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Depuis mon départ de France et mon embarquement sur la Forte, je n’avais pour ainsi dire pas mis pied à terre. Je résolus donc, dès que j’eus touché mes parts de prise du Kent, qui me permettaient de vivre à mon aise, de prendre un peu de repos.
Toutefois, de l’année 1801 à 1802, laps de temps que je m’étais désigné pour jouir en paix du fruit de mes dangers et de mes fatigues, j’entrepris un petit voyage à Madagascar. J’aurais bien voulu m’intéresser, ainsi que me l’avait conseillé Surcouf en me quittant, dans quelque entreprise commerciale et maritime ; mais les croisières anglaises qui bloquaient presque constamment la colonie rendaient ces sortes d’affaires si incertaines et si chanceuses, que je n’osai m’y mêler.
En 1802, la nouvelle du traité d’Amiens arriva dans la colonie et ranima un peu les affaires. On arma quelques navires pour l’Inde.
Mes connaissances maritimes, car je pouvais alors construire et conduire un bâtiment, unies aux nombreuses amitiés que j’avais formées à Maurice, me donnaient presque l’assurance de trouver un emploi à bord de l’un de ces navires ; mais désirant ne plus m’embarquer dans une position secondaire, j’hésitais à accepter les conditions que l’on m’offrait, lorsque je fis la connaissance du capitaine Lafitte, commandant le brick la Petite-Caroline. Ce capitaine, fort honnête homme, mais assez insignifiant sous tous les rapports, me proposa un intérêt dans l’armement de son navire avec le grade de lieutenant, et me présenta à ses armateurs.
J’étais jeune, confiant dans l’avenir, impatient de sortir de mon oisiveté, et mes pourparlers avec ces messieurs ne furent pas longs : je leur remis, en ma qualité d’associé pour l’expédition, tout ce qui me restait de mes parts de prise du Kent, et tout fut dit.
La spéculation que devait tenter la Petite-Caroline était tout bonnement un voyage de caravane, c’était le terme consacré. On donnait alors ce nom à un type d’expédition qui consistait à transporter des cargaisons de port en port et à revenir en rapportant la dernière de celles-ci à l’île de France.
Le brick la Petite-Caroline me plaisait assez : il était fin voilier, jaugeait 250 tonneaux, portait quatre caronades en bronze, avait une dunette élevée de deux pieds et demi au-dessus du tillac, et plongeait de trois pieds et demi dans la cale. Son équipage se composait de vingt-six hommes y compris le mousse. Je me rappelle encore aujourd’hui, la traversée que je fis sur ce navire étant une de ces choses que l’on n’oublie jamais, toutes les personnes qui se trouvaient à mon bord.
Après le capitaine Lafitte, dont j’ai déjà parlé, venait M. Pornic, un Morlaisien qui remplissait l’emploi de second ; après c’était moi, en qualité de lieutenant ; notre docteur, un Libournais, se nommait Duprat ; notre maître d’équipage, un Bordelais, Duval ; notre second maître, Marec ; le charpentier, Martin, et le voilier, Magloire : ce dernier était natif de l’île de France.
Notre équipage, plus nombreux qu’il ne fallait pour la manœuvre, avait été renforcé, parce que nous n’étions pas sans crainte au sujet des pirates indiens si communs dans les parages que nous devions parcourir ; la même raison nous avait fait monter nos quatre caronades en bronze.
Du reste, cet équipage, recruté à la hâte, ne me plut que fort médiocrement lorsque je le vis pour la première fois, au bureau de la marine, deux jours avant notre départ.
Il présentait un tout hétérogène assez curieux. Il se composait de trois Provençaux, les nommés Roustant, Caderousse et Reboul, de deux Malouins, frères jumeaux d’une grande ressemblance entre eux, Bastien et Benoît Marceau ; d’Avriot et Guide, le premier un Lorientais, le second un Bordelais, tous les deux anciens matelots de Surcouf, et avec lesquels j’avais fait la dernière croisière de la Confiance. Avriot, si le lecteur ne l’a pas oublié, était celui qui avait tué avec une grenade le capitaine Rivington, du Kent. Enfin un Brestois, Yvon ; un Gresillon, Morvan ; un Bayonnais, Cruchague ; un Malais et un Maltais, Kidou et Cortichate ; Antonio de Macao, Malari de Gênes, et José Selario, Espagnol, complétaient notre matelotage.
Pour novices, nous avions un mulâtre nommé Labourdonnais, de l’île Bourbon, fort adroit tireur au fusil, et Michaud, un Havrais.
Notre mousse, vrai singe, rusé et malin, était de l’île de France ; on l’appelait Dauby, et par abréviation Bibi.
En quittant le Port-Maurice, nous nous dirigeâmes, avec un beau temps, vers la mer Rouge.
Notre première relâche fut aux Seychelles, où nous nous arrêtâmes quelques jours pour prendre de l’eau et renouveler nos vivres. Pendant notre séjour sur la rade arriva, peu après nous, la corvette de guerre anglaise the Victory, montant vingt caronades et deux canons, commandée par le capitaine Colliers. Ce navire était le même, le lecteur peut s’en souvenir, qui nous avait rendu notre ambassade à Bombetoc si difficile.
Le gouverneur général, M. de Quincy, nous ayant invité, le capitaine Lafitte et moi, à dîner, nous trouvâmes à sa table le commandant anglais de cette corvette ; quoique la paix régnât alors entre la France et les îles Britanniques, nous étions néanmoins depuis si longtemps habitués à nous considérer en ennemis que nous donnâmes, sans nous en douter, un tour hostile à la conversation.
M. Lafitte reprocha bientôt au commandant anglais d’avoir violé les lois de la guerre en s’emparant quelques années auparavant, sur cette même rade où nous nous trouvions alors, du brick la Flèche, malgré les stipulations parlementaires conclues entre la France et l’Angleterre, qui reconnaissaient l’Archipel comme pays neutre.
Le capitaine Colliers répondit avec vivacité qu’il n’avait agi ainsi que parce que son gouvernement l’avait prévenu que les Français étaient autorisés par le leur à ne pas tenir compte, le cas d’une riche capture échéant, de cette convention ; que, du reste, depuis lors M. Le Même, le capitaine du corsaire français l’Uni, s’était emparé dans ces mêmes parages d’un corsaire anglais.
— Et il a eu raison ! s’écria M. Lafitte avec feu.
— Pourquoi cela, je vous prie, monsieur ? demanda l’Anglais en se pinçant les lèvres.
— Parce qu’en temps de guerre les représailles deviennent un devoir.
— Peut-être confondez-vous représailles et trahison ?..
— Capitaine ! s’écria M. Lafitte, qui pâlit de colère à cette réponse et se leva d’un air menaçant.
La conversation, montée à ce diapason, eût incontestablement abouti à un duel sans l’intervention du gouverneur, M. de Quincy, qui s’empressa d’interposer son âge et son autorité entre les deux capitaines et finit par les amener à une complète réconciliation ; car après tout, le motif de leur discussion n’était pas assez sérieux pour motiver un combat.
— Capitaine Lafitte, dit en souriant le commandant du Victory deux heures plus tard, croyez que si pendant votre voyage de caravane vous avez besoin de moi, notre grande dispute ne m’empêchera pas de me mettre à vos ordres.
— Je vous remercie, capitaine, mais mon brick est fin voilier, mon équipage se compose de vingt-six hommes, et la Petite-Caroline monte quatre canons. Je ne vous suis pas moins reconnaissant de votre offre bienveillante, mais je crois qu’en temps de paix, avec de tels éléments de résistance, je me trouve plus qu’en état de pouvoir répondre aux attaques des misérables pirates indiens de l’Archipel…
— On ne sait pas, capitaine !… Les hasards de la mer sont si grands !…
Le fait est que ni M. Lafitte ni moi ne nous doutions en ce moment du rôle immense que devait jouer le Victory dans notre voyage.
Le lendemain de ce dîner j’étais occupé à surveiller l’embarquement de nos barriques d’eau, lorsqu’un des nègres que nous avions pris pour nous aider dans ce travail poussa un cri retentissant, et abandonnant les bords de la petite rivière où il était occupé à remplir nos futailles, accourut vers nous de toutes ses forces.
— Qu’as-tu donc ? lui demandai-je.
— Oh ! ce n’est rien, maître, me répondit-il. C’est un caïman qui voudrait déjeuner de mon corps… Tenez, le voyez-vous qui se dirige ici !…
En effet, j’aperçus aussitôt, à environ cent pas de nous, un caïman de moyenne taille qui s’avançait d’un air fort résolu.
— Est-ce que les caïmans attaquent parfois les hommes ? demandai-je au nègre tout en armant mon fusil.
— Je crois bien, maître… surtout lorsqu’ils ont déjà mangé
de la chair humaine… Alors ils deviennent d’une gloutonnerie incroyable ! Mais je perds ici mon temps à causer au lieu de lui donner la chasse…
— Mais tu n’as pas d’armes sur toi, malheureux…
— Oh ! je n’en ai pas besoin… Venez-vous, vous autres ? continua le nègre en s’adressant à plusieurs de ses compagnons.
Ceux-ci le suivirent avec empressement.
J’étais, je l’avoue, ému et intrigué tout à la fois.
Le nègre, à mon grand étonnement, prit sa course vers le caïman qui, ravi de cette attention qui lui épargnait la moitié du chemin, redoubla de vitesse pour atteindre son déjeuner. Seulement le déjeuner, ou, si l’on aime mieux, le nègre, arrivé à quelques pas du monstre, ne poussa pas plus loin la complaisance ; au contraire, tournant aussitôt les talons, il prit la fuite devant son ennemi.
Le caïman, qui s’avançait plein de confiance, parut indigné de ce procédé et se mit à poursuivre vivement l’Africain que je m’attendais à chaque instant à voir dévoré. Pressé de près, ce dernier prit bientôt son élan et grimpa, avec une légèreté de singe, le long d’un arbre incliné qui s’élevait à environ cinq cents pas de la rivière et dont les premières branches, fortes et flexibles, s’étendaient, semblables à un éventail renversé, à une hauteur d’environ quinze pieds au-dessus du sol.
Je le croyais hors de danger, lorsque je vis le caïman monter péniblement à son tour, ainsi qu’un monstrueux lézard, le long de l’arbre : je l’ajustai aussitôt, mais la crainte de loger une balle dans la tête du nègre que je voulais secourir me retint.
Le malheureux se sauva alors sur une des branches horizontales dont j’ai parlé ; mais le caïman, dont cette gymnastique avait probablement augmenté l’appétit, s’empressa de l’y poursuivre. Je n’aurais pas donné en ce moment une charge de poudre de la vie du nègre, tant sa perte me paraissait inévitable, lorsque je le vis saisir l’extrémité de la branche et se laisser déposer doucement, toujours sans la lâcher, jusqu’à terre. Aussitôt ses amis les nègres, accourant à son aide, saisirent cette extrémité de la branche, et la secouant ensemble par des mouvements brusques, vigoureux et saccadés, lui imprimèrent de telles secousses que le caïman dut commencer à comprendre qu’il était tombé dans un piège.
Pendant quelque temps, le monstre, cramponné avec ses griffes, essaya de conserver son équilibre ; à la fin cependant il tourna le corps en bas, puis tomba. Les nègres, poussant alors des cris de joie, se jetèrent sur lui : il s’était cassé en deux dans sa chute.
Cet épisode aussi singulier que bizarre m’avait fort diverti ; mon étonnement fut extrême lorsque les nègres m’apprirent que ce fait, que je prenais pour un hasard, était une chose fort ordinaire et qui se représentait tous les jours. En effet, c’est là la manière dont ils chassent les caïmans : il est rare qu’ils ne réussissent pas.
Je dois mentionner, pour compléter ce renseignement curieux, que jamais encore je n’ai vu consigné nulle part qu’une fois le caïman tué, lorsqu’il est encore jeune, les nègres lui font subir le sort qu’il leur destinait lui-même, c’est-à-dire qu’ils le mangent bel et bien.
Nos affaires à Seychelles étant terminées, nous entrâmes dans la mer Rouge et fûmes mouiller à Moka, puis de là à Mascate.
L’iman de Mascate, du moins à cette époque, n’avait pas de marine et ne possédait pas un seul navire de guerre : sans ambition, il préférait le repos aux conquêtes, et ne s’occupait que très peu du progrès de ses États. Il était alors, bien malgré sa volonté, en guerre depuis longtemps avec Has-an-Hebeniane-Sied, prince souverain des Bédouins qui habitent les montagnes, et qui, avec trois ou quatre cents hommes de troupes, dévastait ces provinces, coupant la communication de Sana à Moka et faisant payer des contributions aux voyageurs et aux chameliers chargés du transport du café.
Cette guerre, du reste, qui durera sans doute toujours, est fort originale. Lorsque les Bédouins s’avancent un peu trop, l’iman marche contre eux avec ses troupes ; alors les premiers se retirent dans la montagne jusqu’à leur capitale, qui est, nous dit-on, petite, bien fortifiée, et placée sur un piton très escarpé et très élevé : les Arabes la considèrent, par habitude et sans avoir jamais tenté l’assaut, comme imprenable. Satisfaits d’avoir repoussé leurs ennemis, les Arabes ne songent jamais à cerner cette ville et retournent tranquillement chez eux. Inutile d’ajouter qu’aussitôt après leur départ les Bédouins recommencent leurs brigandages.
De Mascate, passant par Surate et Bombay, nous fûmes mouiller à Goa, cette ancienne capitale de la domination portugaise, si déchue de ses splendeurs premières. Goa est une ville superbe et possède un port magnifique ; seulement l’herbe croît à présent sur ses quais à peu près abandonnés et dans ses rues presque désertes ; nous n’y rencontrâmes que des moines et des soldats. Je dois ajouter que les premiers se donnaient des airs de matamore dignes du Cid, et que les seconds ne brillaient ni par leur air modeste, ni par la propreté de leur tenue.
Je passais le lendemain de notre arrivée dans la principale rue de la ville, lorsque je vis une jalousie s’ouvrir et derrière cette jalousie apparaître un ravissant visage de jeune fille ; j’étais jeune, et je m’arrêtai aussitôt.
Un léger coup frappé sur mon épaule me retira de ma contemplation, qui, au reste, ne semblait ni déplaire à la personne qui en était l’objet ni l’intimider. En me retournant, je me trouvai face à face avec la figure barbue d’un moine :
— Mon fils, me dit-il en me lançant une bouffée de fumée de tabac dans les yeux, vous me paraissez bien absorbé par votre examen ?
Ainsi surpris en faute, toute dénégation m’était impossible : me hâtant donc de balbutier quelques excuses, car cette jeune dame pouvait être la parente du moine, j’allais m’en aller, lorsque celui-ci me retint :
— Vous vous trompez du tout au tout sur le sens de mes paroles, me dit-il en souriant.
Se penchant aussitôt à mon oreille, le moine prononça quelques mots en me tendant la main. J’eus l’air de ne pas comprendre et je m’éloignai à grands pas ; le fait est qu’il m’eût été facile d’arriver, grâce à son intervention, si je l’eusse voulu, jusqu’au balcon. C’est une triste population que celle de Goa !
La veille de notre départ, le gouverneur portugais nous confia pour son confrère de Ceylan deux lacs de roupies, c’est-à-dire une valeur de cinq cent mille francs qui m’eut tout l’air d’être le payement d’un tribut.
Cet embarquement nous causa assez de tracas et de fatigues ; car, comme nous n’étions pas du tout sûrs de notre équipage, nous ne pûmes mettre que quelques-uns de nos matelots dans la confidence : ceux qui nous aidèrent à transporter ces fonds à bord furent Guide et Avriot ; je ne parle pas du maître d’équipage, le Bordelais Duval, ni de son second Marec : nous pouvions compter sur eux comme sur nous-mêmes. Nous fîmes passer les lacs de roupies par les fenêtres de la chambre et nous les déposâmes dans la soute aux poudres.
Le jour de notre départ, nous prîmes comme passagers une famille entière qui abandonnait la misérable ville de Goa pour aller s’établir à Colombo, île de Ceylan. Cette famille se composait du père, de la mère, d’une fille et de deux garçons de douze à quatorze ans.
Depuis que notre brick portait dans ses flancs les deux lacs de roupies du gouverneur de Goa, nous nous sentions, le capitaine Lafitte et moi, beaucoup moins tranquilles d’esprit : la responsabilité morale qui pesait sur nous était telle qu’elle nous accablait.
Il y avait deux jours que nous avions repris la mer, lorsque, pendant le repas du soir, le capitaine m’aborda d’un air soucieux :
— Garneray, me dit-il à demi-voix, j’ai à vous entretenir de choses fort importantes ; relevez le timonier Kidou, qui me semble allonger un peu trop l’oreille de notre côté afin de saisir notre conversation. Une fois que vous aurez pris la barre nous pourrons parler sans nous gêner.
Je fis ainsi que le désirait le capitaine, puis, dès que nous nous trouvâmes seuls, Lafitte, se retournant vers M. Pornic, le second, et vers moi :
— Mes amis, nous dit-il, j’ai de graves observations à vous soumettre. D’abord, je vous rappellerai qu’à notre départ de l’île de France, nous avons apporté, pressés comme nous l’étions par le temps, fort peu de soins à la composition de notre équipage. Eh bien ! aujourd’hui je me repens de cette précipitation blâmable, car je commence à avoir peur. J’ai remarqué que les cinq matelots étrangers qui se trouvent à notre bord, c’est-à-dire le Malais Kidou, le Maltais Cortichate, le Génois Malari, l’Espagnol José Salario et Antonio de Macao, semblent, pour des gens qui ne s’étaient jamais vus jusqu’à ce jour, s’être liés bien vite d’une amitié profonde et étroite. Ne fréquentant que très peu le reste de nos hommes, ils font bande à part et sont toujours occupés à causer entre eux de choses secrètes ; car chaque fois que je me suis approché d’eux pendant leurs entretiens, je les ai vus aussitôt garder le silence !… Je ne vous cacherai pas que leur conduite m’inquiète vraiment ! Voyons, vous Pornic, avez-vous remarqué quelque chose ?
— Moi, capitaine, quoique cette fois soit la première que vous ayez jugé à propos de m’entretenir à ce sujet, je ne vous cacherai pas que j’ai déjà été frappé souvent de cette espèce d’alliance, de pacte, d’association, de complot, enfin de tout ce que vous voudrez, qui règne entre nos étrangers !… Seulement, craignant d’être ridicule en vous soumettant des craintes qu’il m’eût été impossible de bien préciser, j’ai gardé jusqu’à ce jour le silence. Je suis, au reste, enchanté que vous ayez amené la conversation sur ce sujet, qui me semble en effet extrêmement grave et digne d’attention…
— Et vous, Garneray ? me demanda M. Lafitte à mon tour.
— Capitaine, je partage tout à fait la manière de voir de M. Pornic… J’ajouterai même que pendant notre courte relâche à Goa, j’ai surpris nos étrangers dans un café, où ils payaient la forte consommation qu’ils avaient faite avec de l’or… Or, au départ de l’île de France, c’était justement moi qui me trouvais au bureau de la marine lorsqu’ils sont venus s’y faire inscrire ; ils déclarèrent, en demandant des avances, qu’ils ne possédaient pas une piastre pour s’équiper, et les avances leur furent faites en argent et non en or. Le motif qui m’a empêché de vous parler jusqu’à ce jour de ce détail est le même qui a retenu M. Pornic : j’avais peur de paraître ridicule avec mes craintes.
— Diable ! s’écria le capitaine. Ce que vous venez de m’apprendre là me semble assez sérieux. Si nous consultions la maistrance ?
— Je crois que nous ferions bien, capitaine.
La maistrance, que nous appelâmes aussitôt, au lieu de détruire nos soupçons ne fit que les confirmer encore : le maître d’équipage surtout, le Bordelais Duval, vieux loup de mer dont l’éducation par trop négligée s’était toujours opposée à l’avancement, mais qui était certes l’homme le plus fin, le plus roué, le plus intelligent et le plus intrépide qu’il fût possible de trouver, renchérit encore sur nos soupçons en nous déclarant que, sur son honneur et sa conscience, il lui était prouvé qu’un complot existait.
— Et pourquoi ne m’avez-vous pas averti plus tôt ? lui demanda Lafitte.
— Dame, capitaine, puisque j’étais sur mes gardes cela suffisait ! répondit tranquillement Duval.
Le sobriquet du Bordelais, sobriquet qui avait fini par remplacer son vrai nom, et par lequel on le désignait toujours, était celui de maître Sang-Froid.
L’opinion qu’il venait d’émettre nous causa au capitaine, au second et à moi, qui connaissions toute la valeur de cet homme, une profonde émotion.
Nous nous promîmes de redoubler d’attention et de nous tenir constamment sur nos gardes.
Depuis que le capitaine Lafitte nous avait communiqué ses craintes au sujet des étrangers, notre surveillance s’était encore accrue. Nous observions leurs moindres actions avec une extrême attention. Avriot et Guide, ces deux hommes d’élite, mis par moi dans la confidence de nos soupçons, me promirent de m’aider de toutes leurs forces dans ma tâche et de ne pas perdre un seul instant de vue les matelots suspects.
Le Portugais Antonio qui était, je l’ai déjà dit, de Macao, et le Maltais Cortichate me parurent les plus dangereux. Je recommandai à Avriot et à Guide de s’attacher spécialement à la surveillance de ces deux étrangers.
Antonio, en qualité de compatriote, s’était mis au mieux avec la famille portugaise que nous avions embarquée à Goa. Il remplissait auprès d’elle, en ayant obtenu la permission du capitaine, l’office de domestique ; peu à peu même, et cela en très peu de jours, il me parut sortir de ses humbles fonctions de valet pour s’élever jusqu’à l’intimité de nos passagers. Pendant une grande partie de la journée, Antonio avait avec ces derniers de longues conférences qui cessaient toujours à l’approche de l’un de nous. Je remarquai également que les Portugais devenaient, je ne dirai pas de jour en jour, mais bien d’heure en heure, de plus en plus réservés et froids envers le capitaine, le second ou moi. Les deux garçons ne se gênaient pas, malgré les signes que leur faisaient leurs parents, et que je surprenais parfois, pour montrer toute l’aversion qu’ils ressentaient pour nous ; quant à leur sœur, charmante enfant de quinze ans, elle ne pouvait, malgré ses efforts, parvenir à dissimuler l’impression de crainte et d’horreur que lui causait la présence de l’un de nous.
Au total, comme nos passagers, quoique leur conduite fût fort significative, ne sortaient pas des règles d’une froide politesse à notre égard, et qu’après tout nous n’avions certes pas le droit d’exiger leur amitié, nous affections de ne pas remarquer le mauvais vouloir qu’ils nous montraient.
Un soir, c’était le cinquième jour depuis notre départ de Goa, l’équipage assemblé sur le gaillard d’avant écoutait une histoire que lui racontait le Maltais Cortichate. L’air attentif de nos hommes, leurs yeux brillants, leurs cols tendus vers le narrateur prouvaient combien le récit de celui-ci les intéressait. Poussé par la méfiance et par la curiosité, je fus me mêler au groupe des auditeurs.
Le Maltais, dont le regard circulaire et sournois ne se fixait jamais sur un objet, quoique rien de ce qui se passait près de lui ne lui échappât, s’aperçut sans aucun doute de ma présence, car il s’arrêta aussitôt tout court au beau milieu de sa narration.
— Eh bien ! Cortichate, lui dis-je, pourquoi donc ne poursuis-tu plus ton histoire ? Est-ce que ta mémoire te ferait défaut ?
— Hélas ! oui, mon lieutenant, me répondit-il d’un ton hypocrite, la fin de mon récit m’échappe tout à fait.
Cette annonce du narrateur produisit un vif mouvement de dépit parmi son auditoire.
— Sacrebleu ! c’est-y bête de ne pas avoir plus de tête que ça ! s’écria le Malouin Bastien Marceau. Voyons, Cortichate, essaie un peu… il est impossible que ça ne te revienne pas… tu nous filais ça si bien lorsque le lieutenant est arrivé…
— Ce n’est pas l’arrivée du lieutenant qui m’a fait perdre la mémoire, interrompit vivement le Maltais.
— Est-ce que ce récit t’amusait, Bastien ? demandai-je au matelot.
— S’il m’amusait, lieutenant ? Ah ! mais oui… et drôlement même… Ça nous amusait tous…
— De quoi était-il donc question ? Du Voltigeur hollandais ?
— Oh ! non, lieutenant !… Le Voltigeur c’est vieux et usé !… Il y a même des malins qui prétendent que c’est une blague, et que ce n’est jamais arrivé, tandis que l’histoire de Cortichate, il n’y a pas moyen de mettre ça en doute… On voit que c’est la vérité !… Quel malheur que cet animal-là ait oublié la fin !… Allons, voyons, Cortichate, un peu de bonne volonté, mon garçon, ça va te revenir…
— Ne pensez-vous pas, lieutenant, me demanda le Maltais sans répondre à Bastien, qu’il va y avoir un grain ?.. Peut-être faudrait-il prendre un ris… Ce petit nuage à l’horizon, que l’on voit là-bas… là, tenez… me semble suspect…
— Merci de tes conseils, mon garçon, répondis-je étonné de la persistance qu’il mettait à éloigner la conversation de son récit interrompu, mais souviens-toi une bonne fois pour toutes que le devoir d’un matelot à bord est d’obéir à ses officiers et non pas de les conseiller ; car ils savent mieux que lui ce qu’ils ont à faire !… Tâche plutôt de rappeler ta mémoire et de continuer ce récit dont l’interruption contrarie tant tes camarades…
— Cela me serait impossible, lieutenant. Je me rappelle même à présent que je n’ai jamais su la fin de cette histoire…
— Alors, il ne fallait pas la commencer pour nous mettre l’eau à la bouche et nous laisser ensuite en panne ! s’écria Benoît Marceau, le jumeau de Bastien.
— Voyons, mes amis, dis-je aux matelots désappointés, ne vous désolez pas ainsi ; peut-être l’histoire de Cortichate ne m’est-elle pas inconnue : eh bien, si cela est, je vous promets de vous l’achever ! Toi, Bastien, je t’accorde la parole ; raconte-moi cette malheureuse histoire que l’on ne peut finir.
— Mais, lieutenant !… s’écria le Maltais en m’interrompant avec un empressement qui m’étonna.
— Silence ! m’écriai-je d’un air sévère et le regardant fixement. Parle, Bastien, je t’écoute ; de quoi s’agit-il ?
— Il s’agit comme ça, lieutenant, d’un navire qui voguait, comme qui dirait nous, dans les mers de l’Inde. Ce navire montait, comme qui dirait le nôtre, quatre caronades, et avait un équipage d’environ trente hommes, toujours comme nous. Bon. Voilà que le capitaine, un failli chien, sauf votre respect, laissait par avarice mourir de faim ses matelots… très bien… Alors ceux-ci, dont les dents se sont allongées comme des épissoirs, se disaient un beau jour qu’ils sont bien cornichons de ne pas réclamer… alors ils réclament… alors le capitaine leur administre une distribution de coups de pied et de calottes… bon… Alors eux, dont ces horions ne remplissent pas l’estomac, reréclament… très bien… Alors le capitaine se fâche tout rouge… alors on en vient aux mots… des mots aux mains… alors, histoire de s ’expliquer, on se bouscule… alors, à la fin de la chose, le capitaine jeté par-dessus bord, glisse tout doucettement au fond de la mer… alors ses officiers qui l’aimaient beaucoup s’empressent, aidés un peu par l’équipage, de le suivre… très bien ! Alors, dame, bombance et ripaille générales… Les bouteilles de vin, l’eau-de-vie, les conserves à discrétion, on mange toute la journée sans s’arrêter… alors on se dirige vers l’île du plaisir… une île, à ce qu’il paraît, lieutenant, qui se trouve justement dans ces parages-ci… Alors, ça c’est le plus beau de l’histoire, voilà que nos matelots, en abordant à terre, sont reçus par des nymphes vêtues comme des princesses, tout en mousseline et en jaconas… Alors ces braves filles disent comme ça aux matelots : « Salut et amitié, ça nous fait plaisir de vous voir. Vous êtes ici dans le royaume des femmes et dans l’île des plaisirs… nous vous soignerons, nous vous hébergerons, nous vous dorloterons, nous vous ferons la cour… à preuve que nous manquons totalement de maris !… Venez, nous allons vous conduire dans notre palais. » Bon, que se disent les matelots, ça ne va pas trop mal ; vous nous plaisez… allons à notre palais… Alors ils se mettent en route bras dessus, bras dessous avec les dames, et ils traversent une prairie pleine de fruits et de fleurs… alors ils arrivent au palais… alors… alors… Eh bien, c’est là toute l’histoire, lieutenant. Le Maltais en est resté au palais… Si c’était un effet de votre bonté de nous achever la chose, nous en serions tout de même contents…
Bastien Marceau, fier et satisfait de la façon dont il m’avait rapporté le récit de Cortichate, changea sa chique de place, passa le revers de sa main sur sa bouche et attendit ma réponse.
Pour moi, l’intention qui avait dicté au Maltais son récit était tellement claire et évidente que je ne pus m’y tromper un seul instant. Je me promis de mettre à profit cette occasion que m’offrait le hasard pour donner une leçon à l’équipage.
— Mes amis, leur dis-je, je connais la fin de cette histoire ; mais, avant de vous la raconter, je dois relever quelques erreurs qui s y trouvent…
À cette annonce un grand silence se fit, et les matelots se rapprochèrent tous de moi. Le Maltais Cortichate, que je surveillais d’un regard de côté avait peine à cacher sous un faux air d’indifférence l’émotion qu’il éprouvait : je compris qu’il attendait avec anxiété ce que j’allais dire, afin de savoir si j’avais, oui ou non, pénétré ses intentions.
— Mes amis, repris-je, le fond de ce récit est parfaitement vrai ; mais on l’a tellement défiguré qu’il n’est plus reconnaissable. Un équipage s’est en effet révolté dans ces parages-ci, et a lâchement assassiné son capitaine ; puis, une fois cette abominable action commise, n’ayant plus à bord personne pour diriger les manœuvres, il fut s’échouer sur une des îles de l’Archipel. Seulement, cette île, au lieu d’être habitée par des nymphes, qui n’ont jamais existé, l’était par des Indiens féroces et cruels, qui accueillirent les naufragés avec la plus grande inhumanité et les réduisirent à la condition d’esclaves. Vous dire à présent les tortures, les souffrances, les privations et les humiliations que ces misérables, qui les avaient si bien méritées, eurent à souffrir me serait impossible. Enfin, pour abréger, je vous dirai qu’un navire de guerre anglais, envoyé à la poursuite des pirates indiens, trouva ces matelots, en opérant une descente dans l’île qu’ils habitaient, dans un si déplorable état qu’ils ressemblaient plutôt à des bêtes de somme qu’à des créatures humaines.
« On les embarqua aussitôt et on parvint, en les interrogeant séparément, à leur arracher la vérité : ils furent condamnés à être pendus. Eh bien ! le croiriez-vous, ils avaient tous tant souffert que plusieurs d’entre eux, le moment de l’exécution venu, souriaient avec amour à la corde à nœud coulant, flottante dans les airs, qui devait bientôt les aider à franchir le seuil de l’éternité. Tous, c’est au moins une justice à leur rendre, au moment d’exécuter le grand saut dont ils ne devaient revenir que cadavres, demandèrent pardon à Dieu et aux hommes de leurs crimes passés. Voici la véritable histoire que vous défigurait tout à l’heure votre ami Cortichate ; s’il ne s’y trouve pas de nymphes habillées en mousseline et en jaconas, en compensation les potences y abondent.
Mon récit me parut produire une assez vive impression sur mon auditoire : un long silence le suivit ; mes auditeurs semblaient plongés dans de graves réflexions.
— Prétendez-vous donc, lieutenant, me demanda le Génois Malari, prenant le premier la parole, qu’une révolte à bord d’un navire n’ait jamais réussi ?
— Certainement je le crois, répondis-je. Et comment voudriez-vous qu’il en fût autrement ? Le crime de piraterie ne ressemble pas aux autres crimes, car il s’attaque à toutes les nations : aussi ne laisse-t-il à ses auteurs ni trêve ni repos ! Pour eux la fuite n’est pas possible. Le monde entier, moins toutefois, je vous le répète, quelques terres sauvages où le plus dur esclavage les attendrait, devient leur ennemi !… Malheur à eux, quel que soit l’endroit où on les découvre ! et on les découvre toujours : traqués comme des bêtes fauves, ils deviennent de suite la proie du bourreau…
— Bah ! lieutenant, la terre est bien grande !… Un homme occupe si peu de place et les années le changent tellement, que plus d’un pirate est mort riche et honoré après une longue existence semée de joie et de plaisir…
— Et les craintes et les remords incessants qui ont dû tourmenter de telles existences ! comptez-vous donc cela pour rien ? demandai-je au Génois.
— Ah ! lieutenant, me répondit-il en ricanant, quand on est riche on achète ses juges et l’on s’amuse !… Or, la sécurité et le plaisir ne laissent guère de place aux remords !…
Notre conversation finit là : toutefois je notai soigneusement dans ma mémoire la réponse du Génois ; elle me parut dénoter l’état de son esprit. La nuit venue, je ne manquai pas de la rapporter au capitaine, à Pornic et à maître Sang-Froid : tous les trois convinrent que nous devions redoubler de surveillance.
Le Génois Malari, je ne sais si le lecteur l’aura deviné par sa conversation, ne manquait pas d’une certaine éducation. Son langage permettait de supposer qu’il avait dû vivre et se trouver jadis dans un monde et dans une sphère plus élevés et tout à fait différents de sa position actuelle. Si au lieu de retracer ici tout simplement, comme je le fais, les principaux événements de ma vie maritime, je voulais m’abandonner à l’imagination et manquer à la vérité, je crois qu’il y aurait moyen, en développant le caractère de cet homme et en lui supposant des antécédents qui se rattacheraient plus tard à ce récit, d’en faire un personnage assez mystérieux et intéressant ; mais j’avoue à cet égard toute mon impuissance ; je trouve déjà fort difficile de raconter ce que j’ai vu, et il me serait impossible, malgré tout mon désir, d’inventer le moindre fait, le plus petit épisode.
Le lendemain même de la conversation que je viens de rapporter, eut lieu un fait auquel je n’eusse, en toute autre circonstance, attaché la moindre importance et qui alors me frappa. Au repas du soir, quelques-uns des matelots étrangers de l’équipage se plaignirent de l’exiguïté et de la mauvaise qualité des rations qui leur furent distribuées. Était-ce déjà le commencement de l’histoire du Maltais qui se réalisait à notre bord ? D’autant mieux qu’après avoir examiné avec la plus scrupuleuse attention et la plus grande impartialité les plaintes des mécontents, je reconnus qu’elles manquaient tout à fait de fondement ! D’autant plus que nos matelots français ne s’en plaignaient pas.
Je remarquai aussi qu’à mesure qu’Antonio avançait dans les bonnes grâces de nos passagers, ces derniers se montraient de plus en plus mal disposés envers nous. À peine pouvaient-ils parvenir à cacher le malaise que leur causait notre présence. La jeune Portugaise surtout ne nous regardait qu’avec des yeux épouvantés, cependant nous étions pour elle pleins de prévenances et d’égards.
Il y avait déjà près d’une semaine que nous avions abandonné Goa et nous descendions, je l’ai déjà dit, la côte de Malabar pour nous rendre à Colombo de Ceylan, prenant les amures à tribord pendant la brise du large et à bâbord pendant celle de terre, lorsqu’un matin nous aperçûmes au large, à toute vue, un de ces grands bateaux du pays dont la vélocité semble tenir du prodige, et qui sont connus sous le nom de praw.
Il ventait petit frais, la brise de large commençait à régner, et l’embarcation indienne tenait notre route.
D’abord nous n’y fîmes que médiocrement attention ; mais une circonstance qui ne tarda pas à nous frapper éveilla bientôt tous nos soupçons. Nous remarquâmes que quand le soleil commença à baisser en illuminant la mer d’un vaste rayon brillant, le praw se plaça aussitôt entre le soleil et nous ; de telle façon qu’enveloppé dans le vaste et éblouissant rayon dont nous parlons, il échappait tout à fait à nos regards.
Jusqu’à la nuit tombante le praw conserva, quoique sa marche fût infiniment supérieure à la nôtre, la même distance et la même position. Le hasard ne pouvait certes pas produire un pareil état de choses. Au reste, nous aperçûmes à quelques rares intervalles, lorsqu’un nuage léger amortissait en glissant devant lui l’éclat du soleil, l’embarcation indienne, tantôt amenant sa voile, tantôt la hissant, afin de se maintenir dans le brillant des eaux.
Cette manœuvre n’était pas même équivoque : elle nous donnait la certitude que nous allions avoir affaire à des ennemis.
En vain le capitaine Lafitte voulut-il se faire illusion et nier l’intention du praw ; maître Duval, ou maître SangFroid, si l’on préfère, qui avait navigué dans ces parages et les connaissait bien, lui prouva que cette embarcation renfermait des pirates et que son dessein, au moins pour le moment, était de nous attaquer.
Cette discussion, qui se passait sur la dunette, avait pour auditeur le père de la famille portugaise que nous avions embarquée à Goa. Depuis longtemps déjà, je le répète, cet homme ne parlait à personne de nous à bord ; mais il paraît que la gravité des circonstances lui fit momentanément oublier l’aversion qu’il éprouvait pour nous, car s’avançant vers M. Lafitte :
— Capitaine, lui dit-il en rougissant, me serait-il permis de vous demander, car je comprends assez imparfaitement le français, si le sujet de votre conversation n’est pas cette embarcation qui nous suit depuis ce matin ?
— Oui, monsieur, répondit le capitaine.
— Et pensez-vous réellement, reprit le Portugais en pâlissant, qu’elle soit montée par des pirates ?
— J’en doutais d’abord ; mais les observations de mon maître d’équipage m’ont fait changer de sentiment, tant il m’a paru rempli de conviction.
— Ah ! Jesus-Maria ! Mais savez-vous une chose, capitaine ?
Ici, le Portugais se tut subitement ; je suivis la direction de son regard et j’aperçus son domestique Antonio qui, feignant d’être occupé près de nous, écoutait notre conversation.
— Antonio, dit le Portugais après un moment d’hésitation, va-t’en dans ma cabine me chercher mon étui à cigares.
Le matelot me parut n’obéir à cet ordre qu’à regret, et que parce qu’il lui était impossible de faire autrement.
— Capitaine, reprit alors vivement notre passager, savez-vous bien que j’ai embarqué toute ma fortune à bord de votre navire ?
— Non, monsieur ; vous ne m’avez rien dit, et j’ignorais cette circonstance.
— Oui, j’ai ici plus de deux cent mille francs, continua le Portugais en surmontant l’hésitation que lui faisait éprouver cette confidence, oui, capitaine, plus de deux cent mille francs en or, en doublons, qu’Antonio a cachés dans la membrure du navire, au-dessous du tillac de la chambre, à l’endroit réservé pour placer vos poudres.
— Ah ! dit négligemment le capitaine Lafitte, c’est à Antonio que vous confiez vos fonds ! Soit, monsieur, je n’ai rien à voir à cela…
— Capitaine… pardon… mais si vous saviez ce que cet homme… je vous demande encore pardon, a osé me donner à entendre !
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Oh ! non, capitaine !… je n’oserais jamais…
— C’est donc bien terrible ce qu’il vous a dit, cet Antonio ?
— Mais ce n’est pas trop maladroit, au moins !… dit maître Duval, se mêlant à la conversation dont il avait entendu les dernières phrases.
— Vous le savez, vous, Duval ?
— Je m’en doute, capitaine. Cette canaille d’Antonio nous a représentés à monsieur comme des bandits et des pirates, qui, s’ils connaissaient ses richesses, s’empresseraient de lui tordre le cou et de le jeter à l’eau… N’est-ce pas, monsieur ? ajouta maître Sang-Froid en se retournant vers le Portugais.
— En effet, monsieur, répondit celui-ci en proie au plus vif étonnement, vous avez deviné !… Mais comment peut-il se faire que vous ayez deviné une semblable chose ?
— Pardi ! c’est pas bien malin, répondit tranquillement Duval, comme on connaît ses saints on les honore ! Je sais que cet homme est une canaille et un traître… et cela me suffit !
— Silence ! dis-je à demi-voix au Portugais en voyant Antonio revenir avec l’étui à cigares ; il ne faut pas qu’il se doute de notre conversation. Ne craignez rien, monsieur, vous ne perdrez pas votre or !
Le soleil allait disparaître, quand nous vîmes une légère pirogue à balancier se détacher du praw et s’avancer vers nous. Comme ces sortes d’embarcations, dont le sillage rappelle par sa rapidité le vol de l’hirondelle, ont été déjà décrites en maints ouvrages, je ne m’appesantirai pas ici sur leur construction.
En moins d’un quart d’heure la pirogue nous atteignit et rasa notre bord ; alors seulement les hommes qui la montaient ralentirent pendant quelques instants sa marche en passant près de la Petite-Caroline et adressèrent à Kidou, assis sur les bastingages de l’avant, quelques paroles en indien auxquelles celui-ci, avant que nous eussions le temps de nous opposer à son dessein, s’empressa de répondre.
— Que viennent de te dire ces Indiens, misérable ? s’écria notre second Pornic en sautant à la gorge du Malais.
— Ils m’ont souhaité un bon voyage ! répondit Kidou ; mais pourquoi, monsieur, me brutalisez-vous ainsi ?
Pornic allait probablement, emporté par la colère, reprocher à Kidou sa trahison, lorsque maître Sang-Froid, accouru en toute hâte, l’en empêcha en prenant la parole à sa place.
— Depuis quand donc un officier n’aurait-il pas le droit de secouer un peu un matelot, histoire de passer sa mauvaise humeur et de se soulager les nerfs ? dit-il à Kidou. Allons, file ton nœud et fiche-nous la paix.
Le Malais descendit, sans prononcer une parole, des bastingages et reçut, en touchant le pont, un grand coup de pied de Duval. Il s’éloigna sans manifester la moindre mauvaise humeur.
— Pourquoi donc, Duval, avez-vous frappé cet homme ? demandai-je au maître d’équipage lorsqu’il nous rejoignit sur la dunette. Ne craignez-vous pas de l’indisposer davantage contre nous ?
— J’ai flanqué un atout à ce cuivré-là, lieutenant, me répondit-il, afin de ne plus conserver un doute sur ses projets de trahison. Vous ne comprenez pas cela ? C’est bien simple. Si cet homme n’avait rien à se reprocher, il n’eût accepté qu’en grognant ou même en se fâchant la caresse de mon pied, qu’il n’avait pas méritée. Or, vous avez pu voir qu’il n’a pas songé à protester et qu’il s’est éloigné sans montrer de mauvaise humeur, ce qui prouve deux choses : d’abord qu’il ne tient pas à engager une discussion en ce moment ; ensuite, qu’il espère pouvoir prendre bientôt sa revanche…
De sept à neuf heures du soir le calme s’établit, et la pirogue à balancier, rangeant une espèce d’îlet qui nous séparait d’une grande île très montagneuse et très boisée, disparut bientôt de nos regards.
À neuf heures, nous prîmes bâbord-amure pour profiter de la brise de terre, car il s’agissait, avant tout, de gagner le large afin d’éviter le praw indien.
La nuit se passa pour nous dans un qui-vive perpétuel : la brise de terre était très faible et le courant, s’opposant à notre désir de prendre la haute mer, nous drossait vers la côte : l’inquiétude nous dévorait.
Les passagers portugais, loin de fuir notre présence, nous accablaient alors de questions. Il me parut, à la façon dont ils recevaient les services d’Antonio, qu’ils avaient eu entre eux une explication et qu’ils commençaient à revenir sur le compte de leur officieux compatriote.
Au matin, notre position était à peu près la même, c’est-à-dire que nous conservions toutes nos appréhensions et que nous nous attendions toujours à un combat. Pendant la nuit, nous avions dépassé la petite île et nous nous trouvions alors près de cette terre montagneuse et boisée dont j’ai déjà parlé.
Ce fut, au reste, sans aucun étonnement que nous aperçûmes, en la doublant, le praw sortant de derrière des rochers qui nous l’avaient caché jusqu’alors, faire route sur nous.
L’équipage de l’embarcation indienne nous sembla, au premier abord, peu nombreux, mais nous nous convainquîmes bientôt, par un examen plus attentif, qu’une grande quantité d’hommes couchés au fond essayaient d’échapper à nos regards.
— Sans ces maudits courants qui nous ont rapprochés cette nuit de la terre et sans la faiblesse de la brise, nous dit à Pornic et à moi le capitaine, nous aurions pu prendre le large et nous ne nous trouverions pas à présent dans cette affreuse position.
— C’est vrai, capitaine, lui répondis-je, mais puisque nous nous y trouvons, le mieux est, je crois, de laisser de côté les plaintes et de nous préparer au combat.
— C’est aussi mon opinion, dit maître Duval se mêlant sans façon, selon son habitude, à la conversation. Si vous voulez même me permettre, capitaine, de faire prendre en votre nom quelques mesures de précaution auxquelles vous n’auriez peut-être pas le temps de songer, cela me ferait plaisir.
M. Lafitte, qui appréciait la sagacité, la prudence et l’esprit inventif de son maître d’équipage, n’hésita pas à lui donner carte blanche, et celui-ci nous quitta aussitôt.
— Quant à vous, Garneray, ajouta Lafitte, occupez-vous de suite de la distribution des armes.
Maître Duval, pendant que je faisais armer l’équipage, était descendu dans la chambre et faisait percer par le charpentier Martin quatre meurtrières dans le fronton de la dunette, deux à tribord, deux à bâbord ; puis, barricadant le guichet qui faisait communiquer la chambre et la cale, il amarrait en dessous le panneau de la dunette.
Ces dispositions prises par maître Sang-Froid sans qu’il daignât répondre aux questions que lui adressait le charpentier sur leur utilité ou leur destination, il fit descendre dans la chambre une barrique d’eau douce et ordonna au novice Michaud de mettre dans les caissons la moitié de la poudre contenue dans la plus basse et arrière-soute, ainsi que des boulets, des balles, des cartouches, des pistolets et des fusils.
De retour sur le pont, Duval fit aussi établir avec des cordages une espèce de filet d’abordage, allant du mât de beaupré au couronnement et élevé de quatre pieds au-dessus du bastingage.
Enfin, comme complément de ces précautions inexpliquées, il amarre, avec l’aide de son second Marec, six boulets de nos caronades ensemble dans un fort filet et fait hisser ce ballot de nouvelle espèce au bout de la vergue de misaine, à bâbord.
Une remarque que je fis et qui, malgré la gravité de notre position, amena un sourire sur mes lèvres, était l’étonnement qu’éprouvait le capitaine en assistant aux bizarres préparatifs de son maître d’équipage. M. Lafitte, au nom de qui M. Duval donnait ses ordres, ne pouvait l’interroger et en était réduit aux conjectures.
Je procédais à l’armement de l’équipage et je venais de distribuer à chacun sa hache, son espingole, sa pique et son poignard, lorsque nos cinq matelots étrangers se présentèrent à leur tour devant moi. À leur vue, je l’avoue, je restai assez embarrassé. Feignant d’avoir un mot à dire au capitaine, je leur fis signe que j’allais revenir et je me hâtai de rejoindre MM. Lafitte et Pornic.
— Faut-il armer les matelots malgré la trahison qu’ils méditent et dont nous avons presque les preuves, lui demandai-je vivement, ou plutôt faut-il les enfermer ?..
— Je ne doute nullement de la trahison de ces hommes, me répondit le capitaine, et je suis persuadé que leur intention est de s’emparer de la Petite-Caroline ; mais il ne s’ensuit pas de ce qu’ils désirent voler les richesses qui se trouvent à bord qu’ils soient d’accord avec les pirates indiens du praw. Il est positif que si nous tombons entre les mains de ces bandits, nos étrangers seront massacrés, tout comme nous, par eux. Je crois donc que pour le moment leur intérêt les rattache à notre cause et que nous pouvons les armer. Qu’en pensez-vous, Pornic ?
— Je pense qu’en effet, capitaine, nous priver de cinq hommes serait affaiblir de beaucoup notre équipage ! Armez ces misérables !
— Ah ! mais non, cela ne se fera pas ! s’écria maître Sang-Froid qui ne manquait jamais de s’approcher de nous lorsqu’il nous voyait en conférence et émettait alors toujours fort librement son opinion. Êtes-vous donc fous, messieurs, pour vouloir armer ainsi des ennemis, car ces hommes sont nos ennemis ! Oui, je sais ce que vous allez me répondre… j’ai entendu votre conversation… Eh ! mordieu, oubliez-vous donc les paroles qui ont été échangées hier soir entre notre Malais Kidou et les naturels qui sont passés dans leur pirogue à balancier le long de notre brick ?
— Duval a raison ! me dit le capitaine, n’armez pas ces hommes !
Il était alors à peu près neuf heures du matin ; la brise du large s’établit et nous orientâmes tribord-amure ; mais quels furent notre désappointement et notre consternation en nous apercevant que notre brick si bon voilier n’avançait presque pas !
— C’est une fatalité ! nous dit le capitaine. Je n’y comprends absolument rien. Comment peut-il se faire que la Petite-Caroline, qui hier marchait si bien, reste en place en ce moment comme une lourde galiote hollandaise ?
Le fait est qu’il y avait dans cette subite métamorphose de quoi frapper de crainte l’esprit le plus ferme et le plus fort. Maître Duval lui-même paraissait accablé et pour la première fois peut-être de sa vie interrogeait en vain son esprit si fertile en ressources.
Quant au pirate, comme s’il eût été averti de notre impuissance, nous le vîmes bientôt hisser sa voile et nous gagner main sur main.
Une heure plus tard, il se trouvait à demi-portée de caronade de nous.
— Ma foi ! nous dit Lafitte, battons-nous au moins, puisque nous ne marchons pas. Allons, mes amis, aux caronades et commençons le feu !
Je me précipitai vers la caronade de bâbord, et que je dirigeais ; puis, après avoir pointé avec attention le praw, je mis le feu. Le coup partit ; mais je ne remarquai chez l’ennemi, une fois la fumée dissipée, aucune avarie importante.
J’ordonnai à mes hommes de recharger, lorsque des cris poussés sur l’avant attirèrent mon attention… Je me retournai vivement, et j’aperçus le capitaine frappant le pont du pied avec fureur : je courus aussitôt vers lui.
— Qu’avez-vous donc ? lui demandai-je.
— Regardez !… Ah ! les traîtres ! s’écria-t-il en étendant le doigt vers la lumière de la caronade, ils ont encloué cette pièce…
Cette découverte fut pour nous tous un coup de foudre, mais notre stupeur ne fut pas de longue durée ; l’instinct de la conservation et la soif de la vengeance nous firent promptement revenir à nous.
— Tout le monde sur l’arrière ! s’écria Lafitte pâle de fureur.
— Mes amis, continua-t-il en s’adressant à l’équipage, qui s’était empressé d’obéir à cet ordre, plutôt que de tomber entre les mains des pirates je préfère faire sauter le navire ; car il vaut mieux mourir sur le coup que de subir la longue agonie que nous préparent ces misérables. Mais avant d’en venir à cette extrémité, que je suis certain d’éviter si vous secondez mes efforts, il nous reste encore à faire payer chèrement à ces brigands la joie de notre défaite et leur triomphe… Puis-je compter sur vous ?
— Oui, capitaine ! s’écria l’équipage avec un élan qui me fut droit au cœur et me rendit un peu d’espérance.
— Eh bien ! alors emparez-vous des traîtres qui se trouvent parmi vous et qui déjà ont encloué cette caronade, reprit Lafitte avec énergie.
— C’est inutile, capitaine ! répondit le Génois Malari en sortant de la foule ; de traîtres ici, il n’yen a qu’un seul ; je le surveillais, et je vais le punir ; c’est celui-ci !
Le Génois, en prononçant ces paroles, jeta aux pieds de Lafitte, par un mouvement brusque et théâtral, le matelot José Salario.
L’Espagnol s’attendait si peu à cette agression qu’il resta un moment atterré, anéanti, sans pouvoir prononcer une parole.
— Réponds, misérable ! lui dit Malari, n’est-ce pas toi qui as encloué cette caronade ?
À cette accusation, José Salario devint pâle comme un cadavre ; mais bientôt un éclair d’indignation passa dans son regard ; il se releva brusquement ; et regardant le Génois bien en face :
— Oui, dénonciateur, dit-il, c’est moi, en effet, qui ai encloué cette pièce ; mais pourquoi ai-je fait cela ? parce que...
— Parce que tu es un chien enragé qui mérite la mort, s’écria le Maltais en lui appliquant sur la tempe le canon d’un pistolet qu’il sortit de sa poitrine.
Avant que personne eût pu s’interposer entre Salario et Malari, ce dernier fit feu et l’Espagnol tomba roide mort.
— Vous voyez, capitaine, que nous ne sommes pas tous des traîtres, reprit le Génois avec un sombre enthousiasme ! Croyez-moi, l’heure du combat venue, vous pourrez compter sur nous !
L’action du Génois nous avait frappés de stupeur, et nous allions le remercier de son zèle et de sa fidélité, lorsque la parole de maître Duval tomba comme une pluie glacée sur notre enthousiasme et l’éteignit subitement.
— Ton coup de pistolet ne prouve qu’une chose, Malari, dit-il, c’est que Salario était ton complice et que tu craignais son indiscrétion ou sa faiblesse. Capitaine, croyez-moi, faites attacher tous ces étrangers maudits, et qu’on les descende dans l’entrepont… Une fois vainqueurs des pirates, nous aurons tout le temps de nous occuper d’eux !…
— M’attacher ! moi ! allons donc ! À moi, Kidou… à moi, Cortichate… Antonio ! s’écria Malari en s’élançant par un bond violent hors du cercle des matelots qui l’entouraient et en sortant un second pistolet d’une des poches de son pantalon. Ne craignez rien, nos amis les Indiens approchent… la Petite-Caroline nous appartient !
Le capitaine Lafitte fut le premier à revenir de la stupéfaction que nous avait causée la témérité du Génois et s’élança aussitôt sur lui le sabre à la main. Malari, se tournant vers lui, l’ajusta rapidement et fit feu.
— Sacré tonnerre ! s’écria le pauvre Pornic, ce maladroit s’est trompé d’adresse !
En effet, la balle que le Génois destinait à Lafitte avait été se loger dans le bras de son second.
Malari, son appel n’ayant pas été entendu de ses complices, franchissait déjà les bastingages pour se jeter à la mer, lorsque Duval l’abattit en lui lançant sa hache d’abordage entre les jambes.
Avant que le Génois eût eu le temps de se relever, maître François s’était précipité sur lui et, s’emparant de ses mains, lui posait tranquillement son puissant genou sur la poitrine, car Duval était d’une force herculéenne.
Quelques secondes plus tard, le misérable traître solidement garrotté était mis en sûreté dans l’entrepont.
Cet acte de prudence accompli, nous nous mîmes à la recherche des complices du Génois ; mais nous ne trouvâmes d’abord que le Maltais Cortichate que nous envoyâmes, toujours étroitement ficelé, rejoindre Malari. Quant à Antonio et Kidou, ils avaient disparu.
Nous allions poursuivre nos investigations pour nous emparer de ces deux autres coupables, quand les cris des pirates nous rappelèrent à notre poste de combat.
Le praw n’était plus alors qu’à quelques encâblures de la Petite-Caroline : les balles et les flèches commençaient à pleuvoir sur le pont.
Quant à nous, embusqués et cachés de notre mieux, nous nous hâtâmes de répondre à leur feu par une fusillade. Chacun de nos coups, ainsi que nous le prouvaient les hurlements de douleur et de rage qui les suivaient, arrivait à sa destination. Le novice Labourdonnais, de l’île de France, se faisait remarquer surtout par son adresse. Prenant pour point de mire les naturels qui semblaient à bord du praw exercer une certaine autorité, chaque fois que la détonation de son arme se faisait entendre, on pouvait être assuré qu’un de ces chefs recevait une balle dans la tête.
— Courage ! mes amis, nous dit le capitaine ; voici le vent qui fraîchit, et tout me donne à supposer qu’il va augmenter encore. Nous pourrons alors, nous couvrant de voiles, gagner le large et nous débarrasser de nos ennemis, car ils n’oseront pas perdre la terre de vue et nous suivre.
Comme il était avant tout urgent de doubler la pointe de la grande île pour nous écarter de la côte, Lafitte ordonna la manœuvre ; mais hélas ! voilà que le navire vient au vent malgré sa barre. Nos voiles sont en ralingue !
— Sacré mille tonnerres ! s’écrie maître Duval sortant de son sang-froid, qu’est-ce que cela signifie ? Sommes-nous donc ensorcelés ?
Duval se dirige aussitôt en courant vers le gaillard d’avant ; mais nous sommes tellement occupés avec les pirates que nous ne songeons ni à l’interroger ni à le suivre du regard, lorsqu’un cri affreux, qui domine le bruit de la fusillade et les clameurs des Indiens, attire notre attention vers le beaupré.
Duval, dont un des bras pend hors du navire, nous fait signe de l’autre de venir à son aide ; je m’empresse, suivi d’Avriot, de me rendre auprès de lui. Spectacle affreux ! maître Sang-Froid a harponné le Malais Kidou qui avait dû remonter furtivement du dehors du navire, où il se tenait caché, et avait coupé les drisses et les écoutes des focs ; ce qui nous expliqua de suite comment tout à l’heure, malgré sa barre, la Petite-Caroline était venue au vent.
— Aidez-moi un peu, je vous prie, à ramener cet homme à bord, nous dit tranquillement François en nous présentant la corde à laquelle est attaché le manche du harpon dont le fer traverse la poitrine du Malais de part en part. Aidez-moi donc à lui retirer du corps cet outil !
— Maladroit que je suis ! reprit-il lorsque quelques secondes plus tard nous eûmes déposé le cadavre ensanglanté de Kidou sur le gaillard. J’ai piqué ce gredin avec trop de brutalité… Le voilà mort !… impossible d’obtenir de lui quelques renseignements…
Le Malais mort, nous retournâmes en toute hâte à notre poste de combat ; il était temps, le praw accostait la Petite-Caroline et les Indiens montaient à l’abordage !
L’équipage du praw était plus nombreux encore que nous ne l’avions supposé ; il se composait d’environ quatre-vingts pirates. Quant à ces derniers, il me serait difficile de dépeindre leur ensemble ; il me faudrait faire une description personnelle de chacun d’eux, tant les accoutrements dont ils étaient affublés étaient différents.
Les uns portaient des habits noirs dont les coupes diverses rappelaient plusieurs époques de la mode ; les autres, des vestes de marins, des uniformes de soldats appartenant à toutes les nations ; j’en vis même plusieurs qui s’étaient confectionné des espèces de manteaux avec des robes de femme ; quant à celui qui semblait leur chef, il portait un uniforme rouge de capitaine anglais et avait sur la tête un casque de cavalerie ! Que de sang avait dû coûter la possession de ces dépouilles !
Le praw était bord à bord avec la Petite-Caroline, et, montés sur les bastingages, nous repoussions à coups de pique et de fusilles pirates acharnés à monter à l’abordage, lorsque Duval arriva, aidé des matelots Caderousse, Reboul et Morvan, portant à eux quatre plusieurs chaudières pleines d’eau bouillante.
— Gare et passage ! nous dit tranquillement maître Sang-Froid. Laissez-nous baptiser un peu ces infidèles, afin que, si nous les tuons, ils meurent au moins en chrétiens…
Alors Duval et les trois matelots que je viens de nommer renversèrent de leur mieux sur la tête des pirates le contenu de leurs marmites. L’effet de cette douche d’un nouveau genre fut immense ; un hideux et étourdissant concert de clameurs douloureuses et sauvages domina le bruit de la fusillade. Duval sourit d’un air modeste et satisfait.
Cet épisode qui, si nous nous étions trouvés dans une position moins critique, eût certes provoqué en nous une longue hilarité, suspendit pendant un moment l’attaque des Indiens. Ceux qui avaient été atteints par le baptême de Duval se roulaient avec d’affreuses contorsions dans le fond du praw ; nous profitâmes de cette confusion pour abattre une dizaine de nos assaillants.
Nos hommes, stimulés par l’idée du sort qui les attendait s’ils tombaient entre les mains des pirates, s’étaient portés avec tant de précipitation aux bastingages pour les repousser que la barre du gouvernail avait été abandonnée à elle-même : le capitaine Lafitte s’aperçut heureusement à temps de cet abandon, qui eût pu avoir pour nous de si désastreuses conséquences, et appelant le Breton Yvon, notre meilleur timonier, il lui cria d’aller se mettre à la barre.
Le Breton Yvon, occupé à larder de coups de pique les Indiens, ce dont il s’acquittait à ravir, fit la sourde oreille, et Lafitte dut répéter une seconde fois son ordre.
— De suite, capitaine, répondit le Breton qui trouva encore moyen, avant de s’éloigner du lieu du combat, de traverser la poitrine d’un pirate.
La fusillade et les piques continuaient leur jeu, et nous avions fort à faire pour repousser les forbans qui grimpaient, semblables à des tigres, le long des flancs de notre brig, lorsqu’une espèce de sifflement, passant au-dessus de notre tête et immédiatement suivi d’une chute lourde et sonore, nous annonça que maître Sang-Froid continuait ses évolutions excentriques et nous procura un temps de repos ou d’arrêt. En effet, l’ingénieux Bordelais, aidé par son second maître, venait de larguer le cartahu qui retenait le paquet de boulets qu’il avait hissé au bout de la vergue de misaine.
Le résultat obtenu par cette chute fut prodigieux ; sans parler des Indiens tués et blessés, les boulets avaient défoncé le praw.
— Vive maître Duval ! m’écriai-je avec enthousiasme.
Tout l’équipage répéta mon cri.
Avant que les pirates fussent revenus de leur stupéfaction, maître Duval attirait de nouveau à lui son terrible et original engin de guerre, qui deux minutes plus tard retombait avec le même succès.
Quel ne fut donc pas notre étonnement lorsque nous vîmes le Bordelais abandonner subitement le poste où il nous rendait de si grands services et se laisser glisser sur le pont.
— Où allez-vous donc, Duval ? lui demandai-je.
— Encore sur le gaillard d’avant, me répondit-il en saisissant une pique et en s’élançant dans la direction qu’il venait de m’annoncer.
Je m’empressai de le suivre.
Lorsque je le rejoignis, notre maître d’équipage, le corps penché en dehors des bastingages, retirait tranquillement sa pique ensanglantée du dos du Maltais Cortichate : j’arrivai juste à temps pour voir celui-ci tomber à la mer.
— Le misérable caché en dehors du navire s’est glissé du beaupré sur le gaillard d’avant et a largué la drisse du petit hunier, me dit Duval ; heureusement que je l’ai aperçu à temps, sans cela il n’eût point manqué de continuer le cours de ses plaisanteries… et ce n’est déjà que trop… Voyez, lieutenant… voici la vergue qui tombe en pagaïe sur le ton… celle du petit cacatois qui se casse en deux… les ralingues du petit perroquet qui se rompent, la voile qui se déchire !… et le navire qui, par suite de ces avaries, lofe encore plus qu’auparavant !… Et le plus triste de la chose, c’est que le temps nous manque pour nous occuper de la manœuvre… Il nous faut avant tout combattre !…
— Lieutenant ! me cria le Breton Yvon toujours à la barre et qui ignorait ce qui venait de se passer… ça ne va pas !… Je viens de larguer les deux drisses du pic et le navire lofe toujours… regardez, les voiles de l’avant sont en pentenne et celles de l’arrière en ralingue !… Si je retournais à ma pique ?..
— Abandonner ton poste, Yvon ? es-tu fou ? Ne vois-tu pas que les pirates, comprenant toute l’importance de ta mort, dirigent principalement leurs flèches et leurs coups de fusil sur toi ?..
— Le fait est, lieutenant, que j’entends siffler un tas de ramages à mes oreilles… Alors c’est sûr, je ne bouge plus d’ici !
— Quant à moi, je retourne au combat.
Une mare de sang inonde le fond du praw qu’envahit déjà la mer ; mais hélas ! nous avons payé cher nos avantages. Je trouve étendu mort le pauvre Pornic, qui malgré la balle qu’il avait reçue du Génois Malari dans le bras s’était obstiné à rester sur le pont : une flèche l’a atteint en plein œil.
Le matelot Bastien Marceau est également blessé et hors de combat. De plus, notre intrépide voilier Magloire, qui depuis le commencement de l’action, monté à cheval sur le plat-bord, se battait avec un courage de lion, est aussi victime d’un affreux accident. Il a assené un coup de hache tellement violent sur la tête d’un pirate, et la pointe de son arme est restée si solidement enclavée dans le crâne de son ennemi qu’il n’a pu l’en retirer ; or, comme d’un autre côté sa hache est retenue à son poignet par l’estrope, le malheureux Magloire est saisi par les pirates qui le criblent de coups de leurs kris (un poignard en forme de flamme) et jettent son cadavre à la mer.
— Allons, mes amis, un peu de courage et de persévérance, nous dit le capitaine, qui à défaut d’initiative ne manque pas de courage et fait noblement son devoir ; un peu de courage et de patience, et nous sommes vainqueurs… Le praw s’emplit d’eau à vue d’œil et ne va pas tarder à couler en entraînant avec lui nos ennemis. Du courage !
Cette pensée, qui redouble nos forces et nous soutient, excite également les Indiens ; ils sentent leur embarcation qui s’enfonce, et le désespoir change leur ardeur en fureur. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des tigres blessés à mort qui veulent, avant de succomber, venger leur défaite.
Plusieurs d’entre eux, se cramponnant avec une énergie inexprimable aux flancs de la Petite-Caroline, parviennent, couverts de blessures, à saisir nos filets d’abordage qu’ils coupent avec leurs poignards.
— Holà ! holà ! capitaine… les amis ! nous crie en ce moment le brave Yvon, venez me relever à la barre… Je m’en vais…
Je cours vers Yvon, que je trouve baigné dans son sang, mais droit, debout, impassible, et essayant toujours de gouverner. Je m’élance pour le soutenir, mais il me repousse doucement.
— Prenez la barre, me dit-il, et ne vous dérangez pas pour moi. Vous aviez tout de même raison, lieutenant, ces gredins s’occupaient espécialement de moi… J’ai reçu des flèches partout, des balles dans pas mal d’endroits. Je suis une pelote… quoi ! Compliments aux amis… et tapez dur.
Au moment où je prends la barre, le Breton me sourit d’un air reconnaissant, puis tombe à mes pieds en murmurant : « Bonsoir ! » Je me penche sur lui ; il n’est plus qu’un cadavre. Le sentiment seul du devoir a pu lui donner la force de rester aussi longtemps à son poste, car son corps est, littéralement parlant, criblé de blessures. À présent qu’il se voit remplacé, il peut mourir, et il meurt !
J’appelle alors un matelot pour me remplacer à mon tour, et je me hâte de rejoindre le capitaine qui combat toujours.
— Ah ! mon cher Garneray, me dit-il en rechargeant son fusil, nous sommes perdus ; pour nous sauver il faudrait une heure de bonne route, afin de pouvoir doubler la pointe de la côte qui nous reste sous le vent et sur laquelle nous allons sans doute échouer. Tâchez donc de vous occuper de cette manœuvre. Voici justement le vent qui fraîchit.
— Impossible, capitaine… La barre est mise au vent depuis longtemps, et nous ne gouvernons plus… Nous allons en dérive… Nous n’avons plus de voiles orientées sur l’avant et nous ne pourrions les orienter sans compromettre à coup sûr le salut du navire et le nôtre.
— Allons, mon pauvre Garneray, sachons mourir !… Nous recommençons alors à combattre ; mais hélas ! le filet d’abordage si prudemment improvisé par Duval avant l’engagement de l’action a été, je l’ai dit, coupé par les pirates ; bientôt ils seront sur notre gaillard d’avant ! Mais où est donc maître Sang-Froid ?
En ce moment critique et suprême, sa présence d’esprit l’aurait-elle abandonné ? Non ; je le vois occupé à élever un rempart de barriques pleines d’eau auprès de nos caronades qu’il a fait placer du côté où les ennemis doivent nous attaquer. Il faut que maître Duval compte beaucoup sur ce nouvel expédient pour nous priver ainsi du concours de trois de nos matelots qu’il emploie à l’aider dans sa tâche.
Mais le voici qui vient vers nous ; il est temps : dans quelques secondes, les pirates seront à bord.
— Mes amis, nous dit-il vivement, que quatre d’entre vous, Avriot, Guide, Labourdonnais et Reboul, aillent se loger dans les hunes pour faire feu sur l’ennemi… Que tout le monde, ensuite, se réfugie, les armes chargées, dans la chambre, et canarde ces gueux, une fois qu’ils seront sur le pont, à travers les meurtrières que j’ai fait percer.
— Mais, Duval ! s’écrie le capitaine.
— Ah ! capitaine, excusez… nous n’avons pas de temps à perdre… Au reste, ne craignez rien, la manœuvre que je commande est celle dont vous m’avez parlé vous-même tantôt… vous savez !
Le capitaine sait au contraire fort bien qu’il n’y avait rien eu de convenu entre le maître d’équipage et lui, mais il apprécie le généreux mensonge que fait son subalterne pour sauver sa dignité de commandement.
— Ah ! c’est vrai, répond-il ; eh bien ! soit, Duval, nous allons nous retirer.
— Un instant, capitaine… un instant ! Ne nous retirons qu’après avoir effrayé l’ennemi, afin qu’il ne puisse nous rejoindre avant que nous ayons gagné nos postes de combat… Attendez-moi… Roustant et Caderousse, venez m’aider un peu, mes garçons…
Quelques secondes se sont à peine écoulées, que maître Sang-Froid revient avec les deux matelots, portant à eux trois une barrique pleine d’eau et s’approchant des bastingages :
— Celle-ci est froide, nous dit-il, mais vous savez le proverbe : « Chat échaudé, etc. » Or donc, ça fera pour la peur le même effet sur ces canailles… Attention… Quand je dirai troisse ! que tout le monde se rende aux postes indiqués !… Les quatre matelots Avriot, Guide, Labourdonnais et Reboul, dans les hunes ! Le reste du monde, dans la chambre !… C’est compris, entendu… bien… Une, deusse, troisse !
Notre confiance dans le maître d’équipage est si grande et notre position si désespérée que nous lui obéissons aveuglément et avec empressement. À peine a-t-il donc prononcé le mot troisse ! que les bastingages se dégarnissent de combattants ; les pirates peuvent monter !
Une clameur bruyante a été poussée par les Indiens lorsqu’ils ont vu maître Sang-Froid revenir avec cette nouvelle barrique d’eau qu’ils croient bouillante. Tous se sont éloignés du bord pour éviter les atteintes du liquide meurtrier, et le rusé Bordelais, afin de bien nous donner le temps d’opérer notre retraite, met une excessive lenteur à verser le contenu de sa barrique.
Bientôt les matelots Roustant et Caderousse, nous rejoignant dans la dunette, nous annoncent que Duval, pour éviter d’être atteint par les flèches et les balles que les pirates dirigeaient exclusivement sur lui, a fini par lancer la barrique encore à demi pleine dans le praw, qui sous ce dernier choc risque bien cette fois de sombrer.
— Et maître Sang-Froid ? leur demandons-nous.
Ils ne peuvent nous apprendre, s’étant sauvés fort vite eux-mêmes, ce qu’il est devenu. Il a été probablement rejoindre les quatre matelots placés dans les hunes.
Mais, attention. Voici une clameur immense qui nous annonce un grave événement. En effet, les pirates viennent d’envahir le pont de notre brick.
Nos espingoles, chargées avec six balles, vomissent sur eux à travers les meurtrières de la chambre une telle masse de plomb que plus de dix d’entre eux tombent morts ou blessés, tandis qu’un feu bien dirigé qui part du haut des hunes aide et soutient le nôtre.
Les Indiens, un moment épouvantés par cette fusillade tirée presque à bout portant, s’arrêtent une seconde ; mais bientôt leur chef, ce naturel revêtu d’un uniforme d’officier anglais et coiffé d’un casque de cavalerie dont j’ai déjà parlé au commencement de ce récit, les encourage, les ranime, et se mettant à leur tête veut leur donner l’élan.
Les forbans, décimés par nos balles et n’ayant plus de retraite, car le praw a coulé, poussent des hurlements de bêtes féroces et se préparent à obéir à leur commandant, lorsque tout à coup une épouvantable détonation retentit : un jet de flamme et un nuage de fumée, passant devant nos meurtrières, nous aveugle pendant quelques secondes. Lorsque la vibration de l’air a cessé, que la lumière du jour nous revient, nous apercevons et nous entendons maître Duval qui sort de derrière le rempart formé par les tonneaux d’eau et qui, de l’air le plus tranquille du monde, regarde froidement un monceau de cadavres entassés devant lui et dit d’une voix calme :
— Est-ce qu’il y en a encore ?
Il venait de mettre le feu aux deux caronades de l’arrière.
En un clin d’œil nous nous précipitons en dehors de la dunette ; nous achevons sans pitié les pirates blessés et nous massacrons ceux que la mitraille des deux caronades tirées en même temps par Duval a épargnés.
Nous sommes vainqueurs ! Il n’y a plus sur le pont de la Petite-Caroline un seul Indien vivant !… Il est alors près de deux heures : le combat a duré bien longtemps.
Dire à présent les transports d’admiration et les félicitations que reçut notre sauveur Duval nous mènerait trop loin. Le Bordelais, plein de modestie – ce Duval ne ressemblant pas même, tant il était original, à ses compatriotes –, se contentait de répondre :
— Pardi, ça ne vaut pas la peine de tant crier… Je n’ai fait qu’obéir aux ordres du capitaine !…
La joie profonde que nous éprouvions de notre délivrance ne fut pas, hélas ! de longue durée ; bientôt une violente secousse ébranla du haut en bas la Petite-Caroline. Nous venions d’échouer.
Cet événement, auquel depuis longtemps nous devions nous attendre, nous causa cependant un profond désespoir. À présent que nous nous étions débarrassés des pirates, à présent que nous étions tous occupés à la manœuvre pour rétablir nos voiles, rien ne nous semblait plus devoir entraver notre bonheur.
Heureusement la mer était calme, le vent léger, et notre sauvetage ne présentait que peu de danger : seulement nous ignorions si cette île où nous devions aborder ne renfermait pas de nouveaux ennemis ; or la crainte de tomber entre les mains des Indiens, surtout après notre victoire, c’est-à-dire alors que nous étions doublement coupables à leurs yeux, nous épouvantait.
La première embarcation qui se dirigea vers la terre contenait la famille portugaise et cinq de nos hommes parfaitement armés : trois de ceux-ci restèrent avec les Portugais et les deux autres nous ramenèrent le canot.
Alors le déchargement de la Petite-Caroline commença : on s’empressa d’abord de porter à terre les deux lacs de roupies que nous avait confiés le gouverneur de Goa, puis les deux cent mille francs en or qui appartenaient à nos passagers portugais. Ensuite on embarqua le tonneau d’eau douce et les munitions placées par maître Duval dans la chambre. Quant aux provisions de bouche, il nous fut impossible, l’eau ayant gagné l’entrepont de la PetiteCaroline, de nous procurer pour le moment plus de deux sacs de biscuit, quelques conserves, un peu de farine et une vingtaine de livres de viande salée, qui se trouvèrent heureusement dans la cuisine.
Nous travaillions tous avec ardeur, lorsque nous vîmes apparaître sur le pont le Portugais Antonio que la mer, en envahissant la cale où il se tenait caché, avait forcé de se sauver. Nous le garrottâmes avec un soin tout particulier et nous le descendîmes dans l’embarcation. Il était près de six heures du soir lorsque nous abandonnâmes à tout jamais notre pauvre navire. Mal enclavé où il avait touché, la marée en baissant le laissa glisser, de telle façon que la mer recouvrit bientôt son pont à une hauteur de plusieurs pouces.
Je dois à présent, avant de conduire le lecteur à terre, rapporter ici une découverte que nous fîmes en travaillant, après notre naufrage, à nos ancres. Nous aperçûmes, amarrés à l’avant du navire sur les sous-barbe, au ras de l’étrave, des sacs pleins de sable et de boulets. C’était cette trahison des étrangers qui avait ralenti tout à coup notre marche d’une façon si extraordinaire et avait permis aux pirates de nous rejoindre !
Après cette découverte, un aveu me reste encore à faire. Notre embarcation, en s’éloignant à tout jamais de la Petite-Caroline, n’emportait pas avec elle le Génois Malari, nous l’avions oublié dans l’entrepont ; et comme depuis longtemps déjà la mer avait envahi cet endroit, je laisse à la perspicacité du lecteur à deviner quel a dû être le sort de ce misérable.
— Mes amis, nous dit maître Duval une fois que nous fûmes tous réunis, j’ai un conseil à vous donner. Voulez-vous m’écouter ?
Inutile de rapporter quelle fut notre réponse.
— Eh bien, poursuivit maître François, nous devons avant tout transporter nos munitions sur une hauteur, et nous y retrancher de notre mieux. Il est probable que cette île n’est pas habitée ; mais n’importe, avant que vingt-quatre heures s’écoulent, les Indiens seront avertis de notre présence ici et viendront nous attaquer.
Nous n’avions rien à refuser à Duval, et quelles que fussent notre fatigue et la difficulté que présentât un pareil travail, nous transportâmes au sommet d’un rocher élevé qui s’avançait en pointe vers la mer, non seulement nos provisions et nos armes, mais même encore nos deux embarcations.
— Mais, Duval, dis-je à notre sauveur lorsqu’il nous manifesta cette dernière exigence, que diable voulez-vous donc que nous fassions de nos embarcations au haut de ce rocher ? Épargnez donc au moins la fatigue d’un pareil travail à nos hommes harassés et qui peuvent à peine se tenir debout.
— Lieutenant, me répondit-il tranquillement, ce n’est pas moi qui ai eu cette idée… c’est toujours le capitaine… Vous voyez bien qu’il faut obéir.
Le fait est que dès notre première nuit ces embarcations nous furent utiles, car elles nous servirent de chambres à coucher, étant retournées la quille en l’air.
Il était près de minuit lorsque après avoir allumé un grand feu nous pûmes enfin nous livrer aux douceurs d’un sommeil dont nous avions tant besoin. Quant à moi, quoique la perte de la Petite-Caroline sur laquelle, si le lecteur se le rappelle, j’avais placé tous mes fonds me ruinât complètement, je ne fus pas le dernier à m’endormir. J’étais si jeune alors et j’avais tant de foi dans l’avenir !
Maître Sang-Froid passa le reste de la nuit à veiller sur nous.
Notre première pensée le lendemain matin en nous éveillant fut d’explorer l’île où nous nous trouvions. Armés chacun d’un fusil, d’un sabre et d’une paire de pistolets, nous partîmes, Guide, Avriot et moi, pour une excursion de découverte. Longeant autant que possible la côte, afin de pouvoir retrouver notre chemin, nous franchîmes une distance d’environ une lieue sans rencontrer aucun vestige de traces humaines. Nous allions retourner auprès de nos compagnons quand, en doublant une masse de rochers qui nous barrait le chemin, nous aperçûmes à environ cinq cents pas devant nous une misérable hutte toute délabrée : un mince filet de fumée s’échappait de son toit et prouvait qu’elle était habitée.
— Eh bien, lieutenent ? me demanda Avriot en m’interrogeant du regard.
— Eh bien, lui répondis-je, il n ’y a pas à hésiter. Avançons.
Nous armâmes aussitôt nos fusils, et nous nous dirigeâmes vers la hutte. À peine nous restait-il une distance de cent pas à franchir pour l’atteindre que nous vîmes trois créatures humaines en sortir, poussant des cris et prenant leur course vers la mer. Avriot, sans plus d’explication, fit feu et l’une de ces trois personnes tomba ; les deux autres, au lieu de s’arrêter pour lui porter secours, redoublèrent de vitesse, et nous les perdîmes bientôt de vue.
Je réprimandai vivement Avriot sur sa précipitation, qui pouvait avoir pour nous les plus fâcheux résultats, mais ce matelot parut peu sensible à mes reproches.
— Bah ! lieutenant, me dit-il, croyez-vous bonnement que l’on puisse trouver sur cette île d’autres personnes que des pirates ? Et vous figurez-vous par hasard que ceux-ci, séduits par nos bonnes paroles et par nos manières, nous donneraient des renseignements et viendraient à notre secours ? Non, n’est-ce pas ? Alors le mieux est de tuer ce que nous rencontrerons. Je suis bien loin de regretter mon coup de fusil ; c’est une canaille de moins sur la terre !… voilà !
Tout en parlant ainsi nous arrivâmes jusqu’à l’endroit où gisait la victime d’Avriot : que l’on juge de mon désespoir ; c’était une femme. La balle d’Avriot lui avait pénétré l’épaule et traversé le cœur : elle était morte roide sur le coup.
— Ne vous désolez pas pour si peu de chose, lieutenant, me dit le matelot. On tue les femelles des serpents tout comme les serpents, n’est-ce pas ? Avec plus de plaisir même, car les femelles produisent des petits ! Pourquoi donc que je me désolerais d’avoir détruit cette Indienne-là ? Et puis sachez bien une chose : c’est que les femmes des pirates de l’Archipel, lorsque des malheureux étrangers leur tombent entre les mains, sont dix fois plus cruelles et plus implacables encore envers eux que leurs maris… et Dieu sait pourtant que ces derniers ne pêchent pas par trop de sensibilité !… Ah ! mais non, je ne regrette pas mon coup de fusil…
Ces réflexions d’Avriot étaient assez justes, aussi n’insistai-je pas sur mes reproches. Nous nous remîmes en route. Nous venions de franchir un rocher assez élevé lorsque Guide, étendant sa main dans la direction de la mer :
— Voyez donc, lieutenant, me dit-il.
Je dirigeai mon regard dans la direction qu’il m’indiquait, et je vis comme un point noir qui semblait courir sur la mer.
— Ah ! diable ! m’écriai-je après un court examen, ceci est une petite pirogue à balancier. Ce sont les naturels que nous avons surpris qui fuient. Ils vont sans aucun doute donner l’alarme et chercher des renforts. Avriot, ton coup de fusil pourra nous coûter cher.
Les rayons d’un soleil ardent qui tombaient mortels sur nos têtes nous forcèrent de nous reposer. Nous nous mîmes à l’abri sous un arbre touffu et nous fîmes quelques heures de sieste.
L’île que nous venions de parcourir était réellement la chose la plus délicieuse que l’on puisse imaginer. Qu’on se figure, pour s’en faire une idée, un gigantesque bouquet de fleurs et de verdure. Seulement, parmi les arbres d’une végétation incroyablement puissante et vigoureuse qui nous entouraient, j’en reconnus une grande quantité, presque tous, comme étant très vénéneux. Un violent mal de tête que nous éprouvâmes, mes deux matelots et moi, en nous réveillant, me donna à supposer que nous nous étions endormis sous un arbre aux exhalaisons dangereuses. Je profite ici de l’occasion qui se présente pour détruire un préjugé, admis comme vérité incontestable en Europe, et dont nos faiseurs de romans ont beaucoup trop abusé : je veux parler du mancenillier.
Combien de fois des lecteurs sensibles et crédules ne se sont-ils pas apitoyés sur le sort d’une jeune et innocente fille qui, attirée par la fraîcheur engageante que produit cet arbre homicide, s’endormait insoucieuse et souriante à l’abri de son ombrage sans se douter certes qu’elle se couchait dans son tombeau ! Eh bien, j’en suis fâché assurément pour ceux qui ont versé des larmes au récit d’un si affreux malheur, je suis forcé d’avouer que le mancenillier, si indignement calomnié, n’a jamais tué personne : peut-être bien, et cela même est certain, a-t-il parfois occasionné quelques migraines, mais sa fatale influence ne s’est jamais étendue plus loin.
De retour à l’endroit où nous avions laissé nos compagnons, à qui nous racontâmes l’épisode du coup de fusil d’Avriot, que tous blâmèrent, nous trouvâmes maître Sang-Froid métamorphosé en ingénieur, occupé à faire creuser autour de notre campement un fossé profond ; le long de ce retranchement, le Bordelais faisait élever une espèce de parapet composé d’éclats de rocher superposés. Nous nous joignîmes aux travailleurs.
Nos passagers portugais, revenus de leurs préventions contre nous, nous contèrent alors toutes les calomnies et toutes les perfidies de leur ex-domestique, ou, si l’on aime mieux, de notre ex-matelot Antonio. Ce récit nous révéla une scélératesse si profonde de la part de cet homme que nous hésitâmes un moment si nous ne le fusillerions pas. Par bonheur pour lui, il parlait fort bien l’indien ; et cette circonstance le sauva momentanément : nous le gardâmes pour nous en servir en qualité d’interprète si l’occasion s’en presentait.
Nos fortifications achevées, nous nous occupâmes de la distribution des vivres. La ration fort exiguë de chaque homme fut réglée, après un mûr examen des ressources dont nous pouvions disposer, de façon que nous eussions juste la quantité d’aliments qui nous était nécessaire. Antonio fut fixé, vu le peu d’utilité qu’il nous offrait, puisqu’il ne pouvait combattre, à un quart de ration. Nous nous en remîmes à l’expérience du soin de nous apprendre si cela était suffisant pour l’empêcher de mourir de faim.
Au reste, quoique le découragement ne nous eût pas encore atteints, nous ne nous dissimulions pas toute l’horreur de notre position. Il pouvait fort bien se faire que, pendant un mois et même plus, pas un navire ne vînt à passer en notre vue de notre île ! Comment vivre cependant durant ce laps de temps avec nos provisions ? Nous aurions peut-être pu par la suite nous en procurer d’autres à bord de notre navire non encore démoli, et néanmoins nous n’osions jeter un regard dans l’avenir.
Il y avait déjà trois jours que nous étions campés sur notre rocher, lorsque le matin de ce troisième jour nous aperçûmes au soleil levant deux grands praw qui se dirigeaient vers nous.
Cette apparition, quoique nous y fussions préparés, ne nous causa pas moins une émotion profonde.
— Mes amis, nous dit Duval, à quoi bon nous désespérer ? C’est une folie de songer au lendemain : l’homme sage ne doit jamais penser qu’au présent. Or nous avons assez de vivres pour aujourd’hui, des munitions à discrétion, et je vous réponds que nos fortifications suffisent, à elles seules, pour arrêter l’ennemi pendant plus de vingt-quatre heures ! Est-ce que cela ne vous suffit pas ? Allons, à plus tard les plaintes et les doléances !
Trois heures plus tard, les deux praw indiens accostaient l’île et y déposaient une centaine de naturels ; quant à nous, nous n’étions plus, sans compter le passager portugais et le mousse, que dix-sept hommes valides.
À peine les Indiens eurent-ils touché terre qu’ils se dirigèrent vers nous en poussant de grands cris ; mais la vue de nos retranchements parut leur causer un profond dépit et les arrêta court.
— Ah ! ah ! cela vous vexe, mes petits amours, de nous trouver ainsi arrimés ! dit tranquillement maître Duval. Parbleu ! je vous réserve bien d’autres désagréments encore ; vous verrez !…
Le fait est que les Indiens et les Arabes, ainsi que je l’ai déjà dit à propos de l’iman de Mascate, professent un profond respect pour tout ce qui est fortification. Un simple épaulement en terre soutenant quelques pierres, un fossé que l’on pourrait franchir d’un seul bond, suffisent pour les arrêter au milieu de leur élan.
Après une délibération qui dura fort peu, nous vîmes les pirates se retirer en désordre ; toutefois, avant leur départ, ils nous saluèrent d’une volée de flèches et de coups de fusil, qui, placés sur une hauteur et retranchés comme nous l’étions, ne nous fit, on le concevra sans peine, aucun mal.
— Envoyez-moi quelques quartiers de roche et une décharge d’espingoles à ces braillards-là, dit maître Duval, ça les calmera un peu !
L’ordre du Bordelais, promptement exécuté, coûta la vie à cinq ou six pirates ; les autres s’enfuirent épouvantés.
Je ne fatiguerai pas davantage le lecteur par le récit des assauts, plus nombreux que dangereux, que nous eûmes à subir pendant les quatre jours qui suivirent l’arrivée des Indiens ; il était évident pour nous qu’ils ne forceraient jamais nos retranchements ; seulement les vivres commençaient à nous manquer ; nous avions été obligés de réduire notre ration de moitié. Chaque jour, aussi, de nouveaux praw abordaient au rivage et amenaient des renforts aux assiégeants ; je puis hardiment assurer, sans crainte d’exagération, que le nombre des pirates actuellement dans l’île s’élevait au moins à un millier ; nous commencions, quoique soutenus par les exhortations de maître Duval, à perdre tout courage, quand le cinquième jour au matin nous aperçûmes une voile européenne qui pointait à l’horizon.
Qu’on juge de notre anxiété !
Nous nous empressâmes de fixer au haut de nos rames, que nous plantâmes en terre, les voiles de nos embarcations en guise de signaux, puis nous tirâmes force coups de fusil. Vains efforts ! Le navire continua sa route.
— M’est avis, nous dit Duval, que ce navire est un croiseur qui cingle des bordées au milieu de l’Archipel pour sur veiller les pirates. Dans ce cas, il ne s’éloignera que fort peu de nous d’ici à quelque temps… Nous aurions peut-être le temps de le rejoindre…
— Le rejoindre, Duval ! m’écriai-je, y pensez-vous ? Et comment cela ?
— Mais dans nos embarcations, lieutenant ! me répondit-il. Croyez-vous donc que le capitaine nous les ait fait hisser jusqu’ici seulement pour s’en servir comme de cabines ? Du tout ! le capitaine, en sauvant nos embarcations, songeait qu’un de ces jours, et ce jour me semble arrivé, elles nous serviraient à aller requérir l’assistance de quelque croiseur. N’est-ce pas, capitaine, que telle a toujours été votre idée ?
— Oui, Duval, répondit M. Lafitte en rougissant.
— Mais, Duval, repris-je, comment voulez-vous que nous nous embarquions, avec cette nombreuse flottille de praw qui stationne devant la plage ?..
— C’est justement parce que cela semble impossible que rien n’est plus facile. Comment, vous demanderai-je à mon tour, voulez-vous que ces gueux de pirates, qui ignorent au surplus que nous possédons deux canots, puissent deviner cela ? Ils ne nous supposent pas assez fous pour abandonner nos retranchements, et par conséquent ils ne surveillent pas la plage… Cette nuit nous affalerons du haut de notre falaise notre embarcation à l’eau… Et au petit bonheur ! Est-ce décidé ?
Mon grade de lieutenant me désignait justement pour conduire cette expédition ; je ne crus pas devoir m’y opposer, craignant que l’on ne vît dans mon refus une considération personnelle, et le projet de maître Duval fut adopté à l’unanimité.
Il ne s’agissait plus que de savoir quels seraient les hommes qui m’accompagneraient. M. Lafitte proposa d’en appeler au sort ; mais Guide et Avriot s’offrirent aussitôt d’eux-mêmes, et toutes les difficultés se trouvèrent ainsi levées.
Comme je complimentais Avriot et Guide, mes anciens compagnons, sur leur dévouement :
— Oh ! mon Dieu, lieutenant, me dirent-ils, il ne faut pas nous en savoir gré… nous nous attendons tellement à succomber de faim d’ici à quelques jours que risquer notre vie n’est rien pour nous… seulement, nous vous avertissons d’une chose, c’est que si nous tombons entre les mains des pirates, nous nous ferons auparavant sauter la cervelle… nous préférons mille fois ce genre expéditif de mort aux tortures qu’ils nous feraient subir…
— Et moi également, mes amis, je le préfère. Aussi, si nous nous trouvons dans cette position, je vous imiterai sans hésiter…
— Soutenus par cette idée-là, lieutenant, ce qui nous reste à faire ce n’est plus rien du tout… ça va tout seul !
La nuit venue, après avoir embrassé nos camarades, nous nous mîmes, Avriot, Guide et moi, dans la yole, et l’on nous descendit à la mer du haut de notre falaise. Munis chacun d’une rame pour nous garer des pointes du rocher sur lesquelles notre canot eût pu se déchirer, nous opérâmes notre périlleuse descente, grâce aux précautions minutieusement prises à cet effet par Duval, sans aucun accident.
Parvenus à la mer, nous détachâmes les cordes qui retenaient notre canot, puis ramant avec la plus grande précaution et de façon à faire le moins de bruit possible, nous nous éloignâmes sans être poursuivis.
Pendant plus de trois heures nous appuyâmes avec vigueur sur nos avirons sans oser prononcer une seule parole ; et puis, notre position était si critique, si désespérée, elle éveillait en nous de telles idées que nous n’avions pas alors le courage de nous communiquer nos réflexions.
Certes nos camarades, sur leur falaise, ne se trouvaient pas dans une situation beaucoup meilleure que la nôtre ; cependant elle n’était pas aussi désespérée : d’un moment à l’autre un navire pouvait voir leurs signaux et venir à leur secours ; les pirates, fatigués de leur longue résistance, renonceraient peut-être à s’emparer d’eux, tandis que nous, lancés en pleine mer sur une frêle embarcation, nous devenions forcément la proie du premier praw qui nous apercevrait ! Et puis, que faire si nous ne rencontrions pas le navire que nous cherchions ? Comment retourner à l’île et regagner le refuge inexpugnable qu’occupaient nos amis ? Nous avions bien pu, en courant de grands dangers, descendre du sommet de la falaise à la mer ; mais comment de la mer remonter sur le sommet de la falaise, que nous abordions de nuit ou de jour ?
Nous étions donc plongés dans ces tristes réflexions, lorsque Guide me frappa doucement sur le bras.
— Voyez donc là-bas à tribord, lieutenant, me dit-il, on dirait une lumière.
— C’est vrai, répondis-je avec émotion. Allons, du courage, mes amis ; dirigeons-nous de ce côté… Oui, en effet, c’est bien une lumière ; elle ressemble même à celle d’une lanterne ou d’un fanal. Du courage !… car il me semble qu’elle vacille.
Le vent ayant fraîchi, nous hissâmes notre voile et nous avançâmes plus rapidement.
J’étais en ce moment si abattu, si découragé, que je crois que la vue d’un praw rempli de pirates ne m’eût pas causé d’émotion : aussi l’aspect de cette lumière qui, pareille à un phare protecteur, semblait venir nous indiquer notre route dans les ténèbres ne m’apporta que peu d’espérance. Il me semblait tellement étrange que le sort, le hasard ou la Providence, car j’étais dans une disposition d’esprit à croire à tout et à mettre tout en doute ; il me semblait, dis-je, tellement étrange d’être secouru si à point nommé que je ne pouvais m’arrêter à l’idée que nous allions rencontrer un navire.
Cependant, à mesure que nous avancions, la lumière apparaissait de plus en plus brillante ; malgré mes efforts pour éloigner de moi toute idée de réussite, dans la peur qu’une désillusion fût au-dessus de mes forces, il m’était impossible de refouler de mon cœur l’espoir qui commençait à y entrer.
— Si nous tirions quelques coups de fusil ? me demanda Avriot tout aussi ému que moi.
— Je le veux bien, essayons, lui répondis-je.
Quelques secondes plus tard nos fusils faisaient retentir les airs de leurs détonations ; mais, vain espoir hélas ! aucun bruit étranger n’y répondit.
Une heure se passa ainsi pour nous dans une cruelle incertitude. Au bout de ce temps, j’aperçus à fleur d’eau une autre lumière, moins vive et moins grande que la première, qui avançait rapidement vers nous. Je la désignai aussitôt à mes deux matelots.
— C’est peut-être un praw ! me dit Avriot. Après tout, que nous importe ? n’avons-nous pas nos pistolets ? Il nous restera toujours bien le temps de nous faire sauter la cervelle.
Le matelot achevait à peine de prononcer ces paroles qu’un coup de fusil troubla le silence de la nuit, et nous entendîmes une balle passer en sifflant au-dessus de notre canot.
— Ce sont des pirates, lieutenant, me dit Guide.
Je ne répondis pas et j’armai mes pistolets.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées quand une voix, dont le timbre me parut enchanteur, nous héla en anglais en nous ordonnant d’arrêter.
Non, jamais de ma vie je n’éprouvai une sensation aussi violente que celle que me causèrent ces quelques mots prononcés dans la langue de ceux qui naguère étaient nos ennemis, et qui cette fois devenaient nos sauveurs.
En effet, le doute ne nous était plus possible : nous venions de rencontrer, conduite par la Providence, l’embarcation du navire que nous cherchions.
Je dois me rendre cette justice qu’en ce moment de joie délirante, je ne fus pas ingrat envers le secours si providentiel qui nous arrivait ; ma première pensée fut pour Dieu, que je remerciai du plus profond de mon cœur.
À présent, que l’on juge de mon étonnement lorsque le midshipman qui montait le cutter anglais qui nous avait accostés m’apprit qu’il appartenait au Victory.
Le capitaine du Victory, si le lecteur n’a pas oublié ce petit événement, était ce même Colliers avec qui M. Lafitte s’était pris de querelle, en dînant chez le gouverneur général des Seychelles, M. de Quincy, à propos de la capture illégale du brick français la Flèche… Le capitaine Colliers me reconnut, quoique je fusse bien changé, dès que je mis le pied sur le pont de sa corvette.
— Ma foi, monsieur, me dit-il en souriant lorsque je l’eus mis au courant de la position dans laquelle se trouvait l’équipage de l’ex-Petite-Caroline, je n’avais pas tort, vous le voyez, de répondre à votre capitaine, qui, se fiant à ses caronades et à son équipage, repoussait orgueilleusement nos offres de service, que l’on ne sait jamais ce que réservent les hasards de la mer ! Toutefois, je ne me doutais pas alors que mon espèce de prophétie se réaliserait si tôt. N’importe, l’humanité ne me ferait-elle pas un devoir sacré de secourir vos compagnons, que je ne les abandonnerais pas, car je dois faire honneur à ma parole.
Le capitaine Colliers ordonna que l’on nous dressât, à Guide, à Avriot et à moi, un copieux repas, auquel nous fîmes tous les trois le meilleur accueil, puis il s’empressa de faire servir pour rallier la Petite-Caroline.
La brise de terre, comme si elle se fût associée à notre impatience, nous poussait rapidement à notre destination : jamais je ne m’étais trouvé si heureux. Grâce à mes indications précises, la corvette gouverna de telle façon que lorsque deux heures plus tard le soleil se leva, nous aperçûmes non seulement l’île, mais bien encore la pointe de la falaise sur laquelle nos amis étaient réfugiés.
Vers les neuf heures arriva la brise de large, qui nous força de louvoyer ; le capitaine anglais profita de ce retard pour faire déguiser sa corvette en Paria. Bientôt une bande de prélarts noirs exhausse à l’œil ses bastingages déjà fort élevés d’eux-mêmes ; des turbans entourent la tête des matelots anglais, qui, pour mieux compléter encore leur travestissement, relèvent leurs pantalons au-dessus du genou.
À présent, qu’une manœuvre adroite et savante accompagne cette métamorphose, il y a cent à parier contre un que les pirates tomberont dans le piège qu’on leur tend et que nos pauvres camarades Pornic, Yvon et Magloire seront vengés.
Le capitaine Colliers, me faisant appeler, m’interroge alors sur la qualité du fond en dehors du récif qui longe la plage à la pointe de l’île. Je lui réponds que je l’ai exploré pendant le sauvetage, et que je n’y ai aperçu aucun danger.
— C’est bien ! mon plan est arrêté, et si comme je l’espère il réussit, je donnerai aux pirates une leçon qu’ils n’oublieront pas d’ici à longtemps.
D’après les ordres du capitaine Colliers, une ancre à jet, jetée dans les conditions voulues sur l’arrière du Victory, ralentit sa marche ; il file lentement le long de la côte.
Les pirates, trompés par l’apparence du navire, que vient confirmer encore sa nouvelle allure, ne doutent plus que ce soit un Indien et se précipitent en masse sur la plage pour le voir tout à leur aise.
Alors le Victory, démasquant tout à coup ses caronades chargées à mitraille jusqu’à la gueule, fait feu !
Des cris déchirants se font entendre, et un cordon noir formé par les corps des Indiens atteints couvre une partie de la grève et montre que le commandant du Victory a réussi.
Cinq minutes après cette bordée, trois embarcations montées par soixante hommes abordent l’île et délivrent nos malheureux compagnons.
Je ne parlerai pas des transports de joie que nous éprouvâmes en nous voyant tous réunis et hors de danger : le lecteur devinera aisément ce qu’ils durent être. Un seul homme, maître Duval, sur qui l’adversité n’avait pu mordre, conserva son stoïque sang-froid devant le bonheur.
Une fois que nous fûmes tous embarqués à bord de la corvette anglaise, le commandant fit comparaître le Portugais Antonio devant lui.
Le misérable était tellement abattu par la crainte et par les privations que l’on fut obligé, avant de l’interroger, de lui administrer un cordial. Il commença d’abord par nier avec énergie non seulement sa participation au complot, mais encore le complot lui-même. Il n’avait jamais vu, avant de s’embarquer avec eux sur la Petite-Caroline, les complices qu’on lui donnait : en un mot, il était victime sinon de la haine que nous lui portions, au moins d’un triste quiproquo.
— Antonio, lui répondit le capitaine Colliers lorsqu’il eut cessé de parler, si je t’interroge aujourd’hui, ce n’est pas pour savoir si oui ou non tu es coupable, car depuis ce matin ma conviction est arrêtée à cet égard : c’est seulement afin de pouvoir consigner sur mon rapport de quelle façon tu t’es rendu coupable… Depuis longtemps déjà tu es condamné dans mon esprit… et quelles que soient tes réponses elles ne t’empêcheront pas d’être pendu d’ici à une heure…
— Alors, capitaine, dit Antonio, à quoi bon, puisque ma mort est chose résolue dans votre esprit, irais-je pour vous être agréable me fatiguer inutilement ? Je ne tiens nullement à vous être utile ou à vous servir de passe-temps ; je ne répondrai plus à une seule de vos questions.
— À ton aise, mon garçon. Toutefois, je dois te prévenir d’une chose, c’est qu’il y a plusieurs façons de pendre un gredin comme toi. Quoi ! cela t’étonne ?.. C’est pourtant fort simple, ce que je dis là !… D’abord on peut te pendre par les pieds…
— Par les pieds ! répéta le Portugais en devenant livide.
— Pourquoi pas, si c’est là ma fantaisie ! Mais, ne crains rien, je ne suis pas un innovateur en fait d’exécutions, je me contente d’employer les vieilles méthodes. Seulement, tu ignores peut-être qu’il y a justement dans cette vieille méthode plusieurs façons de cravater un pirate comme toi ! D’abord la corde sèche, puis la corde graissée…
— La corde sèche et la corde graissée, capitaine ! répéta le Portugais en tremblant.
— Oui, vaurien maudit ! La corde sèche, je ne conçois pas que tu ignores ces détails, est une corde neuve, raboteuse, qui ne glisse pas… Le patient gambade et se tord pendant un fort long espace de temps sans pouvoir parvenir à rendre son âme au diable qui l’attend… Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas ?
— Mais, capitaine !… s’écria le misérable dont les dents claquaient d’effroi…
— Ne m’interromps pas. La corde graissée, c’est autre chose. Fine, serrée et enduite de suif, elle glisse admirablement et vous étrangle son sujet avant qu’il ait seulement le temps de s’apercevoir qu’un point d’appui manque à ses pieds… Or, je t’avouerai, Antonio, que je suis encore indécis sur le choix de la corde qui servira à ton exécution.
— Capitaine, au nom de votre mère, de votre salut éternel… de votre repos futur, épargnez-moi cette longue et cruelle agonie !
— Tu m’attendris ! Allons, raconte-moi d’abord ton histoire ; et je verrai après…
Le Portugais, vaincu par la crainte, entra aussitôt dans la voie des aveux. Il nous apprit que déjà l’année précédente il avait navigué, en qualité de pirate, avec Malari, Cortichate, Salario et Kidou ; qu’ils étaient venus à l’île de France avec l’intention de s’embarquer tous ensemble sur le même navire, et de s’emparer ensuite de ce navire ; qu’enfin, grâce à Kidou qui les avait abouchés avec eux, ils possédaient des intelligences avec les pirates indiens qui nous avaient attaqués.
Procès-verbal fut rédigé de cette déclaration ; puis, cette formalité remplie, on servit au condamné un copieux repas qu’il dévora, malgré sa triste position, avec avidité.
Je demanderai à présent la permission de ne pas décrire l’exécution d’Antonio… Elle présenta, compliquée de la gaieté de l’équipage anglais, un affreux tableau.
Le capitaine Lafitte pressait le commandant Colliers de prendre le large ; mais ce dernier, désirant avant de s’éloigner de la côte compléter la leçon donnée aux pirates, n’y voulut pas consentir.
— Il a tort de s’obstiner, dit maître Duval en apprenant la résolution de l’officier anglais. Quand on trouve un praw en mer, qu’on le coule et qu’on massacre son équipage, rien de mieux, c’est même un devoir ; mais que l’on aille relancer ces reptiles presque dans leurs repaires, voilà qui n’est pas prudent. Enfin, nous verrons !
Le lendemain matin, nous trouvant à quelques lieues du théâtre de notre naufrage, la corvette laissa tomber son ancre, et les deux embarcations de la Caroline et un canot du Victory, armés tous les trois de soldats de marine et munis des objets nécessaires pour opérer une descente, furent envoyés vers une crique éloignée où l’on apercevait plusieurs praw en partie cachés sous des arbres. Le lieutenant Crawfort commandait cette expédition.
L’équipage, monté sur les bastingages, la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparût entre les rochers qui hérissaient les bords de la côte. À chaque instant nous nous figurions entendre des coups de feu, mais bientôt nous revenions de notre erreur : le silence régnait toujours autour de nous.
Enfin la nuit arriva sans que nous eussions aperçu de nouveau les embarcations ; nous commençâmes à ressentir une vive inquiétude.
Personne ne dormait cette nuit-là, et le lendemain matin, avant le lever du soleil, l’équipage entier du Victory était sur le pont. Les praw des pirates n’avaient pas bougé de leurs abris : de l’expédition, nulle trace !
— Eh bien, lieutenant, me dit maître Duval, avais-je deviné ? Pourvu que le capitaine Colliers ne s’obstine pas !… Mais, bah ! c’est têtu comme le diable, les Anglais, et ça ne veut jamais avoir tort !…
« Vous verrez que pour racheter sa première boulette il va faire une nouvelle bêtise…
En effet, une demi-heure plus tard nous apprîmes que le capitaine Colliers avait tenu un conseil et qu’une nouvelle expédition était résolue.
— J’en étais sûr, me dit Duval. Enfin, comme le motif qui le pousse cette fois, l’Anglais, est honnête, je m’en vais lui demander s’il veut nous permettre de nous joindre à cette expédition. Je connais mes mers de l’Inde, et je pourrai peut-être leur donner par-ci par-là quelque bon conseil.
Maître Duval, joignant l’action aux paroles, s’en fut immédiatement trouver le capitaine Colliers et lui exposa sa supplique.
— Je suis fâché de vous refuser, mon ami, lui répondit ce dernier, mais je n’ai pas le droit d’employer des étrangers pour le service de Sa Majesté Britannique.
— Tant pis pour Sa Majesté Britannique ! murmura Duval sans insister.
Il restait à bord du Victory quatre embarcations : la chaloupe et trois canots ; comme on ne pouvait exposer la chaloupe, on arma deux canots. Le capitaine recommanda à l’officier les plus minutieuses précautions et lui donna les instructions les plus détaillées et les plus précises.
L’expédition partit, accompagnée, ainsi que l’avait été celle de la veille, de nos vœux et de nos regards, et ne tarda pas à disparaître derrière les rochers. La journée se passa en craintes et en conjectures, sans amener aucun résultat. La nuit vint à son tour : rien !
C’était à nous faire croire à une puissance mystérieuse : l’anxiété la plus vive régnait à bord du Victory !
Le lendemain il fut résolu que l’on expédierait le dernier canot à la découverte, mais avec l’ordre de ne pas aborder.
Cependant, malgré cette défense, qui diminuait de beaucoup le danger, l’imagination de l’équipage anglais était frappée à un tel point que ce fut parmi les matelots à qui ne s’embarquerait pas.
Le canot avait disparu depuis plus d’une heure quand les échos de la plage nous apportèrent le bruit d’une vive fusillade. Enfin, vainqueurs ou vaincus, le mystère fatal qui pesait sur le sort des expéditions antérieures allait donc cesser !
Vain espoir ! le feu de la mousqueterie s’éteignit peu à peu et fut bientôt remplacé par un lugubre silence ! Le canot ne revint pas : les praw ennemis restaient toujours immobiles dans leur crique et sous leurs abris.
Je ne saurais rendre le désespoir qu’éprouvait le capitaine Colliers en songeant que sur les cent quatre-vingts hommes dont se composait son équipage, il en avait perdu soixante sans profit pour le service du roi ; c’est-à-dire un peu plus que ne lui eût coûté un combat acharné contre un navire de force égale au sien. À ces pertes il fallait joindre encore celle du lieutenant Crawfort, de quatre midshipmen et de deux master’s mate.
Avant de s’éloigner de ces funestes parages, le capitaine Colliers déclara qu’il attendrait encore trois jours, le terme légal, pour qu’il pût considérer ses hommes comme perdus pour son souverain.
Ce temps écoulé, hélas en vain, le capitaine ordonna l’appareillage.
Le vent soufflait alors de telle façon que la corvette, prenant le large tribord-amure, devait facilement doubler la pointe de l’île la plus rapprochée de nous. On vire donc au cabestan, et plusieurs gabiers montent dans la mâture pour déferler les voiles, lorsque tout à coup une grêle de balles, partant de derrière les rochers très peu élevés qui nous flanquaient d’un côté, tue et blesse plusieurs hommes. Deux de ces derniers tombent à la mer ; on veut leur jeter des cordes ; impossible ; tous ceux qui se montrent au-dessus des bastingages deviennent des points de mire pour les pirates embusqués et sont grièvement atteints !
Le capitaine, subissant à son insu sans doute la terreur morale inexplicable qui s’est emparée de son équipage, renonce à envoyer déferler les voiles. Le Victory présente le tableau d’une morne stupeur.
Que faire ? telle est la question que chacun s’adresse et à laquelle chacun répond : Rien, attendre !
En effet, pour sortir de notre bizarre position, il faut attendre que le vent nous pousse directement du mouillage au large, c’est le seul moyen qui nous reste pour abandonner la baie à sec de voiles, car ni la brise de terre ni celle du large ne nous offrent cette possibilité sans l’emploi des voiles.
La lune, pour surcroît de malheur, est alors dans son plein et la nuit nous promet le même danger que le jour !
Le capitaine Colliers, attristé doublement de la perte de la moitié de son équipage, car cette perte l’empêche de pouvoir risquer la vie de nouveaux hommes, est humilié par-dessus tout en songeant qu’une corvette de guerre anglaise est ainsi tenue en échec par une poignée de pirates indiens. Et puis, quand le vent nous poussera-t-il au large ? Nous pouvons nous trouver pendant quinze jours et plus encore peut-être réduits à l’incertain.
— Eh bien ! lieutenant, me dit le troisième jour maître Duval, en v’là-t’y des boulettes soignées ! Est-ce que nous allons rester à nous embêter ici jusqu’à la fin de nos jours ?.. On se croirait prisonnier sur un ponton…
— Pardieu, Duval, je voudrais bien savoir, si vous vous trouviez en ce moment capitaine du Victory, comment vous vous tireriez d’affaire ?
— Moi, lieutenant, je m’en irais donc !
— Sans faire larguer les voiles ?
— Du tout ; en faisant larguer les voiles !
— Oui, si votre équipage vous obéissait… Mais la terreur qui règne à bord de la corvette est telle que pas un matelot ne consentirait à dépasser d’un pouce la hauteur des bastingages.
— Parce qu’il y a du danger, lieutenant !
— Et vous empêcheriez donc ce danger d’exister ?
— Dame, ça ne serait pas difficile.
— Parbleu ! m’écriai-je frappé d’une inspiration soudaine, c’est ce que nous allons voir.
Sans faire part de mon intention à maître Sang-Froid, je m’en fus immédiatement trouver le capitaine Colliers ; puis, après lui avoir expliqué en peu de mots les services que le Bordelais nous avait rendus, je lui fis part de la conversation que je venais d’avoir avec lui.
— Je vous remercie, monsieur, de votre bonne intention, mais est-il bien convenable qu’un capitaine de haut bord prenne conseil d’un maître d’équipage ? Après tout, ajouta-t-il en souriant tristement et après un moment de silence, le commandant Colliers est tellement humilié, si à plaindre, que je conçois que votre Duval, comme vous l’appelez, veuille bien lui venir en aide.
— Ah ! capitaine, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure, m’écriai-je avec un air de profond respect. Je sais trop, étant marin moi-même, les égards que l’on doit à la hiérarchie, pour oser songer un seul instant à m’en écarter !… Je me suis mal expliqué sans doute !… je voulais vous dire…
— J’ai eu tort, en effet, de me fâcher, monsieur, dit l’Anglais en m’interrompant, la Providence se sert parfois de singuliers intermédiaires… Et puis, dans ma position, je ne dois négliger aucun avis… Faites venir votre homme, Je vous prie…
Je m’empressai d’aller chercher maître San