n'est qu'après l'avoir débarrassé que j'aperçus qu'on y avait sculpté au milieu, en haut-relief, une belle figureplns grande que nature, et bien conservée, les pieds exceptés, et ayant à ses côtés deux autres figures en bas-relief. Ce qui avait beaucoup contribué à la conservation de ces sculptures, c'est que le couvercle avait été rétourné. Après avoir embarqué de nouveau tous ces objets sur une djernïc, nous nous rendîmes à 'Alexandrie avec la ferme résolution de partir, par là première occasion, pour l'Europe.Quelque regret que j'c'prcuvasse de quitter un pays où j'aurais voulu continuer encore des recherches commencées sous d'heureux auspices, je ne pouvais pourtant pas m'exposer plus long-temps à une persécution odieuse. Mais le sort disposa encore autrement de moi.

EN NUBIE, etc. l3« A mon arrivée à Alexandrie, j'y trouvai des lettres du consul et de M. Bankes, en réponse à celles que je leur avais écrites deBeban-el-Malouk. Un Arabe avait apporté ces réponses au Caire, et de là on les avait fait passer au port d'Alexandrie. Le consul m'y engageait à attendre l'arrivée des dépêches d'Angleterre, et de demander satisfaction des outrages de nos adversaires. Celait, je l'avoue, la dernière démarche que j'eusse faite de mon propre mouvement. Je connaissais trop le pays et l'influence du chef du parti contraire pour compter sur le succès d'une poursuite judiciaire : aussi ne-fus-je point tenté de profiter du conseil; et comme la peste régnait dans le port, j'étais décidé à m'embarquer. Mais M. Lee, vice-consul anglais, m'apprit qu'il avait déjà fait sa déposition au sujet de l'attaque commise sur ma personne à Thèbes, et qu'il l'avait remise entre les mains de M. Roussel, consul de France. Je fus bien aise de voir qu'on avait pris à cœur l'outrage qui m'avait été fait; mais je n'osais espérer une satisfaction qu'on no connaît pas dans ce pays, surtout quand ils'agit de gens tels que mes ennemis. M. Drovettiqui, en ce moment, se trouvait à Alexandrie, prit la défense de ses agens, et rédigea une protestation dans laquelle il accusait M. Sait d'ôtre l'agresseur;

l38 VOYAGES EJÎ EGYPTE, et comme celui-ci se trouvait dans la Haute-Egypte, il fut convenu que la procédure serait suspendue jusqu'à son retour. Je fus obligé d'ajourner par le même motif mon départ pour TEuropc. le L'étranger qui m'avait servi de témoin à Thè-bes, était arrivé aussi à Alexandrie ; mais il avait changé de sentiment à mon égard, car il avait déjà signé une déposition rédigée par Le-Jmlo même, et qui n'accusait pas, comme on pense bien, mes adversaires. 11 avait entièrement oublié, à ce qu'il paraît, qu'il les avait vus prendre les armes, et courir à l'endroit où j'étais. Cependant il ne rougit pas d'assurer que si je m'étais adressé le premier h lui, il n'aurait pas balancé à signer ma déclaration, comme il avait signé celle de la partie adverse : il (it plus, il vint au bureau du consul anglais, et il y (It une déposition tendant à annuler celle qu'il avait faite en faveur de nos ennemis. Apres avoir prétendu dans la première qu'il avait été présent à l'affaire, il assura dans la seconde qu'il ne la connaissait que par ce que M. Drovetti et ses gens lui en avaient dit. Ce ne fut pas la seule inconséquence qu'il commit. Il s'était engagé, comme je l'ai dit, de se charger de quatre statues pour les présenter de ma part à une certaine cour d'Europe j mais

E.\ Kinwi;, etc. i5g ayant fait part de cette commission au parti oppose, il s'était laissé gagner par celui-ci pour me nuire encore sous ce rapport. On s'était dépêché de former une collection d'antiquités, pour l'offrir à vendre à la même cour à laquelle je voulais présenter mes statues : aussi, lorsque je crus que ces objets allaient être embarqués pour leur destination, j'appris que l'étranger avait déjà mis à la voile avec la collection formée par nos ennemis, nie laissant penser de sa conduite ce que je voudrais. Chacun est libre sans doute de chercher son avantage comme il peut; mais encore faut-il de la délicatesse dans les procédés. Fendant mon séjour dans Alexandrie, j'eus le plaisir de voir fréquemment M. Briggs qui était aussi sur le point de se rendre en Europe. C'est ce négociant établi en Afrique qui a suggéré au pacha d'Egypte l'idée de creuser un canal depuis Foua jusqu'à Alexandrie pour faciliter l'exportation des productions du pays sur des bàtimens européens ; ceux' ci étaient quelquefois obligés de rester dans le port pendant six mois à cause du bogliaz ou de la barre qui traverse l'embouchure du fleuve devant Rosette; les djermes môme e'taient quelquefois retenues avec leurs cargaisons pendant trois mois. Le nouveau canal a quarante milles de long, et il en coûtera environ

»4o VOYAGES EX EGYPTE, 7,200,000 francs pour l'achever; mais aussi il sera d'un grand avantage pour l'exportation des productions, et en général pour tout le commerce d'Egypte (i). Voyant qu'il se passerait quelque temps avant que le consul ge'nc'ral d'Angleterre revint, je ne savais comment employer cet intervalle : je songeais d'abord à me livrer à des recherches dan; la Basse-Egypte ; mais j'étais persuadé que j'y rencontrerais encore des obstacles, puisque le chef de mes adversaires était dans le voisinage. Cependant je ne pouvais rester oisif; j'avais dé-siré depuis long-temps faire une petite excursion dans le désert de l'Occident. Bien des voyageurs y avaient cherché remplacement du fameux temple de Jupiter Àmmon, sans pouvoir le trouver. Je pensais que le Faïoum e'tait une province qu'on avait encore peu explorée ; que je (i) D'après une lettre de M. Briggs, insérée dans uu journal de Londres, il n'y avait pas, en février et mars 181g, moins do vingt-cinq mille hommes occupes à la fois ù creuser le canal. Ce nombre parait prodigieux, mais M. Briggs assure qu'il n'est point exagère. D'après les calculs des ingénieurs français, employés dans l'expédition d'Egypte, il faudrait remuer un million sept cent trente mille mètres cubes déterre, pour restaurer cet ancien canal du Nil à Alexandrie, de manière à le rendr* navigable pendant toute l'année. ( Le Trad. )

EN NUBIE, etc. . l/j.1 pourrais y faire probablement une excursion sans crainte d'être trouble', et que de là je pourrais me rendre au de'sert de l'ouest. Je n'avais pas d'obstacle à craindre pour me procurer un lirman; cependant, comme je ne pouvais le solliciter sans faire savoir mon projeta toutle monde, je préférais de m'en passer, espe'rant faire ce voyage de manière ou d'autre. Un ne'gociant anglais, résidant à Alexandrie, me prêta une petite maison à Rosette, auprès de l'agence britannique ; j'y installai ma femme, et je louai uu petit bateau pour me rendre au Faïouni.

VOYAGES EN ÊC-ÏPTE,

VOYAGE A L'OASIS D'AMMON. JE quittai Rosette le 20 avril 1819, et j'arrivai neuf jours après à Beny-Souef. Notre domestique irlandais ayant profite', à Jérusalem, du de'part de M. .Legh pour retourner en Angleterre, j'avais pris à Alexandrie, à mon service, un Sicilien; j'avais emmené aussi un liadgi maure, qui en revenant d'un pèlerinage à la Mecque, m'avait prie, à Génc, de le prendre à bord. J'sepérais que sa compagnie me serait de quelque utilité; et, en effet, cet homme me fut très-utile. A Beny-Souef nous nous procurâmes quelques ânes pour nous transporter, avec nos petits bagages, jusqu'au lac Mœris. Le mémo jour nous nous remîmes en roule, dirigeant notre course par une vaste plaine de terre cultivée en grains et autres productions. Dans le temps de l'inondation, cette plaine est entièrement submergée, à l'exception de quelques villages qui y sont disséminés, et qui, occupant-une position élevée, paraissent alors comme autant d'Iles au-dessus de la nappe d'eau.

I

EN NUBIE, etc. i(^3 A environ quinze milles du Nil, nous atteignîmes la chaîne de collines qui forment l'entrée de la vallée du Faïoum. Le Balir-Yousef traverse cette vallée dans son cours sinueux. Nous nous établîmes sur le bord de l'eau, sous quelques dattiers, à environ deux milles de la première pyramide de ce pays. Après un le'gcr repas , je m'y couchai sur la natte qui, pendant le jour, me servait de selle, et qui fournissait un coucher aussi bon qu'un voyageur peut le désirer dans un pays semblable. Mon domestique, le hadgi maure, et les àniers, se relevaient à tour de rôle pour veiller; j'eus soin de faire observer cet ordre pendant tout notre voyage. Le lendemain, nous nous remîmes en route avant le lever du soleil, et bientôt nous arrivâmes à la pyramide construite en briques cuites au soleil. Ce monument occupe un terrain élevé, au pied de la colline, à l'occident de la vallée. Il s'élève, entre les décombres et les sables, jusqu'à la hauteur de soixante pieds. Mais il a dû avoir originairement au moins dix pieds déplus, avec le sommet qui est tombé.; la base, au-dessus du sable, a quatre-vingts pieds de circonférence. Je remarquai quelques gros blocs de pierre, môles de briqueterie, et disposés de manière à soutenir et fortifier toute

l44 VOYAGES EN ÈCYPTï", la masse. Les briques avaient douze, quatorze à seize pouces de long, sur cinq à six de large. Étant monté au haut de la pyramide, je pus voir de là toute la vallée et l'entrée du Faïourn. A l'ouest et à une distance de deux heures seulement , s'élevait l'autre pyramide ; située dans un terrain plus bas, elle paraissait aussi plus petite. Plus loin, à l'ouest, j'aperçusMedinet-cl-ïaïoum, bâtie sur les ruines de l'ancienne Arsinoé, et présentant de loin un aspect imposant. Je descendis de la pyramide vers le canal, et traversai un pont solidement bàti à l'ouest de la vallée. Nous continuâmes ensuite de longer le pied de ces collines jusqu'à l'autre pyramide. Nous passâmes la rivière à gué, sur nos ânes, pour nous rendre sur le bord occidental, et traverser un autre bras de la rivière, mais qui dans cette saison était presque entièrement à sec. Nous entrâmes dans une place de six cents pieds carrés , entourée de hautes digues en terre, qui paraissent avoir été construites pour mettre à l'abri de l'inondation du canal, ce terrain, qui sans doute a servi d'emplacement à quelque ville ancienne ; mais il n'en reste que des blocs de pierre et des traces d'ouvrages en briquet-terie. Après avoir traversé encore un petit canal

KN NUBIE, Clc. l45 ijiiia été creusé sous le gouvernement moderne de l'Egypte, nous arrivâmes au pied de lasu-conde pyramide. Je trouvai sa base élevée seulement de trente pieds au-dessus du niveau du canal. Cette pyramide est, au reste, aussi grande que la première. Elle est entourée de tombeaux plus petits;.et,'du côté du midi, on voit les restes d'un temple égyptien qui a dû être d'une grande magnificence, à en juger par les frag-mens de colonnes qui restent. Ces colonnes, les seules que j'aie jamais vues en granit, n'ont pas d'égales en grandeur dans toute la vallée du Nil. Plusieurs tombes sont creusées sous terre, dans le style égyptien. Après avoir quitté cet endroit, nous arri vâmes dans la soirén à Medinet-el-Faïoum. Toute cette contrée est d'une grande fertilité, et couverte de vergers et de champs de' rosés. La ville est fameuse par l'eau de rosés qu'on y distille, et qui se débite au Caire et dans toute l'Egypte, à l'usage des grands qui en font asper ger leurs divans et d'autres places de leurs de meures , et qui en présentent à toutes lés visites. Eu entrant dans la ville, je nie rendis à la mai- sou de Housoufl-Bey, gouverneur de la pro vince de Faïown ; mais il était parti poui" le Caire. Cependant tin ni'adressant h son kakia- TWMK II, ,<>

\/fi YOÏACKS K.\ EGYPTE, boy, j'obtins un firmaii ut la promesse d'un guide ; c'e'tait tout ce que je demandais. On me céda aussi un logement dans la maison. Le lendemain, 3o, on me donna un soldat pour me guider au lac Mœris. Je partis le même jour, en prenant une route qui se dirigeait au nord. Nous passâmes auprès des vastes ruines d'Arsinoé, que je me proposai de visiter à mon retour, puisque mon intention était de revenir par le même chemin. La contrée continuait de présenter un aspect florissant. A midi nous arrivâmes à El-Cassar, où l'on trouve les ruines d'un ancien temple, et l'emplacement d'une ville antique, dont il ne reste que des pans de murs. Le temple n'a pas dû être bien grand, à eu juger par les londoniens. Les murs en sont formés de gros blocs de pierre, sans hiéroglyphes. Vers la nuit, nous arrivâmes à Sentires, village situé à environ dix milles du lue du Mœris. Nous continuâmes notre voyage, dans la matinée du i". mai. Après avoir traversé plusieurs bosquets de palmiers et d'autres plantations, nous vîmes tout à coup devant nous une contrée sauvage et ouverte, dont le sol s'abaissait graduellement vers le lac, qui s'étendait du nord-est au sud-oucsl, et dont l'autre bord

EN NUBIE, ClC. llf. était hérissé de montagnes arides. A midi, nous fumes au bord du lac, où nous n'aperçûmes pas une trace d'être vivant. Le guide nous conduisit le long de la côte, à une petite habitation; c'était une pauvre hutte de pécheurs, situc'e auprès de l'endroit où le canal de Bahr-Yousef débouche dans le lac; on n'y voyait qu'un petit bateau pouri. Un soldat loge' chez ces pécheurs percevait autrefois un droit sur les poissons qu'ils prenaient ; mais actuellement ils n'ont plus qu'une part de la pèche qui se vend à Bledinet-el-Faïoum au profit du pacha. Notre guide ayant demandé un bateau, on alla en prendre un ,V quelque distance de là, sur le canal. Quand il arriva, je crus voir la barque de Caron ou une de ces anciennes baris sur lesquelles les Égyptiens transportaient leurs morts au tombeau. A. peine cette misérable embarcation avait-elle la forme d'un bateau. La carcasse se composait de pièces de boisgrossièrerrientcoupe'cs et lâchement jointes par quatre autres morceaux; autant de pièces formaient une espèce de pont : ni le goudron, ni la poix n'avaient touché cette barque informe, dont l'intérieur n'était garanti de l'eau que par les mauvaises herbes qui avaient rempli les jointures des pièces de bois. Après nous'être

ï/fî VOYA.CES F,!V EGYPTE, arrangés pour le nolis avec lu batelier qui ne ressemblait pas mal lui-même à Cai'ou, nous chargeâmes l'esquif de nos provisions, et nous nous embarquiiraes pour nous faire conduire vers l'ouest où élait situé, à ce que l'on suppose, le fameux labyrinthe. L'eau du lac était assez potable, mais un peu sauniâlre; encore n'est-ce que par un hasard que l'on pouvait la boire celte année ; c'est que l'inondation du Nil avait été si forte qu'elle avait non-seulement submergé tous les terrains élevés, mais qu'elle avait porté aussi, par le canal de Babr-Yousef, une immense quantité d'eau dans le lac, qui s'était élevé à douze pieds au-delà de son niveau ordinaire. Les plus vieux pêcheurs ne se souvenaient pas d'un débordement semblable. Après avoir navigue tout l'après-midi dans la direction de l'ouest, et non loin d'une côte déserte, nous nous arrêtâmes le soir auprès du rivage. Notre.vieux batelier alluma du feu , tandis que ses compagnons allèrent jeter leur filet, et nous prirent bientôt des poissons pour notre souper. Le rivage où nous allions passer la nuit offrait des traces d'une ancienne culture; on y voyait des souches de palmiers et d'autres arbres, à peu près pétrifiées; la vigne y abondait. Au clair de

EX NUBIE, C'tC. I.f.) l.i lune ce paysage était d'un ell'et ravissant, Lu .silence solennel qui régnait dans celte solitude; la vaste nappe d'eau qui réllétait le disque argenté de l'astre de la nuit, les ruines d'un vieux temple égyptien, l'extérieur étrange de nos ba-leliui's, tout ce mélange d'objets agissait d'une manière douce et'agréable sur mon âme , et transportait mon imagination dans les temps où ce lac ctaitau nombre des merveilles de l'Egypte. .H'abandoniiant à mes rêveries, je me promenais le long de la côte, et me trouvais heureux au sein d'une solitude où l'envie, la jalousie et toutes les passions haineuses des hommes ne pouvaient m'atteindre. J'oubliais presque le monde entier, et j'aurais voulu passer ma vie sur ces bords enchantés. Le lendemain nous voguions sur l'eau avant le lever du soleil, et nous arrivâmes h l'extrémité occidentale du lac qui, celle année, selon l'assertion dos bateliers, s'étendait plus loin que jamais par suite du dernier débordement. Après avoir mis pied à terre, j'emmenai deiiK des bateliers avec moi pour visiter le temple appelé maintenant Cassar-el-Haron, ni situé à environ trois milles du lac, an milieu d'une ancienne ville dont il reste des pans de murs, des (bndemens de maisons et des débris de petits

l5(l VOYAGES ES EGYPTE, temples, tels que des iïagmens de colonnes ut îles blocs de pierre d'une grosseur moyenne. Le temple, assez bien conservé excepte' dans le haut, ost d'une construction un peu singulière et différente du style ordinaire des Égyptiens. Je crois que le plan primitif de cet édifice a e'té altéré dans des temps subséquens, et que c'est alors qu'on a pratiqué dans l'intérieur les petites salles qu'on y voit maintenant (i). Il n'y a point d'hiéroglyphes ni en dedans, ni en dehors; et les seules figures qu'on y remarque, ce sont des divinités sculptées sur le mur du côté occidental de la salle supérieure ; elles m'ont paru représenter Osiris et Jupiter Ammon. À la façade du temple il y a un pilastre demi-circulaire de chaque côté de la porte; deux autres pilastres tiennent au mur; mais le travail de l'extérieur est évidemment d'une époque postérieure à la construction du temple. Une partie des ruines de la ville est ensevelie sous le sable. À Test s'élève une espèce de porte d'une forme octogone, et à quelque dislance un petit temple grec occupe une plate-forme, au-dessous de laquelle il y a des caveaux. Accompagné des deux bateliers, j'allai visiter cette sorte de chapelle ancienne. J'avais laissé ' (i) Voyez l'Allim, planche 3?,.


EN NUBIE, elC. l5l mon fusil et mes pistolets dans le temple, ne présumant pas que je courrais le moindre danger; mais cette imprudence faillit me coûter cher ; car au moment où je montai les marches qui conduisaient à la plate-forme, une grosse hyène s'élança hors des caveaux au-dessous du petit temple. Si je m'étais trouvé sur la marche la plus élevée, elle n'aurait pu faire autrement que de se jeter sur moi, puisque je lui aurais barré le chemin; mais elle put passer à côté de moi : à une couple de toises elle se tourna comme pour m'atlaquer, mais paraissant faire ses réflexions, elle me montra ses belles dents, poussa un hurlement effrayant, et s'enfuit. Je regrettai de n'avoir pas d'armes sur moi pour me venger de la frayeur qu'elle m'avait causée; mais je dus m'estimer heureux qu'elle fut partie. J'attribuais sa fuite aux cris effroyables des bateliers qui, à la vue de la bute féroce, se crurent tous perdus. Le petit temple a été bâti évidemment dans un âge postérieur à celui des autres constructions dont il reste très-peu. A l'ouest du temple on voit des fraginens d'autres portes liées au mur d'enceinte. Je trouvai plusieurs morceaux de marbre et de granit blanc. Ce granit étranger aux bords du lac me fait croire qu'il y a eu ici un édifice

l5'2 VOÏAUES EN liCïl'TK, (['11110 haute importance, puisque les matériaux ont clé apportés du si loin. Au reste, quelques beaux que soicu t lus débris de la ville antique qui occupait cet emplacement-ci, il ne paraît pas qu'elle ait ressemblé eu rien au fameux labyrinthe que Hérodote et flinu, et d'autres auteurs anciens, ont décrits comme uiidesniûiuimenslcs plus étonnaiis de l'Jigyple ; il contenait trois mille chambres dont lu moitié était eu dessus et l'autre moitié en dessous. La construction d'un édifice aussi immense, et la quantité énorme de matériaux qu'il a fallu y employer, auraient laissé au moins des traces sur le lieu où le labyrinthe était situé; mais on n'en trouve pas la moindre. La ville n'a qu'environ un mille de circonférence, el le temple en occupe le milieu ; ainsi je ne vois pas comment cet emplacement aurait pu être celui ilu labyrinthe. Après avoirquitté ces ruines, je ru-tournai au lac, en passant sur un terrain qui, au-Irelbis, avaitété cultivé, et où l'on voyait encore une grande quantité de souches d'arbres entièrement brûlées. Quand je fus de retour au bord du lac, le vent de sud-ouest qui s'était levé, soufflait avec force, gonflait les eaux, chassait le sable, et jetait notre bateau à la côte. En traversant le terrain dont je viens de parler, lus bateliers avaient amafsé a^son de bois pour faire du feu;

r EN NUBIE, etc. i53 et nous passâmes la nuit sous une Icnle, faite à l'aide d'une natte (jii'on avait jetée sur deux bâtons plantes en terre. Dans la matinée du 5 , le vent s'étant apaisé, et le lac niant devenu calme comme auparavant, nous nous embarquâmes, et nous côtoyâmes toute la joume'c la rive en nous dirigeant au nord. Au pied de la montagne qui baignait le lac de ce côté, je ne vis rien de remarquable. En quelques endroits de la côte il croit sous l'eau une grande quantité de jonc, séjour d'une foule d'oiseaux aquatiques; le pélican se voit sur ce lac aussi fréquemment que sur le Nil; on y trouve également beaucoup de canards sauvages et une sorte de grosses hécassincs. Vers le soir nous abordâmes la côte opposée h celle où nous nous étionsembar-qués.Lesbateliersproposaientde traverser le lacle lendemain matin pour nous ramener au point de notre départ: mais comme je me rappelais avoir vu marquée dans quelques cartes une ville non loin de l'endroit où nous nous trouvions alors, je pris dans la matinée du 4 mai la route des montagnes. Le soldat et les bateliers coururent après moi pour m'engager à revenir, prétendant que je ne verrais rien. Je leurs répondis que je ne voulais que gravir les montagnes, pour jeter un coup-d'œil sur le lac et la contrée d'alentour.

l54 VOYAGES EN EGYPTE, L'un d'eux, pour m'en dissuader, dit, par mé-garde, que je ne trouverais que quelques maisons délabrées et un haut mur. 11 ne m'en fallut pas davantage. A force de promesses et de menaces j'obtins de cet homme qu'il me montrât ces maisons délabrées. Je partis donc avec tout l'équipage du bateau ; à peine eûmes-nous gravi les collines les plus basses que j'eus devant moi les ruines d'une ville. Quand nous les eûmes atteintes, je vis que c'était une ville grecque (1): ce ne pouvait être que la ville de Bacclius, indiquée dans les anciennes cartes. On y voit un grand nombre de maisons à moitié écroule'es, et un haut mur de briques cuites au soleil, qui sert d'enceinte aux ruines d'un temple. Les maisons construites en briques comme le mur ne sont pas jointes, ni rangées le long de rues; elles ne sont séparées que par des ruelles de trois à quatre pieds de large ; un chemin , pavé de grosses pierres, conduit à travers la ville au temple dont la façade est tournée au midi. Au centre de la ville, je trouvai des maisons ou plutôt des celliers dont le plafond était de niveau avec le sol, en sorte qu'on ne se serait pas douté que l'on marchât sur des maisons souterraines. Comme les bateliers avaient apporté leurs haches, je fis ouvrir deux (i) Voyw l'Atlas, planche 23.

EN NUBIE, etc. l55 ou trois de ces celliers. Après avoir enlevé une couche de briques, nous trouvâmes en dessous une couche d'argile, puis une de roseaux presque brûles, et enfin sous les roseaux les poutres qui formaient le plafond; le bois en c'taitbieu conserve, et d'une qualité compacte. L'intérieur de ces celliers était encombre; mais une preuve de ce qu'ils avaient servi d'habitations, c'est que nous trouvâmes dans chacun un foyer. Ils n'avaient pas plus de dix à douze pieds carrés ; on y entrait par une ruelle qui n'avait que trois pieds de large, et qui était également couverte. Je ne puis concevoir pourquoi on a pratique ces demeures souterraines;on n'a pu avoir l'intention de se mettre à l'abri des chaleurs, puis qu'au contraire le soleil darde ses rayons en plein sur ces souterrains privés d'air. Les maisons élevées sur terre différaient par leur construction de celles que j'avais vues jusqu'alors. Quelques unes avaient un second étage; et celles qui étaient plus hautes que les autres, étaient si étroites qu'elles ressemblaient à des tours plutôt qu'à des maisons ordinaires; mais on n'en trouve presque pas une conservée en entier. Le temple qui s'est écroulé a dû être très-vaste, les blocs de pierre dont il était bâti étant de la plus grande dimension ; il y eu a qui ont huit à

l56 VOYAGES EN EGYPTE, neuf pieds de long; mais les ruines de cet e'didce sont tellement bouleversées, qu'il est impossible de reconnaître son plan. Ce n'est pas la dégradation cause'e par le temps qui a pu produire un bouleversement semblable ; il faut que eu temple ait été renversé par la main violente des hommes. Parmi ses débris je reconnus des fragmens de statues en brèche et en d'autres pierres employées par les sculpteurs grecs ; mais il n'y avait point de granit. Un de ces fragmens a pu provenir d'une statue d'Apollon. D'autres fragmens, d'une pierre grise étrangère aux montagnes du pays, ont fait partit! de ligures de lions. D'après un calcul'approximatif, la ville a pu contenir cinq cents maisons, dont la plus grande n'avait pas plus de quarante pieds carres; l'enceinte du temple en a cent cinquante ; le mur est haut de trente pieds, et. en a huit d'épaisseur. Au nord de la ville s'étend une vallée qui a dû être cultivée autrefois, mais qui est maintenant couverte de sable. J'appris que cette ville est connue des Arabes du lac sous le nom de Denay. Revenus au bord du lac, nous nous embarquâmes pour l'Ile d'El-Hcar qui est entièrement aride, et n'offre aucune trace d'habitation. Nous travtr lunes ensuite le lac en nous dirigeant à l'est ; dans la traversée je vis des fragmens de

EN NUBIE, etC. l5f piliers et d'autres ruines presque submergées; le soir nous revînmes à la côte d'où nous étions partis. Je me choisis un lieu pour mon coucher, auprès de la cabane des pêcheurs; je fis un excellent souper de poissons irais et d'un morceau de pélican. Le soldat qui habitait la cabane avait tué un de ces oiseaux qui pesait au moins quarante livres; les bateliers Je dévorèrent dès qu'il fut bouilli; sa chair avait l'apparence et le goût de viande de mouton, mais avec le fumet de la venaison; elle était an reste tendre et très-agréable à manger ; la graisse de l'oiseau était ranec, et d'un jaune de safran. Dans la matinée du 5, je fis une excursion sur le bord occidental du lac; j'y trouvai remplacement d'une autre ville, nommée El-Haman, dont il ne reste que des fragmens de briques, éparpillés sur le sol, et une portion de bain. Ce lieu était situé au moins à quarante pieds au-dessus du niveau du lac, et le terrain d'alentour était'jonché de petits coquillages, tels que péton-cleset autres. Je retournaiensuiteàl'est du lac,eu passant par plusieurs villages anciens bâtis cu briques cuites au soleil. A un endroit nommé ïerza, j'observai des blocs de pierre blanche et de granit rouge qui ont dû être pris d'édifices plus grands que ceux qu'il y avait en ce lieu.

l58 VOYAGES EN EGYPTE, J'avais encore cherché dans cette excursion l'emplacement dulabyrinlhe, puisquePh'ne assure positivement qu'il était situé à l'ouest du lac; mais je n'avais vu nulle part, ni sur le sol ni au-dessous , les traces d'un grand édifice ; seulement j'avais trouvé disperses dans toute la contrée dus pierres et des fragmens de colonnes de belles couleurs, de marbre blanc et de granit. Le sol était jonché de ces débris sur un espace de quelques milles j les uns étaient jetés sur la route; d'autresse trouvaient dans lesmaisous des Arabes, ou avaient été employés à la construction des cabanes. Je ne doute pas qu'en allant à la recherche de l'établissement ancien qui a pu fournir ces matériaux, on ne fût parvenu à trouver l'emplacement du labyrinthe qui doit être encore d'une grande magnificence dans son état de ruine; mais peut-être serait-ce trop tard de faire eus recherches avec succès. Comme ce monument n'était pas élevé, et avait un étage sous terni, il peut avoir été enseveli sous le limon que l'eau du Nil charrie tous les ans; on bien le labyrinllu! a pu être placé de manière à être maintenant submergé, comme ou voit sur la rive orientale des antiquités qui sont presque entièrement sous lus eaux. Ce qu'il y a de certain, c'csl que les


EN NCBIE, etc. 159 eaux du Nil jettent annuellement tant de terre et d'argile dans le lac, que le bassin doit en être fort exhausse, et que ses eaux ont dû se répandre beaucoup au-delà de leurs anciennes limites. Le lac Mœris n'était probablement qu'un, réservoir qui servait à retenir l'eau pendant la crue du Nil, et produire une sorte de seconde inondation ; il est évident du moins que c'est la nature, et non l'art qui l'a creusé ; ce qui n'empêcherait pas que les hommes n'eussent profilé ensuite d'un réservoir qui se présentait tout formé. 11 pouvait servir spécialement à l'irrigation du Faïoum ; il suffisait pour cela de fumier l'embouchure du canal, lorsque la crue du Nil avait rempli le lac par cette voie, et de le faire épancher, après la retraite de l'inondation, sur le territoire du Faïoum, qui, étant borné au nord par des montagnes , et de l'autre côté par des terrains élevés, se prêtait à ce genre d'irrigation; mais il fallait tenir le canal fermé à l'entrée du Faïoum, parce qu'autrement les eaux se seraient écoulées en refluant par le Bahr-Yousef vers le Nil (i). (i) Le gimcral Audréossy pense que le lac Mœris n'é-lail peut-êlre autre chose que la tête de la longue vallée du fleuve sans eau, qui avait été diguée naturellement par les sables ou par la main des hommes ; en sorte que le lue, au lieu d'être creusé, aurait été formé, Voyez

l6o VOYAGES EN EGYPTE, la Nous continuâmes notre voyage dans une direction parallèle au lac, en traversant plusieurs villages, des bois de palmiers et d'autres arbres fruitiers, ainsi que des terres bien cultivées. Vers le coucher du soleil nous arrivâmes à Fedmiu-el-Kouuois, qui veut dire place des Eglises. C'est une ville bâtie sur uu plateau de terre et de décombres avec les ruines de quelque ville plus ancienne. Un petit canal, tiré du Bahr-Yousel", le divise en deux parties, dont l'une est habitée par des Coptes chrétiens, et l'autre par dus Musulmans. Quoique les sectaires des deux religions pratiquent leur culte les uns h cùté des autres, ilsn'out jamaisde querelles. Trop pauvres pour se procurer des livres religieux, les Coptes ne possèdentqu'une copie manuscrite d'unepartie de la Bible, qu'ils conservent comme une relique. Si j'avais pu leur présenter une Bible entière ou un Nouveau Testament en arabe, j'aurais été reçu comme un bienfaiteur. J'ai déjà exprimé mes regrets de ce que l'agent de h société biblique, qui a récemment parcouru l'Egypte, n'a pas visité ce lieu., Le premier ageiil, M. Burckhai-dt, cousin-de mon ami, le célèbio dans la Description (kl'lïgyple., le Mémoire de «e savant, sur la vallée des lacs- <\c. Natroun,et nur celle rlu Jlewe sans eau. ( Le. Tnul. )

EN NUBIE, elC. l6l voyageur de ce nom, élait venu sans protection en Egypte pour y distribuer des bibles. Persécuté et obligé de s'enfuir, il s'était rendu eu Syrie; mais la fatigue, et peut-être l'eflet du climat, l'empochèrent d'aller au-delà d'Alep, et il mourut dans cette ville. Ceux qui lui ont succédé dans sa mission, et qui ont remonté le Nil avec de la protection, et tout à loisir, n'ont pourtant eu qu'un très-faible succès. Ou conserve dans la ville de Fedmin-el-Kou-nois une tradition d'après laquelle il y avait autrefois dans ce lieu trois cents églises ; les liabi-tans du pays les laissèrent tomber en ruines; lorsque les musulmans devinrent les maîtres de l'Egypte, ils bâtirent la ville avec les pierres de ces édifices chrétiens, et c'est pour cela qu'on appela ce lieu la place des églises. On pourrait être tenté de supposer à cette tradition un fond vrai, en admettant que les prétendues trois cents églises étaient les trois cents chambres de l'ancien labyrinthe. Hérodote parle à la vérité de trois mille; mais il peut s'être trompé ou avoir adopté une exagération des indigènes. Cependant cette supposition tombe lorsqu'on apprend que le canal deBahr-Youscfqui traverse maintenant la ville, a été creusé il n'y a que deux siècles, et que pendant celte opération on n'a trouvé ni TOME H. n<

l(« VOÏACliS EN ÊGÏPTE, fundemens d'églises, ni restes des chambres du labyrinthe. Je n'en persiste pas moins à présumer que l'emplacement de l'ancien labyrinthe iic doit pas être bien éloigné du lac, puisque les matériaux disséminés en abondance dans toute la contrée, proviennent nécessairement de quelque monument vaste et magnifique. Nous quittâmes Fedminle 6 ; après avoir traversé une très-belle campagne, nous revînmes le soir à Medinel-el-Faïoum. Le lendemain matin , j'allai visiter les ruine;, de l'ancienne Arsinoé. Cette ville a c'té très-étendue; mais il n'en reste que de grands amas de décombres de toute espèce : les briques paraissent en constituer la principale partie. 11 y a eu aussi un bon nombre d'édifices en pierres, et on voit beaucoup de granit taillé. Dans la ville actuelle deMedinet je trouvai des fragmens de colonnes et d'autres morceaux sculptés dans un grand style. 11 est assez singulier que ce ne soit qu'ici et aux pyramides du voisinage que l'on trouve des colonnes de granit. Je découvris aussi dans les ruines d'Arsinoé des portions de statues bien exécutées, mais très-dégradées. Il faut que cette ville ait été détruite par le fer et le feu ; il y a dans les décombres des morceaux de pierre et de verre qui ont subi une sorte de fusion. Dans

ta NUBIE; etc. i65 la ville moderne de Mcdinct on retrouve de nombreux fragmcnsdes édifices de l'antique Ar-sinoéj les blocs ont étécoupe's, et on voitaisé-mcnt qu'ils ont servi à déplus beaux monumens. Ayant fait une excavation dans un ancien réservoir situé au milieu des ruines, je le trouvai aussi profond que le lit du Bahr-Yousef : on le remplissait sans doute de l'eau du Nil, à l'époque des crues, pour les besoins de la ville. Dans d'autres endroits des ruines on voit percés des puits semblables ; ce qui prouve que ce n'était que par le moyeu de ces citernes que les habitans se procuraient constamment de l'eau. En effet, le bras du fleuve coule à quelque distance de la ville. Les échantillons de verre que je trouvai dans les amas de décombres, étaient les uns de la fabrique des Grecs, etles autres d'un travail égyptien. 11 me paraît en général qu'Arshiôéa été une des principales villes de l'Egypte. Après avoir examiné à loisir ce lieu, je visitai l'obélisque, qui est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en parler en détail. Je me préparai ensuite à mon voyage à l'Oasis occidentale. En conséquence j'allai trouver Houssouf-bey qui'était de retour du Caire. C'cstun circassien qui a été conduit comme esclave en Egypte, et acheté au marché par le pacha ; après un long

l6/(. VOYAGES EN EGYPTE," esclavage il a été élevé par son maître au rang de bcy ou gouverneur d'une des plus belles provinces de l'Egypte. 11 était extraordinairement poli, et témoignait un grand désir de s'instruire. Quand je lui eus demandé un guide bédouin pomme conduire par le désert, il me répondit que les Bédouins étaient tous campés sur le territoire qui était delà juridiction de Kbalil-bey à Beny-Souef. Je fus charmé d'apprendre que c'était à mon vieux ami Rhalil-bcy que j'avais à m'a-dresscr, Je. m'informai aussitôt du lieu où les Bédouins étaient campés; et ayant appris qu'ils se trouvaient à une distance de dix milles, je m'y rendis dans la matinée du 10. J'arrivai dans leur camp avant midi; mais aucun d'eux ne put me procurer des renseignemens sur l'Oasis de l'ouest. Ils montraient tous du doigt le midi, en prétendant que l'Oasis était de ce côte. Je vis qu'ils voulaient parler des Oasis de Siout et de Maloni, connues sous le nom de la grandi) Oasis. A la fin, après de longues explications, un vieil Arabe dit qu'il y avait un Elloah à l'ouest du lac,Mœris, précisément à l'endroit où je voulaisaller, mais qu'aucun Bédouin ne voudrait m'y accompagner. Je lui demandai si quelqu'un d'entre eux connaissait le chemin. Il me répondit qu'un de leurs cheilts, habitant un camp cloi-

EN N0BIE, etc.' i65 gnd de huit milles, avait une fille mariée à un desclieiksde l'Elloah. Celte nouvelle nie fit 2rand plaisir, parce que j'espérais engager ce clieîk à m'accompagner dans le pays de son gendre. Nous passâmes la nuit dans le camp, et le lendemain matin nous réprimes le chemin du Nil. Nous traversâmes des plantations d'arbres fruitiers et des champs de rosés. Le cotonier abonde dans ce pays, et le figuier y est si commun, qu'on peut sécher les figues en quantité' au soleil pour les envoyer dans cet e'tat au Caire. Il faisait déjà nuit quand nous atteignîmes les bords du Nil ; comme il était trop tard pour s'occuper d'affaire, je fis étendre sur le sable la couverture qui me servait de selle, et me couchai. Je ne sais à quoi l'attribuer, mais il est de fait que je dormais mieux sur le bord du fleuve, ou sur les sables du désert, que dans aucun lieu, et notamment sous un toit. Le lendemain matin je fus réveillé de bonne heure par le hadgi maure qui me dit avec un air de surprise qu'un homme d'une figure étrange s'avançait vers nous,me donnant à entendrequ'il croyait quec'élail un voleur. Je pris mesarmes; mais je fus bientôt rassuré quand je vis que c'était un Européen. Il se fît connaître comme le révérend M. Slowman, homme de soixante-deux ans, qui par-

i66 VOYAGES EST ÉHYPTË, couraitrEgypteetlaSjriesaiisavoirun interprète et sans savoir un mold'arabe. Cet homme respectable bravait toutes les fatigues, tous les obstacles avec un courage e'tonnant, et marchait sur les traces des voyageurs célèbres, mais sans faire le bruit que plusieurs d'entre eux ont fait de leurs exploits, et sans se soucier que quelqu'un fût instruit de ses voyages. Malgré cette grande modestie, il était mal vu par certain Européen en Egypte, cl il essuya même de mauvais procédés de sa part, Mais je réserve pour un autre ouvrage, l'exposition de la conduite de cet Européen haineux qui aurait voulu tout seul visiter l'Egypte. M. Slow-mau était descendu de sa cange du Nil, pour venir me trouver; puis il continua son voyage à la seconde cataracte, d'où je le vis revenir plus tard sain et sauf. J'allai faire ensuite une visite à mon bon ami Khalil-bey d'Esné, qui alors commandait , comme je l'ai dit, dans la province de Beny-Souef. Il venait de dincr ; il fut bien aise de nie voir et se félicita d'être à même de me servir. Dès que je lui eus dit que je désirais pénétrer dans l'Oasis de l'ouest, il envoya, d'après ma demande, chercher le chcilt des Bédouins. Il s'informa de bien des choses, particulièrement des mines de soufre et d'émeraudes qu'on avait découvertes, et qu'il croyait très-profitables pour

EN NcntE, elc. 167 le tre'sor du paclia. Je passai la soire'e avec lui, et en partant je lui promis rie le revoir le lendemain, quand le clieik des Bédouins arriverait. Je me rendis en effet chez iui le 14 > mais le clieik n'arrivant point, je fus obligé de rester toule la journée oisif. Comme le bey entrait tous les jours à une heure fixe dans son harem, je me rendis au café du bazar de la ville, le seul lieu de divertissement public qu'on y trouve. Encore ce café n'est-il guère fréquenté que par la soldatesque turque ; car, bien qu'une tasse de café ne coûte que cinq paras, c'est-à-dire à peu près un sou, c'est pourtant plus qu'un Arabe ne peut dépenser pour son plaisir, puisqu'il ne gagne effectivement qu'environ quatre sous par jour. Il est curieux de voir l'air d'importance que les soldats turcs prennent dans ces cafés. Un binbachi qui n'a que le rang de sergent y transmet au caporal ses ordres dans le même ton avec lequel le ca-cheff les lui a adresses, et le caporal les annonce toujours dans le môme ton au soldat, qui les transmet dans l'occasion de la même manière à quelque Arabe. Le i5 le clieik arriva, niais il prétendit qu'il e'tait incapable de nie montrer la route du lieu où je voulais me rendre. Le bey exigea qu'il trouvât dans son camp quelqu'un qui connût la

lC8 tOY\GES EN EGYPTE," clieniiti ; le clicik promit d'engager un certain cheikGroumar, et il fut convenu que je le prendrais ù un village à l'entrée du désert. Je dis au cheik que j'allais nie pourvoir d'un firman du bey pour les cheiks de l'Oasis ; mais il prétendit que cela n'était point ue'cessaire, et qu'il vaudrait mieux que j'allasse sans fimian, puisque je serais accompagne de quelqu'un envoyé par le bey même. En conséquence nous nous mimes en route, dans la matinée du 16, pour notre rendez-vous au village de Sedmin-cl-Djabel, situé à l'entrée du désert, où les Bédouins étaient campés. La plaine que nous traversâmes , ressemblait à celle du Faïoum. En arrivant au village, j'allai •voir le cacbelF qui y commandait j je trouvai chez lui le cbeik des Bédouins, et le clicik Grou-mar qui nous attendaient. J'eus quelque peine à les engagera n'emmener que six chameaux ; ils voulaient en emmener davantage, afin de pouvoir emporter plus d'eau pour notre provision. Le cheik Groumar qui devait nous servir de guide, ne se chargeait pas sans difficulté de celte commission j il me fit observer qu'aucun Européen n'avait encore été dans cette Oasis, et que les Bédouins ne s'y rendaient que pour acheter du riz et des dattes. Cependant je lui fis surmonter ces

V.N NOBIE, elc. iGg craintes, et il lui convenu qu'après avoir em ployé trois jours aux préparatifs du voyage, nous nous mettrions un route. v Le camp des Bédouins était situé au pied de la chaîne de collines qui horde le désert (i); le chef avait une tente plus grande ut plus haute que les autres; il jouissait du l'autorité d'un roi sur ces nomades. Je m'établis précisément devant sa demeure ; mon liadgi maure m'y fit une tente< avec deux couvertures de laine. La manière de vivres de ces Arabes a été si souvent décrite que je crois inutile de m'y arrêter j je dirai seulement ce que j'ai remarqué de particulier che? le clieik Groumar. C'était un homme vigoureux, de la taille de six pieds trois pouces ; sa physionomie annonçait un caractère prononcé, et il était très-avide de gain. 11 jouissait d'une grande autorité sur sus sujets, et ce qu'il commandait, s'exécutait sur-le-champ. Il avait deux femmes qui s'accordaient parfaitement, et une vieille esclave -noire, dont il avait deux beaux enfans, et qui par cette raison avait autant de pouvoir que les deux femmes légitimes ; celles-ci n'étaient au reste guère plus belles que la négresse. Leur principale occupation consistait à moudre du grain , et faire du beurre. I<eurs moulins à bras sont bien (1) Voyez l'Atlas, planche ?.5.

170 VOYACES EN EGYPTE) plus grands que ceux des Arabes d'Egypte ; ce qui prouve la supériorité des forces physiques de ces nomades. Quand les femmes ont moulu le grain, elles jettent la farine dans de l'eau bouillante; et, en la tournant sans cesse avec un bâton, elles font une bouillie épaisse, qu'elles retournent ensuite sur un plateau faiten paille. Au milieu du pouding elles font un trou et le remplissent de beurre : voilà leur principal mets, qu'ils appellentasc/r/.Cesnoniadessontmaintenantplus heureux qu'autrefois,ayantobtenu,il y a quelques années, de Mahomet-Ali la faculté de louer des terres sur les confins du désert. Cependant ils ne s'adonnent guère à l'agriculture, trouvant plus de profit à élever des chameaux. Leur seule ope-ration agricole consiste àarracher le chaume dont ils nourrissent ces animaux quand ils ne trouvent pas de pâturages. A cet eflbt ils se servent d'une machine composée de cinq ou six fers, qui enlèvent le chaume des champs. Leurs chevaux sans être d'une bonne condition, sontpoiu-tant très-forts. Ils déplacent souvent leur camp, pour être mieux; mais ils se tiennent toujours éloignés des habitations, du moins des villes et des grands villages. Les femmes sont vêtues d'une étoffe épaisse de laine qui se fabrique sur la côte de Barbarie, et qu'on débite au Caire et dans d'autres

, e!C. lyi villes d'Egypte. Les hommes portent une tunique de lin, et un grand scball de laine qui les couvre de la tète aux pieds. Leurs tentes sont tellement infestées de mouches qu'on ne peut y entrer sans eu être molcsié. Je crois que ce sont les gros draps mal-propres de ces nomades qui attirent les insectes. Pendant mon séjour parmi eux je n'ai pu dormir un instant. Le premier jour de notre arrivée , les Bédouins étaient trop farouches pour entrer en conversation avec nous; mais une Ibis familiarisés, ils ne cessèrent plus de nous questionner sur notre pays1, et de nous demander des objets de peu de valeur. Après nous être procuré du pain pour nous et du fourrage pour les chameaux, nous nous mimes enfin en route le 19, et nous entrâmes au désert dans la direction dé l'ouest, et en longeant le côte méridional du Faïoum. Après deux heures de marché, nous arrivâmes auprès des ruines d'un ancien village; et, une heure et demie après, nous atteignîmes une place nommée Hawéje-Tolon, qui a servi d'emplacement à une ancienne ville très-vaste. Je vis un grand nombre de blocs de pierre calcaire, orne's d'hiéroglyphes et de figures égyptiennes très-bien exécutées, et quelques piédestaux de colonnes. Les briques cuites abon-

I72 VOÏACES EN EGYPTE *, daicnt parmi ces débris; j'y observai aussi quelques morceaux de granit. Une heure après avoir passe' ce village ruiné, nous arrivâmes à un autre, appelé Talet-cl-Hagar. Ou ne voit pas sans surprise ce village rempli de piédestaux de colonnes. Il est évident qu'ils proviennent de l'ancienne ville, et qu'on les a enlevés afin d'en faire des meules pour b'royerle grain. Vers le coucher du soleil nous arrivâmes à un lieu appelé El-Kharak, situé dans une contrée entièrement détachée du Faïoum, et arrosée par une branche du canal ou Bahr-Yousef. Le village est entouré de champs bien cultivés qui produisent du dourrah et du trèfle. Le petit nombre de villageois qui l'habitent sont presque tous de la classe agricole ; ils louent leurs terres du bey du Faïoum. Nous nous pourvlmcs dans ce lieu de fourrage pour les chameaux, et nous remplîmes les outres d'eau fraîche. Le 20 nous nous portâmes en avant vers l'otieslj en avançant nous trouvâmes une contrée toulc différente, et bientôt nous fumes entourés de rochers peu élevés, de collines de sable, et de vallées ste'riles. A la distance de quelques milles du dernier village, j'observai le haut d'un mur très-épais, qui paraissait avoir formé l'enceinte d'une grande ville; mais il était enseveli sous le

EN NUBIE, etc. 175 sable. J'aurais pu le prendre pour un mur destiné à clore des terres laboure'es, si je n'avais aperçu dans l'enceinte le haut de quelques bàli-mens, et des murs très-opais en briques cuites au soleil. En dehors de l'enceinte, je remarquai une quantité de souches d'arbres cl de vignes presque réduites en cendres ; elles tombaient en poussière des qu'on les touchait. Ce lieu porle le nom d'El-Kliarak comme le village où nous avions passé la nuit. Nous continuâmes de marcher par des vallées hc'risse'es de rochers et de buttes de sable. Vers le soir nous arrivâmes à un endroit parallèle à l'extrémité orientale du lac Mœris ; nous passâmes la nuit au pied d'une berge, et le lendemain matin à quatre beures nous nous remîmes en route. La vallée commençait à s'élargir, et, quelques heures après, nous vîmes à une grande distance devant nous un rocher très-élevé; nous marchâmes presque toute la journée entre les rochers et les buttes de sable, et vers le soir nous arrivâmes à Rejen-el-Cassar, lieu jadis peuplé, où il y avait quelques bonnes pièces de terre, qui ont été cultivées autrefois, mais, que Je sable recouvre maintenant. Entouré de hauts rochers, ce district peut avoir trois milles carrés de surface. Lies sounts et les dattiers y croissent en profusion,

i ;4 >' ° VA C E S E x t G ï i> T E , mais ceux-ci ne portent pas fruit ; les sources abondent au point, qu'il suffit d'ouvrir la terre avec un bâton, pour en faire jaillir de l'eau. Ou y voit les restes des foiidoniens d'un petit temple égyptien, qui a servi de cimetière h des généra-tions d'une autre époque. Nous passâmes la nuit agréablement sous des palmiers ; si l'eau de ce lieu n'était pas saumâtre, un solitaire pourrait être tenlc d'y passer le reste de ses jours. Le 22 nous poursuivîmes notre voyage vers l'ouest ; pour sortir du district de Rejen-el-Cassar, nous eûmes à traverser un banc de sable fort élevé; après l'avoir franchi, nous nous trouvâmes dans une vallée qui nous conduisit dans une vaste plaine, et nous ouvrit une perspective agréable. Je vis dans le lointain une grande plaine couverte de sable et de pierres, et cntrccoupe'e de mamelons. En approcliant, nous trouvâmes que ces mamelons étaient des tertres on tombellcs à peu près de la forme de parallélogrammes, longues de vingt à trente pieds, et formées de monceaux d'ossemens recouverts de terre. 11 y en avait, jecrois, une trentaine; quelques-unes étaient assez grandes pour contenir une centaine de corps: ainsi la totalité des tombellcs pouvait servir de sépulture à un grand nombre d'hommes. J'ai formé au sujet de ces tumtili une conjec-

EN NUBIE, etc. 1^5 turc qui, je l'espère, paraîtra assez plausible aux savans. 11 faut se rappeler par l'histoire que Cambyse, après avoir conquis l'Egypte, envoya une partie de son armée dans les déserts de la Lybie pour soumettre les Ammonites; mais ce corps d'armée, trahi par ses guides qui étaient des Egyptiens, périt dans les de'serts, et on n'en entendit plus parler. On suppose géne'ralement que les Ammonites habitaient l'ouest du Nil; et l'on sait qu'Alexandre n'employa que neuf jours pour se rendre de chez ce peuple à Alexandrie. Il est' donc c'vident que les Ammonites n'habitaient point l'Oasis du midi, comme on le croit en se fondant sur l'autorité d'Hérodote, qui assure que Cambyse y envoya son armée de Thèbes. Toutes les autres données s'accordent au contraire à prouver que le peuple ammonite ne pouvait pas être fort éloigne de la nier. 11 est plus probable que l'armée partit de Mcmphis au lieu de Thèbes, ce qui s'accorde d'ailleurs avec divers points historiques; par exemple, avec l'indication de la distance, et avec la description de l'Oasis occidentale et de son temple. En effet, l'Elloah, tant de Siwah que de El-Cassar esta l'ouest de Mcmphis. L'armée de Cambyse périt dans les déserts de la Lybie, sans doute de soif. Or comme les tom-bellcs sont situées justement dans ces déserts entre

176 VimCKS EX ÉGÏl'Tli, Mcmpliis et l'Elloah, où le voyageur est perdu sans son guide, et où aucune ombre ne le met à l'abri du soleil, je n'hésite pas à présumer qu'elles ont élé élevées pour couvrir les restes de ces troupes infortunées. Un savant m'a objecte que les hommes ensevelis sous ces tombelles ne peuvent avoir été diis Perses, puisque ce peuple, au lieu d'ensevelir ses moiis, avait la coutume religieuse de les abandonner aux oiseaux de proie. Mais je ferai observer, en réponse à cette objection, que les Perses de l'armée de Cambyse, qui périrent dans les déserts, n'ont sûrement pas reçu les derniers devoirs de leurs compatriotes; car, pour que cela eût pu être, il aurait fallu que l'on eût connu leur fin : or Hérodote dit très-clairement qu'on n'en savait rien, si ce n'est qu'ils avaient péri dans les déserts. 11 est donc plus raisonnable de supposer qu'ils reçurent les derniers honneurs de quelque autre peuple, peut-être des Ammonites eux-mêmes, quoique ceux-ci assurassent n'avoir point entendu parler de ces troupes, ni vu entrer aucune armée sur leur territoire. Si néanmoins on refusait d'admettre que les tom-bcllcs du désert couvrent les corps de l'armée de Camliyse, je désirerais savoir à quel peuple elles

EN NUBIE, etc. I77 ont servi, et comment ce peuple a trouve'sa mort dans les sables. On nesauraitcalculer avecpre'cision le nombre d'hommes que ces tombelles peuvent renfermer, attendu qu'elles sont de longueur différente ; d'ailleurs si l'on n'y a enseveli que les ossemens, elles ont pu contenir bien plus de restes mortels, que si les cadavres entiers y ont été dépose's. Je crois pouvoir porter ne'anmoins à trois mille le nombre de ceux qui ont dû trouver une sépulture sous ces tertres. Les Bédouins m'apprirent que ce n'e'taicnt pas les seuls qu'on trouvait dans le pays, et qu'à quelque distance de ceux-ci il y en avait encore un grand nombre ; je les engageai à m'y conduire, mais ils s'y refusèrent dans la crainte que ce retard n'e'puisât trop tôt notre provision d'eau. Le a3 nous continuâmes notre voyage à l'ouest, en passant sur une plaine couverte de cailloux de nuances fonce'es, et si unie, que sa surface ressemblait à celle de l'Océan. Nous voyageâmes toute la journée dans cette plaine caillouteuse. Dans la soirée du 24, nous atteignîmes Babr-Bela-Ma, où nous vîmes de hauts rochers vers l'ouest. C'est la vallée du fleuve sans eau j le fond de la vallée ressemble en effet au lit d'un fleuve, TOIIB 11. n

I78 VOYA.CES fcN EGYPTE, étant couvert de pierres et de sable ; il s'y élève quelques îles, et ce qui est la preuve la plus forte, sur les bords on îeconnait aisément les traces de l'ancien niveau des eaux. Les pierres etsables au-dessus de ce niveau ont une teinte beaucoup plus claire que celles qui ont dû être jadis dans le fleuve; et ce qui n'est pas moins décisif, c'est que cette trace de l'ancien niveau se voit également sur les iles du lit de l'ancien fleuve, où les mêmes teintes s'observent en dessous et en dessus de la ligne de démarcation. Je suis étonné que le cours de ce fleuve sans eau soit si peu connu ; je ne l'ai trouvé indiqué sur les cartes qu'auprès des lacs de Nalroun, dans la direction du nord-ouest au stid-est, ce qui ne s'accorde pas avec la réalité, puisque le fond de la vallée se dirige du sud au nord, aussi loin que du haut des rochers j'ai pu le suivre des yeux. Les Arabes m'assurèrent que cette direction continue sur un long espace, et que ce fleuve est le môme qui passe auprès des lacs de Natroun. Si cela est, il faut qu'il passe tout droit devant l'extrémité dix lac Mœris, à la distance de deux à trois journées vers l'ouest (i). On trouve dans cette vallée des souches (i) II résulte (Ut Mémoire du gcneïai Andrc'ossy, cité plus haut, que le Bahr-èl-Jmilid, ou fleuve sans cm. a lu munie direction que -la. vallée de» lacs de Nalroun >

EN NUBIE, etc. 17Ç) d'arbres pétrifiés, et des cailloux renfermant des gouttes d'eau; j'en remarquai1 une demi-douzaine de la qualité de la pierre à fusil, mais sans aucune veine. Dans la matinée du 25, nous nous portâmes encore plus vers l'ouest, en passant auprès de rochers isolés et de bancs de sable. Vers midi nous vîmes à quelque distance une haute colline, el bientôt après le guide montra du doigt les rochers de l'Elloah ; quelques miuutef après, nous aperçûmes deux corneilles qui semblaient venir au-devant de nous, comme pour nous annoncer le voisinage de l'eau; car, dans ces déserts, les corneilles se tiennent ordinairement auprès des sources. Après midi nous touchâmes la lisière de l'Elloah ou Oasis d'El-Cassar ; c'est une vallée ceinte de rochers élevés, et formant une plaine de douze qui n'en est séparée que par une crête de rochers ; ri que 1« Nil, avant de prendre sa direction actuelle, coulait, en tout ou en partie , par le lac Mœris et deux vallées dans les déserts de la Lybie. Outre les bois pétrifiés et en partie agatisés, le général Andréossy y a trouvé du quarto roulé, du silex et des pierres siliceuses, du gypse, des cristallisations quarlzeuscs, des fragmeus de jaspe roulé ; ininérauxqui appartiennent en partie ar.x montagnes primitives delà Haute-Egypte, et qui par conséquent ont dit ôlrc charriés par la Jleiive, f Le. 7'rml. )

lSo VOYAGE* EN EGYPTE,' à quatorze milles de long sur environ sixdelarge. 11 n'y en a qu'une portion de cultivée du côté opposé à celui par lequel nous entrâmes; on la distingue parles bois de palmiers qui l'ombragent. Le reste de la vallée est entièrement couvert de sable; cependant ou voit qu'elle a été anciennement cultivée dans toute son étendue. En plusieurs endroits le terrain étant d'une qualité argileuse pourrait être défriché avec succès ; des mamelons disséminés dans la vallée sont pourvus , en partie, à leur sommet, de sources naturelles, et couverts de joncs et d'autres plantes. Nous nous dirigeâmes sur une forêt de dattier.', et avant le soir nous arrivâmes à un mille en deçà d'un village appelé Zabou, où nous vîmes quelque culture, des champs de riz, des arbres de sount, etc. Nous étions tous très-altérés ; nos chameaux, qui n'avaient pas bu depuis Réjen, sentirent l'eau do loin, se mirent à courir à plein galop, et ne s'arrêtèrent qu'au bord d'un ruisseau , dont l'eau était tout-à-fait douce, quoique le terrain où il coulait fût imprégné de sel. J'observai ici plus d'oiseaux sauvages, surtout de canards, que je n'en avais vu ailleurs. Nous descendîmes pour laisser boire nos chameaux ; je remarquai alors dans les manières du

etc. 181 ciicik Gi'otimar, notre guide, une certaine inquiétude que je ne pouvais m'expliquer. 11 m'avait demandé plusieurs fois si je désirais passer pour maliométan ou pour chrétien ; je lui avais toujours répondu que je n'avais pas de motif pour nie déguiser. Je m'éloignais un peu des chameaux pour boire aussi; et, après avoir abreuvé ces animaux, nous nous disposâmes à avancer lentement vers le village; mais, à peine fûmes-nous remontes sur nos bêtes de somme , que nous entendîmes quelqu'un nous appeler : au même moment un homme sortit d'entre les buissons avec un fusil, et parut nous coucher en joue. Son extérieur n'était guère effrayant, et son costume n'annonçait pas une personne de marque; c'était un petit homme de quatre pieds, très-mal fait, avec un teint coulcurdc chocolat, et couvcrtd'une étoffe de laine noire. LecheikGrou-mar descendit aussitôt de son chameau, s'avança vers le petit Bédouin, et lui parla dans un dialecte arabe que je trouvai être celui de cette contrée. Le Bédouin reconnut alors le clieik, et ils s'abordèrent d'une manière amicale, ce qui me fit espérer que tout se passerait bien. Le petit Bédouin étant très-empressé de savoir qui nous étions, leclieik lui dit que nous étions des gens qui allaient \ la reclicrchcdcs vieilles pierres,

iSa VOYAGES EN EGYPTE , et que l'un de nous était un hadgi qui revenait d'un pèlerinage fait à la Mecque. Cette dernière assertion parut satisfairele Be'douin trapu. Cependant il fit observer que jamais personne n'était venu chez eux pour chercher de'vieillcs pierres, et qu'il ne savait pas ce que les cheiks de Zabou, son village, penseraient de notre arrivée. Chemin faisant, il avoua qu'il avait été sur le point de tirer sur moi pendant que je buvais. sNotrc guide, montrant mon domestique sicilien et moi, lui assura que nous étions des Francs pacifiques. Le petit nomade répliqua qu'il ignorait de quelle tribu étaient les Francs, mais que son cadi, qui avait été une ibis au Caire, devait le savoir. La conversation s'engagea entre les deux Arabes pendant que nous approchions du village. Le cheik demanda des nouvelles des personnes de sa connaissance, surtout du cheik Ibrahim, sou gendre. Le Bédouin marchait devant nous ; quand nous fûmes près du village, il se mit tout à coup à courir, et disparut dans un bois de palmiers. Nous le suivîmes par une petite allée dans ce bois ; nous nous trouvâmes ensuite dans un beau verger planté de dattiers, d'abricotiers, de figuiers, amandiers, pruniers et quelques vignes. Une partie de ces arbres élaient couverts do fleurs, d'autres étaient charges de fruits. 11 y

EN NUBIE, etc. i83- avflit plus d'abricots que d'autres fruits ; les figues se distinguaient par leur grosseur : le sol était couvert de gazon et de riz. Cette belle ve'gélation eut d'autant plus de clinrmes à nos yeux, que nous sortions d'un désert nu et stérile. Au moment d'eutrer dans ce verger, le guide s'arrêta et nous pria d'attendre en ce lieu son retour; il partit, et je le vis entrer à quelque distance dans une espèce d'habitation. Nous l'attendîmes quelque temps; mais il se passa une demi-heure sans que nous le vissions revenir. Je demandai aux chameliers où notre guide était allé ; ils répondirent qu'ils n'en savaient rien. Ennuyé enfin d'attendre, je pris mon fusil et me dirigeai sur l'endroit où j'avais vu entrer le cheils ; avant d'y arriver, j'entendis des voix d'hommes, de femmes et d'enfaus ; et quand je nie fus approché, je vis un enclos renfermant un grand nombre de cabanes. Immédiatement après la porte il y avait une cour où étaient assemblés les chefs et beaucoup d'habitans du village. Assis par terre, ils délibéraient pour savoir s'ils devaient m'admeltre chez eux ou non. Mon guide était fort occupé à les. haranguer pour leur persuader que nous étions des gens très - pacifiques, et que nous ne venions que pour chercher de vieilles pierres.

l8/|. V0VACE5 EN EGYPTE, Quand j'entrai sous la porte, toute l'attention de l'assemblée se porta sur moi, et il se fit un grand silence. J'allai droit sur eux. Aussitôt tous se levèrent et me regardèrent avec un air de surprise. Je lisais dans leurs regards qu'ils ne savaient que dire. M'étant avancé au milieu d'eux, je demandai quel était leur chef. Mon guide me répondit que trois ou quatre hommes âgés et un jeune homme qu'il me désigna, e'taientles clieiks de l'endroit. Aussi tût je les saluai librement, leur pris la main à la manière anglaise, qui était aussi la leur, et leur souhaitai toute sorte de prospérité. Je vis par l'accueil qu'ils firent à mes avances qu'ils étaient partagés d'avis. Quelques uns me reçurent amicalement, d'autres se retirèrent en grommelant entre les dents des mots que je ne pouvais entendre. Ils demandèrent ce'que je voulais. Je leur répondis que j'étais un étranger venu pour visiter ce lieu, parce que je m'attendais à y trouver quelques pierres appartenant à la sainte mosquée de mes ancêtres ; et que j'espérais que nous serions amis. J'envoyai eu même temps mon guide pour amener les chameaux; et quand tous mes bagages furent arrivés, j'ordonnai de faire du café. J'avais une bonne natte et un tapis neuf qui ne fit pas un mauvais cflet. Je les fis étendre auprès d'un mur, je m'assis

EN NUBIE, etc. i85 dessus, en invitant les cheiks à s'approcher et s'asseoir auprès de moi. Je demandai en même temps si je pouvais me procurer une brebis à bon compte. Quelques uns vinrent de bon cœur s'asseoir sur ma natte ; mais d'autres se tinrent à l'écart, me regardant de travers ; je lis semblant de ne pas le remarquer. Le gendre demoii guide approcha et me dit qu'il me vendrait une brebis pour un dollar. J'acceptai son ofl're à condition qu'il ferait bouillir dans le jus de l'animal deux grands bassins de riz. Je savais que le riz e'iiiit très-commun chez eux, et je crus devoir marchander pour leur faire voir que, sans avoir beaucoup d'argent, je désirais néanmoins me régaler avec eux. Sur ces entrefaites mou domestique sicilien et le Maure avaient préparé un grand pot de café, et s'étaient déjà familiarisés avec quelques indigènes. En faisant servir le café à la r aie, j'en présentai les premières tasses aux clieiks. A la vue de ce breuvage, ceux qui boudaient s'assirent pour prendre part au régal comme les autres; leur mauvaise humeur ne put tenir contre l'attrait d'une tasse de café : c'est pour ces Bédouins un objet de luxe dont ils ne jouissent qu'une seule fois par an, savoir le premier jour de l'arrivée de la caravane arabe qui vient à

l8() VOYAC-US KN EGYPTE, l'Oasis pour acheter des dattes, et les transporter à Alexandrie et au Caire. Aussi les plus farouches s'apprivoisèrent, voyant qu'ils ne gagnaient rien à bouder, et que je ne faisais point attention h leur mine. Tout le village s'était assemblé, hommes, femmes et enfans, avec leurs chameaux, ânes, vaches et brebis : formant un domi-cercle autour de moi, tout le monde me regardait avec des yeux fixes, comme si je venais de tomber de la lune. Quelques uns avaient bien vu des Turcs et des Arabes d'autres tribus ; mais jamais un ' Franc ou un chrétien ne s'était présenté à leurs regards. Je produisis un peu de bon tabac, et en ayant présenté une pipe à chaque cheik, nous commençâmes à fumer et à causer de ce que je pourrais voir le lendemain. Ils me dirent que je ne verrais rien ici ; mais qu'il fallait aller à l'El-loah prochain, qui était à quatre journées vers le sud-ouest, où je trouverais quelque chose de ce que je cherchais. 11 n'y a pas de doute qu'ils ne voulussent parler de Siwah qui est compté aussi parmi les Oasis des Ammonites. On y trouve un templequi a été visité par MM. Brown, Ilornenian et Boutin (i). (i) L'auteur écrit de Buden ; ce ne pcul; être que le colonel fruncais Boulin, dont le voyage périlleux (i Shvali «si connu. A la fin Je 1819, M, Cailliand ,i fait un

EN NUBIE, etc. 187 Mon guide leur raconta à ce sujet plusieurs histoires merveilleuses, entre autres colle d'une excursion qu'il prétendait avoir faite avec des camarades du côté du sud, où il avait rencontré, à ce qu'il disait, une tribu d'hommes tout différons de nous, puisqu'ils marchaient comme les chiens, tandis que leurs Cérames se battaient contre les autres tribus. Ce peuple, ajouta le guide, est si loin que leur hellad ou village, est près des nues, et qu'en gravissant le sommet d'une Jiautc colline, on pourrait le toucher des mains. Les Bédouins croient en général que le ciel et la terre se touchent à l'horizon. Pendant que celte conversation se tenait autour de moi, les autres cheiks formaient un cercle où l'on était en consultation ; l'intention que j'avais manifestée de visiter tout le pays d'alentour pour voir si j'y trouverais de vieilles pierres, les avait consternés. Trois hommes apportèrent plusieurs grandes écuelles remplies de riz ; après en avoir mis une devant moi, ils placèrent les autres devant leurs compatriotes. voyngo à la même Oaiis; i! y a mesure! cl dessiné trois temples ; mais les indigènes l'ont umjiûclic de pénétrer dans un lieu mystérieux, appelé Un d'Jrusch'c. M. Dro-velli a fait ensuite le tour dcl'ilc, sans y apercevoir des uiominiens anciens. [LcTrad.)

l88 VOYAGES EN EGYPTE, Tout le monde se groupa autour de ces écuelles, me laissant seul avec la mienne. Je déclarai aussitôt que si tous les cheilts ne mangeaient pas avec moi, je ne toucherais à rien. Cette invitation leur fit plaisir; ils vinrent s'asseoir autour de mon écuelle ; les plus sournois y trempèrent la main avec moi. Bientôt après un homme parut avec un panier, et le jeta par terre, en sorte que la poussière en s'dlevant couvrit tout notre riz. Je ne pouvais concevoir ce qu'il y avait dans ce panier ; mais un des cheilts me tira de mon incertitude, en y enfonçant la main et en retirant un morceau de mouton cuit. Je n'avais pas encore vu servir la viande de cette manière,' les morceaux furent ensuite distribués et dévorés. 11 n'y eut plus de sournois après le repas; tout le monde devint familier. Chez les Arabes ceux qui ont mangé ensemble, déposent toute leur inimitié, et quelque-lois ils deviennent amis. Ce changement n'est pas toujours sincère ; mais du moins il faut qu'ils conservent les apparences de l'amitié. Je fis encore apporter du café et des pipes, et je manifestai de nouveau mon intention de visiter la contrée le lendemain matin. Le gendre de mon «uide me promit de me conduire partout où il me plairait. Notre entretien se faisait en mauvais

EN NO DIE; etc. 189 arabe ; mais entre eux ils parlèrent un autre dialecte qui est aussi en usage à Siwali. Comme le jour venait de tomber, je fis allumer une bougie; ce fut un spectacle nouveau pour eux. Quoique ces Arabes ne soient éloigne's que de quelques journées des villes des bords du Nil, ils n'avaient pourtant jamais vu une lumière artificielle ; la bougie passa de main eu main, et fut examinée avec une grande curiosité. Quand le café fut fini, un des clieiks se leva; aussitôt tout le monde en fit autant : sans dire un mot, le clieik prit la bougie et s'en alla, suivi de tous les autres, et me laissant dans l'obscurité sur ma natte et mon tapis, qui me servirent de lit. Les chameliers avaient déposé auprès de moi tous nos bagages et vivres; et ils veillèrent, suivant l'usage, chacun deux heures pendant toute la nuit. Le lendemain 26, quelques indigènes vinrent avant le lever du soleil nous voir; mais le souvenir du régal de la veille paraissait déjà efl'acé de leur esprit; car ils furent cette fois très-grossiers. Quand le soleil eut paru, les cheiks vinrent pour tenir une délibération sur la question de savoir s'il fallait me permettre devoir les ruines, ou s'il fallait m'envoyer à l'autre village au-delà de la montagne. J'avais déjà été informé qu'il y avait

IQO VOYAGES EN EGYPTE, à l'ouest de l'Elloali d'autres villages plus grands que celui-ci, et qu'on y trouvait diverses ruines; mais puisque j'avais fait connaissance avec les geus de cet Elloah, je voulais d'abord tout examiner ici, avant d'aller plus loin, Eu conséquence, pendant que tous les clieiks tinrent conseil, je mu rendis dans leur cercle, et leur dis que j'étais verni non comme leur ennemi, mais comme leur ami, et que je désirais connaître l'objection qu'ils faisaient contre mon projet de visiter le pays. Ils répliquèrent, qu'ils savaient que c'étaient des trésors et non des pierres que je cherchais, puisque personne ne serait assez simple de traverser un désert, pour chercher des pierres dans un Elloali. J'eus beau leur assurer le contraire, ils persistèrent à soutenir que je cherchais des trésors. J'eus recours alors au moyen de persuasion qui m'avait réussi ailleurs; je leur déclarai donc, que si je trouvais de l'or, je le leur donnerais. Cette proposition fut agréée unanimement, et ils dirent que c'était une chose arrangée. Nous nous mimes enliu en route vers l'est; après avoir traversé un bois épais de palmiers comme la veille, nous aixivumcs à un terrain ouvert, dont le sol était en quelques endroits tellement revôtu de sel qu'il semblait être couvert de neige. Ce qu'il y avait de plus singulier »

EN NUIJIK, etc. 191 c'est que celte plaine de sel était Iravevse'epar des ruisseaux déposant un sédiment, qui, loin de s'incorporer le sel, conservait au goût toute sa dou- ceur. Enallantplusloin, nous atteignîmes un endroit qui a dû servir anciennement d'emplacement à une ville. Un peu au-delà de cette place ancienne il y avait des cavite's assez semblables aux tombes d'Egypte. J'entrai dans l'un de ces souterrains, au grand étonnement des indigènes, qui jamais de la via n'avaient oséy pénétrer, dans la crainte d'y rencontrer le diable. Je trouvai que c'était une tombe creusée dans le roc, de la même manière que celles d'Egypte, et allant en descendant par diverses directions. Lorsque j'en sortis, je subis une visite sévère de la part des cheiks qui voulaient s'assurer si je n'avais pas trouvé de trésors. Il était beureux pour moi, de n'avoir pas en ce moment de l'argent dans mes poches; car ils nie l'auraient pris sous pre'texte que c'était une trouvaille. Je ferai remarquer à ' ce sujet que la monnaie la plus connue de ces Bédouins, c'est le dollar d'Espagne. La raison en est que lu peu de marchands arabes qui viennent dans cette oasis pour acheter des dattes et du riz, y apportent quelques unes de ces pièces pour servir de paiement, indépendamment des échanges

192 VOYAGES EN EGYPTE, qu'ils font. Il arrive ainsi quelquefois que la caravane qui se rend do la Mecque à Fezzan ou à Tripoli, passe par cette oasis, et y laisse des dollars pour des achats de. riz. Nous allâmes encore plus loin, et enfin on mo fit voir les ruines d'un ancien édifice bâti seulement en briques cuites au soleil. À en juger par la forme, c'était peut-être une église, quoique aucun autre indice ne, prouve cette destination. Nous reprîmes ensuite la route du village, mais sans revenir sur nos pas. Nous traversâmes des terres q-i ont dû être cullivées autrefois) si elles ne le sont plus aujourd'hui, c'est probablement parce que les liabitans eut assez de terrain défriché pour leurs besoins : ce terrain a l'avantage d'être arrosé par des sources vives. Chemin faisant, on nous fit voir ce qu'on appelait la demeure du diable, qu'il s'était faite en une nuit pour son usage. C'était un rocher peu élevé, dans lequel étaient pratiquées, sur 1111 des eûtes, des tombes creusées également à la manière des Egyptiens. Cependant comme l'entrée étaitun peu différente de celle des autres tombes, la superstition des indigènes en avait fait une demeure du diable, et les avaittoujours empoches J'y pénétrer! Quand nous fûmes arrives à celle entrée, ils se tinrent tous à une grande distance;

EN NUBIE, ClC. iyâ lu hadgl maure qui avait pourtant vu les tombes auprès de la pyramide du Faïoum, commença lui-même à s'cfl'raycr de la prétendue présence du diable. Je pris mon domestique sicilien avec moi, et munis de. chandelles allumées, nous entrâmes par une fente du rocher qui nous conduisit à plusieurs cellules et petites chambres, laillees comme les sépulcres égyptiens, mais sans hiéroglyphes. Dans une de ces chambres nous trouvâmes quelques sarcophages en argile cuite, faite dans la forme d'un homme, ou du moins de la taille humaine. Ces cercueils, d'une cuisson très-forte, avaient deux pouces d'épaisseur; les couvercles étaient plats, et avaient la face d'un homme, d'une femme ou d'un animal, représentée précisément au-dessus de la figure de la momie qui y était ensevelie. Comme les sarcophages étaient trop lourds pour pouvoir être emportés à dos de chameaux à travers les déserts, je pris seulement quelques masques d'hommes figurés sur les cercueils et un masque de bélier : ils sont faits très-grossièrement. Eu sortant du souterrain, nous apprîmes que lus cheiks cl les autres avaient déjà eu peur que nous ne reparussions plus au grand jour. Cepen dant ils n'en persistèrent pas moins à croire que nous cherchions des trésors. Nous revînmes au TOME II. i5

IQ4 VOYAGES Ei\ liCYPTE, village; cl, après un léger repas, nous allâmes voir une fontaine curieuse. C'est un ruisseau dont les eaux ont la qualité de teindre en noir, dans l'espace de vingl-qualrc heures, la laine blanche qu'on y frempe. Elles sont d'une grande utilité aux liabîlans qui y teignent toutes les étoffes qu'ils portent habituellement. Les cheiLs seuls, et les autres personnes disliiiguc'es se vêtissent de blanc. Les Bédouins de cctlc oasis sont de la religion malioinélane,mais ils ne la pratiquent guère. Un jeune homme du village, qui, ayant éléen Egypte, savait un peu c'pelcr, passait chez eux pour un oracle : il possédait quelques feuilles de papier sur lesquelles e'taicut écrits des passages du texte de Palcoran : il les récitait souvent. Une Bible arabe eût été encore dans celte oasis un objet très-précieux. Leur manière de vivre est très-simple : le riz qui abonde chez eux, constitue le fond de leur nourriture; il est d'une qualité trop inférieure, pour qu'ils puissent en exporter; aussi n'en vendent-ils qu'aux marchands arabes qui viennent prendre des dattes chez eux : celles-ci sont excellentes. Ils ont quelques chameaux et ânes, des vaches, bufllcs, chèvres et brebis. En général, ils sont pourvus de tous les articles nécessaires, et ils pourraient vivre heu- -«fil

i:.\ iM'Biu, etc. 195 reux dans ce territoire fertile, si, malgré les déserts qui ceignent leur village, ils n'avaient aussi leurs ennemis et leurs guerres. Leurs principaux rivaux et adversaires ce sont les habitons d'un autre village appelé El-Cassar, silné au revers d'un rocher tràs-clevo, à la distance de trois lieues; il y en a quatre depuis cette oasis jusqu'à cclledeSiwah. Ces villages sont continuellement eu dispute, et ils s'attaquent quelquefois pour des bagatelles. Après midi, ou me conduisit aux environs du village pour voir une autre antiquité. Nous traversâmes de hautes collines de sable; nous entrâmes ensuite dans une vaste plaine qui s'étendait au pied du rocher situé entre les deux villages. Une bulle qui s'élève au milieu de la plaine, porte les ruines d'un petit temple bâti en grosses briques d'une terre sableuse, semblables à celles d'Egypte; maison n'y trouve pas un seul hiéroglyphe. Eu quelques-endroits on y voit des traces do lettres grecques tellement elliicées que je n'eu ai pu reconnaître qu'une ou deux. Des maisons de briques cuites ont entouré ce temple. Pendant que j'étais a la recherche des antiquités de l'oasis, le village d'El-Cassar avait entendu parler de mon arrivée :on lui avait rapporte qu'un étranger était venu à Zabou pour

1 ig6 VOYAGES EN KCVl'TK, ■ cherclier des trésors qui devaient se trouver dans les ruines en-dessous du village, et qu'il était entré sans crainte dans la maison du diable. Celte grande nouvelle avait mis tout le village en rumeur,' elles habitons avaient juré de ne laisser jamais entrer cet étranger dans El-Cassar, ni même de le laisser approcher. Pendant que je visitais les ruines du temple sur la butte, un homme, qui demeurait à la moitié du chemin entre les deux villages, et qui rapportait toujours aux hahitans de l'un ce qui se disait ou se passait chez leshabitans de l'autre, vint me trouver, et m'apprit la résolution prise-par les Arabes d'Él-Cassar, en ajoutant qu'il y avait-chez ceux-ci un temple bien plus grand. et des cavernes remplies de trésors qui s'étendaient sous le village. Je m'informai des noms du grand cheik et du cadi; et, après les avoir mis par écrit, je lui demandai s'il voulait se charger d'un message pour ces chefs. Il hésita d'abord; mais quand je lui eus assuré que je ne leur dirais point que c'était lui qui m'avait révélé l'existence des trésors sous le village, il consentit à porterie message le lendemain matin. En conséquence je fis faire mes saluts au grand cheik Salem, et au cadi cheik Ibrahim, et je leur fis dire que je venais dans PElloah pourles visiter;

i:.\ M'ME, clc. 197 que je n'étais point un soldat, et que s'ils voulaient m'assigner un endroit où je pusse les voir le lendemain, je serais bien aise de m'entretenir avec eux. Je revins ensuite au village, et l'Arabe retourna chez lui. La soirée se passa comme la précédente. La compagnie s'entretint du danger que j'avais couru en me hasardant jusque dans la maison du diable pour trouver de l'or ou de l'argent. Les cheiks qui avaient approche de la caverne liront valoir cet acte de bravoure. Dans la matinée du 27 on me mena voir remplacement d'une ancienne ville au midi. Les cheiks étaient sûrs que si je regardais bien, j'y trouverais le trésor; j'avais beau protester contrôleur opinion, je passai constammenl dans leur esprit pour un chercheur de métaux précieux. Quand nous arrivâmes à ce lieu qui n'est qu'à un mille et demi du village, j'y trouvai plusieurs amas de débris, et des tombes creusées dans le roc comme lus autres; quelques unes étaient encombrées, je proposai d'en ouvrir et déblayer une; les Bédouins agréèrent cette proposition, dans l'espoir do faire quelque riche découverte; mais à peine curent-ils commence, qu'ils se lassèrent de la besogne, et renoncèrent au trésor. En revenant au village nous .fumes inl'onnésijuc

It)8 VOYAGES l'.N iillYI'TK, lu grand- clieik et le cadi de l'autre village s'avançaient vers Zabou. Je remarquai rjue celle nouvelle nu fit pas plaisir à quelques uns de nos cheihs; cependant nous nous hâtâmes d'aller au-devant d'eux. Quand nous atteignîmes le village , le groupe s'approchait de nous. Le premier était un homme à cheval, d'une bonne mine; il élail vêtu de toile de lia rayée en bleu, coill'éd'uu turban rouge, cl armé de pistolets cl d'un fusil. J'appris que c'était le grand clieik de l'Elluah. L'autre avail l'air du plus grand rustre que j'aie jamais vu. Velu un toile verte, et armé, comme sou compagnon, de pistolets et d'un fusil, il se faisait remarquer par son turban deschall de cachemire qu'il s'était procuré pendant son séjour au Caire : c'était le cadi et clieik, ou le jugeet desservant du culte. Ces deux personnages étaient suivis d'une vingtaine de cavaliers et d'autant de piétons, tous munis de fusils, sabres cl pistolets. Mon guide, qui s'était retiré tout près de moi, m'apprit que c'étaient les deux principaux chefs de l'Elloah. Arrivé aux murs qui servaient d'enclos au village, cheik Salem s'arrêta, descendit de cheval, et regarda autour (le lui, pour voir s'il trouvait des personnes de connaissance. Le cadi en lit autantj leur suite se groupa autour d'eux. On

K.\ NU DIE, clc. igg apporta quelques nalles, cl on les étendit par lerrc à l'ombre d'un mur de dix pieds de haut. Les cliciks'y assirent, et invitèrent quelques uns de leur suite à s'asseoir auprès d'eux. Je remarquai pendant ce temps que les chefs uu Zabou se reliraient à l'écart. Je me tins à quelque distance jusqu'à ce que je visse tout le monde placé. Je m' auçai ensuite vers eux, et leur fis le salut ou sala/né ordinaire. Us m'invitèrent à m'asseoir entre les deux chefs. Je le fis, quoique je ne fusse pas trop en sûreté' dans cette position; il n'y avait que la ligure de cheik Salem qui me rassurât. J'entamai ensuite une conversation avec les deux clieiks; ils brûlaient d'envie de connaître le but de mou voyage dans l'oasis,' niais ils ne voulaient pas faire les premières questions. Cependant, àla fin, le cadi me demande sans détour en arabe : « Où allez-vous, et pour-ii quoi vouez-vous ici ? M Je lui répondis que j'étais un étranger qui voyageais pour chercher de vieilles pierres, et que je ne venais ici que pour voir si on n'y trouvait pas quelques anciens édifices capables de me donner des cdaircisse-mens sur la religion et l'écriture de mes ancêtres, qui s'étaient perdues. Non moins ignorant que Daoud-Cachefl' en Nubie, le cadi me répliqua, comme celui-ci.

200 VOYAGES F.N KCVPTK, mais d'un Ion plus brusque : a C'est pour des » trésors, et non pour des pierres que vous )) venez ici. Qu'avez-vous à faire de pierres ? » Je lui répondis que je n'avais pas besoin de trésors, et que je ne cherchais que des pierres ; que je ne désirais même pas en emporter à moins qu'ils n'y consentissent; et que, pour preuve do nia bonne Coi, je promettais de leur donner tons les trésors que je trouverais. Celte proposition donna à réfléchir au cidi; et clicik Salem fit observer que si je trouvais quelque trésor chez eux, le pacha d'Egypte viendrait envahir leur pays, pour s'en emparer. Celle observation était très-juste; cependant je lui dis que mes découvertes ne les exposeraient à aucun danger puisque je ne songeai.1; point à chercher des richesses. « Mais pourquoi, reprit M le cadi, venez-vous donc dans ce pays ? » Je lui expliquai de nouveau mon but; j'ajoutai que je ne voulais que regarder, s'ils y consentaient; sinon, je m'en retournerais dès demain nu Nil, puisqu'ils niellaient tant d'obstacles au voyage d'un étranger qui ne désirait que voir quelques pierres. Celte iiisoiicianccsiniulécuulunboncfli't. Les deux cheilis commencèrent à se relâcher tic leur rigueur. Le café et le tabac vinrent fort à propos h mon secours. Tout le monde se mit à

EX M'IIIE. e!i\ 30t fumer et à boire. Cependant le eadi eut un entretien secret avec les cavaliers qui s'étaient assis auprès de lui ; tout à coup l'un d'eux se leva, et jura, par Mahomet, que l'étranger n'entrerait point clins leur village, puisque, en le laissant entrer, ils seraient tous attaques de maladie, il tomberaient morts. C'était une insinuation du cadi, qui avait voulu ni'cnipèclicr parce moyen de poursuivre ma route. Mais je re'pondis que si mou voyage à leur bellad leur causait la moindre inquiétude, j'aimerais mieux y renoncer qu'indisposer contre moi quelqu'un d'entre eux, Clieik Salem me dit alors que ses gens craignaient que je ne répandisse quelque maléfice dans le village. Je leur lis observer que si j'avais la facilite; d'en commettre, je n'en avais pas use du moins envers le peuple de Zabou qui se portait encore très-bien, quoique je lusse chez lui depuis trois jours. Ils n'étaient pas encore persuades, et il fallut parler deux heures pour lever tous leurs doutes. Enlin, il fut arrête que je pourrais ci; I rcr le soir dans le village, mais seulement à condition de ne pas écrire un seul mot, de no rien toucher ou enlever, et de me tenir à une grande distance des ruines, Je consentis à toutes ces restrictions; cl un dlncr consistai) t en une brebis que j'avais fait tuer, couronna l'arrangement.

J.02 VOVAOES r.\ KCÏI'TE, Les bontincs armes furent régales parles cheib du village de Zabou, qui, voyant que j'allais avoir les bonnes grâces des gens de l'autre village, m.' fireulaussiplnsd'aniiliésjcepiuidanliuvitéparmoi à venir dîner avec nous, ils s'y refusèrent; le cadi les en pria lui-même : alors ils vinrent, et et nous nous assîmes tous autour d'une grande écuellc de bois, à l'exception de cbeik Salem qui ne mangeait avec personne. Je lui eu demandai plusieurs fois la raison ; il ne me répondit (fuc parmi sourire. Je crois m'êlre aperçu que les deux villages ne vivant jamais en bonne intelligence , le grand cbeik ne voulait pas manger avec le peuple de Zabou, pour n'être pas tenu, après ce repas commun, selon leurs usages, à conclure une paix éternelle avec lui. Cependant je peux m'être trompé dans ma conjecture, et comme celte affaire était trop délicate pour que je pusse m'y mêler en ma qualité d'étranger, je n'insistai pas davantage. Dès que le groupe eut iini de dlncr, on apporta au clieik la part qu'on lui avait réservée. Il m'invita à dlncr avec lui: et, comme mon premier dîner n'avait pas été très-copieux, j'acceptai son invitation. Après avoir pris le café, ils se levèrent tous. Quelque temps après nous nous apprêtâmes à les suivre. Avant notre départies cheiks do Zabou

E.V M1 II IF., ClC. 205 me firent promettre de passer par leur village à mon retour. Nous partîmes trois heures avant le couclicr du soleil ; nous passâmes par les sables de l'ouest du village, et par la plaine, pour gravir les rochers qui séparent les deux villages. Vu du haut deceltecrêlorElloahprésentait un paj'sage dianiiant; la campagne n'était pas moins belle du cùlé du village d'Ël-Cassar. Une foi'êldepalmici'scntourailcehamcau,ct ombrageait une vaste étendue de terres bien cultivées : au-delà de l'Elloah nue chaîne de rochers en formait la ceinture à l'ouest; elle laissait entrevoir une vallée qui se prolongeait dans une direc-lion occidentale. Nous descendîmes graduellement de la crête vers le village. En approchant nous trouvâmes remplie de monde une place que nous avions à traverser; les habitans savaient qi,e l'étranger allait venir pour chercher des trésors, et cette intention de sa part les contrariait. 11 (.'lait heureux pour moi d'avoir eu une entrevue avec leur dieik et leur endi qui leur avaient déjà assuré qu'ils auraient soin que nous ne leur fissions aucun mal. Le premier que nous rencontrâmes, su mit devant les chameaux, en nous empè-cliant d'avancer. Nous l'unies donc obligés de nous arrêter à un quart de mille du village ; car

20/(. VOYAGES E.\ KCÏPTE, la villageois prélcnditque nous étions assez avances. Je dis à mon guide d'aller leur parler et d'envoyer chez le cltcik ou le cadi; mais il faisait déjà unit ; ainsi nous fûmes obligés de rester à l'endroit où nous tirions. Les villageois veillèrent toute la nuit, pour nous empècber de pénétrer dans le village. Le lendemain matin beaucoup d'babitans vinrent pour nous voir, en se tenant à une grande distance. Nous voulûmes envoyer quelqu'un chez le clieil; maispersonnenenous écouta. Leguideleur dit que nos chameaux ne pouvaient se passer de fourrage, cl qu'ils allaient mourir. Le peuple répliqua que nous pouvions mourir avec nos bêtes quand nous voudrions. Toute la malinccsc passa decetlo manière.L'endroit où nous nous trouvions était un endroit aride, sans abri contre le soleil, et éloigné dessonrees d'eau. Nous n'avions d'ailleurs point apporté de vivres, puisque nous ne nous étions pas attendus ù un accueil semblable. Mou guide elles chameliers étaient résolus de retourner à Zaboti dès que le soleil baisserait, et je ne pouvais les en empocher. Auprès du lieu de notre station j'observai une carrière d'où l'on avait extrait de gros blocs de pierre, ce qui me fit présumer , ([ne dans le village ou aux environs on avait construit quelque grand édifice.

ES NUBIE, CtC. 205 Enfin, vers le soir, le cadi vîntnous trouver, et nous dit que nous n'avions pu entrer la veille, parce que le peuple n'ayant pas élu consulte, n'avait pu s'accorder sur la permission de nous laisser approcher. Cependant j'appris ensuite IJIIO celte difficulté n'e'tait provenue que du cadi même; car, quoique le peuple n'aimât point nous voir entrer dans le village, il n'avait pourtant pas fait plus d'objections le second jour que le premier. Nous nous portâmes donc à la fin lentement sur le hameau ; avant d'y entrer, nous descendîmes de nos montures. Nous passâmes sous une grande porte dans une vaste place ; c'était le marché des villageois pour la vente des chameaux et bestiaux. Nous nous établîmes au milieu de cette place. Il s'agit avant tout de nous, procurer des fourrages pour nos chameaux. Les liabitans nous en refusèrent d'abord tout net; cependant voyant que des Arabes, des Musulmans allaient perdre leurs bûtes de somme s'ils ne les secouraient, ils apportèrent un peu de paille de riz. Nous fîmes du feu, cl apprêtâmes nos ustensiles pour faire du caië. Nos bagages furent déposes en un tas, et nous nous assîmes autour de nosclïéts. L'arôme du café chatouilla agrc'ablcmentle nez tics habitans;ilsarmrochèi'fiot


HOG VOYAGES EN ÉGYI'TE/ et entrèrent en conversation avec nous. Je leur demandai s'ils voulaient prendre du cale : il? acceptèrent de lion cœur. Quand les uns curent commencé à boire avec nous, les mitres vinrent tons sans être invites. La conversation devint plus générale; et bientôt le cadi arriva, et fil déployer une grande nalle par terre auprès de moi: à ma grande surprise on nous apporta deux jattes pleines de riz j c'clail en revanche du régal que je leur avais l'ait la veille. Après ce repas on servit de nouveau du cal'û_, et le grand cheik lui-même vint pour en prendre sa part. Ainsi j'éprouvais encore Ja verlu magique du café sur les Arabes. Nous causâmes de tout, excepté de mou désir de visiter les ruines. Quand la nuit tomba, le cheik m'invita à coucher dans su maison. J'aurais mieux aimé coucher la où j'étais ; mais je ne crus pas devoir lui l'aire un refus. Je me transportai donc chez lui avec ma natte. La maison du cheik était comme les autres, (aile en bouc; quelques poutres en bois de palmiers, mises eu travers, formaient le plancher," on avait jeté par-dessus, ces poutres une grande quantité de paille avec de vieilles nattes. Il ne pleut que rarement dans celte contrée. . Quand nous fûmes seuls, le clicikmc dit qu'il

O NCJHE, ClC. 0.0- élait disposé à l'aire pour moi tout ce qu'il pouvait; mais que le père du eadi, étant marchand de dalles, et recevant beaucoup de dollars des Bédouins qui venaient une ibis par an faire des adiats, paraissait avoir caché son argent dans les ruines, et que par celte raison il était alarme', craignant que. parla magie, je n'enlevasse son trésor du fond de sa cachette. Je répondis au chcilt que l'on pouvait se rassurer, attendu que je n'étais point magicien, et que je ne cherchais point de trésor. Le vieux clicik alla enfin se coucher, et j'en lis autant de mon côté. Dans la matinée du 29, il y eut entre les Ara-lies une grande consultation , dans laquelle on chercha d'engager le père du cadi à nie laisser aller aux ruines. Les débats furent longs et vifs. Il fut convenu enfin que le vieux marchand de . dattes m'accompagnerait tout seul, que je n'irais pas plus loin qu'il ne me conduirait, que je ne mettrais rien par écrit, et que je n'emporterais pas la moindre chose. Je consentis à toutes ces conditions en considérant que s'il y avait des choses curieuses à voir, je pourrais les observer sudîsammcntpoiu'lcs transcrire la nuit dans mon • journal de voyage ; et que si les objels étaient eu trop grand nombrc,je trouverais peut-êlrcmoye» de les examiner une seconde ibis.

20S VOYAGES EN EGYPTE, Le vieux avare et moi nous nous mimes donc en route ; il nie conduisit par une ruelle dont les maisons étaient bâties sur les ruines d'un grand édifice. On voit les anciens blocs de pierre sortir en plusieurs endroits, et dans lu chemin mènii» de la ruelle ; mais je ne pus faire celte remarque qu'eu marchant. Nous descendîmes ensuite d'une bulle , formée sans doute de décombres de ruines. Nous limes en partie le lourdu village; du côté du nord je trouvai les débris d'un temple grec consistant eu un haut mur avec deux murs latéraux, cl une arche au centre. Leur situation nie fait prc'smncr que cet édifice a été élevé sur les foudcmeiis d'un autre plus vaste. Les ruines n'ont guère plus de soixante pieds de large ; elles doivent en avoir eu autant en longueur. Le peuple nous suivait en foule, mais en se tenant à quelque distance ; le vieux Arabe paraissait jouir d'une grande autorité dans le village. A environ cent cinquante pas de ces ruines il m'arrêta, et m'empôcha d'avancer. J'eus beau lui représenter <[ue la distance était trop grande pour que je pusse rien distinguer, il persista dans son refus. 7,c mur des ruines était rempli de monde, curieux de voir c<; que j'allais faire. Dnns l'espoir de découvrir quelque iuscriplioii,je tirai de ma poche un petit télescope, qui étant ou-

EN NUBIE, etc. 20g vert n'avait pas plus de deux pieds. L'ayant di rigé sur le haut du mur, tous ceux que la curio sité y avait attirés, se retirèrent en toute hâte, et les autres, qui étaient auprès de nous, se dis posèrent à suivre leur exemple. Le vieux mar chand fixait les yeux alternativement sur moi et sur le télescope, et voulut savoir ce que j'allais faire de cet instrument. Je pensai que ce que je pouvais faire de mieux, c'était de le laisser re garder par ma lunette. Il n'osait pas d'abord; mais ensuite il prit du courage ; j'eus beaucoup de peine à placer le tube convenablement de- vantson œil. 11 regarda enfin, et fut tout éton né de voir que les pierres du vieux mur s'étaient rapprochées de lui. 11 me lit entendre que je manquais ù la parole que j'avais donnée de n'exercer aucune magie. Je lui expliquai qu'il n'y avaitpoint de magiedans ce tube, et que les Euro péens en faisaient habituellement usage. J'exa minai longuement les ruines par cette limette ; mais je n'y découvris aucune inscription, si ce n'est les quatre lettres E. P. H. S., inscrite» sur le mur latéral de l'est, au-dessus de la corniche. Nous remontâmes ensuite au village, et nous ar rivâmes par une des cabanes dans les ruines auprès desquelles nous avions passé auparavant. Je ne pus distinguerqu'uneaire quiparaitavoir été le sanc- TOME IL 14

•:-m 210 VOYAGES EN EGYPTE, tuairc d'un temple. Il me parait qu'un vaste édifice a, dans l'antiquité, occupé l'emplacement du village actuel, maisque, dans des temps postérieurs, les matériaux gigantesques de ce monument ont été sciés, et employés à la construction du temple dont il reste encore des murs debout. Nous passâmes la soirée chez le cheik : je cherchai à persuader ce chef ainsi que les autres, par l'expérience qu'ils avaient faite dans la journée, que je n'avais point de vues inquiétantes pour leur sûreté. L'affaire du télescope ne sortait pas de l'imagination du vieux marchand. 11 raconta aux autres que, n'ayant pu approcher des ruines, j'avais trouvé moyen d'attirer les ruines vers moi, en sorte que je les avais vues comme si j'y étais allé. Cependant il raconta cela en riant, et son récit fit rire toute la compagnie. Pendant ce temps, deux nègres, qui vivaient dans l'EUoah, apportèrent deux calebasses remplies d'une liqueur spiritueuse qu'ils tirent du palmier. Après avoir coupé toutes les branches de l'arbre, ils en percent le sommet, et y enfoncent un tuyau au bout duquel ils attachent une calebasse ; la liqueur découle alors de l'arbre par le tuyau, et se ramasse dans le vase. Elle a un peu le goût de la bière forte ; les indigènes ne peuvent en boire beaucoup sans s'eni-


EN NUBIE, etc. air vi'cr. Elle ne fit pas le môme eflbt sur moi, et après on avoir bu, j'en fis encore apporter. Presque tout le village s'était assemble' autour de moi ; comme les habitans avaient vu que je n'avais point enlevé de trésors du temple, ils commençaient à croire que je ne venais pas pour chercher de l'or. Cependant ils ne pouvaient comprendre comment un liommcfaisait un si long voyage, uniquement pour voir les pierres de leur village. Mon télescope les intriguait extraordi-nairement; il passa de main en main. Le premier qui s'en servit s'e'cria que les branches d'un palmier qui était à quelque distance, se rapprochaient au point qu'elles touchaient son nez. Aussitôt tout le monde voulut s'emparer de la lunette, pour voir ce miracle. Le tube fut de-rangé à tout moment, et il fallut l'ajuster à chacune des expériences qui durèrent deux heures. Far bonheur l'instrument me fut rendu en bon état : les voyant contens de ce qu'ils avaient observe' et appris, je leur proposai de faire en dehors le tour du village. Ils consentirent tous à m'accompagner partout où je voudrais aller. Je me levai aussitôt, et nous partîmes pour la promenade, suivis au moins de la moitié de toute la population. Depuis qu'on avait vu que je ne faisais de mal à personne, on avait pris plus de

212 VOYAGES EN ÈCYPTE, confiance en moi. Je demandai à quelques uns de ceux qui paraissaient disposés h me tout dire, s'il y avait quelque part des cavités souterraines; ils parurent surpris delà demande, et ils répondirent qu'il y en avait un grand nombre autour du village. Je m'y rendis, et j'aperçus bientôt plusieurs tombes creusées dans le roc commu celles de Zabou, et comme la plupart des tombes égyptiennes. Y étant entré avec des lumières, je trouvai trois ou quatre chambres/dont chacune renfermait quelques sarcophages d'argile cuite, avec des momies : les maillots de celles-ci n'étaient pas si beaux que ceux des momies d'Egypte; la toile était d'une qualité plus grosse, «tics corps n'étaient pas embaumés'avec de l'asphalte; aussi étaient-ils moins conserves. Mais plusieurs sarcophages étaient encore tout entiers; malheureusement ils étaient trop embarrassons pour le transport. Après avoir examiné ces tombes très en détail, je retournai avec les Arabes au village. Ce que je désirais voir ensuite, c'était le puits d'eau chaude et d'eau froide dont j'avais entendu parler à mon guide. Si j'avais fait des questions directes sur cette fontaine, on aurait peut-être fait des difficultés pour me la laisser voir; j'eus donc la précaution d'exprimer seulement le désir de nie baigner : on me désigna alors la fontaine

EN NUBIE, etc. ÏJl3' que je voulais voir. Je retournai à la maison du clieik, et quand la foule se fut dispersée, j'attendis le moment de faire mon excursion sans être accompagné d'une suite de trois ccnls individus. J'emmenai mou domestique sicilien, et le Maure qui, étant moins observé, avait eu la faculté de visiter la fontaine; ce fut lui qui m'y conduisit. Je trouvai un puits de huit pieds carrés de surface, et environ soixante pieds de profondeur, situé auprès des ruines et au milieu d'un beau bois de palmiers et d'autres arbres. En y enfonçant la main pour la première fois, je trouvai l'eau chaude ; c'était après le coucher du soleil. Je vis l'eau sourdre dans le fond du puits, et s'épancher dans une rigole qui traversait des terres cultivées; elle est noirâtre ; peut-être est-ce le sol qui lui communique cette teinte. Je me proposai de retourner à la source vers minuit pour voir si la température en était changée. En revenant à la maison du clieik, j'y trouvai. les cheiks du village de Zabou, qui étaient venus, ' à ce qu'ils disaient, pour me voir; mais je présume qu'ils cherchaient une occasion de se raccommoder avec les habitons du village d'EI-Cassar. On servit, comme à l'ordinaire, du riz, mais point de mouton. Je remarquai que le grand clieik de Zabou ne mangeait pas plus celte /bis

3l/|. VOYAGES EN ÉOVPTE, avec les autres, que celui d'El-Cassar n'avait voulu manger auparavant avec les gens du Zabon, et ou avait réserve sa portion comme à l'autre grand cheik. Il m'invita à son repas, qui consistait en riz cl œufs frits. Après le souper, les gens de Zabou se levèrent pour retourner chez eux, quoiqu'il fût déjà tard. Nous nous retirâmes ; mais, au lieu de dormir, j'attendis minuit, pour visiter la fontaine de nouveau. Pendant que tout le monde dormait, j'écrivis à la lueur de ma petite lampe ce que j'avais vu dans la journée. A minuit j'emmenai mon domestique et le Maure, pour nous rendre ensemble à la fontaine. Dans notre route nous passâmes auprès de quelques villageois coucltés dans la ruelle qui conduit hors du village ; comme la porte était fermée il fallut escalader le mur. Nous arrivâmes pourtant sans accident à la fontaine. L'eau m'en parut à cette heure beaucoup plus chaude que le soir : malheureusement ayant cassé mon thermomètre, je ne pus déterminer le degré de la chaleur. Étant revenus sains et satils chez nous, nous allâmes nous coucher. Le lendemain matin, avant le lever du soleil, je me rendis encore une fois à la source, sous prétexte de prendre un bain; je trouvai cette fois la,température de l'eau comme à minuit; peut-être était-elle un peu .

EN NBBIE, etc. 2l5 moins chaude, sans être aussi tempérée que le soir. En supposant que l'eau avait après le coucher du soleil soixante degrés de chaleur, nous en aurions trouvé à peu près cent à minuit, et quatre-vingts dans la matinée. Mais quand j'y retournai à midi, elle c'tait froide; et relative-mentaux observations préce'dentcs,sa température pouvait être de quarante degrés. Voilà les différences que j'ai cru remarquer dans l'état de la source : à mon avis elles proviennent uniquement de l'influence de la tempe-rature atmosphérique; car l'eau est, du reste, pure et libre de tout mélange hétérogène, ainsi qu'il résulte de l'analyse faite d'une phiole de celte eau que j'ai apportée à Londres. L'eau sortant d'un abîme de soixante pieds doit conserver à peu près la même température à toutes les heures du jour, c'est-à-dire, être également fraîche, et c'est probablement la différence que le cours du soleil produit successivement dans l'atmosphère qui fait croire, par illusion, que c'est la température de la source qui change (i). (i) Ne pourrnit-on pas admettre que In chaleur de la (erre n'atteint le réservoir ou le foyer de la source que lorsque le soleil est déjà sous l'horizon, et qu'ainsi la source, qui vient peut-être d'une grande profondeur ou de très-loin, n'est échauffée que la nuit? C'est un plicup-

ait) VOVAGES ES ÊGÏl'TK, Plusieurs auteurs anciens, Hérodote, Diodorn, Quiiitc-Curcc parlent de la Fontaine du Soleil. Selon le père de l'histoire (livre de Melpomèno) une source qui coule auprès du temple de Jupiter Ammon, change régulièrement de température, (liant froide à midi et n minuit, et chaude le matin et le soir. Ceci ne s'accorde pas lout-à-fait avec mes observations, puisque j'ai trouvé la source chaude à minuit; mais il faut savoir qu'Hérodote n'a point clé lui-même dans les déserts de la Libye, cl qu'il ne connaissait la fontaine que par les assertions des indigènes, dont la crédulité a pu aisément ajouter au prétendu miracle. Mais ce qui est plus important dans les détails donnés par Hérodote, c'est qu'il dit que cette source était située auprès du temple de Jupiter Ammon. En combinant cette assertion .avec la position des ruines d'El-Cassar, on pourrait en conclure, ce me semble, que ce lieu a été remplacement du temple célèbre, dont on cherche les traces depuis si long-temps. Toutefois je ue décide rien, et je ne nie point que Siwah, autre oasis des anciens Ammonites, n'uitautanl de titres qu'El-Cassar à l'honneur d'avoir été le siège du culte de Jupiter Ammon, quoiqucplusicurs voya- nicnc qu'on n remarque du moins dans plusieurs sources d'Jiuroiic. (LuTract.)

UN Nuuns, etc. 517 gcurs savans, entre autres MM. Brown et Hor-nonian qui ont visité les ruines de Sivvali, assurent positivement que ce ne peuvent être celles du temple de Jupiter Annnon. Quant aux distances indiquées par les anciens, elles s'accordent pourtant avec la position do Siwah et d'El-Cassar. En effet, chacun des deux Elloah est à neuf journées d'Alexandrie, et forme un angle avec ce port: ainsi l'une de ces oasis a autant de preuves en sa faveur que l'autre j et je crois pouvoir soutenir qu'il n'y a que ces deux Elloahs où les anciens auteurs placentla demeure des Ammonites, et que, par conséquent, le temple a dû être situé dans l'un d'eux, ou à peu de distance. La seule objection qu'on pourrait faire à l'égard de Siwah, c'est que les ruines de cette oasis sont entourées d'eau, circonstance dont les anciens ne font aucune mention ; mais il se peut que depuis l'antiquité les eaux se soient amassées dans cette oasis et aient formé un lac. Ayant vu tout ce que je désirais examiner dans ce lieu, je proposai de faire une excursion à l'autre Elloali, celui de Siwali; mais toutes mes instances et promesses ne purent engager mon guide, clieik Groumar, à m'y conduire. Je lui proposai ensuite de nous rendre à l'Elloah de El-Haix, éloignée de trois journées et située

Ul8 ■ VOTAGES EN EGYPTE, au sud-ouest, Cette propositionéprouvaencore de la contradiction de sa part; mais de petits présens donnés au clieik et au cadi levèrent les difli-cultés, et le 3i mai nous nous mîmes en route, en entrant dans la vallée à l'ouest de l'Elloali. Nousavançâmes toute la journée dansla direction du sud-ouest; je ne vis rien de particulier si ce n'est quelques rochers qui s'élevaient au-dessus de ceux de la vallée. Les chameaux étant frais et dispos, nous fîmes une longue journée; et le lendemain premier juin, nous vîmes l'autre Elloali à une grande distance. Nous l'atteignîmes le s ; c'était un territoire allongé en forme de croissant, de plus de vingt milles d'une extrémité à l'autre. Nous vîmes plusieurs pièces de bonne terre labourable, et diverses sources d'eau fraîche et bonne.Nous entrâmes dans cette espèce de croissant par une des pointes; nous y trouvâmes quelques arbres, quelques terres couvertes de riz, et le tombeau d'un saint musulman ; mais nulle part nous ne vîmes un être humain. Nous avançâmes pour chercher de l'eau ; nous trouvâmes une source sous un grand sycomore qui offrait un ombrage fort agréable. Auprès de ce gros arbre, quatre nattes attachées ensemble formaient une hutte ; en y entrant nous vîmes une jatte de lait frais, et clans un sac suspendu à la hutte il y avait

EX NUBIE, OtC. 219 des dattes. Nous envoyâmes un des chameliers à la recherche des habitans; ce ne fut qu'après avoir cherche quelque temps qu'il trouva enfin un homme de l'aspect le plus misérable. 11 nous l'amena; niais le malheureux avait été saisi d'une telle frayeur à la vue inopine'e des étrangers, que, malgré toutes les avances que nous lui fîmes, il ne put se rassurer. Au reste, il paraissait cire bon, et le sort de ce solitaire me fit presque envie. Nous préparâmes notre mets ordinaire,' 1W-cid, que nous mangeâmes aveele lait du paysan, cl celui-ci partagea notre repas; nous lui donnâmes dudourrahetdela farine, et quelques grains do café brûles qu'il goûta avec délices. Après le dln'er il partit, et bientôt après il revint avec un autre paysan dont l'extérieur e'tait encore plus misérable que le sien. Ce compagnon de sa vie solitaire était un modèle de laideur, ayant le nez relevé, de longues dents, qui sortaient de la bouche j des lèvres d'une grosseur énorme, et des mèches de cheveux qui ressemblaient aux serpens de Méduse.' Il paraissait en outre d'un caractère sournois, et tout ce que nous finies pour captiver sa bienveillance fut de la peine perdue. Les deux Arabes étaient loin de se ressembler, et j e ne pouvais concevoir cette différence entre deux hommes, seuls habitans de cette solitude., Mais

220 VOYAGES EN EGYPTE, j'appris bientôt pourquoi l'homme si laid nous boudait avec tant d'opiniâtreté; c'est qu'il avait reconnu dans mon guide un de ceux qui avaient attaque quelque temps auparavant une partie de sa tribu auprès de l'Elloah méridional, et qui avaient failli tuer notre solitaire. Son compagnon raconta cela en arabe au liarigi maure, et celui-ci me le re'pe'ta. Je le dis à mon guide ; il regarda le solitaire, et le reconnut aussitôt. Il s'avança vers lui, et lui parla d'une manière amicale: mais il ne put réussir à dissiper la sombre humeur du paysan. Je lui fis demander par le Maure combien de monde il y avait dans l'Elloah ; il répondit qu'il y en avait beaucoup, mais il refusa d'en désigner le nombre. Je pensai qu'ils n'étaient que peu ; mais qu'en nous faisant croire qu'il y en avait beaucoup, il voulait nous éloigner. Toutefois je fus d'avis qu'il fallait veiller cette nuit très-attentivement. Le paysan laid s'évada fui1' tivement ; nous ne nous en aperçûmes qu'une demi-heure après, lorsqu'il faisait déjà nuit. Je remarquai beaucoup d'inquiétude chez notre guide, quoiqu'il cherchât à la cacher devant tout le monde. Quelque temps après, l'autre habitant , sous prétexte de puiser de l'eau, partît aussi,'en sorte que nous fûmes abandonnes à

EN NUBIE, CtC. 221 nous-mêmes. L'inquiétude du notre guide croissait de plus en plus. Je voulus enfin en connaître lacause. 11 avoua alors qu'il craignait que nous ne fussions attaques parles indigènes celle nuit, et que nous ne fussions pas capables de leur résister: il c'tait donc d'avis que nous chargeassions nos chameaux afin de décamper le plus tût possible. Je crus, comme lui, qu'il n'y avait pas de temps ù perdre : cependant ne voulant pas me laisser déloger par de simples suppositions, je pris le parti de charger les chameaux, et de changer seulement de place pour voir ce qui arriverait. Nous avions été bien inspirés ; car, dès que nous nous mimes en marche, nous vîmes arriver un grand nombre d'indigènes de divers côtés. Après avoir envoyé les chameaux avec les bagages vers l'autre extrémité de l'oasis, je restai auprès de l'endroit que nous venions de quitter. Quoiqu'il fit déjà sombre, je remarquai encore assez de leurs actions et de leurs niouvemenspour voir qu'ils étaient surpris de ne plus nous trouver; ils étaient trop nombreux pour que nous eussions pu leur résister. Par une marche forcée, ou plutôt par une retraite précipitée que nous continuâmes toute la nuit, nous atteignîmes l'autre extrémité de l'Elloah. Cette marche nous éloignait davantage de la grande oasis à laquelle

322 VOYACES EN EGYPTE, il fallait retourner; mais nous avions besoin d'eau pour rafraîchir nos chameaux. Ces bûtes étaient harassées, et le matin ellesne purent plus avancer. La partie de l'oasis où nous arrivâmes et qui formait l'autre pointe du croissant, était mieux cultivée et offrait plus de verdure que la première. Nousy trouvâmes des dattiers, des pommiers qui produisaient de petites pommes douces comme on en trouve aussi en Egypte ; diverses plantes, et de la pâture pour les chameaux. Un haut mur que j'aperçus à quelque distance, attira mon attention. En y arrivant je trouvai l'emplacement d'une petite ville ancienne bâtie en briques cuites; ,les bains étaient les seuls édifices bien conservés. Les matériaux étaient unis par un ciment rougeâtre, composé de briques pilées et de chaux, comme les Grecs et les Romains en faisaient. 11 reste encore debout des pans de murs des maisons ; je fus curieux surtout d'examiner un bout de mur situé tout près de la ville. Il a évidemment servi à enclore un édifice dont on ne voit plus que de faibles débris. Il n'y a pas de doute que les matériaux n'en aient été enlevés pour ériger d'autres édifices : je vis eu effet à peu de distance de ce mur un autre ; en approchant je trpuvai que c'était une église grecque bien conservée. L'intérieur en est bâti en

EN NCBIE, elC. 225 forme de croix ; de chaque côte' il y a plusieurs petites salles ; deux places pour des autels latéraux marquent les deux côtés de la croix, et au bout il y a une chapelle suivant l'usage. L'église a environ cinquante pieds de long sur vingt de large ; elle est bâtie en briques cuites et crues. Un peu plus loin, je trouvai une autre construction très-massive : c'est un enclos carré fermé de murs sans entre'e. Après les avoir esca-lade's, je vis dans l'intérieur quelques cellules isolées, et au centre il y avait un puits très-profond qui a dû dispenser les habiîans de l'enclos de chercher de l'eau au dehors. Get édifice est vraisemblablement un ancien couvent copte. Après avoir laisse paître nos chameaux, nous nous enfonçâmes dans l'Elloah, pour revenir sur notre route. En avançant nous rencontrâmes unbomme,qui, dès nousqu'il eut aperçu, semit à fuir avec la vitesse de l'antelope. Notre guide courut après lui, et réussit à en approcher delà porte'e du fusil. 11 lui ordonna alors, en criant, de s'arrêter. L'homme obéit ; car chez les Arabes un homme qui refuse de s'arrêter à la portée du fusil de celui qui l'appelle, risque do recevoir un coup de balle. Notre guide revint, suivi de l'indigène. Quand celui-ci se fut approché assez pour que je pusse lui parler, je trouvai que la peur

22^ VOYAGES EN ÊCYPTEj lui ôtait presque la respiration. Pour expliquer la frayeur extraordinaire dont tous les gens de l'EIloali furent saisis en nous voyant, il faut savoir que mou guide était le clicik d'une des tribus bédouines qui font des excursions dans ces oasis quand leurs provisions de riz ou d'orge sont consommées, etqu'ils enlèvent tout ce qu'ils trouvent. Dépouillant les pauvres liabitans de tout le fruit de leur travail, on les expose quel-fois par les pillages à une mort lente dans ces déserts qui ne leur offrent aucune ressource ; s'ils veulent défendre leur propriété, on va jusqu'à les massacrer. Groumar s'était signalé dans cet Elloah par ses brigandages ; fait que je n'appris que par mon hadgi maure, à qui les indigènes en avaient fait confidence. Aussi aurions-nous payé la veille ses forfaits, si nous fussions restés plus long-temps h l'endroit où nous nous étions arrêtés. 11 n'avait pas voulu nous conduire à Si-wah, parce qu'il y était trop connu ; et, à la suite d'un tel homme, nous y serions devenus les victimes de la vengeance des liabitans.' Nous engageâmes l'Arabe effrayé à nous montrer quelque source j il nous y conduisit en peu de minutes. Nous nous arrêtâmes un peu pour rafraîchir nos chameaux, et faire notre asciclou bouillie, à l'ombre d'un grand sount-

EN NUBIE, OlC. aaiî Nous étions dans un vallon circulaire arrosé par un ruisseau dont l'eau était très-douce ; le sol produisait du bon. riz et de l'orge. Ce district n'était habite que par six individus, quatre hommes et deux femmes, qui vivent entièrement du fruit de leurs travaux agricoles et de l'eau de leur ruisseau. Nous n'en vîmes que deux; les autres étaient loin dans la campagne, et ne devaient revenir que le soir. Après nous être remis en route, nous arrivâmes ce jour à la distance d'une journée de l'Elloah d'El-Cassar ; et dans la soirée du 4 nous fumes de retour dans celle oasis. Sur cette route notre hadgi avait perdu sa bourse, renfermant trois ou quatre dollars. 11 voulut prendre un âne pour revenir sur ses pas; mais aucun habitant de l'Eiloali ne voulut lui eu prêter un, Cependant ils se mirent eux-mêmes eu route, pour chercher la bourse, et l'ayant trouvée,, ils en partagèrent le contenu comme «tant kur propriété. Nous passâmes l'après midi du 5 dans le village. Je demandai si quelques uns d'entre eux avaient des antiquités, en promettant deles.leur payer en argent. On m'en apporta, niais il n'y avait rien qui fût digne de remarque, si ce n'est un ii'agment de vase grec en bronze, d'environ huit TOMK II, i5

32Û VOYAGES EN EGYPTE, . pouces de haut, et d'une forme très-curieuse, ainsi qu'un pelit génie grec, qui n'avait pas plus de trois pouces de haut. Le cadi se montra cette fois extrêmement prévenant à mon égard; je ne pus en deviner In raison. Urne prit enfin à part_, et nie dit en confidence que lecheils, son père et lui, étaient convenus de m'engnger à rester chez eux, et à me faire mahomclau ; qu'une grande J'ôte signalerait la cérémonie de mon abjuration ; que j'entrerais dans le partage de leurs terres, et que si je savais introduire chez eux quelque production nouvelle, le résultat eu tournerait à mou profit ; que je pourrais choisir quatre femmes parmi leurs filles, et que jeserais heureux dans leur pays, sans foire tant de courses pour trouver dus pierres. J'eus assez de peine ii nie débarrasser de leurs offres et propositions : je fis entendre au cadi que, pour le moment, j'étais obligé de retourner au Caire, pour y terminer mes affaires, et que je verrais ensuite, si je pouvais revenir, me marier et m'établir chez eux. Ils firent des propositions semblables à mon domestique sici-,lien j celui-ci leur promit tout de suite que, dès qu'il m'aurait ramené au Caire, il'reviendrait pour passer chez eux le reste de ses jours. En partant après midi pour le village de Za-

1ÏN NUBIE, ulc. 227 lioti, nous nous quittâmes bons amis ; je lis h clicik Salem présent d'un cordon de coraux très-communs qu'il reçut avec beaucoup de plaisir, de quelques morceaux du savon, et d'une portion de café'; j'en donnai autant au cadi. Quand nous quittâmes le village, le peuple prit congé de nous avec beaucoup de cordialité', et nous dit qu'il attendait notre retour, pour que nous vinssions nous établir chez eux. Le voyage commença agréablement; mais il ne se termina pas de même. En. gravissant la crête de rochers qui séparait le village d'EI-Cassar de celui deZabou, le pied de mon chameau vint à glisser, et je tombai avec l'animal de la hauteur d'une vingtaine de pieds le long du roc. Cette chute ne me causa heureusement que quelques meurtrissures et une douleur dans le côte. On me mit sur un âne appartenant à un paysan de l'antre village, qui nous suivait, et on me transporta de cette manière à Zabou chez le choili Ibrahim} gendre de notre guide. Nous avions par bonheur quelques gouttes d'eau-de-vie parmi nos provisions, on en frottâmes meurtrissures ; mais mon côté me faisait tant de mal, que je ne pouvais me lever sans beaucoup de douleur. Ma natte ou selle me servit de lit comme de coutume; l'endroit où on l'avait étendue

228 VOYAGES EN EGYPTE, par terre, était un passage qui conduisait de la rue dans une cour. Quand j'y fus couché, il ne resta pas plus de deux pieds de large, pour laisser passer les hommes, femmes et enfans qui allaient et venaient, ainsi que les bufllcs, vaches, ânes, chèvres, brebis et chiens, qui me marchaient à tout moment sur les pieds, ou me heurtaient la tète. Pour surcroit de dés-agrémens, le propriétaire de la niaison où je fus déposé, et parent de Cliuik-Ibrahim , venait de mourir. Le jour de mon arrivée il y eut un grand régal de riz : aussi la maison était remplie de monde. Après le repas funéraire, des cris perçans se firent entendre hors delà maison. La veuve du défunt, suivie de toutes les femmes du village, rentra parle passage où j'étais couché, faisant retentir l'air de ses lamentations qui furent répétées en dehors de la niaison à chaque demi-heure. Ce fracas n'était pas propre à rétablir un malade; je voulus nie lever, mais je ne pus, et mon cote était devenu noir. Dans la matinée du 6 je reçus les visites des cheilts : ils me félicitèrent de ne m'être pas cassé le cou dans la chute dangereuse que j'avais faite. J'employai le reste de la journée à prendre des notes pour mon journal de voyage. Le soir, après le coucher du soleil, mon domestique et le

EN NUBIE, ClC. 220 liadgi maure qui me soignaient, étaient auprès' de moi ; je me sentais un peu mieux, et j'exprimais mon espoir d cire le lendemain en état de supporter le mouvement du chameau, quand la veuve, qui avait enterré son mari la veille, vint me (aire une visite, et s'assit auprès de moi. Ses soupirs nie firent compatir à sou sort, et mou domestique, que ses ge'missemens touchaient autant que moi,. essaya de la consoler. Cependant elle continua de gémir et, tout en se lamentant, elle dit qu'il n'y avait que moi qui pût lui rendre le bonheur, et qu'elle espérait que je ne lui refuserais pas ce service. Je ne savais ce qu'elle voulait dire 5 elle gémit encore pendant que le domestique et le Maure se réunissaient pour la distraire; puis elle répéta que personne que moi ne pouvait faire cesser son allliclion. Je lui demandai enfin en quoi je pouvais lui être utile. Elle me dit alors qu'elle m'avait vu tracer des caractères magiques, et qu'elle espérait de ma complaisance que je lui ferais deux écrits de ce genre, l'un pour lui procurer promptementun second mari, et l'autre pour lui en avoir un troisième en cas que celui-ci cûtle sort du défunt. La bonne femme qui ignorait que si j'avais le pouvoir de procurer des marisa.ux veuves,j'aurais trouvéassezd'emploi un Europe, sans avoir besoin de vcnirciiEgypte,

2Z0 voïAr.r.s 'EN EGÏPTK, ne voulut jamais se laisser persuader que je n'ii- tais point un magicien. Croyant que mon refus provenait de ma mauvaise volonté, elle s'en alla très-mécontente. Je ne pus me tenir sur le chameau que le surlendemain. Ce jour nous continuâmes notre roule après midi. Je ressentis encore de vives douleurs les deux premiers jours; mais ensuite elles diminuèrent peu à peu. Le troisième jour de notre voyage dans le désert nous revînmes aux (ombelles; et le II nous fumes de retouràRcjen.N'ayant plus d'eau, nous fûmes réduits à remplir nos outres de l'eau salée que nous trouvâmes dans ce lieu. Le la nous nous dirigeâmes vers l'est-sud-est, parce que je voulais visiter un endroit appelé El-Mocliî. Nous traversâmes un grand nombre de collines de sable, et sur l'une d'elles nous choisîmes notre coucher pour la nuit. Nous arrivâmes à El-Moé'le le i5 après midi, avec l'espoir d'y trouver de l'eau fraîche ; mais notre attente fut trompée , et nos chameliers furent obligés de faire notre ascid ou bouillie avec l'eau salée. Jïl-Moè'le est situé à l'extrémité d'un long district, qui jadis a été cultivé, mais qui est maintenant abandonné faute d'eau ; il s'étend h plus de dix milles de l'ouest à l'est vers le Nil. J'y trouvai tm petit village ancien, et lys restes

EN NUBIE, etc. 25l d'une église et d'un couvent chrétiens. Quelques peintures sur les murs de cet édifice sont parlai tentent bien conservées; au liaut d'une niche au-dessus de l'aiilel on voit les figures des douze apôtres, dont lus tûtes n'ont presque rien perdu de leur expression ; leurs vêtetnens brillent d'or. Après notre repas accommodé à l'eau salée, nous n'avions d'aulre ressource que do gagner le Nil, ou au moins un de ses canaux. Nous voyageâmes toute In nuit, et nous nous rapprochâmes du fleuve jusqu'à la distance de douze milles. Ce voisinage do l'eau ne nous empêcha pas desoulï'rir beaucoup de la soif; j'avais mon palais enduit de sel, à peine pouvais-je articuler un mot; et nous éprouvâmes tous de véritables tournions. A la lin, un des chameliers nous dit que nous pouvions nous arrêter, attendu qu'il y avait de l'eau auprès de nous. Ces mois répandirent la joie dans nos cœurs ; cependant je ne pouvais concevoir comment il pouvait y avoir de l'eau dans une plaine caillouteuse comme celle où nous nous trouvions. Mais l'Arabe s'e'tant attendu h la disette, avait caché depuis l'Ëlloah une petite outre remplie d'eau, dans un sacque portait son chameau. Je ne me rappelle pas avoir jamais goûte quelque chqsc de plus doux et de plgs agréable

i)!Î2 VOYAGES EN ÉCYPTK, que celte eau, qui pourtant était rcnfcrmiic depuis une huitaiiiu de jours dans une peau. Enfui, dans In matinée du i/j, avant le lever du soleil, nous touchâmes au Babr-Yousef, dans la vallée du Nil ; dans la soirée nous revînmes à Sedmin, où j'avais pris mon guide, et le 15 je lus du retour à Beny-Souef, où je m'embarquai pour le Caire. Le consul M. Sait était revenu de la Haute-Egypte dans la capitale, où la peste faisait alors de grands ravages. J'allai le voir la nuit au consulat, et puis je retournai à Rosette, où j'arrivai le a5. Je n'attendais plus que la fin de la procédure instruite au sujet des outrages de Carnais, pour mettre à la voile et revenir en Europe. Mais cette procédure ne me promettait pas une issue bien favorable. J'avais prévu, dès le commence" ment, qucmcsplaintcsscraientinutilcs; mais, puisque l'affaire était entamée, je fis une déclamation formelle sur les outrages reçus des deux agens de M. Drovetti; celui-ci avait déji cherché à prévenir le nouveau consul de France, M. Roussel, contre nous, en lui faisant croire que j'avais voulu empêcher, sous ses yeux, ses ouvriers de travailler, et qu'il ne s'agissait que d'une simple dispute, et non pas d'une attaque préméditée. 11 voulut compliquer l'aflàire, en prétendant qu'il était coin-

EN NUBIE, etc. 235 promis dans nos plaintes ; mais je déclarai expressément que je ne demandais satisfaction que do ses deux agens. Fendant ce temps, ma chute sur le rocher de l'Elloah, qui avait eu des suites très-sensibles, en me laissant le côté noir ctenfle, nie força de garder un mois le lit. Le consul de France étant oblige de se rendre en France, avait remis au vice-consul la poursuite du procès. Cet homme qui n'avait jamais été plus loin que le Caire, et qui aurait bien voulu profiter de l'occasion pour faire gratis un voyage sur le Nil, de'clara que, pour décider eu connaissance de cause, il avait besoin de se transporter avec des greffiers, procureurs, témoins, etc., à Thcbes, expédition qui tomberait entièrement à ma charge, et qu'au préalable j'avais à déposer au gl'ufle la somme de douze cents dollars. Cependant Lebulo et Iiosignano avaient été assignés à comparaître à Alexandrie. Us vinrent ; mais fiers de la protection de leur patron, loin d'infirmer mes plaintes, ils se vantèrent de leur conduite outrageante. Après beaucoup d'instances, j'obtins enfin une entrevue avec Ml Dro-Yctti pour nous expliquer. Je voulais que cette explication fut aussi publique que possible; mais M. Drovctti mit, pour condition, qu'il n'y aurait prc'sens à celle entrevue que les vice-consuls

354 VOYACES EX EGYPTE, d'Angleterre cl de France, lui et moi. Je ne veux pus omettre qu'en débarquant la première fois à Alexandrie, en venant de l'Europe, j'eus l'obligation à M. Drovetti, d'être loge dans son occale pour éviter le danger de la peste. Celle prévenance contrastait avec la conduite hostile qu'il avait toujours tenue dans la suite contre moi : me trouvant l'ace à l'ace avec lui, je ne pus m'empèclier de lui demander par quelle action je m'étais attiré celte animosité de sa part. La réponse qui lui échappa ce fut de dire que je l'avais irrité en faisant enlever l'obélisque de Philrc. Il uvoua donc, presque malgré lui, que la jalousie avait été le seul mobile de su conduite. Je conviens qu'il ne devait pas voir de bon œil qu'un homme, qui n'élait en Egypte que depuis peu d'années, y eût recueilli une niasse d'antiquités qui empêchait M. Drovulli de placer avantageusement celle qu'il faisait lui-même depuis quinze ans, moins par amour de l'art, que dans l'espoir de lu vendre au musée de Londres ou de Paris. Le vice-consul de France, faisant les fonctions de juge, coupa enfin court, par quelques mois, dnns une allai ru qui traînait depuis neuf mois ; sa décision fut que, puisque les accusés étaient Pic-montais et non Français, il fallait aller à Turin

EN .\(/MK, etc. a35 pour obtenir justice. Je ne m'étais pas attendu, j'en conviens, à une autre issue (i). Malheureusement M. Drovetti ne borna pas encore là sa persécution. Lorsqu'à mou retour en Europe, je vins à Paris, j'y trouvai son gendre fort occupé à répandre les bruits les plus injurieux contre moi, et à se servit*, à cet effet, des feuilles publiques. Quand je voulus répondre à ces insinuations odieuses, ma réplique, au lieu de paraître dans les mûmes journaux, fut envoyée ii M. Drovetti à Alexandrie. Après avoir arrangé toutes mes alTnircs, je quittai enfin, vers le milieu de septembre 1819, l'Egypte, où j'avais trouvé plus à nie plaindre de certains Européens que des Turcs et des Arabes. (1) Les ('(rangers ne sont pas les seuls qui se plaignent île l'iiruilrairc qui règne daus le consulat de France en Kljyplt! ; des Français même ont cru devoir on avertir le i^iuveriiemcul. Voici ccqu'onlitdans la Réclamation contre l'administration du consulat français en Egypte , par M. Nnj'twe., négociant français à Alexandrie, Paris, lîtoo, in-;}11, s « Pondant que toute la France est gouvernée uniformément par des lois pénales positives, que chacun put connaître, les Français qui l'ont tant do nobles efforts pourraniincr notre commercedaiisle Levant, y sont encore juges, ou plutôt condamnés eu vertu de quelques ordonnances , dont presque tdulci les dispositions sont abolies

236 VOYACES EN ÊCYPTE, Je me rendis d'abord dans mon pays natal, où je revis ma famille après une absence de vingt ans ; et de l'Italie je partis pour l'Angleterre. par les lois nouvelles. Naguère (en 181g, à la fêle île S. Louis), le consul de France à Alexandrie, en Egypte, n essayé de mettre a exécution une ordonnance de i5j)3, ijui condamne à une amende de trente livres, tout Français qui refuserait d'accompagner le consul à la messe. Voilà la bizarre législation, digne de la barbarie qui la vit nailrc, qu'on a voulu exécuter sous la charte qui protège avec tant de sagesse la liberté île toutes les consciences.» (Le Trad.)

EN NUBIE, etc.

NOTES ET OBSERVATIONS Tirée» da journal de voyage de madame Bakoni. J'AVAIS tant entendu parler des Turcs et des Arabes, que je fus curieuse de connaître les mœurs des femmes de ces peuples. Notre séjour eu Egypte m'en fournit l'occasion. Je les avais vues de loin pendant que nous étious à Soubra; mais ce fui particulièrement dans notre voyage au haut Nil, que je pus voir tle près lus mœurs et coutumes de ces demi-sauvages. Le premier endroit où nous nous arrêtâmes quelque temps, ce fut l'ancienne Thèbes ; mais je parlerai plus tard de ce séjour. Quand nous fûmes arrives à Assouan, j'allai faire une visite aux femmes de l'aga de cette ville. Je fus reçue à la porte, par lui, sa femme, sa sœur arec son mari, deux petits enfans, trois vieilles femmes plus laides que les sorcières de Macbeth, et un vieil esclave nègre. Je fus conduite dans une petite cour, où l'on m'apporta

238 VOYAGES E.N ÉCYPTE, un siège. L'aga sortit, et les femmes se tinrent debout autour de moi, pendant que le beau-frère de l'aga me faisait du café'et me préparait une pipe, mais sans permettre aux femmes d'y toucher. 11 n'osait leur confier la moindre chose, sachant qu'elles lui joueraient mille tours dès qu'il aurait tourné le dos. Ilparaissaitsc piquer du monircr un grand usage du monde, en réprimant lacuriosiléindiscrètedes femmes,quandcllesvoulaient examinermon costume avec trop d'impor1 tunité. Je lis signe aux femmes de s'asseoir, et j'invitai la sœur de l'aga à prendre du café avec moi ; mais le beau-frère les traita toutes très-rudement, et me fit entendre que le café était trop bon pour elles, et qu'elles n'avaient qu'à boire de Tenu. Quand j'eus fini, il alla serrer la cafetière. J'avais déjà vécu assez avec les femmes d'Egypte, pour m'habitucr à fumer, et j'achevai assez lestement ma demi-pipe. Après avoir fumé quelque temps, je déposai la pipe auprès de moi. Une des femmes la prit et commença h fumer ; mais en voyant une profanation aussi horrible , le beau-frère lui arracha ht pipe, et il aurait battu la femme si je ne m'y étais opposée. H alla serrer ensuite la pipe aussi soigneusement que la cafetière. • J'étais choquée, je l'avoue, de la distinction

EN JKtIBIE, etc. 209 qu'il faisait entre ses compatriotes et moi; n.iis, dans la suite, j'ai senti la nécessité du coite conduite. Je trouvai d'abord ces Turcs iticonserjucns, puisqu'ils traitent leurs femmes avec le plus grand mépris, tandis qu'ils me témoignaient toujours non-seulement des égards, mais le plus profond respect. Cela même me fit voir que leur rudesse ne s'adressait pas à notre sexe en général; et, en effet, je leur ai entendu dire souvent que s'ils avaient pour leurs femmes les mêmes égards que pour ciesEuropéennes, elles en deviendraient intraitables. Quelque temps après l'aga rentra et m'apporta quelques grappes de raisin sales et froissées, qu'il m'ofli'it comme un grand régal, taudis que les pauvres femmes regardaient le panier avec des yeux d'envie. Dans le premier mouvement, je pris les grappes et les leur offris; mais toutes les refusèrent. . • ■ ■ Je leur fis ensuite présent (le grains de. verre et d'une petite glace avec un tiroir. Les grains de verre leur plurent; mais le miroir Ie3 enchanta. Rien n'était plus comique que leur curiosité enfantine, l'avidité'.avec laquelle elles s'arrachaient ce joujou et tout ce qu'elles inventaient pour l'ajuster, ou plutôt pour le gâter. En vain je- leur montrai la seule manière de

a4o VOYAGES EN ÊOÏl'TK, le placer et d'en faire usage. Quand la Ibmme de l'agas'aperçut que la glace clait déjà démon-toc, clic la mit dans une petite chambre et la serra avec les grains de verre. Les femmes commencèrent ensuite à examiner mon costume, et, comme ni l'aga ni le beau-frère n'étaient prii-sens, je fus en butte à leurs importunités. J'étais alors en costume d'homme. La première chose qu'elles examinèrent, ce furent mon chapeau et mes cheveux; puis ma cravalte de soie noire, qu'elles convoitèrent beaucoup; puis les boutons de mon habit ; rien ne pouvait leur persuader qu'il n'y eût pas d'argent caché dessous. Je leur en montrai un, pour les convaincre du contraire ; mais cela ne leur parut pas une preuve suffisante. Jiigcantapparemment d'après leurs propres ruses, elles s'imaginaient que l'on en avait placé un exprès pour tromper.. ■. Si le beau-frère n'était pas rentré, j'aurais eu à souffrir de leurs indiscrétions. Celte première ' visite fut unavis pour moi d'être à l'avenir très-circonspecte à l'égard des femmes avec lesquelles je pourrais me trouver; car, en agissant franchement avec elles, et ne connaissant pas leur caractère, je les avais portées à en abuser. Quand le beau-frère fut rentré, elles com-jnencèrent à préparer le dîner de j'aga. 11 cou-

EN NUBIE, etc. 2/{.I sislait eu un plat de baiiiia, avec du jus de mouton versé sur du pain ; en un peu de viande de mouton ; en d'autres viandes hachées et nic-lées à du riz, dont plies faisaient des houleItes. J'ignoro quels autres ingrédiens (miraient dans cotte préparation, dont la malpropreté me dégoûta. L'idée soûle que je serais obligée d'en manger, me souleva le cœur en ce moment. Elles m'apportèrent tous les plats avant de les servir à l'aga et à M. Bclzoui, qui allait dîner avec lui. Je pris un morceau de mouton cuit, comme étant ce qu'il y avait de plus propre j' avec du pain ; mais ce n'ûlnit pas assez pour elles. La femme del'aga saisit de la viande hachée et du riz avec ses mains, et voulut me le faire manger, en me donnant à entendre que c'était excellent. A la fin tout fut emporté chez l'aga. Ou me servit ensuite, comme de coutume, du café et une pipe. La maison, ou plutôt l'écurie, dans laquelle nous nous trouvions, n'avait que les quatre murs, et point de plafond; elle était divisée en deux petites chambres, dont l'une, servait à l'aga pour y. serrer son trésor, tel que le café, les tasses, le tabac, etc.; l'autre était la chambre de sa femme et le garde-manger. Les meubles et ustensiles consistaient eu jarres d'eau, en TOME II. J6

2/f2 VOYAGES EN KCVPTE, cribles pour le grain et la farine, quelques terrines pour la cuisine, des miellés de bois pour la table, ur. fourneau, quelques sceaux pour rafraîchir l'eau , une petite cafetière, et de vieilles nattes pour y coucher. Je pris congé de la compagnie, en faisant aux femmes et enfans vn petit présent eu argent, et promettant de venir les voir de nouveau à mon retour. Le lendemain matin, une autre femme de l'aga m'envoya dire qu'elle serait bicu aise de me voir. Je sentis peu d'envie d'y aller; cependant, pour ne point faire de distinction, je m'y déterminai enfin. Je trouvai, à ma surprise, une très-jeune femme, qui demeurait tout h coté de l'autre : celle-ci était grimpée sur le mur mitoyen, pour voir ce qui se passait entre nous. La jeune femme me présenta des dalles et des grains de dourrah. Elle paraissait avoir grande peur de l'autre femme. Quoique jolie à mes yeux, elle n'était point regardée comme telle par les gens de sa nation, tandis que l'autre t quoique vieille, passait pour la plus grande beauté d'Assouan, parce qu'elle était extrêmement grasse. Sa chevelure élait aplatie, à la manière de celle des Nubiennes, entremê* lée de quelques ornemens d'or, et couverte d'une couche de graisse, saupoudrée de l'écorce noire

F..\ .\UBIE, Clc. a^S d'un certain arbre, ce qui faisait une pommade dégoûtante, qui passe clicz elles pour une grande coquetterie : elles ont une autre poudre pour se noircir les sourcils et les paupières. Je lui fis présent clc quelques grains da verre, qu'elle eut grand soin de cacher, et je pris congé d'elle. A notre arrivée à Ybsanibonl, je ne descendis point à terre. La femme de Daoud-Cacheff ayant entendu dire qu'il y avait à bord du bateau une femme franque, envoya une petite négresse pour savoir ce que c'était que cet être-là. Cette jeune fille était si farouche qu'elle n'osait venir d'abord; mais quand les hommes lui eurent dit qu'elle pouvait venir sans crainte, et que la dame ou sellé M donnerait un balchis, elle approcha quoiqu'avec répugnance. Je lui donnai quelques grains, et ce petit présent la rassura sur-le-champ. Elle observa très-altenlivenient tout ce qu'il y avait à bord, et ayant aperçu un pot d'une demi-pinte, clic se leva eu sursaut et s'enfuit; mais au bout de quelques minutes elle revint, m'apporta du pain de dourrah et des dattes, et me dit que sa maîtresse espérait que je ne lui refuserais pas ce beau vase, en nie montrant du doigt le pot eu question. Il était curieux de voir l'anxiété avec laquelle la petite négresse attendait ma réponse : elle me fit entendre r/tio sa

244 VOYACES E.\ EGYPTE, maîtresse lui avait pris tous les grains de verre que je lui avais donnes, Je lui en donnai quelques antres avec le beau vase et une assiette de la même qualité. La pauvre créature en conçut nue joie telle que, dans son empressement de s'élancer hors du bateau, clic faillît tout casser. À notre retour du Chcllal, nous nous arrêtâmes au village d'Jïschlté où mon mari avait à faire clicx Osseyii-Cachefl'. Pendant qu'il lui rendit visite je restai à bord : dans cet intervalle les femmes du village, avec leurs en fans, accoururent vers le bateau ; mais quelques hommes appartenant au cachefl' ne voulurent point les laisser approcher; ils battirent celles qui avançaient le plus, et jetèrent des pierres aux autres. A celle vue je fis signe aux femmes de venir, et reprochai par des gcslcs aux hommes leur brutalité. Celles qui purent approcher me baisèrent la main, en reconnaissance de l'intérêt que je prenais h elles ; elles répétaient les gestes que j'avais faits à leurs compatriotes. Je donnai à celles qui n'avaient que peu d'ornemens, des ■l'ains de verre pour elles et leurs enfans. Elles m'apportèrent à leur tour du pain de dourrali cl des dattes plus belles que celles que j'avais vues jusqu'alors. Ne montrant aucune convoitise,

EN NUBIE, etc. 2/J.5 elles paraissaient tris-contentes que je loin1 .permisse dénie voir. ApercevantM. Bclzonietqiicl-qnes gens du cacliell' à une certaine distance, elles poussèrent un grand cri et nie firent entendre qu'il /allait partir. J'étais fâchée de quitter ces fiiinmcs sitôt ; elles avaient des manières si amicales que je n'en ai pas vu de semblables; elles restèrent sur la rive et fixèrent le bateau des yeux, jusqu'à ce que nous eussions quitté la côte. A notre retour à Ybsamboul j'allai faire une visite à la femme de Daoud-CacbelT, Ayant été' prévenue de mon intention, elle avait mis d'avance la maison et la toilette en ordre; celte maison n'était pas plus belle qnc la demeure de l'nga d'Assouan. En entrant je la trouvai assise sur des peaux de clièvre noires, cousues ensemble. Je m'aperçus que c'était une distinction dont le vulgaire ne jouissait pas. Elle se leva, et, après m'avoir saluée, elle prit une peau, la plaça devant moi, pour m'y faire asseoir, ets'assit elle-même à terre. Elle était vétuc d'une robe de coton bleu, costume de la basse Egypte qui passait eu Nubie pour une grande distinction. Le café qnc l'on apporta, était de celui que nous leur avions donné en passant, car ils peuvent rarement s'en procurer eux-mêmes; ils y sub-

llfi . VOYAGES EN ÊGVl'TE, slitucut le lerkadan (i), petit grain qui croit dans le pays. Son enfant était couche tout nu sur une peau; il n'avait encore que vingt jours; à peine y i'aisait-ollo attention. Je lui donnai diverses espèces do grains de verre; la petite négresse qui était venue au bateau, vint s'asseoir auprès de moi, par ordre de sa maltresse,. avec quelques vieilles femmes qu'elle était allée chercher. On examina toutes les parties de mon costume, , les boulons les intriguèrent autant que les femmes d'Assouan; elles crièrent iayb, iayb (bon), à chaque chose que je leur montrai. Je trouvai en général les femmes de Nubie, plus réservées et plus polies que les femmes arabes; elles ne montraient pas la convoitise et la jalouse envie de celles-ci. Quand leur curiosité fut satisfaite, la femme du cachefl'ordonna aux vieilles de danser pour m'amuser ; mais, malheureusement, je ne goûtai point celle marque d'égards qu'elles voulurent me donner. Pendant mon séjour dans ce lieu, une jeune femme vint à bord pour me prier de lui donner quelques grains de verre ; elle me montra en même temps le peu qu'elle en avait; j'y trouvai deux ou trois cornalines antiques, avec une goutte d'eau (i) C'csL sans doute le mémo grain que M. Bclzoni, dans la relation de sou voyage, appelle Grj'adan. {Lutnul)

EN NUBIE, etc. 247 au milieu, qu'elle m'échangea contre d'autres grains, et elle s'en alla charmai. Je fus du mon côte' très-contente de l'échange, et je résolus d'aller chez les femmes de tous les endroits où nous nous arrêterions. Après notre arrivée dans l'Ile de Plaire, une jeune et jolie femme que je rencontrai, et qui portait un enfant sur ses e'paules, s'oflrit à me montrer les curiosités de l'île; quelques momens après nous fûmes accosle'espar une vieille qui ne paraissait pas contente de voir que je m'occupasse delà jeune femme à l'enfant do laquelle j'avais donné quelques grains de verre. Elle eu demanda an tant, je lui donnai la même quantité' de grains qu'àla première jelle en demanda davantage avec un ton importun, et fit semblant de vouloir me rendre ceux qu'elle avait ; en voyant cela je lui ôlai tout, etle donnai avec d'aiitrcsgrainsencorcàla première jeune femme. La vieille se mit en colère etvoulutlcs lui prendre; mais je l'en cmpccliai. En allant voir les difliircns temples, nous fumes jointespard'autres femmes de l'Ile. Aprèsavoir vu tous les édifices, nous arrivâmes à un Irès-pelil. temple, qui était la demeure de la vieille; elle voulait m'y faire entrer, mais la jeune femme me retint, probablement parce qu'elle connaissait les mauvaises intentions de sa compatriote.

2/(8 VOYAGES K]\* EGYPTE," Je passai le reste de la journée h la Morada, pou r échanger des grains de verre chez les femmes indigènes. A notre retour à Assouan, nous cherchâmes à nous procurer un bateau pour descendre jusqu'à Louxor. L'aga désira que je vinsse passer le temps auprès de sa femme grasse, jusqu'il ce que nous trouvassions un bateau; mais je préferais rester sous un palmier plutôt que de nie trouver dans une compagnie aussi désagréable. Nous fîmes apporter tout le bagage en plein air, et nous étendîmes par terre une grande natte pour tenir lieu de table et de lit. J'espérais que nous jouirions d'un peu de repos après avoir été renfermés pendant un mois dans un petit bateau. Quand nous eûmes tout arrangé, l'aga parut, suivi d'un domestique qui portait plusieurs plats que son maître disait avoir préparés pour nous et pour lui. Je suis sûr que c'était la première fois de sa vie que l'aga trempait sa main dans un plat avec une femme. Le lendemain matin nous allumes de bonne heure à bord d'un bateau, à peine assez grand pour nous contenir; il n'y en avait pas d'autre, et nous étions très-pressés d'arriver à Thèbes. Arrivés à Louxor, et n'y trouvant point d'embarcation pour transporter la grande tête colossale

deMemnon, nous fûmes obligés de nous rendre à Kénuh, où il fallut retourner à Louxor, vu qu'un grand bateau qui avait amené quelques Francs u Assouan et que M. Belzoni avait loué pour le retour, venait d'être pris pour le service du pacha. M. Bulzoni n'eut que le temps de me déposer dans une maison à Louxor où il apprit qu'il y avait une chambre tout en haut pour moi. 11 fut obligé ensuite de partir pour Esne' afin de s'y assurer le bateau qu'il avait loue'. C'était la première fois que je me trouvais seule avec les Arabes sans un interprète ou un Européen , et ne sachant qu'une vingtaine de mots Arabes. Ce qu'ils appelaient une chambre consistait en quatre murs ; ce réduit, ouvert au ciel, était rempli de dattes qu'on faisait sécher au soleil ; il y avait un fourneau dans un coin, une jarre d'eau, une âtre de trois briques ; encore cette prétendue chambre n'était point la mienne, c'était celle de toutes les femmes de la maison. Jamais de ma vie je ne me sentis aussi isolée et aussi malheureuse. Souffrant d'une fièvre violente , j'étais exposée à toute l'ardeur du soleil, et l'objet de la curiosité de toutes les femmes du village. Pour m'assurcr au moins un coin de cette pièce, je m'arrangeai par le moyen de

a5o VOYAGES EN ÉCYPTE, quelques nattes une chnmbrctte commode, fermée de tous les cotes : outre le plaisir d'être chez moi, j'y possédais deux onces de (lie ; me voilà tout à coup plus contente que je ne le serais maintenant dans le premier palais de l'iîtirope. Les habitantes de l'autre partie de la chambre étaient une vieille femme, ses quatre filles et sa brue, femme du maître de la maison. Une des femmes apporta quelques mets ; on me lit entendre que c'était pour moi ; mais la fièvre m'empêcha de manger. Je vis la brue tenant la viande entre ses dents, la tirant avec une main, et la coupant ou plutôt l'arrachant avec un mauvais couteau qu'elle tenait dans l'auti e, pour en faire de petits morceaux : je m'estimais heureuse de n'avoir pas envie de manger. Je commençais à jouir d'un peu de repos quand j'eus une attaque d'ophtalmie. Pendant les premiers dix jours, une humeur purulente de-coula de mes yeux ; je n'avais rien à y appliquer et je ne ppuvais supporter le jour; je filtrai de l'eau pour les laver. Mais les femmes voyant cela poussèrent des cris et me dirent que les lotions faisaient empirer la maladie : en Nubie elles avaient la mémo idée. Je dois rendre aux femmes arabes, tant musulmanes que chrétiennes, la justice de dire

EN NITJIIE, CtC. 2$l qu'elles avaient beaucoup d'égards pour nioi.ll ne se passait pas de jour que je ne reçusse des visites desfemmesdeLouxor, Carnal, et d'autres villages des environs. Les femmes chrétiennes avaient coutume de brûler certaines herbes dans un petit pot de terre, en recitant des prières et faisant le signe de la croix sur le vase; les femmes maho-metancs guettaient avec impatience le moment où elles pouvaient s'emparer des cendres bonites qui restaient; s'imaginant qu'elles auraient bien plus de vertu étant biinitespour un chrétien, que si elles l'avaient cle' pour elles. La dernière fois que je fus à Louxor et sur le point de quitter ce lieu, j'indiquai à quelques hommes l'Iitiile contenant des scorpions, comme un remède contre la morsure des reptiles ; je crois que l'huile seule serait également ellicacc. Ils me regardèrent en branlant la tête , et dirent que j'avais quelque secret que je cachais. Quand j« fus dans ma cliumhrettc la seconde année de mon séjour, il ne se passa presque pasde uuitque je ne fusse appelée chez des gens qui avaient été mordus; j'avais beau envoyer mon huile, ils s'étaient mis dans la tête qu'il (allait que je vinsse moi-même pour que mon remède eût de l'effet. Je ne fais ces remarquesqtiepourniontrcrla crédulité des Arabes ; les choses les plus simples

a5a VOYACES EN ECYPTE; passenlà leurs yeuxpourde profondssccrets,dont la possession donne une haute réputation de sagesse et de science. La plupart des villages ont de ces grands docteurs ; aussi quaudun voyageur a la bouté de leur enseigner quelque chose d'utile , ils s'imaginent qu'il ne dilpas sou secret, filant habitues à la conduite mystcrieiiscile leurs jongleurs. Pour revenir à mou ophtalmie, je ne pus m'en débarrasser aisément. Scinblablusaux consolateurs de Job} les femmes me dirent que dans vingt jours peut-être je me porterais mieux ; sinon , cela irait à quarante, et elles finirent par crier maladie (ce n'est rien!). Au lieu de me porter mieux au bout de vingt jours je devins entièrement aveugle. Je ne saurais décrire le chagrin que j'éprouvai; je crus avoir perdu la vue pour jamais; cependant les femmes criaient toujours, maladie. Le dernier ternie de la maladie était réellement terrible; les paupières perdirent tout leur ressort; je ne pouvais plus les lever. Les femmes firent bouillir de l'ail dans de l'eau pour baigner mes yeux. Je ne sentis pas tout de suite l'effet de leur remède, cependant il parait m'avoir fait du bien ; les paupières reprirent un peu de force, et au bout de quarante jours je pus voir un peu. Vers ce temps M. Bclzoni ayant embarqué le

■li.N NUBIE, CtC. 253 buste colossal fut attaqué de la même maladie. Je ne prétends point décider quelle est la cause de ce mal ; je dirai seulement comment il me vint. La veille je m'étais tenue auprès d'une ouverture pratiquée dans le mur de ma chambre et qui servait de fenêtre ; ju sentis alors un courant d'air frapper nies yeux, niais je n'y fis pas attention. M. Bclzoni de même eut les yeux frappés d'un courant d'air. On croit générale- • ment que l'ophtalmie vient de la grande chaleur ou du subie (in dont l'air est quelquefois rempli: cela se peut. Cependant nous étions eu Egypte et en Nubie depuis dix-huit mois, dont nous avions passé dix :'i Sonbrn, à peu de distance du Caire, vis-à-vis du Nil : exposés à tous les vents, nous n'avions point de vitres à nos croisées; or si les vents chauds afleclaienl les yeux, nous n'aurions pu échapper à l'ophtalmie ni en Egypte, ni en Nubie. À Soubra nos chambres ne nous niellaient même pas à l'abri des sables dans le temps des camsihm. L'air était rempli, pendant deslicures, de sable chaud qui rendait la respira lion dillicile, et nous obligeait détenir nos yeux fermés. Pendant ce temps ju m'attendais chaque jour à être attaquée de l'ophtalmie ; cependant il ne m'arriva rien, si ce n'est que je sentais mes yeux fatigués par suite

25/(. VOYAOES EN EGYPTE," de la chaleur des vents ; mais je les soulageai en les lavant. Je trouvai à cette c'poque ma vue meilleure qu'elle ne l'avait été en Europe. Après ma gudiïson je me fis une règle de laver journellement mesycuxaveede l'eau fraîche mù-léc d'eau-de-vie, ce qui les fortifia beaucoup. Toutes les ibis que je les sentais disposés à faiblir, je renforçais la lotion, et me lavais plusieurs J'ois par jour : ce simple remède ne manqua jamais de les rétablir; cependant ma vue n'a point repris sou ancienne force. À ma seconde arrivée à Philœ le 5 juin 1817, je trouvai M. Belzoni et quelques uns de mes compatriotes qui se préparaient à se rendre à Ybsani" boni. Mon mari avait beaucoup d'empressement d'ouvrir le temple, opération qu'il avait commencée l'année précédente, lorsque nous avions visité ce pays sans être accompagnés d'aucuu Européen. Je formai des vœux pour y aller aussi; mais comme nous n'avions pas à notre disposition un bateau particulier, je fus obligée à mon grand regret de rester dans l'île, et de renoncer au plaisir de voir l'intérieur d'un temple intéressant qui nous avait donné tant de mal l'année précédente. A cette occasion je ne puis passer sous silence la partialité de quelques uns de mes compatriotes, qui, visitant dans la suite Ybsara-

EN NUBIE, etc. 255 boni, ont attribue à d'autres qu'à M. Belzoni le mérite de cette découverte. Voilà comme on aime la vérité aujourd'hui ! Des voyageurs ne se font pas scrupule de la sacrifier, pour conserver les bonnes grâces de quelques personnes que cette vérité oll'cnserait. Pendant l'absence de M. Belzoni, je m'établis sur Je sommet du temple d'Osiris dans celte île, et, à l'aide do quelques murs de boue, j'y pratiquai deux chambres passables. Le bruit courait qu'il y avaitdes voleurs dans une lie voisine; mais je crois que ce n'était qu'une ruse inveulc'e pour voir quel effet cette nouvelle Ibraitsur moi; ceux contre lesquels je jugeai à propos de prendre des précautions, ce lurent les Barabras mômes que mon mari avait loues pour me garder. On avait dépose nos bagages chez moi, et quand ces gens voient des malles appartenant à des Européens, ils s'imaginent qu'elles sout pleines d'or et d'argent. J'avais avec moi un domestique qui nous servait depiiisquclquesannéos; nous entretenions nos armes à fou toujours en bon état, et nous faisions voir à nos gardes que nous avions de la poudre et des munitions pour nous en servir en cas de besoin. Les Barakas commencent à craindre lorsqu'ils ne peuvent réussir à vous faire peur. Je recevais chaque jour la visite des femmes

256 VOYACES EX LCÏPTE, de divers villages de l'autre côté du Nil ; elles traversaient ordinairement ce fleuve sur un fagot de branches; quelquefois elles m'apportaient une ou deux cornalines antiques ou un peu d'orge, des œufs et des ognons, et je leur donnais eu échange des grains de verre on de petits miroirs. La jeune femme dont j'avais fuit connaissance, lu première année, venait me voir avec une bonne vieille qui me montra une afleclion constante jusqu'au dernier moment: c'était la plus enjouée et la meilleure femme que j'aie vue, elle n'aurait pas fait honte à l'Angleterre même j ses remarques sur nos usages me frappaient quelquefois par leur justesse. Sou mari et dcu\ fils cbarinans avaient été tués dans un combat contre une autre tribu ; notre ami M. Burckliardt fait mention de celle guerre dans la relation de son voyage, page G, en parlant de Philre. Les femmes de l'Ile me priaient de n'avoir aucune relation avec la diablesse : c'était sous ce nom qu'elles désignaient la méchante femme qui habitait le petit temple , et qui avait voulu m'attircr chez elle l'anncc précédente. Cetlc femme était la terreur du pays. Elle avait l'habitude de frapper les enfaus qu'elle rencontrait parce qu'elle n'en avait pas elle-même. Quand les femmes de l'Ile me racontaient tout

 »7 ce qu'elles souffraient de la vieille, je leur exprimais mon étonncmcnt de ce qu'elles n'en disaient rien à son mari. Les femmes arabes n'y auraient pas manqué, et elles auraient encore exagéré leurs griefs. Mais une jeune femme barabra me répondit que si elles dénonçaient leur ennemie, le mari la couperait en pièces et la jeterait dans le Nil , et les autres maris battraient leurs femmes à cause de la dénonciation (i). Je suis portée à croire que c'est moins par un sentiment d'humanité que par crainte des suites de ces querelles entre les différentes tribus que les femmes de ce pays ont appris à être prudentes. M. Belzoni étant revenu d'Ybsamboul, nous partîmes ensemble quelques jours après pour Louxor. De retour dans ce lieu, j'allai retrouver mon ancienne demcurequ'ilsavaicnt entourée de murs de briques. Malheureusement le mari avait pris une autre femme pendant mon absence, et lui avait bâti une chambre, tenant au mur de notre maison dont le comble était couvert de nattes. Sa première femme, dont le frère avait épousé la sœur du mari, avait pris, en vertu de celte double parenté, un ascendant qu'on n'ac-(i) Celte assertion vient à l'appui îles détails que M. Durcklitmlt donne dans son voyage sur la niorl cruelle que Ins Nubiens font quelquefois subir à leurs femmes. TOME II. •- '

a58 VOVACES EJV ECÏPI'E, corde pas ordinairement aux femmes de ce pays : aussi il y avait chaque jour des troubles domestiques; et quand le mari menaçait la femme de la renvoyer chez elle , le beau-frère lui faisait dire qu'il renverrait la sienne. Les villageoises contribuaient imprudemment à aigrir la première femme contre la nouvelle. On s'imaginait, à mon arrivée, que je prendrais aussi le parti de la première, pour laquelle j'avais de rattachement, à cause de l'intérêt qu'elle m'avait témoigné pendant ma maladie. Cependant je lui fis sentir qu'elle était dans son tort et qu'elle agissait contre les lois de son pays. En efl'ct, d'après ces lois, un homme peut prendre quatre femmes s'il les peut nourrir; ainsi son mari pouvait en épouser encore deux autres, et puisqu'elle n'avait qu'une fille, il pouvait la renvoyer ou du moins la traiter comme la dernière de ses femmes, et comme une esclave. Quoique cet usage d'épouser quatre femmes existe depuis un temps immémorial, cependant elles se haïssent cordialement les unes les autres. Les méchancetés qu'elles peuvent se faire, et la haine qui croit avec leurs enfans occupent toute leur attention. Le mari est rarement informé de leurs petites persécutions j car devant lui elles sont obligées de paraître de bon accord, du moins si c'est un mari qui sait gouverner sa maison.

EN NUBIE, elC. a5() Le soir, en revenant de mes promenades, je trouvais quelquefois le plus grand tumulte dans la maison. Sa première femme avait pour elle un grand parti , surtout parmi les femmes chrétiennes: ce n'est pas qu'elles lui fussent dévouées, mais l'autre femme était native de Carnalt : or les liabilans de Carnak et ceux de Louxor ne vivent jamais en bonne intelligence. Un soir, eu rentrant, je vis la cour remplie de monde; des pierres, des briques et tout ce qu'ils pouvaient saisir fut lancé dans la chambre de la nouvelle femme. Quand on me vit, on voulut m'en-trainer dans le complot; mais je déclarai positivement à la première femme que les Anglais ne se mêlaient pas des lois cl coutumes des autres peuples. Dès lors elle me garda rancune et me fil; toutes les petites méchancetés qu'une Arabe est capable de faire, jusqu'à jeter des drogues dans l'eau destinée à mon déjeuner. Immédiatement après eu avoir bu je fus saisie de vives douleurs, et je restai malade peudant plusieurs jours. Je ne la soupçonnai pas d'abord, cependant je ne tardai pas à remarquer le changement qui s'était opéré dans sa conduite. Environ quinze jours après elle en fit autant. Dès lors j'eus soin d'em-pôchcr qu'elle ne fit plus rien pour moi, et bientôt après nous allâmes résider à Bebau-el-Malouk,

aCo VOÏ.VCKS EK , à l'entrée d'une des tombes des rois. L'Ecossais Osman m'apprit que les femmes de ce pays poussaient souvent la méchanceté au point de chercher à détruire la santé de leurs adversaires par des poisons. Peu de temps après nous quittâmes ce lieu pour retourner au Caire. De retour dans celte capitale, je trouvai qu'il était impossible d'y rester; cependant je ne voulais pas retourner à Thùbes. J'engageai donc M. Belzoni à me laisser visiter la Terre-Sainte; c'était ce projet qui m'avait amené en Egypte: et comme je craignais que des circonstances n'empêchassent mon mari de faire ce pèlerinage, et que je ne fusse obligée moi-même de retourner en Europe, je voulus faire ce voyage le plus tôt possible. Je quittai donc le Caire le 5 j anvier 18i8, et le 10 j'arrivai h Damiette, où je fus retenue deux mois par la négligence de notre agent : je restai un mois chez lui dans l'appartement de sa mère, guettant avec la plus grande impatience le moment où il y aurait assez d'eau pour permettre aux bàlimcns de franchir le boghaz. Un jour, étant au sommet de la maison, je vis, un vaisseau sortir; cependanton m'avait assuré avoir • retenu.une place pour moi dans le premier bâtiment qui partirait. J'insistai donc pour aller à bord, ce que je fis le soir même ; néanmoins, en

F.N NUIIIË, etc. 5.6[ recevant journellement la promesse d'un prochain départ, je lus retenue un autre mois. Enfin, nous mîmes nia voile, et nous arrivâmes à .Tafia le 9 mars ; nous en partîmes le 11 pour Rama où nous coucliàmcs, ctle lendemain nous arrivâmes à Jérusalem. Je n'oublierai jamais l'effet que la première vue des murs de celte cite' mémorable produisit sur moi. J'arrivai à temps pour voir les cérémonies des catholiques, qui curent lieu les trois derniers jours de la Semaine-Sainte, dans l'intérieur de l'édifice élevé au-dessus du Saint-Sépulcre. Un voyageur estimé, mon compatriote Maundrcll, eu a l'ait une description si exacte et si détaillée, que je me sens incapable de l'aire mieux. Le premier mai, je me rendis au Jourdain: un négociant chrétien de Jérusalem, parentdc notre consul à J.iila, mefournit une mule et un conducteur sur et. fidèle pour «l'accompagner. Je partis quelque temps avant le gouverneur qui protège le voyage des pèlerins. Ils se tenaient tous sur les deux eûtes de la route, attendant le signal du départ. Lorsque j'arrivai aux limites que personne n'osait franchir, un homme noir qui était pincé là pour les garder, nie voyant passer outre, courut à plein galop sur moi, donna un coup à ma pauvre mule et voulut que je m'arrêtasse. Peu-

262 s VOYAGES EN KGVPTR, dant qu'il cherchait à saisir la mule, je lui donnai un coup de cravache, mais il l'évita cl brandit son sabre contre moi. La mule s'arrêta alors, et je descendis étant déterminée à me montrer aussi obstinée qu'elle. Jedéfiai l'homme noir de me toucher , et je poursuivis mon chemin, laissant derrière moi et la mule et le conducteur très-eflrayé de ma témérité. Quand je fus au delà des limites, je regardai derrière moi, et, à ma grande surprise , je vis l'homme qui me suivait avec la mule. Mon désir était d'arriver dans la vallée de Jéricho avant la grande aflluence des pèlerins. N'ayant personne sur qui je pusse compter, je voulaismeprocurerim endroit éloigné de la foule: j'arrivai à temps pour prendre possession de deux buissons. Je les fis couvrir de schalls pur le conducteur pour me garantir du soleil, et j'y restai jusqu'à notre départ pour le Jourdain. Un voyageur européen que nous avions connu en Egypte, me rencontra dans ses excursions, et en informâtes Anglais que la curiosité avait conduits dans cette vallée. Quelques uns me firent unevisite, et m'invitèrent à venir dans leur tente, mais je m'y refusai. Étant la seule Européenne, j'aimais mieux rester là où j'étais, que d'aller recevoir quelques politesses insultantes, que des hommes de

EN NUBIE, etc. 2Ô5 cette socie'tésavaient si bien adresser aux femmes. Cependant j'avoue que mon courage me quitta un peu vers Ja nuit. Notre domestique Irlandais avait pris du service chez un voyageur qui allait retourner en Angleterre ; celui-ci lui assez bon de lui permettre de venir me garder jusqu'à notre départ. Dès lors je n'avais plus rien à craindre. Quant au pauvre conducteur qui m'accompagnait, je n'aurais jamais exigé de lui assez du courage pour répondre aux gardes qui faisaient la ronde. Le lendemain, quelque temps avant l'aube, je montai sur ma mule, puisque tons les pèlerins étaient en mouvement, pour se rendre au Jourdain. Il est impossible de décrire la confusion de cette marche. Des chameaux, des chevaux, des mules, des ânes, tout était pêle-mêle; des femmes et des enfans poussant des cris aigus étaient suspendus dans des paniers sur les flancs des chameaux. Je risquai h chaque instant d'être renversée de ma mouture par ces animaux chargés. Tout ce que mou conducteurpouvaitfaire,c'était de pousser la mule sans savoir où elle allait; quelquefois nous étions dans une obscurité complète ; d'autres fois la lueur des pots à,feu nous montrait la confusion de la caravane; les gardes nègres galoppaient autour des groupes pour nous tenir ensemble.

2O4 VOYAGES EN KCÏPTE, Nous arrivâmes au Jourdain à la pointu du jour; la plupart des pèlerins étaient des Grecs. Ils apportaient tous un vêlement neuf avec lequel ils se baignent dans le Jourdain; ils le ploient aussitôt après tout mouillé, et à leur retour dans la vallée de Jéricho, ils l'ouvrent et le sèclicnt ; quand ils arrivent à Jérusalem, ils prennent quelques cierges qui ont été allumés au i'eu sacré, qui est descendu du ciel dans le Saint-Sépulcre le jour d'une de leurs fêtes, et ils fout le signe de la croix sur le vêtement avec les mèches de ces cierges; le vêtement se garde jusqu'à la mort et on s'y fait enterrer. L'enfer n'a pas de pouvoir sur ceux qui en sont couverts. Revenus dans la vallée, nous nous y reposâmes quelque temps avant de retourner à Jérusalem, où nous arrivâmes dans la nuit tous assez fatigués. Une famille noble d'Angleterre qui se trouvait alors dans cette ville, et de laquelle je reçus beaucoup de politesses, apprenant que je désirais aller à Nazareth avant de quitter la Terre-Sainte , m'invita avec beaucoup de prévenance à raccompagncr,attendu((ii'clleallaitfairclaniêmc excursion ; je saisis avec plaisir cette occasion favorable. Nous quittâmes Jérusalem en grand nombre, le huit mai 1818 ; et prenant les routes les plus commodes, mentionnées tbins l'Ecriture

EN NUBIE, etc. 2.65 Sainte, mais qui ne sont pas toujours les plus sûres pour des voyageurs isoles, nous arrivâmes à Nazareth le i/j. Mon intention était de demeurer quelque temps dans ce village ; mais les Arabes chrétiens, employés dans le couvent, avaient répandu le bruit que j'étais quelque grand personnage déguisé. C'est ce qui lit que je ne pus jamais sortir sans être suivie d'une foule de femmes et d'enfans. Aussi après avoir vu tout ce qu'il y avait d'intéressant, je quittai Nazareth le 22 mai dans la soirée, afin de voyager loulc la nuit, à cause de la chaleur, et d'éviter la rencontre des tribus arabes; le supérieur du couvent avait engage un molaro chrétien à m'acconipa-giicr. Vers le coucher du soleil, nous arrivâmes à quelques longues tentes noires appartenant aux bergers du pacha d'Acre, Mo jugeant sur mes habits, ils me firent entrer dans la tente des hommes; celle des femmes y touchait, mai.1; aucune n'osa paraître. Ou me régala de café et de lait de chèvre tout frais. Ils tuèrent un chevreau, et nous mangeâmes ensemble avec une cordialité hospitalière inconnue en lîurope. Le secret de mon sexe fut gardé, grâce à la grande poltronnerie de mon mokaro. Il me pria de retarder mon départ jusqu'à minuit pour voyager avec plus de sùrelé; j'y consentis, mais à minuit

a66 VOYAGES EN ÉGYPTK, il refusa de partir, prétendant qu'en passant au près des tentes dans les campagnes, nous risque rions d'être assaillis par leurs cliicus, Voyan que je n'obtiendrais rien de lui, je pris patience et ce ne fut qu'avec peine que je le lis parti le matin une licnre avant la pointe du jour Je n'ai jamais souffert en Egypte ou en Nubii une chaleur aussi accablante que pendant cette journée. Je fus témoin en passant de plusieurs usage; des Arabes campes sous des tentes. Dès le poiul du jour, ils étaient tous activement occupes à faire du fromage, du lait aigre et de kglsta ou crème caillée; les femmes faisaient du beurre dans des peaux de chèvres suspendues entre trois bâtons et balancées sans relâche. Quelques uns des Arabes que nous rencontrâmes avaient un air sauvage, qui effraya non-seulement mon pauvre molaro, mais qui m'ôta h moi-même, je l'avoue, un peu de mon courage. Dans la soirée nous arrivâmes au plus misérable village turc où j'aie jamais passé. Je ne voulus pas aller chez le clieik comme c'estl'usage, parce que je prévoyais que mon molaro lui dirait qui j'étais. Nous nous rendîmes donc à un enclos appartenant à quelques paysans, les plus indigeus du pays. Après la nuit et la journée

EN NUBIEj etc. 267 désagréable que j'avais passée, j'espérais pouvoir me reposer un peu dans le lieu que j'avais choisi ; mais pendant que je mangeais du pain et des concombres, la seule chose que j'avais pu me procurer, un grand nombre d'hommes, de femmes et d'eufans vinrent pour me dire que je passais par cette route pour éviter de payer le tribut auquel les chrétiens sont soumis. J'avais laissé mon firman à Jérusalem ; mais sachant que les Européens sont exempts de payer, je résolus de ne rien donner, et je chargeai mon mol>aro de leur dire de s'en aller puisqu'ils n'avaient pas le droit de me rien demander. Au lieu de s'acquitter de sa commission, il mendia pour les liabitans, en ajoutant qu'autrement nous pourrions avoirà nous en repentir. Cette conduite me lit presque perdre patience. Je leur fissignedes'en aller : comme ils continuaient de m'importuncr,je me levai d'une manière menaçante et commençai d'ouvrir mon porlc-manteau. Alors le moltaro pensant que je pourrais avoir des pistolets, engagea lui-même le peuple h se disperser. J'avais été tourmentée des mouches dans la tente des ber» gers; mais ce n'était rien en comparaison de ce que je souffrais cette nuit-ci ; elles m'assaillirent par milliers et me firent subir la plus horrible torture. J'aurais mérité une prime de l'in-

2C8 VOYACES EN liCVPTE, (jnisition d'Espagne, si je lui avais fait connaître ce nouveau genre de tournions. Les habitons même tout accoutume's qu'ils étaient à ce fléau, loin de dormirtranquillcs, se secouaient de temps eu temps avec une sorte de fureur, et se levaient en sursaut presque sans savoir ce qui les rendait si malheureux. Nous quittâmes ce village le 24 > deux heures avant le jour. La contrée que nous traversâmes était bien cultivée et la plus belle que je voyais depuis mon départ de l'Europe. Elle était plantée d'une quantité immense de figuiers d'Inde. Nous arrivâmes au couvent de Rama à tmu heure. Je restai trois jours dans cette retraite paisible et tranquille dont la situation est charmante ; du sommet du couvent on jouit de la bulle vue delà vaste contrée d'alentour. Je revins ensuite à Jérusalem, pour y attendre M. Belzoni qui devait venir me prendre comme nous en étions convenus. Je profitai de l'intervalle pour essayer d'entrer dans le temple de Salomon; mais j'y trouvai beau* coup d'obstacles. Quand les Turcs ont besoin de réparer quelques bâlimcns, ils envoient chercher de pauvres chrétiens arabes, pour exécuter ces travaux. Ainsi quoiqu'ils ne laissent pas entrer de chrétiens dans le temple de Salo-

EN jviruiE, etc. 269 mon , ils le font pourtant réparer par eux. Ils les emploient à la construction de leurs propres édifices sacres ; mais quand les chrétiens ont achevé leur ouvrage, les Turcs les purifient de leur souillure. A mon arrivée à Jérusalem ils faisaient justement luire des réparations aux temples. Les chrétiens employés à ce travail étaient presque tous des catholiques. On les avait logés par hasard dans le quartier réservé par le couvent aux pèlerins et aux voyageurs européens. Me trouvant dans ce quartier, puisque les femmes nepeuvent entrer dans le couvent même, et ayant des relations journalières avec ces gens, il me vint dans l'idée que par leur entremise je pourrais pénétrer dans le temple de Salomou. Je les engageai à demander pour leurs femmes la permission de voir ce temple comme on la leur avait déjà accordée au commencement des travaux do réparation ; en m'hahillant alors comme l'une d'elles, je pouvais réussir à le voir aussi. Malheureusement les réparations étaient presque finies, et les Turcs ne se souciaient guère d'accorder la demande des ouvriers. Cependant ceux-ci m'assurèrent qu'ils avaient obtenu la permission, et que je pourrais aller avec leurs femmes. Ainsi au jour fixe pour notre excursion on m'apporta des vêlemens. Après m'être lia-

27O VOYAGES EN ÉCYPTE, billée, je me noircis la figure , et serrai mes pieds dans des bottes à hauts talons, qui u'claicnt pas assez larges pour moi; mais j'aurais tout souflert plutôt que de ne pas aller. J'accompagnai donc les femmes Arabes. Je 11c saurais décrire les sensations que me faisait éprouver l'alternative de l'espoir et de la crainte. Je souffrais extrêmement des bottes qu'on m'avait données ; mais j'endurais mon martyre, et nous arrivâmes enfin au mont Sion, où une mosquée marque la place de la sainte cène de notre Seigneur et de ses disciples, et où sont les temples de David et de Salomon. J'avais déjà vu l'extérieur delà mosquée à ma première arrivée, et je savais que je la verrais en dedans moyennant un dollar quand je voudrais. Arrivées à ce lieu, les femmes commencèrent à chuchoter entre elles ut appelèrent leurs maris; je crus que c'était pour qu'ils nous accompagnassent au temple, mais je fus trompée dans mon attente. Les ouvriers s'imaginant que j'étais crédule comme eux el voulant attraper un bakchisde moi, cherchèrent h faire passer celte mosquée pour le temple que je voulaisvoir. J'étais indignée de leur imposture après toutcequej'avais l'ait et soullei'tpour venir fi bout de mon dessein; je refusai d'entrer et leur reprochai le tour qu'ils voulaient me jouer.

EN NUBIE, etC. 271 Voyant que leur ruse ne réussissait pas, ils restèrent d'abord stupéfaits; ils s'excusèrent ensuite eu me disant qu'ils venaient d'apprendre que les Turcs refusaient ù leurs femmes la permission d'entrer. Jen'étaispas d'humeur à me laisscrpaycr decette défaite ; pourm'apaiser ils nie dirent que le rhamadan allait commencer sous peu de jours, cl qu'alors il serait assez aise de me l'aire entrer. J'avais perdu toute confiance et je me souciais peu de leurs promesses; après avoir calme un peu mes sens j'allai voir la mosquée. Je revins chez moi bien mortifiée, et m'enfermai dans ma chambre, ne permettant à aucune des femmes de venir me voir. Elles me (iront faire toutes les excuses possibles avec un millier de promesses. Après cela j'allai visiter Bethléem, le de'sort où prêcha St.-Jean, et la vallée où. David tua Goliath. A mon retour «ayant reçu des lettres de M. Belzoni, qui m'annonçaient qu'il ne voyait pas la possibilité' de visiter la Syrie dans les premiers mois, je m'apprêtai u revenir au grand Caire. Pendant que je faisais les préparatifs du voyage, le drogman de M. Bankes arriva à Jérusalem, afin de chercher le docteur du couvent pour le voyageur anglais, malade à Jafla. Cet homme avait été quelque

272 TOTACES EN ÉOVPTE, temps en Nubie avec mon mari. N'ayant pas voulu me confier à l'interprète du couvent, je m'adressai à ce drogman pour l'engager à aller trouver le principal écrivain du temple, et à lui oll'rir un présent pour me faire entrer. Le drogman y alla, et revint me dire que l'homme me ferait réponse dans la soirée. Cette réponse fut que si j'étais homme il m'y introduirait, eu qui rappela à l'interprète le grand désir qu'avait eu aussi son maître, il y avait deux ans, de voir ce temple. Quelques jours après, mes bagages et mes mules étant pre-ts, je pris avec moi un petit garçon de neuf ans, fils du portier, très-connu des voyageurs, et l'engageai à me montrer le chemin de la porte qui conduit au terrain où est situé le temple de Salomon. Laissant ensuite l'enfant à la porte, j'avançai lentement; étant à moitié chemin des marches de l'entrée, je vis un Turc à quelque distance ; mais comme je portais son costume il ne fitpoint attention à moi; j'avais pourtant des souliers noirs qui auraient pu me trahir comme chrétienne; heureusement lus roseaux couvrirent mes pieds. J'arrivai enfin aux marches du nord qui conduisent à la platc-ibrnic ou au Saint des Saints. Pendant que je réfléchissais

EN NUBIE, etc. 2-5 encore si je devais avancer, je nie trouvai au haut de l'escalier. Là, je réfléchis de nouveau mais insensiblement j'avançai, je passai la porte de l'est, et arrivai à celle du midi, au-dessus de laquelle il y a une inscription ; et devaut cette, porte je trouvai des marches oppose'es à celles par lesquelles j'e'tais venue. Je passai encore et j'arrivai vers la porte de l'ouest, et puis à celle du noi'd : de là je revins à celle de l'est, et puis encore à celle du midi : je regardai par celle-ci, et je vis en dedans quelques piliers de granit et de marbre : je quittai celte porte de nouveau avec l'intention d'examiner en dehors s'il n'y avait point de Turcs dans, le voisinage. J'étais arrive'e à la porte de l'ouest pour la seconde fois, quand je remarquai un homme qui nie suivait; mais je n'osai le regarder : tout eu marchant il me dit en italien : Suivez-moi, et passa comme s'il ne me voyait point. Je fus surprise; maison le regardant je trouvai que c'était un chrétien, dont je connaissais particulièrement la femme ; il habitait notre quartier et disait souvent que s'il n'avait pas eu peurdesaulreschrelieiis il m'au rait fait entrer: c'est que les chrétiens sont per fides en Turquie, et se trahissent les uns les autres auprès de leurs maîtres; ce qui est In TOME II. 18

2y4 VOVACES EN EGYPTE, cause du mépris que les Turcs ont pour les chrétiens. Je pensai naturellement qu'il allait me conduire dans cet édifice; mais ne pouvant lui parler, je le suivis en silence. Nous descendîmes les marches du midi et passâmes auprès d'une fontaine, qui vient des étangs de Salomon à Bethléem. Les Turcs font autant de cas que les chrétiens de l'eau de celte source. Pendant que les ouvriers travaillaient aux réparations , on permettait à chacun d'en emporter tous les soirs un grand vase pour son usage, et les femmes m'en cédaient journellement un peu comme un présent. Après avoir passé auprès de quelques cèdres, nous arrivâmes à la grande mosquée appelée, selon Ali-Bey, Elaksa. D'après ce voyageur, aucun gouverneur musulman n'oserait permettre à un infidèle de mettre le pied sur le territoire de la Mecque, et dans le temple de Salomon à Jérusalem. Une permission de cette espèce serait regardée comme un sacrilège horrible et ne serait point respectée par le peuple qui rendrait le mécréant victime de sa témérité. Cet édifice forme l'extrémité du sud-est de la ville de Jérusalem, et occupe remplacement de l'ancien temple de Salomon.

EN KUME, etc. 275 Le docteur Rickrdson a obtenu, il est vrai, la permission d'y entrer; mais cet exemple unique ne contredit point l'assertion d'Ali-Bey, Enellet, le docteur avait rendu, en sa qualité de médecin, au capodi-verdé un grand service, que celui-ci ne sut récompenser autrement qu'en accordant au docteur la permission d'entrer dans le sanctuaire ; permission que l'empereur même n'a pas lcpouvoird'aecordcr.llpeutjà la vérité, expédier imfirman à ceteflbt : ccpcndantqnaiid le porteur de cette licence vient la présenter h Jérusalem, on lui déclare qu'on ne peut lui refuser l'entrée du temple ; mais que le firman qui la lui accorde, 110 parle point de la sortie; et qu'ainsi il pourra entrer quand il voudra, mais que s'il désire en sortir il faudra qu'il ombrasse la religion malio-métane, ou qu'il subisse une mort horrible sur l« bûcher. Voilà les renseignemens que je reçus ii Jérusalem, cl je n'ai pas de raisons d'en suspecter la vérité, En entrant dans le temple, l'homme ôla ses souliers et les mit sous le bras ; j'otai aussi les miens; mais, dans l'empressement que j'avais d'entrer, je les laissai à la porte, et suivis le chrétien. Ce lieu était rempli de grandes colonnes et de piliers, dont quelques uns étaient de granit; ils étaient surmontés de chapiteaux différons, taillés

276 VOYAGES EN EGYPTE, dans le style grossier des Turcs : d'après ce que j'avais vu en Egypte, je les jugeai à peine dignes d'attention. Nous entrâmes dans un réduit perce d'une grande croisée; nous y trouvâmes un chrétien à l'ouvrage. C'était un homme très-connu, ayant eu le nez coupé par le paclia d'Acre, peu de temps après le siège des Français, II me dit que c'était le lieu où saint Simon et sainte Anne avaient prophétisé en tenant l'Enfant Jésus entre leurs bras; il est décoré de quelques petits piliers de marbre et de granit. En marchant vers l'extrémité de cet édifice, dont les croisées donnent sur Siloé, ils me montrèrent dans le mur 1111 endroit où était, à ce qu'ils disaient, anciennement une porte par laquelle notre Seigneur avait la coutume de passer. Une pierre placée en cet endroit portait encore, à ce qu'ils prétendent, les traces des pieds du Sauveur. Auprès de là on monte un petit escalier semblable à celui de nos cîi.iircs à prêcher; je présume que les prêtres y prêchent et prient avec le peuple. Les ouvriers nie conduisirent ensuite dans deux antres petites salles, l'une à la droite, l'autre à la gauche : comme on y travaillait aux réparations, elles étaient remplies de décombres, de pierres et de mortier. Ils me dirent qu'elles étaient saintes à cause de noire Seigneur; je n'ai pas compris pourquoi. En gé-

ES NUBIE, etc. 21J lierai je ne puis donner une description exacte de ce monument.; je ne savais que quelques mots arabes, et je ne parlais qu'imparfaitement l'italien, qui, d'ailleurs,ne m'aurait servi à rien, car ces gens ne le parlaient pas; ils avaient seulement ramassé dans leur enfance, en servant la messe, mi mélange de mots italiens, portugais et espagnols. Après avoir tout vu dans cet édifice, je m'attendais à retourner parle même chemin que j'avais pris en arrivant. Je me rappelai alors d'avoir laisse mes souliers à la porte d'entrée ; je voulus aller les prendre ; mais mon guide m'arrêta eu me disant qu'il allait les chercher lui-même. Il revint après quelques instans sans mes souliers, disant qu'un Turc, les ayant aperçusses avait emportés pour prouver que l'ouvrier avait laissé entrer un chrétien. En me disant cela il parut très-eflrayé. Je ne sais si tout cela était vrai; il me donna une paire de souliers rouges. Je fus alors plus fâchée de la perte de mes beaux souliers,qu'alarmée des suites dénia démarche; et je lui dis qu'il fallait absolument me retrouver ma chaussure européenne, lui promettant un bakchis s'il me l'apportait : ce qu'il fit le lendemain. Il mu mena ensuite à une petite porte, et je crus qu'il allait me montrer quelque chose de plus; mais je me trouvai tout à coup hors de

.T-S ÏOÏ.VOliS ES l'.f. » l'Ti:, l'édifice dans un endroit d'un aspect sauvage; ut, quoique je lui demandasse où nous allions, il nu répondit point et me lit signe de ne point parler; à mon regret je vis bientôt que nous étions au-prèsdu couvent arménien. J'avais laissé à la porte le pauvre enfant qui ne savait pas ce que j'élais devenue. Un quart d'heure après mon retour il revint dans notre quartier, criant, se frappant cl disant que j'étais perdue, et qu'après m'avoir attendu quelque temps à la porte, il avait couru partout pour me clierclier,, mais qu'il ne m'avait trouvée nulle part. Ce ne fut pas tout: à mon retour les charpentiers et d'autres ouvriers avec leurs l'unîmes disputèrent entre eux-, et se reprochèrent mutuellement de m'avoir fait entrer en secret pour avoir seuls mon bakchis. Pendant que celle querelle avait lieu dans lu cour, j'étais tranquillement dans nia chambre sans me douter que j'en fusse le sujet. Le pudre ctiratu, Espagnol de naissance, ayant pris connaissance de la rixe, vint me trouver dans ma chambre; ses premiers mots furent : « Est-il vrai, siguora, que vous avez » été dans le temple ? » Je compris que le pauvre religieux craignait que les Turcs n'en fussent informés, et n'imposassent au couventune somme d'argent connue ils ont l'habitude de faire sous

E.\ .NCIHË, etc. 379 lfis plus légers prétextes. Je lui répondis que j'avais été dans un cdilicc où, à ce que l'on m'avait assuré, notre Seigneur avait c'té présenté; que j'y avais vu une pierre avec les empreintes des pieds du Sauveur, et que j'avais eu la satisfaction de ni agenouiller pour les baiser. Il e'tait évidemment venu chez moi pour me gronder ; mais voyant que j'étais si bonncclirctienne, il était trop piitux pour continuer, cl il se borna à dire : cho coraggiol (quel courage). 11 m'assura que le moine le plus âgé de son couvent n'avait jamais osé aller seulement dans la rue qui conduit au temple, ce dont je suis bien persuadée. Dans la soirée les femmes chrétiennes du quartier s'etant assurées que personne ne m'avait menée au temple, vinrent me trouver, et après avoir pris place autour de moi, elles s'écrièrent par intervalles, en levant les mains au ciel, que c'était Dieu qui m'avait sauvée. Lorsque je leur exprimai mon regret de n'être pas entrée dans le saint des saints pendant que j'étais sur la plateforme, elles s'écrièrent, en faisant le signe delà croix,1 que je devais à la protection de Jésus-Christ et de la Vierge Marie de n'être pas entrée, puisque autrement j'aurais c'té brûlée. vive. Cependant je jugeai prudent de quitter Jeru-

nfio voYACF.5 r.y EGÏPTE, salem le surlendemain pour me rendre à Jailli. Jùi y arrivant je trouvai chez notre agent du Levant, M. Banles qui était en convalescence de la fièvre. Son drogman nie dit qu'il allait acheter pour son maître un costume albanais, avec lequel celui-ci , sous prétexte de passer quelques jours à Baiiia pour se rétablir, voulait se rendre à Jérusalem et aller tout droit au temple. Cette ruse était très-bonne et facile à exécuter; comme le drog-înan était Albanais, il pouvait faire passer M. Bandes pour un compatriote qui ne savait parlerui arabe ni turc, et pour peu que M. Banks apprit de sou drogman la cérémonie des prières, il y avait peu de doute qu'il ne réussit. Les femmes chrétiennes avec lesquelles j'avais eu occasion de vivre à Jérusalem, jouissaient de plusd'aisancesdomesliqucs,ctétaientplusrespec-léespar leurs maris que celles de l'Egypte, où les femmes chrétiennes ne sont guère mieux traitées que lcsmusulniancs. Pendant le peu de mois que j'ai passes dans la Terre Sainte, surtout à Jérusalem, je les ai fréquentées chaque jour. Dans leurs maisons elles sont très-propres et rangées; les sièges et les tables ne sont pas d'usage ; mais elles ne s'en piquent pas moins de bien meubler leurs demeures. Cet ameublement consiste en matelas bien couverts et en coussins de coton imprimé,

EN NUBIE, etc. ?.Sl choses qui ont une certaine valeur eu Syrie. Il leur faut en outre une belle rangée de tasses à café, et des tableaux sur les murs; elles aiment m général les objets d'ornement, surtout ceux qui ont une destination utile. Le vendredi ou le samedi elles blanchissent leur linge, le raccommodent , le ploient avec la plus grande propreté, et elles nettoient tonte la maison pourledimanclie, jour qu'elles passent d'une manière assez agréable : elles n'ont, ce jour, qu'à préparer leur petit dîner; toute la famille dîne ensemble, et quelquefois on invite des amis à dincrou ù promener. Parmi les femmes que je connaissais, la plupart étaient très-jolies, et quelques unes auraient passé pour belles en Angleterre même. Une jeune femme de ma connaissance qui était mariée, réunissait tout ce qui, suivant-mes idées, constitue la beauté d'une femme, sans avoir cet air de langueur maladive qu'on voit si souvent dans l'Orient. Je n'ai jamais rencontré depuis une figure qui m'ait plu autant. 11 y avait dans sa physionomie une expression étonnante ; ses grands yeux, d'un bleu clair, annonçaient une candeur qu'on trouve rarement dans les physionomies orientales. Les femmes y ont en général les yeux noirs, qui plaiscut beaucoup quand ils expriment la modestie; maison en trouve qui'

3Ô2 VOVAtiËS EN ICCYPTE, repoussent par la hardiesse ou la stupidité extrême des regards. A Jérusalem j'allais voir la famille d'un négociant chrétien; il ne faisait pas des affaires comme nos négocians anglais; cependant ilétait à son aise; sa maison était fournie de tout ce qui contribue aux agrémens de la vie, et il y régnait un luxe qui en Angleterre même passerait pour tel. A Bethléem les Turcs ont grande peur des chrétiens. J'y allai voir un jour la femme et la famille du drogman; il se présenta iincpaiivrcfemmcmusulinanequim'élonna par son humilité; la femme chrétienne la traita comme une esclave. Les chrétiens avaient massacré cinquante ans auparavant un grand nombre de Turcs; et cette femme avait appartenu à une famille victime de ce massacre. D'après ce que j'ai vu, les femmes chrétiennes, dans ces endroits, sont biensupérieuresaux autre», tant sous le rapport de leur aisance domestique que de la considération avec laquelle elles sont traitées. En Egypte les chrétiens mangent rarement avec leurs femmes. Je fus obligée d'attendre quelques jours à Jafla un bâtiment pour faire la traversée à Damictte. L'agent anglais me retint enfin un cabinet à bord d'un bâtiment turc, et, la veille du jour où il devait partir, il m'invita à voir son jardin. A

K,\ NUBIE, etc. a85 peine y fûmes-nous arrives que quelqu'un courut après nous pour nous dire que le bâtiment allait mettre sur-le-clianip à la voile ; je n'avais pas encore fait de provisions pour le voyage. Heureusement j'eus les secours de deux Italiens qui étaient revenus à Ma du pèlerinage de Jérusalem; l'un était un policr d'e'tain et l'autre un cirier, profession très-rare en Egypte. Ils avaient voulu se rendre tout droit à Alexandrie; mais ne trouvant point du bâtiment pour ce port, el ayant appris que M. Belzoni était de leur pays, ils consentirent à faire un détour de quelques jours eu în'acconipagunnt au Caire. Ces deux Italiens et un domestique portugais de M. Bankcs se hâlèrenf d'cnvoyermeseUels aubàtiment, et de me procurer le peu de provisions qu'on put avoir dans la soirée. Nous nous dirigeâmes vers la mer pour nous embarquer. Eu arrivant à la porte qui l'erniu le port, je fus informée que le gouverneur citait assis sur le seuil, mais qu'il s'en irait dans (|iic]qiicsiïiinutcs. Après avoir attendu une bonne ilani-lictirc, je demandai au consul pourquoi on me faisait attendre si long-temps. Il me répondit qu'il n'y avait pas d'autre porte pour so rendre au port que celle sous laquelle le gouverneur était assis, et que personne ne pouvait y passer qu'après qu'il l'aurait quittée. Je leur dis

afty TorACKs E.V EGYPTE, que si tout le monde ici était esclave des Turcs, moi je ne voulais pas l'être; cl sachant qu'aucun de ces messieurs n'aurait le courage de dire un mot aux Turcs, je commençai à me plaindre, en mauvais italien et en mauvais arabe, de ce que les Turcs s'avisaient de nie garder prisonnière à Jailli. Un musulman respectable, de la côte de Barbarie, qui avait été en Angleterre, c'est-à-dire, à Gibraltar qu'ils nomment ainsi, et qui parlait très-bien italien, me dit que le gouverneur allait partir tout àl'lieure, cl me pria d'avoir patience. Je lui dis eu baragouin arabe, mais assez haut pour que le gouverneur put 111*01-tendre, que lus Anglais n'e'laienl point esclaves tics Turcs. Je ne m'attendais sûrement pas n ce que mes paroles eussent quelque ellet. Cependant le musulman ayant dit quelques mois au gouverneur, celui-ci quitta sur-le-champ la place : je fus fort aise de son départ. L'agent anglais, homme né (lansle Levanl,préteii(lit que le gouverneur s'clait place là par curiosité, ayant appris que j'étais une femme. Ou cela était faux, ou c'était l'agent même qui avait appris an gouverneur de quel sexe j'étais. Quand des Anglais arrivent à Jada, cet agent a l'habitude de les accompagner chez le gouverneur. Pour se faire valoir il s'imagine

EN .NUDIE, etc. 2g5 alors qu'il ne peut êlrc assez libéral en disposant du leurs présens, alin de vanter les grandes richesses des mylords voyageurs. Sachant que je n'étais pas riclie,il avait probablumcnldilaii gouverneur que j'étais une personne sansimporlance, cc(|ui avait engagé celui-ci à déployer la sienne devant moi. Si telle était sa pensée, nies expression sur lui et sa nation ont dû le faire réfléchir un peu. Nous allùmesà bord du bâtiment quUtailprctà mettre à la voile; maisqud fin mon chagrin quand je trouvai le cabinet loué pour moi à raison de cent trente piastres, rempli de melons, et le pont couvert de soldats albanais qui m'enrayaient d'après ce que j'avais vu en Egypte de cetlesolda-tesque. Quoique je nie trouvasse incommodée dès que j'eus mis le pied dans le bâtiment, j'jn-sistai pour qu'on me fit débarquer, afin de nie plaindre au consul ; la chaloupe était encore à coté du bâtiment; niais au moment où je demandais a y descendre, et à y faire déposer mes Images , on ordonna de le faire filer, ct tout ce que je pus dire fut inutile. Les deux pauvres artisans qui étaient avec moi et qui lle savaient de choses des usager, des Turcs, et rien de leur langage, me prièrent, pour l'amour de la Sainte-Vierge, de ne leur rien dire puisque nous étions

2SG VOYAGES EX EGYPTE, eu leur pouvoir. Il faisait déjà sombre, et nous étions dans une grande confusion , comme c'est l'usage dans les bâtimens turcs où l'on n'a d'autres guides que les étoiles, ce qui n'empèclie pas ces gens de se pré tendre bien plus instruits que les Européens. J'insistais sur ce que l'on évacuai mou cabinet, conformément au contrat. Après avoir employé tous lesmoyenspour maintenir le dépùtde melons dans ce cabinet, ils consenlirentenfm à eueulever une partie le soir même, elle reste le lendemain matin ; mon bagage fut descendu et je m'arrangeai aussi bien qu'il était possible. Les vents changèrent et après trois jours du contrariété nous fûmes obligés d'entrer ii Chypre, où nous nous arrêtâmes trois autres jours. Apres avoir mis de nouveau à la voile, nous fûmes encore contrariés par les calmes, et ce ne fut que treize jours après avoir quitté Jailli, que nous entrâmes dans le port de Damietle, Je n'ai jamais autant souffert de la mer que pendant ce voyage insignifiant; pendant toute la travarsec j'étais attaquée d'une lièvre bilieuse. Je ne puis assez me louer de la conduite respectueuse et décente des deux Italiens, et des secours qu'ils me fournirent. C'est dans ces nioinens qu'où apprécie ce que valent les hommes, et je regretle beau-

EN NUBIE, etc. 287 coup de n'avoir pu être plus généreuse à leur égard,que ne mêle permettait ma petite fortune; il n'y a pas de récompense que j'eusse crue trop forte pour l'assistance que j'en avais reçue. En arrivant à Domicile, je trouvai que dans le court espace de six mois, le consul avait perdu sa mère et sa sœur avec laquelle j'avais vécu . un mois dans une grande amitié ; la mère n'était guère âgée que de quarante ans et la lille que de dix-Iiuit. Je crois en efl'el, avec les ouvriers Arabes, que j'avais la protection de Dieu ; car, pendant que j'étais dans cette maison, avant mou départ pour la Terre Sainte, un jeune frère du consul, enfant de neuf ans, fut également saisi delà fièvre; la résolution que je pris.de m'embarquer sur-le-champ pour ne pas rester plus long-temps dans cette maison, m'a empêchée, probablement, de gagner cette fièvre, qui, quelques jours avant mou départ, prit un caractère de malignité, attaqua la mère et fit périr l'enfant et sa sœur. Je ne pouvais persuader aux femmes dans l'Orient, que bien des choses qu'elles mangeaient n'étaient point salutaires; elles me répondaient : «Qu'y puis—je faire, j'aime telle ou telle chose et Dieu est bon ! » Enfermées comme elles sont, les femmes passent le temps à manger tout ce dont

288 VOYAGES EN EGYPTE, elles peuvent s'emparer pour devenir grasses ; aussi n'est-il point étonnant qu'elles soient toujours malades. Après avoir passé cinq jours chez une parente du consul, nous partîmes pour le Caire, où j'espérais rejoindre M. Bclzoni : j'y reniai deux mois ; pendant a temps Andalla,.clicf des Wa-habis, fait prisonnier parles Turcs, fut conduit dans celte capitale pour être envoyé à Constau-tinople j où il devait subir le dernier supplice. M'clant informée du jour où il devait entrer au Caire, je pris un Mamelouk qui s'était enfui de Dongola, et avait passé quelque temps auprès de mon mari à Ybsamboul ; sous l'escorte de cet homme je sortis de lu ville à k pointe du jour, et parcourus les environs en tout sens, parce que chaque Arabe nous désignait différemment la route par laquelle ce chef devait entrer. Nous apprîmes enfin qu'il était arrive! et qu'on l'avait conduit h la citadelle ; nous rentrâmes, et à notre arrivée nous trouvâmes qu'il n'était point encore venu, mais qu'on l'attendait. Nous entrâmes dans un calé qui avait la vue sur In porte ; et, après avoir passé environ une heure à prendre du café et à fumer, il se trouva à la fin qu'il était chez le Kaliin-Bcy, où tous les Turcs allaient le voir : je perdis alors loul espoir. Cepcu-

EN NUBIE, etc. 389 dant nous nous mîmes encore une fois en route ; mais arrivant: auprès de la maison du Kakia-Bev, je sentis mon courage faillir à la vue de tant de Turcs, et je balançai d'entrer. Je demandai enfin au Mamelouk ce qu'il répondrait dans le cas où on lui demanderait qui j'étais ; il dit qu'il répondrait que j'étais un Turc anglais. J'étais habillée en mamelouk; prenant tout mon courage j'entrai sans autre crainte, que celle d'être reconnue par les Turcs pour femme. Ce n'est pas qu'il m'eussent mulcstc'c; mais leur curiosité m'aurait importunée. Après avoir traversé une grande cour, j'entrai dans une petite chambre où Abdalla le chef était assis ; il paraissait très-fatigué. Le pacha avait envoyé sa voiture au-devant de lui ; mais ils avaient eu soin de le charger de chaînes pe santes. H avait l'air d'un homme de vingt-huit à trente ans; sa physionomie était très-expressive et intéressante; peut-être sa situation me la fai sait-elle paraître ainsi. Il avait un frère dont l'ex térieur était celui d'un paysan ordinaire; celui-là parlait à tous les Turcs, surtout à ceux qui appar tenaient à la mosquée; il voulait leur faire croire qu'il n'avait jamais combattu contre eux comme son frère. Après que nous eûmes regardé Abdalla quelque temps, on nous fit tous sortir pour faire TOME II. ig

2go VOYAGES EN 1ÏGYPTE, place à d'autres. Ju sortis avec plus de courage que je n'étais entrée, et bien contente d'avoir satisfait ma curiosité si facilement. Après avoir attendu deux mois au Caire M. Bclzoni, qui ne pouvait encore y revenir, je résolus de faire un troisième voyage à ïhèbes sous l'escorte du Mamelouk dont je viens de parler. Je louai à Boulait pour cent vingt-cinq piastres une cange avec deux petits cabinets; l'un pour mes cflfels, et l'autre pour mon coucher. Je quittai le Caire le 27 novembre, et j'arrivai a Altmin le 11 décembre dans la nuit; une violente averse accompaguéede tonnerre et d'éclairscom-mença une heure après le coucher du soleil, et dura toute la nuit. Les jours suivans, quoique la pluie eût cesse, l'eau continuait de descendre des montagnes pour se rendre au Nil. Arrivée àLouxorlc 16, j'appris que M. Bel-zoni était aile à l'île de Philaî, et je m'établis à Beban-cl-Malouk (1). Les hommes que M. Bel- (1) Ju citerai ici une anecdote qui prouvera l'esprit vindicatif des gens Je ce pays, J'avais pris pour nia compagnie une jeune fille, belle-sœur de la femme de Louxor qui avait voulu se Venger de moi, parce que j'avais refusé de faire cause commune avec elle contre la seconde l'cmniu de son mari. Aimant beaucoup celle jeune personne , je lui dis un jour que sa belle-sœur avait voulu attenter à ma saule. La jeune fille parut allériio, me dit

EiV NUBIE, etc. 291 zoni avait laisses pendant son absence pour garder la tombe royale, m'apprirent que la grande averse qui e'tait tombée clans la nuit dont j'ai parlé, avait fait entrer l'eau dans le souterrain malgré tous leurs efforts ; elle y avait entraîné une grande quantité de bouc. La chaleur avait converti l'humidité en vapeur, plusieurs murs s'étaient fendus, et des pierres étaient tombées. À cette nouvelle, je nie rendis dans la tombe ; la seule chose que nous pouvions faire c'était de faire enlever la boue; car tant qu'il restait de la vapeur, les murs étaient sujets à se fendre. Deux jours avant Noël M. Belzoni arriva; le jour de St. Etienne ayant traversé le Nil pour examiner à Carnak les divers terrains qu'il avait à excaver,' il faillit être assassiné. J'avais alors une violente lièvre bilieuse; la frayeur causée par l'attentat contre mon mari s'y joignit pour me donner la jaunisse. J'envoyai un exprès pour chercher des médicamens chez un docteur d'Akmin; au bout de cinq jours il revint avec environ une demi» le lendemain qu'elle avait besoin de voir sa mère, et ne revint plus. J'en fus étonnée; mais un chrétien m'apprit que la jeune fille s'était enfuie, de peur que jo ne nie vengeasse sur elle du mal que m'avait fait sa belle-sœur, attendu que ces vengeances sont trcs-couumines clic?; «Iles.

3Q2 VOYAGES EN EGYPTE, once de crème de tarlre et deux petites cuillerées de rhubarbe. Heureusement deux voyageurs anglais qui revenaient de la Nubie et retournaient au Caire, me donnèrent de la calomcllc qui me lut d'un grand secours. Nous fîmes ensuite nos adieux à Tliùbes, et nous nous embarquâmes pour le Caire. Dans la traversée le Mamelouk m'apprit qu'il y avait un grand bateau avec quatre dames turques qui revenaient d'un pèlerinage à la Mecque et qui retournaient ù Constautinople. Elles s'étaient arrêtées deux nuits dans les mêmes endroits que nous; ayant appris qu'il y avait une Anglaise dans notre batoau, elles avaient exprimé le désir de me voir. Le soir, en nous arrêtant, j'envoyai notre Mamelouk leur dire que je serais bien aise de leur faire une visite. L'Iiomme qui les escortait vint avec le Mamelouk pour nie prendre; leur bateau était une maiche avec deux grandes chambres. On ne fit qu'entr'ouvrir la porte; en entrant je trouvai les dames assises sur de beaux coussins, placés autour de la chambre. Elles me reçurent avec beaucoup de politesse; deux servantes étaient assises devant la porte du milieu pour attendre les ordres de leurs maltresses, et servir du café, des sorbets et des oranges. Les dames ne savaient pas un mot d'arabe, et moi, je

EN NUBIE, elC. 295 ne savais pas un mot de turc; niais les femmes ne sont jamais embarrassées de causer. Mon Mamelouk se tenait en dehors do la porto, et me traduisait en arabe mêlé d'un peu d'italien ce que les femmes me disaient ; par ce moyen nous entretînmes une conversation pendant quelque temps. Elles commencèrent par me parler du pèlerinage qu'elles venaient de faire et des fatigues qu'elles avaient subies. Gomme le Mamelouk avait dit à leurs gens que j'étais une hadgi, et que j'avais etcà Jérusalem, elles me dirent que j'étais bien heureuse d'avoir vu cette ville. Jérusalem est regardée par les Turcs comme une cité sainte, parce que c'est une des échelles de la route de la Mecque, et parce qu'elle contient les tombeaux de Sukiman et Daoud; elles exprimèrent de l'admiration et do la surprise quand je dis que j'étais allée voir leur tombe. Elles ne pouvaient concevoir comment des Anglais savaient quelque chose de David, de Salomon et de Joseph ; noms qui tous appartiennent aux Turcs. Je leur dis qu'ils nous appartenaient aussi, et je commençai à leur citer couramment quelques noms du Vieux-Testament, en ajoutant que Jésus-Christ descendait de David. Elles furent les premières à me faire des questions sur la vierge Marie et notre Sauveur; et elles parurent contentes u\«

2(j4 VÛÏACES KN EGYPTE, mes réponses. Los Turcs ont un grand respect pour la vierge Marie, ainsi que pour noire Seigneur. Nos places saintes le sont aussi pour eux, excepte le Saint-Sépulcre. Ils rient de ce que nous nous agenouillons dans ce tombeau, et disent que Je'sus-Clirist, étant un esprit, n'a pu être crucifié, et qu'un, homme de sa taille et de sa figure a été mis à sa place. Les dames levèrent les yeux et les mains de surprise, et osèrent demander si je savais lire ; et comme je connaissais les noms de leurs saints, elles me demandèrent comment il se faisait que je ne connaissais pas Mahomet ; je leur dis que c'était un grand homme. . Le seul moyen de gagner ces gens pour nos opinions c'est de céder un peu à leurs préjugés; d'après ma faible expérience il n'y a point de peuple qu'il serait plus aisé de convertir que les Turcs, et j'ose dire qu'il n'y a pas de religion qui leur convienne micux5 sous le rapport de la simplicité, que la religion protestante d'Angleterre; car ils ne peuvent supporter aucune espèce de figure ou d'image. Je suis loin de vouloir que l'on contraigne quelqu'un dfembrasser notre religion ; cependant puisqu'on a commencé à traduire laSainte-Ecriture en toutes les langues, je voudrais que l'on traduisît aussi notre livre de prières dans les langues de l'Orient.

EN NUBIE, CtC. 2g5 Pendant toute cette conversation religieuse, les dames auraient bien voulu savoir si j'avais des bijoux dans mes cheveux sous mon turban. Pour parvenir à celte connaissance, elles ôlèrcnt leur coiffure afin de me montrer les leurs. Je remarquai , en général, dans leurs manières envers moi, beaucoup de discrétion. À lu vue dus perles et des diamans dont brillaient leurs cheveux, je ne fus c'tonnée que du bonheur qu'elles avaient eu d'aller à la Mecque et d'en revenir sans être pillées ; quoique Mabomet-Ali y eût des troupes alors, la roule était encore un peu dangereuse. Quand elles m'eurent montre leurs bijoux, elles eurent un bon prétexte pour demander à voir les miens ; je leur répondis qu'étant obligée de voyager sous le costume des Turcs, je ne pouvais porter rien qui Ht partie de la parure de femme. Elles me donnèrent raison, et nie demandèrent si en Angleterre les femmes portaient des perles, des bracelets, des pendans d'oreilles, etc. J'ùtai ensuite mon turban et leur montrai ma longue chevelure ; elles se levèrent pour s'assurer au toucher que c'était lu mienne ; elles curent ensuite une longue conversation entre elles à ce sujet. Parmi les quatre dames, il y avait une mûre avec sa fille; celle-ci mariée depuis quelques an-

29O VOYAGES EN , liées n'availpoin l d'enfans, ce qui avait été la causo de son voyage à la sainte Mecque, Elles me mon-: trèrent plusieurs reliques qu'elles en rapportaient. Elles me dirent que leurs maris étaient attachés au service du sultan, et qu'à leur arrivée au Caire elles logeraient chez le Klialil-bey, avant de se rendre à Alexandrie; et qu'elles espéraient que nous nous verrions chaque soir si nous nous arrêtions au même endroit, ou au plus tard au Caire. Nous nous quittâmes très-amicalement dans l'espoir de nous revoir; je leur envoyai quelques morceaux de beau savon de Jérusalem qui leur fit beaucoup de plaisir. A mon arrivée au Caire, je fus trop occupée des préparatifs du voyage d'Alexandrie pour aller voir ces dames; le Mamelouk les y vit, et elles me firent dire qu'elles allaient également se rendre à Alexandrie, dans un jour ou deux, et qu'elles espéraient me rencontrer dans ce port. Arrivée à Rosette, j'y restai quelque temps, ce qui me fit perdre l'occasion de voir ces dames, encore une fois. Comme M. Bclzoni avait résolu de faire une excursion dans la Libye, il în'ins-talla dans une maison commode de Rosette, appartenant à un négociant anglais d'Alexandrie, qui avait eu la complaisance de la lui prêter. Il partit pour son voyage après m'avoir pourvue des,

EN NUBIE, etc. Ï97 provisions qu'il eût été dangereux pour moi d'acheter journellement au dehors, à cause de la peste qui commençait à se manifester. Je n'eus pour compagnes de ma solitude que des antolopcs, des brebis, des chèvres et des volailles. J'avais recueilli un grand nombre de caméléons; mais, pendar* :inq mois d'essai, je ne pus jamais réussir de les faire vivre au-delà de deux. Les Arabes de la basse Egypte, pour les prendre, se jettent sur ces animaux ou leur lancent des pierres, ou les frappent avec des bâtons j les Nubiens, au contraire, quand ils font la cbasse aux caméléons, se couchent doucement à terre, et quand ces animaux descendent des dattiers, ils les saisissent par la queue, et y attachent un cordon, ce qui laisse au moins leur corps intact. Je ne dirai, au sujet des caméléons, que ce que j'ai eu lieu d'observer pendant plusieurs mois, que j'en ai eu avec moi. D'abord ils sont très-acharnés contre leur propre espèce, et on nu peut les tenir enfermés ensemble sans qu'ils se mordent la queue et les jambes. 11 y a trois espèces de caméléons, qui dîllûrcnt par leurs couleurs. L'espèce la plus commune a le corps vert, mais marqué, d'une manière belle et régulière , de noir et de jaune. Cette espèce, très? abondante, ne change point de couleur, si ce n'est

398 VOYAGES EN EGYPTE, que, pendant le sommeil, la vert est plus clair, et quand l'animal est malade, il devient jaunâtre. De quarante que j'avais la première année en Nubie, il n'y avait qu'un très-petit de la seconde espèce, qui eût des taches rouges. Je le gardai assez long-temps. Il restait fréquemment sur mes épaules ou sur ma tetc. Je remarquai que si, après l'avoir enfermé dans la chambre quelque temps, je le portais dehors, il commençait aussitôt d'aspirer l'air, et lorsque je le mettais sur de la marjolaine, sa couleur devenait tout à coup brillante. Ou serait embarrassé, je crois, d'expliquer ce phénomène. Si le caméléon changeait de couleur seulement dans un jardin, et qu'il restât toujours le même dans la maison, on pourrait supposer que c'est l'atmosphère et l'exhalaison dus plantes qui provoquent ce changement ; mais, dans la maison môme, on peut observer que sa couleur change toutes les dix minutes. Tantôt l'animal est d'un vert tout uni, tantôt il déploie les plus belles nuances ; et quand il est en colère, il prend un noir foncé, s'enfle comme un ballon , et d'un des plus beaux animaux qu'il était, il en devient le plus laid. , Au reste, il est certain qu'ils sont avides de l'air frais. Eu les mettant à la croisée, ou peut

EN NUBIE, CtC. 299 observer le plaisir qu'ils prennent à pomper l'air, et la vivacité que prend la couleur de leur peau. Ils sont très-irritables, et la moindre chose les met de mauvaise humeur; si, par exemple, on les arrête dans leur marche pour leur faire prendre une autre route, ils s'obsli-nent à continuer dans leur direction. En ouvrant la bouche vis-à-vis d'eux, on les met en colère; ils enflent et noircissent, et font entendre quelquefois un faible sifflement, Un caméléon que j'apportai de Jérusalem, était le plus singulier de ceux que j'avais eus. Cet animal avait une sagacité et une gentillesse extrême ; il n'était point de l'espèce verte, mais il avait une couleur grossière qui ne variait pas une fois en deux mois. Au Caire, je le laissais ramper sur les meubles de la chambre. Il descendait et se cachait quelquefois, mais toujours de manière h me voir ; et quand je rentrais, il s'aplatissait de manière à ce que je le distinguais à peine des objets sur lesquels il était couche. Un jour, l'ayant perdu, je le cherchai en vain dans toute la chambre, et comme je ne le trouvais nulle part, je présumai qu'il s'était échappé ; mais le soir, à la lumière, voulant prendre un petit panier, j'y remarquai une anse qu'il n'avait pas auparavant, et cette pré-

300 VOYAGES EN EGYPTE, tendue anse, c'était mon caméléon. Il avais pris cette fois des couleurs que je ne lui avais pas encore vues, étant d'un brun tacheté de noir, et avec de belles marques couleur d'orange. Alais quand je le pris, toutes ces couleurs disparurent. Quelque temps après il s'échappa, et je le perdis. Quoiqu'il ne m'eût coûté que six sous, j'aurais volontiers donné vingt dollars pour le ravoir. Dans la suite, pendant mon séjour à Rosette, j'eus plus d'une cinquantaine de ces animaux ; mais ils étaient tous verts, jaunes et noirs, et les Arabes, en les prenant, les avaient blessés plus ou moins ; aussi moururent-ils tous au bout d'un mois ou de six semaines; cependant le caméléon a la vie très-dure. J'avais préparé deux cages avec plusieurs comparlimens, pour apporter des caméléons en Angleterre ; mais les Arabes, au lieu de les prendre par la queue, les avaient saisis trop rudement par le corps, et quand une fois leur corps est froissé, ils ne vivent jamais au-delà de deux mois. La nuit, quand ils dormaient, il était facile de 'voir l'endroit, où ils avaient été froissés, et qui était d'un noir foncé, tandis que le reste était d'une nuance très-claire. La principale nourriture des caméléons con-

EN NUBIE, etc. fol sistc en mouches; l'insecte ne meurt pas immédiatement après avoir été avalé,* il se débat encore dans l'air humé par l'animal, et il est aisé de sentir avec la main la mouclie remuer dans le corps du caméléon. Quand cet animal saute d'une grande hauteur, il s'enfle beaucoup. La chute ne lui fait aucun mal, excepté au museau, qu'il se froisse quelquefois. Ils peuvent se passer trois à quatre jours de boire; mais aussi quand ils commencent, ils y emploient environ une demi-heure. Je tenais quelquefois l'animal sur ma main pendant qu'il buvait dans un verre; il se tenait debout en buvant, et élevait la tète comme un oiseau. Il peut faire sortir sa langue de toute la longueur de son corps ; dès qu'elle a saisi une mouche, elle rentre comme dans un ressort. Un professeur d'histoire naturelle que je vis en Italie, avait disséqué deux caméléons qu'on lui avait envoyés de la côte de Barbarie, mais qui n'avaient pas survécu long-temps à leur transport. Selon ce savant, qui va bientôt publier son opinion, le changement des couleurs des caméléons, provient de ce qu'ils ont quatre peaux très-minces. Quelle que soit la cause du phénomène, je suis persuadée que les couleurs de ces animaux sont distinctes et indépendantes

3O2 VOYAGES EN EGYPTE,' l'une de l'autre, et des animaux mêmes. Je pourrais encore faire d'autres remarques ; mais n'étant pas capable de les expliquer, j'aime mieux en finir. Ayant été obligée de changer de commissionnaire pour faire mes achats, je pris un Juif qu'on me recommanda. Je pensai que, par l'entremise de cet homme, je pourrais distribuer des Bibles, en lui promettant un bénéfice; car on sait que les Juifs font commerce de tout, pourvu qu'ils y trouvent leur avantage. J'écrivis donc au consul anglais, à Alexandrie, pour m'en procurer des exemplaires ; et ne sachant point de quelle manière la société biblique désirait en disposer, je priai M. Lee de m'en informer. 11 me répondit que, quant à l'affaire de l'argent, il la laissait à ma discrétion. J'ordonnai donc au Juif d'aller chez tous les chrétiens, et de les informer quelle espèce de livres j'avais à vendre. La peste faisait alors des ravages dans la ville, et il n'était pas aisé de débiter des Bibles sans risquer de répandre la contagion, puisque le papier est susceptible d'être infecté. Le premier chrétien qui vint en demander une, voulut d'abord la voir; car, dans ce pays, c'est une affaire importante de se décider à faire la dépense d'une somme de trente piastres ou trois

EN NUBIE, CtC. 3o5 dollars. J'étais assise au haut d'un escalier ; le chaland monta quelques marches, et approcha assez pour lire pendant que je tournai les feuilles. Il marchanda beaucoup et ravala la marchandise pour l'avoir à meilleur marche, selon la coutume du pays; enfin il l'acheta. Je priai ce jeune chrétien de faire savoir à ses amis que j'en avais d'autres à vendre; niais, fier d'avoir seul un aussi heau livre, il se garda bien de dire aux autres où il l'avait acheté. Heureusement mon Juif, à qui j'avais promis un bakchis si je vendais toutes les Bibles, me fit venir d'autres chalands. Le second qui vint, ce fut le scrivan ou inspecteur de la fabrique de toiles; il en prit cinq. 11 ne m'en resta plus que deux. Le même jour, ce scrivan passa avec une Bible ouverte, à la main, devant la maison du gouverneur, au moment où celui-ci était assis à la porte, selon sa coutume. Le gouverneur voulut savoir quel était ce livre, et pria le Copte d'en lire quelque chose. Je présume que le chrétien lut quelques passages du Vieux-Testament, connu des Turcs. Ayant appris qu'il avait acheté ce livre d'une personne d'Angleterre, à Rosette, le gouverneur envoya chez M. Lenzza, notre agent, afin d'en acheter un exemplaire, pour trente piastres. Je vendis la dernière à uu autre

3o4 VOYAGES EN ÉCYPTE, Copte, qui fut très-grossier. Pour tout autre objet, je n'aurais pas supporte' l'humiliation de marchander avec des gens qui croient toujours qu'on agit par intérêt. Us me dirent tous que dus personnes de leurs amis avaient achète à Alexandrie des Bibles pour deux dollars. Cependant comme je les voyais empresses d'en avoir, malgré tout leur babil, je persistai h demander trente piastres. Je nie piquai de faire voir aux Arabes que nous autres Anglais, nous n'avions qu'une parole; ce qui inspire à ce peuple plus de considération et de confiance dans les transactions sociales. Après avoir vendu mes Bibles, j'informai M. Lee du prix auquel j'en avais disposé, en lui demandant d'autres exemplaires. Il me répondit : n Le prix des Bibles est de quarante-cinq à cinquante piastres; mais comme l'essentiel est de les faire circuler, on peut les laisser à trente quand on ne peut avoir davantage. Il faut que les gens riches paient pour ceux qui ne le sont pas. M Mais quiconque connaît les Arabes et les Coptes peut décider s'il est possible de faire payer à l'un plus qu'à l'autre. En vain dirait-on à ces gens que les Européens ont fait imprimer ces livres par charité chrétienne, pour répandre In parole de Dieu, et que nous les ven-

EN pnrniE, etc. So5 dons au-dessous du ce qu'ils coulent. On aurait beau prêcher aux Arabes que l'homme riche doit payer la Bible plus cher, nfin que l'homme pauvre l'ait à meilleur marché; une pareille doctrine arrêterait la distribution des Bibles, et les Arabes croiraient que nous voulons les tromper. D'ailleurs, pour que la lecture de la traduction de la Bible pût leur être utile, il faudrait d'abord établir des écoles comme dans l'Inde, afin de réformer leurmoralejsous ce rapportl'état des chrétiens indigènes de l'Egypte est déplorable , cl je ne vois pas qu'il puisse s'améliorer tanlqu'ilsscroiitsoumisauxTurcs; car le mauvais exemple est Je pire des maux. La réponse de M. Lee, qui était accompagnée de plusieurs exemplaires, me fâcha un peu; et sachant que je ne les vendrais pas plus de trente piastres, puisqu'ils n'avaient jamais été débités aussi cher auparavant, je perdis l'envie de distribue)' des Bibles; je n'en vendis plus que deux que j'avais promises, et je renvoyai le reste. Dans notre premier voyage en Nubie, pendant l'an 1816, la plante oc/iaur, mentionnée par Norden , était en pleine floraison. En examinant ce végétal, je fus frappé de la contexture soyeuse de l'intérieur, et je pensais que si cette TOME II. 00

5û6 V0TA013S EJ\ ÉCYPTE, plante était cultivée convenablement, on pourrait en tirer parti. Les capsules en varient de volume : j'en ai vu qui étaient plus gros que des œu(s d'autruche; l'ccorce extérieure est remplie d'un suc épais, laiteux, et astringent; la cosse qui contient la soie se trouve au centre de la capsule , et elle est détachée de l'écorcc extérieure par des cordons ou bourrelets. Quand on coupe une branche, le suc en découle abondamment; d'après le peu d'expérience que j'ai été à même de faire, je suis persuadée que la partie soyeuse se filerait très-bien. Le Mamelouk dont j'ai parlé, voyant que je m'intéressais à cette plante, nie dit qu'à Dongola on l'employait à la confection de tous les cordages, et que les cordes à'ochour étaient bien plus fortes que celles que l'on faisait avec les lilamens de palmiers ou dattiers. Les Nubiens préparent celte plante, d'après ce qu'il me dit, comme nous apprêtons le chanvre. On la trouve en Syrie, dans la haute et basse Egypte, et très-probablement aussi en Grèce. Je crois qu'elle prospérerait h Malte, attendu qu'elle ne demande pas un bon terrain; je l'ai vue croître auprès des montagnes et dans un sol sablonneux, pourvu qu'il y ait de l'eau fraîche dans le voisinage. Je présume aussi qu'elle réussirait dans les Iles Ioniennes. Dans son état

EN Nuni E , clc. 507 sauvage, elle produit plus que le cotonnier. Il nie semble que pour que la soie eût plus de consistance, il ne faudrait récolter la plante que dans un état parfaitement sec. Il faut quelques pre'-caulions pour 6tcr la soie de la cossu; carie moindre mouvement de l'air la disperse et, peut la faire voler dans les yeux.


VOYAGES EN EGYPTE, Clc. Sot) ADDITIONS DU TRADUCTEUR (i).

Tom. I, p. f[8. Eunuques de Siout. e C'EST à Zawyct-cd-Deyr, villngo situé auprès do Sioul, et habité principalement par des chrétiens, que se l'ait cette opération barbare. » Pendant mon séjour dans ce pays, dit M. Burckharilt, les opérateurs étaient deux moines copies ; on prétendait qu'ils surpassaient tous leurs prédécesseurs en habileté. Leur profession est en mépris iiiônin chez les derniers Egyptiens ; mais ils sont protégés parle gouvernement auquel ils payent une taxe annuelle , «l les grands béuéliccs que les propriétaires des esclaves retirent de ceux à qui ils ont fait subir cette opération, les engage a consentir à une action que plusieurs d'entre eux détestent dans leur cœur. » D'après ce voyageur, l'opération n'est dangereuse que pour des gnrçons Agés de plus de douze ans. Sur soixante enfans mutilés dans l'automne de i8i3ilcncstmortdcux;cton luinassuré iiSiout, qu'on ne comptait ordinairement qu'un de perle sur cent. Mais l'opération parait altérer toute la constitution physique ; les individus maigrissent au point de ressembler à des squelettes. Un enfant mutilé se vend environ mille pinstres. C'estcc prix énormequi rend les marchands d'esclaves impitoyables, On fait à Siout environ ccntcinqunnle eunuques par an. Le pacha d'Egypte a fait en une seule (i) Tirées (Ici Poyagcs en JYtèic, \n\t M. Jlurckliwdl, Lomlir», i8lj) i4»

3lO VOYAGES EN ÈCYl'TE, fois miililnr deux cents jeunes esclaves dcDarfour, pour les envoyer eu présent au grand Seigneur. Au reste, la crainte do piiraîlre riche , et d'exciter l'avidité du gouver-aicnieiit, a réduit considérablement le nombre des eunuques eu Egypte et en Syrie. La plupart de ceux qui viennent de Siout, passent ù Constaiitinople cl dans l'Asie mineure. Toin. I, p. 106, et p. i()8. Ruines du Kwtlas.ij; ÀKardassy, en deçà de Tafa, l'ancienne Tapliis, on trouve des antiquités qui ont été visitées par M. BurcK-hurdt. C'est un grand mur d'cnccinle, de dix pieds d'épaisseur, avec nue grande porte d'entrée, semblable à celle (jtii décore la façade du temple de Aléronau : sur les deux facesec mur est formé do pierres taillée*, cl l'intervalle est rempli de petites pierres qui y ont clé jetées confusément, et ne sont unies par aucun ciment. Il est probable que celle enceinte élail un lieu de défense j pent-ûtre était-ce un posle romain contre les incursions des Blcirunis. A un .mille nu-dessus de celle slalion , auprès du (louve, on voit sur une bulle le portique d'un ancien Icmplc; il ne reste du plafond qu'une seule pierre, qui a au moins seize pieds de long; les chapiteaux de deux colonnes représentent, sur les quatre faces, Ja tète d'Isis, coiffée comme àïï'iiLyra; mais sa figure annonce plus de jeunesse cl sa physionomie est moins sévère. Presque toutes les colonnes paraissent avoir été couvertes d'hiéroglyphes! A.U sud-ouest de la butte qui porte ce temple, la roche sablonneuse est percée de grandes carrières qui paraissent avoir fourni les pierres de cette espèce, employées aux temples de Philie et de Parcmbolo, oii les rochos'sont toules do grnnit. Dans une niche de ces carrières on trouve un piédestal qui parait avoir parlé une statue.

EN NUBIE , CtC. 3ll Cette niche a du vire l'objet d'un culte particulier, tant de la part des anciens Egyptiens que des Grecs, Païens et Chrétiens : les dévots y priaient pour leur santé et pour celle de leurs amis, à en juger par les nombreuses inscriptions tracées auprès de la niche. AI. Burckbardl en a fail une ample récolte. Voici la première.

TU) KV/IHI KVTlKfttTCfUt XltVHfi»

Tu irptmvnifii* arjiptp» yaitv Aimtfw Mxxptueti npwr Vifttv fitrct rnt nyt/Sitv r.itt ru> TIK~ mi «xi ni tpihù» ' rut mi sriTl +*;«vi) s Xuusii- imyttlu Des figures de sphinx se mêlent sur ces rochers, aux figures des Saints du christianisme. Il y a dons ces carrières d'autres niches plus petites, cl surmontées du globe ailé ; mais elles n'ont point d'inscriptions., Tom. I, p. 110. Pela temple d'El-Kalabcht!. Si l'on veut connaître plus en détail les deux temples d'El-Ktilabclic, il faut lire l'intéressante description qu'eu fait AI. Burckhardt, dans la relation de son voyage sur les bords du Nil. Ce voyageur regarde le grand temple comme un des modèles les plus précieux de l'architecture égyptienne'; le monument doit cire du meilleur temps et peut c'tro compare aux temples de ïontyra et

012 VOYAGES K.\ ÊCÏPTE, d'Edfou ; mais, dans quelques parties, lWcutiuii en al plus négligée que dnns les temples de ces deux endroit;. Les sculptures du petit temple, décrites nvec beaucoup do détail par le intime voyageur, sont très-remarquables d'abord par les sujets mêmes, et puis par l'analogie que ces sujHs présentent avec ceux qui ont été sculptes à Ybsainboul et dans d'autres inomimcns sacrés de l'an-tique Kgyptc. Il vaut la peine de nous eu occuper quelques inomcns. Sur les murs d'une aire ouverte devant ce temple ou voit divers sujets historiques. Ici c'est le héros debout sur sou char de guerre, chassant devant lui ses ennemis vaincus qui l'uient dans une contrée abondante en arbres fruitiers, sur lesquels on remarque des singes. Deux chars plus petits suivent celui du vainqueur; ils portent chacun nue feiiunccl un conducteur. Dausun autre compartiment c'est une prucesMou triomphale, qui défile devant Osiris assis : d'abord .passent des hommes portant sur les épaules dit gros niurccniix de bois, que M, Durckliardt présume l'Ire de l'éliene ; l'un de ces hommes conduit une chèvre .sauvage, un second porte nue autruche , un troisième une gazelle, cl un quatrième un singe ; un mitre conduit deux bufllcs : la procession est terminée par une girolle et son coiitliiclcur,cl tleiixprisonniersquin'onlpour tout vêtement qu'une peau de bête sauvage nouécautour des reins. Dans nu compartiment placé au-dessus do celui-ci on voit un gros lion avec son conducteur, un niiim.il de In taille d'une grande chèvre avec de longues cornes droitcs,unccouplc de buffles. Enlace de ces deux compartiinonson voit représenté le roi ou héros, ayant devant lui des amas d'arcs, de dents d'éléphans, de peaux ctde fourrures do bêtes sauvages, et une rangée de calebasses contenant peut-être des parfums

EN KD11IE, de. 5lS prccieuxoudesliqucurs. Ailleurs on conduitdevant lohéros :issi$des prisonniers barbus, ayant les inainsliées,etdcs femmes prisonnières, vêtues de longues robes, etavec de hautes coill'ures. Dans un autre endroit ou immole un prisonnier; ailleurs on a représenté l'assaut et la prise d'une lour ; un homme, armé d'une hache, cherche a faire une hrkhe dans les murs du haut desquels sont précipités plusieurs des assiegés, tandis que d'autres sont amenés commi; prisonniers, Tous ces sujets, ajoute M. BurcUiardl, sont les plus beaux échantillons de sculpture historique, que j'aie vus dans la vallée du Nil ; les ligures sont même dessinées avec plus de chaleur que celles de Thi.'k's ; celles des animaux .-înnonccut une grande correction, Les sujets acquièrent de l'importance par la coiisidôrnlton qu'ils retracent un fuit historique que ne rappelle aucun autre monument. Ou voit ([ne le Iicros d'Egypte a porté ses armes dans un pays habité par des lions, des giralfcs, des singes et des éléphuus ; ou ne trouve aucun de cet animaux en Nubie ou en Dongola ; l'éléphant cl la girafe habitent les bords du Nil vers Scuiiar, les forêts des frontières de l'Abyssinic, ainsi que les hords de I'ASIII-bpras et de l'Aslapus, d'oii l'on importe aussimaiutciiaiil eu Egypte les femmes esclaves les plus belles et les plus estimées. Tous ces triomphes, rclracc's pur la sculpture, annoncent donc que le théâtre de la guerre a du être dans les pays situés au sud de la contrée civilisée de l'ancienne Murai | caries prisonniers, qui ne portent d'autre vêtement que des peaux d'animaux , annoncent un peuple sauvage, Les batailles représentées a Thèbcs, à Lou-xoi1 et ù Carnak paraissent se rapporter ù des expédition* moins lointaines. Ne pourrait-on pas admettre que les

5l4 roiMCISS EN ÉCÏPTE, châteaux cnloiin.'s d'eau , qui y figurent, représentent les Iles foilt'liéesdu Ditlu-el-lladjar, où l'on trouve encore tant tic ruines en briques ? La coiffure des fugitifs qui n'est qu'une chevelure coupée en rond , et non pas un bonnet, comme on l'a dil par erreur, et leur barbe couric et étroite convient parfaitement aux Noubas méridionaux dont le leint esL d'un cuivre foncé, 11 est facile ù croire que les liabilaus des districts stériles de Nubie, et du Duln-el-ITntljnr, convoitaient anciennement les richesses de l'E-gyplc, et excitaient fréquemment le ressentiment des monarques de Tliùbu par les excursions qu'ils faisaient de leurs forts dans les provinces égyptiennes. •Te ferai remarquer seulement sur cet intércssnnt passage que Burcklihrdl se trompe eu croyant que le temple tl'Ël-Knlabché est le .seul dont les 'sculptures fasscnl .-illusion :mxu;uer!'cs lointaines d'un des roisd'Jigyptt'. Ou peut vnirpnr In voyage de M. Belzoni, que la girau"o et d'autres animaux des pays situés au midi de l'EgypIo , sont représentés sur divers nionumcns antiques le long du Nil. ïom. I, p. i iG. Temple de Dalàë. M. Burckhardt qui a décrit le temple de Dakkc très eu détail, rapporte la même inscription, mais avec quelques dillvrcnccs. Comnie ce voyageur eu a copié deux autres, je vais les transcrire ici toutes les trois d'après sa relation.

(fftunt n<r\Uii KXI TrfosiKVinmTti unnt 0i«< t nvt Ail Kxirufts Qzspi
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EN Nuniu, clc. 5i5

ftl'/ITT 3,   àtftITll! AppitttCf

trfuns tvitt ftnvsvna mttnt oixai mtm.vir, iX Olo» fit'/lfti E[fW, 1 K Aêfie'ieu Ktiiou(te rit) Kvpuv ivfii 1H 11 est évident que ces inscriptions ont etc traci'cs par des hommes cjui ont fuit, sous le règne des Romains, lciu* dévotions à ce temple, et qui ont voulu laisser un souvenir de leur pèlerinage, M, Curcliliardt pn'smno que Dakkû est l'iincion Pselciii, et que le temple a été bâti en petit sur le modèle de celui de Pln'lœ. Les colonnes y sont surmontées des mûmes cliapiteaux qu'on voit seulement, dans cette île ; les figures sculptées eu grand nombre sur les murs du dehors cl dans les diverses salles, sont exécutées avec un soin qui les met au rang des plus beaux modèles de sculpture égyptienne que les voyageurs admirent ù Pliihc et à Ilermoutliis. » Je préfère, dit ce voyageur , les figures dans la salle derrière l'adylum à tout ce que j'ai vu dans les temples de ces contrées ; dans aucun je n'ai trouvé cette correction de dessin, celte grâce dans les esquisses ; quelques figures auraient fuit lion-ncur ù un édifice grec. » Sur une des colonnes M, Lurck» Imnlt vit représenté un harpiste, et dans une chambre obscure il côté de l'adytum, il trouva un tombeau profond au-dessus duqucl.il y avait un gros lion sculpté sur le mur.

Ol6 VOÏAOKS EN ÉGÏPTK, Le couloir qu'on rcninrqiic dans ce temple derrière le vestibule, est particulier aux temples de Nubie ; M. Burchliardl ne l'a point retrouvé dans ceux d'Egypte. Au-dessus de chaque groupe ou compartiment de ligures, il y a un carré vide qui parait destiné ù recevoir une inscription | on remarque la mémo particularité dans les temples de Kalabché, Philie et Anmara; elle ne se retrouve pas dans les temples situés plus nu nord. A Koban sur la rive orientale du Mil, presque en face dcDakké, on trouve les ruines d'une ville ancienne, ceinte de murs en briques cuites nu soleil, comme celles d'Elé-thyia ; ou y voit des restes de maisons, des chapiteaux de petites colonnes égyptiennes ; et hors de l'euceinle, on observe le débris d'une très-petite chapelle égyptienne d'un style grossier. Sur les pierres sont sculptées quelques hiéroglyphes, et un char qui apparemment a fait partie d'un sujet guerrier, ïoin. I, p. 118. Fille de Seboua. Wady-Scboua, ou le vallon du lion, nomme ainsi a cause des sphinx à corps de lion qu'on voit devant les ruines du temple 11 l'ouest du fleuve, est, selon M. Burck-hnrdt, le district le mieux cultivé entre Assouan et Deir. Les hnbitans de Seboua et ceux deWady-cl-Arnb, au midi de cette ville, font un commerce actif et profitable. Ils tirent de Bcrbcr, éloigné de huit journées, tons les articles pour le marché de Sennar icetto route est si sûre, qu'elle est constamment pratiquée, et qu'on voit arriver, . presque chaque scmainc,dc petits convois de quatre à cinq chameaux chargés. Quant aux marchands mêmes, ils passent ponr perfides et inhospitaliers ; ils sont de la tribu des Arabes Aleykat, origiuaircs du Iledjaz, M. Burckhardt a

etc. 517 Irouvé leurs compatriotes établis sur les montagnes de S'iuaï, Les gouverneurs Je In Nubie , lèvent nu tribut >iir toutes les marchandises que les marchands des deux l'illes importent du midi ; niais, nombreux et bien nrmo's, es marchands Aleykat savent se soustraire ù la contri-Jiition, et c'est ce qui luit leur aisance. Ils vendent, dans allatilc-ligypie, dos esclaves, de l'ivoire, do la gomme irabiquc, des plumes d'autruche et des chameaux aclic-k à Uerbcr; et ils so procurent on Egypte les articles [ni mit le meilleur débit dans la marches du midi. Iliaque hiver une caravane de trente II quarante cha-uoatix chargé; se rend de Sclioua au Caire, Les marchands 'arrangent ordinairement avec de pauvres familles nu-licuiR's, ù qui ils avancent de petites sommes d'argent et ni fout pour eux le voyage de lierber. Au retour le bëné-ce se partage à moitiés égales. La ville de Seboua forme la démarcation entre les eux divisions do Iiarabras, qui habitent la Nubie epuis Assouan jusqu'à Dcir. Le pays au nord de Se-oua est le Wady-cl-Kenous, et la contrée au midi e la munie ville jusqu'aux frontières de Dongola , i Wady-Nouba. Les Arabes Kcnoiis ou liabilaus du rcinicr sont originaires du Neiljed j il se trouve aussi înni eux des descendaus des Jlédom'ns des environs de ngdad ; les Kcnous so subdivisent en un grand nombre ! petites tribus qui se font souvent la guerre. Leur lan-ic diflïirc entièrement de l'arabe ; il eu est de inôtuo du ouba, 11 est remarquable, dit M. lim'ckhai'dt, que deux ligues étrangères aient pu se maintenir jusqu'à présent itrc deux pays, l'Egypte et le Dohgnla, oh l'arabe est langue dominante.

5l8 VOYAGES EN EGYPTE,' Tom. I, p. 120. Temple de Deir. M. Burckliardt n visité et décrit le temple do Deir ou DOIT , que M. Jlvlzoiii n'a pu voir. Il parait, dit le voyageur suisse, rjuc les divinité* d'Egypte ont été adorées ici long-temps avant de recevoir des autels clans les temples gigantesques de Caruttk et Gournali, qui paraissent élrc les plus anciens du pays. Celui de Derr est laillé dans la inc'te sableuse, avec son péristyle, son sekos et son adytum. Le vestibule coiioistu eu trois rangs de piliers carrés, cb.ique rang de quatre piliers. Sur le devant de chacun des piliers du premier rang on voit sculptées les jambes d'une figure colossale, comme sur ceux des temples de Gournali à Tlà'bcs. Un pan du mur du vestibule s'est écroulé. On voit sur les frngmeiis la représentation d'une bataille : le héros, sur son char, poursuit un ennemi vaincu qui se retire dans un pays marécageux et boisé, emportant les blessés avec lui. Dans un compartiment inférieur du mémo mur, les prisonniers, ayant les mains liées sur le dos, sont conduits devant l'cxé-ouleur, qui cit représenté dans l'action d'abattre l'un d'eux. Toutes ces ligures sont triis-dégradées. Sur le mur opposé on voit sculptée une autre bataille j mais ce tableau est encore plus mutilé. Des prisonniers y sont conduits devant Osiris a tête d'épervicr. De chaque côté de l'entrée principale de la nef, Briarée est sur le point d'être tué ; mais Osiris, ayant le.bras levé, arrête le coup, C'est le môme groupe qu'on voit si fréquemment dans les temples d'Egypte ; mais ici Driaréc n'a que deux têtes et quatre bras, an lieu du grand nombre do têtes et de bras qu'on lui attribue ailleurs. Sur les quatre piliers, devant la nef, on a représente des ligures avec divers cos-

EN MME, de. 5ig tûmes, placées deux à deux et se donnant la main. Le Mendh, on Priape égyptien, se voil nussi en divers endroits. Les deux rangs de piliers qui conduisent île l'un— Iréc de la nef au sanctuaire, anuouumt l'enranuc de l'ar-cliileclure, nVlnnt que des étais taillés grossièrement dans le roc. Les murs de la nef sont couverts de ligure» mystiques d'un travail plus grossier que celle* d'aucun autre temple d'Egypte. On y remarque cuire autres cinq figures eu longues robes, ayant la tête rase, et portant sur leurs épaules un bateau, qui est soutenu aussi au milieu par un homme ayant une peau de lion sur l'épaule. Un globe ailé surmonte l'culréc du sanctuaire, dans lequel on voit les hases de quatre statues taillées clans le unir. De chaque côté du sanctuaire sont percéea de petites chambres : l'une d'elles a une profonde excavation qui a probablement servi de sépulcre. M. llurck-liardt a trouvé aussi des lombes creusées dans le liane do la montagne auprès du temple. Au-dessus de ces cavernes étaient des mots grecs. Au sujet de la figure de Uriaréc qu'on voit si souvent, M. Burckhardt remarque ailleurs que dans les temples de Nubie, il esl toujours représenté avec des cheveux ronds et des anneaux d'oreilles, précisément comme les Noubas et habitai» actuels de Ma-hass. 11 pense que la défaite et l'exécution de quelque grand chef bédouin par un roi d'Egypte, a pu donner lieu à la f.ihlc des prêtres au sujet d'un monstre à tant de li'les et de bras. On dit encore aujourd'hui par forme d'adage, dans l'Orient, au sujet des pillards bédouins: coupez-leur une tête , et il eu naîtra cent. Toin. I, p. iajf. Ville A'Ibrim. Les habitons d'ibi iiu, qui, grâce u leur origine Los-

ho VOYAGES EN EGYPTE, niciinc, sont indépeudaiis des cachefl's, despotes de Nubie, et qui dans cot élut de liberté nvaient acquis une grande prospérité par leur commerce de dntlcs, ont tout perdu en 1810 , lors de la retraite des Mamelouks sur Oongoln, oh le paclia d'Egypte doil les attaquer ceilc année (1S20). Apres le départ de celte soldatesque féroce qui avait tout ravagé, «ne famine fil périr le tiers de la population. Quant aux cachefls de Nubie, le peuple d'Ibiïm a toujours su défendre cou Ire eux sou indépendance; il n'obéit qu'à un nga de sa notion , et il a un cadi héréditaire. Les liabitans ont des querelles fréquentes entre eux. En cas de meurtre on n'accepte point de compensation en argent connue chez les Nubiens ; le sang se venge alors par le sang. Au reste, toutes les blessures sont taxées suivant les parties du corps oit elles sont infligées , comme chez les anciens peuples du nord de l'Europe. Une loi semblable existe chez les Bédouins de la Syrie. Le vol est presque inconnu chez les Bosniens d'ibriin. Les liabilaus laissent tous leurs biens à l'abandon, snns avoir lieu de se repentir de leur confiance. Dans le chalcau-fort d'Ibrim , M, Burckhardt n'a trouvé d'autre antiquité qu'une petite colonne de granit gris. OnpcHlrcmarqucrque depuis Ibiïm M. Belzoni n'a point eu de guide pour l'itinéraire de sa route à la seconde cataracte ; c'est que lors de la rédaction de son voyage, cc'ui de M. Burckliardt n'était probablement pas imprimé. Le dernier de ces voyageurs indique tous les lieux, noii-seulcmenl jusqu'à la seconde cataracte, mais miîine jusqu'il la cataracte de Kokc, la plus méridionale qu'il y ait en Nubie. Voyez la carte du cours du Nil.

EN NU DIE," etc. 321 Tom, I, p. 131. Cucheffs de la Nubie. , Les trois cnclieffs on gouverneurs de la liasse-Nubie descendent de Hassan-Cousy, que le sultan Sélimen-. voya avec un corps de Bosniens au secours des Arabes El-Gharbyc, qui avaient été opprimés par les Arabes Dj'owabl'rc, depuis que ces deux tribus s'élaicnl établies dans le pays. Les soldats bosniens qui étaient venus avec lui chasser les Djoivabcre, s'établirent dans les trois forts d'Assouan, lbrim et Saï, et furent exempts de tous les impôts. Leurs descendans jouissent encore do ce privilège : ils s'appellent eux-mêmes Kaladehy, ou gens des chuteaux-forts ; mais les Nubiens 1ns désignent simplement sous le nom d'Osmanli. Leur teint clair les fait distinguer aisément des Nubiens. Ils sont gouvernés par leurs propres agas, et ne dépendent point des gouverneurs de la Nubie, Quant a Ilassan-Cousy, il fut, sa vie durant, maître de la Nubie, eu payant un niiri annuel au pacha d'Egypte, Les trois cacbelTs ses descendans ont à, peu près la même autorité. Selon M. Burckliardt ils paient un tribut annuel d'environ deux mille huit cent quatre-vingts francs, et ils ont chacun environ soixante-douze mille francs de revenu, dont ils ne dépensent pas plus du dixième, Leurs sujets sont taxés non pas d'après l'c-Icndue de leurs terres, maisd'iiprès la qimiititéilesiii.icliiiies d'arrosage ou sak'es. On en compte six il sept cents entre la première et la seconde cataracte du Nil. Ce mode de taxation règne le long du fleuve jusqu'à Scnnar ; mais le montant en varie : à Wady-IIalfu, chaque salue paie six brebis grasses cl autant de mesures égyptiennes de dour-rah ; à Maliass, le malok ou roi prend pour chaque salie six brebis, deux arileps de dourrah et une chemise de toile.. TOME II. i\

322' VOYAGES EN EGYPTE, Les cacliiifls prennent aussi une petite quantité de dattes sur chaque dattier, et perçoivent un impôt sur tous les bateaux qui chargent des dattes à Dcir. Ces chargemens destinés pour l'Egypte, se montent annuellement k quinze cents ou deux mille ardeps. Les cacheffs sont en outre juges ; et comme la justice se paie , ils tirent de ces fondions un bénéfice, indépendamment des vexations criantes qu'ils se permettent, cl qui poussent quelquefois leurs sujets désespérés ù des actes de rébellion ouverte, Quand un Nubien s'enfuit pour échapper à la tyrannie des cacbclfs, ils mettent en prison sa femme ou ses cnftms jusqu'à ce qu'il revienne; tandis qu'en Egypte et en Syrie, les pachas respectent les familles mêmes de leurs plus grands ennemis. Lorsqu'un Nubien, qui vit dans quelque aisance, a une fille à marier, les cacheffs la demandent en mariage ; après la noce ils extorquent, sous divers prétextes, les biens du beau-père. Aussi les cacbefls ont contracté des mariages dans presque tous les grands villages. Osseyn-Cachcff a, selon M. Burckhardt, plus de quarante fils, dont vingt sont mariés de la mémo manière. Tom. I, p. i52. Petit temple d'Ybsambnul. Le petit temple d'Ybsamboul sert, suivant M. Burckhardt, de refuge aux habitons de Ballyane et aux Arabes des environs, qui sont obliges régulièrement, chaque année, de se dérober aux incursions des, Bédouins Mogre-bins, établis entre la grande Oasis et Siout. Ces nomades commencent leur expédition par le pillage d'Argo et de tous les villages de la rive occidentale du Nil : ils visitent ensuite Mahass, Sukkot, Batu-el-Hadjar, Wady-Halfa, les villages situés vis-à-vis de Dcir, et enfin

EN NUBIE, etc. 5a5 Dakké. Auprès de celte place ils gravissent les montagnes , et retournent par le désert vers Siout. Leur troupe consiste ordinairement en cent cinquante cavaliers et autant d'hommes montes sur des chameaux. Aucun Nubien n'ose leur résister j les gouverneurs leur font au contraire des visites, cl leur offrent quelques présens. C'est particulièrement à cause des incursions de celte tribu, qu'une grande partie de la rive occidentale du Nil est déserte. Lorsqueces pillards se portent sur Ballyane, les habitons se réfugient avec leurs bestiaux dans le temple d'Ybsamboul, et s'y défendent même comme dans un fort. Le mot d'Ybsamboul est vraisemblablement d'origine grecque ; la terminaison en wiXit est changée en boni, comme dans le mot Stamboul. Tom. I ) p. I6J. Esclaves des officiers turcs, Les officiers turcs achètent souvent, dans la Ihule-Egyptc, des enfans, les élèvent dans leur service; et lorsque ces jeunes esclaves sont en âge de porter les armes , on les babille et on les arme comme soldats, et on les inscrit sur le râle de la compagnie ou du corps commandé par leurs maîtres. Ceux-ci touchent alors la paie de leurs esclaves et la gardent; en sorte que c'est pour eux une source de bénéfices d'avoir beaucoup d'esclaves. M. Burckhardt assure que par ce moyen un grand nombre (le soldats noirs a été introduit dans l'armée' turque, et que le pacha a même voulu former tin corps de noirs exercés h l'européenne ; mais que l'aversion des officiers pour cet exercice l'a fait renoncer a son projet. Le nombre d'esclaves achetés annuellement par les ollicien turcs en Egypte, se monte à six ou huit cents,

32/j. VOYXCES EN EGYPTE, ïom. I, p. 35i. Temple de Debod, DeLoil est l'ancienne Parcmhole. Les deux mono-ly thés sculptés en forme du temples, que l'on trouve dans le sanctuaire, paraissent à M. Durckliardt avoir servi de loges à des animaux sucres, peut-être à des scarabées qui fourmillent eu Nubie sur les sables brûlons, et qui élanl toujours prives d'eau, ont pu être, suivant l'opinion de ce voyageur, le symbole de la résignation aux décrets de la Providence. On reconnaît sur ces nionolylbcs l'endroit où étaient lixés les gonds de la porte. Il y a des monolithes semblables à Philro , auprès de l'avenue des Sphinx, ù Carnak, et ù Gow ou Caou, l'ancienne Aniœo-polis. Le dcrnicrcsl le plus grand, cl il est couvert en dedans d'inscriptions et de sculptures. Parmi les objets qu'elles représentent, on remarque des scarabées. Le plus grand des deux monolyllics de Dcbod a huit pieds de haut sur trois de large. Dans les murs des deux chambres, derrière le sancluairc du temple de Dcbod, on remarque des cnfonccmcus semblables ù ceux du temple de El-Ka-labchc, ut qui, probablement, onl servi aussi de réceptacles à des animaux sacrés. »Ce temple, ajoute M. Burclhardt, me parait avoir été bàli ù une époque ou les arts, en Egypte, avaient commence à décliner. Les colonnes et sculptures du monument sont imitées de celles de Philo; ; mais elles sont triis-infériourus en beauté à leurs modèles. Le petit toinplo do Merott ou Mcrouau, parait dire il pou près de la même époque; niais l'exécution en est bien plus soignée. Ainsi nous trouvons en Nubie des échantillons de l'architecture égyptienne de toutes les époques ; et ce n'est qu'en Nubie qu'on peut suivre l'histoire de cet art:

EN NUBIE, Ctc. 3a5 car il semble que tous les temples qui subsistent encore eu Egypte, peut-être à l'exception de celui do Gournali, ont été construits à une époque ou l'arl de l'architecture avait à peu près atteint à la perfection. Si j'avais à classer les temples de Nubie dans l'ordre chronologique probable de leur construction, voici comment je les rangerais : i°. Ybsamboulj 2». Ghirché; 3". Deirj ff. Samné ; 5». Bal-Jjanc ; 6°. Hassaya ; 7°. Scboua ; 8". Aamara et Kalabcbé ; cf. Dakké et Meharraka j io". Kardassy; il". Merouau ; 12". Debod ; i3". Korly | \!\°. Tafa. » Le même voyageur a vu dans l'aire du vestibule d'énormes pierres servant de fondemens au temple ; il présume que cet édifice a des souterrains comme on en a trouvé au-dessous d'autres temples d'Egypte. Tom. II, p. a^G. Le herkedan. lie grain du kcrked.in est noir et ressemble il la coriandre. Cette plante croit spontanément dans le Batn-cl-IIadjar; et on In lire par semence dans quelques districts de la Nubie septentrionale. On brûle le grain comme le café ; mais il sert encore davantage à la confection du! pain , et c'est même la principale nourriture du peuple dans ces districts. Tora. II, p. 2/f/[. Grains de verre. Les grains de clinpolot ou de collier sont, en Afrique, a la fois un article de parure générale et une espèce de monnaie courante : hommes, femmes, enfans, tous en portent des cordons au cou, ou aux bras, ou a la main, M. Burckhardt en a vu foire un grand commerce au marché de Shendy, au-delà de Dongola. Les plus communs sont faits en Lois par les tourneurs do la Haute-

526 VOYAGES EN EGYPTE,

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Egypte, et se débitent chez les Bédouins. On en fait d'autres avec les noyaux du daoum, surtout à Dcndera, où est la principale fabrique de ce genre, Ceux-là se portent par une espèce du dévotion ; apparemment parce qu'on leur attribue quelque qualité mystique. On importe en Egypte une grande quantité de grains rouges et noirs de Jérusalem. Les grains de verre ( kherraz) sont recherchés eu Egypte, en Nubie, en Abyssinie et en Darfour, et viennent, pour la plupart, d'EI-Kbalil ou de l'Ebron, auprès de Jérusalem. Ce lieu fournit de la verrerie k toute la Syrie méridionale, et à la plus grande partie de l'Egypte et de l'Arabie. On en introduit de plus beaux de Venise et de la Iiohcrue : ceux du dernier pays sont blancs. Il se vend annuellement au Caire quatre à cinq cents caisses de grains de verre de Venise, chacune de dix quintaux et de la valeur de quatre à huit louis. A Djedda, M. Burcldiardt vit des assortimens de grains destinés pour les marchés d'Abyssinic, et composés d'une domaine d'espèces différentes qui sont en vogue dans des districts particuliers. Les marchands de Soualcin importent au marché de Shendy une espèce de grains de collier, appelés reych, qui sont achetés particulièrement par les marchands de Kordofan, pour servir dans leur pays ù l'achat des esclaves. Avec un millier de ces grains on peut so procurer a Kordofan six femmes esclaves, A Djedda, le raille de rcych se vend quinze dollars d'Espagne. Ce sont de petites boules d'agate de l'Inde, perforées, et de la grosseur des billes de marbre qui servent chez nous aux jeux d'cnfuns. Les femmes les portent en collier, et les marchands en font un objet de spéculation lucratif.

EN NUBIE, etC. 327 Tom. II, p. 25j. Femmes nubiennes. Je citerai ici tout au long les remarques de M. Diirck-liardt, auxquelles madame Dclzoni fa il allusion. H Les Nubiennes, dit ce voyageur, sont toutes bien faites, et, sans être jolies, elles ont généralement la physionomie douce et des manières fort agréables : j'ai même vu des beautés parmi elles. M. Denon ne leur a sûrement pas rendu justice. Il est vrai que depuis leur enfance elles sont accablées par un travail continuel, étant chargées de tout le ménage, tandis que les hommes ne se livrent qu'à l'agriculture. De toutes les -femmes de l'est, celles de la Nubie ont le plus de vertu ; ce qui fait d'autant plus leur éloge, que le voisinage de In Haute-Egypte , où la licence des mœurs est ù son comble, aurait pu exercer quelque influence sur elles, Pendant mon séjour à Esné 1 des filles venaient tous les matins à ma demeure pour vendre du lait; les Egyptiennes entraient hardiment dans lu cour, et découvraient leur face , ce qui équivalait à une offre de leurs personnes ; mais les filles des familles nubiennes établies à Esné, restaient modestement sur le seuil de la porte ; rien ne pouvait les engager à entrer, et elles y recevaient le prix de leur lait sans lever leur voile. Les Nubiens achètent leurs femmes des parens. Le prix ordinaire chez les Kcnous, est de douze mahboubs ou trente-six piastres. Ils se marient fréquemment avec les Arabes Ababdch, dont quelques mis cultivent la terre comme eux. Une fille ababdeh vaut six chameaux, que l'on donne au père ; celui-ci en rend trois à sa fille pour être la propriété commune du jeune couple. En cas de divorce, la moitié de la valeur des trois autres chameaux se restitue au mari. Dans la Haute-

5a8 VOYAGES EN EGYPTE, etc. Egypte, quand une femme demande le divorce, le mari n le droit de lui arracher ses vûlemcris et de lui raser la tète; personne n'ose alors l'épouser avant que les che veux lui soient revenus. Le Nubien est très-jaloux de l'honneur de sa femme : au moindre soupçon d'infidélité, il )a conduit la nuit sur le bord du fleuve, cl après lui avoir ouvert le sein d'un coup de couteau, il la préci pite dans l'eau pour être dévorée par les crocodiles. Les femmes publiques qu'on rencontre par milliers dans toutes les provinces d'Egypte, ne sont pas tolérées en Nubie , excepté à Deir; encore celles qu'on y voit sont-elles, non pas des indigènes, mais des esclaves émancipées, qui, privées de toute ressource, ont eu recours à la prostitu tion pour ne pas mourir de faim. Les goûts détestables que les Mamelouks ont rendus si communs en Egypte, même parmi les plus pauvres paysans, sont, abhorrés en Nubie ; il n'y a que les caclieffs et leurs familles- qui cherchent à imiter les Mamelouks jusque dans leuf plus profonde dépravation. » / • ■.... y FIN.

TABLE DES MATIÈRES Contenues dam les Voyages en Egypte et en Nubie. TOME PREMIER. PREMIER VOYAGE. de l'auteur ù Alexandrie. Page i Détails sur la peste. , 2 Départ pour le Caire et arrivée dans cette ville. .5 Visite aux pyramides; vue du sommet de l'une. ■ 7 Etcursion aux pyramides de Dajior ; retour au Caire. 8 L'auteur rencontre M, Burckliardt, 10 II est blesse par un Turc dans la rue. 1 ' Remarque sur les Maures de la Mecque. 12 II est présente au pacha, et convient avec lui de cons truire une machine hydraulique. i3 Iflébollion de la garnison du Caire. i/{ Danger que court l'aulcur en se rendant au Caire ; il est oblige de s'culcrmcr' cb.cz lui à cause de la révolution. , ■ i5 II commence ses opérations hydrauliques. ig Description de Soubra, résidence du pacha, 20 Sa manière de vivre. 2t Anecdote sur un de ses bouffons. 22 Expérience d'électricité. 2/[

350 TABLE / Détails sur Zulfiir-Carcnjn, gouverneur do Soubi'a. 25 Sa manière de guérir Ici maladies, 26 Cérémonies cl Iules de mariage des Arabes de Soubra. 27 Spectacle nrabc. 29 Un soldat lire un coup de pistolet sur l'auteur, 3i Cruauté d'un soldat envers une jeune européenne. 33 Achèvement des travaux hydrauliques, 34 Arrivée du consul anglais au Caire. Ibid. Essai de la nouvelle machine en présenco d» pacha ; son caprice ; accident qui arrive. 35 et suiv. L'auteur veut remonter le Nil. 37 Projet do transporter le buste colossal de Memnon j instructions dressées à ce sujet. 4° cl su'v- L'auteur quitte Boulai; pour se rendre ù Thcbcs. 44 II visite Hcrmopolis et arrive £1 Manfalout. (\B Détails sur Siout. /JOutsuiv. Despotisme du (ils du paclm.' 49 L'auteur visite Gow; entrevue curieuse qu'il a avec le cachet d'Akmiu, Ibid. Arrivée il Dcudcra ; description de ce lieu. Si Description du grand temple. 5z Aventure de l'interprète de l'auteur. 5j Arrivée ù Kénclt ; détails sur les ruines de Tlil'bes. 58 Détails sur le Memnonium. 60 Gisement du buste du jeune Memnon. 62 L'auteur s'établit entre les ruines. 63 Première entrevue avec le cacheff d'Ermcnt. ' Gif Ses objections contro le projet du transport. 65 Nouvelles dillicultés qui s'opposent à l'exécution du projet. , 67 Commencement des opérations j transport du buste . colossal. ' .68

DES MATIÈIIES. 33l [ndisposilion subite de l'auteur ; repi'ise des travaux. 71 Le cachcir empêche les fellahs de continuer de tra vailler. j3 Insolence et querelle d'un kaiinakan. 74 Détail sur un dinur turc pendant le rhamadan. 76 L'auteur obtient un lirman du caclicff et poursuit ses travaux. 77 Vrrivée du buste colossal au bord du Nil. 7g Descente de l'auteur dans une enverne de momies. 80 Iventure qui lui arrive dans ce souterrain. ' 81 ..'auteur veut faire enlever le couvercle du sarco phage de la caverne. ' 85 )lislacles que l'auteur rencontre. Ibid. 'rcparalifs de son départ pour la première cataracte du Nil, 86 'isite qu'il fait à Khalil-bey, a Esné. 8; description des ruines d'Edfou. 89 du temple d'Ombos. 92 spect do la ville d'Assouan. g3 onto des Arabes. g/{ a première cataracte du Nil. 96 e'tail sur l'aga d'Assouan. 97 sur l'Ile d'Éléphantine. 98 ifficulté de trouver un bateau pour la seconde cata racte. 99 'rangement de l'auteur avec l'aga. 1 o3 part pour l'île de Philœ. io/f. ntinuation de son voyage; démonstrations hostiles des indigènes. io5 rivée à El-Kalal>ché j description de ce lieu. • 107 mple ou l'on a trouvé une lampe d'or. .. , 110 rivée à Garba-Dandour. 112

55a TABLE II «e rend à Garba-Mcrié, 112 Ruines de Garba-Gyrcbc. 113 Temple de Dakké. 1)5 Inscription grecque copiée pur l'auteur, 11G An Ire inscription trouve'e dans le temple de Mclias- saka ou Oflciina. 117 Figures curieuses tracées sur un aucien mur. 118 IUiincs du temple de Seboua. Ibid. Arrivée à Korosko. 119 Arrivée à Dcir, capitale delà Basse-Nubie. 120 Entrevue avec Ilassaii-CaclicfT. 121 Eflct d'un miroir sur les Nubiens. ia3 L'auteur remonte le Nil et arrive à Ilirim, 124 Continuation du voyage et description des contrées de la Nubie. 125 Tour ancienne de l'île d'Hogos, 126 Arrivée ù Farras. J28 Détails sur le temple d'Ybsamboul. 129 Arrivée au village d'Ybsaniboul. i3o Enlrcvuc avec Daoud-CaclielT. i3i Détails sur les indigènes de ce pays. i32 L'aulcur leur fait connaître la monnaie. i3/£ Autres détails sur les liabitans. 137 Départ pour la seconde cataracte du Nil. i38 Arrivée à Eschké. i3g Arrivée à Wady-llalfa. i/\o Excursion par terre à la cataracte. . "f1 Descente dans l'île de Mainarly. "i2 Frayeur des insulaires 5 leurs cabanes. i43 Le bateau de l'auteur est jeté, parles tournans du Nil, sur un écucil. "Î5 II débarque et gravil le rocher d'Apsir. iffi

DES MATIÈRES. 335 Vue inagnifîquedela cataracte du haut de ce rocher, i/jG Isles au-delà de la cataracte. Ibid. Usage des insulaire:. Ibid. Ruines dans l'ile de Gulgé. 1^8 Retour à Mainarly. Ibid. L'auteur redescend le Nil; ion arrivée à Iskous. 1^9 Entrevue qu'il a avec Oiseyn-Caclietï. i5o Costume de ce prince. Ibid.' Empressement des femmes du pays de voir les Eu ropéens. )5i Départ d'Iskous et retour au village d'Ybsamboul. i5z Détails sur un petit temple de ce village. Ibid. L'auteur engage les indigènes ù travailler aux fouilles. 153 Commencement des opérations. Ibid. Mauvaise volonté des indigènes. i55 Difficulté de se procurer du bois. i5G Embarras du cacliclT pour fixer lu prix d'une brebis, 159 II boit pour la première fois du vin. 1G1 Les indigènes veulent tous travailler ù la fois ; leur espoir de trouver un trésor. iGa Tentative de deux Nubiens pour voler le bateau, iG3 Le cacheIT emporte la paie des ouvriers. 164 Motifs qui engagent l'nulcur à suspendre les fouilles et ù quitter Ybsamboul, i65 Lettre singulière qu'il reçoit en route, 1G6 Ruines deKardassy. 1G8 Retour a la première cataracte. 1C9 L'auteur prend possession du petit obélisque et do plusieurs pierres sculptées, dans l'île de Philo:. 170 L'auteur revient ù Assouau ; il visite les carrières do granit. 173

354 TABLE Inscription latine qu'il trouve sur une colonne auprès de la carrière. IJ3 Singulière méprise d'un habitant au sujet d'unprélen- du diamant. 17^. L'auteur se prépare au retour. 176 Observation sur le caractère des Arabes. 177 II quitte Assouan et arrive à Lomor. 17g Démarches qu'il fait pour obtenir un bateau, a l'effet de transporter le buste de Meninon. Ibid. Travaux commencés à Carnak. 181 Nouvelle découverte faite par l'auteur» i85 Erreur du comte de Forbin. Ibid. Description de la place où l'auteur découvre des statues. 186 Continuation des fouilles de Carnak. 187 Le cachefTy met obstacle. 188 L'auteur rencontre Kbalil-bey sur le Nil. 189 Son entretien avec le bey et sa cour. 191 Menu d'un dîner chez le bey, ig3 Description des tombeaux de Gournab et Medinet- Abou, ig| Description du grand temple. 197 Première excursion dans la vallc'e de Be'ban-el-Ma- louk. 199 L'auteur ouvre une catacombe. 200 Sur les torrens des déserts. 201 Nouvelle difficulté pour obtenir un bateau. 202 L'auteur se rend avec les bateliers à Esné. 2o3 Le caclielT d'Ermcnt veut juger sa cause. so5 Formes d'un jugement arabe. 206 L'auteur gagne son procès. 209 Reprise des travaux à Gournab. 211

DES MATIÈRES. 535 Embarquement du busle colossal de Memnon. 212 Préparatifs pour le départ au Caire. ai4 Ophtalmie de l'auleur. Ibid. Il reprend la route du Caire. 2i5 Son arrivée dans la capitale. Ibid. Départ pour Alexandrie. 216 II arrive à Rosette et Alexandrie, et dépose le busle colossal dans le magasin du pacha. 217 Ses projets de remonter le Nil de nouveau. 218 H revient ou Caire. 219 Histoire des découvertes faites par le capitaine Cavi- glia dans une des pyramides. Ibid. Devant le grand Sphinx. 22a Et dntis divers mausolées. 223 L'auteur est accompagne de M. Beechey dans son nouveau voyage. • , 22/j. DEUXIÈME VOYAGE. L'auteur part pour Thèbcs. 225 Prétendue antiquité à Bourarabol. 227 Description d'une danse arabe. 228 Arrivée h Minieh. 229 Arrivée à Aschniounain, a3o L'auteur so rend en courrier A Thèucs. 231 Détails sur la cavalerie bédouine. 233 Arrivée k ïhèbcs ; l'auleur se voit prévenu dans les fouilles par le doflerdor-boy. 235 Entrevue avec le cachclf d'Emiont. 238 Prétendus miracles d'un Santon. Ibid. Fouilles faite:) ù Cnrnak. . 3/jo Description du temple de Carnak. s4[ Travaux continués Jt ïhiibcs. 2/|5

336 TABLE Détails sur les Arabes el les tombes de Gournah. 2<(G Catacombes que l'on fait voir aux voyageurs. 2/17 Dépôt de momies. 2/g Procédé des paysans dans leurs fouilles. 25o Avidité des paysans de (ioiirnali. a£a L'auteur fait l'acquisition de deux vases antiques de métal. 254 11 découvre des sphinx à lûtes de lion, à Carnak. 2^7 Faucille antique trouvée sous un des sphinx. 258 Sur l'usage du fer chez les Egyptiens. 25g Nouveaux détails sur les tombes. 2G2 Passago d'Hérodote sur l'embaumement des momies. 263 Observations sur les différentes espèces de momies. 26S Momies d'animaux. 367 Sur l'usage du papyrus. 269 Des caisses de momies. Ibid. Momies de prêtres. 271 Momies découvertes dans leurs positions primitives. 272 Tombes réservées aux grands. 273 Objets qu'on y trouve, 274 Du scarabée comme emblème. 275 Arts des anciens Egyptiens. 276 et suiv. Leurs toiles. Ibid. Leurs émaux, dorures et autres ornemens. Ibid. Leurs sculptures, 277 Leurs vernis. Ibid. Leurs peintures et leurs couleurs. 278 Leur architecture. 279 Connaissances qu'ils avaient des arches cintrées, 28a Emprunts que leur ont faits les Grecs. 283 Pierres qu'ils employaient. ■ 284 L'auteur met à découvert les fondement d'un tomple. 285

DES MATIÈRES. ^ 11 découvre une tombe. 286 Une soiriie chez les Troglodytes. 288 Bonheur relatif des liabitans de Goui'nah, 28g Leurs mariages et noces. 291 Travaux continues à CarnaL 29a Découverte d'une tète colossale. Ibid. L'auteur recueille diverses antiquités. 293 Arrivée du JeflciJav-buy a Gamola, et ses ordres. 2g4 Lettre du pacha adressée au defterdar-bey, 2g5 Le bey visite Tlièbes et Medinet. 297 II ordonne h. un cheik de trouver une momie, 298 II lui fait donner la bastonnade. 3oo II monte le Nil et revient à Tltbbes. 3o4 Entrevue du boy et de l'auteur. . 3o5 Visite de deux Pères de la Propagande à Thèles. 3o6 Leur indifférence à la vue des lombes antiques. 307 Description d'une trombe de terre. . 3io Phénomène du mirage, , 3n Sauterelles. 312 Firman inattendu du dofterdar-bey. 3i/(. Départ pour l'Ile do Philie. 3i5 Aspect et ruines de celle tic. 316 Constructions romaines. 3IQ Arrivée des capitaines Irby et Mangles, 32i Célébration de l'anniversaire de la naissanco'de Geor ges III. 322 Voyage à Ybsamboul. 3I3 L'auteur remonte la seconde cataracte. Ibid. Conduilo des bateliers. 324. Il retourne à Ybsamboul. 3a5 II prend dos arrangemens pour l'ouverlure du temple. 3i6 Commencement des travaux. 337 TOME H. 33

538. TABLE Repas commun du cachetTel des voyageurs. 3jg Ceux-ci snnl obligés de travailler eux-mêmes. 33o Appnrilinn d'un caclieff étranger. 33i Sa cnnduilc. 33a Achèvement dos travaux, 335 Entrée dans le temple. 336 Description de l'intérieur. 337 Sculptures cl hiéroglyphes. ILid. Extérieur de ce monument. 33;) L'auteur (juiltc Ybsamboul. 3/jG II arrive ù Tomas. Ibid. Il revient à Dnr et reçoit une visite du caclieff. 3^7 Temples de Dn'ir et d'Almcïdn. 3/j8 AEI-Knl.nklié, les indigènes emné'cuent les voyageurs d'entrer dans le temple. 3/fg Antiquités de Tafia. 35o Temple do Dcbod. 35i Retour ù l'hilai. Ibid. Il descend la cataracte d'Assouan. 352 Visite aux carrières de granit, et inscription latine qui s'y trouve. Ibid. Ruines d'iilétliyia, 353 Sépulcres des environs. 35/{ Retour à Louxor. . 355 L'auteur retourne à Erment pour obtenir un firman. 357 Rerberclics nu m jet des tombes des rois. 358 Momies qui y étaient ensevelies. 3fio Conjectures sur ces tombes. 361 Détails sur la vallée de Bcban-cl-Malouk. 36a Sur le nombre des tombes des rois d'Egypte. 363 Découverte d'une autre tombe. 3G5

DES MATIÈRES. 5Î0 Visite de quelques étrangers à la tombe nouvelle ment découverte. 3(Î7 Autre tombe ouverte par l'auteur. 36b* Momies et ligures qu'il y trouve. 369 Puits de momies qu'il fuit ouvrir en présence des étrangers, 3jo L'auteur découvre l'eutrée d'une grande tombe royale. 3JI II y pénètre. 073 Puits qui l'arrête dans son chemin. 373 II franchit cet obstacle. 3}5 Description do-i diverses salles de cette tombe.. 3;(i Salle d'Apis, et objets que l'auteur y trouve. 3;g Sarcoph.ige d'albâtre que l'auteur trouve dans la chambre sépulcrale. 38o Précautions que l'on avait prises pour cacher le tom beau. 38r II parait avoir clé spolie anciennement. 382 Description des figures dont clic est ornée. 38a et suiv. des sculptures. 383 Sur les peintures. , 38.( Figures diverses qui ornent les murs. 385 Figures du héros de In tombe. 38*! Processions funéraires. 383 Processions do captifn de diverses nations. lbid. Cette tombe parait être celle de Psammétiquc. 38y Apothéose du héros. 3go Continuation de la description des figures. 3gi Plaque que le héros porte à son cou. 39» Mnbomet-Aga visite la tombe. 3gG Mutilation des bas-reliefs de l'Ile do Philffi. 3gg Lord Belmorc visite la tombe royale. 4*'

3^0 TABLE L'milcur revient à la capitale. /[o3 II chic deux statues au comte de Forbin. ijo.j L'auleur lui remet un prc'cis dn ses travaux. /joS II envoie un précis seiublabla ù la société de; anti quaires. /joG Réfiil'iitor. îi'iine fausse; asserliomlu comte de Forbin. /foj Visite aux pyramides, et réflexions sur les moyens d'ouvrir la seconde. /{og L'nulcur l'examine attentivement, /ji i Observations sur les deux pyramides. ^12 L'auleur obtient la permission d'ouvrir la seconde. 41/j II s'établit eu secret auprès du la pyramide. <ji5 Comnienccmcnl des travaux, ,jiG Découverte des fnndcmcns tl'un temple. /jiy On découvre un passage. fyy Ce passage se trouve 11'être pas le véritable. /pi Danger que les ouvriers y courent, /Ja?, Visite do l'abbé de Forbin. ^3 Reprise des travaux. ^ Arrivée du clicvnlicr Frédiani. fyij Découverte de la véritable entrée. /J28 Di/licullés d'y pénétrer. . /Jjn L'auleur entre le premier dans la pyramide. ^3o Description de la chambre sépulcrale.. ffe Sarcophage que l'auteur y trouve. /J33 Observations sur une inscription arabe trticéc sur les murs. /J3.j Autres passages do la pyramide. /[3(| Ossemens trouvés dans le sarcophage. /(3t) Sur les carrières qui ont fourni les pierres des pyra mides, /j^ Nouveaux détails sur ces momiiueiis. 4,(3

DES MATIKllES. 3/fI De leur véritable destination. /j/j3 Leurs dimensions. /j*{5 Pourquoi on ne trouve point d'hiéroglyphes dans les pyramides. t\!\b De leur position. l\!\i 0|iL:ralion sur la troisième pyramide. f\/fi L'auteur se prépare i un troisième voyage à Thl'bes. 4^9 Sou départ. Ibid, TOME SECOND. TROISIÈME VOYAGE. L'auteur visite le deHerdar-bey de Siout. i Son goût pour les exercices militaires. 3 Son opinion sur les nnnes anglaises. Ibid. Détails d'un jugement criminel. 3 Connaissances du bey en architecture. 5 Anecdote d'une pipe vendue comme antique. 7 Visite ciiez le cacheu* d'Ermcnt. 9 Eclipse du soleil. 10 Arrivée à Tliébos. M L'auteur découvre une belle statue colossale. i3 Opinion sur le véritable emplacement du temple de Mcmnon. >4 Sur les statues du temple. iG Fouilles qu'on pourrait faire. 17 L'auteur moule en cire les ornemens de la tombe royale. Ibid. M, liriggs plante en Egypte le mango et l'ananas. 18 L'auteur fait une collection d'antiquités. 19

542 TABLE VOYAGE A LA MER ROUGE. Le pnclin envoie à la recherche des raines de soufre. 20 M. Cailliaud rapporte au pacha des émeraudes. 21 Bruit de la découverte! de la prétendue Bérénice. 23 Départ de l'auteur pour aller à la recherche de celle ville. 25 Inondation extraordinaire du Nil. 26 Triste sort des hnbilans du pays. Ihid. Confusion qui rogne à Agalta. 27 et à Eniient. 2g Arrivée à Esné. 3o L'auteur arrive à l'île d'Hovasi. 3i Préparatifs pour le voyage du désert. 3a Départ de la caravane. 33 Elle arrive au premier puits dans le désert. 34 Temple antique de Wady-el-Miali. 3j La caravane continue son voyage. Ibid. Ilochcrs sculptés grossièrement. 38 Assemblage curieux de huttes de granit. 4° Mœurs et coutumes de la tribu des Ababdehs. !\% Coiffure des femmes. t(h Leur inarings 44 Entrelien des Abandon et de la caravane. /]6 Continuation du voyage. f\8 Vue de la mur Rouge. 49 Sur les monltigncs de Zaburah, 5o Détails sur les mineurs. Ibid. —— sur les raines d'émeraudes. 5i Prépnralifs pour le voyage de Sckkct. 5a Description de la route. 53 L'auteur cherche en vain la ville décrite par M. Cail liaud. 5/{ cl sttiv.

DES MATIKIIES. 34 On découvre la mer Rouge du haut d'une montagne. Go La caravane s'y dirige, 61 Arrivée sur le bord de la mer Rouge. 63 Description de la cûle. Ibid. L'auteur se propose d'aller à la recherche de la Déré- nicc de d'Anville. 64 Exnctiturlc du récit de Bruce. 65 Mines de soufre. 70 Pécheurs du golfe Arabique, et leur manière de pûclicr. •ji Lie de Yanibo. ^3 ElTcts du vent d'est. j/{ La caravane arrive au cap Galahen. y5 Découverte des ruines d'une ancienne ville. 96 Su situation. Ibid. Son port. J7 Dimensions de la ville, , Ibid. Ce ne peut être que l'ancienne Bérénice. 78 Rareté de l'eau dans ces ruines. 79 L'auteur trouve dans le temple des sculptures égyp tiennes. 80 II emporte une tablette avec des hiéroglyphes. 81 Les maisons y sont très-petites. 83 ' Son ancienne population présumée. Ibid. La caravane retourne au Nil. 84 Son arrivée au puits d'Aliaralrct. Ibid. Bergers arabes qu'elle rencontre. Ibid. Elle arrive à Habou-Grcy, ancienne 3talion. 85 La belle source d'Amusué. 86 Arrivée h Sekket. 87 L'autour retourne ù la mer Ronge pour reclicrclicr encore la Bérénice de M. Cailliaud. 88

3/J4 TABLE Observations sur la cote. 11 rcricnUSckkol. 8g Anciennes maisons dos mineurs. Ibid. Inscription grecque tracée sur les rochers. go La caravane arrive h la station de Kafafict. ip Elle atteint llabou-Kroug, Iliiil. Détails sur les déserts. g3. Toiinncns horribles de la soif. g{ Oiseaux des drserls. j)G La caravane ]iassc ù Samout et Dangos. |)8 Elle revient à Wady-cl-Miah. . lliid. Jtelotir au Kil. grj Entrevue avec le cheik des Ahabdeh. Ilml. Trajet d'Elétbyia à Goiiruali. 100 VOYAGE A L'ILE DE PHILiE. Arrivée de divers voyageurs u ïhébes. 102 M. Sait cl M. Drovctti déterminent les lieux de leurs fouilles respectives. lu.f Départ pour la première cataracte. 107 Visite aux carrières do Cebel-Sclscleh. 10S Sur le nom de ïlontagtic-de-la-chaîne. 109- L'aulcur part pour Assouan. 110 Un agent de M. Drovctti à Philcc a des prétentions sur l'obélisque de File, 111 L'auteur commence £1 faire enlever l'obélisque. 113 Difficultés de cette opération. ] i.f L'obélisque tombe dans le Nil. ) iS Procédés pour le retirer. 1 itt Nouvelle tentative d'un agent de M. Drovctli. 117 Remarques sur les diverses nuances du granit. 119

DES M-ATIKUES. 345 /auteur fuit descendre l'obélisque sur la cataracte, i ?.o l'nutciir s'embarque pour Tlièkes. ia3 ost assailli par une kudo d'Arabes et doux agens de M. Drovotti. ia5 prend la résolution de retourner on Europe. 131 relire le sarcophage d'albùlre do la tombe royale. Ibid. ur le climat des pays situés sous le tropique du Cancer. i3ij 'auteur passe à Bëni-Souef, et rencontre M. Pearce. 135 m retour à Alexandrie. i36 «tard de son embarquement, i38 . liriggs, Part qu'il a eue aux travaux d'un grand canal. 189 'auteur forme le projet do faire une excursion dans l'Oasis. i.{o VOYAGE A L'OASIS D'AIIJIOX. rrivéo à Déni-Soiief. !/{?, Urée dans le Fuïoum. 1/J3 escriplion de la première pyramide do brique. Ibid. rrivée iiMëdinet-el-Faïoimi. îffi ipartpourlclac Mœris. i/jG •rivc'o au lac. 1/J7 teliors du Lie. Ibid. luduMooris. i/|S Ile nuit au bord de ce lac. 1/Î9 ajet potirso rendre ù la ville de ïïaron. Ibid, tines de la ville et du temple dc.IIarou. ■&> iparition subite d'une byene. i5i tit temple de Haron. Ibid. linion sur le labyrintlic. 1 fa mteur s'crabaniue pour le.nord du lac. i53

346 TABLE Ruines de l'ancienne ville de Baccbus. i5{ Maisons souterraines ou celliers. ■ Ibid. Temple de cette ville. i55 IledeEl-ITcar. i56 Ruines de El-IIaraan, 157 ■Sort probable qu'a dû subir l'ancien labyrinthe. i58 Ville de Fedmin-el-Kounoïs. 160 Tradition conservée dans cette ville. 161 ' Ruines de l'ancienne Arsiuoù. 162 Détails sur celte ville. i63 L'aulcur visite IIoussouf-Bcy. Ibid. Passage d'un Européen, le llov. M. Slowman, iG5 Visite chez Klmlil-bcy. 166 Café turc. 167 Arrivée au camp des Bédouins. 168 Détails sur ce camp et sur les nomades. 169 Départ de l'aulcur pour le désert, 171 II arrive à El-Kharak. 17a Arrivée à Réjcn-el-Cassar. 173 L'auteur dc'couvre plusieurs tombcllcs. 174 Elles paraissent avoir servi de sépulture à l'armée de Canibyse. 175 Arrivée à Bah-Boyla-Ma. 177 Vue de l'Oasis. 179 Arrivée au village de Zabou. 180 Un petit Bédouin manque de tirer sur les voyageurs. 181 Délibération des indigènes. i83 Réception qu'ils font à l'auteur. 184 Lu café les rend affables. i85 Leur repas. 187 Leur élonnement u la vue d'une bougie. 189 Excursiousauxenvironspourlurcclicrcliod'antiquités. 190

DES MATrÈRES. 547 Souterrains avec des sarcophages. igi Pre'lcndue demeure du diable. 192 Fontaine minérale ciuieine. it)| Manière de vivre des habilans. Ibid. Buines d'un petit temple. ig5 Message que l'auteur envoie ait village d'EI-Cassar, 196 Son entrevue avec le grand tiieik de ce village. 198 Obstacles pour entrer ù El-Cassar. 2o3 II pénètre dans le village. 2o5 Arrangement fait avec le cadi pour voir les anti quités. 20J II visite les ruines. 208 Éionncmcnl des babitans à la vue d'une lunette d'ap proche. 20g II visite des tombes sépulclirales et y trouve des sar- cojiliages. 212 Plicnoincncs d'une fontaine du village. 2i3 L'auteur la visite à îuiuiiit et le malin. 214 Opinion sur les causes du phénomène. 21a C'est probablement la fontaine du soleil des auteurs anciens. 216 Opinion surin situation du temple de Jupiter Ammon. 217 La caravane part pour El-Ilaix. 218 Elle s'arrête chez deux solitaires. 219 Elle est obligea de fuir devant un attroupement des indigènes, 221 Elle se retire ù l'autre extrémité de l'Oasii. 222 Ruines que l'auteur y trouve. Ibid. Conduite du guide bédouin. 22<f La caravane revient a El-Casar. 22S Le cadi propose à l'auteur de se faire musulman, et de s'établir dans l'Oasis, ■ 32G

348 TABLE Chute qiie fait l'auteur sur un rocher , après avoir quitté le village. - 25.7 11 revient à Zabou. Ibid. Repas funéraire des habitons. 238 Due veuve, le prenant pour un magicien, lui de mande un mari. 22g II quitte l'Oasis et se dirige sur lîl-Moele. 23o Arrivée dans ce lieu. Ibid. Soif que In caravane éprouve dans le désert. 23i Arrivée à Ik'ni-Soiief. 23a Retour au Caire. Ibid. L'auteur revient à Hosetlc. Ibid. Fin du procès instruit contre les agons de M. Dro- vetti. 234 Retour en Europe. 336 NOTES ET OBSERVATIONS Tirées du journal de voyage de madame lkhoni. Visite chez l'aga d'Assouan. 237 Sa rudesse envers les femmes. ?,38 Leur curiosité importune. • 2.J0 Leur maniera de préparer le dîner. 2.^1 Seconde femme do l'aga. a/Js Curiosité de la femme du caclielTdeNubic. 2/J3 Femmes du village d'Eschké, 2.<j.{ A'isile chez la femme de Daoud-CaclicIT, i$ Mécliaiile vieille de l'île do Pliilœ. ifa Séjour parmi les femmes de Louxor. , aifg Ophtalmie. 25o Superstition des fouîmes arabes. 251 Sur In cause de l'ophtalmie, ?,53 Séjour au sommet d'un temple. a55

DES MATIÈRES. 3^9 Querelles entre les femmes du même mari. 258 Vengeances des fuinuies arabes. 2Î(j Arrivée à Damiellc. alîo Départ pour lu terre sainte. 2G1 Marche îles pèlerins au Jourdain. Ibid. Vallée de Jéricho. 2G1 Confusion du pèlerinage. s&'i Coutume superstitieuse des Grecs. 5(1 j Séjour à Kiizarelli. aG5 Usages des Arabes nomades. affi Iinportmiité des habitnnsd'un village turc. 267 Couvent île Rama. HU'8 L'autcui' veut entrer dans le temple de Salomon. 26g Supercherie des ouvriers arabes. 250 Nouvelle Icnlalivc de pénétrer dans le temple. 272 Rencontre d'un chrétien qui introduit l'auteur. 2y3 Fontaine de Salomon. 27/î Seul exemple d'une permission de voir le temple. aj5 Détails sur l'intérieur de cet édifice. 276 Bruit que celte visite fait parmi les cliréliens. " 278 Frayeur du pèro curé et des femmes arabes. 27g Usages et caractère des chrétiennes en Palestine. * 280 Beauté d'une Syrienne. 281 'Considération dont jouissent les femmes en Pales tine. 282 Conduite du gouverneur de Jafla. 283 L'auteur s'embarque au port de Jaffa pour l'Egypte. 285 Contrariétés dans la traversée. 286 Mortalité à Domicile. 287 Le chef dos Wahabis est conduit au Caire. 288 Détails sur ce prisonnier. 289 L'auteur se rend à ïhébes, 390

350 TABLE DES MATIÈRES.' Visite chez des l'ouïmes turques. 2ga Conversation avccclles. Sa3 Dispositions religieuses des Turcs. 2^ Bijoux cl coiirurt! 'les femmes turques. sg5 Observations sur les ramclëonj. 2m Leur duiiigemciitdc couleur. 298 Gentillesse d'un caméléon. 2nn Nourriture du ces animaux. 3oi L'auteur distribue des Bibles pour la sociétc biblique, et par l'entremise d'un juif. 3oi Le gouverneur turc eu acbi'le une. 3u3 Mûliance des Copies et Arabes. 3o.f De la plnute Ochour. ■ 3o5 Utilité dont elle pourrait ctrtf. 3o6 ADDITIONS DU TRADUCTKUR.

Eunuques de Siotit. 3og Ruines de Kardassy. 3io Petit temple de El-Kalabcbé. 3n Templc'tlc Dakké. 3i4 Ville de Scboua. 3i6 Templfde Deir. 3i8 Ville d'Ibrim. 3ig Cacliefls de la Nubie. 321 Petit temple d'YbsarabouL 322 Esclaves des officiers turcs. Temple de Debod. 3a/f. Li kerkadan. ^-*'""'~-v 3Ï3 Grains de verre. Femmes nubiennes. '-'. ' FIN. | ' ■-■■■ ,'A/

ERRATA. TOME I. Pag. 29, lig. 18 et iQ, a»//exrfe par une simple description , lisez .-par une description décente. 4g, 5, ca effet, le càdi, lisez : le mot de cadi était un signal pour se faire attacher ù, etc. 38, 15, soixante paras, lisez : trente paras. 871 21, Ibrimc, lisez:Ibrim. io5, 17, boucliers recouverts de peaux, lisez: boucliers faits en peaux, 385, 1, étaient achevées, lisez : était achevée. 417, 11, sorte de pioche, lisez : sorte de pic. 4>8) 171 balance plus de croire, lises : balance plus à croire. Les mots de Kénch, Ele'thyia, Ombos, ont été écrits en quelques endroits Kenneh, Elétbéyia, Ombas.